‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · U MAI · texte numérisé non relu

U MAI

M. Guizot a eu Theureuse idée de réunir en un seul volume (2) et de mettre ainsi à la portée de tous les lecteurs, une série d'études biographiques qui se trouvaient dispersées dans sa belle et savante Collection des Mémoires relatifs à la révolution d*Angleterre. Ces études sont fort diverses, cl elles s'appliquent à des personnages et à des partis fort différents; elles ont pourtant, dans ce nouveau volume, que publie rillustre historien, une singulière unité qui ne tient pas seulement à la vigueur systématique de son esprit. Chacune de ces Notices se résume, en effet, dans un petit nombre de réflexions très- substantielles et très-fermes, dont l'ensemble forme une espèce de « philosophie des révolutions » très-utile à consulter par le temps qui court. M. Guizot y met à la fois Texpérience et l'indépendance de sa raison, beaucoup de désintéressement théorique et beau- Ci) J'ai rattaché cette étude sur Ludiow à celles qui précèdent. On yerra pourquoi. Ludiow était anglais et contemporain de Gromwell ; mais il a réalisé, deux siècles avant nous, ce type que nous connaissons si bien du républicain révolutionnaire, régicide et impénitent. (2) Etudes biographiques sur la révolution (TAngleterrcy \ vol. in* 8«. 1851.

coup de sagacité pratique, en homme qui ne sacrifie jamais la réalité à ^abstraction , et qui pourtant sait l'atteindre à cette hauteur où la vérité réside au-dessus des passions humaines. Tel est le caractère philosophique de ce recueil ; tel est aussi le lien de ces études d*une diversité si attrayante, et dont quelques-unes sont, au surplus, tout à fait nouvelle^.

J'ajoute qu'il est curieux , à un point de vue purement littéraire, de rechercher les différences qui peuvent exister entre cette édition toute récente des Etudes biographiques de M. Guizot et celle qu'il a publiée il y a tantôt trente ans. Ces différences toutefois ne portent que sur un point : Fauteur a remarquablement complété son travail, il n'en a modifié ni l'inspiration primitive ni la forme sous laquelle sa pensée s'est d'abord produite. Cela veut-il dire que M. Guizot n'a pas fait de progrès depuis trente ans, ou qu'à l'époque où il a jugé la révolution d'Angleterre dans ces rapides et sérieuses esquisses, il n'en avait plus à faire ? J'aimerais mieux croire qu'il a tenu à honneur , quoique tombé du pouvoir, de ne déserter aucune des idées libérales qui inspiraient autrefois sa plume, comme aussi de ne désavouer, en face de la démocratie victorieuse, aucune des réserves sévères dont sa raison, si jeune encore et déjà si prévoyante, poursuivait alors le triomphe de l'esprit démagogique en Angleterre; double et singulier mérite dans un homme d'Etat si éprouvé et si combattu , d'avoir conservé sa foi à l'alliance de l'ordre et de la liberté, et de proclamer celte croyance , aujourd'hui si ébranlée dans les cœurs, sur les débris mômes de ce premier naufrage de sa fortune !

M. Guizot se défend d'avoir cherché dans les Etudes qu'il publie les comparaisons et les applications contemporai-

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n^s, i bien qu'elles s'y préseateut, ajoule-I-îl, d'elles-mêœos et à chaque pas. ■ Nous avons quelques raisons trèsliumbles d'être à ia fois moins désintéressé que M. Guizot dans nos recherches, et plus empressé que lui à recueillir l'utililê immédiate des leçons qu'il nous donne et des rapprocliemenls qu'il nous fournit. L'illustre écrivain nous montre la poile par où il faut passer, sans y entrer luimême, mais il l'a ouverte. Et où est donc le mal de puiser dans le récit des événements accomplis l'espërience qui peut guider le présent et éclairer l'avenirî Ecrire l'histcâre pour la plier &ux convenances d'une opinion ou pour s'en faire un auxiliaire dans la lutte des partis, cela s'est fait et cela se fera tant que les hommes auront des passions e't des intérêts engagés dans les questions de gouvernement et d'organisation sociale. Mais c'est là une détestable pratique, et c'est ce que M. Guizot n'a pas voulu faire. Encore moins a-t-il songé, en traçant ses portraits sur le modèle que tui en fournissait l'histoire, sérïeusement et sincèrement étudiée, à en rattacher la ressemblance altérée et contrefïùte à des individualités contemporaines. La satire ou !e pamphlet (témoin Camille Desmouhns) peuvent s'accommoder de pareilles contrefaçons ; la majesté de l'histoire y répugne. Ce principe posé, le droit du lecteur est sans limites dans le vaste champ des rapprochements historiques. Ajoutons que plus l'historien a la réputation d'être sincère , et plus ce droitdu lecteur s'exerce avec sécurité et liberté. On cher- 1 volontiers des applications au temps présent dans le it des fails du passé, quand l'historien lui-même ne fait . mine de les chercher ; et l'on conclut sans effort, d'une nture franchement originale , à une ressemblance non vaquée.

Lucun livre plus que celui de M. Guizot ne favorise, et

avec une impartialité histoiique plus infaillible, cette disposition naturelle au lecteur intelligent. Aucun ne lui fournit un terrain à la fois plus commode , moins suspect et mieux préparé. Il n'est pas un de ces portraits, dans cette galerie séfère et brillante , sous lequel il ne soit possible d'inscrire un nom moderne ou même contemporain. Quelques-uns, tracés il y a plus d'un quart de siècle, ne paraissent vivre pour nous que depuis trois ans. D'autres auraient été , ce semble , complètement inintelligibles ou à peine croyables au plus grand nombre des lecteurs , sans la lumière que jettent, sur ces apparitions du passé, quelques-uns des rayons sinistres qui éclairent aujourd'hui notre histoire. John Lilburne , le niveleur, est de ce nombre, et j'y reviendrai. Mais à qui donc ressemble ce Gilbert Burnet, Tami, le conseiller et le contradicteur des Stuarts, dont M. Guizot, et avant lui lord Halifax, ont si vivement peint la mobile, loyale et sérieuse physionomie? Et ce lord HoUis, quel est-il? Ce lord HoUis, « qui était, dit M. Guizot, sin- » cère, fougueux et ferme , qui réclamait et défendait les 11- » bertés de TAngleterre comme un gentilhomme réclame

» et défend ses propres droits de tous les réformateurs

» modérés. le plus passionné. Mais la passion est pleine à » la fois d'aveuglement et de pénétration. Si elle couvre » les fautes, elle éclaire sur les périls. HoUis démêla promp- » tement, et dans toute leur gravité, ceux que préparaient » aux presbytériens les indépendants et Gromwell. La paix, » le retour du roi au sein du Parlement étaient le plus sûr, » le seul moyen de le conjurer. Hollis fut de bonne heure » favorable à la paix, avec embarras et anxiété , chargé des » entraves que lui imposaient sa conduite de la veille, la lutte )) encore flagrante, surtout la nécessité de se défendre du » roi en se réconciliant avec lui... »

Tel est lord HoUis. Je remarque ici en passant que, parmi ces personnages dont M. Guizot nous reproduit si habilement les traits , il en est bien peu qui échappent « à ces embarras et à ces anxiétés » qui marquent d'une empreinte si profonde la destinée de ce célèbre presbytérien. M. Hollis joue un instant en Angleterre, en 1629, dans le Parlement illustré par la pétition des droits, le rôle de Mirabeau répondant par un défi formidable à la sommation du marquis de Dreux-Brézé. Le 2 mars, quand Torateur des Communes voulait, d'après les ordres du roi, prononcer Tajournement de la Chambre, et quittait déjà sa place : «Par » les plaies de notre Seigneur Jésus-Christ , monsieur To- » rateur, s'écria Hollis, vous resterez sur ce fauteuil ( et il » Ty retenait de force) jusqu'à ce qu'il plaise A la Qhambre » de se séparer... » De ce rôle de tribun menaçaqt et triomphant, M. Hollis tombe bientôt dans celui où nous voyons aujourd'hui tant d'honnêtes esprits, désabusés, repentis et effrayés, à la vue des malheurs et des désordres que leur imprudence et leur |»assion ont déchaînés sur leur pays. Les temps sont différents ; la diversité des mœurs et des lois est profonde. La passion est la même; elle procède avec la même confiance dans ce qu'elle croit sa force , avec la même ivresse de ce qu'elle nomme son droit, et elle aboutit au même abîme. Est-ce en 1823, au sujet de l'erreur des presbytériens royalistes, ou en 1851, à propos des fautes des libéraux dynastiques, que M. Guizot écrit ces mots d'un si grand sens : ... « Leur erreur fut de croire qu'en en ap- » pelant à la force , ils en profiteraient seuls et en mesure- » raient à leur gré l'usage. Quand la force a pris une fois » possession de- la société , nul ne peut dire ce qu'elle fera, » où elle ira, qui s'en emparera et à quel dessein. Aussitôt » commence une série d'événements illimités^ obscurs^ qui sur-

EDMOND LUDLOW. *iA9

» passent la préooyance et la volonté des hommes. » C'est devant Celle marée montante de la violence et du hasard que les tribuns reculent ; c'est sur celte pente de leur propre exagération qu'ils s'arrêtent, incertains et éperdus , entre le repentir, rimpuissance et la proscription. Dès 1647, M. Holïi^^tait proscrit un des premiers. Dix ans plus tard, il siégeait dans le^ haute Cour chargée de juger les républicains régicides. « Mollis, écrit M. Guizot, les condamna sans » hésitatioaet sans scrupule. » En juin 1663, créé pair du royaume sous le tilre de lord Hollis, baron d'Isfield, le presbytérien, radicalement corrigé, partait pour la France comme ambassadeur du roi Charles II auprès du roi Louis XÏV.

Le livre de M. Guizot est plein de ces palinodies, ordinaire dénouement de ces grands drames où l'ambition bu* maine joue-, contre la fortune ou la raison , la force ou le droit, une partie impossible. Les révolutions , œuvre de Timprévoyance des hommes, sont en môme temps le témoignage de leur faiblesse. Elles ne brisent pas seulement les courages, elles abaissent les caractères et flétrissent les cœurs. Elles poussent à des capitulations tour à tour éclatantes ou obscures , d'apparence magnanime ou ridicule, les chefs et les champions des partis. Thomas Fairfax ou Thomas May, George Monk ou sir John Reresby, John Lilburne otfsir Herbert, tous ces héros du livre de M. Guizot, grands ou petits, bons ou mauvais, républicains, cavaliers, presbytériens, niveleurs, oui,- le glorieux Monk lui-môme qui a rétabli un roi , et Cromwell qui voulut l'être , quel drame et quels acteurs, j'allais dire quels comédiens ! Que de changements de décorations et de costumes 1 On peut lire clans les Mémoires de mistriss Hulchinson^ admirablement étudiés par M. Guizot , une très-agréable anecdote

âîJO KDMOKB LIDIOW.

sur « le manteau d'écarlate brodé d'or » du major général républicain Harrison. Combien de manteaux , combien de masques ainsi jetés et repris ! Combien de conversions intéressées, de vengeances calculées, d'artificieux retours à la cause légitime , 'd'égoïsme doublé de religion , de cupidité, sous le nom de patriotisme I Combien d'intrigues, de passions mesquines , de savants manèges et de faux prétextes ! Quel bruit de voix discordantes, d'ambitions éperdues et d'insatiables convoitises ! J'ai l'air de déclamer, et Juvénal l'avait dit avant moi :

Quidquid agunt homines, votum, iimor, ira, voluptas, Gavdia^ discursus, nosJri est farrago îibeUi,.,

Oui, je sais que tout cela est la vie humaine elle-même, et qu'il n'y a là en Angleterre, au dix-seplicrae siècle, rien de plus que dans les révolutions les mieux jouées ; mais il n'y a rien de moins; et c'est un curieux témoignage de l'infirmité de l'esprit humain, que dans ce pays, si remarquable ou du moins si célèbre par la vigueur et la tenue des caractères, presque aucun de ceux qui ont paru sur cette scène d'une révolution démocratique, n'y ont sauvé l'honneur de leur constance et de leur vertu.

Quel est ce complaisant qui prête son cheval au couronnement de Charles II, et qui, après la cérémonie, adresse une épitre en vers congratulatoires au cheval lui-même? C'est le vieux Thomas Fairfax, le général de Cromwell , le vainqueur de Naseby. M. Guizot aurait bien dû nous donner le compliment du vieux Fairfax à son heureux cheval. Quel est au contraire ce lettré vaniteux et personnel qui déserte , quelque temps avant le péril , la cour et le parti du roi? Il est vrai quMl y a là une anecdote de coups de

bâton racontée par un témoin oculaire (i). Ce lettré, c'est Thomas May, un homme, célèbre depuis comme historien, devenu républicain par intérêt et sectaire par jalousie d'orgueil blessé. « A défaut d^une fortune capable de lui inspi- » rer quelque hauteur de caractère, dit énergiquement Cla- » rendon, il abaissa son caractère au niveau de sa fortune.» Après Thomas May, républicain par rancune, qui n'a connu, qui ne connaît ce sir John Reresby, serviteur du pouvoir par tenopérament et ministériel pour tout faire ?... « Cet homme, » écrit M. Guizot, qui livre ses services en réservant son jii- » gement et qui , après la révolution de 1688, affligé de la » chute de ses anciens maîtres , se sent blessé du peu d'em- » pressement que met son patron , le marquis de Halifax , à » le faire employer au service de ce prince à^ Orange , dont il n déplore Vavénement. Honnête homme d*ailleurs , dans le » sens trivial du mot... intelligent et remuant , mais con- » stammcnt vulgaire de sentiments et d'idées, il est un type » assez exact de celte classe d'hommes qui soutiennent le » pouvoir sans Vempêcher de dépérir.,. » C'est ainsi que sir John Reresby, tel que le peint M. Guizot ( et on peut bien dire d'après nature), accommode ses sentiments et son tempérament, ses opinions toujours réservées et sa subordination toujours prête. Mais il n'est pas jusqu'à John Lilburne, le compagnon relieur, Lilburne, le niveleur fanatique , le libellisle impudent et acharné, le sectaire impitoyable et incorrigible, Lilburne, ce véritable précurseur du socialisme, tour à tour martyr et matamore, martyr jusqu'à la fureur, fanfaron jusqu'au burlesque, il n'est pas, dis-je, jusqu'à Lilburne qui ne faillisse lui-même dans cette universelle débâcle des consciences politiques, après avoir

(I) Lettre au comte de Sifaffofdj citée par M. Guizot.

â.'>â EDMOND LLDLOW.

lutté viDgt ans tour à tour contre l'épiscopat, contre la justice , contre Strafford , contre les lords, contre Essex, Ireton et Manchester, contre tous les Parlements, contre tous les pouvoirs, sans en excepter ce gouvernement même , celui de Cromweîl , que M. Guizot a si supérieurement caractérisé, « à la fois despotique et précaire, qu'au- » cun parti n*était en état de réprimer et n'osait même » combattre , mais dont aucun ne voulait souffrir le durable y> et régulier établissement, » La longue lutte de Lilburue, appuyé sur la populace , tribun populaire et chimérique, impuissant et infatigable, cette lutte pour le compte de l'anarchie contre tous les despotismes que la révolution d'Angleterre engendre successivement, aboutit une première fois, en Hollande , pendant un exil du célèbre démagogue, à une connivence salariée, dit-on, avec les royalistes proscrits comme lui, et une seconde fois, dans Tile de Jersey, à la corruption pratiquée , non sans détour mais non sans succès, sur cette conscience si longtemps rebelle. « Lassé » de combattre une popularité qu'il ne pouvait vaincre, » Cromweîl, dit M. Guizot, essaya de la neutraliser. Il ex- » cellait dans Tart de se ménager des intelligences et des » moyens de transaction avec ses ennemis les plus achar- » nés. On prétend qu'il fdsait payer à Lilburne, sous forme » d*indemnité, une pension égale à son traitement de lieu- » tenant-colonel... » On lui rendit sa hberté et sa patrie. John Lilburne, retiré discrètement à Eltham, dans le comté de Kent , termina , sous l'immobile chapeau d'un quaker, cette vie si longtemps agitée, « et dont on ne saurait dire^ ajoute spirituellement l'auteur, si elle fut abrégée par les fatigues ou par le repos, »

J'ai recueilli dans le livre de M. Guizot, et j'ai rassemblé' en faisceau, tous ces témoignages de l'inconstance des

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opinions et de [la fragilité des consciences dans les temps marqués par les orages révolutionnaires. Notre histoire nationale en est pleine. Mais n'est-il pas curieux, je le répète, qu'à chaque pas, dans cette sérieuse Angleterre et sur ce sol classique des grands caractères, on se heurte à une palinodie, à un rétour intéressé, à un calcul mesquin de régoïsme et de l'ambition ? M. Guizot ne paraît pas avoir cherché particulièrement, dans Thistoire de la révolution d'Angleterre, cette leçon que j'y trouve ; maiail la donne sans la chercher. Partout éclate, sous sa plume, ce sentiment de l'irrémédiable faiblesse de l'homme en présence de ces grands bouleversements des États ; partout Taveu de l'abaissement où aboutit cette surexcitation maladive des sociétés. Mais, je me hâte de le dire, l'illustre historien ne triomphe pas de cette infirmité de l'homme, et il semble toujours plus près de la plaindre que de la blâmer. Il réserve sa rigueur, non pas à ces défaillances de la raison humaine, mais à son endurcissement systématique et pré médité. S'il excuse Hollis et môme Lilburne, s'il pardonne à ceux qui se sont amendés, même tard, et chez lesquels l'intérêt bien entendu a aidé le repentir, il juge sévèrement ceux qui, par orgueil d'esprit ou par aveuglement de passion, ont persisté dans la mauvaise voie, et qui ont tout sacrifié, même leur fortune, ce qui est le plus grand sacrifice que les ambitieux puissent faire, à une impertinente exaltation du sens personnel. On voit que ceci me conduit à parler d'un des principaux portraits de M. Guizot, de sir Edmond Ludlow, le républicain impénitent.

Sir Edmond Ludlow est, dans l'histoire de la révolution d'Angleterre, le type de ces opinions préconçues, de cet esprit d'exclusion étroite et systématique, d'orgueil intolérant et ign^'ant, d'inexpérience rétive et d'impénitence II <^

-2M KDMOISD LUDLOW.

iulraitible qui caractérise les sectaires. En religion, les seilaires rencontrent toujours une borne sacrée où ils s'arrêtent. En politique, ils sont sans frein. Le sectaire religieux rattache à l'autel et à l'idole, c'est-à-dire à quelque chose d'extérieur ou de supérieur où il s'appuie, le sentiment qui le fait agir et la croyance qui l'inspire. Le sectaire politique puise en lui-même, dans la solitude et l'orgueil de sa pensée, les inspirations de sa conduite ; et s'il y a, par impossible, quelque chose qui donne l'idée de l'extrême limite où peuvent atteindre les visées de l'orgueil humain, c'est bien cette prétention du sectaire politique de refaire le monde et de façonner TÉtat sur le modèle que lui en suggère, dans une heure d'extase ou de calcul, le rêve ou l'intérêt de sa passion. Quant à nous, nous souffrons assez cruellement depuis trois ans de cette dangereuse maladie de l'orgueil démocratique ; les minorités imperceptibles qui ont bouleversé la France, en 1848, ont proclamé d'une voix assez haute la politique des coups de main ; on nous a assez dit que la forme républicaine, sortie du cerveau de quelques sectaires, était de droit supérieure, pour le gouvernement de la FrancCi à toute autre manifestation de sa volonté générale ; on a foulé aux pieds, avec un dédain assez injurieux, nos mœurs, nos affections, nos intérêts, nos traditions nationales, pour qu'il nous soit permis d'étudier aujourd'hui, dans un des hommes qui ont le plus audacieusement poursuivi sur l'Angleterre monarchique une expérience de ce genre, les différents caractères, les symptômes et les accidents de ce mal funeste. Sir Edmond Ludlow n'est pas, parmi ces esclaves du sens personnel (i)

(1) « Dans les bornes même de son esprit, dit H. GnUoi, il

n'est pas libre. » (Page 99.)

EDMOND LUDLOW. 23'i

qui oui voulu régner sur leur siècle et sur leur pays du droit de cette servitude même ; sir Edmond Ludlow n'est pas un des pires ni des plus célèbres, malgré l'incontestable importance du rôle qu'il a joué jusqu'à la restauration des Stuarts. Mais tel qu'il est, son portrait, je le répète, est un des principaux dans l'admirable galerie où le livre do M. Guizot nous introduit, et on aime à s'arrêter même devant le portrait d'un personnage de second ordre, peint par un tel maître.

a C'était, dit M. Guizot, un de ces esprits étroits et

durs qui ne peuvent admettre qu'une seule idée, et que leur idée possède^ quand ils l'ont reçue, avec Tempire d'abord de la conscience, ensuite de la fatalité. Détruire le roi et fonder la république, telle fut l'idée fixe qui gouverna sa vie. Le despotisme du Long-Parlement, d'abord sur le parti du roi, ensuite sur la nation, quand la nation voulut la paix avec le roi; — le despotisme de l'armée sur le Long- Parlement, quand celui-ci voulut la paix à son tour; — enfin le despotisme du Rump sur l'armée et sur la nation, quand, après la mort de Cromwell, toute V Angleterre demandait un Parlement complet et libre qui ne pouvait manquer de rappeler Charles 11; — toutes ces violences contradictoires parurent à Ludlow justes et nécessaires, parce qu'il s'en promettait d'abord la ruine de Charles P% ensuite le succès du gouvernement républicain, A ce nom seul, il immola successivement les lois, les libertés, le bonheurde ses contemporains, et demeura profondément convaincu que la trahison, d'abord celle du roi, puis celle du Parlement, puis celle de l'armée, puis celle de Cromwell, enfin celle de Monk, les avait seule fait échouer, lui et quelques amis fidèles, dans leurs patriotiques desseins.

» Ludlow se trompait... C'était à lui-même, à ses fautes, à sa déraison, à ses iniquités, aux maux qu'il avait fait peser sur le pays, que le parti républicain devait s*en [)rendre de son mauvais sort. // avait prétendu imposer la république à V Angleterre comme Charles /*' voulait lui imposer le pouvoir absolu. Il n'avait tenu compte ni des intérêts fêelSf ni des sentiments nationaux y ni des résultats immédiats de Vcntreprise, ni de la justice des moyens. Il avait obstinément fermé les yeux sur tous les droits qu'il violait, sur les résistances qu'il rencontrait, sur les revers qu'il essuyait, sur sa propre corruption, qui fut rapide et finit par attirer le mépris sur les républicains prétendus, le ridicule sur les républicains sincères,., »

J'ai voulu citer tout entière cette belle page de M. Guizot. Ce n*cst pas seulement le portrait de Ludlow qui s'y montre dans la plus vive lumière; l'histoire du parti républicain (dirai-je en Angleterre ou en France, au dix-septième siècle ou au dix-neuvième?) s'y trouve complète. « Ludlow se trompait », soit! M. Quizot cite plus d'une preuve de sa benne foi, bien que nous puissions, à notre tour, trouver dans les Mémoires de Ludlow plus d'un témoignage de sa passion et de son calcul. Mais le parti républicain était-il donc composé de ces esprits candides, et ne comptait-il parmi ses adhérents que ces dévouements désintéressés qui honorent même les fautes des honnêtes gens? Ludlow n'avait qu'à regarder, derrière lui, à la composition de son parti, pour être éclairé sur sa corruption et son impuissance. Il ne le voulut pas. Il n'avait qu'à regarder, autour de lui, à l'état de l'Angleterre, restée monarchique et aristocratique comme autrefois; car la société anglaise n'avait pas été profondément atteinte, elle ne pouvait pas l'être; elle résistait par ses mœurs, par l'inébranlable assiette de

la propriété foncière, par la vigueur de son orgapisaUon municipale, par ses corporations qui couvraient le sol, par ses gentilshommes et par ses fermiers. Ludlow Tignoraitil? il n'avait qu'à y voir. Il ne le fit pas. « Ludlow, tant qu^il eut à agir, dit M. Guizot, ne vit rien... » Cet aveuglement du sens personnel qui ne voit rien du dehors, qui ne regarde et qui ne croit qu'en lui-môme, j'aime à le signaler, dans le portrait de sir Edmond Ludlow, comme la marque partieuhère, non-seulement de sa physionomie mais de sa secte, et j*aime aussi à le relever comme un signe qui, dans ce parti impuissant et indestructible dont Ludlow a été un des chefs en Angleterre, ne.'périt pas... « Toutes ces choses, » écrit naïvement Ludlow (4), portaient le peuple à penser » qu'encore que les desseins du roi eussent été renversés « comme par miracle, ses armées battues, et qu'il eût » même été livré au Parlement, auquel il avait fait une » longue et sanglante guerre, cela n'empêchait pas qu'il » n'eût certainement le bon droit de son côté, et que, coupable >7 de l'efiFasion du sang d'une infinité de gens, il était lou- » jours dispensé d'en rendre compte et en état de foin » gràce^ bien loin d'avoir besoin de la recevoir. Cela fit ac- » courir le peuple de toutes parts pour le voir, quand il fut » amené de Newcastîe à Olmsby. On se prosternait devant y> lui, on lui portait les malades, afin qu'il les touchât. On le » courtisait comme s'il eût été seul en état de rendre au pays » la paix et un état de choses' régulier. » Entre le peuple qui avait celte croyance et sir Edmond Ludlow, lieutenant général pour le Parlement, qui, vingt ans plus tard, écrivait ces lignes, quel était le sage, le bon politique, le clairvoyant ? Etait-ce le peuple ? était-ce Ludlow ?

(1) Mémoires de Ludlow (dans la Colleciwn de M. Guizot), t. 1er,

:^^S EPVO^^D LlJDLOW.

La question de savoir comment la forme républicaine peut s'éiablir sans, fédéralisme dans un grand Etat, au sein d*une population livrée au commerce et à l'industrie, avec des mœurs, des traditions, des passions, des habitudes profondément antipathiques à ce régime, — cette question est de celles que tranchent du premier coup les .esprits forts qui disent, comme M. Proudhon : a Le peuple n'a pas le droit de n'être pas républicain ; » ou comme un illustre général, dans une discussion qu'on n'a pas oubtiéc : « La république est au-dessus du suffrage universel.» A ces politiques, si sûrs de leur fait, il n'y a rien à répondre. On ne discute pas plus, sans comparaison, le droit divin de Tanarchie que celui du trône : c'est à prendre ou à laisser. Mais pour les esprits ordinaires, pour ceux qui ne tiennent pas compte seulement de leur opinion ou de leur croyance, pour ceux qui regardent plus loin que sir Edmond Ludlow dans le saisissant spectacle de la réalité, cette question est encore à l'étude; et je ne crois pas, pour ma faible part, que la vieille Europe n'ait plus d'autre alternative que d'être républicaine ou cosaque^ comme on Ta fait dire, de Sainte-Hélène, à l'empereur Napoléon qui n'y a peuVètre jamais songé. En effet, la civilisation de l'Europe est plus que jamais monarchique, si ses opinions le sont moins; et le seul écucil vraiment redoutable où elle puisse échouer sans retour, c'est le fédéralisme. Une république unitaire et centralisée, dans un grand Etat, est un de ces problèmes que pose, dans un jour de surprise ou d'erreur, une nation aussi complètement folle et imprévoyante que la France de 1848; mais ce problème, c'est Dieu qui le résout le jour qui lui plaît et avec les moyens qu'il tient en réserve. La question est donc pendante, elle n'est pas décidée dans la France du dix-neuvième siècle.

Dans l'Angleterre du dix-septième, elle n'a pas été un moment douteuse. Personne , excepté sir Edmond Ludlow peut-être parmi les rêveurs sincères, personne n*a pris au sérieux ce fantôme enfanté par la guerre civile ; personne n^'a pris pour un gouvernement stable celte révolte armée d'un Parlement, ni plus tard cette domination prétorienne d'une armée, ni enfin cette mutilation grotesque d'une Assemblée où les tronçons survivent au corps, où les débris essaient de contrefaire le monument renversé; personne, je le répète, excepté le chimérique et orgueilleux Ludlow; et Ludlow lui-môme n'a pas pris au sérieux, comme une application du système républicain, le protectorat despotique d'Olivier Cromwell. Il a été constamment en lutte et en hostilité déclarée avec le Protecteur.

Mais c'est le peuple anglais surtout que cette comédie de république ne trompait pas, ne corrompait pas. M. Guizot (1), dans une remarquable note ajoutée aux Mémoires de Ludlow, signale avec raison l'état de désorganisation où était tombée la société anglaise, par le fait des républicains et des niveleurs. Malgré tout, cette désorganisation n'était que superficielle ; le fond restait immuable : l'événement l'a bien prouvé. Cette société, si violemment remuée, laissait passer l'orage par-dessus sa tête, semblable à ces navires battus par la tempête, dont le pont est balayé par hi vague en fureur, sans que le corps du bâtiment soit sérieusement compromis. J'ai cité tout à l'heure ce que disait sir Edmond Ludlow lui-même, avec une sincérité étrangement naïve, des dispositions du peuple anglais dès le début de la révolution. J'aurais bien d'autres preuves à produire de celte résistance des sentiments monarchiques aux en-

(1) T. Vil, p. 36 et suivanlea de la Collection des Mémoires relatifs à la révolution tT Angleterre,

:2()0 EDMOND LLDLOW.

treprises des novateurs, si la restauration des Stuarts et la facilité merveilleuse avec laquelle le trône fut rétabli et s'est maintenu jusqu'à nos jours ne fournissaient la meilleure de toutes. C'était bien là le pays où le comte de Manchester pouvait dire, après la bataille de Newbury, où il avait battu Charles I" : « Nous pourrions battre vingt fois le roi, il sera toujours le roi (1); » et où le peuple, ameuté sur la, trace du régicide Carew, l'accablait partout d*insultes, demandant qu'on le mît à mort sans tant de façons. Voilà, disait la foule, ce coquin qui ne voulait d'autre roi que Jésus (2) / Le peuple, déchaîné par les révolutions ou les réactions, est toujours cruel, même dans sa justice.

Le tort de sir Edmond Ludlow, quelquefois son crime, ce fut d'avoir méconnu ces sentiments du peuple anglais, de les avoir dédaignés, avant que cette explosion qui s'en lit au retour de ses rois les rendît irrésistibles. « Il n'y eut j'ien d'extraordinaire, écrit M. de Bourdeaux au cardinal Mazarin dans une très-sérieuse dépêche où il raconte la proclamation de Charles II devant White-Hall, il n'y eut rien d'extraordinaire que les démonslrationsdejoîe que donna le peuple (3). » Ce fut le crime de Ludlow, ce fut aussi son malheur d'avoir méconnu ces sentiments du peuple anglais. Aussi, lorsqu'en 1688, et après trente ans d'exil, la chute des Stuarts semble lui laisser la place libre sur le sol britannique, le vieux républicain quitte la Suisse, il retourne en Angleterre, et « il se promène, dit M. Guizot, avec une joie mêlée d'orgueil dans les rues de Londres. » Maïs le peuple ne connaît plus Ludlow, et le seul souvenir qu'il reçoive de son pays, c'est une adresse de la Cham-

(1) Mémoires de Ludlow, 1. 111, p. 330.

(2) Ibid.y p. 244.

C3) Monk, par M. Guizot. Documents liislorlques, p. 363.

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bie des communes, votée sur la proposition de sir Edouard Seymour, chef du parti patriote, qui le signale comme régicide à la vengeance de Guillaume III, et qui Toblige, étrange mécompte de son républicanisme fourvoyé ! à reprendre à soixante-neuf ans le triste chemin de Fexil.

M. Guizot reproduit, avec une vigueur de pinceau péné- Iran te, ce défaut capital de la physionomie de Ludlow, rinfatuation et Tendurcissement du sens personnel dans une idée étroite et exclusive ; défaut qui résiste en lui aux deux plus grandes écoles du cœur humain, l'épreuve de la vie publique et la solitude dans lé malheur. Mais Ludlow a beau regarder; tant qu'il est mêlé aux agitations du monde, il ne voit rien; — - il a beau souffrir, être seul, livré à Tamère contemplation de sa chute et de son exil ; il ne comprend ni l'expérience ni la souffrance ; il n'a jamais ni sagesse ni repentir. La retraite envieillit et envenime, au lieu de Tamortir, cette froide et inexorable idolâtrie de sa conscience individuelle; il a vécu dansTorgueil de sa foi politique et dans Timpertinent espoir de Tinfliger à sa patrie : il mourra impénitent. Et un jour, en 4663, que d'honnêtes magistrats de Berne lui font, à table, à propos de la récente restauration des Stuarts, cette naïve question : « Comment il était arrivé que les républicains » d'Angleterre, qui, pendant plusieurs années, avaient eu » toutes les forces des trois royaumes entre leurs mains, B eussent été dépouillés de la conduite des affaires, sans » quHl y eût une goutte de sang répandue (4) ? » sir Edmond Ludlow leur répond par un résumé de la révolution d'Angleterre qui, à la distance où nous sommes de ces événements et de ces passions, et avec la lumière que tint de

(1) Mémoiret de Ludlow, 1. 111, p. 329.

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témoignages y ont répandue, nous parait un déû jeté à la raison, à la vérité et à Fhistoire.

L'auteur des Etudes biographiques a gardé^ dans la peinture de ce portrait de Ludlow, celte mesure et cette gravité, vim temperatamj qui est une des puissances, et, disons-le, un des charmes sérieux de son admirable talent. Il a fait un véritable portrait d'histoire, non pas plus grand que nature, mais peut-être ennobli et embelli, et de cette beauté grave qui de Fâme se communique au pinceau, et du peintre au sujet. Sir Edmond Ludlow était bien réellement ce que M. (juizot raconte de sa vie, de son caractère et de son esprit ; il valait moins peut-être que le jugement final que Téminent historien en porte. Sur ce portrait d'une ressemblance exacte, le peintre à fait jaillir de son propre fonds une distinction qui en relève la vulgarité ineffaçable.

La biographie pure pourrait bien n'être pas tenue à cette réserve, et la critique pourrait vouloir rétrécir ce cadre magnifique. Les Mémoires de Ludlow révèlent en effet, sur le caractère intime de ce sectaire et sur les secrets mobiles de cette âme en apparence inflexible, une foule de particularités que M. Guizot n'a pas dû relever, mais qui pourraient servir à compléter la définition de cette maladie de l'orgueil démocratique, dont sir Edmond Ludlow était si particulièrement atteint. Car, sachez-le bien, il y a, dans ce travers si funeste et d'une si grave conséquence, non-seulement beaucoup de misère pour celui qui en souffre, beaucoup de péril pour autrui ; il y a aussi beaucoup de petitesse et de bassesse. « Il n'apprit rien de l'expérience, écrit M. Guizot ; mais aussi il n'en fut point vaincu.» Un pareil éloge, écrit par une plume si célèbre, et qui rappelle celui de Galon par le poète Horace :

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Et cancta lerrarum si^acta Prœter airocem aniinum Catonis ;

un pareil éloge est un piédestal bien haut pour une telle btatue. J'essaierai une autre fois peut être, non pas de Fen faire descendre, qui voudrait retoucher à une œuvrô de M. Guizol? mais de compléter, à mon point de vue, le travail dont cet excellent livre m'a donné Tidée. Le lecteur ne s'en plaindra pas, si je le ramène ainsi, une fois de plus, aux Etudes biographiques de M. Guizot.

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