‹ Portraits & paysagesChapitre 23 sur 114 · Essais, liv. III, chap. ix · texte numérisé non relu

Essais, liv. III, chap. ix

2. Quelques lettres de Mme de Montaigne ont été fortuitement découvertes à Bordeaux par un employé des Archives départementales, M. Roborel Clémens. Elles étaient enfermées dans un sac en toile, noir de poussière, qui portait cette étiquette : « Pour le syndic des Révérends Pères Feuillants contre M. Florimond de Raymond. » M. Jules Delpit, qui s'en est fait l'éditeur, y reconnaît, — nous venons de lui emprunter son expression, — une femme qui « pense » et qui c sent ». Ces lignes adressées à Dom Marc- Antoine de Saint-Bernard, religieux de l'ordre des Feuillants, suffiraient à justifier une telle appréciation : « Quant au reste que vous me mandés (il s'agit d'une charité à faire), je vous advise que je n'ai jamais rien noué mais ouy bien proposé, par ainsy ce qui est à moi n est subjectqu'à mon besoin. Je ne dis pas que je ne puisse faire ou cela, ou mieux, mais je veux que ce soit par ma dévotion et propre mouvement, et non pas pour y être tirée et portée par le conseil et volonté d'autrui. Je n'y aurais point de mérite poui moy. » (Lettre du 8 mars ir>22.) (Voy. l'Introduction de M. Jules Delpit aux Lellres inédilcs de Françoise de La Chassaigne, veuve de Michel Eyquem de Montaigne, publiées

ce dont son mari regrettait en lui-même l'absence et le manque, elle le lui apportait : vigilance ménagère, sage ordonnance domestique, attention aux affaires et au matériel de la vie. Il disait : « Je me dérobe aux occasions de me fâcher et me détourne des choses qui vont mal. » Facile méthode, mais dangereuse. Pour être, comme il se reconnaît, trespipable, il n'en est pas de meilleure, — sauf pourtant cette autre : « Que ne ferais-je plutôt que de lire un contrat et plutôt que d'aller, secouant ces paperasses poudreuses, serf de mes négoces ^ ?... > Son père tenait un livre de raison, journal de famille où « insérer toutes les survenances de quelque remarque ». Il est infidèle à cet usage qu'il recommande comme « bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière », et il se « trouve un sot d'y avoir failli ». Mais voici une plus dommageable négligence : il ne tient pas de comptes et, d'ailleurs, ne sait compter « ni à jet 'jeton), ni à plume ». Il a des ignorances plus étonnantes encore chez un gentilhomme « né et nourri aux champs et parmi le labourage ». Il ne sait la différence d'un grain à l'autre, « ni en la terre, ni au grenier, si elle M'est pas trop apparente ». A peine arrive-t-il

à la fin de VInueniaire de la collection des ouvrages et documents réunis par I.-F. Pagen et J.-B. Bastide sur Michel der Montaigne.) 1. Essais, liv. III, chap. ix.

à ne pas confondre les choux et les laitues de son jardin. Quant à évaluer fruits, vins, viandes, il n'y entend pas plus qu'à « médeciner un cheval ou un chien ». Que le levain serve à faire du pain, ce lui sera une révélation tardive. Il n'est outil de ménage dont le nom lui soit familier. Qu'on lui « donne tout l'apprêt d'une cuisine », il mourra de faim à côté^ Mépriset-il ceux qui sont aptes aux soins pratiques et y donnent leur temps ? On le dirait à quelques mots tombés de sa plume, quand, par exemple, il formule ce jugement : « Quiconque est capable d'autre chose, le sera bien aisément de celle-là. » Et ne semble-t-il pas s'approprier l'avis de Pline le Jeune à Cornélius Rufus : (( Je te conseille, en cette pleine et grasse retraite où tu es, de quitter à tes gens le bas et abject soin du ménage ~. » Mais il se reprend quelque part. Confessant de nouveau son insuffisance à ce genre d'occupations^ il nous avertit qu'à ses propres yeux « c'est sottise et plutôt bêtise que gloire^ ».

Il savait gré apparemment à sa femme de lui épargner la servitude des soucis quotidiens. Sans elle, le château de Montaigne eût été au pillage. Grâce à elle, le châtelain assez étourdi — c'est encore un de ses aveux — pour oublier,.

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