‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 20 sur 21 · DE L AVENIR ET DES CONDITIONS · texte numérisé non relu

DE L AVENIR ET DES CONDITIONS

mesure ; « conscience acharnée » qui défait, partout où ils prétendent engager follement Favenir, les arrangements de la paresse ou de Tignorance, de la violence ou de l'orgueil, et qui est la véritable, l'unique souveraineté des sociétés politiques.

« Jusqu'aux temps modernes, dit M. Guizot, a régné

cette croyance, que le droit absolu et primitif de donner la loi, c'est-à-dire la souveraineté de droit, réside dans quelque portion de la société, soit qu'on reconnaisse ce droit dans un seul* homme, dans plusieurs ou dans tous; croyance toujours contredite par les faits, et qui ne supporte pas Veœamen de la raison. Le droit de déterminer la règle et de l'imposer, c'est le droit au pouvoir absolu. La force qui possède essentiellement ce droit possède le pouvoir absolu, c'est-à-dire le droit de tyrannie. Prenez les trois grandes formes de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie, et voyez s'il s'en est jamais rencontré une où la souveraineté de droit étant attribuée à un, à plusieurs ou à tous, il n'y ait pas eu tyrannie. Les faits ont eu raison : ils ont tiré du principe sa conséquence nécessaire.

» Telle est cependant la force de la vérité que l'erreur ne peut régner seule et absolument. Au moment même où l'on semblait croire, et où Ton croyait en effet, en théorie, que le droit primitif et absolu de donner la loi appartenait à quelqu'un, monarque, sénat ou peuple, on luttait aussitôt contre ce principe. De tout temps les hommes se sont efforcés de limiter le pouvoir qu'ils reconnaissaient comme absolument légitime. Jamais une force, même investie de la souveraineté de droit, n'a été admise au plein développement de son droit. En Turquie, les janissaires étaient là, tantôt pour servir, tantôt pour abolir le pouvoir absolu

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du sullan. Dans les dùmocralies, quand la suuvcraiiielô de droit est attribuée aux assemblées populaires, on travaille incessamment à opposer à cette souveraineté des conditions^ des obstacles^ dès limites. Toujours, dans tous ces gouvernements absolus en principe, on proteste de quelque manière contre leur principe. D'où vient celte protestation univ.erseUet On serait tenté de dire, en ne regardant qu'à la surface de3 choses, que c'est seulement une lutte de forces. 11 ; a cela sans doute, mais il y a aussi autre chosc^ et quelque chose de plus grand. Il y a l'instinct de justice et de raison qui vit au fond de toute âme humaine. On ne s'oppose pas à la tyrannie unique ou multiple, seulement parce qu'on en a la force, mais parce qu'on a droit contre elle. C'est la conscience de la justice et du droit, c'est-à-dire d'une règle iiidépendante des volontés humaines^ conscience souvent obscure mais toujours puissante, qui, tôt ou tard^ relève et soutient les hommes contre toute tyrannie^ quels que soient son nom et sa forme. C'est donc la voix du^genre humain qui proclame que toute souveraineté de droit altri- ^ buée à des hommes, un^ plusieurs ou tous, est un mensonge et une iniquité (1). »

On le comprend : M. Guizot fait dériver, de cette impuissance de fonder la souveraineté de droit en dehors de la justice et de la raison, la nécessité du gouvernement représentatif. Et voici comment il raisonne : Dans sa vie privée et dans ses rapports avec ses semblables, l'homme obéit plus ou moins aune règle qu'il n'a pas faite, qui est supérieure et extérieure à lui, pour ainsi dire; mais qu'il obéisse ou non, la règle existe; la volonté humaine peut y échapper,- la conscience est impuissante à s'en affranchir. La même la loi qui oblige l'individu engage la société;

ri) Tome I, p. 89-90.

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mais cette loi, la vraie loi, ayant besoin, pour ôtre appliquée au gouvernement des hommes, de passer par Tesprit humain, toujours borné ou passionné, quelquefois Tun et Tautre, cette loi risque fort d'être méconnue, désobéie ou transformée pendant cette épreuve. Qui donc, après cela, monarque, assemblée ou peuple, a le droit de s'arrbger une souveraineté entachée à son origine de ce vice ^radical et indélébile, la passion ou Terreur? Qui donc? M. Guizot dit : Personne. Il le disait à la royauté légitime en 1820; il Ta dit à la royauté élue et à toutes les Chambres d^ 1830 à 4848. Il le dit aujourd'hui à la démocratie victorieuse et maîtresse du gouvernement sous sa forme la plus absolue et la plus redoutable, le suffrage universel. Non, la souveraineté n'appartient à personne, ni roi, ni sénat, ni peuple, parce que la connaissance absolue, permanente, infaillible et imperturbable du droit n'appartient non plus à personne ni, àpiusfoite raison, à tous, la faiblesse, Tindécision et l'impuissance de la raison humaine s'accroissant, au delà d'une certaine limite, et se multipliant en quelque ^orte elles-mêmes par le nombre. Pascal, cité par M. Guizot, a dit : La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion; Vunité qui n'est pas multitude est tyrannie. Vous voyez que la doctrine du gouvernement représentatif n'est pas née d'hier, et que M. Guizot lui-même ne Fa pas inventée.

J'ai reproduit avec quelque détail ces théories si connues, peut-être si oubliées, de M. Guizot, parce qu'elles me semblent la critique, l'enseignement et le démenti d'une époque qui a placé au contraire, au-dessus de toute raison et de toute justice, le droit de la force, qui a mis un chiffre à la place d'un principe, divinisé la puissance absolue des masses, et qui, aujourd'hui encore, ne semble attendre son salut que de leur intervention aveugle, toAultueuSc

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et passionnée (1). Oui, ces belles leçons qui datent de trente ans sont à l'adresse d'aujourd'hui. Qui ne sent que rendre sa place au bon sens^ à la justice, à la vérité^ dans le gouvernement des sociétés humaines, c'est précisément défaire tout ce qui s'est fait en France il y a quatre ans, et que la théorie de M. Gûizot s'est rajeunie pour ainsi dire dans le naufrage même où elle a échoué. Mais poursuivons.

Gomment le gouvernement représentatif parvient-il à réaliser, dans la multitude, la vertu et l'harmonie de Tu* nité ; — dans l'unité, la vie et la puissance de la niultUude? En mettant sérieusement et publiquement au concours par rélection, par la discussion, par la presse, parla pondération des pouvoirs, cette laborieuse recherche de la raison de la vérité et de la justice ; en divisant le travail au lieu de le concentrer ; en mettant le zèle partout et Tinfaillibilité nulle part ; en n'attribuant à aucune force en particulier l'initiative de cette recherche et le monopole de cette conquête, mais en les y attirant toutes, chacune dans sa mesure et dans sa sphère, le peuple, par le débat public et quotidien, par l'enseignement mis à sa portée, par l'abaissement sagement progressif de l'échelle électorale ; les classes moyennes, par une participation de plus en plus directe aux affaires publiques; les classes supérieures, par l'attrait et le besoin de la conservation ; le pouvoir ministériel, par la responsabilité ; le pouvoir royal, par la tradition. C'est ainsi quéla société tout entière^ avec toutes ses forces et tous ses pouvoirs, met la main à ce grand travail d'où sa propre règle doit sortir, sans qu'elle soit l'œu-

(1) Voir à V Appendice, dans mon compte-rendu derouvrage de U. Louis Blanc, inlilulé : Plus de Girondins, — jusqu'où a été poussée dans ce sens rextravagance de quelques systèmes contemporains.

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vie parliculièi'C, l'apauage exclusif, le privilège insolent de personne.

J'analyse ici, je paraphrase et j'afTaiblis ia belle argumentation de M. Guizot. Je la dépasse peut-être et je lui en demande pardon. M. Guizot semble, au premier abord, laisser dans le doute, à son point de vue très-général, il est vrai, et très-absolu (i), non-seulement si la l^itimité historique d'une race royale, mais même si Téléinent purement monarchique est indispensable au gouvernement représentatif. Et en effet, la forme sous laquelle ce gouvernement 'se produit peut être, on. le croirait, à la fois monarchique et aristocratique, comme en Angleterre; ou mêlée de monarchie et de bourgeoisie, comme elle Tétait chez nous il y a trois ans; ou simplement démocratique comme aux Etats-Unis; ou même, comme elle Test en France aujaurd'hui, livrée à Tabsurde et fatale contradiction d'un pouvoir exécutif indépendant et d'une assemblée unique et souveraine. Mais^ disons-le, il n'y a là (j'entends dans ces deux dernières formes do souveraineté démocratique) que Tapparencc et presque le mensonge du gouvernement représentatif, et il faudrait avoir bien mal compris cet harmonieux ensemble du beau livre de M. Guizot^ l'avoir bien incomplètement suivi dans les savantes études qu'il a consacrées à la recherche du principe lui-même à travers les âges, chez tous les peuples de l'Europe barbare, féodale et chrétienne, et jusque dans le berceau des plus obscures origines; il faudrait aussi bien peu connaître la tendance de cet éminent et sincère esprit pour lui attribuer une exclusion oli seulement une omission si préjudiciable au succès final de sa théorie, a L'omnipotence de droit,

(1) Voir notamment les leçons I, VI, Vil, VUl, XIX du premier volume, I, X, XVIII, XXV du second.

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se demande M. Guizot, apparti6ndra-t-elie au pouvoir suprême? Non, certes, répond-il, quels que soient sa forme et son nom. Cependant il sera enclin à y prétendre et en mesure de l'usurper; car il possède, dans Tordre politique, l'omnipotence de fait, et il n'y a pas moyen de la lui enlever ; car, en matière d'intérêts généraux comme d'intérêts locaux et privés, un pouvoir définitif est une nécessité, » Ce pouvoir suprême, omnipotent (sous toute réserve) et définitifs cela ressemble bien, si je ne me trompe, à la royauté; et en effet, il n'est pas vrai que le gouvernement représentatif puisse exister en dehors et à l'exclusion du principe monarchique.

Le principe royal et héréditaire,, on comprend qu'il soit exclu de toute souveraineté fondée sur la tyrannie du nombre. On comprend aussi son exclusion dans ces autocraties violentes ou fantasques qui tirent de Téiection, si ce n'est de Tusurpation, une sorte de légitimité d'emprunt. Le despotisme s'arrange bien moins qu'on ne croit de .l'hérédité. L'acclamation des prétoriens ou des janissaires, les tumultueux comices du peuple insurgé lui sont une origine plus commode. Je citais récemment un mot de M. Proudhon : «En 1852, les paysans feront peut-être M. Ledru- Rollin roi.» J'espère bien que non. Mais, demandez à M. Ledru-Rollin s'il se croirait plus irresponsable comme roi par hérédité que comme dictateur par acclamation? Demandez à l'histoire si le peuple a' jamais refusé son suffrage, le cas échéant, à ses tribuns les plus impérieux, et si c'est son investiture qui manque jamais aux Vitellius, aux Cromwell et aux Robespierre? L'hérédité monarchique, au contraire, a besoin de se légitimer en quelque sorte ellemême, fauj-e d'une atlribulionim médiate qui lui donne cette fausse et trompeuse légitimité qui sort des scrutins popu- 11 19

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