‹ Portraits & paysagesChapitre 58 sur 114 · Alors ambassadeur de France à Saint-Pétci*sbourg · texte numérisé non relu

Alors ambassadeur de France à Saint-Pétci*sbourg

2. A d'Avaray, 30 août 17î>7. Benjamin Constant venait de publier sa brochure : De la force du gouvernement actuet et de la nécessité de 6 y rallier.

drôle de corps qui voudrait se mettre à la fenêtre pour se voir passer », et son meilleur objet de raillerie est sa propre misère. Qu'on puisse trouver de l'héroïsme dans son aisance allègre à la supporter, il ne s'en doute guère : « Tout va à merveille, excepté que nous n'avons pas de pain. Mais à quoi cela sert-il ? » Sa vieillesse lui est aussi matière àbadinage. Il implore plaisamment « l'aimable compassion » de Mme de Blacas, qu'il sait toute prête à lui servir d'Antigone : « Si j'habitais Rome, j'espère bien que de temps à autre elle me mènerait voir les curiosités; alors, tout le monde dirait: la voilà qui mène V aveugle^ et chacun lui donnerait un baïoque. »

Ne parlons pas des effusions cordiales qui interrompent, à moins qu'elles ne les concluent, ses débats politiques ou religieux avec Blacas. Il arrive que les controverses les plus ardentes se terminent par un baiser ou une poignée de main : « Mon cher, la grande affaire dans ce monde est de bien vivre avec ses amis. » Quiconque a lu ses lettres à ses filles sait quel cœur il épanchait, aussitôt dégrafée la cuirasse d'acier de son dogmatisme.

Un prophète dont la voix s'enfle et gronde, mais qui sait couper de propos tempérés ses vaticinations, un augure menaçant qui, à l'occasion, quitte son accent d'oracle pour le parler

QUELQUES EPISTOLIERS 433

de tout le monde, môme pourceluide l'homme du monde, et se découvre causeur alerte, spirituel et charmant, à moins qu'il ne s'attendrisse pour les démonstrations de l'amitié ou les caresses de la paternité, voilà Joseph de Maistre épistolier ou plutôt, et tout court, voilà Joseph de Maistre. Car M. Gustave Lanson dit juste: Tattrait de l'épistolier, c'est l'attrait personnel de l'homme.

Ne l'avons-nous pas vu tout le long de cette étude? Les lettres de Musset gardent, dans un ton de jeunesse, quelque chose du page svelte dessiné par Achille Bévéria. Elles rappellent aussi, par une grâce d'abandon, l'adolescent à la chevelure flottante que Lamartine, un soir, chez Nodier, aperçuta nonchalamment étendu . . . , le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan ».

Par la fière franquette de ses moindres billets, — je lui emprunte l'expression, — Barbey d'Aurevilly montre la désinvolture flambante du gentilhomme de lettres qu'il voulait être et dont le sans-gene cavalier s'affichait dans la dentelle de ses manchettes comme dans sa limousine de roulier. La correspondance de Mérimée suggère l'image d'un gentleman sec, au sourire sceptique, fameux par sa manière froide et fine de causerie, savamment dosée d'ironie et parfois de gravelure. L'écriture de Zola

laisse reconnaître non une main, mais une poigne de travailleur et de lutteur grossier. Taine, quoi qu'il écrive, se signale par la démarche d'un esprit systématique, ignorant de l'aisance facile. Jamais sa prose ne se relâche tout à fait d'une tension qui est celle même de sa pensée, pensée d'un homme à théories qui s'est forgé un style. Mais il a mis dans ses lettres son moi. Nous l'y trouvons mieux peut-être que nous ne l'aurions vu dans cette peinture de Bonnat que, par horreur ou dédain de la publicité, il ne voulut pas laisser exposer. Enfin, si le philosophe des Soirées jette parfois, dans ses épîtres les plus prophétisantes, des boutades à travers ses oracles, c'est que, dans la conversation, il était plein aussi de soudaineté et, à l'improviste, se jouait à une saillie en descendant de THoreb.

Bref, tant vaut la personne, tant vaut l'épistolier. A vrai dire, il ne s'agit pas toujours ici de valeur morale, mais souvent de valeur sociale ou, plus exactement, de qualités sociables, au sens d'agrément de salon.

25 août 1908.

Page 1