AU PAYS D'EUGÉNIE DE GUÉRIN
Il n'y a pas foule sur le chemin de ce pèlerinage, et plus d'un paysan des environs se demande ce qu'un étranger peut aller faire au Cayla. Pourtant le jeune garçon qui me conduit n'ignore pas que, dans ce château, vécut « une demoiselle qui fit des livres », et il sait à Gahuzac une personne qui les a lus.
Cahuzac, c'est là que j'ai frété ma carriole. « Pauvre endroit qui laisse peu à dire », écrivait Eugénie de (iuérin. Gombien de fois cependant, visiteuse matiuale de l'église, en rapporte-t-elle ce sentiment de force allègre dont elle faisait la confidence à Mamice : « Cî'est un jour de bonnes actions aujourd'hui; je viens de Gahuzac...; faire mal ce jour-là me semble impossible. » Elle s'en relournait à pied, sans doute par ces petits chemins qui traversent de maigres cultures, descendent (huis un vallon.
remontent, raccourcis que mon cocher m'indique du manche de son fouet.
Elle s'arrêtait à Andillac, où les enfants venaient à elle « comme des poulets ». Elle avait garni ses poches à leur intention, et ils y « piquaient des noisettes ». Elle pensait : « Dans vingt ans encore, ils se souviendront de ma visite, parce que je leur ai donné quelque chose de bon... Voilà des noisettes bien employées. » Il y a de cela soixante-dix ans bientôt. On se rappelle du moins ses tournées de malades, ses séances « à tous les feux du hameau ». En voici un bon témoin : une femme qui porta au cimetière cette sœur d'Eugénie, dont les jeunes filles d'Andillac se passèrent de main en main le cercueil.
Vit-il encore, le « petit » qui, montrant à sa grand'mère le Cayla, disait : « Minino, ne va pas à ce castel, il y a une prison noire » ? Pauvre Cayla! il n'est cependant pas de mine effrayante :
... Une terrasse qui s'avance Se couronne de pots de fleurs Au lieu de créneaux de défense K..
il n'est même pas de grande mine. Sous ce toit de tuiles, derrière ces murs que nulle meur-
1. Maurice de Guérin, A mes deux amis, dans le volume publié par G.-S. Trébulieji.
AU PAYS d'eUGÉNIE DE GUÉRIN 22Î>
trière ne perce, dans cette demeure modeste, que la saillie d'une tourelle sauve seule de Taspect bourgeois, quelle vie calme et honnête, et point seigneuriale, on se plaît à imaginer!... Maurice parle, je ne sais où, de la « République du Cayla » dont Eugénie « forme le Sénat », son père en étant le dictateur. Il ajoute : « Il n'y a pas de révolution là. »
J'ai voulu me figurer cette République.
D'Andillac, j'ai suivi le bord du vallon, tranchée verdoyante à travers un paysage d'aridité où, çà et là, des roches affleurent. Puis, j'ai descendu la pente, j'ai franchi le petit ruisseau que bordent des sureaux et des ormes et où trempent de fines saponaires. C'est de cette eau courante, certains soirs d'hiver, que la rêveuse sœur de Maurice écoutait le glouglou^ tandis que Mimin tisonnait.
Une montée assez raide mène à la terrasse, d'où de plain-pied on entre dans la vieille cuisine, plus intéressanteque le salon voisin ^ C'est là, devant cet âtre, qui « était à tous, maîtres et valets », sous le manteau de cette cheminée que les deux sœurs, tisonneuses toutes deux, « se recoquillant » avec délices, se jouaient à faire jaillir des bluettes. C'est de ces grosses poutres saillantes et noires qu'une courge tomba un
1. Je dois remercier ici M.Mazuc de Guérin de l'oblifxeanlc courtoisie avec lafiiiclle il a bien voulu me permettre la visite de son ch.\teau.
jour sur la tête de la chienne Triby. La petite salle à manger, aux « deux fenêtres donnant sur le bois du Nord », est désaffectée, et il y a bien d'autres changemenls dans le château. Traversons, sans nous arrêter, ce grand salon du premier où rien, qu'un Ijas-relief médiocre, ne nous parle de ceux que nous cherchons.
A côté, est la chambi*e de Maurice, une grande pièce simple et pauvre, carrelée. Il y est mort; il y avait peu vécu. Le collège l'avait pris vite, puis la Chênaie, puis Paris.
Au Cayla, on trouve surtout Eugénie.
La chambre de son frère communique avec la sienne, toute petite et pas plus ornée, carrelée aussi. Quelqu'un l'y a remplacée, mais c'est tout de même « sa chambrette ». Si elle y rentrait, elle irait tout droit s'asseoir à cette petite table, où, la plume à la main, elle sentait si souvent « la veine ouverte ». C'est à genoux vers cette fenêtre qu'elle priait « devant l'infinité du ciel ». Voici sa couchette de jeune fille; au mur, des images de sainteté, parmi lesquelles une gravure à elle offerte par la baronne de Rivières, de cette sainte Thérèse de Gérard qui inspira des vers à Maurice. Tout près pend la guitare qu'elle mit un jour entré les doigts d'un petit paysan questionneur, tout étonné d'entendre chanter les cordes : Qucs aco qui canto aqui? D'autres humbles familiers fréquentèrent chez elle : certain linot qu'elle retira un