‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

M. David (d'Angers) publie, dans rAlmanach du Peuple, à Tadresse des classes laborieuses, un tout petit chapitre d'histoire qu'il intitule : Notes rétrospectives, M. David est un habile sculpteur ; il n'est pas obligé d'être un habile écrivain; mais son ciseau donne du crédit à sa plume. Ce petit chapitre, qu'il adresse au peuple, est rempli d'hérésies sur le gouvernement conventionnel et sur la Terreur, hérésies dont la réfutation exigerait un gros volume. On me dit que ce volume est en train de s'écrire et qu'une main aussi ferme qu'éprouvée tient la plume qui nous racontera, une fois pour toutes , il faut l'espérer, avec autorité et sincérité , sans colère et sans enthousiasme, sans engouement et sans dénigrement systématiques, celte lamentable époque de nos annales. En attendant, je veux dire un mot des Noies rétrospectives de M. David (d'Angers), et dans ces Notes ^ je m'attache surtout à un point de notre histoire révolutionnaire que je vais dire.

Le système historique de M. David (d'Angers) diffère, à quelques égards , de celui des écrivains démocrates qui ,

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avant lui, ont essayé de faire diversion « par un commentaire quelconque, à Thorreur qu'ont inspirée au monde entier les crimes de la Terreur. Les écrivains dont je parle mettaient sur un piédestal, élevé au-dessus^de toute proportion humaine, les inventeurs de ce régime, justifiant ainsi le crime par l'apothéose du criminel. Us ont cru que cette fausse grandeur, prêtée aux intentions des hommes, s'étendrait à leurs actes. Ils ont fait une Convention et une Terreur imaginaires , où ceux qui pénètrent aujourd'hui dans la chronique secrète de cette affreuse époque ne retrouvent rien des proportions héroïques que Timagination leur avait données. Tel était le système des écrivains démagogues, prédécesseurs de M. David (d'Angers) ; et il ne me serait pas difficile , on le sait , d'en produire quelques curieux exemples. M. David (d'Angers) a fait tout autrement. Il ne semble préoccupé que d'une pensée, et rintentiou serait honne si la pensée était juste : atténuer la portée et la gravité des crimes de la Terreur, diminuer le chiffre des statistiques criminelles, opposer le doute, quelquefois une négation absolue aux affirmations les plus péremptoires des accusateurs de cet odieux régime; enfin, présenter non plus comme des demi-dieax terribles, plus grands que l'humanité, plus prévoyants qu'elle, et condamnés à mettre au service de leur prévoyance des moyens d'une infaillibilité épouvantable, mais montrer comme les plus honnêtes, les plus candides et les plus vertueux des hommes ceux qui furent les instruments de cette politique désespérée. Tel est le système de M. David (d'Angers).

« Les royalistes, nous dit-il, veulent toujours nous

parler des victimes de la révolution. Nous répondrons que le glaive de la loi n*a frappé que des hommes, en activité

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acharnée contre elle. Les poètes parlent sans cesse d'André

Ghénier André Chénier était royaliste passionné comme

un poète. 11 conspirait avec acharnement,,.

» Un rapport de Saint-Just porte à 300 le nombre des suppliciés à Paris depuis Finstitution du tribunal révolutionnaire jusqu'au 21 février 1794. Que l'on consulte le Mmi^ teur entre celte époque et le 9 thermidor ( je prouverai que M. David (d'Angers) Ta bien peu consulté), on verra 2,459 condamnations; ce qui fait un total de 2,459 pendant la plus ardente période de la Terreur. 515 prévenus furent acquittés ; car, dans ces temps a d'épouvantable mémoire, » on accordait des juges aux citoyens , au lieu de les envoyer pourrir sur des pontons.

» ..... Le tribunal révolutionnaire de Paris eut pour jurés les citoyens les plus purs^ les plusjustesj les plus ardents amis de Vhumanité, J'en ai connu plusieurs; rien n'égalait la candeur de leur âme , la stoîque vertu de ces excellents vieillards,,,

» Les républicains connurent toujours la portée de la morale moderne. Ils ont calculé jusqu'à sa dernière limite la parole civilisatrice de la fraternité humaine ; ils ont dit (avec Sainl-Jusl) : Ne souffrez pas quil y ait un malheureux ni un pauvre dans l'État. C'est à ce prix que vous aurez fait une révolution... (1) »

Résumons ce qui précède : La Terreur n'a atteint que des coupables ; elle a été relativement modérée et plus humaine que le gouvernement du général Cavaignac. Les jurés de Robespierre étaient de vertueux vieillards. Enfin la morale révolutionnaire, telle que la pratiquait Saint-Just, c'était la fraternité et la charité.

(I) Almanach du Peuple, p. 39 et ôuir.

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11 dit, et Oatleun d'ap^odir.

Oo n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des antres puissances.

Les moins pardonnables offenses.

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins. Au dire de chacun étaient de peUts saint».. .

Je n'ai pas pour but de soulever aujourd'hui cette peau d'agneau dans laquelle M. David (d'Angers) enveloppe ceux de ses amis du passé dont il a entsepris la roétamorphose rétrospective. Je fais remarquer seulement que pour un ex-constituant, qui se vante d'avoir concouru à Tabolition de réchafaud politique , c'est faire bon marché des motifs qui, dans l'opinion des véritables amis de l'humanité, ont déterminé cette abolition. S'il y a un argument sérieux (il y en a beaucoup d'autres) pour la suppression de la peine de mort en matière politique, c'est à coup sûr l'effroyable abus qui a été fait de cette peine pendant le gouvernement de la Terreur. M. David (d'Angers) réduit à rien cet argument. 2,459 condamnations à mort entre le 21 février et le 27 juillet 1794 ( 9 thermidor an II ), c'est pour si peu que le gouvernement de la Terreur est maudit! Mais quoi! 2,159 exécutions en cinq mois, cela fait moins de .500 par mois et moins de 20 par jour! Et vous vous plaignez! Après tout, la Terreur a tué bien moins de monde qu'on ne croit. — Gela équivaut à dire, j'en demande pardon à M. David « que la Terreur n'a pas tué tout le monde. Nous le savons bien. Mais quand le couteau de la guillotine politique se re« lève vingt fois par jour pour retomber vingt fois sur des condamnés qu'un simple soupçon a frappés, et quand chaque coup de cette hache retentit au cœur de milliers de suspects entassés dans vos prisons; quand ce carnage dure

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cinq mois, a ^a môme place, dans la même ville, on vient nous parler de la candeur du tribunal révolutionnaire! Savez-vous pourquoi le gouvernement de la Terreur n*a pas déployé, à Paris, la même frénésie barbare qui a épouvanté quelques-unes de nos provinces? Paris a eu ses massacres de septembre. Il n'a eu ni les noyades de Nantes , ni les mitraillades de Lyon. La Terreur osait tout. Elle a reculé, à Paris , devant ces horreurs. A Lyon , Collot d'Herbois le conventionnel , qui semblait avoir fait, contre la population lyonnaise, le vœu de Néron , Collot d*Herbois se plaignait des lenteurs de la guillotine , et il disait à la Société des Jacobins, en lui rendant compte des boucheries sommaires de la place des Brotteaux : « Pour délivrer Thuma- » nilé du spectacle déplorable de tant d'exécutions succcs- » sives, vos commissaires avaient cru possible de détruire » tqus les conspirateurs jugés , en un seul jour {{) ; y> c'està-dire à coups de canoii pour ceux qu'atteignait la mitraille, à coups de sabre pour ceux qui échappaient. Telle était la justice de Collot d'Herbois. Et si M. David (d'Angers) , qui a consulté le Moniteur^ nous dit-il, mais qui n'a pas tout lu, veut avoir une idée du chiffre véritablement eflroyable de ces exécutions, il n'a qu'à ouvrir indifféremment, à telle page qu'il voudra, un volume qui en a sept cents et qui est intitulé : a Compte rendu aux sans-culotte de la République française par très-haute , très-puissante et très - eœpéditiv^ ^ame Guillotine, dame du Carrousel, de la place de la Révo^ lution, de la Grève et autres lieux; contenant les noms et prénoms de ceux à qui elle a accordé des passe-ports pour l'autre monde, le lieu de leur naissance, leurs âges et qua- ^lés , le jour de leur jugement, depuis son établissement,

(1; Héimpreesion du Moniteur ^ t. XIX, p. 189.

au mois de juillet 1792 , jusqu'à ce jour, — rédigé et présente ûux amis de ses prouesses par le citoyen Tisset, rue de la Barillerie, n® 13, coopérateur du succès de la République française ; » et au bas : « De Vimprimerie du calcula^ leur patriote^ au Corps-sans-Téte. » Ce livre, je le. sais , ne peut être invoqué que par l'école historique qui ne recule pas devant le chiffre, si énorme qu'il soit, de la destruction des hommes pendant l'époque révolutionnaire. Mais M. David ( d'Angers ) ne le soupçonnera pas de royalisme , je le suppose. Eh bien ! qu'il ouvre ce livre à l'endroit où dame Guilktine du ci-devant Lyon rend ses comptes à dame Guillotine de Paris :

a .... Je t'envoie, ma chère sœur aînée, le détail de mes travaux ; ils ne sont pas ù, comparer aux tiens {dame Guillotine de Lyon est trop modeste) ; mais au moins me loueras-tu de mes expéditions. Je taille, je rogne , je découpe les scélérats... Du 12 octobre au 2 nivôse, j'en ai déjà envoyé au diable sept cent soixante-dix-sept, abstraction faite de quelques-uns qui me sont échappés par la fusillade , mais qui n'en sont pas moins trépassés. Quoi qu'il en soit, le républicain français n'en est pas moins vengé... Jamais, dans le pays que j'habite, la foire ne fut si bonne; les chalands y abondent, et je vais incessamment mettre les rémouleurs en réquisition... Conviens, ma bonne sœur, que je ne m'endors pas , et que je suis digne en tout de mon origine (1). »

Quand M. David (d'Angers), à la conscience duquel nous adressons cet humble appel, aura parcouru ces listes que dresse la guillotine lyonnaise, et qui sont presque exclusivement remplies par des noms de jeunes gens, d'ouvriers,

(1) 3« partie, p. ô et G.

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d'artisans, de bourgeois, nous lui demanderons qui calom« nie la Révolution française aux yeux du peuple, de ceux qui proclament l'horreur que doivent inspirer ces crimes, ou de ceux qui en dressent stoïquement Tinventaire, et qui en écrivent le chiffre d'une main si légère et avec un sourire si dédaigneux pour ceux que ce chiffre , môme réduit et dissimulé, épouvante !

Je n'insiste pas sur ces préliminaires, et j'arrive au fait qui me préoccupe parliculièrement dans les Notes rétrospectives de M. David (d'Angers). On se souvient du temps où, pour faire connaître aux élèves de certaines écoles la période de l'histoire de France qui s'était écoulée entre la chute du trône des Bourbons et son rétablissement, le professeur supprimait, dit-on , tout ce qui avait rapport au gouvernement de l'empereur Napoléon, métamorphosé en je ne sais quel général infidèle et révolté du roi Louis XVIII. M. David (d'Angers) emploie un procédé à peu près semblable. Les faits qu'il ignore, ou sur lesquels il n'a pas jugé à propos d'être éclairé, il les supprime, je ne dis pas sciemment (je n'ai aucun droit d'attaquer ses intentions), mais du moins avec une insouciance historique qu'il est difficile de concilier avec la mission d'apôtre populaire qu'il s'est donnée. Le premier devoir d'une semblable mission, de la part d'un homme aussi autorisé que lui par le nom qu'il porte , le premier devoir du prédicateur comme de l'historien , c'est le respect , c'est du moins la recherche de la vérité. Or, je montrerai que sur un des points les plus graves et les moins controversés de l'histoire de la Terreur, M. David (d'Angers) a paru se dispenser absolument de cette recherche. Voici ce qu'il écrit :

« Que vient-on nous faire de la sensiblerie posthume à propos de ces jeunes vierges de Verdun^ dont la plus jeune II 12.

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avait au moins quarante ans ? Il est permis d'espérer que celles-là avaient Tâge de raison et connaissaient bien la portée de leur acte d'insigne lâcheté^ quand elles venaient offrir des fleurs à ceux qui apportaient à leur patrie la honte et le déshonneur. Il n'est à nos yeux point d'excuse pour un semblable crime de lèse-nation, et le sang ménMn*apu effacer cette tache que Thistoire n'enregistrera que la honte au visage. »

Ma première impression, je l'avoue, après la lecture des lignes qui précèdent, et malgré des souvenirs dont je me croyais certain, avait élé de douter de la catastrophe des vierges de Verdun. Delille les avaient chantées; après De« lille, M. Victor Hugo; après M. Victor Hugo, M. de Lamartine (dans ses Girondins), Mais c'étaient là des poètes. Ni M. Thiers, si j'ai bonne mémoire, ni M. Mignet n'en avaient rien dit. La poésie parlait, l'histoire était muette. Qui sail? M. David (d'Angers) venant, le registre des naissances de la ville de Verdun à la main; lui l'artiste si souvent inspiré, venant, en érudit impassible, détruire l'œuvre des poètes, M. David (d'Angers) avait peut-être raison. L'illustre statuaire avait d'ailleurs des titres à la confiance du lecteur sur un pareil sujet. Il connaissait Verdun, il y avait séjourné, et on m'assure même ({u'il avait des relations fréquentes avec la famille d'une des victimes du 5 floréal. Il était donc possible qu'il eût raison contre la poésie. Les républicains ont si souvent raison! Ils ont changé tant de choses ! M. David (d'Angers) avait bies pu changer la poésie en histoire, et rétablir la vérité sur une des fables de ce martyrologe révolutionnaire qui lui inspire tant de mépris. Voilà ce que je me disais après avoir lu la tirade de M. David contre les vierges de Verdun. Je n'y mettais qu'une réserve, c'est qu*à supposer que la plus

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jeune de ces vierges eût pour le moins quarante ans, ce n'é«tait peut-être pas un motif de lui couper le cou, sajfisbonncs raisons. Mais n'importe I Nous vivons dans un temps où la poésie et le roman ont donné de grandes licences à la femme de quarante ans. M. David (d'Angers] y ajou4e le privilège d*ôtre guillotinée sur Téchafaud politique. Passons. Après le premier étourdissement causé par une affirma' tion aussi tranchante, j'ai eu naturellement l'idée de recourir aux sources d'information les plus élémentaires et les plus usuelles, et voici ce que j'ai trouvé. Le numéro du Moniteur (1) du 13 floréal an II (2 mai 1794) donne l'extrait du jugement du tribunal criminel révolutionnaire du même mois 5 floréal, lequel, après réquisitoire de l'accusateur public, Fouquier-Tinville, et sur déclaration du jury, condamne à mort, par suite de faits relatifs à la capitulation de Verdun, trente-cinq individus, au nombre desquels se trouvent six femmes et huit jeunes filles, la plus âgée ayant vingt-quatre ans et la plus jeune quinze ans. Et toutes, à l'exception des deux plus jeunes, dont la , peine est commuée en^ vingt ans de dét(3ntion, toutes, y compris Marguerite-Angélique Lagirosière, âgée de seize ans, subissent leur jugement le lendemain 6 floréal, sur la place de la Révolution. Les deux vierges qui échappent à la mort sont exposées devant l'échafaud teint du sang de leurs compagnes de captivité, leurs mères, leurs tantes et leurs sœurs. Telle est, d'après le Moniteur, la vérité sur le martyre des vierges de Verdun.

M. Victor Hugo a écrit que parmi les victimes jie cette catastrophe « se trouvaient des enfants de treize ans. » C'c^t une erreur. Une autre erreur, c'est celle que je ^trouve

Cl) Tome XX, p. 359 de la réimpression.

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dans une lettre écrite de Berlin, et citée par M. Piiul Mérat (1) : a Des dix-sept jeunes filles de Verdun qui furent » désignées pour offrir des dragées au roi dé Prusse, dit » cette lettre, seize furent exécutées. » C'est à une exagération de ce genre, trop facilement adoptée par les poètes, qu'il faut attribuer l'espèce d'incrédulité qui avait fini par prévaloir sur le compte des filles de Verdun; et M. David (d'Angers), qui n'est pas obligé d'être aussi sensible que l'abbé Delille, avait parfaitement le droit de s'en défendre. Mais était-ce une raison pour tomber du premier coup dans l'excès contraire ? Etait-ce une raison pour jeter à la tradition un démenti si injurieux, et pour nier l'histoire ? Car je me demande maintenant, non pas seulement où M. David (d'Angers) a puisé les informations sur lesquelles son opinion s'appuie, mais comment il a pu échapper, pour peu qu'il l'ait cherchée, à la lumière qui jaillit de toutes les sources où je l'ai recueillie. J'ai cité le Moniteur. J'aurais pu invoquer un recueil moins répandu mais non moins authentique, le Bulletin du tribunal révolutionnaire, M. Davidy eût trouvé (2) non-seulement les noms des condamnés, avec l'indication des âges parfaitement conforme à celle du Moniteur, mais tout le détail du procès. J'aurais pu renvoyer encore l'illustre sculpteur au Mémorial révolutionnaire de la Convention (3). Les mêmes noms s'y trouvent. Enfin, il n'est pas jusqu'à ce triste et incomplet recueil qui se compose des Listes des guillotinés, et qui -vraisemblablement n'est que la reproduction d'un journal, souvent inexacte, il n'est pas jusqu'à ce recueil qui ne donne tort, sur tous les points, à l'affirmation de M. Da-

(1) Verdun en 1792, par Paul Mérat (1849).

(2) Tome IV, p. 193 et suiv.

(3) Tome III, p. 2G8 et suiv.

vid. Je le répète, après une pareille enquête, il ne me reste qu'un embarras, et il est grand, c'est de savoir où l'honorable écrivain a trouvé, je ne dis pas la preuve, mais seulement le prétexte de Topinion qui contrarie, par une assurance si républicaine, des documents si incontestés, si concordants et si certains.

On pourrait croire, au soin que j'ai mis à reproduire les renseignements qui précèdent, que j'ai Tinlention de reviser le procès des jeunes filles de Verdun, et j'en serais bien tenté, je Tavoue, ne fût-ce que pour répondre à la provocation de M. David. En effet, les vierges de Verdun, grâce au Moniteur, nous les avons retrouvées ; mais elles reparaissent avec l'âge qu'elles avaient au moment de leur condamnation, une seule dix-huit ans, les autres entre vingt et vingt-cinq ans, et j'ai bien peur que M. David n'appelle cela Vàge de raison, cet âge qui doit empêcher des femmes et des filles de commettre en politique des actes d'insigne lâcheté. Je redouté aussi beaucoup, après avoir retrouvé les jeunes filles de Verdun, de les exposer à une seconde condamnation, plus dure peut-être que la première ; car le bourreau, du moins, ne leur avait donné que la mort. M. David (d'Angers) leur jette la honte au visage, a Le sang même, dit-il, n'a pu effacer cette tache. » Voyons pourtant si nous aurons cette puissance que n'a pas eue le bourreau.

Ce^fut le 2 septembre 1792 que la ville de Verdun ouvrit ses portes à l'armée prussienne, qui l'assiégeait depuis trois jours, sous le commandement du duc de Brunswick. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II venait de rejoindre l'armée avec ses deux fils. Marceau, le plus jeune des officiers supérieurs de la garnison, et depuis célèbre à bien d'autres titres, fut chargé de porter au roi la lettre qui

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contenait la soumission de la place. La garnison française, composée de volontaires et de troupes de différents corps étrangers à la ville, en sortit avec les honneurs de la guerre. Le général Kalkreuth en prit possession avec ses Prussiens et un corps d'émigrés, parmi lesquels se trouvait le célèbre auteur des Martyrs^ alors obscur, malade et blessé, maugréant la guerre et Texil, et, quoique émigré, très-peu enthousiaste d'émigration.

On rougit, quand il s'agit de défendre quelques pauvres jeunes filles contre la haine qui s'attaque, après plus d'un demi-siècle, à leur mémoire, on rougit d'être obligé d'entrer dans les détails d'un siège et d'expliquer les causes véritables d'une capitulation acceptée par une garnison tout entière; on rougit d'être contraint de prouver que ces jeunes filles ne furent pas coupables, suivant les termes du jugement qui les condamna, « de manœuvres etintel- » ligences tendant à livrer aux ennemis la place de Verdun, rt à favoriser les progrès de leurs armes sur le territoire » français, à détruire la liberté, à dissoudre la représenta- » tion nationale et à rétablir le despotisme (1). » Oui, que dans un pays autrefois renommé pour son esprit et son bon sens, sur la terre classique de la chevalerie, de la vaillance et de l'honneur, une pareille plaidoirie soit encore néces- Siiire, c'est bien la preuve que nous ne sommes pas moins sur le. penchant de la barbarie dans l'ordre social que dans l'ordre politique, et que nos mœurs françaises ne sont pas moins atteintes que nos institutions. Essayons pourtant de démontrer que Glaire Tabouillot, Suzanne Henry etMarguerite-Angélique Lagirosière n'ont pas livré Verdun aux Prussiens.

(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, t« lY, p. 302.

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Verdun, quand Tarmée prussienne vint établir, le 30 août 1792, ses batteries de brèche sur les hauteurs de Saint-Barthélémy, Verdun n'était pas tenable, je ne dis pas pendant huit mois, mais pendant huit jours. A qui était la faute de cette fâcheuse situation de la place? G*est ce que nous verrons tout à Theure. Il y avait là un homme admirable, un héros de Plutarque, qui se lit sauter la cervelle plutôt que de se rendre ; et le duc de Brunswick avait dit, en mettant à Tarçon de sa selle les pistolets qui avaient consommé ce glorieux suicide : « Ils auront la place d'honneur dans mon cabinet d'armes 1 » Pourquoi le commandant de la garnison de Verdun, pourquoi Beaurepaire s'est-ii tué ? Lisez, pour le savoir, le trèscuriëux récit qu*a donné de ses derniers moments et de sa mort Fauteur d'un livre intitulé : Lettres^ Mémoires et Documents sur le i^^ bataillon des volontaires de Maine^et* Loire (1). Lisez ce récit. Beaurepaire commandait ce bataillon dont le livre de M. Grille est l'histoire complète, sur laquelle je reviendrai un jour, car elle prête fort à la critique. Je n'y cherche aujourd'hui que ce qui se rapporte à mon sujet. Beaurepaire avait conduit à Verdun les volontaires de Maine-et-Loire, et il y tenait garnison depuis plus de trois mois. Mais la place était complètement livrée à elle-même ; tout y manquait, les bras, les vivres, les armes, les munitions : « Ses remparts, » suivant la remarque très-peu suspecte de royalisme d'un écrivain démocrate (2), « ses remparts étaient délabrés, déchirés par » des brèches nombreuses, dépourvus d'artillerie et dedé« » fenseurs. d Quand les Prussiens se présentèrent devant

(0 Par F. GrUle, 4 vol. in-8o, 1850.

(2) M. Charles Jussy, Lettre au Franc^Parleur de la Meuee (19 mai 1843).

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les murs de la ville, il se trouva cinquaute-deux artilleurs pour défendre une enceinte fortifiée de plusieurs mille mètres, située, comme le disaitle conventionnel Cavaignac dans son rapport du 9 février 1793, « au fond d'une plaine étroite, dominée par de hautes montagnes. »

Le danger de cette situation n'avait pas échappé à Tintelligence et an patriotisme de Beaurepaire. Dès le 3 juin, il éciivait aux administrateurs de Maine-et-Loire : a... Oq » travaille aux fortifications, mais les bras manquent; »^ le 28 juillet : a ... On ne prévoit rien. La place de Verdun » devrait avoir cent bouches à feu, elle n'en a que qua- » rante-qualre. 11 faudrait quarante mille palissades, il n'y ri m a pas une. Point de fusils, point de gibernes... » Od écrivait aux ministres ; pas do réponse. Ou si Paris répondait, c'était avec cette forfanterie prodigue de promesses et de grands mots, vide d'eflTets et de sens, qui caractérise la politique révolutionnaire. Choudieu écrivait de Paris à Paul Wilfield-Geslin, sous-lieutenant dans une des compagnies du bataillon : « La cérémonie la plus imposante a eu ». lieu dimanche aux Tuileries. Des chants funèbres ont été » chantés en l'honneur des victimes patriotes du 10 août. » Plus de 300,000 hommes armés ont défilé devant le château. » Voilà vos auxiliaires! voilà une réserve formidable! i> voilà les masses sur lesquelles s'appuie l'armée ! Tenez » bon! Paris est là!!! » Tenez bon ! nous sommes à la parade ! Il s'agissait bien de défiler devant le château ! Pendant que l'intrépide correspondant de Paul Geslin écrivait cette lettre encourageante (c'était le 31 août 1792), le bombardement de Verdun commençait ; la ville brûlait ; et une héroïque sortie des habitants, composée de garde nationale, de bourgeois, de notables et de quelques corps détachés de l'insufiisante garnison, marchant à la rencontre

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d'un secours annoncé, était obligée de rentrer quelques heures plus tard, avec la triste certitude que ce secours avait été coupé et rejeté loin de la ville par les avant-postes de Tarmée prussienne.

Telle était la situation de Verdun au moment où le siège comnaença. Étrange extrémité 1 Verdun était à la fois une position très-importante et très-impossible à défendre. Beaurepaire le savait, et si quelqu'un pouvait croire qu'il se fît illusion sur cette impossibilité ou qu'il méconnût cette importance, qu'on lise ses lettres, celles de ses lieutenants, citées par M. Grille, et qu'on regarde à sa conduite. Parce qu'il croyait que la résistance était nécessaire, et que, comme l'écrivait Ernest de Lagrange à M"*® de Lingré : « Verdun est une clef de voûte; si elle manque, » tout manque ; si elle tient, tout tient. Paris a les yeux p sur n©tre bataillon... »> parce qu'il croyait cela, Beaurepaire résistait, et il essayait de faire passer dans le cœur de ses soldats la confiance qui lui manquait. Mais parce qu'il savait que la résistance était impossible, Beaurepaire payait noblement de sa vie cette funeste conviction. Pourtant il résista jusqu'au bout, a II n'y a pas deux partis à » prendre, écrivait-il; le seul est de vaincre! » Des Irlandais au service de Fran.cc, échappés à la capitulation de Longwy, se présentent aux portes de Verdun et demandent le passage; Beaurepaire refuse. « Allez où vous pourrez; quant » à moi, leur fait-il dire, je ne veux pas seulement voir » des hommes qui n'ont pas su, comme ils l'avaient juré, n mourir pour la patrie ! y> Aussi, quand les bourgeois de Verdun, écrit Geslin (31 août), prévoient le cas de se rendre, Beaurepaire dit : a Jamais ! »

Jamais ! ce fut le dernier cri de Tintrépide et infortuné commandant du bataillon de Maine-et-Loire. On sait, en

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effet, comment se termina cette lutte d'un héroïsme opiniâtre contre une situation désespérée. Beaurepaire lutta, avec toute la véhémence de son courage, au sein de ce dernier conseil présidé par lui dans la salle des délibérations de l'Hôtel de Ville, ctoù prévalurent, malgré Téne^e de sa parole, les suggestions d'une prudence trop justiQée. Mais, quelle que fût Timpétuosité de son âme, Beaurepaire sut garder jusqu'à la fin le secret de la résolution qui fermentait dans son cœur. Beaurepaire éîait un homme d'un esprit mûr comme son âge, très-peu fanfaron, trèspeu théâtral. Il ne joua pas la stupide comédie de suicide qu'a imaginée le conventionnel Delaunay (d'Angers), et après lui M. de Lamartine, trompé en cela, je le reconnais par l'ouvrage allemand, publié en 1793, sur la Campagne du duc de Brunswick (1). « Messieurs, aumit dit Beaure» » paire, j*ai juré de ne rendre 'qu'un cadavre aux en ne- » mis démon pays. Survivez à votre honte... Quant h moi, » je meurs libre. Je lègue mon sang en opprobre aux » lâches et en exemple aux braves... »

Beaurepaire, j'en demande pardon à M. de Lamarlinc,aurait manqué à la fois à l'équité^ & l'humanité et à sa conscience s'il avait tenu un pareil langage. Il savait bien que la résistance était impossible et la capitulation inévitable. Il n'y avait là ni intrigues des royalistes, ni intelligences coupables, ni trahison préméditée. Les prétendues illuminations de ce qu'on a appelé le quartier aristocratique de la ville de Verdun, dans le but à la fois exécrable et insensé de faciliter la direction du feu ennemi, sont un mensonge qui ne soutient pas l'examen. S'il y avait des aristocrates dans cette petite ville, acculée à l'extrême frontière,

(1) Cité par Paul Mérat, p. 74.

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ils ne donnèrent pas signe de vie, si ce n'est le jour où les notables escortèrent la reconnaissance du secours annoncé par le général Galbaud. Quant à la bourgoisie, elle s'était bramement conduite; et, lorsque cinq mois plus tard, la Convention, nationale, la première émotion passée, décréta, sur le rapport de Cavaignac, que les habitants de Verdun n'avaient pas démérUé de la patrie, elle ne fit pas moins justice des paroles faussement attribuées au commandant Beaurepaire, et sur lesquelles s*appuyait Tinique sévéçité de Topinion. Beaurcpaire , rentré chez lui après la séance du conseil, seul et calme, dans le silence de la nuit, après avoir considéré d'un œil tranquille cettç situation sans espoir où son honneur était engagé sans issue, Beaurepaire se tua froidement, avec moins d'étalage que Caton , avec moins de blasphèmes que Brutus , désireux seulement de dégager aux yeux du monde la parole donnée pour lui devant TAssemblée nationale, quand Gordier, introduit à la tête d'une députation d'Angevins, avait dit en pleine séance: a Le commandant de la ville de Verdun et le bataillon do » Maine-et-Loire ont juré de ne rendre cette place qu'à la y» mort! » C'est ce serment, prêté parprocuration, qui avait tué Beaurepaire...

Verdun a capitulé. Beaurepaire est mort. Où sont les coupables? LaCk)nvention, et après elle M. Paul Mérat, accusent le roi Louis XVI. Le général Galbaud accuse la garnison de la place , et particulièrement le bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Fouquier-Tin ville accuse les femmes et les filles de Verdun...

Il n'y avait pourtant qu'un coupable, que personne n'osait rechercher alors, que personne n'osait poursuivre, et qu'aujourd'hui môme il n'est pas toujours prudent d'accuser. Ce coupable, c'était la démagogie. C'est elle qui avait

21% L£5 VIBRGES

désorganisé la France, démantelé les places fortes, dégarni les frontières, remplacé, au sein des armées» Pesprlt militaire par Tesprit politique! C'est elle qui disait, par Torgane de Danton, le 2 septembre 1792, au moment même où arrivait la nouvelle du bombardement de Verdun : a On sonne le tocsin ! Ce n'est pas un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis ! » La charge , c'était le massacre de septembre ! Les ennemis, c'étaient des vieillards, des femmes et des enfants qu'on égorgeait à la Goôcieigene, au Luxembourg et aux Carmes! « On tue toujours les prisonniers, écrit M. Ernest de Lagrange^ et toujours à cause de Verdun!... v Oui , on tuait les prisonniers à cause de Verdun, et on décrétait Taudace en restant à la chancelle^ rie. Les démagogues sont toujours les mêmes; et Danton est le type de ces audacieux qui « sonnent la charge » du haut d'une tribune, la main sur le verre d'eau sucrée, devant une Assemblée muette et des tribunes qui applaudissent. Cependant Verdun succombait, et quehiues mois plus tard la capitulation de Verdun devenait le crime de Louis XVL

On est saisi de pitié en lisant, dans le procès de ce grand martyr, les questions qui lui furent adressées à propos delà reddition de.Verdnn :

« LE PRESIDENT *. Lcs Prussicns s'avançaient vers nos frontières. On interpella, le 8 juillet, votre ministère de rendre compte de l'état de nos relations politiques avec la Prusse. Vous répondîtes, le 10, que 60,000 Prussiens marchaient contre nous , et que vous aviez donné avis àu Corps législatif des actes formels de ces hostilités imminentes, aux termes de la Constitution. Qu'avez-vous à répondre P

« Louis : Ce n'est qu'à cette époque que j'en eus con-

BB TBRDON. 215

naissance. Toute la correspondance passait par les ministres,

9 Le pri^sjdent : Vous avez confié le dépaitement de la guerre à d'Abancourt, neveu de Galonné; et tel a été le succès de votre conspiration que les places de Longwy et de Verdun *ont été livrées aussitôt que Tennemi a paru... Qu'avez -vous à répondre ?

» LoQis : J'ignorais que M. d'Àbancourt fût le neveu de M. de Galonné. Ce n'est pas moi qui ai dégarni les places. Je ne me serais pas permis une pareille chose. Je n*en ai aucune connaissafice, si elles Vont été,,, (i) »

Je n'en ai aucune connaissance ! n Get aveu , que M. Paul Mérat trouve absurde , est , au contraire^ à mon avis, effrayant de lumière et de vérité. Il peint avec une simplicité admirable la situation qui avait été faite à ce malheureux roi, prisonnier dans son palais, impuissant, inactif, soupçonné, désarmé, jusqu'au moment où Témeute le chasse des Tuileries. Et on venait lui demander compte de l'état d'abandon où il avait laissé la place de Verdun ! « Il faut croire, dit Fauteur, d'ailleurs bien informé'et très-judicieux, de Verdun en 1792, il faut croire que la gravité de la situation faisait perdre la tête à Louis XVI , ou qu'il était dénué de toute espèce de sens commun. » Non, Louis XVI disait simplement la vérité dans un moment où la fausse rhétorique des mauvaises passions l'oeeusait. Il n'avait rien su ; tout se faisait sans lui, malgré lui ou contre lui. Et on l'accusait de la capitulation de Verdun !

Était-ce la garnison de Verdun qui était coupable de cette capitulation ? Était-ce surtout ce bataillon de volontaires de Maine-et«Loire, lui qui avait juré si souvent, par

(1) Réimpression d\i Moniteur, t. XIV, 2« partie, 13 décembre 1792.

tl4 LES YIBROIS

Torgane de ses officiers et de ses orateurs, de mourir plutôt que de se rendre, serment que Beaurepaire seul avait tenu ? À Dieu ne plaise que j'accuse ici ce patriotique bataillon qui a fourni à notre armée active plusieurs généraux devenus illustres 1 Je reviendrai plus tard sur son histoire à travers les crises de la Révolution françaisef comme dit M. Grille. Mais voici, pour le lait particulier qui Jtoas occupe aujourd'hui , ce que je lis dans un Mémoire publié quelques jours après la reddition de Verdun par le général Galbaud, le môme qui fut arrêté par Tarmée pnissienne, au moment où il s'approchait de la place pour la secourir (1).

« .... J'étais impatient, dit-il, de voir arriver la garnison de Verdun ; je savais qu'elle marchait sur moi... Je croyais que, frémissant de rage de s'être vue si lâchement trahie, elle saisirait avec empressement l'occasion de venger Thonneur français... Quel fut mon étonnement lorsque j'entendis tirailler des coups de fusil le long du chemin dans Us arbres!.,. C'était la garnison de VerdUti qui arrivait dans le plus grand désordre, abattue par la terreur... Un officier de cette garnison, le premier à qui je parlai, me montra tant d'abattement, quHndigné de sa lâcheté^ je le fis conduire en prison.

» Des quatre bataillons, deux refusèrent obstinément d'obéir... les deux autres furent renforcer les postes de Biesmos et de Florent ; mais ils y portèrent une contagion funeste. Ils communiquèrent leurs terreurs à deux bataiUoris qui, quelques heures auparavant, étaient décidés à braver les forces réunies de l'ennemi.

» Je vous le demande, bataillon de Maine-et-L(Mre,

(1) Observations présentées à la Convention nationale. Paris, novembre 1792.

BE YERDON. 215

était-ce Beaurepaire qui vous avait appris à dire que Teniiemi était invincible ?... Dites ^ fûtes-vous braves le 3 septembre? Comment donc avez- vous osé accuser de lâcheté tous les habitants d'une ville ? Ceux-ci ne pourraient-ils pas, avec plus de vraisemblance, vous accuser de les avoir lâchement abandonnés ? etc., etc. »

Je n'insiste pas. La garnison de Verdun avait pu manquer de résolution. Elle ne fut, pas plus que Louis XVI, coupable de la perte de la ville. Était-ce donc ces femmes et ces filles que, dès le 9 février 1793, le rapport lu à la Convention désignait à Téchafaud, où leurs têtes devaient tomber dix-huit mois plus tard ? C'est la question qui me reste à examiner. Je chercherai avec soin, puisqu'on les accuse, quelle fut la part véritable des femmes et des filles de Verdun dans la capitulation de cette ville. J'étudierai cette liste de trente cinq noms, qui ne comprend guère que des vieillards, des vieilles femmes et des jeunes filles. Je dirai, d'après des documents inédits, quel fut le vrai crime de ces vierges admirables, dont notre ingratitude avait même oublié les noms, que je rendrai à la lumière ; elles, dont la jeunesse put donner des leçons d'héroïsme à plus d'un prescripteur proscrit à son tour. Je les montrerai dans leur prison, sur la charrette qui les transporte à travers la France; je les suivrai devant leurs juges, sur l'échafaud politique. L'échafaud politique des femmes et des filles!... La Convention a permis qu'on en dressât, sous ses yeux, l'horrible théorie. Nous renverserons la théorie, comme d'autres (que ce soit leur gloire, même si c'est la seule I) ont renversé l'échafaud ! Vous dites que le sang même n'ç, fu effacer cette tacite sur la robe virginale des victimes. Je montrerai que la tache, c'est le sang tout seul ; et qu'elle est sur vous I

LU TIBHGE*

(9 FJVHIEK 18SI.)

Il me reste à raconter aujourd'hui, simplement, s'il est possible, et comme elle s'est accomplie, l'histoire du martyre des vierges de Verdun.

J'ai été entraîné dans ce récit, comme on l'a pu voir, par le désir de réfuter un paradoxe étrange, jeté à l'ignorance du peuple avec un inesplioible oubli de la vêiité, de la justice et de la pilié. J'y suis retenu par l'intérôl mémo des sources où j'ai puisé el des confidences que j'ai reçues. El toutefois, avant de recommencer ces irîstes recherches parmi des tombeaux, je sons qu'il me faudrait compter peut-êlre avec l'optimisme de quelques-uns de mes lecteurs qui, satisfaits du présent sans doute, me crient : Pourquoi ce retour vers un passé lamentable P — Pourquoi P Demandez à k foule qui, dans les salles de l'Exposition, s'arrête de préférence devant cette fatale scène de thermidor, l'œil fixé à ce guichet sombre qui s'ouvre sur l'échafaudî Est-ce donc une fantaisie des peintres qui a réuni toutes CCS toiles à l'aspect sinistre? ou bien est-ce la pensée ~*Tie et la préoccupation du public qui s'y reproduit? le »is ; mais si nous sommes loin par le temps, et si nous is croyons loin par les mœurs des foreurs de 1793, rquoi les mêmes plumes qui prolestent contre l'échai politique, nous infligent-elles l'apothéose des jurés de lespierre (<)? Pour moi, je me délie de ces convertis de

) Almanoch da Peuple, p, t6.

DE YERDUN, 217

fraîche date, pénitents équivoques, philanthropes en car* magnole, qui prêchent la fraternité en jetant Féloge au bourreau, l'injure aux victimes.

Le 6 floréal an II (25 avril 1794), une longue file de charrettes vint s'arrêter au pied de Téchafaud révolutionnaire. Celte immense charretée comprenait les trente-trois condamnés de la catégorie de Verdun. Leur crime remontait à répoque de la capitulation de cette ville (2 septembre 4792), c'est-à-dire à près de deux ans en deçà. Parmi les hommes, au nombre de vingt et un, on ne comptait guère que des vieillards, dont trois septuagénaires. Parmi les^six femmes condamnées, pas une n'avait moins de quarante ans. Parmi les six filles exécutées, pas une n'avait plus de vingt-quatre ans au moment du crime, une avait seize ans. Deux autres, pour lesquelles la peine de mort avait été commuée en vingt ans de réclusion, n'en avaient que quinze. Ces dernières furent mises au carcan le lendemain, 7 floréal.

Parmi ces victimes, on comptait Suzanne et Gabrielle Henry, filles de Henry, président du ci-devant bailliage de Verdun, âgées (eu 1792) de vingt-quatre et vingt-trois ans ; Anne, Henriette et Hélène Watrin, filles d'un ancien capitaine d'infanterie, âgées (en n92) de vingt-trois, vingt et un et vingt ans; et enfin Marguerite-Angélique La Girosière, fille de La Girosière , prévôt des campagnes. L*âge de cette dernière a été l'objet d'une controverse. Le recueil (souvent inexact) des listes des guillotinés dit quarante-huit ans (1). Le Moniteur et le Bulletin du Tribunal révolution^ notre disent dix-huit ans, c'est à dire seize ans à Tépoque de la prise de Verdun. Je n'ai aucune raison de ne pas

(l)NM8,p.7.

218 LES TIER6BS

m'arréter à ces deux autorités puisqu'elles s'accordent. Je fais remarquer seulement que M. David (d'Angers), quand il s'est si agréablement moqué de « notre sensiblerie posthume à propos de ces jeunes vierges de Verdun^ dont la plus jmme avait au moins quarante ans, » avait sans doute adopté la tradition, évidemment erronée, qui donne quarante-fauit ans à mademoiselle La Girosière. Mais n'importe I

Quel était le crime de ces jeunes filles, crime pour lequel une captivité de deux ans, avec l'incessante perspective de la mort, n'avait pas paru une expiation suffisante? Je ne dis rien des faits imputés aux autres condamnés. J'ai montré, dans une précédente étude, que la capitulation de Verdun avait été le fait de la démagogie, non du royalisme, et je ne suis pas plus disposé aujourd'hui qu'alors à passer condamnation sur les griefs accumulés contre les accusés sérieux, hommes ou femmes, impliqués dans cet absurde procès. Mais les filles de quinze ans, de dix-huit ans, de vingt ans, voyons, quel était leur crime?

Je n'ai aucune intention de m'étendre sur ce qui, dans les accusations dirigées contre les filles de Verdun, se rapporte aux faits antérieurs à la capitulation de la ville. Même à Paris, la tourbe révolutionnaire ameutée autour de leur échafaud ne fut pas dupe de ce mensonge de la justice. Et ici, j'ai hâte de faire intervenir un témoignage qui me servira plus d'une fois dans la suite de cette étude, témoignage sacré, car c'est celui' d'une mère écrivant pour l'édification de sa fille. J'ai dit que, parmi les filles condamnées pour la reddition de Verdun , deux échappèrent à la mort par une commutation de peine, Claire Tabouillot et Barbe Henry, toutes deux âgées de quinze ans. Barbe Henry, mêlée pendant si longtemps à cette infortune de sa famille (sa tante et ses deux sœurs furent exécutées) , leut plus

DB TBRDUN. 219

lard ridée d'écrire le récit de cette horrible épreuve. Elle était devenue la femme de M. Meslier^ colonel-in*specteur aux revues, qui fut plus tard adjoint à la mairie de la ville de Metz. Le récit de madame Meslier n'a été ni imprimé, ni publié. Il avait été écrit pour être lu par sa fille, au moment où cette jeune personne se préparait à faire sa première communion. C'est l'œuvre d'un cœur modeste et résigné, plein de fermeté et de douceur, de charme et d'autorité. On sent que la vérité est là sans parure, mais non pas sans noblesse ; sans prétention littéraire , mais non pas sans valeur historique. Je dois à robligeance d'un spirituel ami la communication de quelques pages de ces mémoires. Elles me serviront souvent de guide dans cette recherche, parfois difficile , de la vérité (i).

Dans les faits relatifs à la capitulation de Verdun, voici quelle fut la part de la famille Henry, qui fournit trois victimes à réchafaud et une au carcan. Pendant le bombardement, les demoiselles Henry et leur tante s'étaient réfugiées dans une cave ; mais le feu vint à se déclarer dans une maison voisine. Barbe Henry et une de ses sœurs sortirent aussitôt de leur retraite pour porter secours aux incendiés; elles travaillèrent toutes deux à opérer le déménagement de la maison :

« Nous ne pensions pas au danger, écrit madame

Meslier ; ce n'est qu'en portant des effets au milieu de notre jardin que nous vîmes toute l'horireur de cette nuit; car les bombes et les boulets passaient si près de nous , en se croisant sur nos têtes, que souvent nous étions obligées de

Cl) Je donne dans V Appendice tout ce qui m'a été communiqué du manuscrit de madame Meslier, auquel je n'ai emprunté, pour l'utilité de mon récit, que quelques extraits.

220 us TIBRGBS

déposer nos fardeaux... mais notre zèle n'en était pas altéré. Et mainteDant que trente-cinq ans se sont écoulés depuis cette époque^ j*ai peine à concevoir comment des jeunes filles, faibles et naturellement timides, onteulaforce de supporter tout ce que leur bon cœur leur a suggéré. En vérité, l'on fait sans y sooger de grandes choses, quand on s'oublie soi-même pour ne voir que le bien que l'on peut faire... 1»

Ici vient se placer un détail significatif. J*ai établi précédemment l'impossibilité où se trouvait Verdun, au moment du siège, de résister, avec ses cinquante-deux artilleurs^ ses remparts démantelés, sa garnison découragée, àl'efiFortde Tarmée prussienne. Les Mémoires de madame Meslier établissent clairement la part de la population verdunoise dans ce découragement universel :

ff .... Les habitants injuriaient le commandant de la place pour le forcer à capituler... La populace jurait, criait en tirant la sonnette des paisibles rentiers , les forçant de sortir de chez eux sans qu'ils sachent pourquoi. Dans un instant la première classe de la société se trouva, malgré elle , au milieu de cette bande de forcenés qui demandaient à grands cris la reddition de la place... »

N'oublions pas que les victimes de Verdun appartenaient toutes à cette première classe fie la société, qu'on obligeait à descendre dans la rue pour se joindre à la foule qui demandait à capituler. Est-ce là qu'il faut chercher le secret de ces manœuvres et intelligences signalées par l'arrêt de condamnation prononcé contre elles, «attendu, dit cet arrêt, qu'elles doivent être, par leur âge^ rangées dans la classe des personnes convaincues d'avoir commis sciemment (1) les

(1) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, p, 203, t. IV.

i)E VERDUN. 221

délits dont elles étaient accusées P » Mais, je le répète,

cette accusation «c d'avoir livré la place de Verdun , » dirigée contre des jeunes filles la plupart mineures, était réfutée par rinstinct de la multitude elle-même, si perverse qu'elle fût, qui avait envahi les abords de ftchafaud. Voici ce que madame Meslier raconte de son exposition, avec Claire Tabbuillot , en face de Téchafaud teint du sang de leur mère et de leurs sœurs, expositioh qui dura ^ six heures :

a ^..... Au-dessus de nos têtes était écrit que nous

avions livré la ville de Verdun à Vennemi, en lui fournissant de l'argent, des vivres et des munitions de guerre de toute espèce. Nous ne pouvions hre cette inscription, et ce ne fut que longtemps après que nous avons connu ce ridicule libelle. Les spectateurs , en le parcourant, haussaient les épaules de pitié ; et malgré la foule du peuple qui environnait l'échafaud, nous ne reçûmes pas d'tr»* suites »

Ainsi le peuple de floréal an II ne crut pas, lui-piéme, à la complicité des filles de Verdun dans la capitulation de cette ville. Passons donc sur ce grief, et abordons-en un autre qui parait au premier abord plus sérieux.

La ville de Verdun, qui n'avait pas voulu, qui n*avaif pas pu résistera l'armée prussienne, comment accueillitelle les Prussiens ? Quelle fut la part des femmes dans cet accueil? Que faut-il croire d'une députation de jeunes filles qui allèrent, dit M. de Lamartine, « parées de robes de fête, semer processionnellement des fleurs sur les pas du roi de Prusse, à son entrée dans la ville (1)? » Par qui et dans quel but fut portée au camp de lïédéric-Guillaume II

(1) Le» Girondins, t. III, p. 30^.

âli LES VIERGES

cette cél^r« corbeille de dragées que le conventionnel Cavaignac signalait, dans son rapport du 9 février 1793, à rindignation de la République française, a délit avoués dit le rapporteur, par les coupables mômes ? » Enfin ce bal, Où des Françaises dansèrent avec des offîciers prussiens, k soir même de la prise d'une ville française, ce bal néfaste, qui le donna? Qui le reçut? Qui en eut l'idée au camp de Regret? Qui s'en souvient à Verdun? On voit que je me place du pi*emier coup et sans hésiter au cœur môme des griefs les plus redoutables que l'histoire, la chronique, la poésie et la tradition imputent à la population verdunoise.

Je commence par dire que tous ces crimes, fussent-ils aussi prouvés qu'ils le sont peu, auraient été, à l'époque où ils se rapportent, de Tespèce de ceux que la loi nomme excusables, à raison des circonstances mêmes au milieu desquelles on ^suppose qu'ils furent commis. J'ajoute, pour couper court à tout commentaire malveillant de ce que je vais dire, que j'aurais mieux aime, pour ma part, que Tarmée prussienne fût reçue à Verdun comme elle le fut quelques jours plus tard à Valmy et à Jemmapes. Quel que fût le ^prétexte dont l'invasion se couvrait, cette manière dont les étrangers furent reçus par Kellermann, Chartres et Dumouriez est beaucoup plus de mon goût. Mais faut-il donc le rappeler ici ? Quand l'armée prussienne vint placer ses batteries sur les hauteurs de Saint-Barthélémy, le mois qui avait vu tomber de fait le trône de Louis XVI (car son abolition légale est du 21 septembre), ce mois n'était pas môme expiré. Le roi, pour beaucoup de ses sujets de la veille, était un captif aux mains des révoltés. Une armée étrangère, qui se faisait précéder par un corps d'émigrés français ( j'ai dit que M. de Chateaubriand y

figurait) et par les frères ,et les cousins de Louifi XVI, une armée qui semblait n'agir que pour le compte de S. M. très-chrétienne ; qui remplaçait, partout où elle s'établissait, le drapeau tricolore par le drapeau blanc, cette armée, commandée par un roi, pouvait bien, au moment où elle parut sous Verdun, au milieu de Tborreur que les crimes du 10 août inspiraient à la France encore peu habituée à un pareil régime, apporter avec elle Tespoir de la délivrance plutôt que la peur de Toppression. Je n'excuse pas. Je raconte. J'ajoute qu'un écrivain qui n'est pas suspect d'indulgence en cette matière, M. Paul Mérat, a parfaitement caractérisé ce penchant des esprits, et il en fait honneur, tout républicain qu'il était (M. Paul Mérat est récemment mort en Afrique), à l'énergique fidélité des partisans que le régime, déchu de la veille, comptait encore à Verdun. (( Seuls, dit-il| seuls peut-être dans toute la France, ils eu- » rcnt le courage de leur opinion en protestant contre ce » coup d'Élat » (le 40 août). — « Il n'est pas étonnant, » écrit-il ailleurs, que, dans ces dispositions d'esprit, il se » soit trouvé à Verdun des gens qui considéraient cette 9 arrivée des Prussiens comme le premier pas vers Tancien ordre de choses, comme la lin de l'anarchie et des » émotions révolutionnaires. »

Une autre preuve des dispositions dans lesquelles l'armée prussienne fut reçue à Verdun, je la trouve dans un curieux livre que j'ai sous les yeux, les Réminiscences de la campagne de France (1). L'auteur de ce livre, le prince royal de Prusse, alors âgé de vingt-deux ans , commandait une brigade de l'armée du roi son père, auquel il devait succéder , quel-

(1) Voir l'ouvrage intitulé : Documents relaiifs aux campagnes en France et sur le Rhin (1792-1793), Uréfl des papiers militaires de Frédéric-Guillaume 111, traduits par Paul Mérat (Paris, 1848.)

224 LES YiniGES

ques années plus tard , sous le nom de Frédéric - Guillaume m. Ce quMl appelle ses réminiscences n'est, en effet, qu'un journal très-minutieux, très-circonstancié, très-personnel et assez peu militaire des incidents qui se rapportent à cette campagne. Mais ce journal a un cachet éminent de sincérité, et s*il y a un document qui, dans le sujet qui nous occupe, mérite d'être consulté, c'est celui-là. Or, que raconte le jeune prince de son entrée à Verdun? Le général Kalkreuth avait été chargé de régler les conditions relatives à la reddition de la place :

a Mon frère et moi, nous demandons à S. M. lapermission d'accompagner Kalkreuth.... Elle nous raccorde, mais sous la condition que nous gcirdorons Yincognito. Nos décorations et nos insignes sont décousus à la bâte, je passe ma redingote et je pars avec le général comme faisant partie de son état-major... Le général Kalkreuth se £ait reconnaître , lui et sa suite sont autorisés à entrer, et la porte se referme sur eux. Le général, se dirigeant droit sur rH6tei de Ville , passe au milieu des habitants et des troupes françaises, presque foutes gardes nationùks^ déjà mssemblées pour le départ. // est accueilli partout avec respect. Les troupes, qui étaient déjà sous les armes, et parmi lesquelles se trouvaient des hommes qui avaient embroché des paios dans leurs baïonnettes, lui présentèrent presque toutes les armes. Leur tenue, d'ailleurs, était calme et tranquille Uq

jeune officier s'approche en souriant de mon frère et lui dit : nAh! vous êtes sûrement un prince ; on le reconnaît bien à cette marque. » Il lui montrait la place où la marque des décorations était visible sur le vieux collet qu'il portait.... Comme nous passions par la rue qui conduit à la citadelle , une jeune et très-jolie demoiselle, fort bien mise, sort d'une maison, s'avance vers nous, me donne la

main ave4i beaucoup d'affabilité y et me dît que les Prussiens sont les bienvenus (1). »

Les Prussiens sont les bienvenus I Ne croyez pas pourtant que le jeune prince, dont la raison se montre parfois très-supérieure à son âge, se dissimule aucune des fautes de cette campagne. Il a des mots et des souvenirs qui peignent au vrai, et vivement, le péril et l'impuissance de ces interventions politiques des armées à la suite d'émigrations fanfaronnes , que le moindre succès exalte jusqu'à la folie, que le moindre échec déconcerte jusqu'au ridicule. Je lis à la date du 11 septembre 1792 et à propos de la

marcLc de l'armée prussienne sur Valmy: « Aspect

pitoyable des princes français mouillés jusqu'aux os et sut vant le roi à cheval. » Ailleurs (il s'agit cette fois d'une retraite) : « Je rencontrai quelques émigrés qui suivaient » à cheval la même route que moi sans me connaître et » qui me firent plusieurs questions indiscrètes, me de- » mandant, entre autres, pourquoi nous battions en re- » traite, etc. Je leur répondis très-sèchement ! » Le prince de Prusse n'est donc pas suspect d'un enthousiasme exagéré pour la cause qu'il vient défendre. Je le soupçonne môme, malgré son horreur bien naturelle pour les excès de la démagogie parisienne, d'être plus près, par le cœur, de ces soldats du sol français qu'il faut combattre, que do ces chevaliers équivoques de l'émigration qu'il faut protéger, et il cite volontiers, c^ propos de ces soldats de b France, ce qui donne une idée de leur courage, de leur originalité et de leur esprit. Un jour, les hussards de sa brigade lui amènent un chasseur qui avait la mâchoire brisée et le visage inondé de sang. « Je lui demandai comment

Cl) P. 22. 23, 25.

226 LES YIERGBS

cela lui était arrivé. Ils m'ont r<isé un peu trop près^ répond le blessé. )> Ces reparties à la française excitent toujours Tadmiratioa du prince étranger. Quoi qu'il en soit, Frédéric-Guillaume juge très-sainement de la situation des esprits en France, au moment de l'entrée de l'armée prussienne, et voici quelques lignes qui prouvent, avec une évidence incontestable, dans quels sentiments, discrètement bienveillants, elle avait pu être accueillie à Verdun, car cette fois il ne s*agit pas des bourgeois d'une petite ville : la scène est à Longwy, en octobre 1792; l'armée prussienne regagne la frontière ; un régiment français est rassemblé sur la Place du Marché ; et voici ce qu'écrit le prince Frédéric :

« Autour de nous se rassemblèrent une grande

quantité d'officiers dont la plupart s'entretinrent avec nous d*une façon pleine d'abandon et de franchise,.. Us ne manquaient jamais l'occasion de témoigner de l'estime pour les Prussiens... Puis la conversation tomba sur les princes d'autrefois. Ils firent des comparaisons entre eux et ceux qui gouvernent la Prusse, comparaisons quUls savaient remplir de compliments très-flatteurs pour nous. Si Tenlretien eût duré plus longtemps, ils rn'auraienty je crois, choisi pour leur roi; ils m'honorèrent même de celte proposition, qui, à ce que je puis concevoir, n'était guère qu'un prétexte de parler, mais qui néanmoins me parut fort drôle dans la bouche de ces gens... (1) »

Remarquez que la France était en pleine République.

Pourquoi ai-je insisté sur ces détails? Outre leur intérêt historique, il me semble qu'il s'en répand un certain jour sur la question qui nous occupe. Puisque le 22 octobre 1792, un mois après l'ouverture de l'ère républicaine

et dans cette lune de miel de la démagogie triomphante, des officiers français, vainqueurs dans une grande bataille, osaient bien, en présence d'un prince de Prusse, faire si bon marché de la république, comment s'étonner que lo 2 septembre, quand Louis XVI, prisonnier de ses sujets, était encore leur roi, des bourgeois de Verdun aient accueilli avec un mélange de respect et de sympathie, sans servilité mais sans épouvante, un prince étranger qui arrivait avec une avant-garde française, et faisait porter avec honneur, parmi ses enseignes, comme un signe de réconciliation et de paix, le glorieux drapeau de Fontenoi? Et maintenant, s'il était prouvé que les filles de Verdun sont allées au-devant du roi de Prusse en semant des fleurs sous ses pas, qu'elles ont porté un panier de dragées à son camp de Regret, et qu'elles ont dansé à son bal ; si ces crimes étaient prouvés, nous savons leur excuse. El si nous pouvions douter des sentiments qui les inspiraient, un poêle nous les dira. Mais que dis-je, un poète? Avant d'être un des orateurs et un des chefs de la démocratie parisienne, avant de siéger au comité des Seize, M. Victor Hugo était un écrivain d'un patriotisme incontestable; et ce n'est pas lui, fils d'un général de la République et de l'Empire, lui, en 4818, quand le souvenir récent d'une double invasion pesait encore sur tous les cœurs et passionnait tous les esprits, ce n'est pas lui qui aurait transigé, à propos des vierges de Verdun, avec les délicatesses et les scrupules de rhonneur national I M. Victor Hugo était jeune en 4848. Mais la même jeunesse qui aurait pu l'attendrir sur le sort des- victimes du 6 floréal, l'aurait affermi contre une défaillance de son cœur français. Voici pourtant ce qu'il écrivait, encore plus peut-être en historien qu'en poète :

S28 LES YiERass

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères.

Couvrant nos cyprès de lauriers.

Vers Paris lentement reportaient leurs bannières, Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.

Verdun, premier rempart de la France opprimée. D'un roi libérateur crut saluer Varmée^

En vain tonnaient d*korribles lois / Verdun se revêtit de sa robe de fête.

Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête

Au monarque vendeur des rois.

Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime !) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.....

C'est ainsi que le célèbre auteur des Odes ei BaUades, en avouant ce qu'il appelle ironiquement le crime des Tiei^es de Verdun, Tabsout et le glorifie. Mais je suis, quanta moi, en mesure d'aller encore plus loin que M. Victor Hugo dans la justification des victimes. Je nie le crime, et YOici pourquoi :

D'abord le souvenir de ce bal donné par le roi de Prusse, le soir de la capitulation, ne repose sur rien. Il n'existe pas quelque part, dans un ouvrage digne de foi, une trace sérieuse du bal prussien. Le rapporteur de la Convention , Cavaignac, n'en parle que comme d'un bruit dont la preuve lui manque. Fouquier-Tinville lui-même n'en dit mot. Madame Meslier (Barbe Henry), qui avait quinze ans à l'époque où ce bal est supposé (et comment Teût-elle oublié ?), madame Meslier n'en fait pas mention. Môme silence de la part du prince de Prusse. Cependant le prince de Prusse n'oublie rien. Son livre est rempli de détails qui attestent non-seulement la fidélité, mais la frivolité de sa mémoire. Ainsi, par exemple, et qu'on me pardonne cette digression, le prince Frédéric-Guillaume n'oublie pas que

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le 12 septembre 1792, à Monlfaucon, un paysan lui donna, au lieu d'eau qu'il demandait, un verre plein d'hydromel; — que le 19 il a eu la colique, et, le i4 octobre, mal aux dents ; — que, dans la nuit du 20 septembre , renseigne Turbenheim, du régiment de Bayreulh, couché à ses côtés sur la paille du bivouac, Ta empêché de dormir par son agitation fatigante ; il n'oublie pas , au pillage de Sorame- Suippe, ce fusilier de Berch qui lui apparaît drapé dans une vieille couverture piquée, ni le prince ***, qui fait frire une omelelte pour le roi pendant la canonnade de Valmy. 11 n'oublie pas que, le 30 septembre , il a fumé une pipe arec assez de succès; — que , le 2 octobre, le roi lui a envoyé, comme il se mourait de faim, une assiette pleine de lentilles et de viande de porc, et qu'il a été moins heureux le 16 :

« Tout notre repas du jour, écrit-il, avait consisté dans » un plat de choucroute que nous avions pris à huit heu- » res du matin, et qui nous avait été envoyé des bagages » dans un chaudron. Tout le monde semblait trouver étrange i> que le rôi se fût mis à table, devant sa tente, avec Bis- ^ choffwerder, le prince de Nassau etLuchesini, et quHl » ne parut pas faire attention à moi (4 ). »

Telle est l'exactitude anecdotique du prince Frédéric- Guillaume. Ai-je besoin d'ajouter que les dames et les filles de Verdun occupent une place notable et légitime dans la série de ces souvenirs si fidèles?

« La veille (4 septembre), avant que nous ne changions » de position, plusieurs personnes de Verdun arrivèrent 9 pour examiner notre camp. Je rencontrai entre autres, r. sur la grand'route, une société de dames fort bien vô- » tues. Quelques-unes étaient âgées; mais elles avaient eu

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