‹ Portraits & paysagesChapitre 88 sur 114 · UN ANCIEN DE CHEZ MAGNY · texte numérisé non relu

UN ANCIEN DE CHEZ MAGNY

Le père de mon hôtelier avait servi jadis au restaurant Magny. Il était, paraît-il, riche de souvenirs et en faisait part volontiers. Je ne sais quel tome de Sainte-Beuve, aperçu par lui un jour, sous le bras d'un liseur, le mit sur la pente de ses récits. Récits illustrés de portraits. H avait en quelques mots dessiné la physionomie du (c lundiste », sa ronde face glabre, sa bouche gourmande. Puis, c'avait été la grave figure et les yeux inégaux de Taine;'puis, la tignasse romantique de Théophile Gautier, puis le profil militaire de « l'amiral »... Qui appelait-il « l'amiral » ? On n'a jamais su. Flaubert, avec sa moustache formidable, avait pu lui représenter un homme de guerre. Mais la moustache, en ce temps-là surtout, n'avait rien de marin.

ROSMA.PAMON ^iï

Il n'est pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Il est des grands hommes pour un garçon de table qui voit de tout près des gens de lettres manger. Les admirations de l'ancien de chez Magny n'étaient, a la vente, nullement littéraires. Ce que ses « clients » écrivirent, il l'avait parfois entendu nommer, au cours de leurs causeries, mais ne se le rappelait point, et n'en avait cure. Il ne s étendait guère que sur la qualité des fourchettes

En quelle estime tenait-il, comme dîneur Ernest Renan? Je l'ignore. Je sais seulement qu'il aimait à le revoir. D'ici à Rosmapamon, en Louennec, il n'y a pas loin : trois ou quatre kilc^ mètres à peine. Rosmapamon, si ma philologie bretonnante ne s'égare pas, cela signifie la colline des fils Aymon. Là Renan avait coutume de passer les mois d'été, dans un pli de vallon verdoyant et recueilli, avec une belle échappée sur la mer et les fines découpures de la cote. C'est dans cette retraite, on s'en souvient, que la fantaisie humoristique de M.Maurice Barres osa il y a vingt ans, une incursion hardie. L exser;eur de Magny n'assaisonnait d'aucune ironie barrésienne le plaisir de ses visites en Louennec. Il se plaisait à retrouver au pays, dans le cadre breton, la figure célèbre qu'il avait vue a Pans, sous le lustre d'une salle à manger banale.

J'eusse été heureux de l'interroger sur ce client illustre et ses habitudes de villégiature.

Par malheur, il est mort et n'a pas laissé de Mémoires. J'ai su pourtant que l'exégète en vacances s'entourait de livres variés qui n'étaient pas tous livres d'hébraïsant. Sur les rayons qui garnissaient un mur de son salon, Balzac et George Sand alignaient quelques volumps, et le Saint Vincent de Paul de Chantelauze voisinait avec la Comédie humaine et Consuelo. Dans l'alcôve de sa chambre à coucher, des rayons encore s'étageaient où une collection de la Revue des Deux Mondes ouvrait ses rangs pour faire place aux œuvres de Gustave Droz, offertes et dédicacées par l'auteur, lors de sa candidature à l'Académie française. Ainsi, Renan, de son lit, pouvait prendre Monsieur y Madame et Bébé^ pour divertir ses insomnies. Et peut-être le faisait-il.

Cette chambre lui servait de cabinet de travail. On me dit, à ma surprise, qu'elle ne donne pas sur la mer, et qu'en écrivant ou lisant près de la fenêtre où il mettait sa table, il n'apercevait, quand ses yeux quittaient son papier, qu'une colline vêtue d'arbres. A cette vue, si agréable fût-elle, comment n'avait-il pas préféré celle du large ? Sans doute, ses ancêtres- pêcheurs lui avaient laissé en héritage la vision intérieure d'un horizon d'océan, et il s'en contentait.

13 août 1908.

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