CF
Paris, 28 août 1850.
..... Nous ne nous étions pas trompés sur la nature de l'impression qu'a produite la nouvelle de lu mort trop attendue, et pourtant si rapide, du roi Louis-Philippe. Cette impression a été celle d'une sérieuse tristesse mêlée de regrets impuissants , et que leur impuissance même rend plus douloureux et plus vifs ; car il n'y a de grands maux, comme il n'y a de grandes fautes, que les fautes et les maux irréparables.
La presse parisienne a été , sous ce rapport et à très-peu d'exceptions près , un convenable organe de l'impression publique
Nous ne disons rien de plus. On comprend que nous ne
fassions pas de polémique sur cette tombe à peine fermée. Le roi n'en faisait pas dans son exil. Il jugeait les événements et les hommes avec sa haute et calme raison, sans récriminations, sans aigreur. Il accueillait, avec une bonté touchante, les chefs les plus éminents des partis qui l'avaient le plus vivement contredit. Il donnait à tous l'exemple de cette bonne intelligence, de cette conciliation honorable, sur le terrain des principes conservateurs de la société menacée, conciliation que nous avons vu tous les grands partis pratiquer à leur tour comme la seule politique qui puisse sauver la France. Le roi était, du fond de son injuste exil, le plus zélé partisan de ce bon accord. Il avait donc beaucoup oublié ! Mais s'il savait se prêter à l'exigence du temps, il ne lui sacrifiait rien de sa politique de dix-huit ans. Trop d'honnêtes gens, trop de cœurs dévoués, trop d'illustres talents, trop de nobles esprits s'y étaient loyalement et librement engagés pour la France et pour lui I
Nous avons reçu la confidence de quelques-uns des derniers entretiens que le roi Louis-Philippe a accordés à des personnages politiques. Ces entretiens respiraient tous ces sentiments. Jusqu'au dernier moment le roi s'est montré un politique habile, expérimenté, convaincu, conciliant; jusqu'au dernier moment, il s'est occupé, il a parlé de la France. Jamais un cœur d'homme n'avait battu si longtemps, et même sous ce froid de la mort prochaine, pour la cause de l'humanité, de la société et du pays. « Dites-leur, Monsieur, dites-leur que l'union que je me
» suis appliqué à entretenir entre tous les princes de ma fa- » mille, et qui me survivra , je l'espère, dites-leur que celte » union est le symbole de l'accord indissoluble qui doit régner » entre tous les honnêtes gens, quel que soit leur drapeau, en » face du parti de la dissolution sociale! » — « Car, hélas! ajou- )) tait-il, la désorganisation a son parti! » C'est parmi ces entretiens, sans irritation, mais non pas sans amertume, car c'était le fond même de nos misères qui s'y révélait aux regards du mourant ; c'est parmi ces entretiens pleins de tristesse, de sérénité et de grandeur que s'achevait cette noble vie, déjà détachée de tout intérêt personnel et toute pleine encore de sollicitude patriotique.
Cette vie, l'histoire la dira. Mais c'est la mort du roi Louis- Philippe qui est aujourd'hui l'entretien et l'émotion du public, de celui auquel nous nous adressons, et c'est de celte mort que nous voulons encore l'entretenir.
Nous n'avons rien à retrancher des détails que nous avons déjà donnés à nos lecteurs, et dont l'exactitude nous était garantie par la source même où nous les avions puisés. Nous sommes en mesure cependant d'y ajouter quelques informations nouvelles non moins respectables. La mort du roi Louis-Philippe a eu un caractère particulier de grandeur simple et de touchante tranquillité que nous tenons à faire ressortir, parce que cette sérénité de sa fin se reflète en quelque sorte sur sa vie entière. Cette fermeté, il ne l'a eue devant la mort que parce qu'il l'avait au fond de l'âme. On a souvent célébré le courage qu'a montré le roi dans les circonstances oîi sa vie était menacée par le bras d'un assassin. Ce courage, qui servait sa politique, était le même que celui qui l'a aidé à mourir dans l'exil , au milieu des larmes de sa famille. Ce courage était naturel et simple, et puisé à la même source. jj
Samedi 24 août, le roi avait le pressentiment de la gravité' du mal qui, sans avoir atteint aucun des organes essentiels à la vie, comme nous l'avons déjà fait remarquer, le minait insensiblement; car sa maladie n'a jamais été qu'un affaiblissement graduel de ses forces et une sorte de consomption plutôt morale que sénile, tine impossibilité de vivre, comme on l'a dit. Dans la journée , l'auguste malade s'était fait porter successivement
sur les deux perrons qui régnent en avant de la double façade du cliàteau de Claremont, au moment où le soleil, qui brillait d'un doux éclat, y répandait tous ses rayons. Le roi, irès-affaibli depuis la veille, en avait pourtant ressenti un grand bien, et il avait pu assister, sans y prendre part, au dîner de sa famille. Mais la nuit fut très-agitée, et il fallut so résigner à enlever au malade le peu d'espoir qui avait pu rester au fond de son cœur.
Ce fut la reine elle-même qui se chargea de celte cruelle mission, digne de sa piété et aussi, quelque douloureuse qu'elle fût, de sa tendresse. Le roi reçut l'avis de sa fin prochaine avec le calme d'un sage. Il voulut toutefois avoir, de la bouche même de son médecin, la confirmation du danger où il se trouvait, M. Gueneau de Mussy fut introduit. Le roi lui demanda son avis. A la réponse hésitante et troublée du médecin : « Je com- » prends, cher docteur, dit le roi en souriant ; vous venez m'ap- » porter mon congé 1 » Quelques instants après, le général Dumas succédait, auprès du roi, au docteur Gueneau de Mussy. Sa Majesté lui dicta , avec une lucidité d'esprit remarquable , et comme on l'a déjà raconté, une dernière page de ses Mémoires, qui terminait un récit interrompu depuis quatre mois. Ensuite , le roi s'occupa de quelques dispositions dernières qu'il voulait prendre; puis il fit appeler son aumônier, l'abbé Guelle. L'abbé s'étant approché : « Je suis calme, lui dit Sa Majesté; w j'ai la plénitude de mes facultés , et par conséquent je suis » parfaitement disposé à m'entretenir avec vous. » L'entretien eut lieu; il dura quelque temps. Le roi répondait de mémoire aux prières du prêtre. Quand l'entretien fut terminé, et après que le roi eut rempli avec une fermeté noble et simple ses devoirs de chrétien : « Amélie, es-tu contente ? » dit l'auguste malade , en adressant à la reine un regard où se mêlait, à la satisfaction d'un devoir accompli, le sentiment d'une confiante et délicate affection.
Nous avons raconté les scènes touchantes qui finirent celte journée. La nuit, qui ne laiisa presque aucun repos au roi, ne lui fit pourtant pas perdre, un seul moment, le calme de son esprit; et quand, le matin, la mort parut, le mourant était prêt. Le roi avait vu la mort plus d'une fois ; il la connaissait ; elle lui
était apparue souvent, dans le cours de son orageuse carrière, moins douce à voir, plus terrible à subir. Cette fois, et malgré cette amertume de la patrie ingrate et absente, ce roi magnanime, sur qui s'étaient épuisés la rage des factions et le feu des carabines régicides, mourait plein de jours, entouré de sa famille, le cœur rempli de sentiments tendres, la conscience satisfaite, l'esprit tranquille. Oh ! ceux qui avaient troublé son règne par tant d'outrages , de révoltes , de violences et de dégoûts , pourquoi lui disputaient-ils encore cette belle et admirable mort qui a si dignement couronné une noble vie I ..... .