‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · CA11II.IB PE6M0UUNB · texte numérisé non relu

CA11II.IB PE6M0UUNB

9 raux, mon bonheur domestique si grand, que j'ai craint » d'avoir reçu ma récompense sur la terre, éi f avais perdu n ma démonstration de V immortalité!,,. Tes persécutions » me rendent toute mon espérance!... (1) d C'est dans ce môme recueil que Camille Desmoulins fait une allusion publique et inconvenante à la correspondance du conven-* tionnel Fréron avec sa femme : « mon cher Fréron ! tu » écrivais, ilya dix jours , à ma femme : a Je ne rêve qu'é^ £ Toulon... Nous allons gagner un laurier ou un gaule. » Préparee-moi Tun ou Tautre ! » — Àh ! que Camille Des-* moulins ne parle jamais des lettres que Fréron écrit à sa femme I M* Bd. Fleury en cite plusieurs (p. 284 etsul* vantas) n qui lui donnent, dit-il, une idée charmante et i douce de ce jeune ménage, » mais qui se sentent , à mon gré, de ce désordre que Tesprit révolutionnaire ne jette pas moins dans les sentiments que dans les opinions, et qui qe pervertit pas moins les relations que les idées. Ces lettres, si elles n'entachent pas la femme >(qui oserait accuser Luoile)), accusent bien hautement, quand il y fait allpaion dans un pamphlet, la perte du sens moral, de Thoaueur délicat dans le mari.

Je reviens aux Girondins. Camille Desmoulins avait contre la Gironde les rancunes et les passions de son parti. Il avait encore plus les siennes, et celles-là puisées (comme le fait justement remarquer M. de Lamartine) dans les plu» basses inspirations de la haine personnelle. On rougit de le dire; mais ce sont quelques remontrances déjà anciennes de Brissot, et plus tard^ quelques plaisanteries médiocrement spirituelles de Prudhomme sur la gourmandise bien connue de Camille Desmoulins , qui poussèrent

(\) Le Vieux CordeHer^ p. 75 de l'édition originale.

cet ambitieux viveur aux dernières extrémités de la vengeance. Camille était gourmand. C'était un défaut compromettant à une époque où beaucoup rêvaient le brouet noir de Lacédémone, et où Tenvie, déchaînée contre toutes les supériorités sociales , n^épargnait pas les bons cuisiniers. Plus tard, aux jours du repentir, Camille Desmoulins pouvait dire : « ... J'ai vu, en janvier dernier, M. Nicolas (un des jurés de Robespierre) dîner avec une pomme culte. Plût à Dieu que, dans une cabane^ et ignoré au fond de quelque département, je fisse avec ma femme de semblables repas (l) ! » Mais quand Camille Desmoulins faisait un pareil vœu, c'était à la veille de sa chute et quand la peur du bourreau lui ôtait Tappétit. En des temps plus heureux, il avait débuté, dans cette carrière périlleuse de la cuisine ûontre-révolutionnaire, par la table de Mirabeau. Il finissait, au moment où nous en sommes de son his* toire, par celle du général Dillon , homme de guerre énergique, vert-galant et qui dînait bien, ce Dis à ton glouton de mari, écrivait Fréron , que les bécassines et les grives «ont ici (à Toulon] meilleures que les habitants. » Et Ca* mille écrivait à son père : « Nous sommes devenus (Mira- » beau et lui) de grands amis. Du moins m'appelle-t-11 son » cher ami... Je sens que sa table, trop délicate et trop » chargée, me corrompra. Ses vins de Bordeaux et son » marasquin ont leur prix , que je cherche vainement à » me dissimuler, et fai toutes les peines du monde à re- » prendre ensuite mon austérité républicaine. » N'oublions pas, à propos de ces bons dîners, que lorsque la Convention, deux ans plus tard, imagina de faire à Mirabeau un procès posthume, et qui faisait dire à Manuel : « Mettez, si

(\) Le Vieux Cordelisr, p. 63 de rédition originale.

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VOUS le voulez, la mémoire de Mirabeau en état d'arrestation, mais ne le condamnez pas sans l'entendre ; » n'oublions pas que, dans cette occasion , Camille Desmoulins déposa contre Tamphitryon de Versailles en ces termes : « J'allai voir Pétion quelques jours après Tenlerrement de Mirabeau. Je lui demandai pourquoi il n'y avait pas été. Tai vu, me dit-il, tin flan de conspiration écrit de ia main (4). » C'est que Camille Desmoulins, et il s'en est vanté, n'a jamais manqué une occasion de trahir et d'accuser ses amis , morts, absents ou malheureux.

Cependant , soit l'influence d'un bon cuisinier, soit le charme d'un commerce aristocratique, soit par une singulière exception de fidélité dans cette vie signalée par des palinodies et des défections de toute espèce, il était resté fidèle au général Dillon, le même qui , commandant une division de l'armée des Ardennes sous le général Lafayette» avait été accusé de trahison après le 10 août. La Convention, moins sévère que la Législative, l'avait relevé de cette accusation ; et les journalistes girondins, Prudhomme entre autres , plaisantaient fort les députés montagnards qui avaient accepté, à cette occasion, et patriotiquementéviaïigé. le dîner du général : «c Omne animal capitur escd^ » di« sait Prudhomme, et Camille Desmoulins répondait :

c .... J'avais cru que ce qu'il importe à mes commettants de savoir est si on opine et non si on dîne bien ou mal ; et en vérité, austère Prudhomme, voilà bien du bruit que vous faites dans votre dernier numéro pour une dinde truffée, mangée dans le carnaval, chez un général qui a sauvé la France à la côte de Bienne...

j» Où en serions-nous, citoyen Prudhomme, si, à mon

(1) Réimpreesion du Moniteur, t. XIV, p. 667.

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tour, j'éplucbais vos numéros? Voye^nt dans quels prineipe8 votre journal est rédigé depuis six mois, savez-vous que j'ai eu \à pensée d'alkr aussi vous demander à dîner pour vous ramener aux bons principes ? Mais j'ai réfléchi qu'on peut faire un bon républicain du royaliste Cazalès ou Custine, Wimpfen ou pillon ; mais que convertir un brissotin est une chose impossible , et j'ai abandonné votre girouette ^ tous les vents qui soufflaient du côté droit et dp la Tapiise... »

C'était là répondre, et c'est ainsi que la querelle des jouiw nalistes engageait, comme nous Tavons vu si souvent depuis, celle des partis eux-mômes. Camille ûesmoulins no s*arréte plus. Il écrivit, Testomae encore plein du diner de Dillon, sa cruelle et mordante Histoire des brissoHns, c'est^ à-dire Texposé des motifs de cette accusation meurtrière que, le 40 avril suivant, Robespierre lança contre la Gironde. Étrange naïveté du cynisme révolutionnaire 1 un des griefs de Camille DesmouUns contre les Girondins , c*est qu'un des plus opulents amphitryons du parti , M. de Sillery, acessé de Tinviter à dîner: a. ..Comme depuis long- » tenqps j'étais devenu suspecta Sillery, qui ne m'a plus in- » vité..„,i\ m*a été facile de deviner que Louvet, Gorsas 6t » Carra dînaient à ma place et à mon couvert dans le salon » d'Apollon... B

Dtner à sa place ! C'est comme.« manger Yherbe d'autrui» chez les animaux malades de la peste. Quel crime abomina* ble ! Et Camille Desmouhns le flt bien voir. VBistoire des brissotins commencée, à défaut du salon d'Apollon, dans la salle à manger du général Dillon, aboutit au prétoire de Fouquier-Tinville. Quand le procès commença, Camille Desmoulins reconnut , au langage de l'accusateur public , que tous les arguments de l'accusation étaient son œuvre.

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t il recula en y oyeni Je mal qu'il avait fait ; non qu'il eût

eut fait; personne ne sera tenté de donner cette imporance à Camille, et quoiqu'il ait dit plus tard : a Personne

'a prouvé la nécessité des mesures révolutionnaires par

es arguments plus forts que je n'ai fait » (4), il est bien certain qu'il n'avait été que le théoricien ou le scribe de ce régime dont des bras plus fermes maniaient l'instrument. Mais sa plume avait, affilé cette fois, qu'on me passe le jmot, le couteau avec lequel Fouquier-Tinville frappait la Gironde ; et le cri que Camille Desmoulins poussa au moment où il entendit prononcer la condamnation : a Malheureux! o'e$t moi qui les iue! » ce cri d'un étonnement stu*pide et douloureus résumait toute l'importance du rôle ^que, comme écrivain, il avait rempli pendant cette lutte où d'atroces calomnies avaient préludé & une boucberie abo« minable.

Hâtons^nous d'ajouter que, moins de deux mois plus i tard, sommé de s'expliquer sur sa conduite au procès des Girondins, Camille Desmoulins désavouait publiquement, en pleine assemblée des Jacobins et dans un langage qu'on rougirait de répéter, si ce n'était de l'Jiistoire et de la meil* leure ; désavouait , dis^je , à la face du monde , cet accent d'honnêteté repentante et indignée ;

« A regard du mouvement de sensibilité que j'ai fait par rattre lors du jugement des vingt-deux, je déclare que ceux qui me font ce reproche étaient loin de se trouva dans la même position que moi,,,

A .... Une fatalité bien marquée a voulu que, de soixante personnes qui ont signé mon contrat de mariage, il ne me reste que deux amis : Robespierre et Danton. Tous les au-

(1) Le Vieux Ccr<kli^, n"" 6, p. ie», édition originale.

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très sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre étaient sept d'entre les vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien pardonnable dans cette occasion ; cependant j'atteste n'avoir pas dit : Ils meurent en républicains , en Brutus ; j'ai dit : Ils meurent en républicains, mais républicains fédéralistes !

» .... Tai toujours été le premier à dénoncer mes propres amis... »

Finissons là, car c'en est assez, et résumons ce qui précède. Camille Desmoulins est arrivé , par trois étapes sanglantes, au terme de Tannée 1793. Complice honteux de Danton au 2 septembre, régicide sans pudeur et sans pitié au 2i janvier , poursuivant , dans le procès de la Gironde, une mesquine vengeance de vanité blessée, toujours en avant de la cruauté qui exécute, toujours plus pressé que le bourreau, et pourtant , quand vient le moment de jouer un rôle, toujours incapable et impuissant, ridicule ou brouillon, non que son cœur soit moins pervers que sa convoitise, mais parce que son courage est d*une trempe trop faible pour son ambition ; — Camille Desmoulins , pendant cette période fatale, justifie tout ce que j'ai dit de lui dans la première partie de cette étude. Il se montre, en dépit d'une intelligence que la nature avait douée de distinction et d'éclat , au mépris de tous les liens qui semblaient le rattacher au bon sens et au bon goût, un révolutionnaire de la plus basse espèce, un des plus mauvais parmi « ces hommes de proie » que la Terreur n'a n^ontrés un instant au monde que pour faire détester à jamais son sinistre éclat.

Au terme de l'année 1793 , nous trouvons le Vieux Cor^ délier j c'est-à-dire Camille Desmoulins tel que M. Ed. Fleury l'oppose à celui que nous avons essayé de peindre. Eh

Ta

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bien ! nous chercherons ce qu'il y avait au fond de ce pamphlet miséricordieux que le monde d'alors , dans sa surprise, que Fhistoire d'aujourd'hui , dans sa complaisance, ont attribué à une inspiration magnanime et désintéressée ! Nous essaierons d'apprécier , dans le démagogue célèbre, cette nouvelle métamorphose de son esprit et de son talent, la modération et la pitié !

(4«' diSgbmbrb 1850.)

J'arrive, non sans une certaine hésitation, à la troisième partie de la tâche que jB me suis prescrite. De Camille Desmoulins démagogue , emporté par le mouvement révolutionnaire jusqu'au 10 août ; de Camille proscripteur et complice dans les massacres de septembre , dans le procès de Louis XYI et dans Textermination de la Gironde, j'arrive à Camille modéré et repentant. Camille repentant, dans Topiniondu monde, c'est le Vieux Cordelier.

J'ai là, sous les yeux, une double édition du Vieux Cordelier ^ ce pamphlet que M. Ed. Fleury et bien d'autres avant lui ont invoqué comme la justification finale de Camille Desmoulins. J'ai l'édition originale telle qu'elle est sortie des presses de Desenne, imprimeur-hbraire (Jardinde-l'Ëgalité , numéros 1 et 2). J'ai aussi Tédition publiée par M. Matton aîné (1834), et à laquelle il a ajouté, soit les passages supprimés par le premier éditeur, soit les épreuves ajournées par la prudence de Camille lui-môme. Eh

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bien, après avoir fait cette lecture avec une scrupuleuse at* tention et cherché à voir un peu clair dans ce chaos des idées de l'auteur, où se retrouve, plus que dans aucune autre de ses productions, celui du temps, je le déclare» la main sur la conscience : le Vimoo Cordelier n*est pas Tacte d*un honnête homme indigné qui joue franchement sa vie dans un irréfutable déû jeté à un tyran ; ce n'est pas môme le conseil courageux d*un esprit calme et d'une modération désintéressée ; — le Vieux Cordelier est un coup de parti joué avec toutes les ruses d'une ambition inquiète, avec toute la témérité d'une situation compromise , si ce n'est désespérée.

Le désespoir, a dit un grand poète, est souvent l'unique ressource des vaincus. C'est aussi quelquefois Tunique courage des cœurs pusillanimes. Le Vieux Cordelier était une témérité où la vue de l'abîme ouvert sous ses pas et le sentiment d'un péril prochain poussaient fatalement Camille Desmoulins et soa parti. C'était en môme temps un calcul de stratégie révolutionnaire et le plus simple de tous. Poussé jusqu'au bord du gouffîre , on se ^retournait pour n'y pas tomber. Ce qu'on a appelé la réaction à )a fin de l'année 1793, c'était alors* et c'est presque toujoui^ , le cri jeté par un parti qui voit que le sol va manquer sous ses pieds. Et n'est-ce pas M. de Lamartine lui-piôme qui a dit : « Danton faisait de l'huma* nité une faction? » Qn effaçait la mari sur le drapeau de la république ; on y mettait le pardon. Le mot valait mieux ; mais, jeté dans l'ardeur de ces luttes violentes, ce mot sublime n'était que le masque d'une haine implacable. lirai* liait le parti de Danton sans le convertir, il le tempérait sans l'adoucir.

C'est de cette double inspiration qu'était né le Vieux

Cordeïier; et il faudrait bien peu savoir ce qui 8e disait dans ]es conciliabules des partis au moment où le supplice des Girondins laissa le terrain libre à Robespierre, et bien peu connaître le secret de ces coulisses, pour ignprer que la publication du journal de Camille Desmoulins fit partie d'un plan de campagne dirigé d'abord contre la faction d'Hébert, où par conséquent Camille entrait avec ses passions et ses rancunes de journaliste , et qui ne devait atteindre Robespierre qu'après avoir échoué dans la tentative, passablemfint problématique, de l'attendrir.

C'est ce plan de conduite que l'ancien ministre de la Convention, Garât (le môme qui avait été couronné h l'Académie française pour Téloge de L'Hospital), dans un passage très-apologétique de ses Mémoires, nommait la c conspiration de Danton. » C'est aussi ce que M. Daunou qualifie plus justement quand il dit : « Soit retour sincère à la sagesse, soit politique, égoîsme, ambition, désir de trouver dans le calme la garantie du crédit et des trésors acquis pendant les orages, on vit, dès le commencement de brumaire ( an II ), certains députés , turbulents jus* qu* alors, se liguer soudainement contre les progrès de l'anar^

chie (1) » Oui, on voulait jouir de la fortune acquise ;

on rêvait le calme et le repos; on escomptait, en se retirant à Arcis-sur-Aube, les délices de la vie privée auxquelles, vers les derniers jours de cette orageuse année , on s'était montré si sensible. « L'unique ambition de Danton, à cette époque, écrit naïvement Garât, était de ramener le règne des lois et de la justice pour tous, celui de U clémence pour les ennemis; de relever le commerce et

(1) Mémoire écrit par Daunou, dans la prison de Port^Lihre (août 1794) ; — publié dans les Documents biographiques sur Daunou, par M. Taillandier, conseiller à la Cour de cassation (1847).

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l'industrie de leurs ruines par une liberté sans limites, les arts et les sciences de leurs débris par des encouragements magniûques. » Je le crois bien; Danton ne demandait rien de plus. Effacer les traces du sang versé, semer des tulipes et des roses sur la place de la Révolution , prêcher ]a concorde et Fobéissance aux lois , déiestér la guerre et vivre en patriarche, les chefs de parti , une fois parvenus et pourvus, ont généralement cette ambition-là. Danton Tavait, et Camille Desmoulins, qui commençait à croire que la terreur n'est plus bonne à ceux contre lesquels elle tourne, Camille essayait de Tapitoyeren attendant de la vaincre; il proposait de lui limer les dents, n'osant l'attaquer en face. Le Vieux Cordelier est né , je le répète, de cet accouplement bizarre, mais réel, de la témérité et de la prudence.

Et aussi bien , Camille Desmoulins et Danton n'étaient pas seuls engagés dans cette qc faction de Vhumanité. » Le temps y portait. On remarque, aux jours des grandes inondations, bien avant que le torrent ne s'arrête, des signes qui annoncent que la source d'où les eaux s'épanchent commence à tarir. De même , dans Tentralnemeot des passions politiques, il est facile de distinguer, à de certains symptômes, que leur niveau décroît, quoique leur cours ne soit ni moins emporté , ni moins destructeur. Au moment où nous sommes, cette sorte de réaction commençait non pas seulement dans les conférences de Sèvres ou d'Arcis-sur-Aube, mais partout. C'était partout, même chez les plus endurcis, une étrange émulation de sensibilité, une singerie de clémence. 11 suffit de regarder à quelques séances de la Convention. Un jour, par exemple, on vient dire à l'Assemblée qu'un pauvre diable, marchand de vin à Paris , va être exécuté à mort parce

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que son fils (en Tabsence du père) a oublié d'aflQcher le détail des objets emmagasinés dans sa boutique. Sensation sur les bancs des législateurs, qui décrètent d'urgence un sursis. « On s'bonore, s'écrie Danton, quand » on sauve un innocent! Je vole signifier moi-même » le déeîet que la Convention vient de rendre. » (Il sort.) David, le peintre célèbre, revient quelque temps après. « Citoyens, dit-il, je viens rassurer votre sensibilité. » Quatre conspirateurs viennent de perdre la tète sur » Féchafaud. On croyait que le citoyen, à l'exécution du- » quel vous venez de prononcer un sursis , était du nom- » bre de ces condamnés. L'officier, chargé de veiller à » l'exécution des jugements criminels, m'a assuré le con- » traire.... » L'Assemblée témoigne sa satisfaction par de vifs applaudissements

Quelques jours après, Pierre Gaudon (c'est le nom du condamné) est introduit à la barre de la Convention. Il a les honneurs de la séance. Le président (c'était Couthon) lui donne l'accolade fraternelle, et il ajoute ces paroles :

« .... Citoyen, l'idée seule qu'un innocent pouvait être frappé par la loi a fait frissonner la Convention nationale, et le beau mouvement qui a eu lieu dans cette enceinte à ton occasion répond à toutes les calomnies de Pitt et de ses agents... Ah! pourquoi tous les peuples de la terre n'ont-ils pu assister à cette séance mémorable!... Ta peine fut grande, citoyen, ton triomphe aussi est complet. le malheur devient souvent pour Vhomme de bien une source tntarissable de jouissances délicieuses, etc., etc. »

On applaudit, Pierre Gaudon entre dans la salle avec sa famille; la séance est suspendue; succès de larmes (O-

(1) Réiœp. du Moniieur, t. XIX, p. 22, 24 et 100 (décembre 1793).

J78 CÀMlLtE BESMOULINS.

J'ai donné quelque étendue à celte citation. Quel élait mon but? Était-ce de tourner en ridicule un bon sentiment? A Dieu ne plaise I Mais quand c'est un terroriste qui s'en fait l'organe , que ce soit Couthou ou Camille, David ou Danton, je m'en défie. Couthon jouait là, malgré lui, une comédie de sensibilité qui était dans le goût dti jour. El que faisait donc Fouché , écrivant de Toulon à CoUot d'Herbois, son collègue et son ami : « La guerre est terminée ; soyons terribles pour ne pas craindre de devenir cruels. Anéantissons d'un seul coup tous les traîtres, pour nous épargner la douleur ^ le long supplice de les punir en rois. Exerçons la justice , à Pexemple de la nature; frappons comme la. foudre. Adieu, mon ami; les larmes de la joie coulent de mes yeux, elles inondent mon âme... » Que faisait Coliot d'Herbois, le héros de la place des Brotteaux, quand il déclamait celte hypocrite élégie (déjà citée) du massacre des Lyonnais :

K Nous en avons fait foudroyer deux cents d*un coup, et on nous en fait un crime ! Ne sait-on pas que c'est encore une marque de sensibilité? Lorsqu'on guillotine vingt cou* pables, le dernier exécuté meurt vingt fois, tandis que ces deux cents conspirateurs périssent ensemble... On parlede sensibilité I Et nous aussi nous sommes sensibles; les Jacobins ont toutes les vertus. »

Je n'insiste pas sur ce rapprochement. Je ne confonds pas le journal de Camille Desmoulins avec le compterendu de Coliot d'Herbois. Je dis seulement qu*au moment où parut le Vieux Cordelier, la pitié était partout, qu'on la respirait dans l'air, que ceux qui ne l'éprouvaient pas en jouaient du moins la comédie , et enfln que ce n'est pas Camille Desmoulins qui Ta inventée.

de double caractère du Vieux Cordelier^ né d'une témé-

càmillb desmoulins. 179

rite et d'un calcul, se retrouve dans le détail de l'œuvre même, qui est un monument de contradiction et d'incohérence. Le souffle y manque , la touche en est heurtée , confuse, Tallure équivoque ; la phrase tour à tour convulsive et frénétique , hésitante et molle ; le style livré à la bigarrure et à la parade, trivial et flatteur, un mélange monstrueux de platitude et de faconde , de grossièreté et de malice, d'effronterie et de lâcheté. C'est, qu'on me passe le mot, un style sans cœur, qui a pu réjouir des prisonniers dans leurs cachots, mais qui ne pénètre pas au fond des «âmes, tant le manège de Thomme de parti s'y montre dans la confusion étudiée de l'écrivain, tant ce masqtie de pitié couvre mal ce visage dont Georges Duval disait : « 11 avait le teint bilieux de Robespierre , l'œil dur et sinistre, et une physionomie qui tenait plus de Vorfraie q}ieàeVaigU{{). »

Telle est, à une première vue, l'impression que produit la lecture du Vieux Cordeîier, De tous les ouvrages de Cami]le,*c'est le moins fini. Comme écrivain , il a mis plus de verve juvénile et d'entrain révolutionnaire dans la France libre ; plus d^originalité dans le Discours de la Lan* <«rne; plus de ressources, d'abondance et de variété dans les ^évolulions de France et de Brahant; plus de mortelle ironie dans V Histoire des' Briisotins ; plus de fine raillerie dans sa Réponse à Arthur Villon ; et enfin, il est plus vraiment pathétique dans celte lettre , la dernière de ses compositions, où il fait ses adieux à sa jeune femme , et qui finit par cette phrase, d'un désespoir si étudié : « ... Adieu, Lucile î je sens fuir devant moi le rivage de la vie ! je vois encore Lucileîje la vois! ma bien-aimée! ma Lucilel mes

Cl) Souvenirs de ta Terreur (1841), 1. 1, p. 51.

jgû CAMILLE DESMOULINS.

mains liées l'embrassent! et ma le le séparée rei)Ose encore sur toi ses yeux mourants!... »

Mais entrons plus avant, et arrêtons-nous un instant au détail de Tœuvre.

Le premier numéro du Vieux Cordelier parut le 5 décembre 1793 (15 frimaire an II). Ce numéro était tout miel pour Robespierre, qui, la veille, dans une séance de la Société des Jacobins, avait pris, avec un art perfide, la défense de Danton accusé, a Dans tous les autres dangers de » la république, lui dit Camille, tu avais des compagnons » de gloire. Hier, tu Tas sauvée seul. » Ce n'est, pas sans quelque bravade , cependant, que Camille Desmoulins annonce qu'il reprend sa plume de journaliste. « J'ai la

D main pleine de vérités, et je me garderai bien de l'ouvrir » en entier; mais j'en laisserai échapper assez pour sau- » ver la France et la République une et indivisible » (que Robespierre vi«nt de sauver, mais n'importe !). Ce numéro, malgré sa parfaite innocence, mais uniquement pour ce qu'il promettait, fit scandale : a On le tira, dit M. Ed. Fleury, à cinquante^ mille exemplaires, v Robespierre prit l'alarme , et Camille Desmoulins s'engagea à lui soumettre les épreuves des numéros suivants.

On le vit bien dans le numéro 2 (40 décembre) ; c'était le Manifeste, écrit à genoux, de la grande croisade terroriste que Robespierre préparait en faveur de VÊire suprême, « Je suis honteux, dit l'auteur en commençant, d'être depuis si longtemps poltron. » Son courage consiste à attaquer la faction d'Hébert, contre laquelle Robespierre luttait déjà avec toutes les forces que la Terreur mettait dans sa main. C'est en opposant à la faction du Père Duchêne le souvenir de Y Ami du Peuple, que Camille Desmoulins combat : «... Mairat, dit-il, qui par sa vie souterraine et ses travaux

CAMILLE DESMOULIMS. 181

infatigables, est regardé comme le maximum du patriotisme!,.. » Voilà donc le chemin que la Révolution avait fait. Marat était la limite qu'il ne fallait pas dépasser, mais qu'on devait atteindre. Quant aux arguments que Camille développe en faveur de la réforme religieuse de Robespierre , n'en parlons pas , c'est la honte du style et de la pensée.

Nous arrivons ainsi au numéro 3 du Vieux Ccn'deîier. Mais disons d'abord un mot de la reconnaissance de Robespierre pour Camille Desmoulins. La Société des Jacobins s'occupait de son épuration. Le deuxième numéro du journal de Camille était du 20 frimaire. A la séance du 24, le courageux journaliste vint ( nous l'avons rappelé dans notre précédent article ) désavouer publiquement le cri de pitié que lui avait arraché la condamnation des Girondins... Robespierre mit le pied sur cet homme qui s'hu-^ miliait :

« Il faut considérer avec Camille , dit-il , ses vertus et ses faiblesses... On l'a vu successivement l'ami des Lamelh, de Mirabeau , de Dillon, mais on Va vu aussi briser ces mêmes idgles qu'il avait encensées,,. Il les a sacrifiées sur l'autel qu'il leur avait élevé... J'engage Camille Dèsmoulins à poursuivre sa carrière, mais à n'être plus aussi versatile j et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique... »

Après cette écrasante apologie, que reslait-il à faire à la Société des Jacobins? Elle admit Camille. Et que restait-il à faire à Camille Desmoulins^ Il lança le troisième numéro du Vieux Cordelier.

Je ne cherche pas le succès d'un paradoxe , à Dieu ne plaise ! mais je suis invinciblement poussé à dire la vérité

I8i CAMILLE DESMOULINS.

comme je la sens sur cette production tant célébrée de Camille Desmoulins, le troisième numéro du Vieux Cordelier, que M. Ed. Fleury nomme « un chef-d'œuvre de courage, de pensée et de style. » Ce numéro est si connu dans la partie qui a défrayé depuis trente ans toutes les histoires de la Révolution française, que je m'abstiendrai d'y puiser aucune citation. Je reconnais d'ailleurs que Camille Desmoulins a reproduit avec une originalité supérieure, et plus en homme politique cette fois qu'en lettré, ce quMl a traduit ou imité de Tacite et des historiens latins dans ce numéro de son journal. Ce n'est pas la première fois que Tacite porte bon* heur à une traduction. Ce n'est pas non plus la première fois que, de son moule immortel, sont sortis des portraits antiques, antiques par la forme, jeunes et vivants par cette empreinte d'inaltérable vérité que son génie leur a donnée. Quant au succès de l'œuvre , je ne le conteste pas davantage. 11 fut immense. Il Test encore. Mais qu'on me permette une comparaison. L'effet de l'œuvre avait dépassé l'attente de l'auteur ; Camille ressemblait à ces enfants qui détournent la tête en pressant la détente d'un fusil, ou qui se sauvent après avoir mis le feu à une pièce d'artifice Nous jugeons ici non-seulement le livre, mais l'homme L*homme est au-dessous du livre. A peine conçue et avant môme do l'avoir enfantée , l'auteur désavoue son œuvre ; une fois produite , il la rétracte. On n'a cherché dans ce numéro que quelque^" pages, celles qui avaient laissé trace dans la mémoire des hommes ; pour Thistorien , c'était peut-être assez ; pour le biographe, c'est trop peu. Un portrait a d'autres conditions qu'un tableau d'histoire. Il a pu paraître utile , dans un temps , de sauver la physionomie de Camille Desmoulins du naufrage de ses pareils. Je n'y vois aucune utilité aujourd'hui , et en tout cas , je n'y ai

aucun goût. Je retrouve donc dans le troisième numéro du Vieux Cordelier ce mélange de témérité et de calcul , de courage désespéré et de faiblesse originelle que j'ai signalé plus haut comme le caractère de Tœuvre entière. Je Ty retrouve à un degré supérieur. Jeter aux proscripteurs inassouvis de décembre 1793, quand les prisons regorgeaient, quand le bourreau ne se reposait plus, quand le roulement des charrettes funèbres était devenu le seul bruit de la ville, leur jeter ces anathèmes sculptés en latin immortel par le génie d'un grand peintre , c'était plus qu'une fantaisie d'érudit , c'était de Faudace ; on y sen* tait l'influence et le voisinage de Danton ; -^ mais étouffer sa pensée généreuse , à peine éclose , la charger d'en-* traves au moment où elle va déployer ses ailes, dire par exemple :

a Je vous entends , messieurs les royalistes, nar*

guer tout bas les fondateurs de la République, et comparer le temps de la Bastille. Vous comptez sur la franchise de ma plume, et vous vous faites un malin plaisir de la suivre, esquissant fidèlement le tableau du dernier semestre. Mais je saurai tempérer votre joie et animer les citoyens d'un nouveau courage. Avant de mener le lecteur aux Brotteaux et sur la place de la Révolution, et de la lui montrer inondée du sang qui coula pendant six mois pour rétemel affranchissement d^ua peuple de vingl^inq millions ^hommes , et non encore lavée par la libellé et le bonheur public, je vais commen* cer par reporter les yeux de mes concitoyens sur le règne des Césars, et sur ce fleuve de sang, sur cet égout de cor^ Tuption et d'immondices coulant perpétuellement sous la mo- »arc/iie.., )»

Oui, ne permettre à son émotion de se produire que sous celte livrée du mensonge, s'approcher du tyran l'encensoir

184 CAMILLE DESMOVLINS.

d'une main, le stylet de l'autre , triompher aux Brotteaux arec Collot-d'Herbois et maudire Octave à Pérouse, c'est là peut-ôlre le défaut d'une prudente habileté. Je n'y reconnais ni rhéroïque droiture, ni la franchise indignée de l'honnête homme. Le troisième numéro du Vieux Cordelier, qui semble consacré en partie à faire ressortir le danger et l'infamie desjusticcsexpéditives, finit, qui le croirait? par une apologie du tribunal révolutionnaire.

Entre le troisième et le quatrième numéro , il s'écoule quelques jours, et que se passe-t-il? Camille Desmoulins, en dépit de ses précautions oratoires, obtient un succès effrayant. Il a beau dire : « Mais regardez donc au commencement et à la fin de mon numéro ! » Il a beau écrire en toutes lettres : qc II est fâcheux que les journalistes n'aient cité aucun de ces passages et se soient interdit les citerions qui me justifiaient.., ; » il a beau faire, le succès est complet. Aussi, dans le numéro 4, Camille Desmoulins recule déjà. Il commence la série de ces mea culpa^ qui ne se terminera plus qu'à sa mort. Il y a pourtant là une belle invocation à la liberté. Un poète, devenu tout à coup célèbre , disait, en 1830, après une révolution populaire :

C'est que la liberté n'est pas une comtesse Du noble faubourg Saint-Oermain.

Camille Desmoulins dit : ce La liberté n'est pas une nymphe d'opéra avec un bonnet rouge, une chemise sale et des haillons, » au moment où la déesse Raison va succomber avec son grand prêtre Hébert et son sacristain Momoro. — Mais cette liberté, « voulez-vous que je tombe à ses pieds, ajoute Camille, ouvrez les prisons à ces deux cent mille citoyens que vous appelez suspects. » Et, sur cette assurance, vous croyez que le compatissant journa-

CÀMILLB DBSM0ULIN8. 189

liste va vous aider à ouvrir la porte des prisons. Mai« patience ! • ^

« Que messieurs les modérés ne se fassent pas une

autorité de ce passage, écrit Camille » qu'ils n'isolent pas cette ligne du reste du numéro 4, car c'est de Tensemble que se compose mon opinion. Je ne veux point, pygmée , avoir une querelle avec le géant; je déclare que mon senti* ment n'est pas qu'on ouvre les deux battants des maisons de suspicion, mais seulement un guicbet.... »

« Moi aussi, dit^il ailleurs, je voulais les maisons de suspi^ cion^ et je ne différais d'opinion que sur le signahmmt des suspects,.,, »

Et quant à ce fameux comité de clémence dont Camille Desmoulins dépose ici le germe, voici comment il le développe ailleurs .

« C'est un comité de justice que je voulais dire lorsque j'ai dit un comité de clém^ence ; mais puisque ce mot nouveau a fait le scandale des patriotes, je deviendrais coupable si je ne me hâtais de supprimer moi-môme mon comité , et d'en dire ma coulpe ; ce que je fais avec une eontîiHon parfaite. »

On le voit, si Camille Desmoulins s*est véritablemeiit repenti de quelque chose, c'est du courage qu'il n'a plue.

Le numéro 5 (24 décembre] est intitulé : Grand discours justificatif de Camille Desmoulins aux Jacobins I Ce liumérû est, à proprement dire, le chef-d'œuvre de la collection. Et la raison en est simple. Camille Desmoulins a repris toutes ses allures d'autrefois. 11 ne singe plus la modération. Il ne grimace plus la clémence. Il est bien lui. Il a lâché son coup de fusil (son numéro 3), et il a peur. Il se prosterne devant les puissants, et il mord les faibles. C'est bien le paillasse de tantôt, le polisson aveesa brette, Triboulet II . n.

486 G4lfiU« DSSVOUUIKS.

afe0 86g gf^\ù% mais Triboulet avec des accès da tristesse et des tirades de sensibilité qui le font ressembler , par iafitants, au béros du Roi t'otntaa, au fou réhabilité par M. Yiclor Rugo , toute proportion gardée entre le (ou de la guillotina et le fou du roi.

Quoi qu'il en soit, ce numéro 8, avec toutes ses ordures de style et ioute sa bigarrure de sentiments, est le meilleur de rœuvre, & mw avis. L'analyse en est impossible. Il faut le lire. Non-seulement Camille Desmoulins, mais la cohue terroriste est 1& tout entière. Ces hommes > qui font trembler la France, on les voit aux prises dans des querelles misérables, préluder par Finjure à la proscription, se jeter à la t(te das accusations d'escroquerie, des arrêts de mort et des calembours. Camille Desmoulins plaisante beaucoup Barère sur son Vieux Sac, Barère le lui rend bien iaj^s ses parmagaolea,

8ittei-inol librement; Je toui le rends, mes frères.

Ce|t# alliance horrible de la philippique et du flonflon, ce couiMiret qui tombe au bruit des violons, ce mélange du vin et du sang, ce rire et ces grincements de dents, cette faiet4 terrible et ces désespoirs ridicules, c'est là tout le Auméro 5 du Viêuçp Cordelier. Pourquoi l'espace m^ man- ^ye^tvilpour justifier, par quelques citations, Tidée que j'essaie d'eQ donner 4 mes lecteurs.?

f insiste cependant, pour le besoin de la thèse que je soutiens, sur le caractère éminemment contrit de ce morceau. Camille Desmoulins est à genoux, il se frappe la poitrine... Ne faut-il pas qu'il fasse sa paix avec ce bon M* {lobespierre? Et nous ne sommes qu'au 24 décembre. Calculez le temps que son courage a duré,

« Moi, dit-il, un aristocrate qui frise la guillotine! (quel-

qu'un avait 6u la malencontreuse idée de lui faire ce reproche et cette menace aux Jfacobins). Moi, qui n'ai cessé de conspirer avec Danton et Robespierre contre les tyrans. Mes huit volumes attestent mes conspirations contre les aristocrates da toute espèce, royalistes, feuillants, brissotins, fédéralistes.... Où avez- vous pris, ajoute-t-il, où ave%vQf^$ pris vos Qct^s d'accusation contre Bailly, Lafayette, Malouet, Mirabeau, les Lameth, Pétion, d'Orléans, Sillery, Brissot, Dumouriez, sinon dans mes écrits?,,,. J'avais été lié avec la plupart de ces hommes que j'ai dénoncés et qu§ je n'ai cessé de poursuivre du moment qu'ils ont changé de parti.. «, Et il a fallu qu'ils fussent condamnés

(à morfl ppur que je leur tendisse la main , comme ^ Barnave..,

« Un jour, ajûute-t-il, la postérité jugera ^ntr^ les «uipeetê de Barôre et les suspsots de Tacite. Provisoirement, les patriotes vont être contents de moi ; car, après oette solennelle censure du Comité de Salut public, j'ai fait comme Fénéloo , montant en chaire pour publier le bref du P&P6, qui condamnait les Maximes des Saints^ et les lacérant lui-même ; je suis prêt d brûler mon numéro 3 , et d^à j'ai défend\k à J)esenne de le réimprimer ^ au moins sans le cartonner.... »

Hst*ce asse? d'humilité? Non, Camille Desmoulins va descendre un degré plus bas. Il s'est humilié devant le Comité de Salut public, le Comité sauveur, comme il l'appelle ; c'était du moins un pouvoir. Mais que dire de son abaissement, devant Barôre?

« Barère a terminé une critique amère de mon ouvrage par un hommage public au patriotisme de l'auteur. Mais il pouvait me rendre un autre témoignage. Il aurait pu dire que le jour de la prise de Toulon, me trouvant à

i88 CAMILLE BBSMOULIKS.

dîner avec lui, je lui avais dit : Voilà les hommes vraiment suspects^ ceux à l'arrestation desquels je serais le premier à applaudir, ceux que cette conquête de Toulon a attristés on seulement laissés tout de glace,, ^

« .... J'avoue, dit-il , que ce soufflet (de Barère) m'a fait voir trente-six chandelles et que je me frotte encore les yeux.... Mais quel est le reptile si rampant qui, lorsqu'on lui marche dessus, ne se relève et ne morde? »

Camille Desmoulins se relève donc, mais c'est pour mordre... le père Duchêne :

« ..... Regarde ta vie, Hébert, et ose dire à quel titretu 1» te fais ainsi l'arbitre des réputations aux Jacobins? Mais » quand moi , sans craindre les assassins de Loustalot et D les sentences de Talon, j'osais, il y a trois ans, défendre » presque seul VAmi du Peuple et le proclamer le divin Ma- » rat, où étais-tu alors , Hébert? Tu distribuais tes contre- » marques, et on m'assure que les directeurs se plaignaient » de la recette.... »

Mais laissons ces honnêtes gens se disputer. Si j'ai insisté si longuement sur le cinquième numéro du Vieux Cordélier, ce n'est pas pour donner cet échantillon de la polémique de Camille Desmoulins, C'est pour montrer le progrès qu'il avait fait, en si peu de jours, en deçà de sa première et audacieuse inspiration. 11 appelle cela rentrer dans la bonne voie. «Robespierre, dit-il, m'a remis au pas. » Mais laissons-le, et plaignons-le, car il recule vers réchafaud.

. Dans l'intervalle du numéro 5 au numéro 6 la Société des Jacobins s'est réunie, le 26 décembre. Elle décide, sur la demande d'Hébert , que les deux derniers numéros du journal de Camille seront livrés à un comité d'enquête ;

aussi le numéro 6 du Vieux Cordelier (30 décembre) n'est

CAMILLE DBSMOULIlfS. 189

plus qu'une insignifiante palinodie dont l'épigraphe peut donner Fidée. Peregrinatris est animus ejus^ dit Camille, après Valère Maxime ; in nequitià non habitavii. Et il ajoute ce certificat que vient de lui donner Collot-d'Herbois, et qui n'est qu'une traduction libre de l'auteur latin : a Camille Desmoulins a fait une débauche d'esprit avec les aristocrates, mais il est toujours bon républicain , et il lui est impossible d'être autre chose. » Camille est satisfait; il raconte très-plaisamment qu'on a mis eu prison son beaupère, M. Duplessis, et que deux commissaires de la section de Mucius Scevola sont venus, pendant cette absence forcée, lui voler ses pendules. Du reste, il renouvelle sa profession de foi républicaine. « Pour établir la liberté, dit-il, il suffirait (si on était sage) de la liberté de la presse et d'une guillotine économique. » C'est là le dernier mot, le suprême effort de sa clémence.

Je n'ai pas parlé du septième numéro du VietKc Cordelier» Camille Desmoulins l'écrivit au commencement de 1794, y versa toute son amertume, et n'osa pas le publier. M. Ed. Fleury fait justement remarquer que ce ne fut pas la faute de Téditeur, comme on l'a cru. Camille en garda les épreuves deux mois sur sa table, et elles ne furent connues qu'après sa mort. Mais on ne comprend pas trop que M. Ed. Fleury, qui professe une admiration fort exagérée pour ce numéro posthume , reproche à la fois à Camille de ne l'avoir pas publié et aux historiens de n'en rien dire.

Résumons maintenant ce qui précède. Le Vieux Corde* ^^, je Tai dit, était destiné à préparer un de ces tours de main qui se font avec un mot jeté à la foule aveuglée, et dont les faiseurs se moquent quand le coup a réussi. On jetait à la multitude le mot de clémence, qui ne manquait pas^

190 cémiJ^ vuwx^mu.

w décembre i193, 4 -une certaine opportunité* comme on lui jetait, en 184S, le mot de réforme , qui en avait moins, Avec ce mot, on ))attait en bi'ècbe la Commune de Paris et la faction d'Hébert ; cette faction abattue, on marchait sur Robespierre. Mais il y fallait le cœur jusqu'au bout. Camille Desmoulins n'en eut pas. Danton n'en avait plus. Amolli par une vie sensuelle, fourvoyé dans la modération, cette atmosphère usait son courage, étouffait sa verve, énervait et abêtissait sa voix formidable. Il assista faiblement, il défendit pauvrement le Vieux Cordelier. Une fois même, dans une séance des Jacobins, il se joignit à Robespierre pour Taocabler. Cbistoire de ce pamphlet est celle d'une déroute. L'effort en dura moins d'un mois, et qu'avons* nous vu? Camille Desmoulins à genoux devant Robespierre au début de la campagne, puis se relevant avec une frayeur mal déguisée, reprenant ensuite jusqu'au bout sa posture liumiliée , et ne se servant plus de son journal que pour ferrailler, en spadassin de ruisseau » « avec les goujats de la Terreur;» c^est le nom qu'il donne à ses ennemis ; «Camille Pesmoulina veut aller droit à la Terreurt écrit M. Bà, Fleury, et il s'arrête en chemin. La Terreur, c'est Robespierre, et non pas Hébert, Hébert va tomber, et la Terreur ne tombera pas, »

Et voilà ca que l'histoire célèbre depuis trente ans par toutes les trompettes de la renommée ! Une conspiration d'ambitieux & bout de moyens, une cabale de voluptueux satisfaits, un complot de la peur , une exploitation^ hu- JQQanlté, l'effort d'un jour, le succès d'un trait de plume, l6 courage d'une heure I une traduction de quelques lignes de Tacite, encadrée entre un prologue et un épilogue qvà en désavouaient toute la portée I Oui, c'est pour cette version ràmiey pour ce morceau de prose stéréotypé depuis

CAMILLE DBSHOtLmS. 191

soixante ans, qu'on a fait à Camille DesmoUlins une réputation d'héroïsme que sa vie entière démentait, et que sA mort même, à une époque où tout le monde mourait bien, et où sa jeune femme aurait pu lui donner une leçon de courage devant le bourreau, que sa mort, hélas ! n'a pas justifiée.

M. Ed. Fleury nous parle du repentir de Camille Desmou* IIqs, quand il n'est pas une des pages de son pamphlet qui ne soit la glorification impudente de sa vie révolution*' naire. C'est qu'en fait d'ambition politique, croyez-le, on recule quelquefois, mais sans s'amender; — dn ne se repent pas, on se modifie. Cherchez dans la volumineuse collection des œuvrer et de la correspondance de Camille Desmoulins, vous n'y trouverez pas un mot qui sente le repentir. Il y a un moment, celui où nous sommes, où il regrette l'obscurité paisible de la maison paternelle. Je le crois bien! Il écrit à son père : « u6t campi Guisiaque! » en parodiant le regret de Thomme des champs de Virgile* Mais ces hommes, qu'une vanité funeste pousse dans la mêlée des révolutions , ne se repentent jamais. C'est ce vice qui survit toujours le dernier à la perte de nos illusions, qui se redresse du milieu des ruines.

Ne nous parlez pas non plus du courage de Camille^ quand tout le monde sait que, sommé de s'expliquer devant les Jacobins, il y montra la plus pitoyable faiblesse^ « Tenez, citoyens, dit-il, je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis. De toutes parts on m'accuse , on me ca* lomnie. Sur le fait de Phelipeaux (son héros, son ami), je vous confesse franchement que j'ai cru de bonne foi tout ce qu'il a consigné dans son mémoire sur la Vendée... J'ai vu depuis d'excellents patriotes, tels que Collot-d'Herbois ; ils m'ont assuré que l'ouvrage de Phelipeaux était un ro=

192 CAKILLE DBSHOULINS.

man , où il maniait impudemment à sa conscience et au public... Je vous avoue que je ne sais plus où j'en suis. Qui croire? Quel parti prendre? En vérité, j'y perds la tête... » (1)

Telle est, face & face avec ses ennemis, la contenance de cet homme qui la veille les provoquait. Mais dites ! s'il avait eu un vrai courage, quand il est là, devant les jacobins, devant Hébert, devant Collot-d'Herbois, devant Robespierre, devant Saint-Just, cet homme dont il disait : « Il porte sa tôte sur ses épaules avec respect comme un saintsacrement, » et qui répondait : a Je lui ferai porter la sienne comme un saint Denis; » — et il tint parole; — mais quand Camille Desmoulins est là , dis-je, en présence de ses adversaires, les égorgeurs de la France non repentants, les terroristes non convertis, quelle occasion admirable de produire à la fin et au grand jour le commentaire de sa traduction de Tacite, de donner le mot de cette énigme de courage qui lient la Convention , la commune et les Jacobins, Paris et la France, en suspens depuis un mois! Oui, l'occasion était belle pour un homme de cœurl Un girondin, Louvet, lui avait donné autrefois l'exemple et tracé la route... Robespierre, je f accuse! Si Camille Desmoulins avait su accuser au lieu de se défendre : m Tu fus un esclave, dit-il de lui-même dans le numéro de son journal non publié^ tu fus un esclave, le jour où tu soufifris que Robespierre te coupât si brusquement dès ton premier mot... » s'il avait eu cette énergie qui lui manqua, non-seulement Camille Desmoulins sauvait sa mémoire dans l'avenir, il sauvait sa tôte. Ce qui a manqué à Camille Desmoulins dans cette épreuve où le désespoir

I (1) Moniteur, UXW^^.iet.

CAMILLE DESMOULIKS. 193

de son ambition l'avait jeté, ce qui a manqué même à Danton , ce n'est pas une certaine témérité , c'est un vrai courage. « La mort, dit Horace, s'attache aussi aux pas des fuyards; » et M. Daunou , dans l'ouvrage que j'ai déjà cité , disait non moins justement : « En révolution, il n'y a rien de si téméraire que la lâcheté, et le courage est la prudence suprême. » Camille Desmoulins et Danton , dans cette lutte contre la suprématie terroriste de Robespierre, s'ils avaient été vraiment résolus, pouvaient devancer thermidor. Thermidor ! tout était prêt déjà pour sa réussite. Dieu le donnait à qui saurait le prendre. Camille Desmoulins en eut le pressentiment, il en respira pour ainsi dire la brise rafraîchissante ; il le comprit, à tous les signes qui l'annonçaient à l'horizon ; son cœur trembla, et celui de Danton ne sut pas s'émouvoir au moment d'y toucher. Ils sont morts, l'un pour s'être endormi dans une confiance aveugle de sa force ^Tautre pour avoir, comme cet insecte de la fable, excité le tigre qu'il n'osa pas combattre.

Tel fut Camille Desmoulins. J'ai tracé son portrait sans pitié, sans haine, je n'ose dire sans passion. En lui j'ai voulu marquer le type le plus fini et le plus vrai de ces enfants perdus de l'anarchie qui , sans jamais atteindre à l'illustration dans l'histoire , ni à l'influence sérieuse dans le gouvernement , avides de renommée et de bruit, ambitieux de crédit et d'importance, fléaux de leur patrie, tourment de leurs proches , traîtres à leurs amis , bourreaux d'eux-mêmes, flambeaux qui brûlent sans éclairer, esprits vaniteux et médiocres que consume la jalousie du premier rang, présomptueux brouillons que leur impuissance irrite, intrépides dans le pamphlet , pusillanimes dans l'action, et qui pourtant, emportés par la force qu'ils ont déchaînée, II 12

i94 CAMILLE DESnOULlNS.

jouent à ce terrible jeu des révolutions non-seulemeot leur vie, mais T honneur de leur mémoire. Voilà les hommes que j'ai voulu peindre. Et maintenant je m'arrôle. Fouquier-Tinville va commencer le procès de Camille, « son cher parent. » Ce n'est plus la place de la critique , car le bourreau est là.

On trouvera, sur le procès et la fin déplorable du vieux Cordelier vaincu et désarmé , un grand nombre de détails intéressants et quelques-uns inédits dans le curieux et honnête livre de M. Ed. Fleury. Mais qui ne connaît ce dernier chapitre de la vie de Camille Desmoulins, ses larmes dans la prison , sa colère quand le réquisitoire de Taccusateur public lui tombe sous la main, sa pâleur pendant le procès , sa défense d'abord timide, puis furieuse, son désespoir sur la fatale charrette, ses angoisses pusillanimes sur réchafaud ? Oh 1 que M. Ed. Fleury a bien raison de le dire : «Qu'allait-il faire dans le combat, cet homme qui ne sait pas mourir? »

lie» Tierces de Verdun.

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