ROMANTISME ET DÉMAGOGIE
m. Eaffène Sue.
(28 AVRIL f850.]
Nous ne sommes pas obligé, parce qu'il a plu à quelques démocrates, fourvoyés dans un dissentiment sans issue, de choisir M. Eugène Sue pour le candidat de la coalition socialiste (1); nous ne sommes pas obligé de prendre violemment parti contre Fauteur^ de Plickei Plock, encore moins de l'accepter sérieusement pour un homme politique. Entre Textrême véhémence d'un dénigrement systématique et Timporlance burlesque que les partis accordent subitement à leurs candidats improvisés, il y a un milieu : c'est celui où nous voulons rester comme critique. Gomme électeur, nous ne demandons pas mieux que de vouer la candidature socialiste de M. Eugène Sue aux dieux infernaux.
(1) Ceci était écrit quelques jours avant TélecUon de M. Eugène Sue, comme représentant du peuple, par les électeurs de Paris (ayril 1850).
II i
' Voici toutefois u|ie singularité qu^ notre époqup seule composte : nous avons là, sous les ^eux, un livre de M. Eugène Sue (1) qui nous empêche absolument, nous le répétons, de le prendre au sérieux comme homme politique; et c'est pourtant parce qu'un parti politique vient de faire de Tautôur àeuMyitèrei du Peuple son candidat préféré, que nous sommes forcé d'attacher une certaine impoiiance à son ouvrage. En sorlo que, tandis que c'est le livre qui, à nos yeux, dépréciait surtout le candidat, voilà que c'est le candidat aui fait valoir le livre. Tirezvous, ami lecteur, de cette contradiction comme vous pourrez.
Dans un temps normal, chez un peuple qui ne s'amuserait pas comme chez nou^^ chaque malin, à renverser ses idoles de la veille ou à encenser ses déceptions du lendemain, 4an$un pays où l'immoralité, le scandale, l'orgueil }iyperbplique, la passion sans frein, l'extravagance effrontée, l'ignorance étourdie, la vanité du poêle ou l'inconsistance (Jçf romancier ne serviraient pas tour à tour de piédestal aux ambitions les moins justifiables, un livre tel que celui dont nous'sommes condamné à parler aujourd'hui paraîtrait au-dessous de la critique sérieuse. Chez nous, un pareil livre se trouve tout à coup, à un instan^ donné, une œuvre importante et où peut-être notiiB destinée du lendemain est écrite; car la même main violente et brutale quimet Thomme sur le pavois'd'une candidature démagogique peut mettre le livre sur l'autel de la Gonstilutipn. Aujourd'hui un mauvais roman, écrit en palois socialiste, est plus près d'être populaire que le trailé le plus érudit et te mieux pensé. £"« Mystères du Peuple font oublier l'^s-
(1) Myst^es du Peuple, édition in-So, par livraisons (Paris, 1849).
prit des Lois; le Juif errant^ pour beaucoup da lecteurs^ a remplacé l'Evangile.
Essayons donc de juger ce livre à notre tour, puisqud ceux qui Font lu ou qui Tont inspiré ont placé sur cette base la candidature ^litique de son auteur. L'ennui est grand, la tâche est rude, et le conclave rouge nous inflige là, par anticipation pour nos YOtes du 28, une sévère pénitence. N'importe, hàtons-npus. Demain peut-être, soit qu'il échoue comme candidat, soit qu'il réussisse, M. Bugène Sue ne sera plus rien. La politique a tué plus d'un poète. Elle est bien capable d'avoir aussi raison d'un romancier.
Les Mystères du Peuple sont le dernier ouvrage de M. Eugène Sue, ouvrage non achevé, publié par livraisons et formant à peine un volume^ mais où nous pouvons étudier cependant la plus récente manifestation de son esprit et marquer le niveau qu'il a atteint. Le livre, du reste, est magnifiquement imprimé, illustré de gravures, orné d'un frontispice qui représente la prise des Tuileries le 10 août, et d'un cul-de-lampe funèbre en forme de catafalque oh se lit cette inscription : « Ci-git le dernier des rois, » En sorte que si vous regardez au titre, le livre a l'air d'être fait pour le peuple, mais en réalité il vise plus haut. Nous verrons tout à l'heure s'il n'est pas plutôt à l'adresse de la bourgeoisie. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas souvenir que le venin démagogique ait été jamais distillé d'une main plus soigneuse, plus coquettement préparé, servi dans une coupe plus élégante, avec des ralfine* ments plus étudiés et des délicatesses plus étranges. On lit sur le titre de l'ouvrage : « Il n'est pas une réforme religieusC) politique ou sociale que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix de leur bang^
À M. EU6ÈNB 8UB.
par Vinsurrection ; » et au-dessous de celle épigraphe menaçante, Tauteur a fait mettre ces mots : a Splmdide édi^ tion ! » M. Eugène Sue fait de la démagogie comme Bufifon (toute proportion gardée) faisail de Tbistoire naturelle, en gentilhomme qui sait vivre.
Par quelle dégradation successive (je prends ce mot dans son acception scientifique] M. Eugène Sue, sans changer sa vie, sans cesser d*étre Tépicurien magnifique, le sensualisle élégant, le solitaire raffiné et voluptueux que vous savez, est-il arrivé à cette complète métamorphose que je signale ? Gomment le féal'souteneur « de Tancienne Gonslitulion française, monarchique et religieuse^ » est-il devenu le champion sans scrupule des maximes démagogiques les plus outrées, les plus radicales et les plus grossières? Où faut-il chercher le secret d'une transformation si extraordinaire et si éclatante P II y a des gens à qui la société n'a jamais rien donné. M. Eugène Sue appartenait-il à cette classe nécessiteuse et déshéritée? Â-t-il été obligé de remonter péniblement le courant qui entraîne ces innombmbles misères au fond du gouffre qui les confond toutes dans Tégalitô d'une même souffrance? A-t-il lutté? a-t-il souffert? Non-seulement il a eu la fortune, mais la renommée. La fortune, il l'avait en naissant ; la renommée, il Ta eue facile, indulgente, prodigue de louanges, de profits et de fanfares, faite à Timage de cette société même qui la donnait, avec mille caresses séduisantes et toutes sortes d'encouragements positifs. Et encore aujourd'hui, au moment même où la candidature de M. Eugène Sue est jetée comme un défi à cette civilisation dont il est un des produits les plus authentiques, personne ne jouit plus exclusivement, avec une idolâtrie plus égoïste , dans une solitude plus aristocratique et plus dédaigneuse, des res-
sources et des joies exceptionnelles que la société assure au petit nombre de ses élus. A Dieu ne plaise que nous imitions ceux qui discutent en ce moment, à propos de la candidature de M. Eugène Sûe> le mémoire de son coiffeur, le budget de ses écuries et le menu de son dîner. Mais enfin, quand Tauteur de Plick et P/ocii; vient majestueusement nous dire :
« Un mot sur mon passé :
» Il est des bommes qui ont le bonbeur de rencontrer de prime abord la vérité, sans avoir à traverser Terreur; d'autres moins heureux, et je suis de ce nombre^ ont à réagir contre les préjugés de leur époque, contre l'influence du milieu où ils ont vécu, et n'arrivent à la connaissance des vrais principes sociaux qu'avec le temps, par Texpérience ; »
Quand M. Eugène Sue nous fait cette confession ; où veut- il en venir? Est-ce sa vie qu'il confesse ou ses principes? Si c'est sa vie que le célèbre romancier accuse, il a une autre manière de faire pénitence que de composer des romans humanitaires et d'écrire, comme Sénèque le philosophe, réloge de la pauvreté sur une table d'or ; il n'a qu'à changer sa vie. L'auteur du Juif Errant a composé, dit-on, et on lui en a fait gloire dans le conclave rouge, un Traité contre le superflu. Pater e hgem quam fecisti. Appliquez-vous donc les maximes avec lesquelles vous battez en brèche la société; corrigez-vous, pendant que vous êtes en train de régénérer le monde ; et puisque vous nous condamnez au brouet noir, commencez donc par le faire Servir sur votre table. Nous verrons après !
Mais M. Eugène Sue n'aura pas la peine de conformer sa vie à ses principes, par une bonne raison; politiquement, et nous espérons qu'il ne prendra pas la chose en mauvaise part, politiquement il est sans principes. Il a des mail 4.*
6 M. EUGÈMK SUE.
iiièies, c'ebt-à-diie des procédés de composition qui se transTofiDent suivant le temps, qui s'accommodent à la mobilité de son humeur, de ses relations, de ses intérêts> de ses passions. Les principes résistent, les manières changent. L'auteur de la Salamandre a traversé, avec une sérénité parfaite, un nombre infîni de syMèmes et de théories con* traires ; il a successivement abdiqué une foule de convictions tf inébranlables. » Il a débuté, et c'était justice à un ohirui^ien-adjoint de la marine française qui avait assisté à la bataille de Navarin, il a débuté par des romans maritioies, dont Tinspiration, toute byronienne^ accusait je ne sais queUe affectation de désenchantement précoce et factice, fort ridicule dans un si jeune âge et dans une si radieuse fortune. Cette comédie de désespoir a été la première manière de M. Eugène Sue. Puis nous avons eu la période monarchique» religieuse, féodale et aristocratique de son talent, suivant que soufilait la bhse dans les voiles qui poussaient le radeau du jeune marin à travers les éQueils du roman historique. Mathilde révéla chez lui une troisième manière. M. Eugène Sue osa aborder le roman de mœurs. C'était son lot. Pourquoi ne s'en est-il pas contenté ? Il y déploya de réelles ressources et un talent à la vérité sans distinction, sans délicatesse, mais non pas sans vigueur et sans éclat. Là aussi M. Eugène Sue eut sa manière. 11 exagéra sans pitié et sans justice les proportions du vice élégant el la puissance satanique des instincts dépravés dans les hautes régions du monde, et il commença par fantaisie à jeter de la boue à cette société que la mêma fantaisie d'artiste devait le pousser plus tard à détruire. C'est le caprice qui l'avait jeté dans l'imitation de lord Byron quand il essayait, dans le personnage de Zsaffîe, la caricature de Manfred. C'est un caprice, mais un caprice
H. SUGftNE SUK. 7
déjà moins désintéressé, qui Pavait compromis dans lapr^ dication catholique et féodale, quand il écrivait la préfoee de la Vigie de Koai-Ven.
M. Eugène Sue, j'en demande pardon aux austères parrains de sa candidature politique, M. Eugène Sue n'a jamais été qu'un grand amuseur public que Tengouement très*peu justifié de notre époque a condamné^ et c'est moins son tort que le nôtre, à une série de travestissements littéraires où sa fantaisie a toujours très-babilement servi son intérêt. M. Sue appartenait à Técole désespérée quand lord Byron était à la mode, à Técole monarchique au bon temps de M. de Montlosier et de M. de Bonald, à Técole libérale et sceptique après Juillet, à Técole socialiste avant Février, à l'école anarchique après la révolution de 184S. Mais s'il a suivi avec une incontestable habileté le courant de ces différentes époques qu'il a traversées avec un bonheur si constant, ce n'est jamais lui qui à donné l'impulsion. Il Ta reçue. C'est la société elle-même qui le poussait. Marche ! marche ! lui criait cette société à la fois si affairée et si légère, si préoccupée d'intérêts positifs et si avide d'é« motions factices; marche à tout prix! pourvu que je me sente entraînée à ta suite dans ces amères et frivoles jouissances de la lecture rapide qui est la soif des esprits blasés. Marche ! et M. Eugène Sue a marché ; tant qu'à la fin^ après avoir usé sa veine, son talent, jusqu'à sa conscience^ au service de cette société exigeante et ennuyée, il s'est retourné un matin contre elle, toujours pour l'amuser.... Ce fut alors que parurent les Mystères de Paris. 11 est facile aujourd'hui de s'indigner contre cette publication ( elle nousa été assez reprochée !...) qui signalait un changement si soudain dans la manière de l'auteur , en même temps qu'elle marquait une sorte de renaissance de son talent
8 H. BUGÈNE 8UE.
rajeuni. Quand ce livre parut, je ne parle que de la teinte philanthropique que Tauteur y avait adroitement répandue, un incroyable engouement de toutes les classes delà société Taccueillit. Certes , nous étions une société de tout point meilleure, plus véritablement bienfaisante , plus morale , ,n)ieux organisée que ce roman ne nous montrait. N'im porte, nous aimions cette brutale férule qui venait tout à coup réveiller etgourmander notre indifférence endormie; nous aimions ce moraliste bien ganté, à la frisure irréprochable, aux bottes vernies, bourgeois-grand seigneur, philanthrope à manchettes, qui étudiait la misère du peuple au fond d'un boudoir, et censurait Tinsolente richesse du haut dé son tilbury. Nous aimions ce conteur, comme les courtisans de Louis XV (je rapproche, je ne compare pas) aimaient le Petit Carême de Massillon, comme la noblesse de l'époque encyclopédique battait des mains en voyant quelques écrivains populaires et bien rentes ébranler philosophiquement les portes du temple, en attendant d'enfoncer celles du palais. Telle a été aussi la destinée de M. Eugène Sue. Il s'est usé au service de la lâcheté intellectuelle et de la décadence littéraire de notre triste époque ; et aujourd'hui, à force de marcher en avant dans ces terres inconnues où le besoin de chercher des ressources de style et des sujets de composition Ta poussé, M. Eugène Sue est parvenu à toucher le point du cercle, parcouru par sa plume infatigable, où l'avenir rejoint le passé. Il essaie en ce moment, dans une sorte de palingénésie démocratique et sociale, de rattacher le dix-neuvième siècle à la CLxxxu® olympiade, la querelle des prolétaires socialistes à celle des Gaulois conquis et dépouillés par l'invasion germanique, la haine des modérés à celle des Francs ripuaires. Il est en train de coudre Tannée 1850 à l'un 57
avant J.-C. Ce n'est plus assez du phalanstère, il nous fait rebrousser jusqu'aux forêts de la Gaule celtique; il nous ramène droit aux autels sanglants des druides. Et dites que nous ne sommes pas le siècle du progrès !
Le héros des Mystères du Peuple est un M. Marik Lebrenn, descendant de Brennus, qui vend du calicot rue Saint- Denis. Le sujet du livre, « c'est, dit Fauteur, l'histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges. » Sa doctrine économique, c'est la revendication des terres volées par l'invasion franque ; sa théorie politique, un champ de mai ; sa religion, le druidisme ; quant au style, c'est du gaulois qui se défend presque toujours d'être français.
Le citoyen Lebrenn, grand mangeur de rois, a pris part à l'insurrection de Février avec son fils Sacrovir Lebrenn, son gendre Georges Duchêne, sa femme Henory, sa fille Velleda, sa servante Jeanike, son garçon de caisse Gildas, et toute la boutique, tous Gaulois pur sang ; car, après la religion des druides, ce que cotte famille 4 de plus à cœur, c'est le culte de « cette bonne vieille petite mère V insurrection, » qui aussi bien est le génie et l'inspiration de ce livre. Pendant les journées de Février, Marik Lebrenn se bat avec tous les siens sur les barricades de la rue Saint-Denis (où l'on ne s'est pas battu). Les femmes font de la charpie et encouragent du geste, de la voix,, du regard, à travers les barreaux du premier étage, les énergiques combattants de cette lutte imaginaire. Après la bataille, Lebrenn sauve la vie à un colonel de dragons, quelque descendant des Francs, yeux gris clair, nez en bec d'aigle, cheveux d'un blond pâle, le comte Gonthran Neroweg de Plouernel. Ce comte, naturellement, avait voulu débaucher la fille du bourgeois qui, non moins naturellement, lui pardonne. Lebrenn sauve aussi des gardes municipaux, que M. Eu-
40 M. FUGÈNE SUE.
gène Sue accuse d'avoir tiré les premiers ; ce qui est historiquement faux. Puis, au moment où la charrette» qui porte les cadavres du boulevart des Capucines, passe devant VÈpée de Brennus (c'est' renseigne de la boutique de Lebrenn), le marchand de calicot proclame la République. Il proclame la République, lui, le 23, un simple bourgeois, bien avant M. de Lamartine, avant M. Louis Blanc, avant M. Ledru-Rollin, avant M.Watripon, avant M. Landolphe, avant tous ceux qui aujourd'hui revendiquent l'honneur de cette invention, comme d'avoir pris le Louvre en 4830. M. Eugène Sue a souvent de ces malices.
La République proclamée, l'auteur nous fait satiter sans transition, et pour cause, par-dessus les actes du gouvernement provisoire, de la commission executive et de la dictature du général Gavaignac. Nous sommesen 4849. Le descendant de Brennus est au bagne de Rochefort, sous le n« 1120. Quel est son crime? Il a été 'pris parmi les insurgés en juin 1848 et condamné par un conseil de guerre. Quelle est son excuse ? Il venait apporter des paroles de paix aux combattants. Vraie ou fausse, son excuse est accueillie. Le comte de Plouernel ( yeux gris clair, nez en bec d'aigle) demande et obtient sa grâce. Marik Lebrenn est rendu à sa famille. Le récit s'arrête là.
Mais le récit, comme vous voyez, n'est rien. Il est amusant et nouveau comme une histoire de la révolution de Février. Ce qui est tout à fait neuf, ce qui marque dans la nouvelle manière de M. Eugène Sue le niveau où son intelligence est parvenue et la source où son imagination blasée va puiser désormais ses inspirations, ce sont les théories historiques, les réflexions morales, tout ce système d'exhumation des vieilles querelles de races ; c'est ce réveil des haines qui fermentaient il y a deux mille ans au cœur de
nos pères quand Tinvasion franque vint les dépouiller et les asservir ; c'est ià poursuite de cette vengeance rétro* spective sur les descendants présumés des envahisseurs; c'est Timbéciie et absurde prétention qu'il y ait encore en France, par suite de la conquête germanique, des vainqueurs et des vaincus, des opprimés et des oppresseurs, des seigneurs et des serfs, des pauvres et des riches du fait de la loi salique, des Gaulois et des Francs! Oui, voilà ce qui est nouveau dans l'assoupissante histoire de M. Eugène Sue. C'est la seule diversion qui s'y rencontre à rintoléra» ble ennui qui semble planer sur Tœuvre entière , tout le temps qu'elle ne dépasse pas les bornes de la littérature démocratique et sociale. Mais quand l'auteur des Mystères du Peuple s'applique non plus seulement à entretenir les animosités et les colères du présent ( hélas ! ce serait bien assez I ) /mais À leur chercher de vieilles origines, à leur composer pour ainsi dire un blason et une généalogie ; quand il emprunte à l'érudition ses armes les plus éprouvées pour les tourner, avec un art perfide, contre la société moderne, au profit des passions les plus méchantes et des préjugés les plus aveugles ; quand il greffe en quelque sorlo 1^ guerre civile sur le vieux tronc dépouillé et caduc des antiquités gauloises et qu'il fait sortir, des bois sacrés de la Gaule primitive , la démagogie hurlante, pillarde et meurtrière du dix-neuvième siècle, comme la représaille d'une injure que dix-neuf cents ans de durée n'ont pas su prescrire ; et quand l'insurrection est le dernier mot de cette théorie archéologique, quand les poignards, les fusils homicides et les torches incendiaires brillent à travers le§ arguments, et qu'on voit la foudre toute prête à sortir de ces nuages amoncelés de la fausse érudition, du faux patriotisme et du faux goût ; à ce moment, dis-je^ quand on
regarde à la pensée qui a inspiré cette œuvre sans nom, on ne peut se défendre d'une sorte de terreur mêlée d'indignation, de douleur et de colère ; car il y a dans les œuvres de rintelligence, comme dans la conduite de la vie, un excès d'extravagance qui ne semble pas venir de l'esprit, mais partir du cœur. Il y a une démence terrible, celle qui semble volontaire , qui a la conscience d'elle - même, et qui pousse à la destruction , dût le démolisseur lui-même y périr, avec le sang- froid, la résolution et la sérénité souriante qui manque trop souvent» hélas 1 aux bonnes actions et aux bonnes causes.
Nous allons citer, à l'appui de l'opinion que nous venons d'exprimer, quelques pages tirées des Mystères du Peuple. C'est un cours complet de l'invasion des Gaules, à l'usage des prolétaires. M. Eugène Sue a le courage de placer celte parodie de l'antiquité et de l'histoire sous l'invocation des plus grands noms dont s'honore la littérature historique de notre pays. Il cite un brochure publiée par M. Guizot en 1 829, au moment où la Restauration inclinait vers le coup d'État inconstitutionnel qui la perdit quelques mois plus tard. A ce moment-là , l'illustre écrivain faisait un appel plein d'énergie, d'audace et de dignité aux souvenirs libéraux de la France, visiblement menacée dans ses franchises. Aujourd'hui , devant la souveraineté du peuple proclamée .#5 appliquée presque jour par jour , devant l'Assemblée ' unique, le pouvoir exécutif responsable , le suffrage universel incontesté, devant toutes ces conquêtes d'une révolution récente, et au milieu de l'orage de toutes les passions violentes ou perverses qu'un pareil bouleversement soulève, voilà le cours d'histoire qu'adresse au peuple le candidat de la conciliation ! C'est un jeune ouvrier, Georges Duchêne, qui fait la leçon à son grand-père :
M. EUGÈNE SUE. i5
« ... Quelle diable d'idée a-t-il eue, ce M. Lebrenn, de choisir une pareille enseigne.. A VÉpée de Brennusl II aurait été armurier, passe encore.
» — Sachez, grand-père mais vraiment je suis honteux d'avoir Tair, à mon âge, de vous faire ainsi la leçon.
» — Comment, honteux? Pourquoi donc? Au lieu d'aller à la barrière le dimanche, tu lis, tu apprends, tu t'instruis? Tu peux, pardieu, bien faire la leçon au grand-père... il n'y a pas d'affront.
» — Eh bien*., ce guerrier à casque, ce Brmnm^ était un Gaulois, un de nos pères, chef d'une armée qui, il y a deux mille et je ne sais combien d'années, est allée en Italie attaquer Rome pour la châtier d'une trahison; la ville s'est rendue aux Gaulois...
»... Brennus et les Gaulois de son armée appartenaient à la race dont nous descendons, presque tous tant que nous sommes dans le pays.
» — Un moment... tu dis que c'étaient des Gaulois?
» — Oui, grand-père.
» —Alors nous descendrions de la race gauloise ?
» — Certainement.
yi — Mais nous sommes Français ! Comment diable arranges-tu cela, mon garçon P
» — C'est que notre pays, notre mère-patrie à tous, se s'est pas toujours appelée la France.
» Figurez-vous qu'il y a treize ou quatorze cents ans,
des hordes de Barbares â demi sauvages, appelés Francs , et arrivant du fond des forêts de l'Allemagne, de vrais Co« saques enûn, sont venus attaquer les armées romaines, amollies par les conquêtes de la Gaule, les ont battues, chassées, se sont à leur tour emparés de notre pays, lui
14 M. EUGfiNB SUB.
ont6té jusqu'à son nom, et Font appelé Frarmea manière de prise de possession.
«—Brigands! —s'écria le vieillard; — j'aimais encore mieux les Romains^ foi d'homme 1 au moins ila nous laissaient notre nom.
i»-^C'e«t vrai; elpuis du moins les Romains étaient le peuple le plus civiliséTdu monde, tandis que les Francs étaient» je vous Tai dit, de vrais Cosaques... Et sous leur domination tout a été à recommencer pour les Gaulois. » — Ah I mon Dieu ! mon Dieu !
» — Ces liordes de bandits francs.., «—Dis donc ces Cosaques ! nom d'un nom I » — Pis encore, s'il est possible, grand- père... Ces bandits francs, ces Cosaques, si vous voulez, appelaient leurs chefs des Rois; cette graine de Rois s'est perpétuée dans notre pays, d'où vient que depuis tant de siècles nous avons la douceur de posséder des Rois d'origine franque, et que les royalistes appellent leurs Rois de droit divin.
» — Dis donc de droit cosaque !,.,Uerci du cadeau !
»— Les chefs se nommaient des Dtjcs, des comtes; la graine s'en est également perpétuée chez nous, d*oti vient encore que nous avons eu pendant si longtemps l'agrément de posséder une noblesse d'origine fronqae^ qfui nous traitait et fûee émqa,iH,
» — Qu'est-ce que tu nà'apprends là! —dit le bonhomme avec ébahissement. — Doue, si je te comprends ^n, mon garçon, ces bandits francs, ces Cosaques, Rois et chefs, une fois maîtres de la Gaule, se sont partagé les tBrres que les Gaulois avaient en partie reconquises sur les Bomains.
» ^ Oui, grand-pères ^^^ ^ois et seigneurs francs ont
M. EUGfiinS 8UB. 45
volé les propriàés des Gauhis, et se sont partagé terres et gens comme on se partage un domaine et son bétail.
9 — £t nos pères ainsi dépouillés de leurs biens par ces Cosaques?...
» — Nos pères ont été de nouveau réduits à l'esclavage comme sous les Romains, et forcés de cultiver pour les Rois et les seigneurs francs la terre qui leur avait appartenu, à eux Gaulois, depuis que la Gaule était la Gaule.
» — De sorte, mon garçon, que les Rois et seigneurs francs, après avoir volé à nos pères leur propriété, vivaient de leurs sueurs...
>» — Oui, grand-père, ils les vendaient, hommes, femmes, enfants, jeunes filles, au marché.
» — Mais^ c^est'à'dire^ — s'écria le vieillard^ — que je ne suis plus du tout, mais du iout\ fier d'être Français.,,
» Ah çà, mais, nom d'un petit bonhomme ! est-ce que, malgré ces diables d'évêques, notre bonne vieille petite mère Vinsurrection n'est pas venue de temps à autre montrer le bout de son nez?
» — Il n'est pas probable que tout se soit passé sans de nombreuses révoltes des serfs contre les Rois, les seig'neurs et les prêtres. Mais, grand-père, je vous ai dit le peu que je savais... et ce peu-là, je l'ai appris en travaillant à la menuiserie du magasin de M. Lebrenn, le marchand de toile d'en face.
» — Ah ! le marchand de toile d'en face est si savant fue ça.
» — Il est aussi Siivant que bon patriote; c'est un vieux Cauioi*. Et quelquefois, — ajouta Georges sans pouvoir s'empêcher de rougir légèrement, — je l'ai entendu dire à sa ûlle, en l'embrassant avec fierté pour quelque réponse
i^ M. EGGÈNB SUE.
qu'elle lui avait faite :OhI toi... tues bien une vraie Gauloise /... »
« Je vous ai dit^ grand-père^ le peu que je savais,., » Et en effet, on ne dit jamais au peuple que le peu qu'on sait ou qu'on a Pair de savoir ; car si on lui disait tout ce qu'on sait, est-ce que M. Eugène Sue, qui est si savant, se serait an'ôté dans son cours d'histoire populaire à l'invasion franque? M. Proudhon a dit : a La propriété, c'est le vol. » À la manière dont M. Eugène Sue nous dit : « La propriété, c'est la conquête, » c'est absolument comme s'il disait la même chose.
Voilà donc où nous en sommes, deux ans après une révolution qui a bouleversé le pays de fond en comble, à la veille du scrutin qui va s'ouvrir. Gaulois et Franes! voilà le mot d'ordre de l'armée socialiste ; voilà le cri de guerre avec lequel la démagogie marche au combat de l'élection, en attendant peut-être celui de la rue. Gaulois et Francs ! « Pendant vingt siècles, dit M. Eugène Sue, une impercep- » tible minoiité conquérante, romaine ou franque, a spolié, » asservi, exploité nos pères... » En avant donc contre les fils de la Germa-flie, et que les vierges de l'Ile de Son soient en aide aux enfants de la Gaule I « Ce n'est pas la première » fois, dit le marchand Lebrennau colonel de dragons, que D depuis des siècles un Nerowcg de Plouernel et un Le- » brenn se sont rencontrés les armes à la main I » En avant donc! et plus de Français, plus de France! Tout au plus permettrons-nous que, suivaW Tingénleuse transaction proposée par Velleda Lebrcnn, « de même que beaucoup » de femmes signent leur nom de famille à côté de celui » qu'elles tiennent de leur mari, toutes les animirables » choses accomplies par notre héroïne, sous un nom qui » n'était pas le sien, soient signées : France, née Gaule,., »
M. EUGÈNE SUE. i7
Mais plus de Français! a Jusqu'à quand souffrirons- » nous, » écrivait à la Convention le citoyen Ducalle (complaisamment cité par M. Eugène Sue, p. 481), « jusqu'à » quand, souffrirons-nous que nous portions encore Tin* » lame nom de Français I Tout ce que la démence a de fai- » blesse, tout ce que la turpitude a de bassesse, ne sont pas » comparables à notre manie de nous couvrir de ce nom !... » Souffrirez-vous, citoyens, que nous ayons fait la révolu- >> tion pour faire bopneur de notre courage à nos ennemis » de quatorze siècles I Non, sans doute ; et vous recourrez » avec moi à l'autorité delà Convenlion nationale , afin » qu'elle nous rende le nom de Gaulois!,,, etc. »
Ici nous nous permettrons d'adresser à M. Eugène Sue une simple question. A quels signes distinguera-t-on les Francs des Gaulois, si ce n'est, je le suppose, à leurs cotes de contribution et à leurs titres de propriété? M. Eugène Sue nous donne, il est vrai, le signalement d'un Franc de bonne race : a Grand, osseux, décharné, long cou, crâne pelé, grand nez en bec d'oiseau de proie, yeux écartés, ronds et perçants. » Il nous signale aussi, comme le moyen infaillible de reconnaître un Gaulois, la finesse et l'élasticité de sa taille : « A des intervalles réglés, les jeunes Gaulois » allaient se mesurer la taille à une ceinture déposée chez » le chef de la tribu. Ceux qui dépassaient la corpulence of- 9 fîcielle étaient sévèrement réprimandés comme oisifs et » intempérants, et punis d'une amende (1). » Mais malgré tout, je ne me sens qu'une foi médiocre dans l'infaillibilité de ces indices. J'ignore, par exemple , pour ne parler que de M. Eugène Sue, s'il satisfait exactement aux conditions exigées d'un vrai Gaulois, s*il n'aurait rien à craindre
(1) Histoire detGauloiSf d'Amédëe Thierry.
18 M. BCGfeNE SUE.
de la formidable épreuve de ]a c&inturê d'agilité, et s'il a conservé, dans la somptueuse Thébaïde où il pratique si commodément la fraternité socialiste, la finesse de sa taille et la légèreté de ses allures d'autrefois. Je l'ignore. Où donc trouver des Francs et des Gaulois? A quels signes les reconnaître? Oh! je vais le dire. Pour la démagogie, les Francs sont partout. Partout où il y' a un propriétaire, un noble, un riche, un père de famille, un industriel, un agriculteur sérieux, un fils de ses œuvres, un homme laborieux, instruit, occupé, économe, avec ou sans nez en bec d'aigle, c'est un Franc. Partout au contraire où il y a un vaurien , voué à la paresse, au libertinage, gibier de prison, orateur de club, soldat de l'émeute, souteneur de propagande anarcbique, pour la démagogie c'est un Gaulois. Quant à moi, dussé-je me tromper et donner ce noble nom à des gens qui en sont indignes, en France je ne veux chercher, je ne veux voir que des Français. Cette horrible distinction entre des classes de citoyens habitant le môme sol, cette affreuse guerre renouvelée de Tan 57 avant Jésus-Christ entre les conquérants et les conquis, entre les esclaves et les maîtres, croyez qu'aujourd'hui on ne songe à la renouveler qu'au bénéfice des plus détestables passions. C'est le duel entre la propriété et le vol, entre la paresse et le travail, entre Fhonnôteté et la dépravation. Il n'y a plus dans notre société, creusée jusqu'au tuf par soixante ans de révolutions réformatrices, il n;y a plus d'autre antagonisme possible entre les citoyens. Gaulois et Francs! c'est le cri de la démence, de la perversité ou de la sottise. Choisissez î
Et aussi bien, nous sommes une étrange époque! Autrefois, dans un temps régulier, chez un peuple doué de quelque bon sens, il n'y aurait pas eu assez de sifflets pour
les utopies rétrospectives qui sont le fond et la broderie des Mystères du Peuple. Aujourd'hui, celte revendication de la propriété sur des conquérants morts depuis deux mille ans, cette reprise d'une hostilité plus vieille que notre histoire, cette hideuse et sotte guerre faite aux yeux gris-clair, aux nez aquilins et aux abdomens proéminents, toutes ces folies d'un fantaisiste à bout de moyens sont à la veille, si nous n' y prenons garde, d'avoir une voix dans l'Assemblée nationale, un siège dans le Parlement.
Mais les Français de Paris y mettront bon ordre. Espérons* le, et puissions-nous en finir avec Tauteur de Plick et Ploek^ comme candidat, comme homme politique et même , à moins qu'il ne s'amende, comme romancier I
M. Tlctor Blug^o.