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AU PAYS D'UNE REINE PÉDAUQUE

Reine Pédauque, c'est-à-dire pattée à la façon 'des oies et des canards. La rôtisserie de la rue Saint-Jacques, celle qui faisait vis-à-vis à Saint- Benoît-le-Bétourné, et où Jérôme Goignard philosopha d'un ton si licencieux tout en haussant le gobelet, en portait une à son auvent. Les rôtisseurs prenaient volontiers cette enseigne, sans doute parce qu'il se consomme chez eux beaucoup de volatiles palmés. Mais la reine Pédauque ne figurait pas qu'aux devantures <l'auberges. Son image, taillée en pierre, se dressait au portail des églises, non toujours pareille ni pareillement vêtue, et, n'eût été son pied signalétique, on se fût demandé si l'on avait devant soi le juême personnage, il y avait la reine Pédauque de Dijon, celle de Nevers, celle de Nesle-la-Reposte en Champagne, celle de

Saint-Pourçain en Auvergne... et d'autres, probablement, que nous ignorons.

Saint-Pourçain, l'une des treize bonnes villes de la province d'Auvergne, jolie enclave du Bourbonnais, baignée par la Sioule, qui oublie entre des rives douces et verdoyantes les gorges de basalte où elle se brisa dans l'âpre pays de sa source. Je passai, il y a quelques jours, par ce coquet chef-lieu, et j'y fis la rencontre d'un érudit aimable, archéologue, paléographe, philologue aussi, je l'en soupçonne, et artiste, par surcroit. C'est un ancien magistrat qui, toute sa vie, donna ses loisirs aux recherches de l'antiquaire et du chartiste et, maintes fois, s'oublia, j'imagine, à dessiner, en marge du Gode, un profil de chapiteau ou une effigie de médaille. Or, il tira de sa poche un album où m'apparut l'esquisse toute fraîche d'une femme couronnée dont la robe à longs plis laissait j voir un pied d'oie.

Une reine Pédauque... Y en avait-il une ici ? Yenait-il de la découvrir et de la copier ? Il me conduisit devant l'église et m'indiqua, dans l'embrasure d'un portail, une colonnette que surmonta jadis une statue, celle-là même que son crayon venait de restituer. Gomment? par ([uel miracle de divination ou de conjecture ? Car, tout en marchant, M. le conseiller Bonneton me racontait que cette reine de pierre fut, en 1793, jetée à bas et brisée, et que les moindres

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morceaux en ont disparu. Par bonheur, un archéologue et peintre de Moulins, Claude-Henri Dufour, « conservateur des monuments » sous la République et l'Empire, apercevant l'intérêt de ces débris, en avait laissé des croquis. C'est d'après ces dessins fragmentaires, à lui révélés par une récente communication, que M. Bonneton a reconstitué le tout. Grâce à lui, je pouvais imaginer la reine Pédauque d'Auvergne sur le chapiteau roman fleuri qui lui servit de socle.

Elle faisait face à un saint Paul qui fut, avant elle, renversé, mais, moins clément à ses profanateurs, écrasa de sa chute l'un de ceux qui l'attaquaient de la pince et du marteau. Elle avait à sa droite un personnage revêtu des attributs souverains, qui déroulait un phylactère où se lisaient ces mots : Sapientia a domino Deo est... Vous reconnaissez le roi Salomon. A Nevers et à Nesles, comme à Saint-Pourçain, il voisinait avec elle ; ce qui a donné lieu de supposer que la reine Pédaucjue n'était autre (jue la reine de Saba.

Ici nous touchons un problème que je m'avoue bien incapable de résoudre. Qu'est-ce (jue la reine Pédau([ue ? Un être réel ou une création idéale? S'assit-elle sur le trône de France ? Faut-il reconnaître en elle Berthe aux grands pieds, à moins qu'elle ne soit celte autre Berthe dont Taniour faillit damner Robert le Pieu\ ?

rS'appela-t-ellede son vrai nom Austris, et vint- -elle du fond de l'Arabie faire visite au fils de David ? ou bien, par symbole, naquit-elle de 4'invention poétique d'un tailleur d'images?

Des savants hérissés en ont voulu faire un mythe germanique. Ne nous prenons pas de 'querelle avec eux. Mon érudit magistrat tient la reine Pédauque pour une Française authentique. Mais, à vrai dire, il n'est pas bien siir •qu'elle ait vécu en chair et en os. Après avoir cité, confronté, discuté Mabillon, Montfaucon, l'abbé Lebeuf, le professeur BuUet, d'autres encore, il sent le personnage s'évanouir sous ses prises, et il conclut à une allégorie. Pour les raisons qu'il développe — quelques-unes vtrès spirituelles — voyez le docte et amusant mémoire lu par lui à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Glermont-Ferrand.

Si nous l'en croyons, c'est la vertu de sagesse -que nos pères du moyen âge ont figurée dans la reine au pied palmé, l'oie étant, depuis l'aventure du Gapitoie, emblème de prudence. -A qui objecte le proverbe : « Bête comme une oie », il répond par une apologie en règle de cette volaille, qui ne nous paraît stupide que parce qu'elle est entêtée, c'est-à-dire indépendante. Avec son œil perçant, son ouïe fine, son sens éveillé du danger, elle a, estime-t-il, tous Àes droits à être classée parmi les animaux in- ^îelligents. Au surplus, pour nous édifier tout à

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fait sur l'instinct de l'oie et « même sur ses malices », M. le conseiller Bonneton nous renvoie au témoignage des basses-courières.

N'est-ce pas finir de façon originale un mémoire d'Académie ?

26 septembre 1905.

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