‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 18 sur 21 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Je reviens aujourd'hui aux Etudes biographiques do M. Guizol. J'y reviens dans le même esprit qui a inspiré mon premier travail. Je cherche dans le passé des lumières et des leçons pour le présent, et quand l'hisloire m'offre des rapprochements, je les accepte. Si la critique historique a un droit, c'est bien celui-là. On a reproché récemment, et avec une amertume passionnée, à Tauleur des Etudes biographiques d'avoir exagéré dans son livre ce droit de la critique et de l'histoire, et d'avoir, en s'attaquant à la révolution d'Angleterre, visé à la révolution de Février. Il n'y a qu'un mot à répondre à ce reproche, et je l'ai déjà dit : M. Guizot a écrit il y a trente ans, dans toute l'ardeur du mouvement libéral dont il était un des organes respectés, les Etudes qu'il publie de nouveau aujourd'hui. Il les a

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complétées par d'importantes additions historiques , mais il n'a modifié aucun des jugements qu'il portait alors sur les hommes et sur les choses. Certes il est difficile de citer un plus rare exemple de fidélité à sa pensée. Et voulez-vous une preuve que M. Guizot était hien sincèrement et bien loyalement libéral en <823? C'est qu'il Test encore aujourd'hui.

J'ai essayé de caractériser les différents personnages qui composent la belle galerie de portraits que M. Guizot a voulu peindre; et je me suis arrêté particulièrement à celui du républicain Edmond Ludlow, comme à un de ceux qui provoquaient d'une manière plus spéciale Tattention de notre pays et de notre t^mps. L'illustre historien, en rendant à ce chef départi un justice rigoureuse, lui a prêté pourtant, par l'inévitable effet de son talent plein de gravité et de noblesse, une certaine grandeur, comme s'il l'eût élevé jusqu'à lui en le jugeant. J'essaie aujourd'hui, non pas de rabaisser celte figure historique, mais de signaler quelque-uns des traits que la hauteur où M. Ouizot Ta placée n'aurait pas permis peut-être de saisir, à la première vue. Je ne refais pas cet excellent travail d'où est sortie cette œuvre si finie et si complète ; je dessine quelques vignettes de fantaisie au bas d'un tableau d'histoire.

« Edmond Ludlow n'apprit rien de l'expérience, mais aussi il n'en fut pas vaincu ; » c'est par ce trait si vif que l'auteur des Etudes biographiques résume le portrait de son principal personnage, et c'est à ce trait que je m'attache pour chercher dans celte physionomie; si fièrement posée devant l'histoire, le côté par où elle tient pourtant à toutes les faiblesses de la nature et de la société humaine. Mais que dis-je? Cette inflexibilité même de sir Edmond Ludlow est sa preaiière faiblesse. Non, sir Edmond Ludlow ne fut

pas vaincu par rexpérience. Mais à quel prix?— -H ne so démentit pas, mais il ne se corrigea pas. Il emporta dans l'exil sa foi intacte, mais il y porta aussi sa rancune inexorable. M. Guizot dit de ce républicain fanatique que « son souvenir, pendant qu'il écrit, est aussi étroit que l'avait été son jugement en présence des faits. » Mais il avait la mémoire impitoyable.comme le coeur. Rien n'égale, par exemple, la sécheresse avec laquelle il raconte le procès et le supplice de' Strafford. « .....La Chambre des Corn- » munes ayant passé un bill pour la condamnation du » comte, on renvoya à la Chambre haute, où il passa » aussi. Mais le roi, n'élant pas convaincu de la justice de » Tarrêt, consulta son conseil privé, quelques juges et x> quatre évoques. Tous, excepté un seul^ lui conseillèrent de » jeter Jonas à la mer pour apaiser la tempête. Sur quoi, le » roi donna charge au comte d'Arundel, au lord garde du » sceau privé et à deux autres de signer Tordre de son exé- » cution; ce qu'ils firent le limai suivant, et le 22 du même » mois le comte de Strafford fut décapité, conformément à » sa sentence (1)... » Môme insensibilité à propos de Texécution du roi : « .. .. Après qu'il eut fait un discours, écrit » Ludlow, et ôté son Saint-George , il se mit. à genoux » contre le billot, et Vexécuteur fit son office. WXûi ordonné » que le corps serait enterré à Windsor. » M» Guizot atlribue cette sécheresse de l'historien aux remords du coupable qui recule devant le récit de son crime. Ludlow, pourtant, ne manque aucune occasion d'apothéose pour les régicides.

Il cite par exemple, et cette fois avec détails, cette horrible

(1) Mémoires de Ludlow f uaiiB la coUecUOB de M. Guizot, t. W^ p. 20.

exclamation de Thomas Scott, s'écriant en plein Parlement « qu'il ne souhaitait pas de plus grand honneur en ce » monde que d'avoir Finscription suivante gravée sur son n tombeau : Ci-gii un homme qui a concouru de la main et du T» cœur à l'exécution de Charles i*', rot ^Angleterre ! » C'est dans la même intention qu'il suit à son lit de mort sir John Bourchierqui, comme on le pressait de témoigner en mourant quelque regret de la part qu'il avait prise à la condamnation du roi, se redressa tout à coup, ce que depuis quelques jours il n'avait pu faire sans être aidé, a et reprenant, » dit l'auteur, de nouvelles forces au souvenir de cette ac- » tion : « Je vous dis, s'écrîa-t-il, que c'était un acte de jus- » tice, qui sera avoué de Dieu et de tous les honnêtes » gens.... » Là-dessus il se rassit, et bientôt après il rendit » son âme en paix. » Qui ne voit, je le répète, que sir Edmond Ludlov^ s'exalte et s'encense lui-même dans cette apologie de ses complices, passionnément amplifiée et incessamment reproduite?

«Mais cette persévérance dans la haine politique et cette gloiification d'un crime éclatant se rattachent peut-être à l'idée qu'on aime à se faire de la vigueur du caractère dans un chef de parti. Soit ! La haine est le nerf de la guerre civile, et l'orgueil des factions ne triomphe que par Tinsensibilité. Dès que le cœur se montre, l'homme de

parti est vaincu. Sir Edmond Ludlow ne le fut jamais

soit!

En regard de cette opiniâtreté. J'aimerais pourtant à montrer par où se trahit l'égoïsme dans Edmond Ludlow, non plus «celui de l'esprit aveuglément retranché dans une opinion exclusive, mais cet égoîsme qui s'accommode au soin des intérêts matériels, aux calculs de l'ambition et au souci de la personne. Oui, sir Edmond Ludlow est un

EDMOND LUDLOW. â<)7

faeiieux incorrigible ; il l^est avec cette obstination qui faisait dire à Gromwell lui-même : « Vous êtes des orgueilleux ! Vous n'êtes considérables que dans votre propre opinion. » Mais à cet orgueil de son opinion il joint, je le prouverai , les plussinguliers accommodements de la personnalité, les plus étranges capitulations de la -conscience , les plus minutieux SQUcis de la sûreté individuelle. L'acteur est quelquefois grand, Thomme est petit.

S'il est toujours intéressant de rechercher, dans ce déshabillé des hommes célèbres, le côté par où s'explique ou se contredit leur rôle historique, cette étude est surtout curieuse quand elle s'applique aux chefs des partis révolutionnai{s0H3, à ceux que leur destinée a condamnés, pendant une partie de leur vie, à cette pose théâtrale et à cette déclamation menteuse qui est souvent toute leur valeur. Sir Edmond Ludlow est un de ces hommes, difficile à atteindre toutefois derrière ce rempart de sa vie publique ; car il ne livre guère son secret. Ses Mémoires tiennent plus de l'histoire générale que de la biographie privée. C'est une chronique plutôt qu'une confession. Malgré tout, le fond de l'homme y perce, plus que l'auteur ne l'a voulu sans doute, sous cette enveloppe officielle ; et non-seulement le fond de rhomme, mais la pensée du politique et du sectaire, tout ce qui, dans Thomme de parti, s'enveloppe d'apparences trompeuses, se produit sous un costume convenu, se nourrit de chimères chèrement payées. G^est tout cela que sir Edmond Ludloyr nous révèle, assurément sans le vouloir et sans le savoir.

Je glisse sur les faiblesses qui, dans l'homme public, se rattachent aux préoccupations et aux prévoyances de l'intérêt privé. Un républicain au dix-septième siècle, sur le sol héréditairement aristocralique de la Grande-Bretagne,

iCft EDMOND LIIDLOW.

n'en était pas moins propriétaire, tenancier ou rentier. Pour avoir été Tennemi et, au besoin, le juge et Texécuteur du roi « de la main et du cœur^ » on n'en était pas moins de chair pour les jouissances de la vie, et les calculs de Téconomie domestique se conciliaient parfaitement (on le vit bien chez Cromv^rell, sans parler des autres) avec les plus hautes visées de Tambition. « La figure de Thoonête Eli- » sabeth Bourchier , depuis S. Â. la protectrice d'Ângle- » terre, écrit M. Guizot dans une curieuse note (1) ; cette » figure, conservée jusqu'à nos jours dans des portraits » originaux, prouve à quel point le jeune homme (Grom- » well lui-même ) , qui acceptait sa main avec une dot p considérable, était entré dans les voies de la pradence. » Rien n'est commun, à la même époque, comme les votes de subsides parlementaires pour le profit personnel des chefs ou des serviteurs de la république : aujourd'hui c'est

un cadeau de 1,000 liv. sterl. que la Chambre accorde au colonel Lambert « comme une marque de sa faveur, » écrit Ludlow; demain c'est une gratification de 500 liv. pour le général de Tannée d'Irlande; «c une autre fois, écrit » M. Guizot, les républicains triomphants font votera » George Monk 50 liv. pour les frais de son dîner (2). » — « Le pouvoir, à cette époque, dit-il ailleurs, jusque dans p ses degrés les plus inférieurs, menait constamment à la . » richesse. » La guerre civile elle-même -était un moyen d'aller en recettes; les soldats de la République faisaient fonction de percepteurs pour le compte des propriétaires aux jours d'échéance des fermages. <r Le comte d'Ëssex,

(1) GoUection des Mémoires relaUfs à la révolution éP Angleterre, t. VII, p. 404 «t Buiy.

(2) Mank^ p. 124.

» écrit Lu4lpw, avait marché avec son armée dans le comté » de Cornouailles; mais je n'ai jamais pu savoir d quel deS'- » sein; car les ennemis y étaient déjà dispersés. Quelques" » uns prétendirent que c'était le lord Roberts qui lui avait » persuadé d'y aller pour lui donner la facilité de recueUlir » ses rentes en<ie pays-là,.. » Les chefs de la République, si généreux pour eux-mêmes, sont sans pitié pour les dé* penses qui ne leur profitent pas. Ludlow reproche à la Chambre des lords de hrûkr trop de bois, et il s'indigne contre la prodigalité du Protecteur, qui a fait porter cent flambeaux devant le cercueil de sa mère. Tel était le singulier contraste des événements et des mœurs : des habitudes parcimonieuses et des passions violentes, la guerre civile couvrant des convoitises domestiques, le veau d'or accouplé à la Chimère, le pays ravagé et le Parlement votant des subsides aux favoris éphémères de sa passion ou de sa peur.

Fruitur dis

Iratis: at tu, victrixprovincia^ ploras!

J'aurais mauvaise grâce à imputer à sir Edmond Ludlow aucune des malversations si communes dans Thistoire de la République d'Angleterre. Il n'y avait pas place pourune basse action dans son cœur ou dans son esprit. I) n'en est pas trace dans ses Mémoires. Mais Ludlow s'y montre, en toute rencontre^ vraiment sérieuse de son intérêt et de sa passion, supérieurement intéressé. Je parlerai tout à Fheure de son ambition qui était à bon droit infatigable. Quant au soin de ses afTaires domestiques, il n'y a jamais volontairement renoncé; ce souci Ta suivi partout, témoin ce jour qu'il poursuivit, avec son escouade, les pillards de la maison de son père. En quoi il fit bien. Mais le récit qu'il

270 ebmoud ludlow.

donne de cette plaisante campagne, si sérieusement con-* duite, sert à faire juger Thomme et le temps :

« L'armée du roi, arrivant dans la ville où était la maison de mon père, la ruina entièrement et détruisit son parc; mais aussitôt que feus appris qu'ils avaient décampé de là, je me préparai à y aller, dans Tespérance de leur enlever quelques-uns de leurs fourrageurs ou de les harceler de quelque autre manière. J'y arrivai la nuit suivante avec un parti de quarante hommes ; et quoique je n'y pusse découvrir personne, j*y trouvai beaucoup de provisions qu'une dame avait obligé les gens de la ville à lui apporter et qu'elle se préparait à faire charger sur des chevaux et des charriots pour les envoyer dans l'armée du t(à. Entre autres choses, fy trouvai une demi-douzaine de pâtés encore tout chauds et faits de la venaison de mon péra, dont je me saisis; et, ayant fait charger mon monde de tout autant de provisions qu^ils en purent porter, nous nous retirâmes... »

Non, Ludlow n'est pas vénal ; mais ces réserves intéressées à propos de tout , cette préoccupation incessante de ses propres affaires qui se mélo à toutes ses décisions d'intérêt public, qui quelquefois les suspend, quand, par exemple, il faut partir pour la guerre d'Iriande, ou les précipite, comme dans cette campagne des pâtés chauds,^ tout cela, il faut l'avouer, est encore plus loin de l'abnégation que de la vénalité. Et de même Ludlow est très-brave : il Ta bien montré dans sa belle défense du château de Wardour; et, malgré tout, sa bravoure n'atteint jamais les proportions de l'héroïsme. Elle se tient dans cette mesure où le soin de la sûreté individuelle n'exclut pas l'intrépidité en face d'un péril évident^ mais en exagère, avant qu'il éclate ou après qu'il est passé, la prévoyance ou le souve-

EDKOMD LUDLOW. 271

mr. Il est difficile, en^effet, de séparer d'une certaine idolâtrie de sa personne cette foi robuste dans TinMlibilité de sa pensée politique, qui était le caractère de sir Edmond Ludlow, et qui est aussi, comme je Tai indiqué précédemment, l'indestructible cachet de son parti. Barbaroux, étant entré dans le cabinet de Robespierre, fut surtout frappé d'une chose : « Son image, dit-il, était répétée sous toutes » les formes, partons les arts. Il était peint sur la muraille D à droite, gravé sur celle de gauche. Son buste était au » fond, son bas-relief vis-à-vis. Il y avait en outre sur les D tables une demi-douzaine de Robespierre en petites gra« » vures (1). » C'est qu'en effet, de cette croyance dans l'in- £aiilibilîté de leur opinion à Tadoration et au fétichisme de leur personne, la pente est douce pour les fanatiques; et les républicains d'Angleterre, Ludlowun des premiers, s'y laissaient volontiers descendre. » Entre les républicains, » écrit rhistorieti Hume (2), ceux même qui n'avaient » pas adopté ces extravagances (des Lsvellers^ des Antino- » miens et des Millénaires), étaient enivrés de la sainteté de » leur caractère^ jusqu'à se croire en possession de divers jpri^ » viléges!.., » Je ne m'explique guère, en effet, dans un écrivain aussi sérieux que Ludlo^r, si ce n'est par la prétention de mettre ses infirmités au rang des malheurs publics, ce soin qu'il prend de nous raconter que, dans telle marche, a il fut pris d'une sueur violente » (le récit a deux pages) ; que, telle nuit, n'ayant pu retrouver son valet ni son manteau par une forte gelée, il eut froid ; que, tel autre jour, lorsqu'on lui apporta à manger, « il put à peine y

(1) Mémoires de Barbaroux, p. 63 ; cité par M. Granier de Cassa* gnac, dans son Histoire du Directoire,

(2) Histoire (PAngleterrey t. IX, p. 6.

parvenir, la trop longue inaction de ses œàchoires leur ayant' presque fait perdre le mouvement. > Plus tard, quand la chance a tourné , quand il faut fuir , sir Edmond Ludlow, je le reconnais, est passé maître dans Tart d'échapper aune poursuite, de préparer une évasion, de ménager une retmite, de tracer à coup sûr ce triste itinéraire de l'exil, qui remplit la fin de sa vie et de ses Mémoires. Mais ici encore^comment ne pas s'étonner de la place qu'occupe, dans 14^ souvenirs d'un homme de guerre si éprouvé par tant de misères, le récit des périls, la plupart imaginaires, que lui font courir pendant son séjour en Suisse les menées de quelques scélérats apostés pour venger sur lui, par la plus indigne des représailles, l'assassinat juridique du roi d'Angleterre ? Si Ludlov^ nous montrait plus souvent le fond de son cœur, nous n'aurions rien à reprendre à cette longue confidence des alarmes qui s'y glissent à la vue de ces embClches criminelles. Mais n'ouvrir son cœur que pour montrer ces craintes, n'est-ce pas trahir la place qu'elles y tiennent^ Et aussi bien, de cette sollicitude toute personnelle, sir Edmond Ludlow fait bientôt, comme vous allez voir, pour la petite ville qui lui a donné l'hospitalité, une question de salut public. 11 est impossible d'être en même temps plus républicain et plus Anglais :

« Nous reçûmes, écrit Ludlow, quantité de lettres

que nous écrivirent nos amis de divers endroits, pour nous avertir que la rage de nos ennemis n'était point assouvie, qu'ils étaient résolus de ne négliger aucun moyen pour nous perdre, et que quelques-uns môme disaient que, s'ils ne pouvaient en venir à bout par le poignard, le poison ou ie pistolet, ils nous attaqueraient à force ouverte jusque dans notre demeure (à-Vevay). Ces avis, joints à la mort de M. Lisle, causèrent une ^i grande alarme à mes

compagnons, que j'eus de la peine à les amener à quelque

résolution fixe sur les moyens à prendre pour pourvoir à

notre sûreté. Chacun d'eux proposait une voie différente.

Pour moi, je ne voyais rien de plus raisonnable que de

travailler à fortifier Vintérét qu'on prenait à nous dans ce

lieu, où les magistrats et le peuple nous avaient toujours

marqué pTus de promptitude à nous rendre service que

nous n'en pouvions avoir à leur demander quelque grâce.

Dans celte vue, j'allai trouver M. Geotfray, alors châtelain

de la ville et lieutenant du bailli, et lui fis part des lettres

qu'on nous avait écrites.

» Il m'offrit de la meilleure grâce du monde de faire pour notre service tout ce qui dépendrait de lui. Pour prévenir donc le dessein qu'avaient nos ennemis de nous surprendre comme ils avaient surpris M. Lisle, ou de nous attaquer à force ouverte, s'il ne leur restait plus d'autre moyen, je lui proposai qu'on donnât ordre à tous les habitants de Vevay el des autres bourgs et villages de sa dépendance, de saisir et examiner toutes les personnes qui leur paraitraient suspectes; qu'au son de la grande cloche de Vevay, ou à l'ouïe d'un coup de canon, ou à la vue d'un feu que Ton allumerait sur une des tours de la ville, ils prissent les armes, occupassent les avenues et saisissent tous les étrangers ou inconnus pour les amener devant M. le bailli; et qu'enfin, s'il arrivait qu'on fît ces signaux de nuit, ils eussent à se rendre avec leurs armes à notre demeure, à Vevay, pour y recev&ir tels ordres qu'on jugerait convenables. Le châtelain approuva ce plan ( honnête châtelain ! ), et me demanda de préparer un ordre en conséquence, afin qu'il le pût envoyer à M. le bailli pour être signé de sa main. L'ordre dressé et envoyé au château de Chilien, M. le bailli en signa aur-le-champ quatre copies^ qui furent adressés à Vevay, Mor- II 16.

geSi La Tour et Bioney , aveo injonction de le publier par deux fois dans les marchés et devant les églises^ afin que personn$ fCen pAt prétendre cause d'ignorance {{) »

Certes, après le lâche assassinat de John Lisle, sir Edmond Ludlow et ses compagnons d'exil avaient bien le droit de prendre des précautions et d'intéresser Tautorité publique à leur défense. Mais comprenez-vous, en retour de rhospitalité que cette petite ville leur accorde avec tant de fermeté, d'indépendance et de courage (M. Guizot Fa remarqué justement), comprenez-vous tout ce pays mis en état de siège et condamné au régime de démocratie transcendante imaginé par sir Edmond Ludlow? L'égolsme de la personnalité anglaise et Tinsolence dans la peur pouvaient-ils être poussés plus loin, soit dans le fait lui-même tel que Thistorien le rapporte, soit dans la forme du récit étrangement naïf qu'il en a tracé ?

J'aborde un grief plus sérieux dans l'histoire du républicain Ludlow. J'ai parlé de capitulations de conscience. Sa vie en est pleine. Ici encore pourtant, je suis obligé de faire remarquer cette mesure habile que garde sir Edmond Ludlow môme dans ses faiblesses. Je l'ai montré intéressé plutôt que vénal, et cauteleux plutôt que timide. De même, dans l'action politique, il a une foi qui, en apparence, ne rompt pas sous l'effort de la fortune, mais qui, en réalité, sait se plier aux circonstances par toutes sortes de compositions prudemment conceilées. Sir Edmond Ludlow, s'il est permis de le dire, n'a d'entier que l'enveloppe ; il n'a de rigide et de résistant que le manteau qui couvre savertu. Le fond de son àme est livré à toutes lesincertitudes et à toutes les contradictions. Ce n'est passenle-

(1) Mémoires de Ludlow y 1. 111, p. 354 et suiv.

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ment la faute de ses principes ou celle de son parti ; c'est aussi la faute de son temps. M. Guizot a supérieurement caractérisé cette situation de TAngleterre démocratique au dix-septième siècle, et j'aime à m'appuyer sur une si belle page de son livre :

« .... Quand de telles crises éclatent, écrit M. Guizot, il se rencontre toujours des liommes qui non-seulement n'en prévoient pas mieux que le public les redoutables conséquences, mais qui sont faits de telle sorte que, lorsque ces conséquences se développeront, ils ne les verront pas ou les accepteront pour légitimes. Ces hommes, et je ne parle que de ceux qui sont sincères et désintéressés, sont appelés à offrir un singulier spectacle, à subir une étrange destinée. Ils ont proclamé plus hautement, j[>lus absolument que personne, les principes delà réforme; et en fait, nul ne méconnaîtra et ne violqra ces principes autant qu'eux. Ils se sont élancés plus ardemment que personne vers ce bien général, but que la réforme se propose; et dans leurs efforts pour l'atteindre, ils le perdront complètement de vue. Le pays s'est mis en mouvement sans prévoir ce qui serait; ils feront plus, ils avanceront sans jamais voir ce qui est. Leurs actions démentiront leurs principes, et les événements leurs espérances. N^hnporte; ils accepteront tout, crimes personnels, malheurs publics. Ils les appelleront des nécessités, et croiront fermement que le pays doit les accepter comme eux....»

Oui, telle est l'inévitable contradiction entre les actes et les principes de la part de ces hommes qui poursuivent, par tous les moyens et à tout prix, le triomphe de leur chimère. Oîi j'attends ces consciences inébranlables, c'est quand la fortune se retire, c'est quand le malheur, la défection, la persécution entrent dans le sein des partis, les

270 EDMOND LIDLOW.

décomposent et les dispersent ; c'est quand les plus braves ont succombé,

Cùmfracta virtus et minaces Turpe solum tetigêre mento

Oui, c'est àce moment-là que Thistoire attend les fortset les inflexibles, pour montrer si la fortune, je ne dis pas les convertit, mais les fait plier. Cette épreuve n'a pas manqué à la vertu de sir Edmond Ludlow. Comment Ta-t-il supportée?

Je fais d'abord une remarque générale sur le genre de capitulation qui caractérise la facilité politique dans la conduite de Ludlow. Ludlo^r réserve toujours son opinion ; c'est là sa force, je le sais bien. C'est pour son opinion qu'on l'exalte aux jours du succès; c'est pour elle que, jusqu'à la chute de son parti, on le ménage. Mais, mécontent ou non, s'il réserve toujours ses principes, Ludlow donne toujours ses services. Il déplore, en s'y livrant, toutes les vicissitudes de sa cause ; il s'y prête avec une sorte de complaisance indocile. Si je voulais récapituler ici toutes les occasions où les principes désir Edmond Ludlow reçoivent, de la violence ou du caprice de son parti, des atteintes auxquelles il s'associe en les blâmant, il faudrait remonter à l'épuration même du Long-Parlement; Siais sjjr ce point je n'ai qu'à citer ce qu'il en écrivait dans l'exil, plus de trente ans après, comme pour prouver que json inconséquence n'était pas le moins immuable de ses défauts: «Informé de ce qui se passait, dit-il, je résolus )) pour ma part de ne pas sanctionner la réadmission des » membres exclus, en siégeant avec des hommes qui n'«- » vaient aucun droit de prétendre place au Parlement, puis- » qu'ils en avaient été exclus par un nombre de membres

KDMO.ND LUDLOW. 277

» légalement élus, plus que compétent pour voter (l). » Est-ce après que ces débris du Parlement, ainsi mutilé, sont finalement expulsés par Cromwell, que sir Edmond Ludlow se ravise et se raffermit? Je lis à la venté dans ses Mémoires une très-curieuse conversation entre lui et le Protecteur, conversation admirablement commentée par M. Guizot, et'dans lequelle ces deux héros de la république d'Angleterre se jettent réciproquement à la tète le sang versé à flots sur les champs de bataille de la guerre civile ; et je confesse que sir Edmond Ludlow y parle un beau et ferme langage. Mais avant cette entrevue, calculez le temps que Ludlow est resté à Dublin, commandant des forces militaires, jusqu'à ce point que le colonel Molton, ayant demandé au colonel Henri Gromwell, fils du Protecteur, récemment arrivé dlrlande, en quel état il avait laissé lesaffaires de ce pays : «Fort bien, répondit ce dernier, si ce n'est n qu'il faut écarter quelques hommes fort attachés à^leur 9 pouvoir... p — « J'avais reçu, disaitEdmond Ludlow, ma commission militaire des mains du Parlement. » — Â la bonne heure ! Mais le Parlement^ où était-il ?

Et après la chute de Richard Gromwell, quelle est l'attitude de Ludlow? M. Guizot la résume en quelques lignes d'une rigoureuse vérité :

« Richard Gromwell tomba. Le Long-Parlement reparut et tomba. L'armée, après avoir relevé et renversé le Protecteur et le Long-Parlement, essaya de rester[seule debout et tomba. En dix-huit mois, tous les pouvoirs, tous les partis, tous les hommes, mis à l'épreuve, furent tous convaincus d'impuissance. Ludlow mena pendant ce temps une vie misérable, passant et repassant du Parlement à l'armée,

(I) Mémoire* de Ludlow, t. III, p. 137.

278 EDMOND LUDLOir.

de rarmée au Parlement, de Haslerigà Fleetwood, de Lambert à Monk, d'ÀDgleterre en Irlande ; un peu moins crédule, un peu moins insensé que ses compagnons de destinée, essayant, mais en vain, de rapprocher les tronçons mutilés du parti républicain, et perdant dans ces vaines tentatives tout crédit auprès de toutes les factions, et prèsque sa vieille renommée de fermeté et de fidélité, »

Oui, pendant cette période, fatale à sa vertu, jusqu'à la restauration de Charles II, sir Edmond Ludlow accepte tout et de toutes mains. Je ne lui en fais pas un crime. Dans cet immense naufrage de son parti, Ludlow se rattache convulsivement à tout ce qui peutsauver le parti, même sans l'honneur. Go que je lui reproche, dans cette poursuite de rinfluence, au milieu des ruines de sa cause, et à travers toutes les capitulations que la nécessité lui inflige, ce que je lui reproche, c'est qu'il cède en se donnant l'air do se dévouer. Il n'a pas plutôt pris un parti qu'il s'en confesse comme d'une faute, conciliant ainsi avec les intérêts de son ambition ou de sa passion les scrupules de sa conscience : a Je n'avais eu aucune part à toutes ces réso- » lutions, ouvrage d'une cabale particulière, écrit-ii quel- 9 que part; cependant je ne sais comment je me laissai per- » suader d'être présent quand on en fit la lecture au con- » seil des officiers pour avoir son approbation... » Telle est la formule habituelle de ses conversions, leur commentaire et leur excuse.

Et plus tard, quand les intentions du glorieux Monk ne sont plus douteuses, quand « l'insolence de sa conduite à l'égard du Parlement et de ses commissaires, » ainsi que récrit Ludlow, est l'objet des plus amères récriminations, que fait Ludlow ? U a une audience du général, qu'il emploie à expliquer et à justifier sa conduite personnelle. Je

conçois que Monk, qui ne plaisantait pas d'ordinaire, mais qui avait sa manière de se moquer des gens ; je conçois que, congédiant avec toute sorte de respect le républicain humilié, Monk lui ait dit : « Je veux vivre et mourir pour la république ! » Ludlov^ avait perdu le droit de faire à Monk cette réponse piquante que lui fit un jour un de ses anciens affidés, Henri Martyn, à qui le général parlait aussi de son dévouement à la république. « *- La république ! dit Martyn; vous êtes comme ce tailleur de campagne qui s'en allait, la main chargée d'instruments de jardinage, prendre mesured'un habit...— Quoi! avec cette pioche et ce râteau? — Oui, répond le tailleur; c'est comme cela qu'on fait aujourd'hui. *

Une dernière épreuve attendait l'héroïsme de Ludlow. Charles II venait de remonter sur le trône de ses pères. Une proclamation royale sommait tous les juges du feu roi de se rendre prisonniers dans un délai de quinze jours, sous peine de mort et de confiscation. Ludlow songea à se rendre, et il écrivit une pétition où se trouvent ces

mots: « Que puisque la Providence avait voulu que

» l'ancien gouvernement fût rétabli dans cette nation, il » croyait (lui Ludlow) qa'il était de son devoir, en qualité » de membre de la communauté, de déclarer qu'il était ré- » solu à se soumettre aux autorités actuelles, afin de pou- » voir jouir, ainsi que le reste des honnêtes gens d'Angle- » terre, du bénéfice de leur protection... (1) » La soumission était complète. Elle parut tardive, a Ludlow, dit M. Guizot, n'aspirait pas au martyre. » Il quitta l'Angleterre. La vie lui restait. On eût dit, depuis là perte de son influence et la ruine de son parti, qu'il n'avait plus d^autre souci que de la conserver.

(1) Mémoires âe LudloWy t. ill, p. 198.

S80 BDIEOND LUDLOW.

Un moment pourtant, et ici j'arrive^ à un des points les plus délicats de la vie de sir Edmond Ludlow, un moment il semble que cette âme, si profondément abattue, va se relever et se rouvrir à des pensées et à des espérances moins personnelles. La guerre éclate (1666) entre la France et la Grande-Bretagne; et il n'est que trop vrai que ces fanatiques immaculés qui s'étaient montrés tout prêts, quelques ans plus tôt^ à introniser le protectorat de Geoi^e Monk sur les ruines de la république, qui s'étaient livrés à sa merci, qui lui avaient dit par la voix du plus emporté de leurs orateurs, par la voix d'Arthur Haslerig : « Nous vous donnerons cent mille signatures (1) !» —-il n'est que trop vrai que la faction républicaine, fatiguée de Texil de ses chefs, <!c toujours remuante et frémissante, » malgré son petit nombre, s'était laissé entraîner dans des intelligences criminelles avec les ennemis de l'Angleterre. Sir Edmond Ludlow lui-même, malgré Taustérité de son patriotisme, n'avait pas résisté à ces amorces, jetées à son malheur età sou exil par l'adroite politique de Louis XIV. Sidney demandait cent mille écus pour commencer. Sir Edmond Ludlow, fidèleàsa prudence habituelle, et mettant les choses au pire, veut avant tout que les Etats de Hollande, alliés du roi de France, « promettent que, s'ils en viennent à traiter avec » les ennemis (les Anglais), ils auront soin des intérêts de )» tous ceux qui s'engagent avec eux, ou que du moins ils » les laisseront en aussi bonne posture qu'ils les avaient » trouvés avant cet engagemnet (2). » On voit que Ludlow ne voulait plus se compromettre qu'à bonnes enseignes. Il avait raison. Mais jusqu'à quel abaissement de pe.rsonna-

Cl) Monly par M. Guizof, p. 142.

(7) Mémoires de Ludlow, t. 111, p. 388.

BDKOND LUDLOW. 281

liié était donc descendue cette âme républicaine qui, dans on pareil accord, ne stipulait que sa sûreté individuelle? Et cet accord lui-même, quel était donc sa valeur morale entre le vieux républicain, fourvoyé dans une intrigue de cabinet, et ce roi puissant et absolu dont il avait dit, visitant un de ses palais : « Je passai plusieurs jours à

» Paris à voir tout ce qu'il y avait de curieux et de remar- » quable. Le Louvre me parut ressembler plutôt à une n garnison qu'à une cour, tant il était rempli de soldats et » de boue ! Je visitai aussi les écuries du roi, et, quoiqu'il » n'y eût pas un fort grand nombre de chevaux, je pris plia » de plaisir à les regarder que je n'en aurais eu à voir leur maU » ire, qui juge à propos de les mieux traiter que son misé' » rabhpeuple!,,, » On voit que l'austère Ludlow est de l'école de cette étourdie qui disait : « Plus j'ai connu les hommes, plus j'ai aimé les chiens. »

Je ne triomphe pas, dirai-je en finissant, contre l'honneur de sir Edmond Ludlow de ces faiblesses de sa vanité et de sa conscience; j'en triomphe contre son inflexibilité. Je montre tout ce qu'il y avait de petitesse réelle et d'infirmité irrémédiable sous cette grandeur d'emprunt. Je ne renverse pas la statue qu'une main illustre a dressée ; je mêle un peu d'argile au marbre éclatant dont elle est formée. Je triomphe aussi, je le dis sans détours, de ces misères de rame et de la destinée de Ludlow contre le parti politique qu'il ar représenté pendant sa vie, et que je n'ai trouvé nulle part plus intolérant, plus emporté, plus orgueilleux et moins sérieux que dans les Mémoires de ce puritain fanatique et sur ce sol de la vieille Angleterre, où il semble que la vigueur native des caractères et des esprits aurait dû lui inspirer une autre attitude. Est-ce la faute de TÀngleterre si le. républicanisme y a joué un si pitoyable rôle?

i82 EDMOND LUDLOW.

Est-ce la faute du républicanisme si des âmes anglaises, trempées dans le bronze, comme était celle de Tindépendant Ludlow^ n'ont su porter avec aisance et grandeur ni la bonne fortune ni k mau^^aise? Je ne sais; mais Ludlow lui-môme, quand il vit ( au temps de Monk ) le major - général Lambert ramené à coups de sabre dans la Tour de Londres, par une escouade commandée par des républicains, voici ce qu*il disait de cette triste fin de son parti : < Ainsi, c*était parmi les nôtres que se trou- » valent alors nos ennemis ! £t ce n'est pas le parti du roi » qui nous a vaincus, ce qui est pour nous le comble de 1» rhumiliation ! i>£t, quelques jours plus tard, quand il apprit que ses fermages étaient saisis en Irlande, et que quatre chevaux, « qu'il avait élevés lui-même, » et qui étaient alors ^dans son écurie, lui avaient été pris par le républicain Théophile Jones, voici ce qu'il ajoutait : « Ainsi ces » hommes, qui s'étaient d'abord engagés dans la môme » cause que nous, surpassaient nos ennemis en rage et en » cruauté à notre égard I... »

Ainsi finit le parti républicain en Angleterre, par la discorde des chefs, par la révolte des subordonnés, par la confiscation et par le pillage des fidèles du parti, pratiqués par le parti lui-même. Ludlow avait-il tort quand il s'écriait, dans un des rares accès de sa douleur, de son repentir et de sa franchise :« J'aimerais mieux servir le Grand-Turc (1)!»

0) Jtf/moir«,t.in,p. 104.

lie Poëme de 8alnt-Jfa«t (0.

(26 OCTOBftB 1851.)

Il y a plusieurs manières de comprendre la biographie révolutionnaire. La méthode que je préfère (on a pu le voir dans quelques-unes des études qui précèdent) consiste à aboi>der, sans parti pris de dénigrement, mais sans admiration préconçue, et simplement, comme des hommes ordinaires, surfaits par l'histoire, amplifiés par la peur, exagérés par la perspective , tous les' héros de Fépoque conventionnelle, en attribuant à la médiocrité trop réelle de leur esprit, plus encore, s'il est possible, qu'à la perversité de leur nature, les fautes, les erreurs et les crimes de leur conduite.

Mais entendons-nous. Il y a une chose que Thistoire, même la plus passionnée , n'a pas surfaite dans le portrait qu'elle a tracé des héros de l'époque révolutionnaire : ce sont leurs crimes. On est habitué à en rejeter tout l'odieux sur la Révolution elle-même, comme sur je ne sais quelle abstraction fatale. On se trompe. Les crimes étaient le fait

(1) Cette étude ne Ogurait pas dans la première édition.

di^s hommes. Non qu'ils fussent tous systématiquement méchants et sanguinaires. Us furent tous incurablement médiocres. C'est le sentiment de leur impuissance qui les poussait à l'exagération ; c'est leur vanité qui les précipitait dans la violence; c'est le dépit d'une infériorité qui, en présence de si grands événements, ne pouvait s'ignorer elle-même, qui les a jetés, comme certains Césars de la décadence romaine, dans toutes les extravagances de la passion, de l'orgueil et de la sottise. L'époque conventionnelle est surtout remarquable par ce qu'elle montre d'audacieuse et inintelligente initiative dans les dictateurs du moment, de platitude brutale dans les moyens, dans les théories et dans le langage. Cette mémorable époque est une période d'aplatissement singulier dans Thistoire de l'esprit français. Ceux qui la dominent n'ont pas besoia d'être supérieurs ; il leur suffit d'être terribles. C'est le fait de toutes les tyrannies nées de l'anarchie du peuple ou de l'armée. Tout homme que son génie naturel n'y soutient pas à une certaine hauteur, y cherche son appui dans le crime. Pour un Cromv^ell ou un Bonaparte, combien de Caracailal Pour un conquérant, combien de bourreaux! Pour un législateur, combien d'histrions (i)!

Encore aujourd'hui, c'est une certitude de ce genre que j'ai puisée dans la biographie de Saint-Just (2). C'est aussi dans cet esprit que je veux essayer de le juger. Ce fantôme

(1) c ..... Toute la puissance de ces grands hommes, dit M. Vitel, ne s'est-eUe pas bornée à faire monter sur l'éehafaud un certain nombre de leurs collègues, à rester vainqueurs pendant quelques semaines, à combler une certaine mesure de crimes, puis à monter à leur tour sur l'échafaud... > (Revue de$ Deux'Mondes du I» octobre ISbU p. 159.)

(2) Saini-Jusi, par M. FA. Fleury, 2 vol., 1851.

DK SAINT-JUST. 285

de génie, de puissance et de force, « ce personnage qui s'élève si haut, dit M. Edouard Fleury, que l'œil s'en étonne et peut à peine le suivre, d je sais que sa grandeur est faite, qu'on me passe le mot, du même limon que sa bassesse. Je sais que je trouverai dans les expédients qui Tout produite, daas-les excès qui ont marqué sa croissance, dans le rapitfe déclin ott^Ue a disparu^ sans laisser d'autres traces que dâ3 sophisme^ tachés de sang; je sais que je trouverai là l'infaillible preuve que cette grandeur officielle et théâtrale ne participait en rien de la supériorité de Tesprit ou du caractère. On dirait, à entendre M. Edouard Fleury, que Saint-Just a manqué, par les travers de sa jeunesse^ à la dignité de sa un, et qu'il nous a trompés parce qu'avant d'être- le proscripteur impitoyable que nous savons, iPa été un libertin sans vergogne , un poète sans pudeur, un esprit emporté dans toutes les voies faciles de Timitation, une âme vacillante et fragile avant d'être une volonté perverse. Pour moi, l'obstination apparente de cette volonté était précisément faite de toutes les contradictions, pétrie de toutes les faiblesses que le livre de M. Edouard Fleury nous révèle.

Saint-)ust, à vrai dire, et quoique cette opinion puisse sembler paradoxale au premier abord, Saint-Just, avec plus de tenue, plus de mise en scène, plus d'audace et une trempe d'ambition plus ferme, appartenait à la même école, je dirais presque à la môme race que Camille Desmoulins, qui fut son modèle, puis son ami, enfin son complice et sa victime. C'est, avec moins de style, moins d'érudilion, moins de verve primesautière et gauloise, la même vanité d'écrivain, la même ardeur fébrile de renommée, la même étourderie sophistique el aventupeuse, la même opposition banale à toute autorité établie, sacrée ou profane,

âB() LB POfeME

le môme égoîsme appliqué à la vie publique et tourné en fureur devant le moindre obstacle. Seulement, entre Camille Desmoulins et Saint-Just, voilà la différence : Camille Desmoulins ne fut jamais pris complètement au sérieux en politique. Saint-Just fit passer dans Tesprit du peuple (le plus spirituel de la terre, dit-on) cette grande considération qu'il se témoignait à lui-même. Combien d^hom mes politiques qui n*ont jamais eu d'autres titres à rimportance I

Quoi qu'il en soit^ Saint-Just, qui n'avait pas vingt-cinq ans quand son importance finit avec sa vie, Saint-Just n'est pour moi qu'un politique surfait par le malheur des temps, un lettré foui*voyé dans les grandes affaires, un rhétoricien qui joue au tribun, un de ces artistes de phrase, de langage et d'attitu(le, qui pouvaient dire, comme Néron sous le i)0ignard d'Epaphrodite : Qualis artifex pereo! Et je suis de l'avis du conventionnel Courtois qui, dans son rapport sur les pièces recueillies après la révolution de thermidor, attaquait Saint-Just dans l'oi^ueil de son érudition malencontreuse, se moquait de ses prétentions politiques, et renvoyait, sans plus de façon, le tyran à l'école. Il est vrai qu'il était mort..

Entre le moment où la révolution commence et celui où Saint-Just paraîtra tout à coup sur la scène politique, il s'écoulera trois ans. C'est pendant ces trois ans qu'il est surtout curieux de l'étudier. Le reste de sa courte vie n'est que trop connu.

Ce qui frappe dans ces premières années de Saint-Just, c'est le côté par où sa vie tient à l'imitation et au plagiat, le côté factice dans Tart, superficiel dans les opinions, licencieux dans les mœurs, théâtral dans la conduite. Il fait un poème. Ce poëmc est un pastiche ramassé dans les rognures des poésies erotiques et philosophiques de Voltaire, n écrit

un livre (4). Ce livre a un faux air de Jean^acques Rousseau. Il se retire un moment du monde ; sa retraite est une parodie d'Ermenonville. Saint-Just n'est qu'un écolier médiocre du xvni* siècle, qui prend étourdiment, sans choisir, les allures et les maximes des maîtres, incapable d'y mettre son attacheou son empreinte. Littérature, philosophie, politique, il prend du siècle toutes les banalités consacrées, toutes les ordures officielles, lie fangeuse de cette universelle ébullition d'où sortira le monde nouveau. Car, ne l'oublions pas, le monde nouveau est fondé, quoi qu'on fasse, sur les grands principes que la philosophie du dernier siècle, dégagée d'un impur alliage, a fait triompher : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté individuelle, égalité devant la loi, jugements publics, vote annuel, de l'impôt, séparation et responsabilité des pouvoirs. N'est-ce donc rien? Et en même temps que la société est fondée sur ces franchises, si elle est menacée et battue en brèche , c'est par l'exagération ou la parodie qui s'en fait dans les rangs des admirateurs et des continuateurs de Saint-Just. C'est le faux xvni* siècle qui réagit contre le vrai, la mauvaise philosophie contre la bonne. Tout se tient dans l'histoire de l'humanité, et les systèmes qui se croient lesplus nouveaux n'échappent pas eux-mêmes à cette loi d'hérédité et de tradition. Le socialisme d'aujourd'hui a ses ancêtres. L'anarchie a ses parchemins tout barbouillés d'encre par la main des sophistes de tous les temps. Le mauvais xviii* siècle s'est continué jusqu'à nos jours. La démagogie française est sa fille légitime, le socialisme est son héritier; —et, de son côté, Saint-Just est le précurseur de tous ces hommes qui s'agitent dans le vide et dans le faux, par impuissance

(1) Esprii de la Révolution et cGs la Constitution de France. Paria,

iSH LK POÈME

de trouver le vrai, et qui sont toujours prêts à troubler le monde pour l'organiser, à l'ensanglanter pour le convertir. Mais revenons à notre histoire.

Antoine- Louis-Léon -Florelle de Saint- Just était né le 25 août 1-769, à Decize, petite ville du Nivernais. Plus tard, et quand il avait à peine atteint sa sixième année^ son père était venu s*établir à Blérancourt, à quelques lieues de Noyon en Picardie, où il jouissait d'un revenu médiocre. La famille de Saint-Just était honorablement connue ; son père, un brave gentilhomme, chevalier de Saint-Louis; sa mère, une pieuse femme ; ses sœurs, d'honnêtes filles ; tout cet entourage, au milieu duquel s'écoula son enfance, lui faisant comme une atmosphère tranquille et sereine où ce génie d'ambition, de luxure et d'orgueil qui était en lui dut se trouver fort mal à l'aise. On aime à deviser sur Tenfance des hommes célèbres. M. Edouard Fleury a recueilli plusieurs traits de celle de Saint-Just qu'il donne, et moi après lui , sous toute réserve. Sa vie vraie nous suffit. Ainsi, placé au collège de Saint-Nicolas de Soissons, tenu par les Oratoriens, il aurait mérité, par exemple, des notes telles que celles-ci : a Sera un grand homme ou un grand

scélérat! » Ses professeurs l'avaient aussi surnommé

Foudre de guerre. Un jour il voulut mettre le feu à la maison ; on le surprit la torche à la main, et l'honnête François-Marcel Pruneau, le principal, eut grand peur. Voilà pour la partie héroïque et fabuleuse de son enfance. Ce qui est plus vrai, c'est qu'il avait la rage des petits vers, qu'il excellait dans l'amplification, qu'il était doué d'une mémoire prodigieuse (Barère raconte qu'il en tirait vanité et aussi grand profit pour ses improvisations, d'ailleurs trèsrares); enfin il était un écQlier ressemblant à beaucoup d'autres, rimeur adroit sans trop de verve, barbouilleur

fécond sans idées^ et bon rliétoricien sans orthographe. Du reste, tous les témoignages s'accordent à signaler, dans la boudeuse adolescence de Saint-Just, cette disposition à une sorte d'isolement théâtral, cette misanthropie visant à l'effet, cette recherche de la solitude, moitié sincère par sauvagerie, moitié prétentieuse par vanité, que l'exemple de Jean- Jacques Rousseau avait mise à la mode.

Jadis. Gaton, enfant, fut an boudeur sublime.

Saint-Just, jeune homme, parut un misanthrope affecté. Quand la politique le mît sur la scène, cette disposition reparut dans ce que M. Charles Nodier nomme si justement « sa vie ariificielie » ; elle se retrouva dans le tour de son éloquence, dans la manifestation de sa pensée révolutionnaire , dans toutes les habitudes de son esprit, tour à tour exclusif et emphatique, intolérant et précieux, violent et malniéré. Car Saint-Just conserva toujours, même dans le plus sanguinaire emploi de sa parole et de sa plume, ce défaut dominant de sa nature : l'affectation. C'était, aussi bien, celui de l'époque. Etrange contraste I pendant que les mœurs du pays tournaient à la barbarie, Tesprit français tournait à la parade, et la langue s'enjolivait, se faisait sentimentale, redevenait précieuse, pendant que ceux qui la parlaient si agréablement déchiraient le sein de la France. Tout le monde sait que Ton avait surnommé Barère « TAnacréon de la guillotine. » Camille Desmoulins en était tourii tour le Figaro ou le Triboulet. Saint-Just en fut bien souvent le Dorât. Une pièce attribuée à Louvet (4) et relative au fameux rapport fait à la Convention par Saint-Just, pour la mise en accusation des Girondins, relève fort vivement

(1) Datée deCaen, le 13 juillet 1793, de l'imprimerie de la Vérité, rue du Puiii-qui'Parle, citée par H. Ed. Fleury, 1. 1, p. 302.

i\)0 L£ POÈME

ce défaut singulier de son éloquence : « Il n'appartenait, » dit Fauteur, qu'à sa ci-devant seigneurie M. le chevalier 9 de Saint-Just de calomnier avec autant de gentillesse et de » tourner en calenibourgs aussi délicats les ordures du Père » Duchesne, les atrocités de Marat et les rapsodies de Ros bespierre... d Calomnies élégantes^ jolies scélératesses, c'est ainsi que Louvet qualifie le rapport de son implacable antagoniste.

Sorti du collège , Saint-Just continue cette vie mêlée de petits vers et de grandes prétentions, d'études superficielles et d'afTeclatJons puériles, de réclusion et d'ostentation, qui était Fentretien de son village. « Toujours il était sous cette charmille », disait récemment une vieille femme parlant de Saint-Just qu'elle avait connu, et montrant une allée de vieux arbres au bout d'un verger qui avait appartenu à sa famille ; « il s'y promenait seul en déclamant » tout haut.... Quand il en sortait pour reparaître à la mai- » son, il nous disait des choses terribles.,,, » S*il échappait à cette solitude, c'était tantôt pour faire une pointe à Paris, où nous le rencontrons un jour aux pieds de Théroine de Méricourl, tantôt pour courir les clubs de Ghauny, de Blérancourt et de Goucy-le-Chàteau. Une autre fois, nous le trouvons dans une réunion fort nombreuse des électeurs du département de l'Aisne; c'était le 15 avril 1790. Saint- Just avait été chargé de défendre contre la suprématie de la ville de Laon l0s prétentions de la ville de Soissons comme chef-lieu. L'autographe de son discours est dans les archives du déparlement, M. Edouard Pleury Ta vu, et c'est là qu'il a pu s'assurer que son héros était en effet passablement brouillé avec l'orthographe. Mais n'importe ; le style de

Saint-Just lui avait concilié son auditoire : « C'est

» sous vos yeux, disait l'orateur en s'adressant aux bour-

OE SÀINT-JUST. 291

» geois ébahis des deux cités rivales^ que j'aurai fait mes' » premières armes. C'est ici que mon âme s'est trempée à la ro liberté, et cette liberté dont vous jouissez est encore plus » jeune que moi.,.. Le vœu de mes commettants et la rigueur » de ma mission me forcent à prendre parti dans la querelle » qui nous divise. Forcé de n*en prendre qu^un^ ma conscience D est à un seul et mon cœur à tous les deux, eXc,yi Saint-Just eut un grand succès d'éloquence et perdit sa cause. Welches ! Ils applaudissaient Saint-Just. Ils ignoraient que toutes ces aménités de langage devaient être mises un jour à leur compte et se solder en proscriptions.. .. Nesciebant enim haud gratuitam in iantà superbid comitatem fore !

Nous retrouvons Saint-Just, un autre jour, jouant un petit intermède républicain et latin sous les fenêtres du château de Manicamp. Mais laissons-le cette fois parler lui-

pnême : « Les paysans démon canton, écrit-il à Ga-

» mille Desmoulins, étaient venus, alors de mon retour à r> Chauny, me chercher à Manicamp. Le comte de Lauraguais » fut fort étonné de cette cérémonie rusti-patriotique. Je les » conduisis tous chez lui pour le visiter. On nous dit qu'il » était aux champs, et moi cependant je fis comme Tar-

» quin J'avais une baguette aveclaquelle je coupai la tête

» à une fougère qui se trouva près de moi sous les fenêtres » du château, et, sans mot dire^ nous fîmes volte-face.» Sans mot dire est comme le quoi qu'on die de Trissotin. ce II dit » plus de choses qu'il n'est gros.»

De Tarquin à Scévola il n'y a que la main, eût dit Barère, qui cultivait, comme on sait, le calembourg. M. Fleury reproduit, à propos de Saint-Just et de Scévola, un récit dont la trace subsiste encore, dit-il^ dans les manuscrits de la Société des Jacobins. Si c'est un conte, il faut avouer du moins que cette manie du jeune rhétoricien de Saint-Ni-

29S LB poiou

colas de poser en Romain du bon temps y prêtait bien quel- ({ue vraisemblance. Quoi qu'il en soit, voici Thistoire : On venait de brûler en grande pompe, sur la place publique de Blérancourt, en présence de la garde nationale assemblée, une protestation des députés de la droite contre l'abolition des lois pénales en matière de religion (mai i790). Saint-Just profita de l'occasion pour prêter son serment civique. Mais ce n*est pas tout : suivant le récit jacobin. Tardent jeune homme aurait placé sa main ouverte sur le brasier où brûlaient les derniers vestiges du libelle contrerévolutionnaire, et, plus fort que la douleur, il aurait laissé la flamme dévorer sa chair, tout en jurant fidélité à la nation. Alors le maire de Blérancourt, prenant cet héroïsme au sérieux : a Jeune homme, aurait-il dit, j'ai connu votre » grand-père et votre bisaïeul. Vous êtes digne d'eux ! Pour- » suivez comme vous avez commencé^ et nous vous verrons à 9 TAssemblée nationale.. .« Telle est la chronique. Vraie ou fausse, et soit que cette stupide parade ait été réellement jouée en public ou qu'elle ait été inventée et applaudie aux Jacobins, le récit est du temps; il en reproduit, sans trop d'exagération, le mensonge et la folie.

Parmi tout cet héroïsme et en dépit de ces vertus, Saint- Just était jeune, et il débutait dans les joies du monde et dans Tamour par un de ces adultères scandaleux et tenaces qui restent attachés, comme le vautour de la fable^ à la vie d*un homme. Saint-Just, pour sa paft, dut regretter plus d'une fois ce premier amour, qui jette^ quoi qu'on fasse, un voile si sombre sur ce grand éclat épique de sa continence. Mais pour le moment rien ne prouve que l'étudiant de Saint-Nicolas, qui commençait à jouer assez supérieurement la haute comédie révolutionnaire, fit un étalage quelconque de sa chasteté, qu'il fût un deces tartufes d'austérité

DB sàuit-just. 293

Qui Curios simulant et hacehanalia vivurU^

â dit Juvénal. Saint-Just, au sortir du collège, jeune, ardent, spirituel et précieux comme il Tétait, remarquable par la beauté de ses traits et la distinction de ses manières, était protégé, il faut le dire, par les préjugés du monde contre les premiers désordres de sa vie. Il n'avait pas besoin de joindre le charlatanisme au libertinage. C'était bien assez de jouer au Brutus sans poser en Scipion. Il le fit si peu que sa mère fut obligée de le faire enfermer, dit-on, au couvent des Picpuft de Vailly, où il resta plusieurs mois; et c'est bien gratuitement que M. Edouard Fleury lui prodigue, soit à cause de sa liaison avec madame ***, soit même à propos de son poème erotique, des reproches d'hypocrisie si peu mérités. L'hypocrisie est un hommage, a-t-on dit, que le vice rend à la vertu. Saint-Just parait s'être alors affranchi de ce scrupule comme de beaucoup d'autres. Mais qu'importe, après tout? M. Edouard Fleury parait fort embarrassé des vices de son héros. Je serais, pour ma part , beaucoup plus embarrassé de ses vertus. A la vérité, notre point dejjvue est \fhSr différent. Je vais, quant à moi, de l'homme privé à l'homme politique, et j'y arrive sans mécompte, sur cette trace visible de ses imperfections et de ses travers. M.Edouard Fleury descend de la hauteur d'un caractère auquel il accorde la supériorité,]a profondeur, le génie (p. 122 et passim.)\ îl descend de cette hauteur à un faiseur de petits vers licencieux, à un comédien de patriotisme, à un coureur d'adultères ! Je conçois qu'il crie à la trahison.

Il 17.

(9 NOTEMBtE 1851.)

Nousavone suivirenfance de Saint-Just jusqu'à sa sortie du collège. Nous arrivons à sa jeunesse. Saint-Just, qui fut membre de la Convention à vingt -trais ans, dictateur â vingt-quatre, proscripteur jusqu'au jour où la proscription vint l'atleindre à son tour (et il n'avait pas vingt-cinq ans)(l)) SaiDl-Just fut-il jamais jeune? Il le fut un instant, le temps decomposerle poème d'Organt. Le poëme i'Organt est toute la poésie, toute l'imagination, tout le style, toute la jeunesse de Saint-Just.

Ce poëme avait une préface où se décelait déjà celte prétention au laconisme que Collot'd'Herbois caractérisait si plaisamment quand il appelait Saint-Just la boiu avco apophtàigmM. L'auteur, comme introduction à son poême.jetalt &ses lecteurs ce vers énigmatique :

l'A] vlDgt ms ; j'«i mal fait ; je pourra Ure mieui, Tai mal fait. — Etait-ce l'aveu d'un repentir moral ou d'une prétention littéraire ? Je ferai mieux. — Etait-ce une promesse d'amendement ou une menace d'impénitenceî Je ne sais , mais le 10 thermidor, lorsque dans cette salle d'audience du Comité de Salut public où Robespierre, la màcboire fracassée, la tête enveloppée de linges sanglants, est étendu sur une table, pâle et livide, l'œil terne et fixé afond;au moment, dis-jc, où dans cette salle on

Sainl-Jiisl, né le 3â août 1760, n'»T§îl donc pu TlDgt-sîi ou lepl ans qitaDil il mourut, le lo IheroiidOT an II, aiosi que ta

h plupart àt ece biogi'apheF,

DK SAINT-JUST. 295

amène Saint-Jusl, vaincu et condamné, les mains liées derrière le dos, attendant le supplice, et où, voyant sur la muraille le tableau sur lequel est écrite la Déclaration des Droits de THomme : « Cest pourtant moi, dit-il, qui ai fait celaL.,n ; à ce moment, je ne sais pourquoi, la préface du poëme à'Organi me revient à la mémoire. « Je ferai mieux!... j'ai fait celai... » 11 me semble que ce sont là comme les deux termes de cette jeunesse qui commence par une œuvre de corruption rafBnée et qui finit par une vanterie démagogique.

Quoi qu'il en soit, le poëme d'Or^fant est devenu une véritable curiosité littéraire ; mais je ne voudrais pas en faire l'origine et le point de départ de la Révolution française, ni même, dans la destinée particulière de Saint-Just, donner à ce produit de sa jeunesse licencieuse et désœuvrée une place et une importance exagérée. Je ne voudrais pas dire comme M. Edouard Fleury : « La restitution du poëme d'Organt à la grande histoire qui l'a complètement oublié, qui rignore même, devrait, à notre avis, faire réwlution ! » La divulgation à-Organt n'est pas destinée, je le crois, à produire une telle sensation, soit dans la littérature, soit dans l'histoire. Le poëme de Saint-Just est sans doute une lumière qui peut guider le biographe ; mais cette lumière éclaire sa vie, elle n'y révèle rien de nouveau. Elle ajoute un document à beaucoup Ze pièces plus concluantes. Si elle a une valeur, c'est qu'elle donne la véritable mesure de celte grandeur surfaite; c'est qu'elle nous montre le vide, la stérilité et la sécheresse de ces intelligences d'où sont sorties les utopies révolutionnaires, et, à leur suite, les écoles démagogiques de notre époque. Mais il n'était pas besoin du poëme d'Organt pour avoir cette opinion de Saint-Just; et la statue que rhistoire complaisante lui a

élevée et que la démagogie rehausse sans cesse, il n'était pas nécessaire de s'en approcher de si près et de la toucher do la main pour sentir qu'elle était creuse.

Le poème d'Organt a été l'objet d'une controverse bibliographique qui n'a plus aucun intérêt. Il n'est plus permis (!c douter que ce poème ne soit Tœuvre de Saint-Just, quoiqu'il n'en ait jamais réclamé l'honneur. Mais si son nom n'y est pas, si aucun éditeur n'osa même y mettre le sien (car l'édition de 1789^ au lieu du nom du libraire, porte seulement ces mots : Au VcUican)^ malgré tout, le Saint-Just que nous connaissons a signé le livre à toutes les pages. Non que le poème d'Organt soit original; Saint- Just a poursuivi Toriginalité toute sa vie et sous toutes les formes, comme écrivain, comme orateur, comme politique, comme réformateur, sans jamais l'atteindre. Mais le poème û'Organt^ la destinée de l'auteur une fois connue, a bien lous les camctères qui permettent de lui en rapporter la paternité. On y retrouve, parmi ces rognures de toute couleur, de toute origine et de tout échantillon qui le composent et que se disputent Gresset, Gilbert, Parny, J.-J. Eousseau, Mably, Voltaire surtout, on y retrouve je ne- sais ([uoi qui est Saint-Just : la satire froide et méchante , l'imperturbable mépris des hommes, la révolte satanique contre toute autorité, l'impudence dans le persiflage, quelque chose de dur, de glacé, de tranchant dans la raillerie qui fait songer au glaive dans la main du bourreau; enfin philosophie, politique, religion, histoire, critique contemporaine, toutes les idées de Saint-Just sont là, en germe, les unes jaillissant sans effort en flots de poésie lubrique, les autres gravées, à la sueur du front, dans des vers burlesquement sentencieux et « académiquement révolutionnaires. » Car il s'en faut, dans tout ce qui est particulière-

ment Texpression de i*homine, que le poème d'Organt^M pitoyable comme invention, soit une œuvre tout à fait insignifiante. L'homme s'y reproduit avec un certain ensemble dans quelques pages qui méritent d'être consultées, et dont la comparaison, soit avec la vie, soit avec les œu* vres et les discours de Fauteur, peut prêter matière à plus d'un rapprochement curieux.

Le poème d^Organt ne peut donc être contesité à Saint- Just. Si ce n'est son nom, c'est son image. Mais quand ce poème parut, personne ne l'attribua à son auteur par une bonne raison : personne ne connaissait Saint-Just : il était môme si peu connu au moment où il avait été nommé député à la Convention nationale, que lorsqu'il parut pour la première fois à la tribune des Jacobins, « le journal qui » rendait compte des séances de la Société, en remarquant » que son discours annonçait du talent, le nommait Sin- » jett(l).» Pour mettre en lumière, trois ans auparavant, un nom qui, môme après une élection si publique, était encore si obscur, il aurait fallu que le poème d'Organt réussît. Pourquoi ne réussit-il pas ? C'était bien ce moment pourtant dont parle M. Sainte-Beuve, ce moment où Rivaroi (qui n'avait qu'une dizaine d'années de plus que Saint- Just) débute dans la littérature ; où tous les grands écrivains qui ont illustré le siècle sont déjà morts ou vont disparaître ; où c'est le tour des médiocres et* des petits; où, comme au soir d'une chaude journée ^ une foule dUnsectes bour^ donnent dans Vair et harcèlent de leur bruit les honnêtes indif» férents (2). Mais ce moment aussi était celui où le siècle,

(1) Hùlotre de la Conveniijn nationale, par M. de Barante, t. II, * p. 99.

(2) H. Sainte-Beuve, article Rivarol (dans le ConsUtutùmnel du 27 octobre 1851).

298 LB l>OfeHE

tourné à la fausse littérature, celle de Timitation, commençait à tourner plus encore à la fausse politique, celle des livres, des systèmes et des sophistes. C'était le temps où des pamphlets avaient plus de chance de réussir, dans le menu des lecteurs, que des poèmes de chevalerie, le temps où la malignité publique, acharnée à la diffamation du roi, de la reine, du clergé, de la noblesse, trouvait plus son compte à être traduite en prose courante qu'à élre empêtrée de métaphores poétiques; où une vigoureuse mercuriale convenait mieux à Tintempérance des esprits qu'un artificieux pastiche. Aussi Grimm, parlant du poème de Saint-Just, en fait l'objet d'une critiqué purement littéraire. Les critiques ne s'en souciaient pas, les politiques ne l'avaient pas remarqué, jusqu'à ce point que Barère qui en parle dans ses Mémoires^ composés quelque trente ans plus tard, en avait conservé un souvenir si incomplet qu'il invente toute une histoire, et la moins probable, à propos de ce poème. 11 dit que Saint-Just fut recherché pour Organt^ et qu'il n'échappa à la Bastille que grâce au 14 juillet. Camille Desmoulins est bien plus dans le vrai quand il remarque ironiquement que le Petit Almanach des grands hommes, publié par Rivarol, ne fait pas môme mention du poème de Saint- Just, remarque qui blessa au vif la vanité du poète-démagogue, et que Camille Desmoulins paya de sa vie. Néron ou Saint-Just, il ne faut jamais plaisanter avec les poètes ' qui, parmi leurs claqueurs, comptent le bourreau... Disons pourtant qu'une réapparition de VOrgant eut lieu en 1792. C'était la même édition avec un nouveau titre (1). L'auteur y eut-il quelque part, ou bien le libraire, qui n'avait pas fait ses frais en 1789, voulut-il exploiter, trois ans plus tard,

(1) Met Passê'Tempg^ ou le nouvel Or gant, po6me lubrique en vingt chant», par un député à la ConvenUon naliosale.

la nouvelle position de son client improductil? Je Tignorc. Mais tout porte à penser que Saint-Just s'accommoda do cette résurrection de son œuvre qui, aussi bien, n'en fut pas plus recherchée alors, s'il faut en croire sa rareté bibliographique d'aujourd'hui.

Où fut composé le poëme d'Organt? C'est là une question qui n'aurait pas une grande impoilance , si M. Edouard Fleury; toujours si bien informé, n'en rapportait l'origine à l'époque où le jeune échappé du collège de Saint-Nicolas de Soissons fut enfermé, pour insoumission et libertinage, dans le couvent des Picpus de Yailly. a II » vient de mourir à Laon, dit-il, un vieillard, fils d'un i> ardent révolutionnaire, et très-avancé lui-même, qui se » vantait d'avoir connu Saint-Just, de posséder une notable « portion de son manuscrit d' Or^fan*, et qui affirmait que ce • » poëme avait été en partie écrit à Vailly pendant les longs » loisirs de sa détention au couvent des Picpus en 1789... » Composé au couvent, le poëme û'Organt se ressentirait donc de cette double influence de la réclusion forcée sur un esprit indocile et de la solitude sur une âme qui avait besoin de se recueillir pour se connaître et se montrer. Or ce double caractère se retrouve sans cesse dans le livre de Saint-Just; on y sent l'irritation et, à quelques égards, mais en mauvaise part, la réflexion ; le dépit s'y môle à la froide ironie. Saint-Just s'y dévoile et s'y étale avec cette sorte d'ostentation encyclopédique qui est la manie du siècle, avec cette amertume dénigrante et cette âcreté incisive qui est le défaut de l'homme.

Quoi qu'il en soit de ce commentaire, le sujet même du poëme d'Organi est plus difficile à analyser que l'inspiration, quelle qu'elle puisse être, d'où l'œuvre est sortie. Je n'imiterai pas M. Edouard Fleury qui essaie de raconter

VOrgant. Pour le lecteur, c'est ie moyen de n'y rien comprendre. Un moyen plus sûr encore de ne rien comprendre au poème de Saint-Just, c'est de le lire. Non, jamais le désordre des idées, Tincohér^ence des situations, Tinconséquence des caractères, l'invraisemblance tour à tour burlesque et sacrilège des aventures^ le mélange des temps et des styles, jamais le mépris du lecteur n'avait été poussé plus loin; et il n'y a rien, d'un autre côté^ qui dépasse l'impudence de l'inventeur, si ce n'est sa stérilité. Le fil du récit cent fois renoué et cent fois rompu flotte sur un canevas tout encombré d'épisodes sans liaison , d'anecdotes sans choix, de divagations sans issue. La scène est placée tantôt sur les bords du Rhin où Charlemagne prépare sa campagne contre les Saxons, et où Witikind organise sa résistance ; tantôt aux portes de Paris bloqué par l'armée des infidèles; une autre fois, en Sicile, où nous sommes médiocrement surpris, dans cette confusion de tous les âges, sortant du temple d'Irminsul, de retrouver le vieux Vulcain. De la terre où les héros de Saint-Just enfoncent toutes les portes, pillent toutes les caves et violent tous les couvents, nous montons dans le ciel où Dieu, suivant la spirituelle remarque de M. Edouard Fleury, Dieu boudeur et vengeur, implacable et impitoyable, « ressemble un peu trop à un membre du Comité de Salut public. 9 Dans ce ciel de V Or gant ^ les démons se battent avec les anges, les saints se font berner, les hommes voyagent à califourchon sur des ânes ailés, des chimères et des hippogriffes. La moitié du poërae se passe entre ciel et terre, dans cette région vaporeuse et indécise qui n'est ni la réalité ni la fable, ni l'histoire ni Tinvention, ni la veillée ni le rêve, et que Voltaire avait si malencontreusement mise à la mode. Charlemagne chevauche dans Pair monté sur

saint Deuis. Orgdûi voyage sur le dos d'un docteur de Sorbonne. L'armée française fait un pèlerinage dans la lune. Et ainsi du reste.....

Mais quel est le héros du poëme? Est-ce Charlemagne? est-ce Witikind? l'archevêque Turpin, la blonde Nicette ou la brune Adelinde? Est-ce Organt lui-même, Pépin ou Nemours? N'est-ce pas plutôt cet àne, oublié par BufFon, cet une sensuel et vantard, fainéant et vagabond, qui se mêle à toutes les vicissitudes du poème, qui en est le héros ou l'agent, le dieu ou le domestique, tour à tour tendre et précieux, insolent et complaisant, qui sert de monture aux chevaliers et de galant aux b^ljes, et qui semble résumer, en dépit de ses longues oreilles, ce que l'humanité, telle que le chantre d' Organt la conçoit, a de corruption dans rame, de sottises dans l'esprit, d'effronterie sur les lèvres et de bassesse dans le cœur?

J'ai nommé Organt. Une note de l'éditeur, placée à la fin du second volume, et qui est en effet la clef^ donnée par l'auteur lui-même, des allégories qui fourmillent dans son poème, présente Organt comme un bâtard de l'archevêque de Sens, « qui mourut en Prusse à vingt-deux ans, dit-il, et dont il a pris le nom pour son sujet. » Cet archevêque do Sens, qui m'a tout l'air d'être M. de Brienne, ministre de Louis XVI et cardinal, figure dans le récit de Saint-Just, sous le nom de Tarchevêque Turpin. Il commet un pécliè au moment où le poème commence, et ce péché pèse sur la France, son armée, sa cour et son roi, qui n'en seront relevés que par la contrition du coupable :

\ . . . BlaUieur au peuple franc, Tant que Turpin péchera loin du camp !

Mais le saint homme a disparu. Or^ant^ le lils de ce fatal

Il iS

302 LB POÈHB

péché, est chargé de retrouver son père, et il court lo monde, c'est-à-dire la terre et le ciel, Tenfer et le paradis, les hôtelleries et les couvents, à sa poursuite. Cette recherche, les batailles sur le Rhin et les ascensions aércHiaotiques composent à peu près tout le fond romanesque de ce poème, dont la partie allégorique et politique mérite seule d'être connue.

rexcepte pourtant, dans cette autre partie de pure invention , quelques morceaux de style assez curieusement étudié. L'épisode de Bfarguerite d'Evreux ne manque pas de grâce. Nicette est agréable. Il y a de jolis vers sur une dame Olympe... La Voie lactée est un chef-d'œuvre de finesse. M. Edouard Fleury a cité, et il a eu raison, toute l'Introduction du IIP chant, dans le goût de ces vers de Voltaire si connus : Si fêtais roi, je vaudrais êtrt jusu, etc., etc. Saint-Just imagine aussi qu'il est roi, et il bâtit son ch&teau en Espagne :

Ponr un moment. Je «uis roi de la terre ; Tremble, méchant, ton bonhettr va finir 1 Humbles vertus, approchez de mon trdne ; Le front levé, marchez auprès de moi.

Faible orphelin, partage ma couronne...

Mais à ce mot, mon erreur m'abandonne ; L'orplieUn pleure... ah ! Je ne suis pas roi 1

Ce dernier vers est charmant, et le reste du morceau se soutient sur ce ton-là. Mais le futur dictateur s'y retrouve. Voltaire, qui a inspiré cette tirade philanthropique, ne veut faire trembler personne, et ce n'est pas lui qui dirait :

Du riche allier qui foule l'indigent Ma mam pesante affaisserait l'audace.

Terrasserai le coupable insolent...

Malgré tout, Facceni est bon et naturel. Pourquoi la

vetne est-elle si vite épuisée? Saiat-Just avait le goût du style, et c'était peut-être sa vocation d'écrire de jolis vers. Charles Nodier le croit. Dans un temps plus tranquille, « la mort, dit-il, l'aurait surpris dans un boudoir (1).» C'est bieB possible. Saint-Just aurait eu toutefois quelque amendement à subir pour y faire admettre, par les gens de bonne compagnie el Ifer les femmes surtout, certains détails de sa poésie. Très peu de poètes erotiques, ayant commencé sitôt, ontpDussé si loin le cynisme. Saint-Just était jeune, et il s'abaiftonnait volontiers à ce hideux éréthisme de la

phrase et de la pensée ; mais c'est sa jeunesse même qui aurait dû, en pareille matière, le préserver de l'effronterie..

Après avoir essayé de donner une idée générale de l'œuvre de Saint-Just, j'y voudrais caractériser en peu de mots ce qui s*y rapporte à la satire personnelle ou politique, et enftn.ce-qai est plus particulièrement l'expression ou l'indice des idées et des sentiments de Tauteur. De ces deux recherches Tune est simple ; car Saint-Just ne dissimule guère, et ce qu'il y a de plus clair dans son livre, c'est lui-même. L'autre est difficile ; car, en dépit de cette clef que Tièuteuf nous donne, beaucoup de pones restent fermées^ Tallégorie ne sort guère de son nuage, et l'allusion, excepté sur quelques points culminants, se retranche presque partout dans une obscurité inextricable. Quand on l'a dégagée de ce fatras, elle échappe encore, par l'indécision de sa forme et les tromperies de son langage, à tout rap-^ prochement sérieux et concluant.

Ainsi, par exemple, comment reconnaître le roiLouisXVI, même déôgu];:é par d'indignes calomnies, dans ce portrait * de TempereiK Gharlemagne? J'y reconnais seulement, à la

ri) Puéhmmams servant dlntroduction aux Fragments sur les tiis' tUutiims républicaines, de Saint -Just, p.' 7.

504 LE rOÈME

virulence du trait, la haino violente et précoce du jeune Saint-Just pour la royauté.

Ce roi si bon, si plein de courtoisie

Et si loyal, avant que la Folie ^

A son grelot l'univers eût soumis,

Devint brutal et fou de sens rassis.

11 a perdu son antique prudence.

— « Je ne veux plus que boire et que chanter» » —

Sll avait su chanter, boire et régner.

Ce n'eût élé le pis de sa démence.

Mais il s'endort et n'en est pas meilleur.

Du Mang du peuple il enivre son cœur.

Si dans sa plate et sotte fantaisie,

11 avait eu quelque aimable folie !

Mais le vilain ne se repaissait pas

De la fadeur des vices délicats.

Il aima mieux être un Sardanapale

Et s'engourdir dans sa volupté taie,

La soif de l'or le ff osier lui sécha ;

Pour en avoir, le peuple il écorcha.

Il eut de l'or, mais perdit en échange

Gloire et repos ; le ciel ainsi se venge.

Le pauvre sire avait une moitié

Que Ton nommait madame Cunégonde.

Madame Cunégonde, c'est la reine Marie-Antoinetle.

Reine, autrefois les délices du monde, Elle devint sans remords, sans pitié.

Immola tout à sa rage lubrique.

Vit les forfaits avec un ceil stoîque, Charles du moins, tranquille, regardait Les maux présents ; la furie en riait (l)..*

Nous retrouvons plus loin, au chant XVI', un autre portrait du roi et de la reine, oti la véhémence du trait s'est

(1) Chant 1V«, p. 60-61.

accrue, sans que la ressemblance y ail gagné. Ici encore il n'y a de vrai que la passion du satirique. Pour nous, qui n'avons pas vu, qui n'étions pas là, nous le disons hardiment : tout cela est faux. Mais d'où venait donc pour un contemporain, dans un si jeune cœur, sous Timpression immédiate du règne, à quelques lieues de Versailles, d'où venait cette rage insensée qui s'attaquait dans Louis XVI à Thonnêteté et à la conscience, dans Marie-Antoinelte àla dignité, au courage et à la grandeur ? D*où soufflait ce vent d'outrage et de mensonge qui desséchait les âmes et qui pouvait inspirer à un écolier, à peine échappé à la férule des Oratoriens, des blasphèmes tels que ceux-ci :

Par des tyrans la France est gouTernée :

L'Etat faiblit et les lois sans vigueur Respectent l'or du coupable en faveur.

Dans ses écarts, la reine forcenée Foule, mon fils, d'un pied indifférent Et la nature et tout le pe\iple franc.

Son ayarice, et cruelle et prodigue.

Pour amasser, partout cabale, intrigue, Dissipe ensuite, et, sans s'embarrasser, Crache le sang qu'elle jjtent de sucer ; Cruel vautour dont la faim irritée Du peuple entier fait un vrai Prométhée \ Le malheureux pousse, sous ces débris.

De vains soupirs, étouffés par ses ris ; Et les sueurs et les pleurs des provinces Moussent dans Vor a la table des princes !

La loi recule, et le crime insultant Broie en triomphe un pavé gémissant.

D'un bras débile et flétri de misère Le laboureur déchire en vain la terre...

Le soir il rentre, et l'affreux désespoir Est descendu dans son triste manoir.

Il voit venir sa femme désolée :

r>0(» LE rOÈME

— Notre cabane est, dit-elle, ptllëe.

— Et qui ra fait ? dit Tépoux plein d'effroi.

— Et qai l'a fait ? Qui l'a youIu ? Le roi !

Le roi, mon fils !

Ne l'oublions pas, le jeune homme qui a écrit ces vers est le même qui disait, dans son premier discours devant la Convention nationale, pendant le procès de Louis XVI:... « On s'étonnera qu'au dix-huitième siècle on ait été moins avancé que du temps de César. Le tyran fut immolé en plein Sénat, sans autres formalités que vingt-deux coups de poignard.,, » C'est le même qui disait aussi, après Texécution de la reine : a Votre comité a pensé que la meilleure représaille envers rAutriche était de mettre ïécJmfaud et Vinfamie dans sa famille. » En 1789, Téchafaud n'était pas prêt pour Marie-Antoinette. On s'essayait à la diffamation. Citons encore cette allégorie de Saint-Just :

Ainsi planait le monarque des Gaules.

Le benoît sire en croupe rapportait Une Sottise à ses regards aimable ; Mais en effet furie épouvantable.

Un fiel amer de ses lèvres coulait.

Son œil, rempli ttune candeur farouche.

De l'empereur la faiblesse irritait.

En rougissant, elle trame un focfait.

Devers le cœur on lui voit une bouche A triple dents ; elle mâche un lingot^ Bouche livide et que baise Chariot.

Telle est la satire sous la plume de ce jeune homme qui vient d'étudier, au collège de Saint Nicolas, Homère, Virgile et Platon; telle est l'épigramme dans la main de cet enfant des Muses ! Telle est aussi Tallusion dans le poëme d'Ornant; et n'est-il pas vrai qu'il faut un effort d'esprit et une certaine audace de commentaire pour mettre un nom

au bas de ces portraits? L'auteur, à la vérité» nous dit quo son œuvre se compose d'une analogie générale avec les mceurs du temps. Cela nous suffit. Après le portrait du roi, nous avons celui de son frère :

Pépin, fràre da roi de France,

Tombe numrani à raapeet éPune hueem

Puis le portrait des courtisans et des aumôniers, le tableau de la cour et de la ville, le Palais Royal et FÂcadémie, le clergé et le parlement^ TEglise et la comédie...

Figurez^TOUs les Quarante assembléd* Au milieu d'eux paraissait la Scienee, Cent fois plos sotte encor que Tlgnorance...

Monsieur le juge, après très-longue pause, L'oreUle haute et le nés renfrognant, Dans le silence et le recueillement, Gomme U aptait à cette grave cause, Après avoir pesé très-mûrement La Térité, prononça posément.

Si iouiefiM cùndamna VifmocmU.%.

La Helpomène, en âne travestie.

Braille en vers froids sa morale bouffie, Et grimaçant pour amuser les sots, En yieuz rhéteurs habille ses héros.

Antoine Organt, simple comme un Gaulois, Dit, en voyant ces Grecs Groenlandois :

C'est donc ainsi qu'on parlait autrefois !

Il voit Thalle en cotillon mesquin.

Pour des sabots laissant le brodequin.

Froidement gaie et grotesquement tendre, Dédaigner l'art et le sel de Ménandro.

5€8 LE POkME

Organt vit là Mole (1) dont le talent Est d'éeorcher Molière impunément ; Et I>e88e88art, le Sancho de Técole, Qui croit It)lympe assis sur son épaule.

Et Dorival, dont le palais branlant

Mâche les vers de sa dernière dent.

Fleury enfin, sot avec dignité, Thersite en seène, Achille au comité

On ^eut juger, par les vers qui précèdent, de la manière et du ton de la satire dans le poème de Salnt-Just, quand il prend son sujet dans un milieu plus tranquille et plus accessible de la vie ordinaire, et quand il est bien inspiré. On voit que le sel n'y manque pas. Mais Tépigramme (j'ai supprimé sur les actrices de la Comédie Française quelques vers indignes) tourne sans cesse, et, quoi qu'il fasse, à la méchanceté et à l'indécence. D'un autre côté, n'est-il pas curieux aussi de trouver, dans un pamphlet rimé de Saint- Just, le futur conventionnel , une première lueur de cette tentative innocente de révolution littéraire qui s'appellera plus tard le romantisme et qui n'aura qu'un jour ? La révolution politique, hélas ! durera plus longtemps.

Cette peinture, par voie d'analogie générale, des mœurs de l'époque, Saint-Just l'achève à coups de pinceau, et encore plus souvent à coups de brosse, partout où l'occasion s*en présente. Ne cherchez là, du resle, ni plan, ni liaison, ni choix, ni cohérence. Le poème de Saint-Just est fait à l'image de la société telle qu'il la figure : c'est le chaos. C'est ainsi qu'il passe des coulisses dans les ruelles, d'une anecdote* sur mademoiselle de P., enlevée par un page, à

(I) J'ai rétabli les noms dont le poëte ne donne que les initiales.

une aTenture de madame Dubarry (Adelinde) séquestrée dans un château du duc d'Aiguillon ; c'est ainsi qu'il mêle à un siège de Paris par les Alains, au vm^ siècle, le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, des aventures de moines à des prouesses de chevaliers , l'abbé Maury à Tabbé de Beauvais compromis l'un et l'autre dans des incidents plus ou moins burlesques, le tout dans un brouillard allégorique' qui déconcerte les plus intrépides et aveugle les plus clairvoyants. Marnîontel définit l'allégorie « une métaphore continuée. » On pourrait définir le poëme d'Organt une mauvaise plaisanterie infiniment trop prolongée.

J'arrive à la dernière partie de ma tâche, la plus facile, celle qui consiste à relever dans ce miroir fantasmagorique, où Saint-Just a fait paraître tant de faux visages, quelques traits, ceux-là sincères, de sa physionomie véritable; non pour m'en prévaloir comme d'une découverte, mais pour les rendre et les rattacher à l'histoire; car il ne s'agit pas ici d'une révélation , mais , comme le dit très-bien M. Edouard Fleury, d'une restitution historique. Je ne diffère avec lui que sur son importance. Et aussi bien, Saint-Just prête beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu peutêtre à une étude de ce genre. Sa jeunesse et surtout son orgueil sont prodigues de confidences. Singulière manie delà jeunesse de se peindi*e en laid par forfanterie! étrange franchise de l'orgueil qui s'adore, même dans ses travers!

Saint-J^ist, que M. Edouard Fleury appelle « un scélérat grandiose », n'était peut-être qu'un vaniteux impitoyable. Genus irritabileî Sait-on bien, quand on se moque de cette irritabilité immémoriale des poètes, des écrivains et des orateurs, ce qu'il y a quelquefois de sérieux et de redoutable dans la vanité? Marat, vanité de savant incompris! Collot-d'Herbois, vanité d'acteur sifilé! Robespierre, va- Il 48.

nité d'avocat sans cause! Barère, vanité de commis sans emploi! Fouquier-Tinville, vanité de robin sansépices! Et omnia vanitas !

M. Edouard Fleury croit que, dans le personnage de son Organtf c'est lui-môme que Saint-Just a vottl^i peindre^ C'est bien possible. Otez le cadre, supprimez cette bordure chevaleresque et gothique, il reste quelque chose qui ressemble, par instants, à ce qu'on se figure volontiers de ce jeune rêveur irréligieux, hautain, intolérant et sensuel. £p effet, Organt s'appelle Antoine comme Saint-Just. Il a vingt ans comme lui. Il est gentilhomme. Il a le front haut et l'air avantageux :

Le saDg Turpin dans ses veines boaillait ; Les yeux brillants de sa mère U avait; Mais c'était tout, car sa figure haute N'annonçait pas le fils d'une dévote.....

Le fils d'une dévoie? Etait-ce un indigne reproche à la piété de sa mère ? Était-ce un souvenir de sa pénitence de Vailly? J'aime à en douter. 11 n'est pas nécessaire de croire que Saint-Just fût un mauvais fils. Son ressentiment contre les Pères de Vailly éclate mieux dans les vers qui suivent :

Organt, flétri de douleur et de rage,

D'un coup de poing soulageant son grand cœur,

Fit reculer monsieur l'inquisiteur

On crut alors le couvent au pillage.

Ailleurs, Organt se fait dire la bonne aventure par son ange gardien. Et Saint-Just est là tout à fait dans son rôle. Il se glorifie et il prophétise.

C'est un enfaut que Je voudrais sauver ; Et puis, tacheii^ue le sort de la France Est dans ses maîns^ et que c'est à lui seul

Qu'il est permis de tourner cette clunee.

Ainsi, Yolez près de votre filleul ; Formez son cœur, adoucissez sa bile ; à Apprivoisez son humeur indocile

Je pourrais poursuivre ce rapprochemeot et donner à la supposition de M. Edouard Fieury plus de développement qu'elle n'en comporte peut-être; mais c'est assez. Que Saint-Just se soit représenté sous la figure de son héros, que ces traits épars dans son poème :

— Antoine Organt /«rai/ comme un damné:.,,

— Antoine Organt sanait son catéekUme

— Organt disait : Que le révérend père Chante à loisir là-bas son bréviaire.

Pour noui buvom/ •

— Amis, ditril, on combat près d'ici ; Heureux qui meurt/ Allons mourir aussi».,,,

que tous ces traits, dis-je, se rapportent plus ou moins à la physionomie extérieure du jeune écolier de Saint-Nicolas, nous retrouverons bien mieux sa phydonomie morale dans la revue rapide que nous allons faire, son poêOM à la main, de ses sentiments et de ses idées.

Saint-Just a étudié ; il sait Fhistoire. César est un brigand, Alexandre un bandit... Passe encore.

luvénal, avant lui, l'avait dit en laUn.

Mais les rois de France? Saint-Just va nous les faire coO" naître. Charlemagne assiste, dans le palais du Destin^ à une métamorphose burlesque de tous les rois qui doiveai lui succéder sur le trône des Gaules. L'urne qui contenait leurs destinées vole en éclats sous un coup de sa lourde épée. Tout se mêle, tout change, Thistoire devient une affreuse cohue...

Et cette paurre affaire

Est la raison de mille quiproquos Qua Fon a tus depuis lors sur Ia4erre.

Le saint Louis, pèlerin conquérant.

Etait curé d'une parotue avant ; Philippe III, un Bourgeois gentilhomme. . .

Valois, guerrier ou ministre, non roi :

Le bon roi Jean, soldat d infanterie; Charles huitième, im beau berger galant ; Louis onzième, avocat ou sergent. . .

Henri régnait moins malheureusement, Son fils n'était qu'un baron de campagne,

Louis le Grand était peintre en pastel, . .

Voilà une leçon d'hisloire 1 Comme professeur de cosmologie, Saint-Just n'est pas moins profond. Il paraphrase, dans une laborieuse parodie de la création du monde, ces magnifiques vers de M. de Lamartine :

Va, dit-il, Je te livre à ta propre misère !

Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère. Tu n'es rien devant moi 1...

L'homme, en effet, pour Çainl-Just, qui essaiera de fonder un jour la tyrannie terroriste sur la menteuse déclaralion de ses droits, rhomme, quel est -il? Erreur, sottise, ambition, orgueil, malignité, au-dessous de la critique pendant sa vie , au-dessous du mépris après sa mort. Lisez toute cette tirade atrabilaire dans l'introduction du XVP chant. A la vérité, tous les moralistes ont dit cela ; Boileâu d'abord :

Le plus sot animal, à mon avis, c'est l'homme... Puis Bossuet : « Celte chose qui n'a plus de nom dans aii^

DK SAINT- JUST. 31 O

cune langue.,. » Mais quelle différence entre le ton du moraliste et celui du pamphlétaire, entre l'humilité du chrétien et le dépit du misanthrope! L'homme, dit Saint-Just,

Il n'est au plus que la première Me De ce séjour dont il se dit le roi.

Mais qui donc veut le faire roi? qui proclame sa souveraineté? qui lui souffle l'orgueil de Tinfaillibilité politique? qui Texalte pour l'asservir? Pourquoi tant de mépris réel au fond de tant d'idol&trie apparente? Àh! Saint-Just, à vingt ans et sans expérience, du monde, est déjà le type do tous les démagogues. Et la patrie ?

Dame Folie, en ce bel équipage,

Depuis longtemps faisait route et voyage ;

Ayec le sire elle avait parcouru

Pays lointains, et son... étendu

Dans I^univers, surtout dans ma pairie,

Qui depuis onc ne s'en est départie...

Et la religion nationale?

C'est grand pitié qu'on ait ainsi chassé, Disait Organt, ces dieux du temps passé.

Vaiaient'ils pas ce que valent les nôtres î Ce dieu fameux qui, le thyrse à la main, Endoctrina si bien le genre humain, Yalait-il pas nos rechignes apôtres ?

Et la noblesse ?

Honneur enduit de la crasse des âges!

Et riionnour lui-même?

Arrivé là, je découvre une plaine

Oîi vol li geai t une foule incertaine

De spectres d'air. L'un s'appelait l'Honneur.

Dans le cristal de sa frÊle nibsiuncc,

On JUltHfiiaU lei tatka de ion ettnr^ La fiiuieté, l'orgaell et l'impudenea, Llnlérêt DU el le djplt rongeur

Et la gloire P

Prit d'ille étsil te ipeclra da famée

Nonimd la Ghirt ; il tenait uu laurier

Ont p«nTÈUivaUnl U tniihrt il U gtitmer.

DcTUt leon pu niuxbail ■■ ReBommée.

Et MpeDdut Dolre empereur Cbirlot

Criait d'an lir giorleuiemeDt »t :

( Amii, corblea, tits Frimee I... illoiu boire... >

Je termine ici. D'ayant voulu donner de la pbyskmomie de Saint-Just que cette rapide esquisse, empruntée aux circonstances les moins connues de sa première jeunesse ; je termine ici cet inventaîre de ses sentiments et de ses idées ; mais croyez bien qu'il n'est pas complet. A toute vertu, à toute croyance, k toute tradition, k toute autorité, Saint-Just, dans son poème d'Ornant, oppose une négation, une raillerie ou un outrage. C'est là, me dites-TOus, le badinage d'un enfant I le le sais bien. Hais c'est vous qui, de cet en[ant, avez fait un grand homme pendant sa vie, un dieu après sa mort. N'a-t-on pas écrit, dans la préface de SCS œuvres : a Ainsi fut assassiné, à vingt-six ans, te plut vrrivevx daa hommet? » Charles Nodier, lui-même, le boD, le spirituel, l'iionndte et naïf Nodier, ne dit-il pas de Saint- Just : a Mort à vingt-six ans, pour la liberté et pour l'aml- ÎB Barère n'a-t-il pas écrit : « Il a eu le sort d'Agîs [Iléomène (2) î * H. Edouard Fleury lui refuse-t-il son ation, môme dans sa colère? £b bien I j'ai essayé, ma part, de rétablir la proportion entre la valeur

Vriliminairei, etc., p. 13.

HUmeirei de Barire, t.' IV, p. 40S.

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réelle de rhomme et sa destinée. Garai écrivait : a La Constitution de 1793 fut rédigée par cinq ou six jeunes gens en cinq ou six jours.*. » Le poëme û'Organf nous a fait voir, dans sa nudité morale pour ainsi dire, un de ces jeunes hommes si pressés de rédiger des constitutions pour le peuple^ et si affamés de le servir. «Il aimait Je peuple, dit naïvement Barère (1). Sa manière de V aimer ne convenait sans'doute pas à son pays, puisqu'il a péri... }»

(1) Mémoires de Barère,

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