DE l'avenir tT DES CONDITIOKS
laires ; elle a besoin de puiser sans cesse aux sources de la justice et de la venté sa raison d'être. Si elle y manque (elle y a trop souvent manqué), elle périt; — si elle y travaille, elle se fortifie ; et c'est par là qu'elle tient aux racines mêmes de ce gouvernement représentatif. L'hérédité royale en est, je nedis pas la seule force, mais le principal contre-poids à ce que le mélange des éléments qui le constituent comporte de légèreté, de mobilité et d'inconstance originelle. La royauté, c'est l'expérience, pour ainsi dire, dans le gouvernement représentatif. Je ne sais plus par quel insensé il fut sérieusement proposé un jour, sous le protectorat de Cromwell, de livrer au feu toutes les archives de la Tour de Londres. On abolissait ainsi le passé ; n'était-ce pas le moyen de dominer l'avenir? Mais on brûle des archives, les traditions restent. On renverse les trônes, l'esprit de institution royale survit et se perpétue dans l'hérédité, n:ême proscrite. El il faut toujours le répéter avec Tacite : Scilicel illo igné conscientiam generis humani aboleri arbitrabantur /...
J'ai insisté sur cette indispensable utilité du principe monarchique dans le gouvernement représentatif. M. Guizot la prouve et l'établit dans son livre plus qu'il ne la formule. H met le germe de la monarchie partout, et le nom délia \ monarchie elle-même nulle part. Mais je suis tranquille. \ M. Guizot a beau dire, môme aujourd'hui (page vu de sa l préface) : « Le gouvernenjent représentatif n'a point un \ type unique et seul bon d'après lequel il doive être partout et nécessairement institué » ; ce n'est pas la république ' représentative qui sortira jamais de son livre ; c'est la monarchie. M. Guizot, qui est avant tout libéral, qui Test trop peut-être aux dépens de sa théorie, ouvre un immense concours à l'institution du gouvernement représentatif; mais
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on n'y est admis qu'aux conditions qu'il a posées. Ces conditions sont l'exclusion radicale de tout régime qui aurait la prétention de se fonder sur la souveraineté du nombre, de se-soutenir par le suffrage universel et de se gouverner par une Chambre unique. Je suis donc bien rassuré contre l ^clectisme de M. Gui zot. Il admet tout le monde au concours» cela est vrai, mais son programme est t'ait pour la monarchie constitutionnelle toute seule» et cette monarchie seule est reçue.
Mais quand il traçait ainsi la règle de la monarchie représentative, M. Guizot savait que cette forme de gouvernement était menacée à la source même d'où elle était sortie, six ans auparavant, par l'octroi de la Charte de 1844. Il savait le mauvais vouloir de la réaction, il soupçonnait ses desseins, et il s'appliquait, s'il est permis de le dire, à lui faire la vie dure. Voulant fortifier la prérogative royale dans le sens de son intérêt véritable, non de sa passion, il essayait de populariser son principe en humiliant son orgueil (1); il s'étudiait à l'éclairer sans la contraindre, et à la guider sans l'asservir. Il l'inquiétait par la concurrence (2) pour la sauver par l'émulation. C'était là l'opposition de M. Guizot aux tendances rétrogrades de la royauté, opposition pleine de prudence et de gravité, sans passion, mais non pas sans hauteur; carie professeur d'histoire moderne, à tout ce calme sérieux et bienveillant de son caractère, joignait tout l'orgueil de sa théorie. C'est aussi le cachet de son
(1; < ••... Laissons de côté le droit primiUf et exclusif de Tautorilé royale, qui n'a pas plus existé chez les Francs qu'ailleurs... » Tome I,
(2) « Je suppose un gouvernement rcprésentaUf, aristocratique ou démocratique, monarchique ou républicairtf complètement établi et en acUon... » Tome II, p. 130.
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livre. L'esprit en est à la fois très-élevé et très-exclusif, très-libéral et très-arrêté, tr.ès-calme et très-exigeant. M. Guizot exige trop peut-être, non-seulement des^pouvoirs et des forces régulières de la société, mais de chacun de nous en particulier, forts ou faibles, lui ou nous; il compte trop sur sa force, il demande trop à notre faiblesse; il nous veut trop vertueux, trop austères, trop attentifs, trop occupés. Et c'est là le caractère, peut-être le défaut de tous ces gouvernements à ciel ouvert, à grand concours, qui ne fonctionnent qu'à grand renfort de volontés individuelles, qui sont soumis à un contrôle incessant, et qui ont besoin pour vivre, et besoin à toute heure, du génie de quelques hommes, du dévouement de beaucoup, et de la sagesse de tous. Ces gouvernements-là sont trop savants, trop délicats, trop compliqués, en même temps qu'ils sont livrés à trop d'assauts, trop vite usés par la lutte, trop prodigués pour ainsi dire, et trop publics. Je ne les voudrais pas différents, quant aux principes qui les constituent, car le gouvernement représentatif est ma foi, et j'y reste fidèle; — mais je les voudrais plus simples, plus sérieusement actifs, moins artificiels et moins rafiinés.
« Ce beau système est sorti des bois,» disait Montesquieu. M. Guizot réfute justement cette erreur du grand publiciste. La monarchie représentative ne doit pas être non plus un objet d'art, merveilleux par l'agencement de toutes ses parties, par la finesse de ses rouages et l'élasticité de ses ressorts que brise en une heure la main violente de quelques enfants ameutés, mais une solide machine de gouvernement qui résiste au choc des passions. Il y faut donner beaucoup à la liberté humaine, puisque c'est l'honneur de la civilisation moderne que la liberté soit partout, même jalouse, inquiète et défiante, à côté du pouvoir ;
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— mais il y faut faire aussi une large part au pouvoir luimême comme au principal ressort de la vie sociale, a Les gouvernements représentatifs, disait M. Royer-CoUard, ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil des peuples i»;
— d^accord, mais ils doivent être un abri tranquille pour leur action régulière. • Si j'appliquais aujourd'hui à ces » études historiques de 1820, dit M. Guizot, tous les en- » seignements que, depuis cette époque, la vie politique \ 9 m'a donnés, je modifierais peut-être quelques-unes » des idées qui y sont exprimées sur quelques-unes des » conditions et des formes du gouvernement représenta- » tif... « Si M. Guizot modifiait aujourd'hui ses idées, Je sais bien de quel côté il fortifierait le gouvernement représentatif, ce qu'il y ôterait et ce qu'il y mettrait. L'illustre écrivain parle en termes éloquents de cet orgueil dans la souffrance qui s'exalte et s'exagère elle-même. Il y a aussi l'orgueil de l'habileté et du succès. Le gouvernement re^ présentatif n'y a pas plus échappé qu'aucun autre gouvernement sur la terre, peut-être moins qu'aucun autre, parce qu'il s'en est moins défié. H s'est cru immuable parce qu'il était habile, invincible parce qu'il était éloquent. Mais à force d'habileté ce gouvernement est tombé dans l'idolâtrie de lui-même, et à force d'éloquence il est tombé dans la confusion. Si on le rétablit jamais, et plaise à Dieu I que ce soit sur les mêmes bases libérales où nous l'avonstu prospérer trente ans ; mais que ce soit aussi avec ce souvenir de l'impuissance qu'a fait voir en lui, au jour de sa détresse, l'injuste retour de l'opinion pervertie, avant-coureur fatal de l'insurrection des rues. Car savez-vous où mène cette poursuite tumultueuse de la vérité el du progrès, ce labeur incessant de la vie publique, imposé à la faiblesse et à l'imperfection de notre nature T II mène au
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culte dos Césars et à l^adoration des fétiches. Et c'est ce que M. Guizot fait remarquer avec une justesse admirable : te C'est pourtant, dit-il,.à cause de cette imperiec-
l » tion même guc les hommes ont accepté ou plutôt se sont 1 » créé des idoles et des tyrans. Une loi toute faite leur a \ » paru plus commode que cette recherche pénible et continuelle
\ 9 delà raison et de la justice b Des idoles ou des tyrans!
Ul'est là la fin de toute démocratie qui n'a su ni se posséder ni se contenir. Quand le peuple a perdu le sens moral dans rivresse ou le dégoût de la liberté, il met, selon le temps et le pays, l'empereur Claude au ciel ou Marat au Panthéon. L'Histoire des origines du Gouvernement représentatif nous ramène ainsi en plein dans toutes ces questions du jour que la main violente des révolutions peut trancher, mais que le temps ressoude et reprend à son gré en dépit d'elles. Le livre de M. Guizot n'est donc pas seulement curieux comme un témoignage éloquent du passé ; c'est la leçon du présent. Il est rempli de ce qu'on appelle aujourd'hui « l'actualité,» * mérite supérieur quand il n'est pas cherché. Le professeur d'histoire moderne ne cherchait pas-, cela est évident, le suffrage des lecteurs de 1851 quand il faisait ses leçons - en 1820; en les reproduisant aujourd'hui, il ne les a pas changées. Mais pendant qu'il s'imposait cette fidélité à sa pensée d'autrefois, il ne poussait pas le scrupule jusqu'à y •acrifier la forme môme de son livre. L'imperfection d'une première publication, entreprise par des mains étrangères, exigeait un remaniement profond et une refonte abso- ' lue; M. Guizot y a donné tous ses soins. Sa pensée est d'autrefois, son style est d'hier. Non pas que l'illustre écrivain, comme un simple amoureux de la forme, ait pris une seconde manière, comme on dit. Sa méthode est la môme : c'est toujours ce style d'un tissu si ferme, d'une logique si
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invincible, d'une transparence si lucide, d'un éclat si solide et si calme, malgré la sévérité du Ion, style qui s'ajuste à la pensée plus qu'il ne Tenveloppc, et qui l'a couvre sans la chai:ger. Mais ce style a acquis, par le bienfait "du temps, je ne sais quelle pénétration plus vive qui n'est pas seulement un don de l'esprit, mais une lumière du cœur, et qui participe de cette sensibilité que l'expérience détruit chez les uns, que chezles autres elle développe et tourne en qualités expansives. M. Guizot a souffert^ et la souffrance ne l'a ni endurci ni découragé. Elle a reculé ses perspectives, elle a étendu, si ce n'est élevé, ses horizons. Son point de vue n'a rien perdu de sa hauteur; il est pour ainsi dire plus rayonnant et plus serein. Ces qualités du style de M. Guizot, non pas nouvelles, mais accrues, se montrent surtout dans ceux de ses ouvrages qu'il a publiés depuis trois ans, et elles sont très-apparentes dans le dernier. Le roi Louis-Philippe disait . a Depuis 1830, j'ai beaucoup gagné.» Pourquoi M. Guizot n'aurait-il pas trouvé dans l'expérience le môme profit, puisqu'il nous fait le même aveu ? Mais c'est l'honneur de cet éminenl esprit de s'être perfectionné sans se modifier. La fortune lui a donné l'expérience sans lui infliger le repentir ; et de ses vicissitudes si/ diverses, il nous rapporte aujourd'hui, comme lin fruit d^ sa maturité, les austères convictions de sa jeunesse.
FIN DU DEUXIÈME ET DEilMER VOLIME.
EXTRAITS (llltolTS) DBS MÉMOIBBS DB MADAMB MBSUBR
(page 195),
(Les extraits suiTants des mémoires de madame Meslier (Barbe- Henry) sont ceux qui n'ont pu trouver place dans les deux études que l'auteur a consacrées à la catastrophe des vierges de Verdun.)
c ..... A peine Tarmée prussienne, écrit madame Meslier, eut-elle » (en se retirant) atteint la ligne de démarcation établie par le traité » qui venait d'être conclu, quMl fut établi à Verdun un tribunal ré- » volutionnaire, présidé par un moine apostat, qui avadt des acolytes » dignes de lui fournir la liste que la haine et la cupidité avaient » résolu de sacrifier à la nation; sur cette liste avaient été comprises » toutes les dames et demoiselles qui portèrent des dragées et des » fleurs au roi de Prusse, dans des vues bien opposées à celles qu'ils » nous supposaient. Enfin, ma tanle, mes sœurs et moi étions sur la » fatale liste. »
Un soir, on vinl les prendre et on les conduisit à Tévêché, où elles subirent un premier interrogatoire ; après Taccomplissement de cette formalité, on les laissa quelque temps en repos : « Et nous pensâmes, dit madame Meslier, que cela n'aurait aucune tutte, »
Enfin, les jeunes filles furent arrêtées et enfermas dans un couvent de Verdun (1), «où nous passâmes Thiver aussi agréablement
(1 ) Le couvent de Satnt-Maur, près la porte de France.
AITENDICE.
• que possible. » Il fut décidé, dans les premiers jours du printemps de 1793, qu'elles seraient transférées à Saint-Mihiel pour être jugées par le tribunal du département.
< Les demoiselles, dit le mémoire, furent interrogées de nouveau. Toutes, sans exception, dédaignaient de cherclier leur salut dans des négations, ainsi que d'employer des moyens qui répugnaient à la délicatesse ; elles dirent franchement la vérité, sans hésitation et sans dissimuler aucun des sentiments dont on leur faisait un crime... Nous partîmes de Verdun, quatre-vingt-dix personnes sur des charriots confiés à des soldats qui furent fort honnêtes et trèsbons pour nous Mais arrivés à Saint-Mihiel, le peuple eut l'air
d'en vouloir à notre vie. Nous pensâmes que nous serions toutes massacrées, en attendant que le comité révolutionnaire du district eût désigné la prison dans laquelle- on nous enferma toutes. — Pendant le conciliabule qui fut tenu, nous fûmes menacées et inveclivées par le peuple d'une manière indigne ; les militaires qui nous avaient escortées tirèrent leurs sabres pour nous défendre
» Nous restâmes quatre mois dans le couvent des Ânnonciades, dans une grande tranquillité d'esprit... Cependant j'avais toujours une certaine crainte, et ma confiance en Dieu pouvait seule me rassuref... Chacune devait se servir FOi-même, mais ma pauvre tante, qui était vieille et malade, ne pouvait le faire ; Suzanne (sœur de madame Meslier), la bonne, l'excellente Suzanne se dévouait d'une manière charmante à servir et à soigner ma tante ; elle pratiquait l'iiumilité et la patience d'une manière sublime et chacun en abusait, etc.... Enfin, la pauvre Suzanne se trouva accablée d'un travail extrêmement pénible
» Les trois jeunes et intéressantes sœurs Wairin (arrêtées comme elle) .méritaient toute mon affection ; aussi vertueuses que belles, je ne pouvais que gagner dans leur société, surtout avec la plus jeune, nommée Henriette, qui avait la piété, l'innocence et la candeur d'un ange. Les prisonniers lui avaient donné le nom de doux Jésus: toujours dans un des calvaires du jardin occupée à lire la Vie des Saints^ là elle oubliait la terre pour le ciel, sa jolie figure . peignait le bonheur d'être toute à son Dieu ; mon arrivée près d'elle ne l'empêchaifr pas de continuer sa lecture : elle se contentait de
lire haut, afin que j'en profitasse >
Suzanne tomba dangereusement malade par suite de ses fatigues;
elle n'était pas encore entièrement rc'jlablie quand Merilarmé décida que les accusés ne seraient pas jugés à Verdun, mais à Paris j on les conduisit à Verdun, et on les enferma aux Carmélites et à Saint- Maur. Barbe Henry (madame Meslier) fut encore interrogée par le comité révolutionnaire ; Je président, coiffé d'un bonnet rouge, lui dit : « Comment t'appelles-tu ? — Barbe Henry. — Quel âge as-tu ? » — Seize ans. — (S 'adressant au secrétaire :) Écris: Fille majeure. » — Non, citoyen, je ne suis pas majeure, puisque je n'ai que seize » ans. — Tais-toi, tu aimes les Capct, puisque tu as offert des dra- » gées et des fleurs au tyran prussien ; (au secrétaire) citoyen, écris : 9 Fille majeure. » Enfin Barbe Henry parvint à faire écrire son âge au lieu des moUi: fille majeure^ que le président voulait faire insérer dans le procès-verbal.
Lorsque l'ordre de transférer les prisonniers à Paris fut donne, Suzanne exhorta ses sœurs. Voici, suivant le mémoire, en quels termes :
< Mes bonnes amies, je suis votre aînée et en cette qualité je vous » dois l'exemple de la patience, de la résignation et du courage ; no » nous abusons pas, nous allons à la mort; bien sûrement nous la » trouverons au terme de notre voyage, si nous ne la trouvons pas 9 %n chemin. » Gabrielle, qui en avait une peur horrible, fit ses objections pour réfuter ce que disait Suzanne; mais cette dernière ajouta : < Pouvons-nous échapper aux trois genres de mort auxquel- B les nous sommes exposées? N'avons-nous pas failli à Saint-Miiiiel "> être massacrées par la populalion ? Si nous échappons à sa fureur, » ne pouvons-nous pas mourir de misère en prison, loin de notre » famille P Et puis la guillotine ! personne n'y échappe, personne n'en 9 revient ; mes bonnes amies, soutenons-nous; consolons-nous mu- 9 tuellemcnt ; mais n'espérons rien autre chose que de mourir en- 9 semble et pensons toutes trois à nous y préparer : nous n'avons » plus que cette nuit pour nous confesser, pour recevoir l'abBolntidn; » ne rendons pas inutile la facilité que nous avons de la recevoir ici : 9 si nous perdions le temps précieux qui nous reste, chacune de nous 9 en aurait bientôt un vif regret ; car nous ferons probablement cet 9 acte que nous commande la religion pour la dernière fois de notre 9 vie. 9 Nous nous embrassâmes, pais nous songeâmes à nos con- 9 sciences.
9 Le 10 mars au matin des charriots découverts arrivèrent devant 9 la prison ; nous y moiitàmes toutes trois avec le» trois eœurs Wa-
356 APPKIfDICE.
trio, ma lanto, la baronne de la Lance, Sophie Tabouillot, avec sa mère et Tingi-iept autres, tant hommes que femmes, que Toa adiemlnait tous ensemble vers Paris sous l'escorte d'un fort détachement de gendarmerie.
» Le voyage, dit madame Meslier, se fit asses gaiement ; nous savions bien le sort qui nous était réservé, et cependant nous n'en étions pas troublées ; le voyage va faire pleuvoir sur nous des insultes, des vexations de tout genre, et nous sommes paisiblement résignées à tout ce que le Seigneur permettra... > Les gendarmes, pendant la route, se conduisirent envers tous les prisonniers avec autant d'égards et d'humanité que la crainte de se compromettre et de nous compromettre nous-mêmes le permettait* Quelquefois, lorsqu'ils étaient assurés qu'aucun danger ne nous menaçait, ils nous laissaient sortir pour nous délasser de la fatigue que nous occasionnaient les cahots descharriots sur lesquels nous étions montées. Gomme tous les jours on en changeait, nous ne trouvions jamais de paille pour nous asseoir. Quelques-unes étaient assises sur les petits paquets qui renfermaient le peu de linge que nous avions emporté ; mais les autres étaient obligées de rester droites et seulement appuyées sur les côtés des charriots. Cependant nos conducteurs faisaient ce qu'ils pouvaient pour nous ; mais tout le monde sait qu'en Qiampagne, il est difficile de se procurer du fourrage, surtout au printemps. »
Le voyage dura quatorae jours ; à Sainte-Menehould, des officiers d'un régiment de carabiniers parti la veiUe de Verdun, voulurent délivrer les prisonniers ; il y eut escarmouche, à la suite de laquelle quelques militaires furent pris, mais relâchés ensuite par les gendarmes, sur la prière des prisonniers.
Gomme les prisonniers traversaient une rue à Glaye, où Barbe- Henry et ses sœurs avaient obtenu la permission de faire une petite promenade, une dame d'un âge avancé lui fit signe de sa fenêtre d'entrer ches elle. Elle y courut, et cette dame lui déclara que n'ayant pas d'enfant, elle désirait l'adopter ; elle remercia et proposa à cette dame de réserver ses bontés pour Suxanne ou pour Gabrielle, < qui avait une crainte si excessive de la mort. » Gabrielle et Suianne refusèrent. A leur arrivée à Paris, les malheureuses jeunes filles forent conduites à la Conciergerie. On donna aux trois sœurs, à madame de la Lance ot à deux autres dames, un cachot où il n'y avait que trois bois de lit incrustés dans le mur, avec une couverture et une paii^
latae pour chaque lit. Le lendemain, elleâ purent à leurs frais se procurer un matelas. Elles passaient leur temps en prières, et quand elles étaient conduites dans le préau, elles y trouvaient de nombreuses compagnes d'infortune, dont les dnes venaient de perdre « un père, tes autres un mari, des enfants ; d*autres, leur famille entière, p Un Jour, madame de Montmorin, veuve du ministre de ce nom, dit à Rarbe Henry : < Mes yeux sont obscurcis par les larmes ; mais les vô- 9 très, qui sont Jeunes et bien bons, n'aperçoivent-ils pas sur celte i> pierre (elle lui indiquait une dalle de la eour) les traces d*un sang •» bien précieux pour moi. Oui, c'est ici qu'ils l'ont tué'!! » M. de Montmorin arait été égorgé, le 2 septembre, à cet endroit même. Barbe Henry parle aussi avec la plus vive reconnaissance de madame de Boufflers, qui lui témoigna tout le temps de sa captivité le plus louchant intérêt, etc., etc
Les moments qui précédèrent le jour de leur comparution devant le tribunal révolutionnaire sont impossibles à rendre : les malheureuses filles se tenaient étroitement embrassées dans leur cellule : ■ La douleur que J'éprouvais, dit Barbe Henry, était si forte que » mon cœur en était tout oppressé, et ma respiration était si gênée, I* que J'avais besoin d'air pour ne pas étouffer ; Je m'arrachai à leurs • embrassements pour me sauver au milieu de la cour où tous les » prisonniers me regardaient avec étonnement ; je voulais leur par- » 1er et je ne le pouvais pas. Enfin chacun d'eux oubliait son triste » sort pour venir m'entourer. »
A neuf heures, le 5 floréal (anniversaire de la naissance de Barbe Honry), les accusées sortirent l'une après l'autre, donnant ciiacune le bras à un gendarme. On leur désigna pour défenseur M* Chauveau- Lagarde.
Nous avons raconté les scènes touchantes qui accompagnèrent le jugement. Barbe Henry et Glaire Tabouillot échappèrent seules à la morl ; elles furent condamnées à vingt ans de réclusion et à l'exposition, les biens des condamnées furent confisqués, etc., etc.
Barbe Henry et les autres condamnées furent reconduites en prison. Elle vit Texécuteur couper les cheveux de ses sœurs et leur lier les mains. Quand il s'approcha d'elle, Suzanne s'écria que sa sœur n'était pas condamnée; le bourreau eo trompait Darbe llenrv s'é*
viuiouil. QiKind file revint à €lle, elle M trouTâ dans le lit de madame de Boufllcrs, qui lui prodiguait les soins les plus lendresfle malin arrivé, madame de Boufflers ayant entendu sonner sept heures, dii avec tristes^se : « CV-st Gni ! >»
If
(Page 323.)
lE «OUYRilNFMENT DIRECT. — LE SIJPFRAGE UNIVERSEL.
Plus de Girondin» (f)! Entendons -no us. M. Louis Blanc appelle Girondins, par une assimilation très-peu rigoureuse, les étranges et dangereux sophistes qui, à hout de folies révolutionnaires, proposent aujourd'hui de transporter directement au peuple le gouvernement de l'Etat, sans intervention de représentants ou de mandataires.. Les Girondins, n'en déplaise à M. Louis Blanc qui écrit Thisloire de la Bévoiulion française, n*ont jamais proposé pareille chose. Ha ont, une fois, dans une circonstance qu'il est bien permis de nommer exceptiojnnelle, dans le procès du roi, demandé l'appel au peuple, et ils ont eu Robespierre pour coniradicleur. La proposition des Girondins dans le procùs de Louis XVI n'était qu'un expédient in extremis, un remède héroïque à une situation désespérée, un moyen suprême de sortir d'une voie criminelle, inspirée la fols par le remords et la pitié. Hais de cet appel incident au peuple, réclamé par les Girondins, à son immixtion systématique et persévérante dans la confection des lois et dans le gouvernement des affaires publiques, telle que les réfomiateurs contemporains la proposent, il y a l'abîme qui sépare le possible du chimérique, le vrai du faux, la bonne politique de la
CI} Plus de Girondins, par M. Louis Blanc, 1 vol. in-S", 1851.
ÂPPrâwcE. 335
mauTalse, la démocratie sérieuse et raisonnable de la démagogie furieuse et perverse.
Le Girondin, c'est tour, monsieur Louis Blanc ; car c^est vous-qui essayez en ce moment d'enrajer l*élan désordonné de tos amis sur la pente deà utopies ; c'est vous qui êtes le sage, le raisonnable, le rétrograde. M. Louis Blanc rétrograde! n'est-ce pas là un signe des temps? Et ce spectacle de Tauteur de VOrganisation du Travail attelé, par derrière, au char du progrès démagogique et cherchant à le retenir dans ToFnière qu'il a creusée par vingt ans d'elTorls, de travaux et de sophismcs ; ce spectacle, qui vient se mêler à tant d'autres scènes risibles ou effrayantes dont notre époque abonde, ne vaot-* il pas que nous nous y arrêtions un instant ? Aussi bien, je n'ai manqué, depuis trois ans, à aucune des publications de M. Louis Blanc. M. Louis Blanc a quelque chose qui le distinguera toujours, à mes yeux, dans la tourbe des novateurs. 11 se donne la peine d'écrire. Nous allons voir que celte fois, h. la peine d'écrire, il a joint celle de penser, et de penser comme nous tous ; ce qui n'est pas une niédiocro victoire du bon sens et du bon droit.
Il faut que je reprenne les choses d*un peu plus haut. Bien n'est indifférent par le temps qui court : Thistoire de l'absurde est celle de notre pays même. 11 n'y a pas une chimère éclose d'un cerveau creux au fond d'une mansarde, pas une rêverie de bouleversement inspirée par l'ennui de la prison ou le chagrin de l'exil, qui ne soit tout prè^t dans ce siècle d'aventures et de surprises, de devenir une rcallté ; pas une de ces bulles de savon gonflées de vent qui ne renferme, pour un jour prochain peut-être, des révolutions et des tempêtes. M. Louis Blanc dit quelque part : < Tels sont les principes à mettre en action le lendemain de la prochaine victoire. » Il faut donc, bon gré, mal gré, s'occuper des chimères, puisqu'elles ont leur rang de bataille dans l'armée ennemie, puisqu'à un jour prévu et prochain elles viendront demander leur place dans la société vaincue, et régner sur ses débris.
Il se fait en ee moment-ci, dans le parti démagogique, un double travail très-curieux, l'un en avant, l'autre en arrière, les uns voulant précipiter le cours de l'anarchie elle-même, comme si, par tempérament, l'anarulue ne marchait pas assez vite ; les autres essayant de l'arrêter à la borne (car il y a des bornes parlout; où leur propre sophisme s'est arrêté. Parmi ces juifi errants de la démagogie, ceux ïju'cmiiorte prcsrjue malgré eux la fuiie du mouvrmeiil pcrpéluel.
340 Al»PkNfiiCÊ.
M. Considérant, M. Ledru-RoUin et M. Ritiinghauflen, an réfugié d'Allemagne, que M. Louis Blanc nous révèle, sont en arance sur tous les autres. Parmi les retardataires du mouvement, M. Louis Blanc, au contraire, est un des derniers. Les retardataires, entendons-nouB, ce sont ceux qui en sont restés à leurs utopies de 1848, »ans aller plus loin ; et telle est la misérable condition de noire époque et le fatal entraînement de notre pays dans toutes les voies de ^inconnu, que nous sommes presque obligés de leur en savoir gré. Depuis 1848, combien de républicains devenus socialistes! combien de socialistes qui, partis de l'impossible, ont abouti à l*absurde, dont ils s'efforcent de reculer chaque jour les limites! M. Louis Blanc en est resté, lui, à sa vieille formule : A chacun selon set besoins ; et si sa formule est grosse d'anarchie, elle n'en admet pas moins, dans une certaine mesure, quelques-uns des éléments dont se compose le gouvernement des Etats, une assemblée de mandataires chargés, sous leur responsabilité, des fonctions législatives, et un pouvoir exécutif sous leur contrôle immédiat Je n'ai pas à apprécier en ce moment la théorie gouvernementale de M. Louis Blanc, que tout le monde connaît. J)e tous les gouvernements, c'est le pire, mais c'est un gouvernement. Son livre d'ailleurs n'a pas pour but d'exposer sa doctrine ou de la défendre, mais de juger les systèmes qui se posent, par jalousie do métier peut-être, en avant du sien, et les hommes qui prêtent ce que M. Louis Blanc appelle « l'autorilé de leur nom » à ces systèmes.
€'est ici qu'il faut admirer jusqu'à quel excès peuvent atteindre, en avant de toutes les Idées reçues, dans ces temps de vertige social, des esprits infatués de leur puissance ou aveuglés |iar leurs passions ; et en même temps jusqu'à quelle réaction peuvent reculer, à la vue de ces folies toutes prêtes à éclater dans les faits, les novateurs qui passaient pour les plus entreprenants et les plus hardis. Si nous ne vivions pas en 1851 , sous la menace de la victoire prochaine, en face du socialisme armé en guerre, condamnés à défendre pied à pied, avec des ressources précaires et des forces divisées, les fondements mêmes de la sociétéj ce serait pitié, peut^être^ de raconter cette démence des esprits chimériques, s'acharnant à la destruction d'un grand peuple, et la plume se refuserait à retracer cette fantasmagorie des destinées qu'on lui prépare. Mais ce dédain ne nous est plus permis, et sur cette pente où M. Louis Blanc lui-même recule, nous avons bien le droit de demander : Où allons-nous ?
APP£M)1CE. oil
M. Considérant formule ainsi la solution qu'il oppose, comme lo dernier mot de la politique pratique, aux syslèmcs démocratiques les plus avancés :
« Qu'est-ce que je veux ?
» Je veux la réalilé de la souveraineté du peuple^ plus de déléga* tion de cette souveraineté sous aucune forme, sous aucun prétexte.
» Je veux que la loi et les actes du gouvernement soient touJt)ui*s Texpression même de la volonté formelle du peuple.
» Cela sera, évidemment, si le peuple^ dans ses scctitms^ fait dîreo Icment îa loi et décide direclement de tous les actes du gouvernement,
» Cela sera encore si le peuple, après avoir décrété la souveraineté cflective, absolue, et ses principales libertés, établit, pour faciliter
son travail, une assemblée centrale , ou tout autre organe, mais
avec cette clause, que la sanction du peuple detnewe toujours la cohdition sine quà non de la légalité, l'autorité qui fait seule la loi.
» La nation a des agents chargés de faire ce qu'il lui convient de se dispenser de faire directement elle-même. Mais tout se fait sous ses yeux, et rien ne se fait que de son consentement, toujours formelle^ ment manifesté,,,,. Elle conserve d'ailleurs intégralement son initiative, soit pour les propositions qu'il lui plaît de convertir directement en lois, soit pour les actes qu*elle entend signifier à son gouvernement^ soit pbur la révocation de sa gérance et la nomination d'un nouveau personnel à son centre d'exécution Ses rapports avec son gouvernement ne cessent donc d'être, textuellement les rapports d'un souverain et d'un souverain absolu avec ses ntinistres, — agents parfaitement dépendants et continuellement subordonnés »
Et quant au mode d'exécution de ce gouvernement direct du peuple, traitant jour par jour et sans intermédiaire avec ses agents (car l'assemblée des mandataires n'a d'autre mission que de préparer le travail que le peuple expédie}, quant à l'exécution et à la mise en œuvre, c'est beaucoup plus simple que vous ne pensez. M. Victor Considérant se pose à lui-même cette question que vous seriez tenté de lui faire ; vous allez voir comment il y répond :
« ... Il faut donc que le peuple exerce lui-même sa souveraineté? — Oui. — Comment? — Comment? eh parbleu, en l'exerçant ! Cela n'est pas difficile à comprendre..* #
c ... Vous savez voter au scrutin de liste, dit ailleurs M. Consldér*nt. A plus forte raison, gaurfic-vous mettre une boule blanche dan»
S4â Art*£NbiCE.
une urne si vous acceptez la proposilion à Tordre du jour, une noire è\ vous la repoussez. Devant vous, dans votre section, le vole est dépouillé et proclamé... Les résultats départementaux y centralisés à Pari)i, y sont proclamés par /eilfont/eur, le vote Je lanaiùmest connu.,. Les sections s'assemblent provisoirement, soit à la commune, soit au canton, peu im- ])orte. Elles seront provisoirement de trois cents, de Quatre cents, de
cinq cents, de mille votants, p^u importe encore Le Vote du peuple
fixera promptement les points fondamentaux du règlement de l'As^ semblée nationale universelle. Ces points seront déterminés pAr les convenances et la volonté des populations. Quelle dijjiculti y a^t-ii la-dedoMÎ Eh bien! apptt'qitfit le méthe procédé à lottes ies auirei difficultés que vous pouvez vous faire \ vous en sortirez de la même ma* ftièrtf... È
J'ai besoin de croire que M. Victor Considérant, quand il trace de ce ton moitié magistral} moitié badin, le plan du bouleversement social qu'il médite, ne se moque ni de nous ni de lai-même. Mais si M. Victor Considérant ne plaisante pas, toutes les impossibilités qui résultent de ce gouvernement direct du peuple, soumettant au contrôle de ses trente-sept mille volontés, dans ses trentcsept mille tomtnuriei, toutes les propositions et tous les actes de ses agents exécutifs , les impossibilités qui résultent, dis-je, de cet immense et inextricable débat sur toute chose, se résolvent par un mot : Le peuple, qui peut tout, peut l'impossible. — A cela je n'ai rien à dire.
Mais, savez- vous ? l'impossible, ce n'est pas tant le peuple qui le veut faire que les démagogues qui aiment à le tenter, parce que là oîi la puissance des masses échoue et où leur volonté s'arrête, c'est rambition du tribun qui réussit. La démagogie n'a tant de hâte de lancer le peuple sur l:i pente de I^impossible, que parce que sa vraie force s'énerve en s^ fourvoyant. Tel est l'éternel Calcul des passions révolutionnaires : organiser, sous'le nom de souveraineté, l'imputssance du peuple qu'elles exploitent sous le nom d'anarchie. < Lfa » souveraineté, si le peuple ne l'eXerce (directement), écrit M. Victor » Considérant, n*est qu'une déplorable plaùaMerie. » Je demande la permission de rétorquer la phrase contre son auteur et de lui dire : C'est quand le peuple se met en tête d'exercer directement sa souveraineté, suivant la formule que les démagogues lui en fournissent, c'est ce jour-là que la mauvaise plaisanterie commence : mais personne ne sait, liélus! et nous l'avons éprouvé à nos dépens, personne
tlu sail le Jour où elle finit. M. Louis Blanc se moque très-agréa* blemcnt de cette iiorreur que son chimérique ami professe pour ies pouvoirs délégués, c A ce compte, dit-il, une nation serait folle de déléguer à un ambàsAadeur le pouvoir de la représenter àTétran^er; et le mieux serait pour elle , quand elle aurait affaire en Amérique, par exemple, de s'y transporter en masse... » Puissance du ridicule ! Est-ce qu'il ne vous semble pas qu'avec ce peu de mots tout le système de M. Victor Considérant est jugé ?
Le système de M. Riltinghausen et belui de M. Ledru-RoUin ne sont que des variétés du principe posé par M. Considérant. Seulement M- Considérant c pour 6ter, disait-il, tout refuge aux impossibilités, » accordait une gérance centrale quelconque, instituée pour fonctionner sous le contrôle du peuple, une sorte d'intendance subalterne et domestique sous les yeux du maître, gâcheurs déplâtre politiques, cliargés seulement de préparer les matériaux et de disposer les instruments tK)ur la construction de l'édiflcc. Mais cette institution même, si peu gênante qu'elle fût dans ce système de la souveraineté illimitée du peuple, M. Rittin^hausen la supprime. — Nous louchons au chaos ! s'écrie douloureusement M. Inouïs Blanc en parlant de la doctrine du démagogue allemand , et il a raison. Le chaos est là, non pas le chaos de Dieu, d'où peut sortir an monde, mais celui qui est la fin de tout, le dernier terme de l'extravagance dans l'anarchie» Dans ce système importé d'Allemagne, le peuple est lui-même et directement son législateur ; Il propose, il examine, il discute et il vote la loi sur toutes les matières; Justioe, législation, économie, politique, finanees, poliœ, guerre et marine, affaires diplomatiques et contentieuses, tout lui appartient ou tout lui revient ; son contrôle direttt et son vote formel sont également nécessaires dans tous les détails infinis de l'administration publique, dès qu'il s'agit de les formuler en lois ou en décrets. M. Rittinghausen nous dit bien qu'un comité de rédaction, placé à .Paris, sera chargé de composer un texte de loi clair et précis de ces milliers de votes confus ou contradictoires d'où il faudra dégager la véritable opinion du ])ay8. M. Riltinghausen 4it cela sans rire. « Mais vous ignores donc, » lui crie M. Louis Blanc, qoe huit termes, rien que huit termes, com- » innés de toutes les manières possibles, deux à daox, trois à trois, » quatre à quatrc,etc., peuvent fournir jusqu'à plus de 40,000 combi- » naisonsPUne loi comportant huit dispositions principales (sanspar- » 1er des codes qui comptent par milliers) pourrait conséqucmmcnt
544 àppsndice.
w àonncTipour dix milie assemblées^ dix mille projets de loi! Où saisir, » parmi ces dix mille Tolontés diverses, la volonté du peuple, se » gouTernant directement lui-même ?... Gomment! de ces dix mille » projets votre commission composera, de manière à exprimer la > volonté directe et unitaire des dix mille sections qui auront voté » différemment, un texte de loi clair et simple» Parbleu ! je l'en déGe. »
M. Ledru-Rollln, qui est devenu, lui aussi, un dcB apôtres du gouvernement direct, se rapproche du système de M. Considérant par l'institution d'une assemblée centrale de commis chargés de préparer les matériaux de toute délibération populaire ; mais il donne en plein dans le système de M. Rittinghausen, en renvoyant au peuple, réuni en sections, l'examen, la discussion, l'amendement et le vote des lois. Ainsi, ces trois formules de l'anarchie organisée, celle de M. Considérant : plus de délégation / celle de M. Rittinghausen : législation directe par le peuple! celle de M. Ledru-RoUin : plus de Président ! plus de représentants ! aboutissent, à peu de différences près, au même résultat : un peuple de trente-quatre millions d'âmes, un peuple de paysans, d'ouvriers, d'industriels, de soldats, d'employés, de commerçants, est transformé tout à coup en législateur universel, obligé de quitter la charrue, l'atelier, la caserne, la boutique pour rassemblée de section, et il abandonne le métier qui le nourrit pour la mascarade de souveraineté qui le ruine. Tel est le système. € Mais quoi! s'écrie M. Ledru-Rollin, la France enn tiere n'aurait pas bien gagné sa journée, quand la nation aurait ■ statué, en connaissance de cause, sur ses intérêts lesplus précieux; » quand elle aurait réglé son impôt, son crédit, les bases de la jyro- ») priété, les lois de son travail intérieur, de ses exportations; M quand elle aurait fondé F association et la solidarité; quand elle V aurait cicatrisé ces deux chancres du corps social, l'ignorance et la » wMèr*/» — « A-ton réfléchi, dit-il ailleurs, au nombre de » jours que le peuple a perdus et perd encore en fêles, en diman- » ches, en chômage ? Le temps qu'il dépense ainsi ne serait-il pas » plus utilement employé à cimenter son inéépendancc, sa grandeur, » sa prospérité?... Ah l certes, il lui faudrait moins de temps pour > réaliser son bonheur en ce monde, qu*il n^en a consumé, depuis a des siècles, h chercher dans Vautre un problématique salut ! L'as- » semblée primaire serait la cathédraie moderne, l'autel vivant » élevé véritablement au culte de la fraternité... »
At>P£NDICE. ^ 5io
Arrètonà-noue. Ë&t-ee asAet de folies, sans parler des blasphèmes? ta France entière faisant une loi de douanes, réglant les conditions d'un emprunt, réformant un litre du Ck>de pénal, discutant le régime des prisons, statuant sur les hypothèques, sur la procédure civile, sur la prescription ! La France entière ! Et toute cette besogne, si appropriée au goût, aux eonnaissances et à l'éducation des masses, renvoyée au dimanche et peut-être au lundi, pour remplacer ici Téglise, là le cabaret! Quant au cabaret, j'ai peur, hélas 1 que la politique du gouvernement direct n'établisse là ses plus habituelles conférences. 11 est plus facile, on le sait de reste, d'y faire entrer la démagogie que de l'en faire sortir.
M. Louis Blanc emploie à réfuter ces extravagances anarchiques beaucoup d'esprit, de verve et de raison ; oui. Je l'ai dit, beaucoup de Maison. Est-ce donc que l'exil a changé M. Louis Blanc? Je ne sais. Pour que l'auteur de VOrganisation du travail ait été révolté de la démence sophistique où l'orgueil de leur déraison entraîne ses coreligionnaires et ses amis, il suffisait, je le crois , que son propre sopliisme se sentît menacé, et qu'il éprouvât le besoin de se défendre. Ce que les chefs d'école pardonnent le moins, c'est qu'on prenne leur enseigne. La mauvaise humeur de M. Louis Blanc pourrait donc s'expliquer, dans une certaine mesure, par cette concurrence qui menace oujourd'hai sa doctrine. J'aime mieux , pour ma part , en faire honneur à un sentiment désintéressé. Mais, de toute manière, rivalité ou résipiscence, conviction ou calcul , son argumentation est excellente» On a rarement démontré , avec plus de vivacité concluante et de sérieux arguments, les absurdités matérielles et les impossibilités radicales du gouvernement populaire ; et je m'étonne, quant à moi, que le livre de M. Louis Blanc ait été mis à Vindex sur quelques points de la France. J'en conseillerais plutôt la lecture soit aux hommes de bonne foi que ces horizons trompeurs du gouvernement démocratique ont pu séduire, soit à ceux (\e nombre en est grand) qui, très-peu frappés de ses mérites et médiocrement assurés dans son avenir, aiment h trouver leurs répugnances exprimées avec chaleur, et leurs alarmes rédigées en bon style. Le livre de M. Louis Blanc, malgré d'inévitables réserves que le passé commande à l'homme de parti, ce livre, étrange et sérieux, peut avoir ce double avantage.
Je vais plus loin. L'écrit de M. Louis Blanc, à l'insu et contre la volonté de son auteur sans doute, cet écrit est une satire à la fois très-vive cl très-directe du suffrage universel* On me permettra bien.
r>iG APPENDICE.
Je l'espère, au moment où le prochain débat de la révision met en cause la république ellc-môrae, on me permettra du dire un mot du siiflTrage unlTerscI à propos d'un livre où son impuissance et son absurdité sont écrites, si je l'ai bien lu, à chaque page. M. Louis Blanc y met , Je le sais, toutes les formes, car il est le plus poli drs contradicteurs; mais l'habileté de sa phrase ne me fait aucune illusion sur le fond de sa pensée, et sa politesse , Je l'en préviens , est moins entraînante que sa logique.
Je sais que le suffrage universel est aujourd'hui commode à peu près à tout le monde. Tout le monde l'invoque , même ceux qui le détestent ou qui s'en déflent,mème ceux qui disent, comme M. Louis Blanc : a Le plus grand nombre est sujet h de tristes méprises^ témoin les deux Assemblées issues de 1848. » Quoi qu'il en soit, tous les partis cultivent le suffrage universel sans l'estimer, le caressent sans l'aimer, l'invoquent sans y croire. C'est un de ces dieux inconnus, une de ces puissances mystérieuses et terribles, un de ces génies impénétrables et fantasques auxquels l'humanité sacrifie moins par piété que par peur, dits ignotis! Mais voyons; comptons les adorateurs qui se pressent autour des autels de ce dieu incompris; essayons d'entrevoir, dans les arrière-pensées dos fidèleà, le sens et la portée de leur dévotion ; écartons les masques sous lesquels ces faux croyants du suffrage universel couvrent les calculs honnêtes Ou pervers, injustes ou légitimes, de leur opinion ou de leur passion ; et, tout compte fait, demandons-nous ce qui revient, en définitive, à la divinité qu'on encense, des hommages qu'on lui adresse.
Est-ce bien sérieusement, par exemple, que le parti légitimiste invoque le suffrage universel, lui qui ne reconnaît de puisi^ance qu'à un principe, un principe intronisé peut-être, aux premiers jours de la monarchie , sur un pavois électif, dans un champ de mai populaire, mais resté supérieur, par le fait de sa durée, même au pouvoir quil'a.créé?
Est-ce bien sérieusement que le parti républicain invoque le suffrage universel, lui qui ose dire, et qui le disait encore hier, par l'organe de ses chefs les plus respectées : La République est au-dessus, du suffrage universel^.
Est-ce bien sérieusement que vous , le parti de l'ordre monarchique constitutionnel , TOUS invoquez le suffrage universel, vous qui l'avez constitutionnellement restreint par la loi du 31 mai, et c'est
i^ire iionneur, je le reconnais; mais c'est aussi YOlre honneur de maintenir voire œuvre et de la défendre?
Enfin, est-ce le socialisme qui sauvera le suffrage universel, lui que je viens de montrer, par la faute de ses imprudents organes, tombé dans des extravagances qui le livrent à Timpuissance, au ridicule et au mépris? Le dieu n'est plus dans le temple; il est à Bedlam. Le suffrage universel , ainsi transformé, n'est plus même cette puissance capricieuse et redoutable, mobile et mystérieuse, qui, dans ce secret même et dans cet imprévu, trouvait sa grandeur. C'est je ne sais quel histrion croisé de légiste et.de procureur, je ne sais quel tribun « barbouilleur de loi.^, « comme disait André Chénier. C'est l'esclave enivré de Lacédémone, c'est la démence succédant à lu passion, l'ignorance grossière des délibéralions démagogiques h l'élan désordonné, mais parfois inspiré des masses. C'est la confusion des langues couronnant le désordre des idées, le gouvernement du commérage remplaçant celui de l'éloquence et du bon sens, le bruit discordant de ^ trente-sept mille assemblées délibérantes substitué à la grande et liarmonieuse voix de l'unité française.
C'est à cette folie qu'aboutit le suffrage universel tel qu'il se formule dans les écrits récents des réformateurs. J'ajoute pourtant que, si absurdes que soient leurs projets et leurs espérances, ceux-là sont plus près de respecter la souveraineté du peuple qui lui disent , comme M. Ritlinghausen et M. Ledru-Rollin : c Vous êtes tout! » que ceux qui lui disent : < La République est au-dessus de vous. Vous n'êtes rien ! »
Tel est donc l'incroyable destinée du suffrage universel. Personne ne l'accepte que sous condition. Qui donc le défendra sans réserve ? Ce sera peut-êlre M. Louis Blanc. Écoutons-le parler :
•a Nous voulons le suffrage universel, dit M. Louis Blanc; nous le
voulons plus que jamais, malgré ses récentes erreurs Mais qu'on
pousse le suffrage universel jusqu'à l'impossible, jusqu'à l'absurde, sous prétexte de le féconder ; que sous prétexte d'abolir l'autorité, en consacre t autorité de V ignorance sur ,V instruction, des préjugés sur les vérités nouvelles, de l'esprit de routine sur l'esprit de progrès,
des ténèbres sur la lumière voilà ce qui révolte noire raison,
voilà ce que nous repoussons de toutes les forces de notre conscience!
» Car enfin, laissant là ces formules sonores et vides, laii'sant là tout appel à ce seniiment de l'orgueil collectif, toujours facile à éga-
r)48 APPENDICE.
rer, interrogeons la rcalité des choses. < Est-^e qu*il fait grand Jour maintenant dans les esprits? Est-ce que les flambeaux sont devenus inutiles sur la route de l'iiumanité en marciie ? Est-ce que, à part le peupie des principales villes, le gros de la population en France n*est pas plongé dans Vignorancel Est-ce que les habitants des campagues ne vivent pas, par milliers , sous l'empire de préjugés aussi funestes qa'opini&tres ? Est-ce qall n'est pas mainte commune où, parmi les conseillers municipaux, plusieurs savent à peine lire?
» Si , lorsque Galilée vint affirmer que la terre tournait autour du soleil , on avait consulté à cet égard tous les habitants du globe, n'auraient-ils pas tous juré que, chaque jour, le soleil se levait à l'orient, se couchait à l'occident? Galilée, qui avait la vérité pour lui, n^aurait'il pas eu contre lui le plus grand nombre f t)r, croit^n qu'il ne soit pas aussi difficile, aussi ardu qu'un problème d'astronomie, le problème qui contient l'avènement de la justice, l'établissement du droit par le devoir et la conquête du bonheur commun? »
Telle est 4'opinion de M. I^uis Blanc sur le suffrage universel. Certes il est impossible d'y mêler à plus de courtois! * apparente plus de mépris réel. Rousseau lui-même, quand il déclare, avec une sécheresse dogmatique si superbe, qu' c il faut apprendre au peuple à cormaître ce qu'il veut, » Rousseau n'a pas mieux dit. Je sais bien, car je ne veux tromper personne, que M. Louis Blanc n'entend récuser le suffrage universel que dans les systèmes qu'il combat, et qu'il ne s'en défie que parce qu'il ne croit pas le peuple, et il a raison, aussi profondément atteint que lui-même par le poison des doctrines socialistes. Les préjugés que M. Louis Blanc redoute dans le peuple, ce sont les préjugés monarchiques; le progrès dont le peuple n'a pas encore, à entendre M. Louis Blanc, le sentiment et l'intelligence, c'est le progrès démocratique et social. Mais qu'importe? £st-il vrai, oui ou non, qu'à son point de vue et pour le triomphe de ses idées, M. Louis Blanc récuse la compétence du suffrage universel ? Eh bien ! pourquoi n'aurionsnous pas contre ses doctrines le droit qu'il prétend contre les nôtres? "Kai'W vrai qu'il en appelle du grand nombre à sa propre raison, du jugement de la multitude à celui de sa conscience, de l'ignorance aux lumières, de l'erreur h la vérité? Et que faisons-nous autre chose? Que font, quand ils le proclament tout à la fois impuissant et funeste, les adversaires monarcliiques du suffrage universel? Est-ce qu'ils n'ont pas le droit de dire, comme M. Louis Blanc : t En tout état de
» cause, que celte volonté des plus nombreux ordonne, j'obéirai, mais V en acceptant une convenlion nécessaire et non pas en m'inclinant » devant un droit absolu! Encore n'obuirai-je volontairement que 9 jusqu'au point où commencent à briller pour moi révidence, cette > lumière de l'esprit, et la conscience, cette lumière du cœur ; car si » la majorité m'ordonne d'éteindre en moi ces deux flambeaux, sous 9 peine de mourir, j'en jure par vous, maître, je nie son droit sous *« son poids qui m'écrase et je la maudis en mourant ! » Certes dans un pays et dans un temps où la seule tyrannie qui soit vraiment à redouter est c^tlie du nombre, et c'est la plus impitoyable de toutes, cette protestation a sa valeur, et, pour ma part, je sais un gré infini à M. Louis Blanc de m'en avoir fourni la formule.
Je ne dis rien de plus. Je n'a! pas le courage de triompher, contre les doctrines de H. Louis Blanc, de cette anxiété que le sufTrage universel jette dans son esprit ; car, hélas ! à quelle opinion le suffrage universel peut-il donner confiance? Les socialistes s'en défient, et lis ont raison. Le parti de l'ordre s'en préoccupe douloureusement, et ses alarmes ne sont pas moins fondées. Assurément, c'est un bon symptôme quand un démocrate aussi avisé et aussi autorisé que M. Loui& Blanc déclare qu'il n'attend rien de bon, pour le succès de ses idées, de l'action libre et spontanée du suffrage universel ; mais c'est un triste présage quand, d'un autre côté, tous les hommes qui sont engagés, par aveuglement, calcul ou passion, dans la destinée des partis violents, revendiquent, contre la loi constitutionnelle ({ui l'a restreint, le droit de ce suffrage aff'ranchl et illimité. Celte situaticn étrange est celle du parti démorratique : les uns se défient du peuple, les autres s'y appuient. Ici on redoute de livrer à sa délibération certaines questions crun intérêt suprême ; là on escompte, par d'imprudentes clameurs, l'approche de. plus en plus menaçante de ta grande épreuve électorale.
II y a une raison à cela. Montesquieu a dit : c Le peuple est admi- » rable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son » autorité. » On a conclu, de celte assertion de Montesquieu, à l'infaillibilité du suffî'age universel en matière d'élection, et on s'est trompé. Ni Montesquieu ni Rousseau lui-même, quand il écrivait le contrat sodal de la démocratie, n'entendaient parler des grand:^ États. Montesquieu, vantant l'admirable instinct du peuple dans le choix de ses délégués, songeait à Rome et se souvenait d'Atiiènes. S'il eût pu prévoir qu'on appliquerait, à une nation composée de 34 millions
II Si
550 APPKKDICE.
d'àmeB, les formes de la démocratie romaine du temps de Titus Manlius C^tpiloHnuB, Montesquieu aurait reculé. Le scrutin de liste l'eût fait pâlir. Oui, le peuple est admirable, en tout pays et à toute époque, pour se décider à la vue de quelque péril exceptionnel, et sur une question simplement posée, comme la néces.Mté les poàe, la paix ou la guerre, la république ou la royauté, la prospérité ou la ruine, la vie ou la mort : le peuple sait dire admirablement oui ou non. Ke lui demandez rien de plus. M. Louis Blanc lui conteste, et il a raison, la faculté de se gouverner lui-même. M. Ledru-RoUin le déclare pour longtemps encore susceptible de s'égarer sur les hommes et sur les nomâ. Que re»te-t-il donc? S'en rapporter à son instinct dans leH grandes crises de son histoire. A ces moments- là, oui, la voix du peuple est bien la voix de Dieu. Partout ailleurs, elle n'est que le cri deA factions. C'est ai nâi qu'après le 18 brumaire le peuple a dit non à l'anarchie révolutionnaire; après laehute de l'Empire, il a dit OUI à la Charte constitutionnelle. Il a dit oui au trône de Juillet; il a dit non, le 10 décembre, à la révolution de Février. El aujourd'hui, osez le consulter, osez mettre en regard ces deux seuls mots d'une aigniflcation si distincte, malgré les compromis et les capitulations qui 8'appliquent à les confondre; osez demander au peuple : ré- * publique ou monarchie ? vous verrez si ce bon sens admirable dont parle Montesquieu lui fera défaut; car ici l'étendue du territoire et la grandeur du pays n'y font rien. Sur des questions simplement posées, en face de nécessités éclatantes^ un grand peuple répond aussi nettement qu'un petit Élat.
Vous demandez maintenant pourquoi les mêmes passions, qui se montrent si Impatientes de marcher au scrutin électoral, paraissent si effrayées de tout appel direct qui serait tait, sur un point de politique suprême et déterminée, au bon sens du peuple ? C'est que le bon sens du peuple ne sait où se prendre dans un scrutin de liste; sur une question de vie ou de mort, dans un grand périi public, c'est son instinct qui répond, c'est son élan qui entraine tout, c'est sa véritable souveraineté qui éclate.
Oh ! que Robespierre l'avait bien compris quand il résistait, avec une hypoerisie si emportée et si terrible, à la proposition de l'appel au peuple dans le procès de Louis XVI! Loyalement pratiqué, l'appel au peuple eût sauvé le roi. La majorité du pays était pour lui. Mais Robespierre s'en défiait, c Cette majorité, disait-il à la Convention, na > doit pas être fatiguée par des assemblées continuelles, où une mi-
» norilé inlrigante domine trop souvent. Elle ne peut être dans vos n assemblées politiques^ quand elle est dans les ateliers. Elle ne peut 9 juger Louis XVI quand elle nourrit, à la sueur de son front, \e^ D robustes citoyens qu'elle donne à la patrie... (applaudiâsemenls des 9 tribunes). Si le' peuple avait le temps de s'assembler pour juger des » procès ou pour décider des questions d'Etat^ il ne vous eût point v confié le soin de ses intérêts. La seule manière de lui témoigner » votre fidélité, c'est de faire des lois justes et non de lui donner la
» guerre ci vile »
Les hommes qui, après avoir proclamé la souveraineté imprescriptible et inaliénable de la nation, refusaient en 1793, devant récl.nfaud tout drciisé de Louis XVI, cet appel au peuple que réclamaient pour lui des républicains plus conséquents et plus sincère^; — ces hommes éiaient les précurseurs de ceux qui, affectant aujourd'hui lu monopole des principes et des vertus démocratiques, refusent au peuple la révision prévue et réclamée de sa Constitution politique. L^a temps sont différents, les intentions sont meilleures peut-être; l'inconséquence est la même, et elle portera le même fruit : l'esclavage réel du pays avec toutes les apparences de lu liberté.
25 mai 1851. C. F.
FIN DK l'appendice DU UKUXIÈMK Kl DRRMT.R VOLUMK.