‹ Portraits & paysagesChapitre 80 sur 114 · LE CHATEAU DE TALGY · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE TALGY

par aucun lien au parent de Catherine de Médicis et de son grand-aumônier. Depuis longtemps, la famille des Salviati a disparu de ce coin de Beauce. Voilà deux siècles et plus que, de leurs mains catholiques, Talcy a passé en des mains huguenotes. Si je suis bien informé, M. Edmond Stapfer, pasteur protestante Blois, possède aujourd'hui cette demeure féodale, et a vénérable dame qui accueillit de si bonne grâce ma visite matinale, et point annoncée, est sa propre sœur.

Le salon où elle me reçut est celui même qui vit, en juin 1562, entre Catherine et les chefs réformés, les préliminaires de la Conférence au sortir de laquelle, écrit La Noue, « les uns se grattayent la teste qui ne leur démangeait pas, les autres la branlayent ». La veuve de Henri II habita quelques jours sous le toit de son cousin, avec le jeune Charles IX. Voici, garnie encore de ses rideaux et de ses meubles en point de Hongrie, la pièce où coucha le petit roi. Et voici la chambre de la reine-mère, tendue de la tapisserie de Flandre qui put la distraire de ses astucieuses négociations par le spectacle de noces princières, avec défilé d'arquebusiers. Est-ce à cette fenêtre qu'accoudée avec Henri de Navarre, elle entendit deux marmitons la vilipender, tout en rôtissant une oie ? Elle répondit à ces « goujats» en train de maudire la « chienne » qu'était la reine de France :

« Hé! que vous a-t-elle fait?... Elle est cause que vous rostissez l'oie... » Et au Navarrais, qui voulait, sur-le-champ, les faire pendre : <' Mon cousin, il ne faut que nos colères descendent là... Ce n'est pas notre gibier. »

Mais le souvenir de Catherine et de son fils n'est pas ce qui fait, pour moi, l'attrait de Talcy. Une autre pensée m'accompagne, tandis que je parcours ces appartements dont l'ancien décor subsiste, que je monte aux mâchicoulis, où se déchiffrent, sur la pierre, des noms gravés au couteau par des sentinelles, durant les longues factions, et que, par les créneaux, je regarde la Beauce, dévêtue de ses froments, plane et rase. Dès mon entrée, en bas dans la cour, une galerie à cloître, de la Renaissance, m'a rappelé le poète qui en célébra le « marbre cannelé ». Agrippa d'Aubigné vécut ici et faillit y mourir. Voisin des Salviati par sa terre des Landes tout proche, et qui porte encore son nom, le combattant huguenot s'était lié avec le châtelain « papiste )),mais d'esprit tolérant, à lal'Hospital. Trop jeune combattant, la guerre avait épuisé ses forces d'adolescent, et il était venu, à la faveur de la paix de Saint-Germain, chercher à la campagne du repos et de la santé. Il y trouva de l'amour.

Il avait dix-neuf ans. Diane Salviati, fille aînée du seigneur de Talcy, le charma par sa beauté singulière de blonde aux yeux très noirs.

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11 s'éprit d'elle. C'était du fond du cœur qu'il allait chaater :

L'amour commande là...

Sa vocation môme de poète lui vint d^ son «entiment pour la jeune iille aux « yeux ardents et doux » :

L'amour me fait faire le poète...

Il lui promettait une gloire pareille à celle de la Gassandre de Ronsard, Mlle de Pré, dont elle était la nièce. Il la voyait « plus céleste et plus belle », mais aussi « plus fière, impiteuse éternelle ». Avec une coquetterie savante, qui alternait de la tendresse à la froideur altière, Diane déconcertait, en effet, et irritait sa passion. Ellel'aimaitpourtant, quoi qu'il parût. Elle lui engagea sa foi, et l'on sait quel dur coup d'autorité familiale rompit leurs fiançailles. Ils se soumirent, mais leur idylle allait s'allonger d'un épilogue dramatique.

J'ai vu la salle basse, voûtée, demeurée telle qu'alors, avec sa belle cheminée du treizième siècle, la salle des Gardes où, deux jours après sa fuite, à franc étrier, de ce Talcy, témoin de son désespoir, Aubigné fut porté sans connaissance et laissé des heures pour mort, sous un suaire. Blessé traîtreusement dans un village ignoré, il avait voulu revenir près do celle qu'il aimait et expirer « entre ses doulx bras ». Il

n'expira point, sauvé par son infirmière, et quitta de nouveau Talcy, — cette fois, pour toujours. Non qu'il dût oublier jamais la fille de Jean Salviati, ni sortir de son cœur à elle. Pour l'avoir revu dans un tournoi, où il se surpassa en « gentillesses », elle « amassa une mélancolie » dont elle mourut. Et lui, toute sa vie, garda et porta un bracelet tressé des cheveux de Diane. Il avait bien dit, et je me répétais, en sortant de ce château que hante son ombre :

« L'amour commande là... »

23 août 1906.

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