‹ Portraits & paysagesChapitre 8 sur 114 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

<le tous les problèmes de l'époque, et demeure si près de ceux dont il est issu.

Hélas ! un de ces accidents, devant lesquels la Foi religieuse seule trouve de la force pour les interpréter dans un sens d'acceptation soumise a interrompu en pleine maturité la vie et le labeur de M. Michel Salomon. Nous attendions de lui l'œuvre définitive. 11 ne nous en reste que des fragments. C'est toujours le :

Pendent opéra interrupta...

<lu tendre et noble Virgile. Nul doute que ces fragments-ci ne redoublent chez les amis de leur auteur, le regret de sa perte. Ils éveilleront un sentiment pareil chez tous ceux que tourmente le souci des Lettres Françaises. C'est un excellent serviteur de ces Lettres qui leur a été enlevé par cet accident de 1912, — et cela juste au moment où elles allaient subir tant d'autres pertes par la terrible épreuve de la guerre. Dans la reconstruction de la pensée nationale, qui est notre tâche à tous aujourd'hui, cet ouvrier nous manquera. C'est un motif pour le pleurer deux fois.

Paul Bourget.

Montaigne s'est avisé qu'il lui restait quelque chose à nous dire. Il soulève la pierre du sarcophage où , penseur pacifique , il se voit sculpté en appareil guerrier : armure au dos, gantelets à portée de la main, et il nous appelle d'un signe. Tout occupés que nous soyons de petite littérature et de grosse politique, nous oublions les soucis de l'heure pour écouter ce revenant. Yat-il ajouter uq post-scriptum à sa philosophie ?

Sa philosophie, ne la possédons-nous pas tout entière, et dès longtemps ? Sa « fille d'alliance » n'a-t-elle pas réussi, pour nous la transmettre,

1. Les /i.s.sa/.s de Michel de Montaigne, \~)uh\ics ci'nprt»srcxomplaire de Bordeaux, par Fortunat Strowski, sous les auspices de la commission des Archives municipales. (Bordeaux, Imprimerie nouvelle, F. Pech.) — Monlaif/nc, par le f môme (Alcan). — Journal de voijaye de Montaigne, publié par Louis Laulrey (Hachette).

à éviter ces « ententes fausses », ou ces «transpositions », ou ces « omissions » qu'elle redoutait ? Gollationner les manuscrits de Montaigne, les confronter, faire un choix, en quête du définitif, parmi ces Essais d^un écrivain qui donnait si justement ce nom à ses pages les plus arrêtées, Mlle de Gournay a raison : « Ce n'était pas légère entreprise. » Le définitif, chez qui, jusqu'au bout, sentit sous ses pas un sol mouvant d'opinions et n'aperçut dans les idées et les systèmes que ce perpétuel progrès nommé aujourd'hui évolution... Faut-il voir un symbole dans l'aventure du coffret qui contenait son cœur et dont l'église Saint-Michel de Montaigne avait le dépôt ? On l'a cherché en vain, ce [reliquaire; il est perdu. Non moins inutile serait la poursuite d'une formule où tiendrait enclose la pensée du grand douteur. Il est mort avant d'en avoir lui-même fixé les contours. Il y revenait sans cesse par des repentirs, des retouches, et c'étaient, sur le texte^ si fort accru depuis 1580, des ratures, des interlignes, des additions marginales. Témoin cette page autographiée que la nouvelle édition nous offre en héliogravure, et où se multiplient, avec les renvois et les raccords, les intercalations, les corrections, corrigées encore et surchargées*.

1. La maison Hachette prépare, en ce moment, une reproduction en phototypie de l'exemplaire des Essais, avec

C'est une curieuse histoire que celle des Essais; l'histoire des variations où se joua le plus actif et le plus mobile des génies. Montaigne avait, selon un de ses préceptes, « pris de bonne heure congé de la compagnie» ; il venait, comme il dit encore, de quitter la « danse ». C'était en 1571 . Retiré aux champs, son office de magistrature vendu, il combattit l'ennui de la solitude en « essayant ses facultés naturelles ». Il choisit pour matière d'étude ce « subject merveilleusement vain, divers et ondoyant » qu'est l'homme. Et, tout en lisant et méditant, la plume à la main, il composa des chapitres de structure nette et d'inspiration haute, où le pyrrhonisme s'insinuait sans rompre un ferme accent de stoïcisme. Donc, en 1580, Timprimeur bordelais Millanges reçut de lui un recueil dopages bien construites, d'une teneur constante, où se développaient des raisonnements liés et où se proposait une morale élevée ^ Deux éditions

notes manuscrites marginales. Le succès d'une semblable reproduction pour les Pensées de Pascal permet d'espérer que la souscription en ce qui concerne les Essais de Montaigne dotera promplement la librairie franijaise d'un nouveau et bel ouvrage, qui sera un incomparable inslrunieut de travail.

1. Dans cette édition de ir^SO, Montaigne offrit ù ses contemporains une première image de son esprit, sous les Irails « d'un stoïcisme francisé, luinianisé, vivant et aimable ». Nous enjpruntons ce jugenienl à M. I'ohtunat Stkowski, dans son réc(;n! ouvrage, ruacal cl son Icnips {P\on). — \ o} . le chapitre II de la première partie, qui l'orme un vohiiiu-. avec ce sous-titre: De Alonlaitjne ù Pascal.

suivirent qui respectèrent l'unité de ce premier jet, et en laissèrent intact le caractère. Pas plus en 1587 qu'en 1582, les phrases ajoutées çà et là par l'auteur ne renouvelèrent son ouvrage. A peine les recettes qu'il notait contre la « colique pierreuse » l'engageaient-elles sur le chemin de ces confidences désobligeantes où il devait trop s'oublier plus tard.

Cela change en 1588. L'ordonnancé première se dérange. Non seulement le volume grossit, mais son plan se modifie. Un troisième livre s'annexe aux dei>x qui d'abord avaient constitué les Essais, et, en même temps, les anciens chapitres se désarticulent, la chaîne des idées se brise. Désordre fait de la juxtaposition de deux esprits et de deux hommes. Car le Montaigne d'alors n'est plus celui d'auparavant. 11 a voyagé, c'est-à-dire observé. Les événements, d'ailleurs, ont quelque peu transformé la scène devant lui et influencé sa vie même. Si attaché qu'il fut à son repos, il lui a fallu s'occuper de la chose publique et encourir la « tracasserie du monde )),dont il croyait s'être mis hors. Et voilà qu'il verse à profusion dans son écrit les acquêts nouveaux de son expérience pratique et de sa science livresque ^ L'œuvre s'enrichit.

1. Dans un volume qui a pour titre Montaigne, Amyot et Saliat (Étude sur les sources des Essais), M. Joseph de Zau- GRONiz montre les emprunts de Montaigne à Plutarque, -à travers Amyot, — à Senèque, à Tacite, à Quinte-Curce... Il

mais aux dépens de son harmonie et de sa tenue même.

Durant les quatre années d'après, Montaigne, malade et reclus souvent, relit son édition de 1588. Mais relecture, c'est revision scrupuleuse. L'écrivain, de plus en plus exigeant pour luimême, efface, rajuste, polit, et le penseur ne laisse pas \e styliste reprendre seul ces « bonnes feuilles », devenues des « épreuves » dernières. Il défait et refait des alinéas pour en rectifier le sens ou pour loger entre leurs phrases des idées récemment accueillies par sa cervelle hospitalière. S'il ajoute, il supprime aussi, et, après ces retranchements et apports, ses paragraphes gardent à peine un reste de leur figure primitive ^ On comparerait volontiers ce travail de Montaigne sur Montaigne à celui d'une rivière, — de sa Dordogne, par exemple, dont il décrivait un jour le « train », « tantost s'espandant d'un costé, tantost de l'autre », entamant une rive ou l'accroissant d'alluvions capricieuses.

L'édition posthume, donnée en 1595 par Mlle de Gournay, — le sagace M. Dezeimeris l'a prouvé, et M. Strowski en développe une démonstration nouvelle, — fut établie su r une copie de rexemphiire ainsi revu par Montaigne. Mais

nous fait suivre, d'édition en édition, l'enrichissement de Monliiif^ne et de son livre par ses lectures.

1. C'est ce qui a été très bien décrit par M. SlrowsUi dans son introduction de l'édition nouvelle.

bien des fautes s'y peuvent souligner, imputables à l'auteur de cette copie ou à la « fille « du philosophe. Pieuse fille et même « superstitieuse » : son respect pour le texte établi par Pierre de Brach alla, elle l'affirme, « jusqu'à l'extrême superstition ». Ne l'en croyons pas sur parole. Du moins, la peut-on soupçonner d'avoir accommodé, par endroits, de « quelque toilette » ce qu'elle prétend nous avoir livré tel quel. Toilette non toujours avantageuse : il arrive que Montaigne y perde son relief le plus personnel et que ses saillies les plus originales en soient amorties*.

On devait donc souhaiter de connaître Les Essais point altérés ni embellis, tels que, finalement, ils sortirent de la main de Montaigne, et tels que les possède la bibliothèque de Bordeaux, puisque c'est là qu'ils sont venus lors de la Révolution, avec le fonds des Feuillants 2. Quelqu'un qui en avait été prié les aurait peutêtre mis au jour. Le docteur Payen, à qui nous devons de précieux travaux sur Montaigne, songeait à cette édition optima^ quand la mort le surprit, en 1870^. Remercions la capitale

1. Voy., de M. Paul Bonnefon, Montaigne et ses amis, l. ÏI, pp. 376-378, et, dans la Revue d'histoire littéraire de la France, un article intitulé : Une supercherie de Mlle de Gournay.

2. Nous ne comptons pas la mauvaise publication qui en a été faite par Naigeon.

3. Voy. Gabriel Richou, Notice sur la collection Payen (imprimée en tète de l'Inventaire de la collection des ouvrages.

girondine qui, de son initiative, nous donne enfin le Montaigne rêvé. Science critique, perfection typographique, rien ne manque à cette édition « municipale », qui fera époque dans l'histoire de la littérature et de la librairie française*.

Ce beau travail est en même temps un hommage de la grande cité àl'écrivain illustre qu'elle choisit, il y a trois siècles et plus, pour l'administrer. Elle s'honore par la fidélité de la gratitude qu'elle lui garde. Ne lui fit-il pas, le premier, honneur, à elle-même, quand, à ses titres, ênuméréssur la couverture de son livre : « Messire Michel, seigneur de Montaigne, chevalier de l'ordre du roi et gentilhomme ordinaire de sa chambre », il ajouta: « maire et gouverneur de Bordeaux^ » ? Elle aurait, pourtant, le droit de mettre à sa reconnaissance envers lui quelque réserve et peut-être allons-nous voir que, de la cité ou du philosophe, ce fut, tout bien compté, le philosophe qui demeura en reste. Si, en effet, la cité eut en lui, à certaines heures

et documenls sur Michel de Monlaigne, réunis par le docteur Payen et conservés à la Bibliollié(iue nationale).

1. M. Fortunat Strowski, professeur à l'Université de Bordeaux, assisté de MM. Bourciez et Courteault, ses collègues, a fait de celte édition une œuvre de criti(|ue sagace et de vraie science. Notons (lue les variant os du texte s'y distin- ^^uont par un artifice très simple et «pie le lecteur peut rapporter chacune i\ sa date par les apports successifs de la pensée du philosophe.

2. Il clTaça, il est vrai, en 1588, celte menfion avec toute cette « légende de qualités ».

difficiles, un chef vigilant, il lui manqua en un moment périlleux, tout juste avant le terme de son pouvoir et de ses devoirs. Et l'on mesurera ses obligations envers elle si l'on se souvient qu'il tenait d'elle un ami, « sa meilleure part » et « sa meilleure chance ^ », un disciple, bien nommé son « dévot », et qu'enfin il lui devait sa femme.

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