‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 3 sur 21 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

M. Victor Hugo est aujourd'hui le principal orateur, si ce n*est le chef du parti ultra-démocratique dans r Assemblée nationale.

J'espère démontrer, dans la suite de cette élude, comment Texamen des causes qui ont amené cette situation politique pour M. Victor Hugo est une question- d'art et de critique littéraire. Pour le moment , je tiens seulement à constater un fait : par son talent et sa renommée, par Téléyation de son rang, comme académicien, comme pair de France sous le dernier règne, comme représentant du peuple, M. Victor Hugo est aujourd'hui le premier démagogue de France, peut-être d'Europe, j'entends celui qui est le plus en vue, celui dont la voix porte le plus loin, qui réunit avec la supériorité la moins contestable les deux qualités principales de l'éloquence démagogique, l'éclat et la sonorité. Quant à son importance dans le parti, M. Victor Hugo, j'en ai bien peur, est un de ces orateurs qui ne deviennent jamais ministres, un de ces généraux qui ne sont jamais rois. Mais n'anticipons pas.

Quand nous sommes amené, par la force des choses et le malheur des temps, à traiter, à propos d'un écrivain si célèbre, une si délicate question d'art et d'histoire contem-

poraine, M. Victor Hugo ne doit s'en prendre qu'à lui-môme de la liberté que nous nous permettons, car il nous a donnô Texemple. Il a attaqué, nous nous défendons. Contre nous, j'entends contre nos amis, contre nos idées, contre notre parti dont il était l'élu, il a emprunté toutes les armes que fournit l'esprit de faction. Contre lui, nous gardons les nôtres. A la guerre ouverte, nous opposons la critique loyale. M. Victor Hugo a passé dans les rangs ennemis avec accompagnement de fanfares. Nous restons sous notre drapeau qui fut le sien, caché dans son ombre, humble défenseur d'une sainte cause , celle de la sociabilité française , où l'admirable supériorité des chefs ne laisse que le mérite du dévouement aux simples soldats.

Il y a bien des routes qui mènent à la démagogie. Il y a bien des portes ouvertes sur la limite qui sépare le libéralisme intelligent et modéré du radicalisme aveugle et turbulent, Tesprit de progrès et l'esprit de démolition. La démagogie est comme le palais de ce roi des ombres que décrit Virgile :

Mille chemins ouverts y condaisent toujours.

On y entre par ambition , convoitise et perversité. On y. entre par le royalisme, témoin Marat; par les coulisses, comme Collot d'Herbois ; par le roman, comme M. Eugène'. Sue ; par TEvangile, comme M. Lamennais. On y entre par ; exagération , intempérance ou orgueil d'esprit , par fai- \ blesse ou par sottise. On peut choisir. ^

Dira-t-on que M. Hugo s'est fait démagogue par ambition ? Jusqu'à ces derniers temps l'auteur des Orientales était resté homme de lettres et poète, pas autre chose. Per- , sonne ne s'était aperçu, même à la tribune de la Chambre des Pairs, qu'il y eût en lui l'étoffe ou môme la prétention Il 2.

22 M. VICTOR HOGO.

d'un homme d'Etat. D'un autre côté , comment supposer qu'un écrivain d'un si vigoureux esprit ait été fasciné, depuis Février, par le mirage des verlus qui brillent sur la cime de la Montagne ou séduit par l'espoir d'appuyer à cette base fragile le triomphe d'une heure ou le pouvoir d'un jour? M. Victor Hugo est trop habile, il sait trop bien rhistoire pour se faire la moindre illusion sur le degré d'influence qu'un poète est appelé à exercer dans le parti qui l'a adopté et qui l'applaudit. Il sait bien que le temps est passé de ces miracles de la poésie...

Tum vero in numerum faunosque ffrasque videres Ludere, tum rigidas molare cacumina quercus.

Mais il y a des pays où les hommes s'attèleut à la voiture de l'artiste qui a supérieurement joué une sonate. La faction démagogique a traité M. Victor Hugo comme la première trompette du parti, « je ne sais quoi de puissant et de magnifique , de creux et de sonore , » écrivait un critique célèbre (\f. Sainte-Beuve) en 1835; quelque chose, dirai-jeà mon tour, qui est à réloquence habituelle de nos tribuns du peuple ce qu'un instrument fabçiqué dans les ateliers de Sax est à un simple clairon d'infanterie. Ce serait bien assez, après tout, pour expliquer, dans cette récente métamorphose de M. Victor Hugo , le succès de sa parole , sans accuser ni l'infirmité de son esprit, ni les calculs de son ambition, ni la facilité et la corruption de sa conscience. Ce serait trop peu pour expliquer la métamorphose elle-même ; car, à coup sûr , l'auteur de Notre-Dame de Paris a le même drpit que M. de Lamartine de prétendre qu'il est autre chose « qfu'un baladin propre à divertir les hommes sérieux. » Cherchons donc , puisque notre thèse consiste à exclure toute autre cause, si ce n'est pas Técrivain qui a compro-

mis le politique dans cette transfiguration en apparence si soudaine ; si ce n'est pas la forme qui a entraîné le fond ; en un mot, s'il y a autre chose qu'une question d'esthétique dans cette défection éclatante qui appelle en ce mo« ment , sur le nom de M. Victor Hugo, une célébrité si nou-» velle, et, suivant nous, si malheureuse.

Suivant moi, M. Victor Hugo n'est devenu démagogue que parce qu'il est resté romantique. Le romantisme a été pour lui en môme temps le prélude, l'apprentissage et rex** citation de la démagogie.

Le romantisme et la démagogie ! Il y a là, si je n'y prenais garde, de quoi faire cabrer beaucoup de très-honnétes esprits qui ne songent plus à mal, mais que le premier feu de l'imagination et le premier élan de l'âge avaient emportés à la suite des novateurs, au temps où le romantisme était plus qu'une doctrine, où c'était une petite faction. C'est alors que M. Victor Hugo écrivait : a Le romantisme tant de fois mal défini n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, que le libéralisme en littérature... Nous voilà sortis de la vieille forme sociale ; comment ne sortirions-nous pas de la vieille forme poétique ? A* peuple nouveau, art nouveau. » Je tiens à rassurer^ je le répète, ceux des novateurs doctrinaires de cette époque que la rigueur tranchante de mes prémices pourrait inquiéter sur ma conclusion. Je distingue, dans le romantisme, ceux qui l'ont simplement professé et ceux qui l'ont pratiqué ; ceux que le romantisme a tentés de ceux qu'il a gâtés ; ceux qui ont fait la poétique du genre nouveau, de ceux qui ont fait ses livres. Je distingue, en un mot, dans la tentatii^ révolutionnaire tramée, il y a plus de vingt ans, contre la langue et la littérature nationale, les philosophes des praticiens, ceux qui rêvaient la théorie et ceux qui avaient la main à l'œuvre.

Lb Globe était alors la Sorbonne du romantisme. C'était le rendez-vous des meilleurs et des plus nobles esprits; mais je cherche aujourd'hui ce qui reste de sa doctrine, presque rien : le souvenir d'une querelle comme celle des gluckistes et des piccinistes, des cochers verts et des cochers bleus; un fatras d'élucubrations sophistiques, de prétentieuses nouveautés, de paradoxes peu sincères où c'était plutôt Tesprit frondeur du siècle qui s'attaquait au passé que le besoin de routes nouvelles dans le domaine de Tart qui provoquait sa révision. On a frayé les routes, et personne n*a voulu y entrer, surtout ceux qui les avaient faites. Voilà ce qui reste de la doctrine romantique de l'ancien Globe : un souvenir confus dans la mémoire des érudits, et des jachères dans le champ de l'art. Et quant aux œuvres de ces théoriciens si hardis, presque toutes ont vécu par des qualités de style et par des procédés de composition qui étaient la contradiction de la théorie même. On eût dit que ces novateurs intrépides voulaient racheter par l'honnêteté des actes la témérité des principes, et faire absoudre la révolution littéraire en la montrant impuissante. M. Magnin ne dirait plus aujourd'hui : (( On ne peut $am barbarie appliquer aux poètes, ces rois de l'intelligence, Univeau de la grammaire commune^ sous lequel nous devons tous courber la tête, nous, simples mortels. » M. do Rémusat n'écrirait plus : « Notre 'poésie est^ dans le. mauvais sens du mot, une véritable aristocrate,», »

C'est l'honneur des lettres françaises, que presque tous les écrivains, quel que soit leur point de départ dogmatique, qui sont restés fidèles dans leurs œuvres à la cause du bon goût, se sont rattachés, dans ces derniers temps, à celle du bon sens. La politique s'est ainsi fortifiée par la littérature. L'Académie est venue en aide au Parlement.

M. YIGTOR HUGO. 25

La réaction, commencé^ dans les théories littéraires, s'est communiquée aux opinions. Cherchez, en dehors du parti qui se rattache aujourd'hui aux difTérentcs nuances de la majorité parlementaire, cherchez un écrivain de quelque renom et do quelque valeur, si peu que ce soit, vous lui trouverez rattache romantique. M. Edgard Quinet, M. Michelet, M. Félix Pyat. M. Eugène Sue appartiennent tous par quelque côté à cette école, moins comme docteurs que comme praticiens, plus préoccupés de l'œuvre que de la doctrine, aimant à suivre dans la politique le contre-coup de leurs tefitatives liltéraircs. M. de Lamartine se rattache à la tradition la plus sévère de Técolc classique par ses premiers ouvrages ; il me semble complice, par ses derniers, des plus aveugles entraînements de Técole novatrice. Mais Fauteur de la Chute iVun Ange qe s'est ainsi habillé à la moderne que pour courir plus commodément les aventures auxquelles sa destinée condamnait sa plume ; il n'a pris le romantisme que comme on prend une casaque pour le voyage. Cherchez sous ce vêtement d'emprunt, vous trouverez la robe de pourpre du grand poète; creusez jusqu'au fond de ce style troublé par toutes les passions du siècle, vous arriverez au cristal et au sable d'or des Méditalions; descendez dans cette conscience, l'écho de son passé vous renvoie des accents tels que ceux-ci :

Sourd aux leçons efféminées Dont le siècle aime à les nourrir, 11 saura que les destinées Font roi pour régner ou mourir; Que des vieux héros de sa race Le premier titre fut Taudace Et le premier trône uir pavois ;

26 M. TICTOft HUGO.

Et qu'en vain rhamanité orie t

Le sang versé pour la patrie

Est toujours la pourpre des rois (1) !

H. Victor Hugo disait, un peu plus tard, à peu près la même chose, et presque dans les mêmes termes. Voici ce qu'il écrivait après la victoire du Trocadéro :

Ob ! que la royauté, peuples, est douce et belle!

Il faut, eomme un soldat, qu'un prinœ ait une épée! Il faut, des factions quand l'astre impur a lui, Que, nuit et jour, bravant leur attente trompée. Un glaive veille auprès de lui...

Aujourd'hui, M. de Lamartine et M. Viclqr Hugo ont restitué au peuple souverain le glaive qu'ils aimaient à voir briller dans la main d'un roi. jÈ^empre hme. Mais revenons à notre sujet,

M. Victor Hugo avait débuté comme M. de Lamartine. La première veine de ses idées était monarchique et religieuse. La polémique s'est .trompée toutefois quand elle a cherché, dans ses effusions royalistes d'une autre époque, un texte à d'amères récriminations. Au-dessus de ce fond natal, où s'était jouée l'adolescence très-peu naïve de l'auteur de Bug-Jargaly M. Victor Hugo, parvenu à l'âge de raison, n'avait pas lardé à étendre plusieurs couches successives d'une tout autre formation et qui avaient bientôt fait disparaître jusqu'aux dernières traces du sol primitif. Je m'étonne, quant à moi, qui viens de relire avec un soin attentif une grande partie des œuvres de M. Hugo, je m'étonpe qu'on ait pu se méprendre à ce point sur le véritable caractère de sa tendance et de sa pensée. Sa tendance a toujours été pour un certain nivellement soit de l'art,

(I) Méditations; la Pfaissafuv du due de Bordeaux,

H. VICTOR HCGO. 27

soit de TEtat. La pensée a toujours été socialiste au fond, romantique dans la forme, marchant h ce double but : la réforme de la société et celle de la langue ; disant tour à tour, aujourd'hui en prose : « Mettons le marteau dans les théories, les poétiques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage qui masque la façade de Fart ; » disant demain en vers ;

Puissants ! nous ferions mieux de panser quelque plaie Dont le sage rêveur à cette heure A'effrale, D'étayer Tescalier qui d'€Q bas monte en haut, D'agrandir Tatelier, d'amoindrir Téchafaud, ete., etc.

M. Victor Hugo a été le premier des romantiques, caria Préface deCromwell est de 1827 ; et de même aussi il a été le premier des socialistes, car le Dernier jour d'un condamné^ Claude Gueux, les Feuilles d^automne,\es Chanta du crépuscale^ Notre-Dame de Paris , et tous ses drames, Ruy-Blas excepté, sont antérieurs de plus de dix ans à la révolution de Février, c'est-à-dire à Tavénement du socialisme comme parti actif et militant. J'ai été frappé, en relisant la plupart de ces œuvres, non-seulement de la singulière persévérance qu'elles signalent dans Taudacieux violateur de nos poétiques et de notre langue, mais de cet esprit de révolte antisociale, de dénigrement haineux, de pitié amère et vindicative, qui circule comme un venin, tantôt caché sous les fleurs du langage, tantôt coulant à pleins bords, au milieu de tous ces ouvrages d'une diversité si étendue, si laborieuse et au demeurant, si uniforme. Oui, j'ai été surpris, en rouvrant ces livres avec l'intention d'y chercher la généalogie des idées de M. Victor Hugo, j'ai été surpris d'y trouver presque tout le fond de ces formules déclamatoires, de ces récriminations envenimées, de ces haines jalouses, de cette philanthropie pleine de menace et de colère qui forme

aussi le fond du socialisme. C'est M. Victor Hugo, on le dirait, qui a foulrni la matière de cette impitoyable et éternelle élégie. Il en a été, bien avant les docteurs qui Font érigée en systèmes plus ou moins impraticables, le compositeur et le poète ; il en a fourni les paroles et la musique. Je n'en veux citer que quelques preuves qui permettront déjuger du reste.

D'abord, l'Idée, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vague au monde , mais en même temps ce qui est le cri de guerre du socialisme militant, l'Idée, qu'invoquent également M. Barbes et M. Ledru-RoUin, M. Michel (de Bourges) et M. Proudhon, l'Idée revient sans'cesse sous la plume de M. Hugo :

Ce siècle a son Idée, elle marche à grands pas, Et toujours h SOB but!

Que faire de ce peuple à llmmense roulis, Mer qui traîne du moins une Idée en ses plis; Vaste inondation d'hommes, d'enfants, de femmes. Flots qui tous ont des yeux, vagues qui sont des âmes?...

Ce siècle est grand et fort ; un noble instinct le mène ; Partout on voit marcher l'Idée en mission, Et le but du travail, plein de parole humaine. Se mêle au bruit divin de la création...

Puis, après cette proclamation de l'Idée, je ne sais quelle prédiction tour à tour fatale et radieuse , pleine d'éblouissement et de terreur, derrière laquelle on aperçoit toujours le peuple, le peuple qui grandit, le peuple qui monte comme une marée, le peuple qui menace , le peuple qui demande sa part dans le festin du liche, l'hymne de La zare incessamment provoqué et glorifié :

« .... De quelle nature est ce crépuscule? Question im-

M. TICTOR HUGO. 29

mense, la plus haute de toutes celles qui s'agitent confusément dans ce siècle, où un point d^ interrogation se dresse à la fin de tout, La société attend que ce qui est à Thorizon s*allume tout à fait ou s'éteigne complètement. »

... Et de ces brulta divers, redoutable ou propice, Sort l'étrange chanson que chanlo sans flambeau, Cette époque en travail, fossoyeur ou nourrice, Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau,

Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire, Où le banquet hautain semble éclater de rire, Narguant le peuple assis à la porte, en haillons^ Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons, Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre. Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre.

C'est le peuple qui vientl c'est la haute marée Qui monte incessamment par son astre atUrée.

Rois, hâtez- vous!

Ce n'est pas tout. A côté de ces poétiques menaces qui peuvent passer pour Tavertissement sévère d'un socialisme officieux, il y a le socialisme impatient, frondeur, agressif, révolutionnaire, le socialisme tournant à la démagogie, celui qui oppose incessamment le pauvre au riche, le voleur au magistrat , la courtisane à lia femme honnête ; qui met en regard et presque au môme niveau la reine et le laquais, la grande dame et le bourreau, le roi et le fou, l'empereur et le bandit, avec un étrange parti pris de réhabilitation haineuse* soit du faible aux dépens du fort, soit de la laideur aux dépens de la beauté, de la bassesse au déttiment de la grandeur , de la misère perverse au mépris de la loi juste. C'est surtout, on le sait, dans les drames de

M< Yictor Hugo que cette tendance éclate. C'est surtout là qu'il est à propos de la signaler comme la transition paf où le chantre monarchique de Ut guerre d^Espagne doit passer, de Texlase féodale et chevaleresque de ses débuts , à cette triste et définitive étape au bord du précipice où nous le voyons aujourd'hui ; car M. Victor Hugo n'est plus jeune ; il ne peut plus avancer , mais il ne reculera pas.

Je remarque une chose, le premier mouvement du poëte est toujours bon, la première intention du dramaturge est souvent saine. Mais on dirait que l'écrivain, suivant le mot .cruel attribué à un diplomate célèbre, se défie de ses instincts quand ils sont bons, se défend de ses entraînements quand ils portent l'esprit dans le droit chemin. Il est rare que le sentiment, parti des saines régions du cœur, ne descende pas bientôt chez lui, et involontairement, dans les plus basses, que l'éloquence n'aboutisse pas à la déclamation, la sensibilité à la rhétorique, la noble et sainte pitié au dévergondage philanthropique. Je veux donner ici quelques exemples de cette dégénération du sentiment primitif dans les œuvres de M. Victor Hugo, exemples qui no4is aideront à résoudre le problème que nous nous sommes posé en commençant.

Je dis que, chez M. Victor Hugo, il y a presque toujours un premier jet d'une grande beauté :

Oh ! n'inaultez jamais une femme qui tombe!

C'est là un beau et noble mouvement. Cherchez ce que l'auteur en a fait. La femme qui tombe ! L^ pauvre àme succombant sous le poids du malheur, dans les étreintes de la misère et de la faim , perle avant de tomber , fange après sa chute 1 Ah ! pitié , pitié pour elle! Mais haine à la

M. YICTOR HUGO. 31

société qui a laissé choir sa vertu ! Telle est la conclusion du poëte :

La faute en est à nous ; à toi, riche, à ton or !

Allons plus loin. La femme qui tombe! Voilà le chef de famille, le tendre père qui demande pour elle des prières, oh ! profanation ! à la piété de sa fille, de son enfant I

Prie encor pour tqus ceux qui passent Sur celte terre des vivants!

Enfant f pour 1«8 vierges voilées, Pour le prisonnier dans sa tour, Poiar les femmes échevelées Qui vendent le doux nom cC amour /...

Avançons encore. Nous allons trouver, dans cette galerie des prostituées repenties ou réhabilitées, Lucrèce Borgia, adultère et incestueuse; Marion Delorme, la courtisane; Thisbé, la baladine, et combien d'aiitres! Et que nous sommes loin du point de départ ! 11 ne s'agit plus en effet d'épargner la femme qui tombe , mais de Tadorer à deux genoux. M. Victor Hugo ne demande pas qui lui jet« tera la première pierre, mais qui refusera de porter devant elle la cassolette chargée des parfums précieux et TenceiHsoir des grands jours. Il y a bien des gens qui ne se rappellent plus le rôle que joue Lucrèce Borgia dans le drame de M. Victor Hugo et qui ont pareillement oublié les aventures de Marion Delorme. Mais tout le monde va voir Mlle Rachel dans ce rôle de Thisbé, qu'elle a bien voulu élever jusqu'à la hauteur de son talent. Or, qu'est-ce que Thisbé? Thisbé, c'est la satire socialiste de la femme du monde, égoïste, sensuelle et lâche ; c'est l'apothéose platonique de la fille de joie dans la résignation, dans l'héroïsme, dans

Tamour châste et dans la mort ; c'est, en un oiot, le contraste diffamatoire de la plébéienne et de la grander dame que le Paris honnête et bourgeois vient applaudir, tous* les soirs, sous les traits d'une grande actrice -et sur la foi d'un, grand rhéteur.

Voulez-vous un autre exemple de cette dégradalipi^ d'une idée juste et raisonnable sous la plume hyperbolique de M. YiciOT Hugo 1 Res&acra miser ^ le respect du malheur; s'il est un sentiment vrai et profond, c'est celui-là. Appliqué aux malheureux que la loi a frappés, il ne perd rien de sa puissance. L'échafaud et la prison, le bagne et le pilori, qui ne songe à les adoucir, à les assainir, à les améliorer, à les réformer ? Quelle est la pensée qui ne se porte vers ces lieux de douleur ou sur ces théâtres d'irréparable expiation, accompagnée du frissonnement de la pitié ou de la terreur ? Eh bien ! avec cette pensée, M. Victor Hugo a écrit le Dernier jour d'un condamné. Le livre est célèbre. Notre public français, qui a besoin que des révolutions périodiques lui apportent le commentaire des ouvrages dont son engouement fait la fortune, le public de Paris n'a vu^dans ce livre qu'un vœu dramatiquement exprimé de réformation .pénale. La réforme sociale y était tout entière. Voici en effet comment M. Victor Hugo y parie du juge ; nous verrons ensuite comment il y parle du voleur ;

« Le procureur général, vous le représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant à loisir et de son mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud dans six semaines? Le voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la tête d'un accusé dans le plus fatal article du Codo? Le. voyez- vous scier avec une loi mal faite le cou d'un misérable?... »

Passons au misérable :

« Pauvre diable que la Taim pousse au vol et le vol au reste; enfant déshérité d'une société marâtre, que la maison de force prend à douze ans, le bagne à dix-huit, Téchafaud à quarante, infortuné qu'avec une école et un atelier vous auriez pu rendre bon, moral , Utile, et dont vous ne savez que faire, le versant comme un fardeau inutile tantôt dans la rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le muet . enclos de Clamart, lui retranchant la vie après lui avoir été la liberté!.,, i>

Ainsi nous voilà arrivés du premier saut à la dissertation démocratique et sociale. Ceci s'écrivait on 1832. La France monarchique applaudissait. Claude Gueux est de la môme époque. Claude Gueux est un voleur enfermé à Clairvaux. En prison, il se prend d'une amitié forcenée pour un camaradefmalfaiteur comme lui, qui lui donne la moitié.de sa pitance. Le directeur des ateliers fait séparer ces deiîx hommes. Il est assassiné par Claude Gueux avec des circonstances atroces :

« Cette main se leva, et avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il tombait à la ]^enverse, un quatrième coup lui balafra le visage; puis, comme une fureur lancée ne s'arrête pas court, Claude Gueux lui fendit kt cuisse d'un cinquième coup inutile. Le directeur était •mort...» .

Je le crois bien ; mais qui croyez-vous qui est à plaindre dans cette boucherie ? le directeur ou Claude Gueux ? Qui croyez-vous qui a tort, de la société qui a fait enferpaer Claude Gueux comme volejéf, ou de Claude Gueux qui a volé, puis assassiné? M. Victor Hugo va nous répondre :

34 M. YICTOE HCGO, " ^

« Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute ; mais le sort le met daus une société si mal faite ^ qu'il unit par voler ; la société le met dans une prison si

mal faite, qu'il finit par tuer Que la société, dit ailleurs

M. Hugo, fasse toujours pour T individu autant que la nature^ c'est là le grand problème de proportion dont la solution» encore à trouver, donnera Téquilibre universel ! p

Encore une fois, cela s'écrivait quelque quinze ans avant la révolution de Février. Et on prétend que le socialisme a inventé quelque chose! Je prétends' que Jes plus hundis inventeurs des systèmes socialistes n'ont jamais dépassé M. Victor Hugo. D'aulres ont disserté plus longuement. Personne n'a mis au service des idées soi-disant sociales tantôt une formule plus tranchante, tantôt une déclamation plus contagieuse. On n'est pas impunément un homme de talent. Vous rappelez-vous ce voleur surpris en flagrant délit dans un club démagogique? On Tarrête, on le conduit au poste. « Maintenant continuons, dit le président ;• cet homme est un malheureux ; quand la société sera mieux faite, il ne coupera plus les bourses. » N'était-ce pas la traduction littérale de Claude Gueux? Et savez-vous la conséquence de ces belles doctrines ? C'est qu'il faut que Claude Gueux soit électeur; etRuy Blas aussi, Ruy Blas qui r&«présente, écrit M. Hugo, le génie et la passion compirimémpar la société, Ruy Blas sera électeur. Je ne demande pas mieux. Je n'ai pas à discourir sur la loi électorale. Je remarqiie seulement comment les déclamations s'enchîûnent, com-. ment les discours appellent les actes, le peu de distance qui sépare le tribun de l'ôerivain, le romantique du démagogue, la phrase, lentement conçue et laborieusement ' construite dans la solitude du cabinet, de la parole fougueuse et subversive, imprudemment lancée du haut des

M. YIGTOa HUGO. 55

tribunes populaires sur les foules menaçantes. Quftod M. Victor Hugo écrivait dans la préface de son drame : < Ruy Bias, c'est le peuple ayant sur le dos les marques es la servitude et dans U cœur Us prémédittUions du génie ; » et quand il disait à la tribune : a Regardez l'ouvrier qui va au scrutin ; il y entre avec le front triste du prolétaire ac* câblé, il en sort avec le regard d'un souverain I » c'est la même idée, presque la même phrase. Mais Tuoe est Tinoffensive fantaisie d'une déclamation solitaire, l'autre est une flatterie préméditée, jetée à la multitude ; rœtivre est différente, le moule est le même.

M. Victor Hugo a donc été un des plus incontestables et longtemps des plus involontaires précurseurs do la démar gogie socialiste, c'est-àr<iire de cette philanthropie enfiellée d'orgueil et de jalousie, gonflée de déclamation, qui tour à tour enveninaée par la résistance pu exaltée par le succès, est finalement passée, chez nous, à Tétat de faction politique.

Messie du socialisme en tant qu'écrivain, M. Victor Hugo n'avait qu'un pas à faire pour tomber dans la démocratie active. Je ne cherche pas les motifs qui ont pu, au dernier moment, précipiter cette transition. Je n'en dois supposer que d'honorables.

M, Hugo a subi, dans la politique, Tascendant de son génie même. On ne sait pas assez ce qu'il y a de puissance au bout d'une plume pour entraîner celui qui la tient dans le sillon qu'elle trace, et avec quelle force irrésistible ce chétif instrument de la pensée humaine brise quelquefois les volontés les plus opiniâtres. « Le style est l'homme, » cela veut souvent dire ;ie style fait l'homme; c'est-à-dire qu'on accommode sa conduite, ses allures, sa destinée à la tournure particulière de sa phrase ; on soumet sa vie,

comme homme, à sa manière comme écrivain. Cette tyrannie du style est surtout remarquable chez ceux où une certaine inspiration factice est le fond du talent, où Télan de la phrase emporte la pensée. Il est des écrivains qui, au lieu de mettre dans leurs livres les passions de leur vie, mettent dans leur vie celles de leurs livres. Tel auteur n*est devenu romanesque qu'après avoir écrit des romans; tel autre n*a aimé les aventures qu'après les avoir racontées. Celui-ci n*a connu Tamour qu'après l'avoir chanté, celui-là n'a vécu en philosophe qu'après avoir disserté en sage. On a dit que M. de Balzac, notre grand romancier, aimait à rassembler autour de lui, dans sa maison, toutes les merveilles d'ameublement si industrieusement décrites dans ses ouvrages, et que l'auteur de Mathilde étalait un luxe digne de Lugarto. M. Alexandre Dumas a habité quelque temps un château bâti, disait-on, sur les plans de la villa de Monte-Cristo. Toutes ces fantaisies d'artiste et beaucoup d'autres sont la preuve de cette réaction que l'œuvre exerce presque toujours sur l'ouvrier, le livre sur l'écrivain, le tableau sur le peintre, réaction à laquelle M. Victor Hugo n'a pas échappé. C'est par cette porte d'écrivain et d'artiste qu'il est entré dans le socialisme. Rhéteur éminent, novateur audacieux, réformateur sans pitié, habitué à traiter la littérature nationale comme Boileau voulait qu'on traitât la rime, « en esclave » plutôt qu'en reine, M. Victor Hugo a voulu appliquer à la société môme le procédé qui lui avait réussi avec la langue française, devenue méconnaissable mais restée puissante sous sa main.

Le style oblige ; M. Victor Hugo est devenu démagogue pour l'honneur du sien. Je ne sais plus qui a dit : « La meilleure logique est une langue bien faite. i> Par la môme

rdison, la plus sûre preuve qu'une intelligence est sortie de la route du vrai et du beau, c'est l'application qu'on lui voit mettre à détruire ou à violenter une langue. Il y a dans ce travail à contre-sens contre le génie d'une littérature, dans cette réaction contre le bon sens traditionnel d'un pays, dans ce mépris a des règles et des modèles, » dans ce parti pris de nivellement et de rénovation barbare, il y a tous les germes des travers qui caractérisent la démagogie. La théorie seule en pareille matière est périlleuse; la pratique est inévitablement funeste. M. Victor Hugo, qui a pratiqué, il faut le reconnaître, avec toutes les apparences d'une foi robuste, ce jacobinisme littéraire, qui a été jusqu'au bout fidèle à cette religion du bouleversement systématique ; car les Rayons et les Ombres, les Lettres sur le Bhin, ses derniers ouvrages, et ses récents discours de tribune, signalent une impénitence romantique irrémédiable ; M. Victor Hugo, romantique endurci, devait aboutir à Tendurcissement démagogique. M. Tbiers Fa défini d'un mot dédaigneux que les représailles de la tribune justifiaient. J'ai dû donner plus de raisons à l'appui de mon opinion sur ce point, n'ayant pas les mômes privilèges.

U y a pourtant, dans la vie de M. Victor Hugo, une période qui serait curieuse à étudier, si les bornes de cette esquisse le permettaient. Il y a un moment où l'auteur d'il n(/efe a paru s'arrêter dans cette voie périlleuse, un moment où, sans être moins romantique, M. Victor Hugo se montre moins radical, où il semble prendre en patience les injustic^fs de la société, ses imperfections et ses misères. Ce moment correspond assez exactt>ment, si j'ai bon souvenir, à celui où Jl. Victor Hugo devient académicien et pair de France, où on le rencontre au palais

98 M. TlCroi H06O.

des Tuileries, où son habit rayonne de broderies et de plaques étincelantes. Â ce moment on dirait que Fauteur de Claude Gueux entre en composition aTec cette société dont il faisait le siège, la plume k la main. Je n^en conclus rien, je le déclare, contre la sincérité de ses convictions d'avant et d'après cette époque; mais je rappelle ces circonstances comme une preuve des variations que peut subir le plus vigoureux esprit, et aussi parce que M. Victor Hugo, en se rappelant ces rapides instants de sa vie patricienne, voudra peut-être bien pardonner à ceux qui traitent aujourd'hui les flatteurs du peuple comme il les traitait alors. Car c'est alors, ou c'est bien près, si je ne me trompe, que, dans le dernier de ses recueils de poésie (les Bayons H les Ombres)^ M. Victor Hugo se laisse emporter à des tirades telles que celle-ci :

Loin de ▼oas les vaines eolères,

Qui s'agitent aa carrefour!

léoin de vous les cKais populaires^

Qui seront tigres quelque jour!

Les flatteurs du peuple ou du trône.

L'égoïste qui de sa zone

Se fait le centre et le milieu !.

Et tous ceux qui, tuons sans flamme.

N'ont pas dans leur poitrine une âme.

Ou n'ont pas dans leur âme un Dieu !

C'est aussi vers le même moment que M. Victor Hugo compose la pièce intitulée : Sur un homme populaire ; qu'il parle du « pavé stupide, » qu'il s'attendrit sur le souvenir du roi Charles X, qu il jette Tanathème à Voltaire.

Oh! tremble! ce sophiste a sondé bien des fanges! Oh ! tremble! ce faux sage a perdu bien des anges ! Ge démon, noir milan, fond sur les cœurs pitux...

H. TICTOR HUGO. 59

Les Rayons et les Ombres semblent une balte sur la route qui conduit par le romantisme à la démagogie. Dans les Lettres sur le Rhin, dont la publication se rattache à la même période, même caractère. M. Victor Hugo, qui semble à ce moment avoir pardonné à la société française d'être « si mal faite, » s'acharne sur TEurope, en remanie la carte, en distribue les populations, coupe un morceau par-ci, un morceau par-là, comme Gharlemagne dans le monologue de Charles-Quint. Et plût à Dieu que cette inofiensive campagne du grand poète, que cette innocente distraction de sa plume eût changé quelque chose aux traités de 1815! Quoi qu'il en soit, les Lettres sur le Rhin appartiennent à la période romantique du talent de M. Victor Hugo où il semble un insiant retenu sur la pente redoutable qui Tentraîne sans retour aujourd'hui. .

Que M. Victor Hugo y prenne garde : cette pente est ra-^ pide ; elle est celle de la décadence même de Tesprit. J'ai toutes sortes déraisons personnelles de ne pas contestera M. Victor Hugo son remarquable talent, auquel j'ai rendu librement et plusieurs fois justice ; mais veut-il me permettre de le lui dire? il en a déjà beaucoup moins, je ne dis pas depuis qu'il n'est plus de notre avis en politique, mais depuis qu'il abonde si violemment dans le sien. Cette exagération d'un génie naturellement hyperbolique et d'une école vouée par système aux œuvres exceptionnelles, aux créations aventureuses, aux produits excentriques et monstrueux, cette exagération conduit en très-peu de temps, faut-il le dire? à la faiblesse par l'épuisement, à la vulgarité par l'impuissance, à la violence par le besoin de rallier les admirations infimes, et de suppléer à la qualité par le nooribre et par le bruit. Litlérairement, la démagogie est malsaine. Et n'y a-t-il pas des signes qui trahissent

déjà chei M. Victor Hugo cette décadence que son âge et la vigoureuse trempe de son esprit nous autorisent à nommer précoce?

N'a-t-il pas été frappé de la facilité avec laquelle on Timite î On n'imite facilement que le médiocre; Ceux qui n'auraient jamais osé mettre le pied dans le splendide palais des Orientales, ou toucher à la lyre d'Olympio, essayent aujourd'hui de rivaliser à la tribune avec l'orateur de la Montagne. Qui donc a fait cette phrase il y a peu de jours? il s'agissait de la loi sur les clubs : « Citoyens représen- )) tnnts, il y a deux grandes maîtresses d'école des masses, » l'une s'appelle la parole, l'autre s'appelle la presse. Il D est évident que c'est une parole qui a fait le monde. Dieu » a dit que la lumière se fasse, et la lumière s'est faite. Il » y a dix-huit siècles, c'eit une parole qui a sauvé et renou- » vêlé le monde ; il y a soixante ans, c'est une parole qui

» a fait la révolution française Et aujourd'hui, c'est la

» parole que vous venez attaquer !...)>

Qui a fait cette phrase? Est-ce M. Esquiros? est-ce M. Victor Hugo? et un autre jour, quelqu'un disait à la tribune de l'Assemblée Nationale : « ...Et depuis, dépouil- » lant toute pudeur, vous avez osé lever une main profane » jusque sur l'arche sainte! Vous avez arraché insolem- » ment la couronne du front du souverain qui vous avait h tirés du néant !... » Encore une fois, qui a faitcette phrase? Est-ce M. Victor Hugo? est-ce M. Charles Lagrange?

Il est triste de finir, littérairement, par le nom de M. Charles Lagrange cette étude commencée par celui de M. Victor Hugo. Mais ce rapprochement est fatal. Ces deux noms s'attirent. Après le romantique, le démagogue; après le démagogue de parole; le démagogue d'action. Tous les excès de l'esprit se tiennent. M. Charles Lagrange cm-

prunte des métaphores à M. Victor Hugo. Qui saitTM. Hugo sera peut-être conduit à emprunter des procédfe Se démagogie pratique à M. Lagrange. M. Victor Hugo B*a aucune méchanceté dans le cœur, je le sais, pas plus que M. Charfes Lagrange lui-même, à la mansuétude duquel il est aujourd'hui de mode de rendre hommage; mais on arrive à la violence aussi bien par la méchanceté de Tesprit que par celle du cœur, et on y arrive souvent avec plus de ressources et d'excitation. M. Hugo ne fera jamais le mal sciemment. Il le fera peut-être en voulant appliquer en aveugle ces théories détestables qui ont la prétention de faire violemment le bien.

M. Victor Hugo a aboli Téchafaud dans ses traités philanthropiques ; il Fa relevé dans ses drames. Il déclame contre la peine de mort dans ses prologues, il en abuse dans ses dénoûments. Quant à moi, la philanthropie de M. Victor Hugo me donne parfois le frisson. Il y a, tout compte fait, trois ou quatre de ses tragédies où le bourreau joue un assez joli rôle, et je ne connais personne qui arrange plus proprement une scène de mort que M. Hugo, qui commande plus correctement une pompe funèbre, qui dis-' pose avec plus de soin, d'exactitude et de savoir-faire les détails d'un enterrement ou d'une exécution.

Angelo aux guetteurs de nuit. Vous connaissez la

cave où sont les tombes?

L'un des guetteurs de nuit. Oui, Monseigneur.

Angelo Il y a là une femme (sa femme) qui est

morte. Vous allez descendre cette femme secrètement dans le caveau ; vous trouverez dans ce caveau une dalle du pavé qu'on a déplacée et une fosse qu'on a creusée ; vous mettrez la femme dans la fosse, et puis la dalle à sa place. Vous entendez..:

At M. VICTOR HUGO.

Oui, nous comprenons que monseigneur Ângelo est passé maître dans Tart d'enterrer les gens ; et Si jamais la tradition pouvait s'en perdre, il n'y aurait qu'à ouvrir les livres de M. Hugo. Malgré tout, il est impossible de prendre M. Victor Hugo pour un homme terrible, et le jour où il votMira faire un pas de plus dans la démagogie active, j*ai bien peur qu'il ne soit que le lieutenant de M. Lagrange. M. Lagrange, qui n'a pas fait Angelo, en sait pourtant plus long que lui. On a parodié pour l'auteur de Claude Gueux le mot de César î on a dit qu'il aimait mieux être le premier sur la montagne que le second dans la plaine. C'est une calomnie. Mais que M. Hugo soit tranquille, il ne sera jamais le premier dans le parti qui l'applaudit, le courtise et l'exploite aujourd'hui. « Mirabeau, disait le comte Joseph

* dé Maistre ( M. Victor Hugo nous pardonnera sans doutô

* le rapprochement), Mirabeau partageait avec un autre » héros de là Révolution le pouvoir d'agiter la multitude

* sansavoii* celui de la dominer, ce qui forme le vériiable » cachet de la médiocrité dans les {roubles politiques. Des » factieux moins brillants et plus habiles se servaient

^ » de'Ion influence à leur profit... » Cela veut-il dire que M". Victor Hugo est destiné à échouer dans cotte nouvelle voie où sa destinée littéraire Ta si fatalement poussé? Je le Cl^inS.- Mais échouer dans une pareille lâché, c'est après tout une moins triste fin, pour un homme tel que M. Hugo, que d'y réussir.

n. Proudlioit.

(il NOVEMBREJ849.)

Levaho ad ccelum manum meam et dicafn : Vivo ego ûi œtemum !

Je lèverai ma main vers le ciel, et Je dirai : Mon idée est immortelle !

(Deutéronome, XXXII, 40.)

Je ne sais plus dans quelle parade le célèbre auteur des Contradictions économiques^ M. Proudhon, est représenté errant sur les ruines de Paris, au milieu des fondrières, dernier survivant du socialisme vainqueur et du vieux inonde bouleversé de fond en comble.

L'auteur de cette parade, d'une bouffonnerie si triste et peut-ôtre si prophétique, semblait avoir eu, en attendant mieux, le pressentiment du livre que publie aujourd'hui M. Proudhon (1). Ce livre a une odeur de fin du monde. Il y règne un parfum de métaphores funèbres qui vous prennent à la gorge comme la fumée des flambeaux de deuil autour d'un catafalque. « Le gouvernement de Louis Bona- » parle n'existe, dit M. Proudhon» que pouç mettre le * » scellé sur la chs^mbre mortuaire. Laissez-le remplir sai^ » fonction de croque-mort. Après la tâche horrible et sans

(1) LèBConfeitûmsâ^un révolutionnaire.

» seconde de; la royauté de Juillet, le devoir de la prési- D dence est de vous déposer dans votre charnier. » Grand merci, monsieur Proudhon î

M. Proudhon , avant d*enlerrer la société, a longtemps cru qu'elle était malade (il ne se trompait pas), et qu'il pouvait la sauver : c'était une prétention comme une autre. — Ne pouvant plus être son médecin , n'ayant pas réussi à être son banquier, M. Proudhon se fait le fossoyeur du vieux monde. Du fond de sa prison, d'où sa plume ironique et lamentable vi^nt nous provoquer, il chante d'une voix lugubre le De profundis de la société défunte, non toutefois sans y mêler le Magnificat de sa propre gloire ; car, sachezle, la société est morte, mais M. Proudhon est vivant, et c'est bien mieux que la vie, c'est Téternité ! Vivo ego in œiernum !

Une confession publique était autrefois un acte d'humilité, de contrition et de repentir; aujourd'hui, c'est un péché de plus. Saint Augustin écrit l'histoire de sa conversion : M. Proudhon fait celle de son impénitence. Quand Jean-Jacques Rousseau écrit ses Confessions, il y met son orgueil, mais pour le châtier ; il lâche le frein à sa nature incorrigible, mais pour l'humilier par une exposition posthume et publique. M. Proudhon n'a pas de ces calculs. S'il se confesse aux hommes, c'est pour se grandir. C'est toujours l'histoire de Diogène, l'oi^ueil sous le manteau . troué du philosophe, la personnalité vaniteuse sous le cilice du pénitent. M. Proudhon est de la race des Titans ; il vise au ciel (levabo ad cœlum!), mais par escalade. La voie des humbles et des simples d'esprit n'est pas la sienne. « Si le révélateur suprême se refuse à m'instruire, dit-il quelque part, je m'instruirai moi-même. » — « De ce moment, dit-il ailleurs , sans être athée, je cessai d^adorer

M. rROlDBON. 45

Dieu. — Il se passera fort que vous Tadoriez, me. dit un jour à ce propos le Constitutionnel. — Peut-être !... » Tout l'esprit des Confessions de M. Proudhon est dans ce peutêtre sans égal.

Les Confessions d'un révolutionnaire semblent avoir un double but : « Tétais, dit Fauteur, un des originaux de la » révolution démocralique et sociale ; eu f;nsant ma confes- » sion, je ferai celle de toute la démocratie... » Dans cette confession, toutefois, c*estM.I*roudhon qui tiendra les verges, la démocratie tendra le dos. Nous sommes accoutumés, depuis quelque temps, à ces procédés de la pénitence publique de la part des faiseurs de Mémoires et de Confidences. Les révolutionnaires surtout n'y vont pas de main morte, dans ces opérations délicates qu: consistent à soulager une conscience surabondamment chargée. J'en ai cité dans ce volume, s'il m'est permis de le rappeler, d'illustres exemples. Mais personne, jusqu'à M. Proudhon, n'avait mis plus d'entraînement et d'héroïsme à se mortifier... sur le. dos de ses amis. C'est ce que j'essayerai de prouver dans la suite de cette étude.

Il y a de tout dans ce petit livre, et il y a surtout une malice de style et une vervejd'ironie'redoutables. M. Proudhon, voué par goût à la satire politique, est plus écrivain que philosophe, plus rhéteur qu'écrivain ; mais sa rhétorique a un but. L'ironie, sous sa plume, n'est pas seulement une ressource de style ; c'est tout un système. Il rit, mais pour une fin sérieuse, préméditée et profonde; il rit, non pour rire, mais pour détruire ; hsez plutôt :

« Ce qui manque à notre régénération, ce n'est ni un » Mirabeau, ni un Robespierre, ni un Bonaparte; c'est un » Voltaire. Nous ne savons rien apprécier avec le regard » d'une raison indépendante et moqueuse.... Â force de

H. niOUDHON.

'endre au sérieux nous devenons stupides. Tout à nos nmours et à nos haines, nous ne rions des jas plus que de nous. En perdant notre esprit , 'ons perdu notre liberté. De même que la raison plutôt construit un système qu'elle travaille à e et à le refaire, ainsi la liberté tend continuelleconverlirses créations antérieures, à s'affranchir ânes qu'elle s'est donnés , et à s'en procurer de ux dont elle se détachera comme des premiers , ; pr^ra en pilii et en aversion jusqu'à ce qu'elle •emptacés par d'autres. La liberté, comme la raiixiste et ne se manifesle que par le dédain de ses ûeuurej. C'est pourquoi l'ironie fut de tout temps.. . ment irrésistible du progrès. L'homme du peuple est mille fols plus près de la raison et de la 11je l'anachorète qui prie ou le philosophe qui arte... »

le invocation à l'Ironie : « Douce Ironie, viens, (raine, elc, etc. » Rions donc, puisque M. Prouis y invite par de si bonnes raisons. Rions pour comme l'enfant qui casse son jouet ou qui étouffe u. Rions, puisque le rire est un si grand maître ! :nt, il est vrai, est mal choisi. Le rire, à moins de !r un cours forcé , n'est plus guère de mise que 1 réformateurs, quand ils se regardent entre eux , ;s augures de Rome. Partout ailleurs, la France ne , Essayons pourtant , non pas de rire, mais d'aps rire de M. Proudhon, ce rire étrange et sinistre, croyable désordre de l'esprit fait germer au milieu îs, s'épanouir dans la destruction, éclater parmi !S et les angoisses de l'humanité.

)udhon ne se refuse aucune satisfaction de ce

M. PROGDBON. 47

genre contre les réformateurs contemporains, ses disciples, ses amis ou ses rivaux. Je me garderai bien de Timiter en pariant de lui. Il m'est impossible, en effet, de ne pas prendre M. Proudhon au sérieux. Sous sa main Tartillerie légère n'est que l'auxiliaire du gros canon. Les Confessions d'un révolutionnaire contiennent un laborieux exposé de son système économique et de sa théorie politique; et cela, j'en réponds, est fort sérieux. L*absurde , même quand il arrive à cette limite qui semble défier la mélancolie, ne m'a jamais fait rire, ni moi , ni, je crois, personne. Les réformateurs le savent bien ; et c'est sur cette alliance adultère du sérieux et de Tabsurde, sur la puissance mystérieuse et irrésistible de ce mot profond : Credo. quia absurdum^ qu'ils fondent les plus solides espérances et les plus fermes calculs de leur ambition. J'ai lu avec toute l'attention dont je suis capable, j'ai essayé aussi de comprendre avec tout l'efiort de mon esprit (je sais que c'est peu dire), le système économique de M. Proudhon, le mécanisme de sa banque , son capitalisme universel, son crédit gratuit, sa commandite illimitée, et j'avoue en toute humilité, et tout compte fait, que je n'y ai rien compris, qu'à l'heure qu'il est je n'y comprends rien. La banque du peuple est allée rejoindre, dans un monde meilleur , cette foule plaintive des trépassés du socialisme que nous visiterons tout à l'heure en compagnie de M. Proudhon. Que sa liquidation lui soit légère I La banque du peuple est morte ; cela ne veut pas dire qu'elle ne fût pas née viable ; mais n'en parlons plus. Je ne l'ai pas comprise ; c'est ma faute. Passons aux théories politiques de M. Proudhon, à celles dont il dit : « Gela est vrai, parce que cela ne peut pas ne pas être vrai ! »

Ici je parlerai sans détour, avec la sincérité qu'autorise

la franchise provocante des opinions que j'ai à juger. La théorie politique que M. Proudhon expose dans les Confessions d'un réoolationnaire, si elle n'est pas l'injurieux défi que rironie d'un sophiste adresse à la raison de tous, cette théorie ressemble au rêve d'un malade ou d'un fou. Elle a, de quelque côté qu'on Tenvisage, histoire ou philosophie, morale ou tradition (et le talent à part, qui n'y manque pas), tous les caractères d'une incroyable hallucination d'esprit, m La dialectique m'enivrait , dit M. Proudhon » (p. 434), un certain fanatisme particulier aux logiciens » m'était monté au cerveau, » Et ailleurs : « J'ai cru remar- » quer, la philosophie me le pardonne! que plus la raison » acquiert en nous de développement , plus la passion » quand elle se déchaîne, gagne de brutalité. » (P. 179.) Je pourrais bien , de ces aveux de M. Proudhon , tirer un argument contre son système politique. Je pourrais montrer sa doctrine sortant , toute armée, de son cerveau enivré de logique, abruti par l'abstraction , égaré par les passions les plus insociables. Je pourrais plaider la démence , sa confession à la main. J'aime mieux ne demander raison du système qu'au système lui-même. Je veux le faire en peu de mots, car il suffit, en quelque sorte, de lui donner son nom, le nom que M. Proudhon lui donne, pour le

juger.

Ce système s'appelle Vanarchie,

M. Proudhon atfecte d'écrire ce nom comme personne ne

l'a jamais écrit, comme si celte précaution puérile devait

changer la valeur du mot et son irrésistible eifet sur les

yeux et sur l'esprit du lecteur. Il écrit an-arcWe. Il coupe

le nom en deux. Il croit adoucir le monstre en le mutilant.

Mais aussi bien, qu'importe le mot? M. Proudhon a beau

faire, le mot est hideux. Voyons la chose.

a Tous les hommes sont égaux et libres, dit M. Prou- » dhon. La société, par nature et destination, est doncau- » tonome, comme qui ôimiX ingouvernable. La sphère d'ac- » tivité de chaque citoyen étant déterminée par la division » naturelle du travail et par le choix qull fait d'une pro- » fession, les fonctions sociales combinées de manière à » produire un effet harmonique, Tordre résulte de la libre » action de tous. Il n'y a pas de gouvernement. Quiconque » met la main sur moi pour me gouverner est un usurpa^ » teur et un tyran. Je le déclare mon ennemi.

» Donc plus de partis, plus d'autorité, liberté absolue de » l*homme et du citoyen ; en trois mots j'ai fait ma profes* X sion de loi politique et sociale. »

Telles sont les prémisses du système politique confessé par M. Proudbon : suppression de TEtat, abolition de Fau^ / torité, la liberté sans règle, Vanarcfiie sous son vrai nom, c'est-à-dire, comme l'auteur prend la peine de nous l'apprendre, Vabolition de tous les pouvoirs^ spirituel, temporel^ législatifs exécutif , judiciaire, propriétaire,,. Telles sont les prémisses; jugez du reste. Ai-je besoin de dire que M. Proudbon soutient cette thèse, théoriquement, avec une verve et un emportement de logique imperturbables? Spectacle effrayant et douloureux, que celui d'un esprit de cette vigueur, entraîné, avec une sorte de rectitude furieuse, dans cette voie sans lumière et sans issue?

Après cela, jugez ce que deviennent, dans cette débauche de la dialectique, enivrée d'elle-même, la raison, le sens commun, la sagesse des âges, les leçons du passé, celles que donne le présent à notre expérience sitôt mûrie, même chez les plus jeunes? Jugez ce que devient l'histoire. Prenons la nôtre, celle d'hier. Savez- vous quel a été le toit

Il 4

sa H' FROCbllON.

des révoluliolinaires français depuis soixante ans? Ça été, chaque fois qu'ils ont renversé ie pouvoir, d'avoir teolé de le rétablir, à leur profit il est vrai ; mais cette tentative profilait à l'esprit de gouvernement. C'est le crime des févolutionnaires. Le pouvoir tombé, dit M. Proudlion, il fallait le laisser par terre. — Mais que serait devenue la société sans gouvernement? — La société se serait reconstituée par sa propre force. La révolution se serait faite par en bas. Depuis soixante ans, elle se fait par «n haut : il faut tout recommencer...

Telles sont les leçons que nous donne notre récente histoire, au point de vue de M. Proudhon. 11 a beau reconnallre (et c'est un méiite de sa part) que tous les gouvernements, depuis 1790, ont reçu l'acclamation du peuple ; le tort de ces gouvernements, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent, légitimité, insurrection, droit du sabre, invasion restauratrice, élection parlementaire, leur tort, ce n'est pas d'avoir vécu plus ou moins bien, avec plus ou moins de vertu el d'habileté ; leur tort, c'est d'être nés. « Quand

> nous eussions dû mourir de honte, si une nation avait « de la pudeur et si elle devait mourir, s'écrie M, Prou- » dhon à propos de l'établissement de 1830, un monument » s'élevait, une fête anniversaire était instiluée pour la cé- I lébration des glorieuses journées de Jailief ; et not» nous re-

> menions de plus belle à organiser le pouvoir! »

Cette colère de M. Proudhon contre l'acclamation monar*

chique de 1830, ce n'est pas une rancune de i-épublicain

désappointé, mais de It^icien que l'histoire arrête court, à

moitié de sa route, et au moment où il croit tenir sa chi-

ro. A chaque fois en effet qu'un vide se fait dans la suc-

ïion du pouvoir, qu'une plaie s'ouvre au flanc de la

iété, le peuple, même quand il l'a faite, y court pour la

fermer, M. Proudhon pour Télargir. Le peuple, dans un accès de déraison furieuse, n*a pas plutôt brisé un gouvernement qu'il se passionne pour le reconstruire, M. Proudhon pour étendre sa ruine et disperser ses débris. Le peuple a une horreur naturelle et instinctive de Tanarchie; il a, comme M. Proudhon reproche à la Convention de l'avoir eue, la fureur du gouvernement] hier Louis XVI, Napoléon, Louis-Philippe, aujourd'hui Louis-Bonaparte, tout sert au peuple, même Robespierre, même Barras, même Ledru-Rollin, poun^u qu'il échappe, par une apparente organisation, au spectacle, si ce n'est à la réalité du désordre. Tout lui sert pour cette reconstruction du pouvoir; il ne regarde pas, et c'est son malheur, aux matériaux qu'il emploiev Mais Ce qui est, de l'aveu de M. Proudhon, la passion du peuple, est le désespoir de M. Proudhon.

Jugé à ce point de vue, et avec cette disposition d'esprit, je n'ai pas besoin de dire comment l'auteur des Confessions d'un révolutionnaire traite ses adversaires politiques, et quelle litière il fait du parti constitutionnel. Ceux qui aiment ce que M. Proudhon appelle la douce^ pure et chaste et diS' crête ironie, peuvent se donner la récréation de lire le chapitre V de son livre intitulé Corruption gouvernementale, et qui est consacré à l'histoire du dernier règne. Quant à moi, je ne me sens pas le courage de cueillir, pour mes lecteurs, les fleurs de haut goût qui émaillent ce prodigieux cha* pitre. Je reconnais que M. Proudhon a toutes les raisons du monde de nous mettre sous ses pieds; nous sommes à terre. Je reconnais que, quand il fait jouer au roi de Juillet, sur les tréteaux d'une parade socidiste^ je ne sais quel rôle absurde et infâme de corrupteur prédestiné, c'est juslice. Le roi Louis-Philippe a retardé, par dix-huit ans de prospérité publique et privée, Tavénement de M. Proudhon.

Passons donc. Le roi a reçu, depuis Février, bien d'autres atteintes. Son règne se passera, dans l'histoire, des hommages de M. Proudhon.

Mais les amis de M. Proudhon, ses coreligionnaires politiques, la démocratie dont il écrit les Confessions^ pouvaient-ils se passer de sa justice? Chose singulière ! M. Proudhon poursuit contre eux et châtie dans leurs personnes l'insuccès de sa théorie anarchique. Us ont pourtant fait preuve de bonne volonté. On est confondu d'étpnnement en lisant, en tête de quelques chapitres de ce livre, ici : Réctction de Louis-Blanc ; là : Réaction de Ledru-Rollin ; plus loin : Réaction Bastide, Réaction Cavaignac. Tout est réaction. Mais quoi ! M. Louis Blanc et M. Ledru-RoUin réactionnaires ! M. Louis-Blanc, précurseur du prince Louis Bonaparte (p. 69), plagiaire de M. Guizot (p. 7^; M. Louis Blanc, systématiquement contre-révolutionnaire ( p. 231 ) ! Où en sommes-nous?

Ciel, à qui Youlez-vouï désormais que je fie Les secrets de mon àme et le soin de ma Tle?

Mais est-ce tout? Nous avons encore la réaction Barbes : a Barbes, que la terreur égare, écrit M. Proudhon, devient » réacteur, le 15 mai, pour la troisième fois en trois mois, » Nous avons aussi la réaction Blanqui : « Blanqui, Louis » Blanc, Ledru-RoUin, Barbes, dit M. Proudhon, représen- » tent ni plus ni moins que Louis-Bonaparte le principe » d'autorité. » Enfin nous avons la réaction Proudhon; car, à force de voir partout des réactionnaires, M. Proudhon fait comme ce sergent de la comédie qui , ne pouvant plus arrêter personne, parce que tout le monde est en prison, se met en devoir de s'arrêter lui-même, a A force de Tac- » cuser de réaction, dit-il en parlant du président de la Ré-

» publique, j'étais mowmême, en voulant rerapêcher, réao^ » tionnaire!!!,,, »

Ceci ressemble à une plaisanterie. C'est le fond même de ce livre étrange. Le soupçon plane sur toute cette histoire, le soupçon jaloux, irrité, injurieux, semant l'ironie, versant le fiel, et se retournant parfois, avec une sorte de fureur burlesque , contre lui-même. Je ne triomphe pas, qu'on le sache bien, de cette grande irritabilité de M. Proudhon à l'endroit de ses amis. Je ne connais rien de plus triste que ce spectacle de la discorde parmi les inventeurs de la fraternité révolutionnaire ; mais je ne sais rien de plus instructif. Je me demande, en effet, ce que M. Proudbon peut gagner à faucher ainsi par coupes réglées les hommes qui, depuis deux ans , ont mis la main avec lui , à sa^uite ou à ses côtés, au bouleversement de la France. Je cherche le profit de dire : « Le gouvernement provisoire n ne fut que farce, parade, contre -sens, contre-bon- » sens.... Blanqui avait -il donc si grand tort de vouloir, » par un coup de balai populaire , nettoyer ces étables » d'Augias, le Luxembourg et l'Hôtel de Ville?.... Louis » Blanc ni Caussidière n'ont jamais su ce qu'ils faisaient... » Baspail et Blanqui étaient des mécontents, Barbés, So- » brier et Cabet des étourdis, Louis Blanc un utopiste plein » d'inconséquence, le gouvernement provisoire d'une im- » bécillité rare, la commission executive d'un aveuglement » stupide... Le socialisme de la Montagne n'était que men- » songe, le ministère du progrès n'était qu'une bêtise.... » Les rouges j gens de tapage et de bavardage.... Les pro- » moteurs de la manifestation du 13 juin, des enfants ter- » ribles ! » Oui , je cherche le motif qui peut pousser le champion d'un parti engagé dans une guerre à outrance , à se retourner ainsi, pendant le combat, la férule à la main,

54 H. PEOUBBON.

l'ironie à la bouche, contre son corps d'armée. Si c'est ambition de remplacer les chefs , pourquoi disperser les soldats? Si c'est rancune personnelle , où est le désintéressement du sectaire ? Si c'est pure moquerie , où est sa conscience ? Si c'est entraînement d'indiscipline naturelle, comment se montrer, au début d'un essai d'organisation sociale, si dépourvu de concert, de dévouement et d'obéis* sance ?

Mais l'auteur des Confessions n'a pas dit son dernier mot. Nous le dirons pour lui. L'orgueil a quelquefois, dans l'es* prit d'un penseur, le même effet que la cruauté dans le cœur d'un tyran. Il y a tel sectaire qui monterait sur la tour, comme l'empereur Néron , pour voir brûler Rome. M. Proudhon n'est pas cruel. Il proteste , et il fait bien , quoiqu'un peu tard, contre l'accusation d'avoir admiré, pendant le sac du faubourg Saint-Antoine en juin 1848, la sublime horreur de la canonnade, « Un garde national, dit-il, » qui m'avait vu verser des larmes sur le corps du général » Négrier, vint m' offrir de déposer de ma sensibilité, » La sensibilité de M. Proudhon n'est donc plus en cause. Ce que je veux dire, pour expliquer son livre, c'est qu'il y a en lui cette amertume du solitaire , cet ignorant mépris du monde réel, ce fanatisme de sa propre pensée , cet inexorable dédain et cette impatience brutale de la contradiction , qui sont les caractères d'un immense orgueil, a Je suis, dit-il quelque part , un conspirateur solitaire, » A ces intelligences, aigries par le recueillement stérile des longues études, jetées hors de toute voie humaine el de toute application positive par l'ivresse habituelle de leurs rêveries , la solitude du foyer domestique ne suffit pas ; il y faut en quelque sorte celle du monde entier. Leur repos est à ce prix. Ubi solitudinem fecéte^ pacem appellant. Tout ce qui se meut

dans la sphère de leurs propres idées les gêne ; tout ce qui leur fait concurrence les irrite. <( Je me suis abîmé d'étu- » des, dit Fauteur ; fai abruti mon âme à force de médita- » tions; je n'ai réussi qu'à enflammer davantage mon iras- » cibilité. » Pour éteindre cet incendie de sa pensée , M. Proudhon travaille à faire le vide autour de lui. Il ne respiœra que dans un espace libre de toute rivalité d'école, sous un ciel qui ne reflète que ses idées^ qui n'ait de lumière que pour ses pas , qui n'ait d'échos que pour sa parole. La solitude universelle, c'est sa terre promise. Aussi , M. Proudhon ne pouvant vivre comme philosophe avec des voisins et des rivaux , et n'étant pas d'humeur à les tuer, il les enterre par provision... Vous allez voir que, de proche en proche, cette intolérance le conduit à commander le de^il du genre humain tout entier :

et Le 13 juin 1849, le néo- jacobinisme, ressuscité

» en 1830, est tombé le premier pour ne se relever plus. » Dernière expression de la démagogie , agitateur sans » but, ambitieux sans intelligence^ violent sans héroïsme, » n'ayant pas quatre hommes et pas de système, il a » péri , comme le doctrinarisme , de consomption et d'tna- 9 nité,...

» Du môme coup , le socialisme mystique , théogonique

» et transcendental s'est évanoui comme un fantôme Le

» jour où Louis Blanc demanda son ministère^ du progrès » et proposa de transborder et de déménager tout le pays; D où Considérant sollicita l'avance de quatre millions et » une lieue carrée de terrain pour bâtir sa commune-mo- » dèle ; où Cabet est allé, si j'ose me servir d'une pa- » reille expression, /aire pteds-ncMy s aux États-Unis, ce » jour - là l'utopie gouvernementale, phalanstérienne et 9 icarienne s'est elle-même jugée, elle a donné sa démission.

96 K. PHOUttHON.

» Avec k locialisme, l'ubsolulismc est h la veille aussi » de disparaitn.... II n'y a plus de ^laxiis doués de force vi- » taie dans la société franr^se. Par la même raison il n'y » a plus àe gouvernement.

» /( n'y en aura jamais ! !

■B Les hommes que nous voyons en ce moment porter n encore la bannière des partis.-, ne sont ^ms des vivants, n ce sont des morts ! Ils célèbrent , par wne danse de gestes, » leurs propres funérailles...,

» Les socialistes.... qui, ne sachant à quoi se prendre, » agitent encore les esprits de propos ridicules et sans bonne a foi, ces socialiste s -là, ils sont morts, ils ont avala leur lany gue, comme dit le paysan ; qu'ils dorment hur sommeil, et n attendent poor reparaître qu'une science , qui n'est pas » la leur, les appelle.

« Et les démagogues , néo-jacobins , démocrates-gou-

» vernementalistes qui au dernier moment (encore

» le 13 Juin ! ) parlant toujours de liberté, rêvaient tou- » jours de dictature, serait-ce leur faire injure que de dire > d'eux aussi qu'ils sont morts et que le scellé est sur leur » tombe?

» Les doctrinaires sont morts aussi; les hommes de l'in- B sipide juste- milieu, les partisans du régime soi-disant » constitutionnel, ont rendu leur dernier souffle... Eux, nous 1 gouverner encore ! Les preuves sont faites. Le parti ab- » solutiste , le premier dans la logique et dans l'histoire, B ne lardera pas d'expirer... i

lement que je no sois pas très-pressé I contre les actes mortuaires que d'une main si libérale , à tous les France, el" particulièrement à ses seulement , en ce qui concerne le

M. PROLDHON. 57

parti modéré, pour légalisation de son décès, une autre signature que celle de M. Proudhon. Mais passons; les partis sont morts, la France reste.

« La France! regardez-la de près... La vie s'est retirée » d'elle... On dirait déjà la fermentation vermineuse du ca- » davre.,, la France est morte : Rome, l'Italie, la Hongrie, » la Pologne, le Rhin, agenouillés sur son cercueil, récitent » son De profundis!,.. Gardez-vous d'arrêter le travail de . » décomposition! N'allez pas mêler avec la boue.et le marc la » liqueur vivante et vermeille ; ce serait tuer une seconde » fois le Lazare dans sa tombe.

y> Depuis près de vingt ans que nom avons commencé de » mourir... que d'occasions, que de motifs d'agir, si nous » étions un peuple! Parfois nous avons essayé de nous le- » ver... le froid de la mort nous a recloués dans notre cercueil ! »

Nous sommes donc bien morts ! Mais voyons ; il n'y a plus rien, suivant M. Proudhon, plus de partis, plus de jacobins (hélas!), plus de constitutionnels, plus de gouvernement, tout est fini ; en un mot, plus de France, plus d'Europe, plus rien. Que reste-t-il? M. Proudhon tout seul, ses Contradictions à la main, survivant sur un trône d'antinomies, survivant seul, et parmi les débris du monde, à cette mortalité générale des écoles, des utopies et des partis ! Avais-je tort dé dire, en commençant, que le malin vaudevilliste qui a représenté M. Proudhon errant au milieu des décombres de Paris, avait deviné son livre? « Le système » social, dit naïvement M. Proudhon, ne peut être révélé » qu'à la fin des temps; il ne sera connu que du dernier » mortel. » Le dernier mortel, c'est lui.

Ce serait le moment de lui demander : Mais qui êtesvous donc? Il ne suffit pas de dire : Mon nom a fait assez de bruit ! Le nom est bruyant, la vie est caehée. C'est la vie Il 4.

58 M. PEOUDHON.

inlime et personnelle que la curiosité publique cherche dans ces Confidences qu'elle ne provoque jamais, mais qu'elle veut sincères. Quoi qu'il en soil, j'ai eu beau chercher dans le livre de M. Proudhon : ce qui manque le plus dans ces confessions, c'est l'examen de conscience du pénitent. De sa vie morale, de sa vocation socialiste, des causes qui l'ont déterminée, de tout ce qu'on aime à savoir quand il s'agit des hommes qui ont un moment occupé et tourmenté la pensée publique, le livre de M. Proudhon ne nous dit rien, que les très-rares aveux que nous avons rapportés. De ses débuts, rien. L'Académie de Besançon couronna son premier Mémoire; l'Académie des Sciences morales encouragea le second, a J'eus pour marraine une Académie, » dit-il spirituellement. La société débutait avec M. Proudhon par des bienfaits ; M. Proudhon préparait la guerre. Mais là s'arrêtent ses révélations : l'histoire de sa vie n'est plus qu'un exposé de sa doctrine, une chronique piquante et amère de son parti, une redite, souvent longue, de sa controverse.

M. Proudhon, resté seul. debout sur les ruines du monde, c'est donc quelque chose comme le grand inconnu, un mystère en chair et en os, une Chimère accroupie sur une écritoire; et il faut avouer que le monde ne sera guère avancé, en fm de compte, quand il aura tout perdu et fait table rase des institutions, des lois, des mœurs, des gouvernements, des partis, de tout ce qui faisait sa force et sa vie, pour ne garder que M. Proudhon...

Telle est pourtant la conclusion de ce livre: « Moi, disje, et c'est assez! » Cet orgueilleux ultimatum est celui de tous les réformateurs du jour. Au bout de toutes les tentatives, c'est toujours l'homme qui s'offre, faisant bon marché de son parti.

Amour du progrès, passion des réformes, amélioration du genre humain, soulagement des classes laborieuses, élévation* du niveau social au profit, des humbles, grands mots, nobles pensées! mais éternelle comédie, quand c'est la duperie des uns qui joué la pièce au bénéfice de l'ambition des autres; comédie qui est moins l'amusement profane que le châtiment providentiel du genre humain ! Aussi Balzac (l'ancien) a bien raison de le dire :

a La justice de Dieu voulait se venger et avait choisi

» cet homme pour être le ministre de ses vengeances. La » raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes » qu'il a tenues; mais il est demeuré longtemps debout

» par une raison plus haute qui Ta soutenu Ces gran-

» des pièces qui se jouent sur la terre ont été composées

» dans le ciel; et c'est souvent un qui doit en être

» l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quel- » que dessein, il ne lui importe guère de quels instruments » et de quels moyens elle se serve. Cette main invisible » donne les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais » quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme, mais » la force qui accable est toute de Dieu. »

Ainsi va le monde ! M. Proudhon fait la confession, le genre humain fait la pénitence.

HEjLtliieu lineiisbers dëmasosue (l).

Page 1