MAITRE MATHIEU
Gomme toujours, du bon et du mauvais. C'est ainsi que la vie est faite.
62 HÀIHIBU LÀBNSBBBfi
LB LBCTSOH.
C'est vrai ; mais vos paroles ne sont pas toujours paroles d'Evangile.
HAITRB lUTHIBD.
Croyez-Tous donc que je sois un dieu, pour ne pas me tromper?...
Au lieu dé ce début modeste et de cet unique almaDacti, maître Mathieu a publié cette année une cinquantaine de pamphlets qui sont presque tous des monuments d'orgueil, de colère et de folie. Mathieu Laensberç s'est fait démagogue !
Eh bien ! nous allons essayer la lecture [il y faut du courage) et la critique de ses almanachs. — La critique littéraire appliquée aux almanachs! — Pourquoi pas?— Mais personne ne les lit... —Personne? Vous voulez dire tout le monde, n Quinze millions de Français, dit l'auteur de VAltmanach de France, et il dit vrai, n'apprennent que par les » almanachs les destins de l'Europe, les lois de leur pays, v les progrès des sciences, des arts, de l'industrie, leurs B devoirs et leurs droits... i Quand tout le monde lii les almanachs, on a beau faire, et leur préférer Virgile, Homère et Chateaubriand, il faut en tenir un sérieux compte, dût-on crever d'ennui en les lisant. — Le peuple ne lira pas vos criUques... — Qu'importe? Il lira peut-être, l'an prochain, et grâce à nos critiques de cette année, de meilleurs almanachs...
Vadoncpourleaalmanachs! J'enai là, sur ma table, de
quoi élever un étage au moins de cette tour de Babel qui
lepuis deux ans contre le ciel, à grand renfort
[ sophismes, de paroles creuses, de mensonges
de sottises populaires. J'en ai Ift de venimeux
comme les serpents du Nouveau-Monde, d'innocents comme Tannée qui vient de naître; }*en ai de bleus, j'en ai de blancs, j'en ai d'écarlates, de burlesques, de ridicules, de méchants, beaucoup de bêtes, quelques-uns de bons, même parmi les bêtes. Les mauvais dominent. Sur une cinquantaine que j'ai là sous les yeux, près de vingt appartiennent à la démagogie pure ; j'ajoute que, pour l'exécution matérielle, ce sont en général les mieux faits. Le parti légitimiste est représenté par trois almanacbs. Deux portent l'uniforme glorieux de l'Empire. Un autre, le Napo^ léonien, a mis le masque du président sur un mannequin rouge. Un seul est crânement réactionnaire. Un autre, qui n*est que modéré, VAlmanach de VOuvrier et du Laboureur^ est, comme ils devraient être tous, instructif et sensé. Une dizaine appartient à cette nuance intermédiaire qui n'affecte aucune couleur tranchée, amphibies de la littérature populaire, un pied dans la république, un pied dehoi*s. Le reste , voué à des spécialités plus ou moins inofTensives, vignerons, jardiniers, marins, soldats, joueurs de whist et de lansquenet, ne renferme aucun venin. Méfiez-vous-en toutefois. C'est dans un de ces recueils innocents que le spirituel auteur d'une chronique de quinzaine (1) a découvert, au fond d'un terrier à renard, une diatribe étrange contre le mariage et la famille. Méfiez-vous donc, en fait d'almanachs, même des bons. Quant à nous, occupons* nous des mauvais.
Mathieu Laensberg, devenu démagogue, a naturellement placé ses almanachs sous l'invocation desjooms les plus célèbres de la démagogie française et étrangère. Non-seulement ces noms brillent en majuscules radieuses sur leur
(1) Revue des Deux-Mondes du 1b décembret
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couverture, mais des vignettes triomphales étalent aux yeux du chaland les silhouettes plus ou moins chevelues des principaux docteurs de la République rouge. Malgré tout, la plupart de cesalmanachs sont anonymes. Les analyser séparément est impossible. Il y a de tout dans chacun de ces petits livres, et il n'y a rien, le chaos sans la lumière, une cohue de noms sans responsabihté, une foule de collaborateurs plus ou moins volontaires, et pas un auteur avoué. M. Joigneaux, ;représentant du peuple, a bien mis son nom à VAlmanach cTun Paysan, M. Raspail a donné le sien à la Lunette de Doullens. On reconnaît bien, dans Til 2manach du nouveau mondey Finspiration de M. Louis Blanc, Tesprit de M. Proudbon dànsYAlmancKh des associations ouvrières. Malgré tout, la personnalité des chefs d'école ou de parti disparaît dans le concours incohérent des disciples. Chacun apporte sa pierre pour la construction de Tédifice, mais sans apporter son ciment. Ou dirait des monuments tombés en ruine avant d'avoir atteint les combles : véri« tables symboles, après tout, de l'esprit qui a inspiré ces productions éphémères et des ambitions à courte échéance et à perspective bornée qui les propagent.
La propagande que la démagogie a entreprise dans nos villes et dans nos campagnes parcelle prodigieuse émission d'almanachs, ne pouvant donc être atteinte dans chacune de ses œuvres séparément, nous la considérerons, si vous le voulez bien, comme une œuvre collective et solidaire, à laquelle nous demanderons compte très-humblement, comme il convient à la critique littéraire, de ses procédés et de son objet. Nous nous attaquerons ainsi non pas aux personnes, tnais aux principes ; non pas aux enfants perdus de la croisade démagogique, mais à son corps d'armée ; non pas aux divai^ations des traînards, mais à la pensée
DÉHA60GCE. 65
ffiôme de TcDlreprise. Ce procédé simplifie notre travail, soulage Tattention du lecteur, et satisfait du même coup réquité et la logique. Essayons donc.
Je remarque d'abord deux choses dans le plan de campagne des auteurs d'almanachs démagogiques ; ils procèdent par voie de doctrine et d'entraînement ; ils ont tour à tour le ton doctoral et facétieux. Ils essaient d'instruire le peuple (à leur manière), et ils entreprennent de l'amuser. Mais on n'est pas écrivain d'almanach sans être aussi un peu prophète. À tous ses talents si variés, Mathieu Laensberg démagogue joint l'art, qu'il pratiquait si bien autrefois, de tirer la bonne aventure. Nous allons donc nous donner le plaisir de l'étudier sous ces trois faces si diverses; nous examinerons successivement ce que valent ses leçons, ses facéties et ses prédictions.
- Le peuple est Roi, mais un Roi mineur: c'est un enfant dont il faut faire l'éducation. Qui dit cela? Assurément ce n'est pas moi, qui n'oserais, mais ce sont les faiseurs d'almanach. Ceux-là vous traitent le peuple en véritable écolier. Ils lui donnent des leçons, des dragées, et ils lui font des contes, comme ces précepteurs candides dont parle Horace ;
Pueris dant crustula blandi
DoctoreSf elementavelint ut discere prima.».
Ce n'est donc forcer ni la mesure ni la vaisemblance que d'interroger successivement, par le titre de leur profession, les différents maîtres que Mathieu démagogue appelle à Thonneur de cette éducation hasardeuse, et de les prier do nous donner une idée de leur savoir faire. C'est ainsi que
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procède Molière, notre maître à tous, dans l'éducation de M. Jourdain. Le peuple ressemble à M. Jourdain, mais par un seul côté, je le reconnais : c'est que tous ses professeurs se moquent de lui, et qu'ils ne s'épargnent pas entre euxlesgourmades.
LE MAITRE BS PHILOSOPHIE, raocommodant son collet, Venonsà notre leçon.
M. JOURDAIN
Àh ! Monsieur, je suis fâché des coups qu'ils vous ont donnés.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
Cela n'est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal qui les déchirera de belle façon. Laissons cela. Que wulez-vous apprendre?
M. JOURDAIN
Tout ce que je pourrai ; car j'ai toutes les envies du monde d'être savant.
LE MAITRE DE PHILOSOPHIE
N'avez- vous pointquelques principes, quelques commencements des sciences?
M. JOURDAIN
Oh ! oui I Je sais lire et écrire, etc.
M. Jourdain sait lire et écrire. Le maître de philosophie n'en demande pas plus à M. Jourdain. Mathieu démagogue n'en demande pas tant au peuple. Mais commençons; voici un premier professeur qui se présente, son catéchisme à la main :
a D. Qu'est-ce que le socialisme ?
» R. C'est l'Évangile en action.
« D. Qu'est-ce que l'égalité ?
» R. C'est pour tous les hommes Végal développement, de leurs facultés inégales, et régale satisfaction de leurs besoins inégaux,
r> D. L'égalité, selon vous, n'est donc que la proportionnalité ?
jo R. Certainement r>
(Oh I Molière!)
a D. Vous n'admettez donc pas qu'on accorde au plus intelligents une plus large part des avantages sociaux?
» R. Non, sans doute, parce qu'il y a là, encore une fois, renversement manifeste des lois naturelles... Vous ôles doux fois plus fort que votre voisin ; c'est la preuve que Dieu vous a destiné à porter un fardeau deux fois plus lourd. Votre voisin ne saurait vivre qu'à la condition de manger deux fois plus que vous; c'est la preuve que Dieu lui a donné droit à une ration double de la vôtre (1)... »
Voilà une première leçon qui aura singulièrement avancé, je le suppose, l'éducation de notre élève. Il sait maintenant qu'il peut être à son gré oisif et gourmand. A chacun selon ses besoins! c'est là une belle maxime pour les paresseux de bon appétit.
Place au professeur de cosmogonie î La cosmogonie est la science de la formation des mondes, une sorte d'astronomie conjecturale. Il est de toute nécessité que le peuple connaisse une science d'une utilité si pratique. Ecoutons le savant professeur ; voici une leçon sur la maladie des planètes. Le pauvre paysan, occupé à soigner ses bestiaux, préférerait peut-être une dissertation sur la morve ou le piétain. N'importe, écoutons :
(i) Almanach du Nouveau^Monde, p. 82 eipassm.
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a L'àme et le corps de la planète partagent la santé et la maladie, les joies et les douleurs de son humanité. Ainsi le désordre social réagit fatalement sur la vîe de la planète, vicie ses arômes, et la rend impropre à élaborer avec les soins convenables les germes créateurs que les autres planètes pourraient lui envoyer. A plus forte raison, les germes qu'elle enverrait aux autres planètes seraient faussés, et Ton n'en pourrait rien faire de bon. C*est pourquoi une planète tombée en subversion sociale est mise en quarantaine, exclue de commerce aromal avec les aû^ très astres ses voisins, et ne peut même plus opérer la conjonction de ses deux fluides, pour «réer chez elle-même de nouvelles espèces. Elle est privée de toute faculté créatrice jusqu'à sa guérison.
» Cependant la pauvre planète, tourmentée du besoin de créer, agite violemment ses arômes. Telle est, selon Fou* rier, Torigne de ce magnifique phénomène connu sous le nom d'aurore boréale.
» Lorsqu'enfin l'humanité a su trouver sa voie, alors la guérison de la jeune planète est célébrée par une grande fête sidérale ; toutes les planètes, compagnes de la convalescente, la couvrent de germes créateurs destinés à remplacer les espèces avoitées ou mal venues, et cette fois ces germes couvés dans un globe vigoureux et bien portant, arrivent à bien pour la plupart. Puis vient la décrépitude de la planète qui se termine par un reflet du bonheur primitif, puis par la mort de Tastre. Le cadavre abandonné subit l'opération de la déplanation qui dépouille successivement ses matériaux de tout ou partie de leurs forces attractives, et dès lors il s'échappe dans les profondeurs du ciel, jusqu'à ce qu'il parvienne dans les parties de l'univers où ses éléments achèvent de se disperser pour
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être réemployés par la suite à la constitution des astres futurs (4), »
Et il y a des gens qui vous demandent encore ce qw deviennent les vieiUes lunes !
Après la leçon de cosmogonie, le cours de politique. Après rhistoire de la grandeur et de la décadence des planètes, celle de notre propre défaillance, de nos liassions, de nos misères, de nos discordes ; rien de plus juste. Appelez le professeur de politique : voici un résumé de sa leçon de droit constitutionnel :