‹ Portraits & paysagesChapitre 57 sur 114 · Lettn' du 11) février · texte numérisé non relu

Lettn' du 11) février

M. Ernest Daudet, autre chose qu'une discussion politique entre Maistre et Blacas. La question religieuse y tient une grande place. Un débat sur Bossuet et la déclaration de 1682 emplit de longues pages, où le futur controversiste du Pape et de V Eglise gallicane jette ses idées principales et peut-être les essaie. Les événements militaires de 1812 font aussi le sujet de plusieurs lettres, qui répétèrent quelquefois la Correspondance diplomatique parue en 1860. La retraite de la Grande Armée est racontée complaisamment, et nous souffrons de lire, en notre langue, l'annonce triomphante de nos désastres. « Bonaparte est perdu ! » C'est un long cri de joie que Saint-Pétersbourg -envoie à Hartwell et que Hartwell renvoie à Saint-Pétersbourg. Plus d'accord sur l'impérialisme que sur le gallicanisme, les deux amis ont le môme sentiment pour « l'aimable Corse ». Lorsque Maistre le voit pris « dans un sac », volontiers Blacas tirerait la ficelle pour l'y mieux serrer; ou bien, quand le ministre du roi de Piémont espère que les Français eux-mêmes « assommeront » le vaincu, le favori du comte de Provence souhaite que Napoléon, j « décavé » en Russie, « perde son tout » en France ! Ce n'est pas qu'une incoercible admiration ne perce dans les malédictions de Joseph de Maistre. En dépit de tout, il reconnaît que l'usurpateur soldat « ne saitpas mal son métier » .

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Les manœuvres de cet « enragé », tout affaibli soit-il en 1814, lui donnent à « trembler ». Et voici un aveu plus éloquent : « Lorsque j'entends parler dans les salons de Pétersbourg de ses fautes et de la supériorité de nos généraux, je me sens le gosier serré par je ne sais quel rire convulsif, aimable comme la cravate d'un pendu K » Oui, « ce grand diable d'homme » lui impose, malgré tout. Cette qualité de « militaire», qu'on ne peut, — et au plus éminent •degré, — refuser à Bonaparte, suffirait d'ailleurs, au besoin, pour le préserver de son mépris, et il fut un temps où elle lui valut presque sa sympathie. A qui porte l'épée il suppose aisément « une fibre honorable ». Son dédain entier, il le réserve pour les avocats 2.

Il est sévère à la France et aux Français. On pourrait extraire de ses conversations écrites avec Blacas une psychologie peu flatteuse de notre race. Race d'enfants mutins et entêtés, elle donne à l'erreur qui passe par sa bouche un accent particulier, parce qu'elle n'est «jamais de sang-froid... Tous ses jugements sont passionnés et la vérité même prend chez •elle une pointe d'enthousiasme qui ressemble quelquefois à la frénésie. » Et voici encore par où s'altère irréparablement en nous le vrai : lorsque nous y avons joint une idée fausse,

1. Cité par Sainte-Beuve, Porlrails Ulléraires, t. Il, p. 461. "2. Lettre à d'Avaray, 20 octobre 171)7.

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« toute la puissance de la vérité » échoue k dissoudre cet alliage, « surtout si la vanité ou l'esprit s'en mêlent ». Enfin, c'est pour Joseph de Maistre un sujet de méditation que « l'incurabilité absolue des préjugés français ». Médi~ tation triste, car il nous aime au fond, il le déclare en propres termes, et notre peuple lui apparaît investi d'une haute fonction, qui n'est autre qu'une providentielle magistrature dans le monde. Jusque dans ses colères, on lui découvre un faible pour cette « grande et valeureuse nation extravasée ». Beaucoup d'admira-^ tion se mêle aussi à ses rigueurs pour « Lutèce » , la « sage, folle, élégante, sublime, abominablecité ». Paris resta toujours, à ses yeux, « legrand théâtre », « théâtre fermé », tant qu'y régna la révolution, ou Bonaparte, qui était encore la révolution.

En attendant que se rouvrît la scène où il ambitionnait de paraître, l'écrivain ne publiait pas volontiers à Saint-Pétersbourg. Il guettait l'instant d'accalmie où le monde pourrait « lui donner audience ». Alors, il dirsiitk ses chiffons : « Partez, muscade ! »

On se plaît à lui retrouver ce ton familier; car sa familiarité est savoureuse. C'est plaisir ; quand il veut bien descendre de la montagne,, quand s'évanouit autour de son front l'auréole « d'illuminations «ombres » dont Sainte-Beuve le voyait nimbé. L'homme de génie consent à

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être homme d'esprit, et voilà le charme. Contre les événements qui l'attristent ou l'irritent, il prend des revanches de gaieté. Ecoutez ie sproposito qui le consola presque deTilsitt. En août 1808, au « repas superbe » que « le Caulaincourti » donna « pour célébrer la naissance de son maître )>,la musique russe, au moment des toasts, « se mit à jouer God scwe the King, Certaines personnes étaient tentées d'y entendre finesse ; mais ce fut tout uniment une heureuse bêtise. » Peu après, il se réjouit de voir l'empereur des Français en proie aux « mouches espagnoles ». Parfois il dit, sans nulle solennité, même avec un vif sans-gêne, son sentiment sur les corrupteurs de l'esprit public ; par exemple, sur « ce petit drôle de Constant 2 ». Ou bien il rit des gens de cour. Il s'égaie aux dépens de tel maître des cérémonies, placé là « sans qu'on sache expliquer pourquoi », mais « tout à fait à son aise » et « tous les jours plus joli, plus potelé ». A notre surprise, nehasardet-ilpas une fois le mot leste, lorsqu'il annonce la prochaine paternité de son fils, qui, avant de se marier, le « ruinait sagement » ? Mais luimême est l'homme du monde dont il se moque le plus volontiers. 11 ressemble, dit-il, « à ce

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