‹ Portraits politiques et révolutionnaires (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · XVIII. Organisation du travail · texte numérisé non relu

XVIII. Organisation du travail

• » On regarde l'organisation du travail comme un problème insoluble... En vingt-quatre heures^ on devrait savoir oùlechantier manque de travailleurs, où le travailleur manque d'ouvrage ; indiquez l'un et l'autre, et voilà votre

travail organisé (1) I »

Résumons ce qui précède : ni Constitution, ni lois, ni président, ni armée, ni tribunaux civils; l'administration remplacée par un teneur de livres; l'impôt payé en nature; les élections générales annuelles; les accusés, non pas s'ils sont reconnus coupables, mais s'ils sont jugés vi-

(1) Almanach de VAmi du Peuple ou Lunetie de Doullens, p. 100 et Buiv.

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deux, enfermés et mariés; la maison commune transformée en comptoir d'avances; les friches fertilisées en un tour de main; le travail organisé en vingt-quatre heures ; telle est la leçon de politique constitutionnelle qu'on fuit apprendre à ce pauvre et honnête écolier qu^on appelle le peuple. Ah ! monsieur Raspail I on dit que vous êtes un savant sérieux, je le crois. Mais vous voyez trouble à travers votre lunette de Doullens ; et, tenez, je vous plains de tout mon cœur> car vous êtes malheureux ; mais vous abusez de votre prison !

Faut-il poursuivre cette revue de l'éducation du peuple parlesalmanachs? Faut-il interroger d'autres professeurs? Il n*en manque pas. En voici un qui propose : « Que nul ne soit admis dans la magistrature, le professorat, la diplomatie ou les fonctions municipales avant Vâge de cinquantecinq ans (4). ]^ Un autre demande la suppression totale de runiversité (2). Un quatrième veut que les membres de l'Académie française soient élus par le suffrage universel (3). Un autre, qui est statuaire, développe la doctrine de Vart collet f [A), Un sergent, qui a été représentant du peuple, propose de remplacer l'exercice par la gymnastique attrayante (5). Vous voyez que si jamais il plaisait au peuple d'appliquer les leçons qui lui sont données par ses professeurs de tous les degrés, il ne resterait pas pierre sur pierre de l'édifice social sous lequel nous nous abritons aujourd'hui. Et à cela je sais bien ce que répond Mathieu

Laensberg démagogue : Que c'est précisément là le but

(1) Àîmanach des Réformateurs, p. 122,

(2) Aîmanach du Peuple, p. 81 .

(3) Aîmanach républicain, p. 77.

(4) Ibidem, p. 95.

(5) Aîmanach des ProscriiSf p* 92» -

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quMl veut atteindre. Commençons par démolir, nous verrons après I

Après?... J'ai tort de douter de l'avenir que Mathieu démagogue nous promet. Mathieu n'en doute pas, lui ; et si vous voulez savoir où nous mène cette fureur de destruction qui semble s'être emparée de cet infatigable démolisseur, Mathieu vous le dira. Consultez ses almanachs. Voici , par exemple , un bas-bleu (croisé de rouge) qui, dans une méditation socialiste qu'elle intitule leOhdieaude M, le duc, fait une distiibution charitable des châteaux de son voisinage : « Tel château que je connais^ isolé dans sa » so/ttude, serait pour les savants... Tel autre, d'où on dé-

» couvre l'immensité de Pans, pour les législateurs

D Telle habitation princière, mollement couchée dans une » vallée fleurie et sonore, appartiendrait aux musiciens.... » Tel castel, élevé sur une hauteur touchant au ciel, serait » l'asile des poètes... » Voilà déjà, ce me semble, pour les gens (j'en connais quelques-uns) qui ont le malheur de n'avoir pas de châteaux aux environs de Paris, une assez flatteuse perspective ! Mais ce n'est pas tout. Maintenant la .scène se passe « au phalanstère deMarly, le 4®' mai 1910 : »

a Mes petits amis, reprit Théophile, le luxe de ceux

qui passaient pour liches (il y a cinquante ans) vous ferait pitié maintenant. Vos parents ont, dans le phalanstère, des chevaux el des voitures à choisir,,,» Au temps de la civilisation, les journaux étaient imprimés sur un gros papier bon pour les emballages, monotones, ennuyeux, de

couleur grise On conserve comme une curiosité, dans

la bibliothèque de notre phalange, la collection d'un journal de ce temps-là appelé Constilutionnel. Il n^est pas d'injures que ce journal n'ait dites à ceux qui soutenaient qu'il n'y aurait pas toujours des pauvres.... «—Les hommes étaient

donc fous ? — Us étaient aveugles. Mes epfanls, aujourd'hui chaque homme fait tout ce qu'il lui plait Voici Zoé

qui n'a que cinq ans ; elle n^a pas $a pareille pour écosser les pois; ce qui ne l'empêche pas d'arroser très-bien les petites fleurs, de donner à manger aux petits oiseaux, et de tenir convenablement le triangle ou les castagnettes dans un

orchestre Autrefois les ouvrière n'avaient pas comme

nous, au phalanstère^ salle de bain, salles de spectacle, bals, concerts^ table splendide^ bibliothèques ^ journaux ^ musique, jouissances de Vart, etc. (1) »

Mais ce n'est rien d'être si heureux sur terre, même avec la perspective de jouer du triangle pour Tagrément de la communauté. M. François Arago s'est permis de dire, dans son Annuaire du Bureau des Longitudes, a que ja » mais, quels que puissent être les progrès des sciences, » un savantde bonne foi, et soucieux de sa réputation, en » se hasarderait à prédire le temps, » A une affirmation qui parait si autorisée dans une telle bouche, voici ce que répond un de nos docteurs d'almanach :

« Que penserait donc de lui-même notre trop incrédule académicien de 1849, s'il pouvait voir le jour où l'homme dira : « J'ai été trouver l'aigle dans les hauteurs de l'atmosphère ; je lui ai proposé le défi dans la rapidité de son vol, et je Vai vaincu. Mes mains tiennent la foudre et la clef des cataractes du ciel. A mon gré, je peux faire tomber sur la contrée de mon choix des torrents de pluie incessante ; ou, si cela me convient, je lancerai sur elle les feux du ciel , qui réduiront en cendres jusqu'à ses pierres. »

» Ces terribles et si puissantes destinées qui attenden t Thomme et que maintenant on traite d'utopies, je les pré-

(I) Almanach ph«lamUrien, p. 203 et paidm.

vois ; elles sont en embryon dans le sein de la science moderne, et ma main sent déjà les pulsations qui attestent leur prochaine naissance.

« Vouloir limiter la marche du génie humain est aussi ridicule que vouloir arrêter les fleuves dans leurs cours

versrOcéan (1).»

Eh bien ! êtes-vous encore inquiet du destin du monde, et ne voilà-t-il pas d'agréables perspectives qui s'ouvrent sur tous les points de notre horizon? Châteaux, voitures, salles de bain, bonne table, jouer des castagnettes, écosser des pois, avoir dans sa poche la clef des cataractes célestes, que voulez-vous de plus? Et que le peuple serait mal appris de décourager les docteurs qui, après lui avoir donné de si bons conseils pour se défairedu présent, lui préparent un tel avenir pour prix de son obéissance !

Mais tout ceci a trait à la vie publique. Voyons comment Mathieu Laensberg démagogue entend et pratique la vie privée. Voici quelques quatrains qu'il a empnintés à la poésie du phalanstère :

En janvier tu prends ta chandelle Pour voir un peu ce que tu boiB ; Ne sois pas trop surpris s'il gèle.

Et Muffle ferme dans tes doigts.

Comme en février fond la neige, Ne Vassieds pas dans les sillons ; Fais doubler tes souliers de liège.

Le rhume entre par les talons.

Voici le mois des engelures ; Si ta femme aime à travailler.

Fais-lui doubler tes couvertures Pour avoir chaud sur ToreiUer.

(1) Almanach du NouveaU'Mtmde, p. 167«

Si la morale privée consiste à éviter les rhumes de cer*veaa, voilà des conseils qui auront leur prix, je le reconnais, pour tout le monde. Mais est-ce que, par hasard, dans ce siècle d'austérité républicaine, toute la philosophie domestique de nos écrivains populaires consisterait dans Tobservance exclusive des lois de l'hygiène? Voici ce que je lis dans le plus répandu de ces almanachs (1 ) :

fi On est sûr de conserver sa santé en suivant les prescriptions ci-après :

» lo Tous les cinq jours on avalera, avant dîner, de 10 à 25 centigrammes d'aloês ;

» 2o Soir et matin on croquera gros comme un pois de camphre;....

» 3o Soir et matin^ avant de changer de linge, on se lotionnera à Talcool camphré ;...

r>4o A la moindre élévation du poulsy on se passera de l'eau sédative sur la région du cœur...

» Les personnes sédentaires joueront aux quilles...

» Nourriture hatUement épicée^ élixirs aromatiques et vins généreux, etc. »

J'en demande pardon à VÂmi du peuple; mais c'est là une médecine de millionnaire ! Poursuivons. Le respect des femmes, car elles sont nos mères, nos épouses, nos sœurs, nos amies, et il y a des pays, ce ne sont pas les plus malheureux, où elles sont nos reines ; le respect des femmes fait partie, dans le monde entier, de la moralité publique et privée. Ecoutons un des collaborateur^ de Mathieu démagogue :

« Les femmes nées en janvier sont froides et adorent les étrennes. Il n'est pas rare qu'elles soient portières.

Cl) V Ami du Peuple, p. 80.

76 MATHIEU LÀEMSBERG

Caractère mal fait, opinions exaltées , habitudes immorales.

» Les femmes nées sous ce signe (les poissons) sont d'une constitution puissante, dansent sur la corde avec beaucoup de légèreté, et aiment à porter avec les dents des poids de cent kilos.

» Les femmes nées sous la constellation du Bélier n'ont rien à refuser aux hussards de la garde et trombones de régiment.

» L'homme né en avril a des inclinations violentes. La femme est douée au contraire d'une grande douceur; elle aime les radis, les concombres, la salade et les oignons crus. Crédule à l'excès, elle tomberait dans les pièges les plus grossiers, si elle n'était protégée... par une heureuse laideur.

» Les femmes nées en juillet battent leurs maris, cardent les matelas et vont en ville.

)> Les femmes qui naissent en novembre sont de terribles amazones et puisent une quantité innombrable de flèches dans le carquois de l'Amour (1). »

Voilà les hommages que rendent, à la plus délicate et à la plus respectable moitié du genre humain , ceux qui se disent les .émancipateurs à venir de la femme dans le monde régénéré.

ni

Mais j'ai achevé cette première partie de ma tâche. J'ai essayé de parcourir^ aussi complètement que les bornes de ce travail me l'ont permis, le cercle entier de cette éducation encyclopédique que la démagogie apporte au peuple

(1) Almanach asirolopiquet p. 44 et paasim.

avec les almanacbs de son invention. On me reprochera peut-être d'avoir abusé de la citation ; mais, dans une pareille thèse, la citation est tout. Elle est à la fois ce qu'il y a de plus loyal et de plus concluant. Je me suis, au surplus, appliqué à n'en faire aucune qui aurait été déjà produite ailleurs, et je n*y ai eu d'autre mérite qne celui qui résulte de l'embarras du choix.

Nous Sommes édifiés, à l'heure qu'il est, sur fa valeur des leçons données au peuple par Mathieu Laensberg démagogue. Dans Molière, c'est le -moment où M. Jourdain congédie ses professeurs et fait entrer les violons. Imitons M. Jourdain ; laissons la place aux facéties, aux intermèdes ; voyons comment le peuple s'amuse, et le genre de divertissement que ses précepteurs lui promettent : « Tenons grand compte, a dit un ancien qui avait élevé un Roi, nonseulement de nos études, mais de nos plaisirs. »

Premier intermède : Concordance de V Annuaire républicain avec le Calendrier grégorien. C'est ce que M. Raspail appelle « substituer le culte des porreaux à celui de sainte Cunégonde. »

a 4 février. — Sainte Jeanne. — Vache. — Esclavage aboli.

» 1er mai. — Saint Philippe. — Rhubarbe. — Bessières à

Lutzen.

» 11 août. —Saint Gery. — Lentille. — Pythagore.

» 3 octobre. — * Saint Candide. — Pomme de terre. — Bossuet.

» 8 octobre.— Sainte Brigitte.— Belle de nuit. — Rienzi.

» 26 novembre. — Sainte Geneviève. — Cochon. — J.-J, Rousseau, etc., etc. »

Nous vous faisons grâce des douze mois. Prenez main*

tenaiU XAnn'min répvblicain de droite à gauche ; Homère répond à oseille^ Moïse à truffe, Brutus à myrte, Jésus de Nazareth à fléau ^ Washington à roseau, Lhospilal à rossignol, Mazaniello à muguet, etc. Enfin, voulez-vous substituer au3t noms de baptême (vieux style) que vous a fournis le calendrier frégorien ceux que VAmi du Peuple vous propose? L'auteur du Comte Hermann se nommera Pierreà-Plàtre Buvnas', le chantre des Feuilles cC Automne sera Bouillon-Blanc Hugo ; le philosophe de la triade aura nom Abricot Leroux ; l'historien des Dix ans sera. Prune ou Sucfion Blanc ; nous aurons Topinambour Lagrange, Cire Arago, Basilic de Lamartine, etc., etc,

Bf. JOURDAIN.

Est-ce qu'il y a encore d'autres choses aussi curieuses que celles-ci?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Sans doute...

M. JOURDAIN

Ah! les belles choses! les belles choses !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

. Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités...

M. JOURDAIN

Je vous en prie

Continuons donc. Second intermède : Y exercice du lazo (toujours pour le divertissement du peuple) ; mais cette fois je me contente de citer, sans réflexion

« Le lazo est, après le fusil, l'arme qui atteste le plus élo» quemment la puissance et le génie de Thomme.

» Le lazo est une simple lanière do cuir, de huit à quinze f&ètres de longueur, taillée dans une peau de bœuf.

» Cette lanière est armée d'un nœud coulant à son extrémité libre; elle est retenue par l'autre à la selle du cheval ou au poignet du cavalier. Le laceur, qui s'apprête à lacer un homme ou une bête, tient de la main droite et à la hauteur de la tête son lazo enroulé de la même manière qu'une corde d'épervier. Le lazo jeté, Thomme ou l'animal accroché, le cavalier opère un mouvement de conversion rapide. La secousse subie et purée, homme et cheval partent au grand galop dans la direction contraire à celle que suivait la victime. Celle-ci, renversée, culbutée^ à demi étranglée, cherche vainement à lutter contre la force qui l'entraîne. Quand c*est un fuymme, on le tue d'habitude pour faire argent de sa tête ; quand c'est un bœuf, on l'écorche pour faire argent de sa peau; le reste est généreusement abondonné aux jaguars et aux vautours.

i> Le lazo qui permet de ménager les jours de l'animal prisonnier et qui offre d'admirables moyens de développer la grâce, la vigueur et l'adresse, sera un jour l'engin de chasse favori de la cavalerie enfantine (dans le Phalanstère),

» Qui pourrait parler du lazo sans parler des bolas? Ainsi se nomme un appareil enfravant composé de trois courroies flottantes, portant à^ chacune de leurs extrémités libres une balle de plomb ou de fer. On jette les bolas de plus ou moins loin dans les jambes de l'animal que l'on veut entraver. L'animal entravé fait la culbute. Les bolas sont fort usités contre les taureaux et les bœufs sauvages de l'Amérique, mais il n'est pas de gamin un peu subtil qui n'ait inventé mieux que les bolas, pour déplacer brusquement le centre de gravité de son vénéré pion.

» Je me souviens, non sans orgueil, mais sans remords^ d'avoir su disposer avec art, dès ma plus tendre enfance,

80 MATHIEU LAENSBBRG

le collet de lu:serne et le collet de charmille dans les sentiers chéris de mes honorés maîtres, et d'avoir plus d'une fois réussi àleur faire donner du nez en terre, à la grande satis* faction de la foule. Il m'arriva une fois de briser mon avenir, en mettant le feu à mon maitre d'études, au moyen d'un pétard de ma composition, composition qu'eût enviée le génie; Fartifice avait réussi malheureusement, hélas! au delà de mes espérances. La victime, après avoir lui pendant vingt secondes comme un soleil, et inondé de clartés l'atmosphère, avait dû garder le lit plus d*un mois (1). »

Troisième intermède : La table des nombres,

a Selon l'opinion de tous les mystiques, dit l'auteur du Diable rouge {Almanach cabalistique), tous les êtres, depuis Dieu jusqu'au moindre atome, ont un nombre particulier qui les distingue et qui devient la source de leurs qualités propres ainsi que de leur destin. » Pour trouver le nombre de quelqu'un, il faut écrire ses nom et prénoms, et prendre pour chacune des lettres qui les composent les chiffres marqués dans un alphabet disposé à cet effet. Puis on additionne ces chiffres avec lesquels on obtient un total dont la signification fatidique se trouve dans la Table des nombres. L'emploi de ces procédés conduit leur auteur aux résultats suivants dont je lui laisse, bien entendu, la responsabilité :

« M. Crémieux (Adolphe-Isaac). — Guerre, guérison, sa* gesse.

» Le général Cavaignac (Eugène). — Domination, célébrité, noces.

» M. Marrast (Armand). — Amour, célébrité j noces, juslice.

(1) Alfiumach du Peuple, p. 131 et Bufy.

» M. Flocon (Ferdinand) — Philosophie, rédemption , destruction^ catdstrophe.

»M. Arago (François). — Astronomie^ bonheur futur.

» M. Blanc (Louis). — Astronomie^ noces^ bonheur, mariage,

» M. Pages (Garnier). — Philosophie, lumières, grâces.

» M. de Lamartine (Alphonse Prat). — Domination, aveuglement^ erreur, repentir, religion, charme, etc., etc. »

J'éprouverais quelque embarras, je l'avoue, à introduire mes lecteurs dans ces mascaiiides de la presse démagogique, si je ne m'étais imposé une tâche que je crois sérieuse. La Table des nombres me conduit d'ailleurs, naturellement au dernier point que je me suis proposé de traiter dans cette longue thèse. Après avoir montré Mathieu Laensberg démagogue, déguisé en professeur, puis habillé en masque, il me reste à le poser en prophète.

Il y a eu un temps où les prophéties de Mathieu Laensberg étaient à peu près le seul amusement littéraire du peuple; Mathieu Laensberg alors était très-poli , mais sans basse complaisance. Il donnait de bons conseils sous forme de prédictions, d'excellents avis enveloppés dans des horoscopes; il mêlait très-agréablement à l'art de greffer en flûte et en écusson la naïve explication des songes et la divination joyeuse ou mélancolique de l'avenir. Avec tout cela, les prophéties de maître Mathieu, aidées par le hasard, toinbaient parfois sur l'événement lui-môme avec une justesse étourdissante. Ainsi, par exemple, YAlmanach de Liège àe n74 contenait, parmi ses prédictions du mois d'avril, une phrase ainsi conçue : Une dame des plus favorisées jouera son dernier rôle. Madame Dubarry n'en dor-

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mait plus. « Je voudrais bien, disait^elle souvent , avoir passé ce vilain mois d'avril, n Avril passa; mais Louis XV moarut le 10 mai suivant. Avec quelques bonnes fortunes de ce genre, Talmanach de Mathieu Laensberg, qui remontait au dix-septième siècle, avait continué la vogue que les prédictions de Nostradamus avaient obtenue dans le courant du seizième. On sait que Nostradamus avait prédit, dans le trente -cinquième quatrain de sa première centurie, la mort de Henri il, tué dans un tournoi par Montgomery :

Le lion Jeune le vieux surmontera ; En champ bellique, par singulier duel, Dans cage d'or les yeux lui crèTera...

Deux plaies une ; puis mourir, mort cruelle !

Quoi qu'il en soit, les gens qui autrefois disaient au peuple la bonne aventure, n'en étaient ni plus fiers ni plus malfaisants. Sans prétention de secte ou de parti, ils ne mêlaient pas à l'avenir, par une confusion funeste, le venin du présent; ils n'escomptaient pas, comme le font aujourd'hui les prophètes de la démagogie, la ruine de leur pays, l'incendie des villes etio malheur public. Voltaire dit que Tart de prédire l'avenir fut inventé par le premier fripon qui rencontra un imbécile. Les prédictions de la démagogie française, si elles n'ont pas toutes ce caractère, se ressentent de la haine que notre constitution sociale inspire aux réformateurs. Ils bouleversent la société en espérance ; ils révent de fantômes armés de torches ; cette terre promise qu'ils nous montrent dans l'ayenir, ils aiment àrentourer,dans le présent, d'apparitions sinistres L'fTis. ioire du Diable, la Danse des Morts, la Vengeance d'un Mort, le Petit Trianon de la Mort (<), telles sont les histoires où ils se

(I) Àlmanachs àéik cités, passtm.

complaisent. L*un cite cette prophétie de Mercier, auteur du Tableau de Paris^ qui disait en 4782 : « le désespoir mettra D des torches incendiaires dans les mains de ceux qui au- » ront échappé à tous ces fléaux , et Paris s'écroulera au » milieu d'un vaste embrasement. » L'autre vous dit : » Est-ce que vous n'entendez pas toutes les nuits le futur » tocsin de la guerre civile? Est-ce que de la Bastille à la » Madeleine, de Notre-Dame-de-Lorette à la barrière d'En- » fer, vous ne voyez pas tourbillonner des flammes gigan- » tesques? L'incendie, voilà le dernier mot de toute civili- » sation où Tégoïsme lutte avec le désespoir... Et c'est » ainsi que finira Paris Tintelligent ! » Un troisième compulse les Centuries de Nostradamus :

La grand' cité sera bien désolée,

Des habitants un seul n'y démourra.

Mur, sexe, temple et Yîerge violée,

Par fer, feu, peste, canon, peuple mourra-..

Un autre écrit : « Sur la un de 1 847, un moine célébrant la » messe tomba en extase et prononça les paroles suivantes :

» En 1848, je ne voudrais pas être Roi.

» En 1849, je ne voudrais pas être soldat.

» En 1850, je ne voudrais pas être fossoyeur. »

Le moine ajoutait ; « En 1851, je serai tout ce qu'on voudra. » Ceci, je le reconnais , est extrait d'un almanach légitimiste. Enfin, voici un représentant du peuple, M. Gilland (de Seine-et-Marne), qui, résumant dans une espèce d'apologue socialiste intitulé : la Lame du château et la Femme de la chaumière^ toutes les haines qui s'attaquent à ceux qu'on appelle encore aujourd'hui, par ironie sans doute, les grands de la terre ou les heureux du siècle, résume aussi, en quelques lignes envenimées-, toutes les terreurs que la démagogie inspire et exploite tour à teurî

84 HATHIEU LAENSBBRG

« Malheureuse mère, c'est Fâbandon qui t'attend

dans ta vieillesse. A mesure que tes cheveux tombent et que les ans te courbent, la solitude se fait plus sombre autour de toi. Tu finiras comme a fini ta mère, sur un grabat misémble, au fond d'une chaumière dévastée. La porte ouverte à tous les vents laissera passage aux animaux des ténèbres ; ils viendront flairer ton cadavre avant qu'une main amie trouve un linceul pour t'ensevelir ! A cette heure suprême, si tu soulèves ta paupière mourante , tu verras la fenêtre du château tout illuminée ; la musique des fêtes répondra à ton râle, les éclats de la joie à ton dernier soupir. Ne maudis pas ces insensés qui t'oublient; ils s'en iront bientôt comme toi, nus et tremblants, pourrir au fond de la tombe. Et s'ils donnent à leur postérité l'enseignement qu'ils ont reçu, s'ils continuent à ne faire qu^une part des fruits de la terre, ce ne sont pas des biens qu'ils lui lèguent, ce sont d'épouvantables calamités. Il y a un spectre gigantesque qu'on appelle la Misère et qui grandit toujours en les menaçant sans cesse. Il cache sous ses haillons souillés la hache des sacrifices et une torche funèbre. Son œil étincelle pendant la nuit quand il rôde autour de leurs demeures somptueuses, et il prononce tout bas, en se mordant les lèvres^ les trois mots terribles du festin de Balthazar (4). »

On peut juger maintenant, et par ces dernières lignes et par tout ce qui précède, de l'esprit qui a présidé à la composition de ces opuscules destinés au peuple. Voilà les étrennes que Mathieu Laensberg démagogue lui apporte ! Voilà comme il entend son éducation et ses plaisirs! Voilà comment il charge tour à tour de nuages sinistres et de voiles sanglants, ou de perspectives d'une sérénité burlesque, Ta-

(1) Aîmanach du Peuple, p. 176.

venir qu'il promet au peuple î Voilà enfin la langue que parle Mathieu dans le pays de Montaigne, de La Bruyère, de Fénelon,de Montesquieu, de^tous les grands philosophes qui ont écrit, non peut-être pas à l'adresse du peuple (ils ont eu bien tort ! ), mais à son intention, ces livres immortels qui semblent, au milieu des ruines que la folie de notre âge accumule , les monuments indestructibles , mais les derniers, du bon sens et de l'esprit français.

J'ai parlé du style des almanachs ; mais où le trouver dans cette bigarrure inextricable qui semble empruntée aux déguisements d'un carnaval ? Le style, c'est l'homme. J'ai dit qu'il y avait là un parti, une coalition, mais pas un homme , pas un auteur responsable , pas une signature hardiment et solitairement posée sur un livre. Aussi le style de ces œuvres sans xiom semble-t-îl tour à tour monter ou descendre toute l'échelle de la déclamation démagogique, depuis M. Louis Blanc , habile écrivain , jusqu'à M. Watripon ; depuis le général Bem, glorieux soldat, jusqu'au sergent Rattier; de M. Proudhon à M. Greppo , de Mad. George Sand à M. Gilland» de Mad. Desbordes-Valmore (hélas 1] à M. Joigneaux.

Vous avez là des écrivains qui vous parlent a de l'état de souffrance et àUnfériorisation des masses, de Yinsolida-rite des intérêts » (1) ; d'autres qui se plaignent que le jésuitisme ait mannequiné la gloire de l'Empire (2) ; celui-ci vous fait remarquer « comment se forme Vinstitution embryon" notre des messageries ^t des postes , ces appareils circulatoires de la vie morale et intellectuelle d'un pays » (3).

(1) Almanach du Peuple, p. 141.

(2) VAnU du Peuple, p. 12.

(3) NouveaU'Monde, p. 103.

8^ MATHlI^r LAENSBERG

M. Landolphe décrit ainsi (4) son costume de combsittantde Février au moment où il vient forcer la salle des séances du conseil général & THÔtel-de-Villc :

a De fait, ma tenue, je TaTOue, n'était pas irréprochable : ma barbe longue était mal peignée, mes cheveux en désordre ; mon chapeau,, assez rudement éprouvé pendant la nuit que nous venions de passer, se serait bien trouvé éTun coup de fer; mon paletot réclamait la brosse ; tout le bas de mon individu déplorait hautement Vintimité que je lui avais impo» sée avec la crotte des rues bouleversées par les barricades,,. »

M. E Jenne Ârago chante ainsi la création :

Il avait le oœnr à Tonvrag^, Bien qnll soit eriUqué toujoan.

Gelai qui, du sein d'un nuage, Fit Bortir le monde en sept jours.

Au cœur en nota mettant une âme.

Invisible et noble levier, En créant le vin et la femme, Dieu s'est montré bon ouvrier!, ,9

Ces citations donneront sans doute à croire que le mauvais goût domine dans ces œuvres. Ce qui les caractérise plus généralement, c'est quelque chose de pis peut*ôtre ; c'est la médiocrité monotone, incolore, la rhétorique assoupissante, la redite acharnée et fastidieuse, rétemel refrain d'une déclamation infatigable. Tel est le vrai cachet de cette littérature. Née de la violence, elle mourrait dans Pennui, si nos tristes passions ne lui communiquaient une sorte de vie factice et convulsive.

Il n'y a donc pas à tracer Httérairement les règles d'an pareil genre. Quant à rédiger la poétique de Talmanachy si le temps et l'espace ne me manquaient, j'y aurais beau jeu. Pour composer un bon almanach, il suffirait de faii*e

(1) NouveaU'Movde^ p. 55.

exactement le contraire de ce que fait Mathieu Laensberg démagogue : il faudrait parler au peuple avec simplicité, conviction, mesure, réveiller ses bons instincts, honorer sa patience, encourager son zèle, exciter son émulation, assister sa détresse sans l'irriter, éclairer son esprit sans y mettre le feu, lui répéter sous toutes les formes ce que Franklin disait à des républicains plus sérieux que nous, et aussi pVus près de le comprendre : « Si quelqu'un vient » vous dire qu'on peut faire fortune sans travail et sans » économie^ chassez-le; c'est un empoisonneur ! » Le peuple! est-ce que nous l'avons jamais confondu avec les courtisans qui Texploitent après Tavoir trompé I Le peu* pie! mais c'est nous qui protégeons ce roi-mineur, ce pupille infortuné contre l'insidieuse tutelle de ses faux amis, contre les caresses intéressées, les philtres enivrants et suborneurs, les breuvages empoisonnés de cette marâtre sans entrailles qu'on appelle la démagogie!

M. Raspail a une étrange recette contre Fivrognerie, recette qu'il intitule : Panacée des ivrognes (1). Voici en quoi consiste cette prétendue panacée :

t Donnez-leur des verres d'eau sucrée où vous aurez délaya une cuiller & café de notre eau sédative; arrosez-leur le crâne, la région du cœur, le cou, avec la même eau, toujours en prot^eant les yeux avec un bandeau placé autour du front, et faites-leur avaler 25 centigrammes d'aloês dans une grande cuillerée d'huile d'olive. »

Nous dirons, en finissant, à M. Raspail : L'ivresse politique, celle qui résulte de la lecture de vos livres, n'a pas besoin de cette recette. Faites tomber le bandeau que vous mettez sur les yeux du malade.; faites taire Mathieu Laensberg démagogue ; je vous garantis la guérison.

(1) AlvMOiach de l'Ami du Peuple, p. 82.

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