‹ Portraits & paysagesChapitre 60 sur 114 · Deux vol. in-8°. Paris, Calmann-Lcvy · texte numérisé non relu

Deux vol. in-8°. Paris, Calmann-Lcvy

la critique. Pourtant « le plus érudit de nos romanciers » ne s'y entend-il pas demander si la première pensée de son livre ne lui fut point inspirée par Jérôme Goignard, qui, un jour, en manière de badinage, identifia la Pucelle avec Pallas, la dame de pique ^ ?

De la Rôtisserie de la reine Pédauque à la Vie de Jeanne d'Arc il y a un peu plus loin, quoi qu'en dise M. Luchaire. Le narquois habitué du Petit Bacchus, pas plus que son amie Catherine la dentellière, n'a suggéré à M. France l'idée de s'improviser historien. Bien avant ses rencontres avec ces joyeux buveurs et jaseurs,. l'ancien élève — quelque peu amateur — de l'Ecole des Chartes s'était essayé à l'histoire, même à l'histoire religieuse. Une fois, je m'en souviens, à propos d'une féerie du Chat Noir, il avait, en dix pages, esquissé une vie de saint Antoine où tout le miraculeux s'expliquait par des conjectures ingénieuses, des vraisemblances échafaudées et des conditionnels probables. Quant à celle qu'il nomme « l'ange de guerre » , il y a longtemps qu'il méditait sur elle un grand ouvrage. Et n'avait-il pas confié à des intimes l'ambition de faire pour cette sainte ce que Renan fit pour Jésus ?

A-t-il réussi ?Trop bien, si nous trouvons, pratiqués par lui, les procédés de critique les plus

1. La Jeanne dArc de M. Anatole France, par A. Luchaire, dans la Grande Bévue du 25 mars 1908.

aventureux mis en honneur par l'auteur des Origines du Christianisme. De ce maître, d'ailleurs, il a le charme, la grâce enveloppante, l'art savant avec une manière exquise d'abandon. Artiste, nous conclurons en lui donnant ce nom, où nous ne mettrons, qu'il le croie, nulle intention d'offense.

Associons-nous d'abord aux éloges que lui donne M. René Doumic pour avoir, sans ambages, reconnu en la vierge de Domrémy « une sainte ». Par là il se distingue des éducateurs officiels qui, afin de mieux « laïciser «l'héroïne libératrice, feignent de ne point apercevoir l'auréole dont la postérité et ses contemporains mômes ont nimbé son front. Ce n'est pas qu'il admette le surnaturel dans sa vie. Pour lui, tout le merveilleux s'y explique par la névrose et l'hystérie. Il confesse pourtant que, « le plus souvent, il est hasardeux de tirer d'une donnée historique les éléments d'une étude clinique». Et le docteur Georges Dumas, interrogé par lui sur le cas de la « visionnaire », constate que « c'est à peine si la pathologie nerveuse éclaire faiblement une partie de cette Ame. . . » Mais passons et voyons comment M. France en use avec les textes.

Il nous semble parler un peu légèrement de certaines sources réputées précieuses. Que les Chroniques de Perceval de Cagny « revêtent un caractère hagiographique » et que la Pucelle y apparaisse « comme opérant par des moyens surnaturels », en est-ce assez pour leur dénier « toute vraisemblance » ?

Le règne de V a apriorisme » est fini, croyons-nous, en histoire comme en toute autre science. Au surplus, c'est procéder cavalièrement que de récuser ainsi un témoignage tenu par Quicherat, « l'honnête Quicherat », pour l'un des meilleurs sur Jeanne d'Arc. Ajoutons que M. Auguste Molinier^ recommande en ces mêmes chroniques un document de haute valeur sur les guerres de Charles VII.

A propos de guerres, soulignons une assertion que M. France eût peut-être atténuée s'il avait consulté un curieux livre, instructif et savoureux. Il vient de juger mince la science tactique de Jeanne, et il observe que les grands chefs d'alors « n'en savaient pas beaucoup plus qu'elle ». L'art militaire « se réduisait, dit-il, à quelques ruses de paysan et à certaines règles de chevalerie... Pour faire la guerre, en ce

1. Les Sources de F histoire de France, t. IV, p. 253. — Notons à ce sujet que M. Anatole France, en même temps qu'il déprécie l'œuvre du chroniqueur aux gages de Jean d'Alençon, maltraite le prince lui-même. Le savant livre de M. Marcel Thibault, la Jeunesse de Louis XI, présente le « beau duc » tout autrement.

temps-là, il suffisait de monter à cheval. » Voilà qu'il n'écrirait pas s'il avait mieux lu le Jou- \fencel de Jean de Bueili. Ce roman a été défini par Sainte-Palaye le testament d'un grand capitaine. Jean de Bueil, qui compta parmi les premiers fidèles de Jeanne, et les plus braves, après s'être signalé à la journée des Harengs et ailleurs, avait autorité pour écrire : « Je puis dire, et en ce disant suis esprouvé... que la conduite de la guerre est artifFicieuse et subtile. » Il ajoutait : « De jour en jour et de plus en plus croissent les engins des hommes et renouvellent les manières de faire. »

Pour rabaisser la stratégie de la voyante, M. France a ses raisons. 11 entend lui refuser le mérite d'avoir chassé les Anglais, si faible-

1. M. Luchaire lui trouve de 1' « inexpérience «.C'est, en •d'autres termes, le reproche que lui adressait M. Marius Sepet. Sur le Frère Pasquerel, confesseur de Jeanne, entendu comme témoin au procès de réhabilitation, M. France avait écrit tout d'abord : « Frère Pasquerel était lecteur, c'est-àdire qu'il n'était pas entré dans les ordres sacrés. » {Revue de Paris, l" février 11)08, p. 580.) Dans une érudito introduction au bel ouvrage de M. André Maity (édité par luimême), rilistoire de Jeanne d'Arc d'après les documenls originaux et les œuvres d'arl, M. Sepet releva, non sans sévérité, cette affirmation : « Il n'est personne un peu au courant qui ne sache (|ue lo mot lecteur, dans un texte tel que la déposition de Pasquerel, n'a aucun rapport avec les ordres ecclésiastiques. Il veut dire professeur, et ici professeur de théologie...» Rendons celte justice à M. France, -qu'il a effacé son erreur. Voici (t. I, p. 256) son texte corrigé : " Frère Pas(iuerel tenait en son couvent l'emploi dt^ lecteur. Il était prêtre. »> Et «« sur la Pignilicatu)n du mol Leclor, professeur de théologie », il renvoie à Du Gange.

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ment établis chez nous, et qui allaient se rembarquer. Bien plus, il soutient qu'elle a plutôt retardé leur départ. Une fois levé le siège d'Orléans, — qui à peine peut compter pour un siège ,^ si lâche était l'investissement et si peu nombreux les ennemis autour de la ville, — l'opération indiquée était la marche sur Paris, puis sur la Normandie, au lieu de cette « campagne du sacre » qui est l'œuvre propre de la Pucelle. Il a été répondu^, mais il faut le répéter, que les Anglais, si peu considérable que fût leur armée, avaient sur nous un ascendant de vainqueurs. Après nous avoir infligé d'humiliantes et déprimantes défaites, ils étaient maîtres de nos places. Jamais le courage des nôtres n'était tombé plus bas. Moralement, Orléans était pris, lorsque Jeanne y entra. Sur la « campagne du sacre », M. France réfute M. France, quand il convient que « peut-être le voyage de Reims assura... au petit roi de Bourges... des avantages plus grands, plus précieux que la conquête du Maine et du duché de Normandie, et que l'assaut donné victorieusement à la première ville du royaume... » Donc, la « béguine guerrière » ne fut pas trop mal inspirée en poussant le dauphin vers la sainte ampoule. Sachons gré à son biographe d'en faire l'aveu, même au prix d'une contradiction.

1. Par M. René Doumic dans la Revue des Deux MondeSy du 15 avril.

LA VIE DE JEANNE D ARC Ul

On a relevé d'autres erreurs où il persiste plus obstinément. Osons le mot: M. France a ies partis pris. On s'étonne du ton dont il pro- Qonce sur telles pièces, objet d'épineuses controverses. Tandis que les archivistes les plus qualifiés discutent, il tranche. Avec une décision nette, il déclare le procès de condamnation 'X un trésor pour l'historien » et tient suspect le procès de réhabilitation. Pourquoi? La probité professionnelle de Pierre Cauchon suffît-elle donc à cautionner une procédure que nous ne connaissons que mutilée ? — car il n'a ni enregistré ni même communiqué à ses assesseurs les résultats de si importantes enquêtes locales. — On pose ce point d'interrogation. On en pose un autre sur les raisons qui déterminent l'historien à certifier le formulaire d'abjuration transcrit par ordre de Tévêque de Beauvais. Est-il conforme à la brève cédule lue et signée par la Pucelle, au cimetière de Saint-Ouen ? Entre l'affirmation du juge « scélérat », ainsi nommé par M. France lui-même, et les rectifications des déposants de 1455, dont plusieurs avaient de leurs yeux vu, pourquoi opter en ce sens et avec si peu d'embarras ' ?

Pauvres témoins de 1455, ils se voient bien malmenés. « Simples à l'excès », « sans discernement », quel fond [)eut-on faire sur eux?

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