AUX LOUPS
verdure, d'eau et de ciel s'élargit soudain, et l'on reconnaît le lieu d'élection d'un paysagiste.
Mais la poésie de l'espace ample et lumineux n'y règne pas seule. Tout près de la grande nappe coulante et scintillante, voici, serrée entre le coteau des Loups et une étroite presqu'île ombragée, une manche ou candie^ comme on dit dans le pays : fausse rivière oubliée là par le fleuve, au temps de la crue. Immobile, envahie d'herbes, elle dort sous des peupliers et des saules. De loin en loin, sur son eau glauque, une barque glisse. Les amants discrets de la nature affectionnent ce coin d'intimité. A côté, c'est le salon vaste et brillant; ici, c'est le boudoir.
Harpignies y passa bien des heures, pendant les étés qu'il résida aux Loups. Quand la lassitude le prenait de la grande Loire, quand il avait assez contemplé et peint le courant épandu de ses eaux et les affleurements sablonneux de son lit, il traversait la canche, et trouvait vite dans la petite péninsule où planter son chevalet. Voici, penchés sur l'eau verdissante, des arbres à la membrure torse dont il s'est [)lu à préciser la silhouette, et son jeune disciple, ]\L André Jarry,nous indique, au-delà du mince bras de Loire, un point.de la rive tout à coup dressé en falaise, dont il aimait les tons mêlés de marne et d'ocre.
Combien de rapides chefs-d'œuvre naquirent là !... Combien de ces promptes et fraîches aquarelles, d'une clarté humide encore, diraiton; vrais lavis, de franc métier, qui, à première vue, se distinguent parmi les empâtements et les glacis de prétendus aquarellistes!... Comme pour nous montrer sa fidélité aux leçons du grand artiste, M. Jarry tache, sous nos yeux, prestement et joliment, une feuille de son album.
Harpignies, son nom demeure attaché au village des Loups, comme tels autres à Barbizon. Le pays proche de Bonny-sur-Loire se peuple chaque année, aux beaux jours, d'une colonie de peintres qui ne l'ont connu que par lui. Ils sont une demi-douzaine : Foreau, Dambeza, Choquet, Flahaut, Mouren, Jamet... qui prennent gite sous le toit même où logea le maître, chez un vigneron long et sec comme un sarment, mais de bonne humeur, dont la femme fait la cuisine et répond au nom d'Héloïse. J'ai voulu interroger cette hôtesse sur son illustre pensionnaire. Son appréciation se résume en ces mots : (( M. Harpignies... pas fier et pas difficile à manger. »
Il a laissé, au mur de la petite salle où il s'attablait, son profil, l'ombre portée de sa face énergique, découpée à la lampe, un soir, par un ami.
Nous visitons les chambres. Deux sont occu-
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pées par des paysagistes, admirateurs de Maupassant, si nous en jugeons d'après les livres restés ouverts sur les tables de nuit. Peut-être les ressemblances ne manquent-elles pas entre ce descriptif sobre et puissant et l'artiste vigoureux qu'ils ont élu pour chef.
Nous sortons. Le soleil baisse. Déjà sonne le grelot du cheval attelé pour le départ. Nous remontons en voiture, et, tout en gravissant l'abrupte pente à travers les vignes, nous donnons un dernier coup d œil à la Loire, splendide sous les rayons du couchant. Elle s'en va submerger, semble-t-il, de ses flots et de sa lumière, Ousson, dont le clocher pointe à l'horizon. Mais elle incline tout à coup à gauche, vers Ghâtillon, et se détourne encore, et serpente... Michelet a bien dit : « Le cours fortuit de la Loire trompeuse... »
22 octobre 1903.
ROSMAPAMON