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Aux détails qui précèdent, l'auteur fut autorisé à ajouter les suivants, empruntés à une correspondance toute confidentielle.
Claremont, le 27 août.
« Je suis arrivé ici, monsieur, trop tard pour assister aux
derniers moments du roi Louis-Philippe, assez tôt pour recueillir, avec la certitude des souvenirs les plus récents, les détails qui se rapportent à celte fin vraiment touchante
i) Le dimanche 25 août, la reine se fit un devoir de l'avertir qu'il était en danger. Il crut que l'avis était l'effet de cette sollicitude toujours éveillée sur le salut de son âme. Il en appela des alarmes de la reine à la science de son médecin. M. Gueneau de Mussy vint, qui lui dit qu'en effet il n'y avait plus pour lui de bonnes chances, mais seulement de mauvaises. « C'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il faut que je prenne mon congé, » reprit avec gaieté l'auguste malade. Et dès lors il ne songea plus qu'à se préparer à mourir
» Sa confession accomplie , il demanda de recevoir le saint viatique en présence de tous ses enfants. Telle était la soudaineté de cette mort, qui, Lien que prévue depuis longtemps, venait l'atteindre dans la plénitude de ses facultés intellectuelles,
qu'il fallut chercher dans le parc où ils élaient dispersés, surveillant les préparatifs d'une petite fête donnée au prince de Condé à l'occasion de la Saint- Louis, les petits-enfants du roi. Sa Majesté reçut rexliéme-onctiou en leur présence. Tuis, il demanda que chacun d'eux lui fût amené, et il les embrassa et les bénit les uns après les autres, assis comme à l'ordinaire dans son grand fauteuil, le sourire sur les lèvres, avec de douces et affectueuses paroles , comme en ces jours de fête ou d'anniversaire où il recevait , d'un cœur si content et d'un visage si serein, les félicitations de sa nombreuse famille. Les enfants sortis, le général Dumas écrivit pendant près d'une heure sous la dictée du roi, qui n'avait jamais paru plus maître de sa pensée. Il s'agissait de compléter quelques pages de ses Mémoires dont la rédaction avait été ajournée de mois en mois et qui ne pouvaient plus attendre... Tout ceci se passait entre trois et cinq heures de l'après-midi. Vint la nuit, qui fut sans sommeil. La fièvre était violente. Le malade essayait vainement d'échapper à cette suprême angoisse ; mais l'agitation de la fièvre ne s'était pas communiquée à son esprit. Il était calme et bienveillant. Il lui arriva même de demander au docteur Gueneau de Mussy de lui
conter quelque histoire pour l'endormir Et il s'assoupit en
effet pendant quelques heures en l'écoutant.
» Le matin, l'agonie commença. Elle fut douce et calme, et ce fut sans effort et sans souffrance que le malade entra dans son dernier sommeil.
» ... A peine son mari expiré, la reine s'est jetée entre les bras de ses fils , et leur montrant les restes inanimés du roi : « Son dernier vœu et sa dernière pensée a été que vous restiez » toujours unis, a-t-elle dit. Promettez-moi en face de ce lit de » mort que vous le serez toujours ; » et les princes l'ont promis. Et ils demeureront unis, la mère et les fils, à Claremont.
» La reine s'est montrée véritablement la femme forte de l'Écriture dans sa plus sublime acception. Je l'ai trouvée écrivant, dans la chambre et au pied du lit où le roi est mort, tout comme à l'ordinaire, calme, résignée, le cœur plein d'angoisses, le visage serein, maîtresse d'elle et de sa douleur. Elle n'admet aucune de ces délicatesses que les grandes afflictions réclament habituellement. « On peut tout me dire , disait-elle ; il n'est
plus possible d'ajouter à mon malheur. » C'est qu'elle est déjà dans le ciel.
» Les restes mortels du roi seront déposés dans la petite chapelle de Weybridge, où Leurs Majfslés avaient l'habitude d'entendre la messe avant que la reine d'Angleterre eût permis d'étabhr, dans l'enceinte même du château de Claremoni , une chapelle catholique. Weybridge est à deux lieues du château. Le roi avait exprimé le désir que son corps fut transporté à Dreux, dans la sépulture de sa famille; mais les princes n'auraient pu l'y accompagner, et ils ne consentiront à confier à la France la dépouille de leur auguste père que lorsqu'ils pourront l'y porter eux mêmes. , . »
Lettres de Claremont (page 69).
— (L'auteur reçut du château de Claremont, quelques jours après la publication de cette étude, la lettre qu'on va lire. Celle lettre contenait, sur quelques points de son travail , des objections dignes de la plus sérieuse attention. L'auteur a pensé qu'il était de son devoir de les publier, dans l'intérêt de la vérité historique, et par respect pour une auguste mémoire. Il publie également quelques lignes de sa réponse, et enfin un billet que le roi voulut bien lui écrire de sa main, et qui termina ce dissentiment, plus apparent que réel, entre l'illustre correspondant et lui.)
Claremont, 25 septembre 1849.
« Mon cher Fleury, » Le roi me charge de vous remercier de votre article qu'il s'e^jt fait lire hier soir, et qu'il a écouté avec un grand intérêt.
— us —
Le sujet même que vous traitiez ne vous permettait pas d'espérer que vous le satisferiez de tout point : c'était chose impossible. Aussi me charge- t-il de vous transmettre deux ou trois observations. Je ne suis ici, remarquez-le bien, que rinter[)rète de sa pensée, ou, pour dire plus vrai, que l'écho de sa parole.
» En premier lieu, le roi vous reproche d'avoir trop dit qu'il régnait et gouvernait, et de lui avoir ainsi mis sur les épaules toute la responsabilité des tristes événements de février. Le gouvernement personnel était si peu une réalité, me charge-t-il de vous dire, que, dès l'origine de la campagne des banquets, voyant où tendaient les agitateurs , il avait insisté aussi fortement que possible pour que ses ministres ne permissent pas celte démonstration séditieuse , et qu'il avait insisté vainement... De même, il avait réclamé itéra tivement un effectif de 44,000 hommes à Paris, et on ne lui en avait donné que 28,000. Ces deux faits, auxquels il en pourrait ajouter d'autres, suffiront à vous prouver à quel point son action était restreinte, au lieu d'être presque souveraine.
» Le roi veut, en second lieu, que je vous dise que vous avez été mal renseigné sur deux faits de détail que vous racontez. Il
prétend n'avoir pas dit les paroles adressées à M. R (M. de
Rambuteau, à ce qu'il croit), que vous lui mettez dans la bouche. Il ignore en outre quelle est la note, rédigée au château, dont vous parlez, et à laquelle monseigneur le duc de Nemours aurait eu quelque part ; il ne croit pas ce fait véritable. J'étais alors en Afrique, vous le savez, et ne sachant pas ce qui en est, je n'ai pu vous rendre le service d'aider le roi à retrouver ses souvenirs.
» Je n'ai pas besoin de vous dire que, malgré ces inexactitudes qu'il vous reproche, le roi n'en rend pas moins justice à l'intention de votre article, etc., etc.
Agréez, etc., etc.
^ Chantilly, le 6 octobre 1849.
« Je réponds, mon cher collègue, bien tard à votre lettre du 25 septembre... Que vous dire? Je n'ai ni le droit de me plaindre, ni le courage de discuter contre le roi ,
J'avais cru le défendre en rejetant sur le vice des institutions de juillet, comme c'est ma conviction, la responsabilité des événements de février. Tant de gens accusent le roi ! J'accusais, moi, la faiblesse de l'institution royale. J'attribuais à l'immense supériorité de l'homme la durée du règne. Et le jour de la catastrophe, au lieu d'un roi qui s*enfuit, comme la malveillance ose le dire encore aujourd'hui, je montrais un roi martyr de la légalité, refusant son épée à la guerre civile, et la « jetant, avec un douloureux dédain, aux pieds de la garde nationale infidèle. » Telle était ma thèse. Pourquoi la faiblesse de ma plume a-t-elle trahi le zèle chaleureux de ma pensée ?
Je le reconnais : le roi doit être défendu comme il veut l'être. A son point de vue, je me suis trompé ,
Quant aux deux faits dont vous contestez l'exactitude, le premier, relatif à une conversation de Sa Majesté avec M. de Rambuteau, m'avait été raconté par une personne très-autorisée, et qui évidemment se trompait ; le second, relatif à l'insertion d'une note dans le Journal des Débats^ c'est moi qui l'affirme. Cette note me fut demandée à très-bonne intention par monseigneur le duc de Montpensier, le 22, à huit heures du soir, dans le salon de la reine; elle parut le lendemain. Elle était ferme, conciliante et pacifique (1).
» Veuillez, mon cher collègue, communiquer cette lettre au roi, et agréer, etc., etc.
» Cuvillier-Fleury. »
(1) Voir le Journal des Débat$ du 23 février 1848.
ni.
Claremont, 9 octobre 1849.
«... La lettre est parfaite. Elle me toudie jusqu'au fond du cœur. Dieu sait que je n'ai jamais douté de l'inlinlionl Et je le dis moi-même , afin qu'il ne reste aucune trace de senlimenls que je n'ai pas plus éprouvés que je n'ai voulu en avoir l'apparence. Le seul regret que j'aie est de n'en avoir pas causé plus au long, quand j'en avais une si bonne occasion...
Deux Lettres de M. le comte de Salvandy (page 100).
L'auteur considère comme un devoir de justice de publier ici les deux lettres qui furent écrites par M. de Salvandy, à l'occasion de celle élude, la première à M. le directeur du Journal des Débats f la seconde à l'auteur lui-même.
Mardi, 15 janvier 1850.
« Monsieur,
» J'aurais mauvaise grâce de réclamer contre l'article qu'un de vos plus éminents collaborateurs a bien voulu consacrer à mon livre des Fi7igt Mois {voir le Numéro du 13 janvier), en des termes qui dépassent de beaucoup mes titres et mes désirs. Il est cependant un point sur lequel je ne puis passer condamnation de la part d'une autorité telle que la vôtre.
» Le reproche d'avoir oublié dans mes appréciations dix-huit années, adressé à un livre qui a élé écrit en 1831, serait évi-
demment trop peu fondé. Adressé à la publication présente, il ne serait pas juste. La seule partie nouvelle, la préface, que vous avez bien voulu reproduire tout entière dans votre numéro du jeudi 6 décembre dernier, est tout entière consacrée à ces dix-huit années que j'avais mes motifs personnels de ne pas oublier; elle est la glorification du gouvernement et du souverain qui les ont remplies et illustrées. Mon éloquent critique ne dit pas, sur ce grand gouvernement et sur ce grand souverain, un mot qui ne soit écrit dans celte préface, qui n'y soit développé et justifié. Seulement, je crois que le problème qui fut posé au roi Louis-Philippe , tel qu'il lui fut posé , était insoluble. Une de mes raisons de le croire , c'est qu'il y ait échoué. Cette opinion n'est assurément en rien contraire à sa gloire. Elle est utile, si elle est vraie; c'est pour ce double motif que je la publie ; car, sans avoir suivi en tout et à tout le gouvernement de 1830, mais en m'honorant de ne lui avoir jamais créé d'obstacle et de m'être efforcé toujours de lui être utile, il y a deux raisons pour que je ne parle de lui , et surtout de son auguste chef, qu'en dignes termes : c'est le respect pour moi-même ; c'est le respect pour de grandes infortunes magnanimement portées. Sous ce dernier rapport, la tâche ne m'est que trop facile ; car à aucune époque mes sentiments n'ont été plus d'accord avec mes obligations.
» Recevez, monsieur le rédacteur, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
» Salvawdy. »
15 janvier.
(( Vous me semblez , monsieur, avoir été trop obligeant et très-injuste, très-injuste en fiiisant d'un livre dont la première pensée fut une pensée «l'appui et la dernière une pensée d'apologie, un texte d'accusation contre le gouvernement que j'ai entendu les deux fois défendre. La première fois j'ai entendu défendre son existence contre des exigences incompatibles avec tout gouvernement régulier ; la seconde, contre la supposition
qu'il fut pour quelque chose dans sa propre cliule. La préface, ce me semble, indiquait bien ma pensée. Ma conduite des dixhuit ans l'explique mieux encore. Je veux croire, par toutes vos bonnes expressions, qu'en supposant un désaccord entre nous sur mes conclusions extrêmes, vous êtes plus bienveillant encore pour l'homme que pour le publiciste. C'est la chose à laquelle je mettrai le plus de prix et qui me consolera du reste.
» Recevez, avec cette assurance, celle de tous mes sentiments de considération et d'attachement.
» Salvandy. »
Extraits (inédits) des Mémoires de M™® Meslier (page 399).
(Les extraits suivants des mémoires de M"'^ Meslier (Barbe- Henry) sont ceux qui n'ont pu trouver place dans les deux études que l'auteur a consacrées à la catastrophe des vierges de Verdun.)
« A peine l'armée prussienne, écrit M™^ Meslier, eut-elle
» (en se retirant) atteint la ligne de démarcation établie par le » traité qui venait d'être conclu, qu'il fut établi à Verdun un tri- » bunal révolutionnaire présidé par un moine apostat qui avait » des acolytes dignes de lui fournir la liste que la haine et la » cupidité avaient résolu de sacrifier à la nation ; sur cette liste )) avaient été comprises toutes les dames et demoiselles qui por- )) tèrent des dragées et des fleurs au roi de Prusse, dans des )) vues bien opposées à celles qu'ils nous supposaient. Enfin, ma » tante, mes sœurs et moi étions sur la fatale liste. »
Un soir on vint les prendre et on les conduisit à l'évêché, où elles subirent un premier interrogatoire; après l'accomplissement de cette formalité on les laissa quelque temps en repos :
— Zi38 —
« El nous pensâmes, dit M'"'^ Meslier, que cela n'aurait aucune suite. »
Enfin, les jeunes filles furent arrêtées et enfermées dans un couvent de Verdun (l), « où nous passâmes l'hiver aussi agréa- » blement que possible. » 11 fut décidé, dans les premiers jours du printemps de 1793, qu'elles seraient transférées à Saint- Mihiel pour être jugées par le tribunal du déparlement.
« Les demoiselles, dit le mémoire, furent interrogées de nouw veau. Toutes, sans exception, dédaignaient de chercher leur » salut dans des négations, ainsi que d'employer des moyens » qui répugnaient à la délicatesse ; elles dirent franchement la w vérité, sans hésitation et sans dissimuler aucun des sentiments
» dont on leur faisait un crime Nous partîmes de Verdun
i) quatre-vingt-dix personnes sur des chariots confiés à des
» soldais qui furent fort honnêtes et très-bons pour nous
» Mais arrivées a Saint-Mihiel le peuple eut l'air d'en vouloir à » noire vie. Nous pensâmes que nous serions toutes massacrées, » en attendant que le comité révolutionnaire du district eût )) désigné la prison dans laquelle on nous enferma toutes. — » Pendant le conciliabule qui fut tenu, nous fûmes menacées et » inveclivées par le peuple d'une manière indigne ; les mihlaires » qui nous avaient escortées tirèrent leurs sabres pour nous i) défendre
» Nous restâmes quatre mois dans le couvent des Annon-
» ciades dans une granJe tranquiUité d'esprit Cependant
» j'avais toujours une certaine crainte, et ma confiance en Dieu » pouvaitseulemerassurer... Chacune devait se servir soi-même, » mais ma pauvre tante, qui était vieille et malade, ne pouvait le » faire; Suzanne (sœur de M""^ Meslier), la bonne, l'excellente » Suzanne se dévouait d'une manière charmante à servir et à » soigner ma tante ; elle pratiquait l'humiUté et la patience
» d'une manière sublime et chacun en abusait, etc Enfin, la
» pauvre Suzanne se trouva accablée d'un travail extrêmement » pénible
» Les trois jeunes et intéressantes sœurs fVairin (arrêtées w comme elle) méritaient toute mon affection ; aussi vertueuses
(1) Le couvent de Saint-Maur, près la porte de France.
» que belles, je ne pouvais que gagner dans leur société, surtout 3) avec la plus jeune nommée Ilcnriello, qui avait la piété, l'ini) nocence et la candeur d'un ange. Les prisonniers lui avaient » donné le nom de doux Jésus ; toujours dans un des cal- » vaires du jardin occupée à lire la Vie des Saints , là elle » oubliait la lerre pour le ciel, sa jolie figure peignait le bon- » heur d'être tout à son Dieu ; mon arrivée près d'elle ne l'em- » péchait pas de continuer sa lecture : elle se contentait de lire » haut, afin que j'en profitasse »
Suzanne tomba dangereusement malade par suite de ses fatigues ; elle n'était pas encore entièrement rétablie quand Mallarmé décida que les accusés ne seraient pas jugés à Verdun, mais à Paris; on les conduisit à Verdun, et on les enferma aux Carmélites et à Saint-Maur. Barbe Henry (M"''' Meslier) fut encore interrogée par le comité révolutionnaire ; le président, coiffé d'un bonnet rouge, lui dit : « Comment t'appelles -tu? » — Barbe Henry. — Quel âge as-tu? — Seize ans. — (S'adressant i> au secrétaire :) Écris : Fille majeure. — Non, citoyen, je ne » suis pas majeure , puisque je n'ai que seize ans. — Tais-toi, » tu aimes les Capets , puisque tu as offert des dragées et des i) fleurs au tyran prussien ; (au secrétaire) citoyen, écris : Fille » majeure. » Enfin Barbe Henry parvint à faire écrire son âge au lieu des mots : fille majeure, que le président voulait faire insérer dans le procès -verbal.
Lorsque l'ordre de transférer les prisonniers à Paris fut donné, Suzanne exhorta ses sœurs. Voici, suivant le mémoire, en quels termes :
« Mes bonnes amies, je suis votre aînée et en cette qualité » je vous dois l'exemple de la patience, de la résignation et du i) courage ; ne nous abusons pas, nous allons à la mort ; bien » sûrement nous la trouverons au terme de notre voyage, si nous » ne la trouvons pas en chemin. » Gabrielle, qui en avait une peur horrible, fit ses objections pour réfuter ce que disait Suzanne ; mais cette dernière ajouta : « Pouvons-nous échapper » aux trois genres de mort auxquelles nous sommes exposées? » N'avons-nous pas f^iilli à Saint-Mihiel être massacrées par la » population? Si nous échappons à sa fureur, ne pouvons-nous » pas mourir de misère en prison, loin de notre famille? Et
» puis la guillotine î personne n'y échappe , personne n'en » revient ; mes bonnes amies, soulenons-nous, consolons-nous » mutuellement; mais n'espérons rien autre chose que de » mourir ensemble et pensons toutes trois à nous y préparer : » nous n'avons plus que celle nuit pour nous confesser , pour » recevoir l'absolution ; ne rendons pas inutile la faciUté que » nous avons de la recevoir ici : si nous perdions le temps pré- » cieux qui nous reste, chacune de nous en aurait bientôt un vif » regret ; car nous ferons probablement cet acte que nous com- » mande la religion pour la dernière fois de notre vie. » Nous » nous embrassâmes, puis nous songeâmes à nos consciences.
» Le 1 0 mars au matin des chariots découverts arrivèrent » devant la prison ; nous y montâmes toutes trois avec les trois » sœurs Walrin, ma tante, la baronne de la Lance, Sophie Ta- » bouillot, avec sa mère et vingt-sept autres, tant hommes que » femmes, que l'on acheminait tous ensemble vers Paris sous » l'escorle d'un fort détachement de gendarmerie.
» Le voyage, dit M™^ Meslier, se fît assez gaiement; nous » savions bien le sort qui nous était réservé, et cependant nous » n'en étions pas troublées ; le voyage va faire pleuvoir sur nous » des insultes , des vexations de tout genre , et nous sommes » paisiblement résignées à to^t ce que le Seigneur permettra...
» Les gendarmes , pendant la roule , se conduisirent envers » tous les prisonniers avec autant d'égards et d'humanité que la » crainte de se compromettre et de nous compromettre nous- » mêmes le permettait. Quelquefois, lorsqu'ils étaient assurés » qu'aucun danger ne nous menaçait, ils nous laissaient sortir » pour nous délasser de la fatigue que nous occasionnaient les » cahots des chariots sur lesquels nous étions montées. Comme » tous les jours on en changeait, nous ne trouvions jamais de » paille pour nous asseoir. Quelques-unes étaient assises sur les » petits paquets qui renfermaient le peu de linge que nous » avions emporté ; mais les autres étaient obligées de rester » droites et seulement appuyées sur les côtés des chariots. Ce- » pendant nos conducleius faisaient ce qu'ils pouvaient pour » nous; mais tout le monde sait qu'en Champagne il est difficile » de se procurer du fourrage, surtout au printemps. »
Le voyage dura quatorze jours ; à Sainte-Menehould, des of-
ficiers d'un régiment de carabiniers parti la veille de V^erdun , voulurent délivrer les prisonniers ; il y eut escarmouche , à la suite de laquelle quelques militaires furent pris , mais relâchés ensuite par les gendarmes, sur la prière des prisonniers.
Comme les prisonniers traversaient une rue à Claye, où Barbe- Henry et ses sœurs avaient obtenu la permission de faire une petite promenade, une dame d'un âge avancé lui fit signe de sa fenêtre d'entrer chez elle. Elle y courut, et cette dame lui déclara que n'ayant pas d'enfant, elle désirait l'adopter ; elle remercia et proposa à cette dame de réserver ses bontés pour Suzanne ou pour Gabrielle, « qui avait une crainte si excessive de la mort. » Gabrielle et Suzanne refusèrent. A leur arrivée à Paris, les malheureuses jeunes filles furent conduites à la Conciergerie. On donna aux trois sœurs, à M""^ de la Lance et à deux autres dames , un cachot où il n'y avait que trois bois de lit incrustés dans le mur, avec une couverture et une paillasse pour chaque ht. Le lendemain, elles purent à leurs frais se procurer un matelas. Elles passaient leur temps en prières , et quand elles étaient conduites dans le préau, elles y trouvaient de nombreuses compagnes d'infortune , dont les unes venaient de perdre « un père, les autres un mari, des enfants ^ d'autres, leur famille entière. » Un jour, U"^^ de Montmorin , veuve du ministre de ce nom , dit à Barbe Henry : « Mes yeux sont obj> scurcis par les larmes ; mais les vôtres, qui sont jeunes et bien » bons, n'aperçoivent-ils pas sur cette pierre (elle lui indiquait » une dalle de la cour) les traces d'un sang bien précieux pour » moi. Oui, c'est ici qu'ils l'ont tuélll » M. de Montmorin avait été égorgé, le 2 septembre, à cet endroit même. Barbe Henry parle aussi avec la plus vive reconnaissance de M™^ de Boufflers, qui lui témoigna tout le temps de sa captivité le plus touchant intérêt, etc., etc
Les moments qui précédèrent le jour de leur comparution devant le tribunal révolutionnaire sont impossibles à rendre : les malheureuses filles se tenaient étroitement embrassées dans leur cellule : a La douleur que j'éprouvais, dit Barbe Henry, était si » forte que mon cœur en était tout oppressé, et ma respiration i) était si gênée, que j'avais besoin d'air pour ne pas étouffer ; je
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» m'arrachai à leurs embrassemeuls pour me sauver au milieu » de la cour où tous les prisonniers me regardaient avec élonne- » ment ; je voulais leur parler et je ne le pouvais pas. Enfin cha- » cun d'eux oubliait son triste sort pour venir m'enlourer. »
A neuf heures, le 5 floréal (anniversaire de In naissance de Barbe Henry), les accusées sortirent l'une après l'aulre, donnant chacune le bras à un gendarme. On leur désigna pour défeiiseur M^ Chauveau-Lagarde.
Nous avons raconté les scènes touchantes qui accompagnèrent le jugement. Barbe Henry et Claire Tabouillot échappèrent seules à la mort; elles furent condamnées à vingt ans de réclusion et à l'exposition, les biens des condamnées furent confisqués, etc., etc.
Barbe Henry et les autres condamnées furent reconduites en prison. Elle vit l'exécuteur couper les cheveux de ses sœurs et leur lier les mains. Quand il s'approcha d'elle , Suzanne s'écria que sa sœur n'était pas condamnée; le bourreau se trompait... Barbe Henry s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle se trouva dans le lit de M™« de Boufflers, qui lui prodiguait les soins les plus tendres; le matin arrivé, M™^ de Boufflers ayant entendu sonner sept heures, dit avec tristesse : a C'est fini ! »