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La Coupe et les lèvres

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ses premières poésies, il écrivait à son oncle Desherbiers : « Je te demande grâce pour des phrases contournées; je m'en crois revenu. Tu verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à quoi m'en tenir sur leur compte ; mais il était important de se distinguerde cette école rimeuse^ qui a voulu reconstruire et ne s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant. » C'était en janvier 1830. Dix-huit mois plus tard, après la publication des Vœux stériles et à' Octave^ il riait avec son frère de ceux qui épiloguaient sur sa « conversion » : « S'imaginent-ils que je me suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en lisant Laharpe ? On s'attend sans doute à ce que, au lieu de dire : « Prends ton épée et « tue-le », je dirai désormais : « Arme ton bras « d'un glaive homicide et tranche le fil de ses «jours. » Bagatelle pour bagatelle, j'aimerais encore mieux recommencer les Marrons du feu et Mardoche. » Ainsi, il marquait les limites de son amendement. Il avait averti, d'ailleurs, M. Desherbiers que « sa réforme » n'allait pas jusqu'à aimer Racine.

Il avait du, aux entretiens de ce lettré délicat, de modifier ses opinions « sur des points très " importants ». Il ne lui confiait pas seulement ses repentirs plus ou moins mesurés, il le prenait à témoin de ses petits ennuis de métier, lorsqu'un sot imprimeur «estropiait» ses vers.

Un point à la place d'une virgule, dans Carinosine^ lui causa « bien du souci ». Au point que son oncle « se moqua de son chagrin», et luimême n'aurait pas cru qu'un pareil accident <( put empêcher un homme raisonnable de dormir pendant trois nuits ».

C'est qu'il était moins gendelettre que Barbey d'Aurevilly, — du moins, que celui àe^ Lettres à une amie.

Barbey d'Aurevilly n'aimait pas les « raclures de secrétaires et de chiffonnières ». Voulait-il, par ce dédain marqué pour un certain genre de recueils posthumes, interdire à ses héritiers de trop gratter dans ses tiroirs ? Mauvais entendeurs, ils n'ont pas compris sa défense, et ils ont réuni, de ses menus griffonnages, de quoi garnir un volume. Ne leur en faisons pas reproche. Avec sa vivacité, son jet, sa « primesauterie », il est de ceux qui se livrent tout entiers dans un «petit bleu ». On reconnaît sa manière de sentir et de dire; mieux que cela : son accent, ses inflexions, le timbre de sa voix. C'est le mouvement, la pétulance, la verve débridée, la piaffe d'esprit et l'étincelle de ses causeries. Il se livre, disons-nous. Comment nous apparaît-il ?

Son laisser-aller est, certes, de bon ton, de

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€6 ton grand seigneur qui lui plaisait chez les autres et qu'il se flattait d'avoir fait sien. Mais le grand seigneur n'est pas ce que nous apercevons surtout de lui dans les Lettres à une amie. Si entiché de noblesse que fût l'écrivain surnommé « le connétable », et si franche son « aversion déclarée pour le populaire », encore plus pour le « bourgeois », quelque chose de voulu et d'artificiel se trahissait en sa tenue de gentilhomme, tout comme dans l'anachronisme de son costume et dans son dandysme. Or, en ses tête-à-tête avec 1' « amie » à laquelle il a voué « la plus profonde et la dernière de ses amitiés », il s'abandonne, il déraidit son attitude, dépouille son travestissement de « bal costumé » , pose le masque « qu'on n'ôte à souper qu'avec les gens qu'on aime ». Et, sans doute, quand il lui écrit, il laisse bien un peu traîner sur le papier les points d'Angleterre de sa cravate lamée d'or, et, pour peu qu'il s'agite à son bureau, on croit entendre cliqueter les éperons qu'il aiïecte de faire sonner sur tous les parquets. Mais, tout comme dans les courriers qu'il adresse à son secrétaire, M. LéonBloy, il laisse voir en lui autre chose que le mousquetaire, et c'est l'homme de lettres qui se trahit, le gendelettre qu'il est avant tout et foncièrement.

Barbey d'Aurevilly se refusait « le génie typographique de la correction », mais il de-

mandait à « miss Louise » de l'avoir pour lui. Une bonne moitié des lettres qu'il lui adresse le montrent en peine de la maladresse ou de Tétourderie des protes : « Vous savez que je dois mourir d'une faute d'impression... » Ce n'est pas assez de dire qu'il en est en peine. Il en est dans l'angoisse et, il l'a écrit, au « martyre ». Plaignons-le comme une victime saignante des typographes. Mais aussi quelles ridicules coquilles parsèment ses articles!... N'a-t-on pas mis, un jour, dans son feuilleton du Triboulet^ « suaire » au lieu de « sphère » ? Aussi enrage-t-il. S'ils effacent une faute, « ces chiens », c'est pour en mettre deux autres. Ainsi, dans la troisième édition de V Histoire sa?is nom^ ils ont bifle l'unique bévue qui déparait le volume, mais ils en ont commis deux autres, « grosses comme des montagnes ». Et il en arrive autant à ce malheureux Barbey, chaque fois qu'il se fait imprimer. « C'est une destinée ^ » Du moins, se débat-il de toutes ses forces pour la conjurer, et il supplie « ^lademoiselle sa chargée d'affaires » de lui prêter bonne aide. Que, dans la mesure du possible, elle « nettoie» ses œuvres de ces « saloperies». Qu'elle « corrige férocement » ses épreuves et, au besoin, qu'elle aille « tonner chez Lemerre ». A peine se demande-t-il s'il l'importune. Il

1. Son nom même est défiguré. Ne se voit-il pas transformé en Barbet ?

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arrive pourtant qu'il la prie de lui pardonner : « Ayez pitié de votre anxious. »

Ce n'est pas seulement, d'ailleurs, dans ces détails de « cuisine » que le gendelettre laisse passer un long bout d'oreille ; c'est dans un désir de publicité, une sensibilité à la critique, une forme de vanité naïve.

Il exulte à la nouvelle que V Histoire sans nom « va bien », et il songe à tirer parti de la faveur du public. Puisque ce livre est bien accueilli, que l'éditeur en mette en vente d'autres, qui attendent, et, puisque le succès est venu, « qu'il le fasse rayonner rétrospectivement » sur tout un lot d'œuvres, c lourd à enlever ». Et comme l'écrivain contesté saisit avec ardeur l'occasion de dire leur fait à ceux qui Font malmené! Si ses Diaboliques se réimpriment, il veut y « faire une préface à la Beaumarchais, et cela, dit-il, non pas seulement pour faire claquer mon fouet de roulier normand sur le dos des imbéciles et des pervers qui m'ont persécuté, mais dans l'intérêt de l'avenir et des éventualités, si nous en avons contre nous ». Il songe ici à un procès correctionnel possible, pour immoralité, semblable à celui que s'attira Baudelaire par les Fleurs du mal. Mais il n'est pas besoin qu'un intérêt de cet ordre soit en jeu pour qu'il montre un souci ombrageux de ce qui s'écrit sur son compte. Non seulement les leçons des Arislar(|iies Tir-

ritent, mais la gaucherie même des éloges le fait souffrir. « Il y a des manques de tact dans la tendresse. » Et voici enfin l'enfantine et inguérissable faiblesse de quiconque tient une plume. Quand il parait de lui quelque chose de bien venu, à son estime, il ne veut pas que -son amie en ignore : « Lisez le Gaulois d'aujourd'hui. 11 y a une lettre de moi... »

Le recueil édité par le Mercure de France contient plus d'un billet aussi court, ou à peu près. Souvent l'homme de lettres, anxious, griffonne en hâte, pour son obligeante correctrice, deux lignes debout, dans le creux de sa main. Mais il n'est pas toujours si pressé, il n'écrit pas qu'en style télégraphique, sur sa paume ; il prend parfois le temps de s'épancher, et l'homme, çà et là, se laisse voir derrière l'auteur. Il a pris pour miss Louise une -amitié discrètement nuancée d'amour, et, quand il ^'accorde le loisir de ne pas galoper ses lettres, il trouve de jolies manières de lui exprimer ce sentiment : « Il y a une minute charmante pour moi avant de m'endormir, c'est quand, les bougies éteintes, le reste du feu mourant dans la cheminée éclaire les draperies jaunes de ma chambre et danse STir le plafond. Alors, je pense à vous et je vous vois, car, ' pour ma diable d'imagination, penser à quelqu'un, c'est le voir. Le rêveur qui vous aime jie peut que vous envoyer ses rêves, et c'est

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VOUS envoyer sa vie. » Voilà une assez longue effusion. Souvent c'est un simple mot, jeté en passant, comme un geste plein de grâce : « Si je ne dors pas, vous savez à qui je penserai, n'est-ce pas?... Je n'ai pas une idée hors de cette idée : je vais vous revoir. Que voulezvous que je vous dise? et qui vaille cela?... » Il affecte parfois d'esquiver le ton sentimental. 11 a pourtant d'exquises tendresses, non pas seulement pour la femme qui devait se faire la gardienne vigilante de sa gloire, mais pour ses amis. Il s'émeut à la menace de deuil qui plane sur une maison proche. Et quel amour il garde à son pays ! Il aime jusqu'aux pluies de sa Normandie, qui ne lui parait jamais si belle que « sous ces longues larmes ». A l'occasion, tout en se promenant à Saint-Wast ou à Morsaline, il esquisse un paysage, et c'est une vignette dont il agrémente son « parfilage épistolaire ». Il note la découpure d'une « côte adorable », la « verdure profonde » des prairies et des haies. Mais il chérit par-dessus tout Valognes, « ce nid — dolce nido! — de ses premiers et de ses derniers jours ». Là il respire avec ivresse : « Cet air natal, dit-il, est pour moi de la vie, <|ue je bois à pleines versées. » Remarquez ce mol de Icrroir. Il se plait au parler de sa petite pairie : « Quant à du froid doiil vous [)arlez tant, nous n'eu avons miette... An lieu àa miette^ ils disent quelque-

fois miot^ ce qui pour moi a plus de grâce encore. » Ami de la pluie, il ne l'est pourtant pasde la brume : « La brume nous hante terriblement. La brume, c'est la neige de Valognes^ Elle a sa beauté, mais elle rend triste... » Suit une réflexion philosophique, où nous pouvons lire un aveu sur son humeur, serve du temps: « Les sentiments de nos misérables argiles dépendent aussi de la température, et c'est pourquoi les lettres les plus intimes tournent toujours un peu à l'almanach. »

Il nous renseigne à d'autres égards sur luimême, et voici qui a de quoi nous intéresser plus que son impressionnabilité de baromètre. II s'ouvre sur sa religion. Nous apercevons la qualité, — une des qualités, — la couleur esthétique de son catholicisme, non sans analogie avec celui de Huysmans. Ce conseil ne se lirait-il pas bien dans VOhlat ou En route : « Ne prenez pas de chapelet bête; car il y a des chapelets bêtes... »

Donc, cette correspondance montre, du fringant et flambant d'Aurevilly, plus d'un trait de caractère. Mais de tous le plus saillant, le plus persistant, et que chaque page nous rappelle, c'est celui du fabricant de feuilletons littéraires et de romans, inquiet de sa « copie » ? Retenons ce refrain : « L... aura-t-il bien vu à travers mes ratures? Corrigez with attention... »

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La question typographique n'est point absente des précieux « inédits » réunis par le Journal des Débats^ lors de la commémoration de Mérimée à Cannes. Entre le frileux hivernant de la Côte d'Azur et son ami Lebrun, académicien et directeur du Journal des Savants, des « paquets » s'échangent qui sont des paquets au sens où l'entendent les imprimeurs. Parfois Mérimée affecte d'en parler sur un ton léger, comme lorsqu'il exprime la peur qu'on ne prenne, à la poste, sa « prose pour des billets de banque ». Mais il y attache plus d'importance qu'il ne veut dire. Il avoue, à l'occasion, le besoin de revoir ses épreuves. Un jour, il ne s'accorde pas le temps de « secouer la poussière du chemin de fer » avant de les corriger, et il ne dissimule pas son soin de « raboter ». Au surplus, c'est un maréchal de France * qui, toutes les semaines, sert d'intermédiaire entre les deux « confrères et plusieurs fois collègues ». Et enfin, il y a chez Mérimée, comme chez d'Aurevilly, un homme du métier soucieux des choses du métier. Le môme d'Aurevilly, qui lui a été dur, voyait ou hii du Trissotin.

1. Le maréchal Vaillant, qui, adressant h Mérimée d« s cpri.'uvcs do la (lorreupondance de ISapolèon I", y j(iip:n.iiL volontiers celles du Journal des Savants.

L'homme du monde dissimulait soigneusement ce personnage maculé d'encre. Ilsavaitretrouver le ton détaché d'un amateur. Ainsi, à propos d'un vers russe difficile à traduire : « 11 me vient un scrupule sur le sens d'un vers cosaque... J'ai mis une note que peut-être vous ferez bien de supprimer. Qu'importe un contresens qui ne peut être relevé que par un cosaque ? »

Où le sec et froid Mérimée ressemble le plus au fougueux Barbey, c'est dans sa détresse de vieux garçon. Il la confiait, cette détresse, à qui voulait Tentendre. Dernièrement, au cours d'une très intéressante publication ^, nous l'avons vu la proposer en leçon à M. Edouard Lee Childe, son jeune ami d'Amérique : « Pensez aux années et prenez exemple d'un très vieux et très old bachelor i[\i'\ vous offre ici son expérience personnelle, expérience très triste-. » « Profondément affligé de vieillir », il sentait cruellement le vide de sa maison de célibataire. Il badinait, un jour, sur son envie de « revenir d'Espagne avec une Andalouse». Il écrivait: « Vous ririez bien. » On eût ri, en effet, car déjà le temps du mariage était passé pour lui, et il avait raison de se comparer à un chasseur qui rencontre des perdrix, une fois la chasse fermée. Il badinait, mais laissait tout de même

1. Faite par M. Félix Chambon dans la Revue de Paris des 15 mars, 15 avril et 15 mai 1908.

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