LE BATONNIER DE DEMAIN M« CHARLES CHENU
Qu'est devenue, dans l'immense Palais restauré, la salle petite et basse qui, après la guerre, servit de bibliothèque aux avocats? Je revois, dans ce réduit obscur, s'exercer à la parole les stagiaires d'il y a vingt-sept ans. Quelqu'un préside, penché, courbé sur une table, relevant de temps à autre un visage pâle et fin, attentif malgré une souffrance qu'on devine atroce, mais domptée. Le regard, avivé par l'effort violentde cette liiaitrise, éclaire les traits exténués. Le profil pur se découpe : un front haut, un nez droit et délicat, tombant sur une lèvre mince. Torturé j)ar le mal dont bientôt il mourra, le bâtonnier Nicolet siège là, (|uand même, chaque lundi. Souvent il semble faiblir; il ploie, cherche un appui. Mais, pas une minute, il ne cesse d'écouter ces jeunes gens qui font devant lui
la petite guerre de la barre. On le verra bien tout à l'heure, quand il improvisera la « critique », tout comme un général aux grandes manœuvres. On l'attend impatiemment, cette mercuriale qui suit chaque discours. Brèves et piquantes observations, où les débutants se voient détaillés en public, qualités et défauts. Quelle fine justesse mesure l'éloge et de quelle pointe légère sont averties les erreurs juvéniles du goût, les ridicules naissants qui s'ignorent!...
Un jour, mieux encore que d'habitude, Nicolet parut dominer l'excès de sa douleur. Maintes fois, pendant un plaidoyer fictif dont j'ai oublié l'objet, il se redressa, l'air surpris et charmé. L'assistance partageait son sentiment. L'orateur assis, les applaudissements éclatèrent, nourris, prolongés, redoublés, et, quand ils se turent, le juge se défendit presque de juger : « Monsieur, vous avez entendu l'arrêt de vos pairs... Que pourrais-je y ajouter? » Puis, à ce jeune homme qui recueillait, tout ému, ses paroles, il dit: « Vous me rappelez Jules Favre. » — G'jétait le stagiaire Charles Chenu, qui venait de faire ses débuts. Quelques mois après, le bâtonnier le proposait au Conseil de l'Ordre comme premier secrétaire de la Conférence et laissait le formulaire habituel de ces présentations. Un témoignage banal ne pouvait suffire; ce talent précoce l'avait « étonné ».
Le mot fut répété au jeune triomphateur par
le « patron » qu'il se donna bientôt. C'est l'usage, au Palais, que les nouveaux demandent aux anciens les leçons d'une collaboration journalière. Des affinités électives inspirent d'ordinaire leur choix. Charles Chenu entra chez Léon Cléry, qui devait, un jour, lui dire : « Nous ne nous sommes trompés ni l'un ni l'autre, mais, de nous deux, c'est moi qui ai fait le bon marché. »
Des affinités électives, il y en avait entre eux. Cléry ressemblait à ce Diderot de bronze si mal assis dans le fauteuil d'où il contemple la rue de Rennes et le boulevard Saint-Germain. Son masque mince et glabre, d'un ovale qui tendait à l'aigu, exprimait une malice aiguë aussi, et toujours prête à l'offensive. Et un tel air n'était point trompeur. En toute affaire, cet avocat cherchait le parti possible de l'épigramme et le saisissait avec adresse. Pour taquiner l'adversaire, il abondait en inventions comiques, et, sans doute, sa plaisanterie n'était pas toujours d'une qualité rare ; il descendit plus d'une fois au persiflage gamin, à la drôlerie boulevardière. Mais il avait mieux que cet esprit-là, et il réjouit souvent des amateurs délicats par la verdeur piquante de ses discours. Or ce piquant ni cette verdeur n'étaient pour déplaire au jeune Chenu, dont rélo(|uence ne manquait pas, à l'occasion, d'une saveur acide. Doue comme il Tétait en ce genre, avait-il besoin des
leçons de Cléry ? Il se fit l'élève de ce railleur, mais un élève indépendant, qui ne prend pas tout du maître et réserve son originalité. Aussi Ta-t-il gardée sauve.
Ce qu'il a de Cléry, c'est à peine parfois un fond d'accent, une intonation, une inflexion. Peut-être se rappelle-t-il les exemples de son « patron », quand, lors du procès Goncourt, il compare les quatre testaments du romancier fondateur d'académie aux doubles muscles de Tartarin de Tarascon. Dans son plaidoye]^ pour Dupas, il se joue à ce jeu de mots: « Pendant que Royère partait en gondole. Dupas, lui, prenait la mouche — à vapeur », et il récidive, une seconde après : « Dupas reprend la mouche — à vapeur ». Gela, c'est du Gléry, et non de l'excellent. La gaieté de M* Chenu rend presque toujours un autre son. Il badine plus finement lorsque, dans cette même défense de Dupas, il raconte tels épisodes de sa mission à Venise, ses promenades poétiques, ses soirées au théâtre Goldoni à la droite d'Arton, son séjour à Thôtel Délia Luna, sous l'invocation de l'astre « qui répand plus d'ombre que de clarté », de l'astre « aux reflets de veilleuse ». C'est encore avec un esprit de meilleur aloi qu'il peint les déconvenues de la justice dans l'affaire de Panama : « Trois hommes avaient la clé du mystère. La fatalité voulut que le premier mourut: le baron de Reinach. On s'en aperçut trop
tard, trop tard on eut l'idée défaire l'autopsie, trop tard d'apposer les scellés. La tombe ne livra point son secret... Le second était parti pour l'Angleterre ; on savait où il était, mais la fatalité voulut qu'il tombât malade ; malade au point d'en être mourant. Nous savons que depuis trois ans la mort et lui se font la cour, qu'ils ne sont pas encore arrivés à s'accorder; c'est à désespérer qu'ils s'entendent jamais. Le mourant n'a pas livré son secret... Il en restait un, bien portant, bien vivant celui-là. Mais la fatalité voulut que, quand on désira s'emparer de lui, il fût parti... » Voilà, n'est-ce pas, un joli morceau d'ironie soutenue. M® Chenu défendait, il y a quelques semaines, avec pareille qualité d'esprit, le testament de l'antiquaire fameux qui vendit à l'enseigne dfe la Croix de ma mère. Et, tout récemment, quel étincelant feu d'artifice il tira en l'honneur de Mlle Sarcy et de son litigieux « tutu » !
Nous avons nommé déjà le procès Concourt. Sa verve s'y exerça aux dépens de plus d'un personnage, à commencer par le de cu/iis, comme on dit au Palais. Quand il racontait si complaisamment, dans son Journal^ le banquet où sa boutonnière se fleurit de la rosette, et où M. Raymond Poincaré, ministre des 13eaux- Arts, parla comme « jamais ministre décorant un homme de lettres », Edmond de Concourt pouvait-il soupçonner la prise qu'il offrirait à
un avocat né malin? Mais où l'espièglerie de M* Chenu ne trouve-t-elle pas occasion ? Elle ose entr'ouvrir la porte du grenier d'Auteuil et le traverser comme un impertinent courant d'air ; elle ne fait même pas grâce aux dîneurs de chez Magny, dût-elle effleurer Sainte-Beuve en personne. Une minute pourtant, le persiflage s'interrompt; la voix change d'accent : elle se fait grave, émue. Le railleur avoue qu'il a « presque mouillé de ses larmes » les cinquante dernières pages de Renée Mauperin, Gache-t-il donc, lui aussi, dans un pli de son âme d'ironiste, le parfum de sensibilité, la « rose morte » que Barbey d'x\urevilly découvrait au cœur de Monselet ?
Cette confidence n'est pas la seule parenthèse littéraire qui coupe ce plaidoyer. S'opposant à la fondation d'une académie, M° Chenu avait prié qu'on se gardât de le prendre pour « un barbare ». Nul n'en fut tenté. Le lettré qui double en lui si étroitement l'avocat se manifesta trop souvent et par de trop franches échappées. Définition du naturalisme qui fut celui des Concourt, vérisme^ non de vocation, ni de'tempérament, mais de volonté et de parti pris ; portrait de ces gentilshommes de lettres^ fils du dix-huitième siècle, pleins de répugnance native pour les réalités triviales, épris de grâce et de raffinements, dissimulant mal leurs hautle-cœur au sortir des bouges où ils s'imposaient
le dégoût de fréquenter, accordant à leur délicatesse la revanche d'un tête-à-tête avec Fragonard ou Watteau, oubliant enfin les aventures d'une Germinie Lacerteux, odorante de graillon, pour « les amours royales et parfu^ mées de Mme de Pompadour... » Jolis déve-^ loppements où M® Chenu s'oubliait, et il fallait bien convenir que cela faisait hors-d'œuvre, mais on le lui pardonnait. Et Ton restait sous le charme de l'air de ^bravoure qui lui servait de péroraison. La fécondité littéraire de la France y était célébrée, l'abondance de la moisson intellectuelle, « sous notre ciel, clair et léger comme notre langue ». Depuis nos vieux et savoureux Gaulois jusqu'à nos plus récents inventeurs d' « écriture », en passant par nos classiques du grand siècle, toutes nos gloires étaient exaltées, et l'orateur nous invitait à l'opulente récolte : « Cueillons, cueillons à pleins bras! Nous n'avons pas besoin, pour nous enrichir, des académies de Dix ni de Quarante. Les testaments n'y sont pour rien. La Fontaine l'a fait dire à la Mort dans son brutal langage :
Allons, vieillard, et sans réplique.
Il n'importe à la République Que tu fasses ton testament.., »
On ne reconnaît plus ici l'élève de Gléry^. mais bien plutôt celui de Nicolet. Car les con-
i/O PORTRAITS ET PAYSAGES
seils de ce maître d'élégance nous paraissent avoir beaucoup influencé M^ Chenu. Les préceptes de ce bâtonnier, qui fut un éducateur, se lisent dans son discours de rentrée de 1879, si chaud de sympathie pour ce qu'il voyait autour de lui de bonnes volontés s'efforcer ou de talents croître et que M® Barboux, lettré de la môme école, appela si heureusement « un hymne à la jeunesse ». C'était un attirant programme d'études et de vie qu'il offrait aux apprentis de la parole : intimité quotidienne avec les grands écrivains, prosateurs et poètes; commerce du monde où s'échangent les plaisirs délicats; formation de l'esprit par toutes les fréquentations qui instruisent et affinent... On admirait en lui le produit de cette culture. Un livre qui s'intitule Grands avocats du siècle et porte la signature de ^I^ Chenu lui-même, avec celle de M*' Roger AUou, définit bien la distinction rare qui était la propre marque de Nicolet : la haute tenue de ses discours, son art savant, la pureté sans défaillance de sa langue, sa diction « où se reconnaissait le familier de la Comédie-Française ». Ce fut là, n'en doutons pas, l'idéal que se proposa le stagiaire de 1880. Non, pourtant, qu'il l'adoptât sans retouche. Entre les lignes de l'éloge que nous citions à l'instant, se devine plus d'une réserve. Cette parole, de perfection si soutenue, il la trouve trop surveillée; il y voudrait, fût-ce au prix de
quelques négligences, un peu plus d'abandon. Puis la soigneuse polissure de ce style, l'éclat scintillant de ses facettes, où il sent une coquetterie trop attentive, le lassent à la longue. Il n'est pas jusqu'à cette manière, trop voulue, de sertir dans un plaidoyer des vers de Racine, de Molière ou de Musset, qui ne lui paraisse un défaut.
Son idéal, M*^ Chenu l'a formulé à propos d'un orateur bien différent de lui. Dans son discours sur Duvergier ^, qui réalisa si peu ce type, il définit l'avocat de son rêve, l'homme bien disant, et avec dignité, avec noblesse, mais non avec une correction tendue. Il lui souhaite de [l'aisance, de la liberté. Surtout il le veut préservé de l'emphase. Il raille la pompe d'autrefois, r « exagération » dont les parleurs de la barre se « gonflaient les joues », leur « manie » de se hausser au-dessus du sujet et de « chausser le cothurne tragique », enfin leurs « effets » demandés aux souvenirs de la guerre de Troie. Démodé, ce « style de sacrificateur ». On se plaît désormais aux « allures vives et changeantes » de la plaidoirie; on l'aime souple et preste ; on lui permetjusqu'à la désinvolture. Le rabat, empesé jadis, s'est déraidi, a perdu son amidon.
De cette éloquence allégée, prompte, désolen-
1. Prononcé A la rentrée de la Conférence des avocats, en novembre 1880.
nisée, ]\P Chenu a fourni plus d'un modèle. Il a l'entrain, la verve, le jet. Atout instant perce la pointe de l'esprit, même sous l'appareil de son argumentation juridique. Pour traduire ce mouvement et ces saillies, sa période se rompt,, sa phrase se coupe, leste et allègre; une phrase que détaille une diction nette, que lance une voix claire et mordante; car il a l'organe de son talent.
Les citations, les souvenirs classiques, il ne se les interdit pas, nous l'avons vu, et il laisse paraître qu'il s'y plaît. Mais, pour les « placer»,. il ne fait nulle violence à son discours, elles lui viennent aux lèvres naturellement et, comme dirait Saint-Simon, « de plénitude involontaire ». Il rit de la mythologie des autres; il a la sienne. 11 évoque, à l'occasion, les dieux de rOlympe, mais du ton le plus dégagé, et avec l'irrévérence d'un Meilhac. Je ne sais à quel propos il parlait, un jour, de la naissance de Minerve, « sortie tout armée du cerveau de Jupiter, qui ne demanda, pour la concevoir, le concours de personne ». Cet exemple,, ajoutait-il, reste isolé dans l'histoire des conceptions : <c Jupiter lui-même paraît y avoir renoncé. Plus tard, pour peupler de ses créatures l'Olympe et la terre, il a eu recours au procédé commun, qui comporte à la fois le charme et l'embarras d'une collaboration nécessaire. »
Voilà une manière de plaisanterie qui — j'ose le mot — confine à la « blague ». M« Chenu n'at-il pas hasardé l'apologie de « cette sœur bâtarde de l'esprit » ? Il a, du moins, plaidé ^ en sa faveur les circonstances atténuantes. Et «outre qui ? Contre Nicolet, sévère au sans-gène de cette gausserie moderne. Mais la « blague » de M« Chenu est de bonne compagnie; elle eût trouvé grâce devant Nicolet lui-même.
Ce bâtonnier, prophète de ses succès, l'avaitil bien caractérisé en le rapprochant de Jules Favre ? Peut-être en pouvons-nous juger maintenant. Or, il nous semble que Nicolet, ce bon critique, se trompait. Le renom littéraire de Jules Favre vit-il encore au barreau? Ailleurs, il a subi quelque atteinte, et c'est justice. Lisez, de cet académicien, l'éloge de Victor Cousin, son prédécesseur parmi les Quarante. Le plat morceau, malgré la bourre des épithètes et des métaphores!... Qualité de l'image, pierre de touche du style. L'image de Jules Favre est invariablement commune. Commune est toute sa prose. Pas un trait où saillisse l'originalité de l'esprit, nul accent personnel; partout uno