AVRIL
M. Capefigiie vient d'entreprendre un nouvel ouvrage dont il nous donne aujourd'hui le premier volume. C'est beaucoup peut-être quand on songe au peu de temps écoulé depuis l'élection du prince Louis Bonaparte ; c'est bien peu quand on regarde au contenu du livre et à sa valeur. M. Gapefigue , en effet , dans ces prolégomènes qui ont trois cents pages, s'est contenté de nous dire sur la société et sur les gouvernements de l'Europe ce que chacun en savait comme lui; il nous révèle un secret connu de tout le monde. Des causes et des symptômes de la révolution de Février, de ses incidents pendant la lutte, l'auteur, hormis sur un point, ne nous apprend non plus que ce qu'il emprunte aux souvenirs les moins périssables du vulgaire, ce qui compose la physionomie en quelque sorte officielle et convenue de cette révolution si fatalement mémorable.
Ne cherchez donc pas la nouveauté dans le livre de M. Gapefigue, il n'y en a point. En fait d'appréciation
(1) La Société et les Gouvernements de l'Europe depuis la chute de Louis-Philippg, tome I*'".
historique, ne lui demandez pas non plus d'être original et indépendant ; M. Capefigue vous dira : « Je persiste à rattacher le principe de notre grande ruine à la philosophie du dix-huitième siècle, au matérialisme immonde de Hobbes et du baron d'Holbach. » Ainsi soit-il, et ne disputons pas là-dessus.
Mais M. Capefigue , si peu neuf comme historien , si peu inventeur comme philosophe, qui voit les choses, et c'est peut-être un mérite, à peu près comme tout le monde, est beaucoup moins timide c[uand il s'agit des personnes. Esclave, je ne dis pas tant de la vérité que de la vulgarité dans ses tai^leaux d'histoire, il s'émancipe dans le portrait. On dirait qu'il lui en coûte moins de défigurer les hommes que les faits. Il oublie que la ressemblance des uns se lie à celle des autres, et que placer des personnages de fantaisie sur la scène où se joue ce drame de la vie humaine, les affubler de mascjues odieux ou ridicules, au gré de sa passion ou de celle d'autrui , c'est jeter sur la réahté même, dans la portion qu'on respecte, le discrédit qui s'attache à la fiction concertée et à la partialité systématique. M. Capefigue oublie encore, dans l'entraînement trop souvent inexphcable de ses jugements sur les personnes, que c'est surtout par linjustice passionnée des appréciations individuelles, par l'exagération ou ia fausseté des couleurs dont le pinceau de l'historien compose la physionomie de ses personnages, que l'histoire tient au pamphlet , la chronique au scandale , l'injustice ou l'ignorance à la diffamation. M. Capefigue, quand il a écrit son livre, avait oublié tout cela. Je ne l'accuse que de cet oubli ; je n'ai pas le droit d'incriminer ses intentions. Cette réserve une fois faite, je vais essayer de prouver dans quelle série d'erreurs étranges, sur un des points les plus considérables de son ti'avail, l'a conduit celte méconnaissance, assurément involontaire, des conditions et des exigences de la vérité historique.
J'écarte tout ce qui n'est qu'accessoire à ce point principal clans le livre de M. Capeligue , bien ([ue l'accessoire y tienne, par l'espace matériel, plus de place que le fond. Je passe tous les jugements contestables ({ui remplissent ces pages d'une prolixité laborieuse. Je jette un voile sur tous ces portraits d'un dessin si fantasque, d'un coloris si Sixux. Ainsi, que M. de Monlalivet « ne fût dévoué au roi Louis-Philippe qu'avec certaines tendances d'une fausse politique, certaines anlipallnes pour les traditions et avec les plus détestables principes » (page 301); — que M. le général Jacqueminot « fît de l'opposition au cabinet » dans lequel siégeait M. Ducbâtel (page 257); — que M. Thiers, dans la nuit fatale du 23 au 2k février, « fût plein de confiance en lui-même » (page 302) ; — que le roi Louis-Philippe « fût d'une légèreté extrême » (page 8/i) ; « qu'un de ses défauts saillants fût, quand il avait bien usé, bien épongé les hommes, de s'en débarrasser au plus vite » (page 221) ; — enfin qu'au jour suprême de la royauté, au moment de l'abdication, il ait fallu tenir « sa maiu tremblante » (page 352) ; — à toutes ces affirmations d'une vérité si douteuse, je réponds par la notoriété publique, par Tévidence, ou même simplement par la vraisemblance, ce critérium de l'historien, si infaillible et si peu consulté. Quelle vraisemblance , en effet , pour ce qui regarde M. Thiers, qu'un homme d'un aussi grand sens politique et d'une sagacité aussi éprouvée eût fait étalage de sa confiance, dans un moment aussi critique et à quelques égards aussi désespéré que l'était la nuit du 23 au 2^ février ? Mais s'il eût éprouvé cette confiance en luimême, est-ce que le plus simple bon sens ne lui eût pas inspiré de la dissimuler dans une pareille extrémité? M. Gapefigue confond, je ne sais trop pourquoi, la présomption et le courage. Quelle vraisemblance aussi que ce roi, que les passions politiques ont indignement défiguré, mais sur le noble front duquel elles n'ont jamais
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découvert une pensée cruelle ni lâche , quelle vraisemblance qu'il ait eu besoin du secours d'une main étrangère pour tracer ces lignes suprêmes, novissima verba, qui étaient son dernier adieu et son dernier sacrifice à la France ? Mais aussi bien les témoins n'ont pas manqué h cette mort volontaire de la royauté constitutionnelle de Juillet. Ils ont pu compter les pulsations de cette agonie. La conscience du roi a reculé devant l'affreuse nécessité de la guerre civile. Sa main, elle n'a pas plus tremblé que son cœur!
i\lais passons et arrivons au point capital du livre de M. Capefiguc. Si en eiïet ce livre n'a pas été écrit pour faire ressortir, entre toutes, la physionomie de M*"^ la duchesse d'Orléans, pour assigner à son action une importance spécialement déplorable parmi les causes qui ont amené la révolution de Février ; s'il n'a pas pour objet de montrer cette princesse se plaçant à la tôfe d'un complot contre la régence éventuelle de M. le duc de Nemours, et mêlée dans ce but à une série d'intrigues dont la dernière est venue à la fois triompher dans l'insurrection légale de la minorité parlementaire et échouer sur les barricades de Février et sur les bancs envaliis du Palais-Bouibon ; si ce livre n'a pas cet objet, il n'a aucun sens, et l'appréciation injuste, violente, je dirais didamaloire si j'étais un juge et non un critique, cette appréciation du caractère et de la conduite de M""" la duchesse d'Orléans n'aurait non plus aucune portée historique. Or, je ne puis croire que M. Capefigue ait cédé à l'entraînement d'une animosité puérile envers une princesse malheureuse, qui, même au temps de la prospérité de sa maison, n'avait pas d'ennemis ; je n'imaginerai non plus jamais qu'un homme sérieux ait cru pouvoir se livrer, envers cette auguste infortune, au plaisir très-peu innocent d'une boutade sans conséquence et sans portée. Ce serait là un jeu de style, une fantaisie d'écrivain, M. Capefigue le sait bien, que
ne se permettrait pas un homme d'honneur. M. Capcfigue a donc eu un but sérieux. Il accuse historiquement la conduite, les tendances et le caractère de M"" la du* chesse d'Orléans. Subissons l'accusation ; snbissons-la , l'amertume au cœur et la rongeur au front, en songeant qu'elle va chercher dans son exil et dans son veuvage inconsolé cette princesse dont le souvenir arrêta, devant sa porte, émus de respect et de compassion, ceux qui, après avoir envahi et dévasté les Tuileries, brisèrent le 2^ février le trône de son père et de son fils !
Étrange ordonnance du livre de M. Capefigue ! Dans tout ce qui se rapporte aux causes de la révolution de Février, à l'état des esprits, aux doctrines et au personnel des partis politiques, M. Capefigue n'est guère, comme je l'ai fait remarquer en commençant, qu'un vulgarisateur habile des idées et des opinions qui ont cours. Sur un seul point il s'en écarte; c'est sur la part que M'"^ la duchesse d'Orléans aurait prise , selon lui , à ces mémorables événements. Mais tandis qu'il accumule les preuves à l'appui des opinions que personne ne conteste, il se contente d'affirmer celle qui est exclusivement son fait, sa création, comme s'il n'avait qu'à la produire pour la prouver. Ce luxe d'argumentation quand il est d'accord avec tout le monde, cette indigence de preuves quand personne ne pense comme lui, c'est là le double et inexplicable caractère de ce livre singulier, dont toute l'importance paraît être dans une allégation isolée, sans lien avec le corps de l'ouvrage, sans affinité visible avec les sentiments généralement modérés et bienveillants de l'auteur, opinion exprimée avec une violence, une ardeur de personnahté et une crudité d'expression dont il est temps de faire juges nos lecteurs:
« Autour des Tuileries (le 23 février), il y avait, dit » M. Capefigue, plusieurs intrigues ministérielles que j'ai » déjà signalées ; l'une comprenait les anciens conserva- » teurs dissidents.... L'autre intrigue allait plus join et si
» hardiment qu'elle atteignait le pouvoir même du roi » pour établir une régence. .. . La régence promettait de » satisfaire toutes les ambitions; et cette phase du pouvoir, » on l'avait préparée de toutes les manières sans l'avouer » pourtant. La duchesse d'Orléans, l'âme de toutes les » menées contre le ministère, éiait parvenue à répandre » ces trois idées : Que Louis-Philippe, vieux et entêté, ne » pouvait plus régner; que la reine Marie- Amélie, pieuse » princesse, était l'expression des jésuites; enfin que » M. le duc de Nemours, d'une morgue aristocratique, » cachait une incapacité profonde sous ses dehors si froids, » si compassés ; d'où la princesse Hélène faisait conclure » la nécessité de sa propre régence. C'était le thème des » poètes , des professeurs de l'Université qui entouraient » sa personne et flattaient ses goûts. »
x\insi , ce n'est pas seulement le jour où la régence de ]^|me \^ duchesse d'Orléans est devenue une nécessité révolutionnaire , que la princesse est accusée de l'avoir voulue ; la duchesse s'était préparée à cette chance ; elle l'avait provoquée ; elle était entrée dans cette voie fatale avec une de ces ambitions de femme qui ne reculent devant aucun moyen ; car l'injure et la calomnie ne sontelles pas les plus vils de tous ?« M"'^ la duchesse d'Orléans, dit ailleurs M. Capefigue , servait déjà de point central à une combinaison de régence opposée à celle de M. le duc de Nemours >> (page 93) ; et ailleurs (page 339) : « La régence de M'"'' la duchesse d'Orléans, intrigue très-ancienne , qui se reportait à la mort du malheureux prince , espoir de la Couronne. » Ainsi encore , c'était de Dreux même que la veuve du prince royal avait rapporté aux Tuileries l'ardente convoitise d'une régence contestée ! C'est celte pensée , recueillie sur une tombe à peine fermée , qui la jetait dans les intrigues d'une conjuration parlementaire , qui lui inspirait la haine de toute sa famille, qui par sa bouche souillait l'outrage sur l'inviolabilité
royale , calomniait la piété d'une reine , raillait le dévouement et l'abnégation d'un frère ; c'est cette pensée qui , poursuivie pendant six ans sans relâche, la veille même de la chute du trône, la précipitait tête baissée dans un complot révolutionnaire où elle trouvait réunis, par le concert le plus inattendu , « tout le tiers-parti , la gauche dynastique, la gauche extrême, M >I. Crémieux , Arago , Dupont (de l'Eure) , et même, ajoute naïvement l'auteur, même MM. xMarie, Garnier -Pages, sans oublier M. Emile de Girardin, l'agent le plus actif de cette négociation pour la régence! » (Pages 34^! et 342, passim.)
En vérité , on croit rêver en lisant ces lignes. Mais l'hallucination est complète chez celui qui les a écrites. Les haines politiques sont ordinairement plus habiles. M. Capefigue rêve tout éveillé. C'est dire qu'il est sincère. Que serait-il donc s'il ne l'était pas?
Les hommes politiques que M. Capefigue associe dans un si étrange concert lui demanderont compte , si cela leur plaît , des informations qui l'ont guidé dans cette découverte et des preuves sur lesquelles il appuie une affirmation si péremptoire. Ce n'est pas ma mission de les défendre. Je doute seulement qu'il se trouve quelque part une trace sérieuse , une preuve historique, une induction de quelque valeur pour établir la réalité d'un pareil complot , soit qu'il ait précédé la révolution de Février , soit qu'il ait éclaté du sein même de l'éruption qui a tout perdu. Non, ce complot n'était nulle part , ni dans le passé ni dans le présent. Je dirai tout à l'iîeure à quel moment, de quelle manière la pensée de la régence de M°'* la duchesse d'Orléans sortit du mouvement révolutionnaire qui, après l'avoir produite , l'emporta. Mais , le complot eût-il existé, j'affirme que 31"'^ la duchesse d'Orléans en eût toujours été absente, non-seulement de sa personne, mais par la pensée , par l'intention , par toutes les tendances et tous les sentiments de son cœur et de son esprit.
Les princes ont un grand malheur. Ils vivent loin du monde , ce qui les condamne à de singulières méprises sur les hommes et sur les choses. Mais le monde vit loin d'eux, ce qui les expose h ses jugements non moins étranges sur leurs propres actes et sur leurs personnes. Par exemple , il est incroyable , M. Capefigue le reconnaît et il le prouve, à quel point le roi Louis-Philippe lui-même était peu connu. M"'^ la duchesse d'Oriéans n'a pas échappé à cet inconvénient de la grandeur. Beaucoup l'ont admirée parce que l'admiration est un de ces sentiments qui percent les murailles et franchissent les distances; on l'a admirée par une sorte d'instinct secret de sa noblesse, de sa pureté et de sa vertu. Mais on l'a peu connue. Elle vivait , depuis la mort du prince royal , dans une retraite profonde , inaccessible , tout entière à ses devoirs de mère , de veuve, de fille et de sujette du roi. Je n'étais pas du pavillon Marsan , et le témoignage que j'oppose en ce moment aux affirmations de M. Capefigue serait plus justement suspect, si je les appuyais. Mais y avait-il un pavillon Marsan ? Ceux qui ont vécu aux Tuileries pendant le règne du roi savent bien que non. Un esprit d'étroite union et de soumission intelligente animait la famille royale tout entière. Si quelque part cette subordination envers le chef de l'Etat était plus empressée , plus délicate , la réserve plus attentive, l'isolement des affaires publiques, des hommes politiques et des partis plus étudié et plus scrupuleux , c'était sous le toit habité par la duchesse d'Orléans. Pour le roi , le pavillon Marsan était de verre. L'auguste veuve laissait couler sa vie, soUtaire et pure , sous les regards de sa famille. Mais ceux du monde n'y pénétraient pas.
Par quel privilège M. Capefigue y aurait-il donc découvert a cette coterie d'historiens et de poètes» (page 73) , « ces hommes de l'Opposition , ces disgrjfciés de la Couronne , ces universitaires en renom , ces pamphlétaires , ces députés du tiers-parti » (page ZUi ) , enfin toute cette
cour mystcrieiise et subrcptice que l'imagination de l'historien groupe autour de la mère du comte de Paris, dans les conciliabules du pavillon Marsan? Quoi! M. Capefiguc a vu tout cela! et ceux qui habitaient les Tuileries n'en ont rien vu! et le roi, qui était encore plus intéressé que M. Capefigue peut-être à savoir en qui se passait dans sa maison , le roi n'a rien su ! Et cependant la duchesse d'Orléans conspirait contre la régence de M. le duc de Nemours 1 elle conspirait avec M. Thiers, qui s'était prononcé contre la régence des femmes dans un discours mémorable I elle conspirait, le testament du prince royal à la main, ce testament qui disait : « Si par malheur l'autorité du roi ne «pouvait veiller sur mon fds aîné jusqu'à sa majorité, )) Hélène devrait empêcher que son nom ne fût prononcé » pour la régence. En laissant , comme c'est son devoir et » son intérêt, tous les soins du gouvernement à des mains » viriles et habituées à manier l'épée, Hélène se dévoue- » rait tout entière à l'éducation de nos enfants. »
J'en ai dit assez sur ce premier point , car je n'ai pas la prétention de plaider une cause; j'oppose des impressions sincères, des souvenirs personnels et ineffaçables , une sorte de notoriété publique à une erreur grossière , faite pour déshonorer l'histoire si elle s'y accréditait , et l'historien , si l'erreur de sa plume pouvait être attribuée au calcul de son esprit. Les allégations de M. Capefigue , en ce qui concerne la conduite de M"'^ la duchesse d'Orléans avant la révolution de Février, n'ont pas même le mérite d'être des moitiés ou des quarts de vérités. Elles ne tiennent à la vérité par aucun point , pas plus qu'à la vraisemblance. Elles sont le contraire de la vérité. Comment le prouver ? On ne prouve pas la lumière ; on la montre. J'aborde une dernière question , la régence de M""" la duchesse d'Orléans, le 2^ février. « M™® la duchesse d'Or- » léans , dit M. Capefigue , plus habile et plus dissimulée , r> garda quelque convenance dans cette circonstance so*»
» lennelle... Au fond, on savait sa pensée , son désir, son )> ambition : toute sa vie s'était consacrée à la réaliser. . . On » savait ses négociations avec la gauche : si bien que lors- » que le roi Louis-Philippe , le 2U février à onze heures » trois quarts (M. Capefigue est un historien exact!), » signa son abdication, la reine put dire à M'"^ la duchesse » d'Orléans :« Eh bien ! Hélène, vous voilà satisfaite^ vous » êtes régente ! »
Ce mot, n'en déplaise à M. Capefigue, il n'est pas de la reine, qui ne l'a jamais dit; il doit être de M. Capefigue, et il résume en effet avec une fatale concision tout le système d incriminations que l'auteur fait peser sur la duchesse d'Orléiiiis. Vous voilà satisfaite!! Et le trône croulait, et la couronne tombait, déjà brisce par sa chute, sur la tête d'un enfant, et le peuple insurgé s'approchait, la marée montait, suivant la saisissante expression de M, Thiers, la fusillade retentissait au guichet de l'Échelie! Cependant la duchesse d'Orléans était sa^is/ai/e / et c'était la reine, la pieuse , la bienveillante Amélie , si tend' e à sa famille, si douce à ses ennemis , qui jetait ce sinistre adieu à sa fille d'adoption , cette malédiction sanglante à la veuve de son fils , cet outrage au seul pouvoir resté debout dans cette immense ruine! Non, ce mot n'est pas vrai! j'en prends à témoin toutes les mères qui liront ces Hgnes !
C'est ici le heu de dire un mot des phases diverses par lesquelles passa cette idée de la régence de M""" la duchesse d'Orléans, avant d'aboutir à la démarche qui vint échouer dans l'enceinte du Palais-Bourbon. Que pendant la période d'agitation fébrile qui précéda de peu de jours le banquet projeté du 22 février, cette idée fût entrée dans la tête de quelques meneurs dynastiques ou autres; que quelques esprits aventureux ou malvei lanls eussent caressé l'espoir des extrémités auxquelles la maison d'Orléans allait être réduite , et préparé l'expédient qui pouvait arrêter le mal à la limite où leur ambition triomphait , cela est possible ;
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je me hâte de dire cependant que , dans ma conviction la plus intime , aucun des chefs des grands partis pohtiquos, aucun dvs publicistes importants de la presse parisienne, et à plus forte raison aucun des meneurs sérieux du parti républicain ne partageaient l'illdsion ou la complicité de ces espérances. On a dit depuis de quelques républicains de la veille , fourvoyés dans l'insurrection , « qu'ils se seraient contentés de la régence de la duchesse d'Orléans, > et qu'ils le disaient dans la nuit du 23 au 2^ février. Je le crois bien ; mais cela prouve- t-il qu'il existât un complot bien arrêté entre les partisans spontanés ou converiisde cette idée, et qu'elle eût préexisté aux circonstances impérieuses qui la firent naître? Non assurément. L'idée de la régence de M"'*" la duchesse d'Orléans s'est produite aux Tuileries dans la matinée du 26 février. Elle y est entrée avec la soudaineté, la force et l'éclat de la foudre révolutionnaire qui l'apportait , dans un moment où la réflexion n'était plus permise aux hommes , si haut qu'ils fussent placés , car le retentissement de la révolte atteignait toutes les hauteurs. L'idée de cette régence , je sais qu'on a dit qu'un publiciste célèbre l'avait consignée sur un brouillon destiné à servir de modèle à l'abdication du roi ; quoi qu'il en soit , cette idée est entrée d'ellemême au château, portée par le vent qui soufflait des barricades ; elle y est entrée , comme la pensée de l'abdication elle-même , avec la même puissance irrésistible et souveraine. L'abdication, c'était le salut du roi ; la régence de la duchesse d'Orléans, c'était le salut de la royauté, on le croyait du moins. Ce sont ces deux intérêts suprêmes, sauver le roi, préserver le trône , qui ont dominé tous les esprits au miheu de cette crise affreuse , dont toutes les minutes semblaient marquer des siècles sur l'horloge du palais menac". Aussi la famille royale ne fit-eilc aucune opposition à cette double mesure de salut. Le prince dépossédé , le duc de Nemours , fut le premier à y souscrire
avec une résignation magnanime. Toute la famille y donna la main en vue de ce double et impérieux intérêt. Si le roi ne mit pas le nom de la duchesse d'Orléans à la suite de son acte d'abdication, ce fut par un scrupule de légalité qui lui défendait de rapporter, de son autorité privée, une loi votée par les trois pouvoirs ; mais il s'abstint également de nommer M. le duc de Nemours ; ce qui était une reconnaissance implicite de la régence de la duchesse d'Orléans. En réalité , l'opposition à cette mesure ne vint que d'un côté , du côté de la duchesse elle-même. Ce fut elle , elle seule, qui essaya de suspendre un instant l'irrésistible cours des événements , en se jetant en travers de sa destinée avec toute la vivacité de ses alarmes de mère et de femme. « Mais quand vous aurez ôté la couronne de la tête du roi, disait -elle à un député, l'aurez-vous assurée sur celle de mon fils ? » Et au roi lui-même : « Sire, personne n'est préparé à me voir régente , et moi moins que personne. Et c'est sur une faible femme qu'on rejette , dans une pareille crise , un poids que vous jugez trop pesant pour vos épaules? » Son langage avait en ce moment une animation inexprimable. Quelques-uns s'y trompèrent , jusqu'à ce point qu'un des ministres en parut blessé. Au fond de cette vivacité , était-ce, je le demande aux esprits les plus prévenus , l'ambition qui dominait , ou bien le sentiment d'une impuissance qui semblait croître en effet avec le danger ? L'ambition ! M. Capefigue a-t-il bien pu écrire ce mot accusateur en présence des événements qui s'accomplissaient alors aux Tuileries ? On voit bien qu'il n'y était pas. L'ambition de la régence! Mais qui donc pouvait avoir l'ambition de disputer ce débris de couronne ou ce lambeau de pourpre royale à l'orage déchaîné qui les emportait ? Ambitionner la régence dans un pareil moment, cela était impossible; s'y résigner, je le comprends. La duchesse d'Orléans se résigna. Pour sauver le navire en perdition, on avait jeté par-dessus le bord la royauté
de Louis-Philippe, puis la régence du duc de Nemours ; on n'avait encore sacrifié ni la monarcliic elle-même ni la Charte. Ta duchesse d'Orléans subit le péi illeux honneur de les défendre la dernière ; elle le subit sans espoir d'y réussir, mais préparée à toutes les chances pour tomber dignement. Le roi parti, la cour des Tuileries évacuée par les troupes, le peuple maître de la place, la fusillade retentissant à travers la grille, la princesse se retira au pavillon Marsan. « C'est là qu'il faut finir, » dit- elle à ses officiers, et entrant dans le salî)n où elle avait fait placer le portrait du duc d'Orléans par M. Ingres, elle s'assit avec ses deux fils sous cette noble image, comme pour y chercher une inspiration et au besoin un refuge. Fn même temps elle fit ouvrir tous les appartements d'honneur comme pour une réception; les balles seules entraient... On sait le reste ; car quelcfues instants après, la duchesse sortit des Tuileries sur l'invilation de M. le duc de Nemours, qui lui fut transmise, assure-t-on, par M. Dupin, et de ce moment elle fur sous les yeux du monde entier. M. le duc de Nemours était à cheval, à la gauche de la princesse, au moment où elle sortit du pavillon Marsan, et il la protégea de sa personne, pendant le trajet jusqu'au pavillon de l'Horloge, contre les balles qui continuaient à pleuvoir du Carrousel dans la cour intérieure. Il protégea la régente, sans affectation d'héroïsme, avec un courage simple et naturel. M. le duc de Nemours fat, ce jour-là, ce qu'il avait été toîite sa vie, l'homme du devoir, j'allais presque dire de la consigne, tant son esprit, dans une si haute fortune, renfermait de noble résignation et de subordination exemplaire. Ce jour-là, en faisant escorte à M""* la duchesse d'Orléans, qu'une rafale de l'orage populaire venait de pousser, en le dépouillant, à la première place auprès du trône de son neveu, M. le duc de Nemours, je le sais, n'a encore fait que son devoir ; mais il Ta accompli avec cet empressement fraternel, cette promp-
titude de zèle et cette intrépidité de dévouement qui ne pouvaient lui être inspirés, dans un pareil moment, que par la conscience de l'irréprochable honneur de cette cause suprême qu'il défendait. Et qui n'a compris, en voyant entrer dans la Chambre des Députés la sœur appuyée sur le bras du frère, la régente proclamée à côté du régent dépossédé, que ces deux esprits, que ces deux âmes étaient d'accord ?
Mais celte scène appartient à l'histoire ; je n'ai pas mission de la raconter. Je n'ai voulu qu'une chose en trrçant ces lignes rapidement écrites, sous l'impression immédiate d'une lecture faite en conscience : opposer la protestation d'un homme d'honneur à l'injuste erreur d'un écrivain prévenu ou mal informé. D'antres écriront cette histoire. Je sais que le récit des derniers moments de la royauté de Juillet a tenté le génie poétique d'un écrivain illustre, qui change volontiers l'histoire en roman et la politique en méditations. ?<îais quel que soit l'entraînement habituel de cette imagination brillante, cette fois je ne m'en défie pas. On peut refuser la vérité aux vainqueurs, on la doit aux vaincus ; et le même homme qui a laissé s'appesantir sur une femme et sur un enfant cette parole, froide comme l'acier du glaive, qui a brisé sur leurs têtes une couronne élective et populaire, ce même homme voudra rendre peut-être à la duchesse d'Oriéans, aujourd'hui proscrite, la justice que M. Capefigue lui refuse et que mon obscure voix ne ptut lui donner !
M"® la duchesse d'Orléans n'a pas gouverné la France comme M. de Lamartine ; mais elle a occupé pendant cinq ans, à côté d'un prince populaire, la première marche du trône constitutionnel, et son veuvage avait trouvé, même dans le palais d'un Roi, un asile respecté par les émeuliers et les pamphlétaires Que ce souvenir lui serve de protection dans son exil, dût-il être él- i-nel, et qu'il la console des attaques de M. Capefigue, dût son livre, qui est né hier, durer encore demain !
Des causes de la RéTolution de FéTi*iei*.
Quomodo cecidit potens ?
(27 septembre 1849.)
Puisque M. Capefigue a renoncé, dans le second volume de son histoire (1), au paradoxe injurieux et diffamatoire qu'il avait si malencontreusement soutenu dans le premier, n'y revenons pas plus que lui. (.'est un procès jugé; son désistement nous suffit. Disons même qu'il y a plus de loyauté que notre triste époque n'en comporte dans cet hommage tardif et incomplet que l'auteur rend à la vérité. La justice, même négative, est encore la justice. Ne plus accuser,, c'est presque absoudre. Ne plus nous monlrer, à la place de « cette princesse habile et dissimulée, qui était l'âme de toutes les menées contre la monarchie » (tome I, pages 275-352 et passim), « qu'une noble mère qui vient défendre avec son pauvre enfant les derniers débris de sa couronne » (tome II, page 36), c'est reconnaître qu'on s'était trompé. A Dieu ne plaise que je triomphe de cet avantage contre M. Capefigue ! Tout est triste clans une pareille controverse, la victoire aussi bien que la lutte; et qui oserait se hasarder sur ce terrain baigné par tant de larmes récentes et jonché de tant de ruines, s'il n'était soutenu par le zèle de la justic*', le dévouement au malheur et l'amour de la vérité?
(1) La Société et les Gouvernements de l'Europe depuis la chute de Louis-Philippe. 4 vol. in-S", 1849.
Ce début devrait être pour moi le signal de m'arrêter dans l'examen que j'ai entrepris de cette histoire d'une désastreuse époque, trop rapprochée de nous pour être jugée, si une question que pose hardiment M. Capefigue, et cette fois avec une parfaite convenance d'expressions, n'était venue me défier en quelque sorte et me solliciter à la résoudre. Cette question, d'autres l'ont posée. Elle a été sur les lèvres des hommes politiques et sur celles du peuple. Elle a exercé la sagacité de critiques habiles et provoqué la curiosité des moins crudits ; elle est restée comme une énigme insoluble. Je n'ai pas la prétention d'en avoir trouvé le mot. Ce rôle d' Œdipe ne convient à personne moins qu'à moi. Mais une question nous est faite, à nous autres vaincus (sans combat) de février I8Z18 ; je veux essayer d'y répondre.
Ce sera le seul côté par où je toucherai cette fois à l'œuvre de M. Capefigue. Ce second volume, consacré à l'histoire du gouvernement provisoire, et qui le suit depuis le 1k février jusqu'au 15 mars, est le récit d'une des plus humiliantes défaillances de la raison, du bon sens, de l'esprit et du cœur d'une grande nation dont les annales du monde aient conservé le souvenir. Personne n'a le droit de s'en plaindre, car tout le monde a failli dans cette panique universelle. Quelques hommes armés (« Nous étions une poignée,» a dit à la tribune M. Charles Lagrange) ont mis la main sur cette société qui s'est laissé faire. Ce qui s'est passé alors, ce que nous avons vu, personne ne peut le raconter aujourd'hui comme le dira l'histoire. 11 y faudrait la plume de f aciLe ou l'alexandrin vengeur de Cinna. Toute autre formule serait impuissante. Elle aboutirait à l'injure ou à la flatterie. Elle accuserait la bassesse de l'esprit ou sa violence. Flatter le gouvernement provisoire, qui l'oserait? Le calomnier, qui n'en rougirait?
Je ne discuterai donc pas avec M . Capefigue le bilan
des profits et pertes de la France pendant cette désastreuse époque. La plume qui réglera ce compte-là aura besoin d'être tenue par une main plus ferme et plus désintéressée que ne sont les noires. Les nôtres tremblaient, quand l'audace de quelques meneurs les portait au pouvoir. Ce qu'ils y ont fait, nous l'avons souffert. Notre tolérance a été leur investiture, notre silence a été leur force. Nous ne sommes pas leurs juges, ayant été leurs justiciables. Nous ne pouvons écrire leur histoire, ayant accepté leur joug. Jamais la tyrannie n'avait plus lourdement pesé sur un peuple; car elle prétendait changer en un jour nos institutions, nos mœurs, notre langage; elle nous rejetait tantôt à soixante ans en arrière par la ridicule exhumation des fantômes de 93, tantôt à plus d'un siècle en avant par l'anticipation violente des conséquences, d'ailleurs contestables, de notre premier affranchissement révolutionnaire. Elle décrétait, sous l'action usurpatrice des clubs , et pour satisfaire une poignée de sectaires, une forme de gouvernement que la France électorale avait seule le droit de choisir. Elle promenait sur toute la surface du pays la ruine par le discrédit, le chômage par la défiance, la misère par l'impôt, la terreur par les commissaires, le démenti de dix-huit ans d'opposition par le scandale des agences électorales, la propagande du désordre dans les esprits et de la haine dans les cœurs par les Bulletins de la République. Telle était cette tyrannie que je ne quahfie pas, je cite ses actes. Mais quelle qu'elle fût, nous l'avons subie, nous, la nation de 1789 et de 1830, nous qui avions fait, au nom du droit, deux révolutions contre l'ancien régime, et qui en acceptions une troisième, faite, au nom de la force , contre le nouveau. Les révolutionnaires de 18-^i8 étaient une poignée! Le mot de M. Charles Lagrangc provoque une réponse; mais cette réponse ne nous absout pas. Nous étions une nation entière contre cette poignée d'hommes, et nous
nous sommes soumis ! Notre soumission a fait leur droit. Qu'importe que nous ayons aujourd'iiui, par l'inévitable retour de la fortune, le pouvoir de juger nos dominateurs d'alors? En conscience, qui oserait monter à ce tribunal où M. Gapefigue s'est tant pressé de les assigner ? Qui a le droit de rendre la sentence du 2k février? Est-ce le vainqueur? est-ce le vaincu? Laissons faire à l'histoire. Son tour viendra. Le gouvernement provisoire a trop profondément blessé, jusque dans les entrailles du pays, le sentiment du droit public et de la fierté nationale, et en même temps il a été trop promptement accepté et trop facilement obéi, pour qu'une si grande violation de tous l^s principes, accompagnée d'une tolérance si extraordinaire, ne délie pas la justice des contemporains. Dans ces grandes catastrophes des empires, où personne ne sait si c'est la patience pubhque qui produit l'audace du petit nombre, ou l'audace de quelques-uns qui entraîne la connivence de tous, où est le mauvais citoyen? où est le coupable?
Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses I
M. Gapefigue s'est trop pressé. Colère ou complaisance, pamphlet ou panégyrique, il n'a pas toujours su tourner assez habilement ce double écueil. Il est tel de ses jugements, par exemple, qui semble se ressentir de la peur de ces barricades qu'il aperçoit sanglantes (p. 72), et qu'il appelle glorieuses (p. 56 ) ; tel autre où le ressentiment tourne à la satire (p. 97), Quand on écrit l'histoire de 18^-i8, il ne faut ni flatterie portrait de M. Caussidière, ni enlaidir celui de M. Dupont (de l'Eure). Il ne faut ni conduire le gouvernement provisoire au Capitole, ni l'enfermer à Bedlam (p 2 il). Il faut le laisser à l'Hôtel de Ville. Pour son châtiment ou pour sa gloire, c'est bien assez !
J'arrive à la question r^ui fait pour moi l'intérêt du livre de M. Gapefigue. J'ai dit qu'elle avait été déjà posée plu-
sieurs fois, et avec une précision provocante, sans avoir été résolue. Voici ce qu'écrivait en mars dernier, pour un journal politique, un critique engagé dans les doctrines de l'école socialiste :
« Un Roi trône sur un peuple de 35 millions d'hommes. Il a autour de lui une armée de /iOO,000 soldats; il a dans sa main la pairie et la Chambre des Députés, des généraux éprouvés, des lils populaires dans l'armée, qui ont partagé les fatigues des campagnes d'Afrique; il a toute la force morale d'un règne incontesté , une administration nombreuse et solidaire de sa politique, habituée à compter sur la perpétuité de sa dynastie ; il a la plus incontestable réputation d'habileté... il a la durée... il a une poUtique qui est la sagesse vivante, incarnée dans la trinité des grands pouvoirs; il a dans son cabinet un des plus grands talents de tribune ; il a, en un mot, toutes les forces organisées et intellectuelles du pays accumulées devant lui comme à plaisir pour sa défense. Un vent vient à souffler, et toute cette accumulation de puissance... s'évanouit en quelques minutes, etc. , etc. »
M. Capefigue dit la même chose en moins de mots :
« Voilà un gouvernement auquel on a travaillé pendant dix-huit années. Il avait pour lui une brave armée, une administration sérieuse, une police attentive, des fortifications, des enceintes bastionnées. Or, ce gouvernement tombe entre deux soleils, devant une petite minorité... »
Telle est la question. Le critique que je viens de citer essaye de la résoudre , et il le fait timidement, en homme peu sûr de son fait, avec une louable hésitation ; mais enfin il indique une solution telle quelle : « Ce règne (le règne du roi Louis-Philippe) n'a-t-il pas eu ses erreurs et ses contre-sens? n'a-t-il pas été le règne de l'écu plutôt que de l'esprit? » Et puis c'est tout. M. Capefigue n'en dit pas davantage: « Tout le monde a-t-il été prévoyant et habile? » se demande-t-il. « Oii étaient les
— soles courtisans ? dit-il ailleurs. Naguère on avait une cour brillante; où étaient alors les serviteurs? > Voilà, il faut l'avouer, une grande manière et tout à fait concluante d'expliquer cette immense catastrophe de février. On avait commis des erreurs, des contre-sens, on sacrifiait trop à l'argent, on a manqué de prévoyance, les courtisans n'étaient plus là !. .. Quoi! le trône de Juillet a croulé parce qu'il lui a manqué, au dernier moment, l'assistance de quelques commensaux du palais, l'appui de quelques bras dévoués? Rassurez-vous, M. Capefigue ; si le trône avait pu être sauvé, ce n'est pas le secours des amis particuliers et des serviteurs du Roi qui lui eût manqué ; ils étaient tous là !
Mais que pouvait le courage de quelques officiers et le dévouement de quelques amis contre l'orage qu'avait déchaîné la politique ? Il est puéril de poser une pareille question. Il ne l'est pas moins d'attribuer à quelques erreurs de gouvernement une chute aussi épouvantable, non -seulement d'un Roi, mais d'une monarchie tout entière ! Si les péchés véniels, qui sont essentiellement rachetables pour les individus , ne le sont plus pour les sociétés; si, parce qu'un gouvernement a commis quelques fautes, il n'est plus bon qu'à tuer; si toutes les erreurs sont mortelles en pohtique, que devient Tordre dans le monde social ? sur quel fondement l'asseoir ? Sur quelle base étabhr, je ne dis pas la perpétuité, mais la simple durée, celle qui donne la confiance aux esprits et le mouvement aux affaires, celle qui permet aux traditions de prendre racine, qui fait les hommes d'Etat, les bonnes lois et les bonnes mœurs? Ou faites gouverner le monde par des anges, ou, s'il ne peut être gouverné que par des hommes, faites donc la part delà faillihilité humaine. Permettez aux gouvernements de commettre des péchés véniels. Ne les condamnez pas à mort pour si peu. Des erreurs et des contre-sens! « Allez, mon fils, disait le
» chancelier Oxenstiern , parcourez le monde , et vous » verrez le peu qu'il faut de sagesse, de raison et de » science pour gouverner ses semblables! » Le chancelier Oxensliern n'aurait donc pas expliqué comme M. Capefigue la chute du gouvernement de Juillet. M. Capefigue trouve au contraire que le roi Louis- Philippe a montré souvent une grande habileté et une grande sagesse. Est-ce pour cela qu'il a péri? Hélas ! en pressant cette question, peutêtre y trouverons-nous la solution vainement cherchée jusqu'à ce jour. C'est parfois un grand tort en pohtique, quand on a affaire à des insensés, que d'avoir trop raison. Mais n'anticipons pas. Quand il en sera temps, j'y reviendrai.
Il y a une justice au fond de l'humanité , il y a une logique dans la suite des choses humaines. Non, les petites causes ne produisent pas les grands effets. C'est là un jeu d'esprit avec lequel on peut faire une comédie charmante, témoin M. Scribe! Mais la loi providentielle qui régit le monde ne se paye pas de ces fantaisies. Non, le roi Louis-Philippe n'est pas tombé de son trône pour avoir commis simplement quelques erreurs : il n'y aurait plus de gouvernements possibles à ce prix; il n'est pas tombé pour avoir satisfait outre mesure à l'exigence des intérêts matériels : plût à Dieu qu'il eût pu leur donner une satisfaction plus générale et plus complète ! il serait encore aux Tuileries. Quand on parle des erreurs et des contre-sens du dernier règne, entend-on par hasard parler du droit de visite, de l'indemnité Pritchardy de l'abandon d' Ancône ^ ou d'autres questions de cette force, véritables machines d'opposition, fusées d'artifice parlementaires dont le bon sens de leurs inventeurs euxmêmes fait aujourd'hui justice? Est-CQ l'adjonction des capacit''s qui a ébranlé le trône, la réforme qui l'a renversé? Considérées à la distance où la dernière révolution de Février les place loin de nous, ensevelies dans les
ruines d'un si grand désastre, ces questions ne peuvent plus compter que pour la valeur qu'elles auront dans 1 histoire, et cette valeur n'est rien. Un trône ne se serait pas affaissé sous un poids si léger, un trône surtout qu'appuyaient toutes les forces si complaisamment énumérées par M. Capefigue. Tout le monde sait en effet sous quel effort est tombée la royauté de Charles P*" d'Angleterre. La chute de Louis XVI, celle de Jacques H, n'avaient pas des causes moins profondes. Le 1 8 brumaire était le vœu d'un peuple eniier. En ISlZi, c'est l'Europe coalisée qui renversait l'Empereur. Charles X a levé la main pour détruire la Charte; le contre-coup l'a renversé. Voilà des révolutions qui avaient des causes d'une gravité manifeste et d'une profondeur incontestable ! voilà des catastrophes devant lesquelles l'historien s'inchne comme devant des arrêts de la Providence I Mais l'indemnité Pritchard! Quoi ! c'est pour si peu que vous laissez rouler dans la poussière ce trône si fortement appuyé, M. Capefigue! Tandis que tous les gouvernements qui ont précédé celui de Juillet n'ont succombé que sous le poids des malheurs publics ou pour avoir audacieusemeut violé les lois, en voici un qui tombe au miheu d'une prospérité immense, et pour avoir respecté les lois qu'on viole conire lui ! car ce sont ses adversaires eux-mêmes qui nous le disent :
« Le roi voulait la paix, il pratiqua la liberté.... Sa dernière parole en quittant les Tuileries fut une protestation pour la légahté... Il a pu emporter celte consolation dans son exil, qu'il a dignement continué l'œuvre delà Restauration en relevant la fortune de la France des désastres de l'Empire. »
C'est donc là une question jugée , je ne dis pas seulement par M. Capefigue, mais par le bon sens public, par cette l'Orte d'équité de Philippe à jeun qui n'attend pas la postérité pour rendie ses arrêts, car il lui suffit souvent du lendemain. Oui, très-peu de temps après la chute du
dernier roi , c'était une vérité devenue commune , sinon populaire, qu'il était tombé étant en pleine possession, du moins apparente, des éléments de la force et de la durée, et qui; sa chute ne s'expliquait ni par de grands désastres militaires, comme celle de Napoléon , ni par une grande violation des lois, comme celle de Charles X, ni par des fautes capitales , comme celles qui avaient j)récipité Louis XVI, mais par de simples péchés véniels, je veux dire « ces erreurs et ces contre-sens »> sur le nombre desquels je ne dispute pas. La quantité n'y fait rien. A mon avis, elle ne dépassait ni ce que la faiblesse humaine, ni ce que la fragilité royale elle même peut porter. En présence de cette vérité, qui est aujourd'hui, on peut le dire, au fond de la conscience de tous les honnêtes gens et de tous les gens d'esprit de tous les partis, car le contraire n'est pas seulement une erreur, mais une sottise; devant cette vérité , où donc trouver le mot de celte énigme incomprise : la révolution du 24 Février? Comment expliquer que d'une série de causes si insignifiantes soit sorti un désastre d'un si effroyable retentissement et d'une portée si lointaine? C'est ce que je vais essayer d'éclaircir, dans la mesure de mes seuls moyens, c'est-à-dire avec ma sincérité et mes souvenirs.
Je ne veux pas faire le procès au gouvernement monarchique constitutionnel ; j'y aurais mauvaise grâce. Je l'ai servi fidèlement pour ma part plus que modeste d'écrivain et de citoyen; et je dirais volontiers, comme le disait Paul-Louis Courier de la Charte octroyée de 1814 : J'ai donné en plein dans celle de 1830. C'est-à-dire que, de même que le spirituel pamphlétaire croyait que la Charte de 1814 n'engageait pas seulement le peuple, mais les Bourbons, j'ai cru, moi, que la Charte de 1830 n'engageait pas seulement la branche cadette des Bourbons, mais le peuple avec elle. Mais qu'est-il arrivé? La monarchie constitutionnelle était une machine très-com-
pliqiiée, très-délicate, d'une élasticité merveilleuse, se prêtant, sans les contrarier, à tous les mouvements du corps social, capable de les régler doucement sans les ralentir; machine bruyante mais d'un grand produit, agitant les esprits mais déliant les bourses , d'ailleurs trèsménagère de la dignité humaine, très-avare de sang humain, et plus propre aux grandes conquêtes de la paix qu'à celles de la guerre, plus favorable à la délibération qu'à l'action; au demeurant, une très-belle et très-noble forme du gouvernement des sociétés. Cette machine toutefois avait un défaut. Elle usait les hommes avec une promptitude déplorable, et en même temps elle s'usait elle-même par le discrédit des agents chargés de diriger ses rouages et de gouverner ses freins. Que ce fût le défaut du gouvernement ou le vice de l'esprit public, tout le monde a été témoin de ce fait pendant les trente années d'expérience de la moiiarchie constitutionnelle, et parlicuhèrement pendant les dernières : en très-peu de temps le frottement des institutions a usé les hommes politiques , et les institutions elles-mêmes ont été compromises dans î'affaibhssement des hommes; en sorte que la durée , qui est la condition de toutes les œuvres sérieuses sur cette terre , la durée , faut-il le dire ? était devenue une cause de faiblesse dans le gouvernement de la France !
On disait, vers la fin du règne du roi Louis-Philippe : Le ministère du 29 octobre a trop duré. Pourquoi avaitil trop duré? Je le demande en ce moment à la conscience de ceux de ses adversaires qui se croyaient implacables et qui , en se croyant généreux aujourd'hui , ne sont plus que justes : Pourquoi ce ministère avait-il trop duré? Est-ce parce qu'il avait commis trop de fautes , encouru trop de défaites, éprouvé trop de malheurs? Non, mais c'est parce que le jeu des institutions l'avait trop usé. Il avait trop vécu, au gré de ses adversaires, trop vécu pour
leur ambition, pour cette noble soif du pouvoir que les institutions surexcitaient sans l'assouvir, usant du même coup et ceux qui tenaient le timon des affaires et ceux qui le disputaient, jetant les mêmes rides précoces et la même impuissance fatale au ministère et à l'Opposition. Ce spectacle, nous l'avons vu. Nous avons vu pendant dix-huit ans tous les hommes qui ont passe aux affaires, ne fût-ce que quelques jours, entraînés par ce mouvement de rapide démolition , et en même temps la Constitution elle-même s'altérer et se décomposer profondément; si bien que lorsqu'elle a péri, le 24 février 18Zi8 , elle n'était plus qu'une masse inerte sur laquelle les factions se sont ruées comme les grenouilles de la fable sur le soliveau. On a cru que le roi a manqué ce jour-là aux institutions : ce sont les institutions qui ont manqué au roi; ou plutôt le roi et la Constitution monarchique étaient, le 2U février, usés l'un et l'autre, l'un par l'autre ; le Palais-Bourbon faisait échec aux Tuileries, la tribune usait le trône, la presse usait la tribune; voici comment :
Les hommes éminents qui ont concouru , dans notre pays , à la fondation du gouvernement représentatif (je parle de la monarchie), s'étaient singulièrement préoccupés de l'éliquilibre des pouvoirs réguliers, et la base sur laquelle ils l'avaient établi était, il faut le dire, un chef-d'œuvre d'habileté, de sagesse et de prévoyance. La balance des trois pouvoirs n'était pas un vain mot inscrit au frontispice d'une Constitution ; c'était un fait dont témoignait chaque jour le mouvement même de la mécanique constitutionnelle, si savant et si pratique, si régulier et si complexe. Mais en dehors de cet équilibre légal, la Constitution avait, non pas créé , mais provoqué , pour ainsi dire , un autre pouvoir, lequel était sans contre-poids comme il était sans règle , et dont la force bien ou mal dirigée devait tôt ou tard entraîner les trois autres, à supposer
même qu'ils fussent d'accord. Ce pouvoir était celui de l'opinion publique. On n'y avait pas songé. Tout cet appareil ingénieux de pondération dont la Constitution était remplie , on n'en avait pas voulu détourner le rouage le plus insignifiant pour l'appliquer au règlement de l'opinion , et on se laissait dériver ainsi vers l'abîme, le gouvernement marchant dans un sens, l'opinion publique poussant dans un autre, jusqu'à ce que la distance entre les deux devîiît effrayante. Mais à qui la faute ? Les uns accusent le gouvernement , les autres le pays; j'accuse, moi, les institutions elles-mêmes qui livraient le gouvernement, hommes et choses, et (]ui se livraient elles-mêmes sans défense à l'action corrosive 1 1 à l'influence désordonnée de l'opinion. Comme je n'ai point une Constitution à proposer, puisque les républicains de la veille en ont fait une à laquelle j'obéis, je n'ai pas non plus à dire comment je comprends que la Charte monarchique aurait pu préserver le pouvoir et se préserver elle-même de celte destruction ; je signale un fait, c'est ce défaut déquilibre qui existait sous le dernier régime entre les pouvoirs réguliers sortis de la Charte et le pouvoir extralégal de l'opinion publique, ce dernier, quelle que fût sa direction, son tempérament et sa portée, fatalement destiné à détruire les autres, au risque de périr lui-même dans le désordre général : car, que reste-t-il, je le demande, de l'opinion réformiste constitutionnelle qui a servi d'avanl-garde à la révolution de Février? Qu'en reste-t-il, si ce n'est une immense ruine et une humiliante déception?
Je ne veux rien dire contre la presse. Hier encore elle était aux arrêts. Le moment, et je dois dire aussi le heu, seraient mal choisis pour l'attaquer. Je n'y ai d'ailleurs aucun goût, flistoriquement, il est permis de juger son action dans l'ensemble des forces plus ou moins régulières qui concouraient, sous le régime monarchique, à la formation de l'opinion publique. Eh bien ! il est permis de
dire que cette actiuii, incmc constitutionnelle, était disproportionnée avec la force de résistance des hommes publics et des institutions elles-mêmes, et que, sortie d'elles, car la ])resse était une des filles légitimes de nos Chartes monarchiques, sortie des institutions, la presse les dévorait. Et, chose singulière I si l'on en excepte un petit nombre de ses organes voués à la démolition systématique de la royauté, presque tous les autres ont désavoué, depuis, la complicité du désastre. De fait ils ne visaient pas à la couronne. C'est la force de l'arme et l'irrésistible puissance de la charge qui ont porté les coups à cette hauteur. Ai-je besoin de le rappeler? Comment agissait la presse, même constitutionnelle, contre les hommes? par ce dénigrement quotidien qui, répété sans relâche et recueilli par la malignité frondeuse d'un public immense, tournait les quahtés en imperfections, donnait des proportions énormes aux moindres défauts. Et comment la presse était-elle parvenue à user les institutions? en se substituant à elles, par l'exagération même et la continuité infatigable de son action. Je ne m'étonne pas qu'elle n'eût pas conscience de sa force. Personne ne l'avait. La goutte d'eau ne sait pas qu'elle a la puissance de creuser le granit ; le salpêtre ne sait pas qu'il contient la foudre; l'obscur soldat qui creuse la mine n'est pas celui qui donnera l'ordre de mettre le feu aux poudres. Dans ce travail de démolition par la presse aveuglée et prévenue, il y a un agent contre lequel les Constitutions ont oubhé de se prémunir, je veux dire le temps, cet auxiliaire redoutable de la polémique. Calomniez, ne fût-ce qu'une fois, il en restera toujours quelque chose I Voilà ce qu'on disait avant les excès de la presse. Attaquez, attaquez toujours, et le temps vous fera les rois du monde I Voilà ce qu'on dit aujourd'hui. Car il vient un moment, en effet, où la puissance de l'attaque se multiplie par la durée, comme celle de la pesanteur par la vitesse. Le choc est irrésistible, la chute inévitable. C'est
à ce moment que tombent les trônes, que les dynasties prennent le chemin de l'exil, qu'un vieux roi, proscrit de 1793, vient reprendre, après soixante ans, sa place solitaire au foyer de l'étranger, et qu'un publiciste étonné nous demande, d'une voix insouciante, en secouant sa plume toute couverte de la poussière d'une révolution : « Pourquoi est-il tombé, ce Roi puissant et sage, qui avait un préfet de police, des forts détachés et des courtisans? »
Etrange contraste ! l'homme de France qui avait été le plus attaqué par la presse était aussi celui qui s'était le moins occupé d'elle, qui avait le moins cru à sa puissance. Et il y avait à cela une bonne raison : le roi n'aimait pas la presse, mais il ne la craignait pas. Personne en France ne hsait moins que lui les journaux français. Ce n'est guère qu'en parcourant, le soir, un numéro du Ti^nes ou du Morning-Chronicle, qu'il se faisait une idée de l'opinion des feuilles parisiennes par leur reflet en Angleterre.
Le flux les emporta, le reflux les rapporte.
Et cette lecture provoquait toujours chez lui, au lieu de l'irritation qu'on aurait pu craindre, une disposition toute contraire : c'était l'heure de la sieste royale. De cette indifférence pour le journalisme, il était résulté deux choses également heureuses, l'une pour la presse, l'autre pour le roi. Le roi n'avait pas persécuté la presse, la presse n'avait pu troubler la sérénité domestique du roi. Les lois de septembre, on sait qu'elles furent rédigées, sous le coup de l'attentat de Fieschi, par l'indignation publique. Mais, le premier moment passé, la presse reprit son allure provocante. Plus tard, le National publia sa galerie des pritchardistes, monument de licence et d'impunité ; la Démocratie pacifique inaugura la propagande socialiste ; la Réforme prit naissance dans un embrassement de M, Leflru-Rollin. Qu'on lise dans la Revue ré-
trospectlre de M. Taschcrcau le rapport remarquable que le préfet de police adressait, le 19 janvier 1847, au ministre de l'intérieur , on verra ce que les lois de septembre ont empêché. Au fait, jamais la presse n'avait joui d'une plus complète liberté ; aussi jamais elle n'avait exercé, avec une force plus irrésistible, son redoutable pouvoir ; jamais elle n'avait jeté plus d'hommes, plus de renommées, plus d^intéréts sérieux, plus de questions audacieusement tranchées, plus de menaces, plus de calomnies et plus de bruit dans le gouflie béant qui attirait à lui la monarchie de Juillet tout entière.
Le roi, que ce soit sa faute ou son excuse, le roi l'ignorait. Cette sérénité que son dédain pour la presse lui inspirait quant à sa personne, il l'éprouvait quant aux afTaires. Il ne voulait pas savoir à quel point la presse les avait gâtées, ne regardant qu'à la réalité prochaine et visible, préoccupé des résultats positifs, l'œil sur la carte diplomatique de l'Europe, l'oreille au bruit des boules du scrutin, et dédaignant de voir au-dessous de lui, dans cette région sans nom où se formait l'opinion publique, le nuage sinistre que chaque jour rendait plus épais, et dont les flancs recelaient la foudre. Il se fiait, trop peut-être, mais à coup sûr très-justement, à son habileté éprouvée et à ce qu'il appelait [voir sa correspondance avec le roi des Belges, dans le recueil précité) , à ce qu'il appelait, ce qu'il appelle encore, hélas ! « sa vieille expérience. » Et il est incroyable notaniment à quel point, dans les derniers jours, il resta insensible aux agitations et aux menaces des partis. Il réfuta, avec cette véhémence familière qui chez lui était encore de la bonté, quelques-uns de ses plus intimes conseillers qui essayèrent de l'avertir. A l'un des plus dévoués, qui lui prédisait les dispositions trop manifestes en ce moment de la garde nationale parisienne : « Vous regretterez, mon cher R , dit-il en l'interrompant, vous regretterez amèrement dans huit jours de m'a-
Yoir tenu ce langage. » On l'entendit dans la soirée du 22 qui'disaiten stmriant : « Les Parisiens savent ce qu'ils font ; ils ne troqueront pas le trône pour un banquet. » Presque au même instant, un homme d'un grand esprit et d'une haute raison disait, lui aussi : « Quoi ! renverser le trône ! mais cela est impossible. Il n'y a rien à mettre à la place. » Telle était l'illusion qui, dans ces hauteurs où résidait l'inviolabilité royale, éblouissait les plus clairvoyants. Cependant l'orage s'annonçait par des signes incontestables. Pour qui savait les lire, les journaux disaient tout. La démence de l'opinion fourvoyée y avait des organes d'un sang-froid parfait, prêts à tout, sûrs d'eux-mêmes et de leurs complices, mais où les secrètes réserves des factions s'entrevoyaient pourtant dans les équivoques de la polémiciue, où les canons des fusils et les jets de flamme incendiaires brillaient derrière les protestations pacifiques. Voilà ce qu'il aurait fallu voir. Les navigateurs sont obligés de savoir lire dans les signes précurseurs de la tempête. La place des ministres, celle du roi, était au banc de quart. Pourquoi n'y fut-il pas? Ce n'est pas sérieusement que M. Capefigue prétend que le courage lui manqua ; non, mais on se fiait (noble confiance!) à la bonne cause, à la force des institutions, à !a supériorité des hommes. On avait respecté la Charte, on s'appuyait sur les lois, on était en règle avec la légalité ; faire plus, c'était commencer la guerre civile. Dans certains bureaux de la presse parisienne, on caressait fatalement cette espérance ; aux Tuileries, elle faisait horreur I Yoilà pourquoi aucmi préparatif n'avait été réellement fait pour une bataille dans les rues. Le 22 février, les troupes laissèrent le pavé à des rassemblements de l'aspect le plus sinistre. Le lendemain, une note parut dans les journaux semi-ofïi ciels qui annonçait, de la part de l'autorité, les intentions les plus conciliantes et les plus pacifiques. Cette note avait été rédigée au château. Un des fils du roi l'avait, pour ainsi dire, dictée.
Telles étaient les dispositions de ce que M. Capefigue appelle la cour. Celles du ministère n'étaient pas plus belliqueuses. On croyait à une émeute; on n'était pas prêt pour une guerre. Je le demande à tous ceux qui ont pu assister de sens rassis à cette agonie si tranquille et si résignée de la royauté de Juillet : A quel moment précis les dépositaires de l'autorité, depuis le plus auguste jusqu'au plus responsable, eurent-ils le sentiment d'un danger sérieux et d'une défaite irréparable? N'est-ce pas au moment où les insurgés répondirent par ce cri fatal et en quelque sorte périodique des révolutions parisiennes : Il nest plus temps! A ce moment, en elfet, la révolution était consommée. Il n'y avait plus qu'à baisser la tête, si l'on ne voulait pas tirer ré|)ée.
La révolution de Juillet avait été la victoire de la presse ; celle de Février fut la victoire du journalisme. Au lieu de sortir d'un mouvement légal et régulier de l'opinion publique, comme en 1830, la révolution de 18Zi8 fit triompher la révolte de l'opinion abusée contre la légalité impuissante : elle fut le résultat de cette lutte disproportionnée que le journalisme avait livrée aux institutions et aux pouvoirs. Elle constata la suprématie des journaux insurrectionnels. Aussi tout périt en un instant sous leur pression désordonnée et furieuse , tout périt, sans qu'il restât rien de cette royauté si puissante que quelques portefeuilles bourrés de papiers secrets où l'inquisition du vainqueur ne parvint pas à découvrir un mot suspect, une ligne eompromettante , une phrase équivoque, un sentiment antifrançais. Le gouvernement personnel était percé à jour par ceux-là mêmes qui avaient enfoncé les coffres-forts et les secrétaires, et on n'y trouvait pas plus le secret de son impopularité que coluide sa chute. Où était-il donc ? Comment! vous le cherctiez, M. Capefigue I et que signifiait donc ce spectacle qui éclatait à tous les yeux ? Entre tant de ruines, la presse révolution-
naire restait seule debout. Des journalistes mettaient dans leur poche la clef des deux. Chambres. Les dynasties du National et de la Jîéforme reoiplaçaient celle de Juillet. M. Ledru-Roliin, M. Marrast et M. Flocon succédaient aux Bourbons I et vous nous demandez pourquoi le trône est tombé!... *
Moi, à mon tour, je pose la question qui suit : Je mets en regard du trône, que ne protègent plus ni un clergé puissant , ni une noblesse privilégiée , ni des Parlements subordonnés, ni le prestige religieux du droit divin, ni le respect superstitieux du peuple, ni aucune des institutions du passé ; je mets en regard de ce trône de Juillet, que couvre une inviolabilité de convention, écrite sur une feuille de papier, et que d'autres feuilles de papier contestent tous les matins, je mets devant lui l'ancienne noblesse qui lui est hostile ; la nouvelle, qui quelquefois donne son dévouement, plus souvent le prête; le clergé qui fait contre lui une croisade ; la presse libérale et révolutionnaire qui, d'un bout à l'autre de la France, obéit, pour battre ce trône en brèche, à un mot d'ordre Venu de Paris; Paris qui, à chaque élection, lui envoie des républicains; la République qui, à chaque émeute , lui envoie des coups de fusil ; les sociétés secrètes qui lui préparent des machines infernales et qui tiennent école de régicide contre lui; au dehors, l'Europe qui le jalouse, l'Autriche et la Russie qui le surveillent, l'Angleterre qui lui conteste ses alliances, l'ItaUe qui le compromet, la Suisse elle-même qui le brave ;»au dedans, toutes les ambitions déchaînées , les ministres tombés implacables, les minorités indociles; la seule force du gouvernement, la majorité , accusée de réaction si elle résiste, de tyrannie si elle réprime ; la pairie sans hérédité, c'est-à-dire sans lustre, sans autorité et sans indépendance; le pouvoir ministériel tantôt flottant suivant le caprice des ambitions parlementaires, tantôt, s'il a pour
lui le talent et la durée, soulevant des coalitions irrésistibles ; une portion de la presse tombée de la hauteur d'une institution dans la vulgarité d'un métier; dans l'opinion, quelque chose d'inquiet, de violent et de factice ; dans l'administration, une soumission hésitante, une responsabilité timide, le souci et rincerliludc du lendemain ; dans le Parlement, toutes les conditions de la force, le nombre des fidèles, le talent des chefs, les clientèles dévouées, le crédit sans limites, et, malgré tout, l'impuissance du bien ; car reculer c'est trahir le mandat de la France constitutionnelle, et avancer c'est périr ! Je mets tout cela en regard de ce trône que votre Constitution monarchique a placé là, tout seul, en face de ces redoutables difficultés, fragile débris battu par tous les flots de l'opinion incessamment surexcitée, pouvoir irresponsable où les prétentions, les craintes, les passions, les anathèmes de la France entière aboutissent , dignité inviolable à qui il faut des lois de septembre pour imposer le respect, et contre laquelle, quand on ne peut plus l'accuser, on conspire ; oui, c'est ce trône ainsi défendu dont vous demandez comment il est tombé entre deux soleils 1 Moi je vous demande de me dire par quel miracle d'habileté, de patience et de sagesse il a pu durer dix-huit ans ?
J'ai dit que le Roi qu'on avait placé en 1830 sur Ce trône éphémère croyait à son expérience. Il ne croyait pas à sa force. Il savait bien à quelles conditions il régnait. Il savait bien sur quels fondements fragiles sa royauté reposait. Sa seule erreur est de n'avoir pas compté, parmi les causes qui faisaient originairement sa faiblesse, celles qui résultaient de sa durée. Le tempérament débile de sa royauté, il a pu croire, illusion bien permise à sa fermeté et à son courage I il a pu croire que le temps l'avait fortifié. Le temps le minait. La vieillesse était venue plus vite pour la couronne que pour la tête vénérable qui la portait. Le roi était vieux, l'homme était encore plein d'énergie,
de verve, d'activité ; jamais sa mémoire n'avait été plus fraîche ; mais, hélas ! elle lui servait bien plus, dans les derniers temps, à compter les succès que les mécomptes de sa politique !
Après avoir duré dix-huit ans, malgré les vices de sa Constitution , dans cette atmosphère de surexcitation énervante où elle était condamnée à vivre, la royauté de Juillet a péri, non pas pour avoir donné une indemnité h Pritchard (encore ne fut-elle jamais payée) , ou pour avoir, le 2/4 février, fait mettre la crosse en l'air (car cet ordre ne fut pas donné) ; elle a péri quand le germe de vie que la monarchie de 1830 avait reçu de l'avare dévouement de ses fondateurs, quand ce faible germe fut
épuisé N'y cherchez pas, qui que vous soyez, amis
ou ennemis, une autre cause.
Ace moment, fallait-il lutter, répandre des flots de sang, galvaniser dans les horreurs d'une bataille le cadavre de la monarchie? Vous qui l'avez tuée, bourgeois imprévoyants et coupables, en lui retirant la seule force qui la faisait vivre, c'est vous qui lui reprochez aujourd'hui de n'avoir pas combattu I
Il fallait tirer l'épée ! il fallait se battre ! nous disent aujourd'hui les pourfendeurs du lendemain. Mais le jour même, on criait : Vive la Réforme ! ou on restait chez soi. Le roi avait essayé, timidement , il est vrai, la répression du désordre. Il ne voulut pas prendre sur lui, devant Dieu et devant la France, la responsabilité de la guerre civile !
J'ai dit plus haut les motifs de cette répugnance du roi pour la guerre civile. Bien des fois il avait bravé l'émeute, souri de dédain au régicide, poussé son cheval dans la fumée des machines infernales : il était brave, ses ennemis mêmes ne lui refusaient pas cette qualité qu'ils avaient si obstinément mise à l'épreuve. Mais la guerre civile lui faisait horreur. J'ajoute que la pensée
d'une pareille extrémité l'effrayait. Le roi avait admirablement joué cette partie savante et légale du gouvernement représentatif; il l'avait jouée longtemps avec loyauté et bonheur. La violence l'avait èi la fin interrompue. Une bande d'émeutiers s'était jetée sur les joueurs et avait saisi les enjeux. Le roi avait perdu la couronne , non la partie. Mais « ces jeux sanglants de la force et du hasard, » la guerre étrangère, la guerre civile, non-seulement le roi Louis-Philippe les réprouvait comme philosophe, les détestait au nom de la morale et de l'humanité ; il s'y croyait impuissant comme roi. Ce fut quelquefois peut-être la faiblesse de sa politique ; ce fut, à coup sûr, après celles que j'ai signalées, la cause définitive de sa chute. Quoi qu'il en soit, quand il ne pouvait plus être sauvé que par un suprême et énergique emploi de la force, le roi ne le voulut pas.
Pourquoi fut-il obéi? Comment ne se trouva-t-il persotme ni dans son entourage, ni dans ses conseils, ni dans sa famille, pour mettre une épée dans cette main qui se suicidait en se désarmant ? Il faut en dire la raison.
Le roi savait la faiblesse de l'institution royale de Juillet. Mais personnellement il se sentait une grande force ; la supériorité de l'homme relevait, et il le savait bien, l'impuissance constitutionnelle du roi. Son habdeté patiente, sa modération courageuse, son expérience libérale, la pureté de sa vie, la noble bienveillance de son accueil, l'attrait puissant et la facilité substantielle de son langage, la connaissance qu'il avait à un si haut degré des affaires du continent, et cette forte éducation politique qu'il devait à un long séjour sur le sol anglais, toutes ces qualités lui assuraient l'empire sur les hommes avec qui il traitait directement. C'est là ce qu'on appelait le gouvernement personnel, faible compensation, après tout, de ce qui manquait de force constitutive à la monarchie selon la Charte de 1830 I Mais tout autour du monarque
et près de son foyei% rautorité royale rayonnait avec une puissance qu'elle n'avait pas ailleurs. Presque aucun des ministres du roi n'avait échappé à son action ; quelques-uns l'avaient combattue et subie. Dans sa famille surtout, cette supériorité du chef s'exerçait sans contradiction et sans contrôle. Le roi était le meilleur des pères, c'était déjà une raison pour être respecté ; mais il était vraiment roi chez lui, dans ce sens qu'il n'eût pas permis que son autorité politique y rencontrât le moindre obstacle, ou que le faisceau des volontés et des sentiments de sa famille, seul accord véritable qui existât peut-être dans tout le royaume, y fût brisé par la résistance ouverte d'un seul. Tous les esprits n'étaient pas également dociles peut-être sous sa main paternelle, mais insensiblement tous se ralliaient h l'accord commun. On a cité une lettre, volée dans un secrétaire; on n'aurait pas cité un acte.
Qu'on se reporte maintenant à la situation critique où se trouvait le gouvernement le 2^ février, et qu'on mette en présence de cette extrémité les dispositions que je viens de signaler, à savoir la subordination traditionnelle de tous le.» agents directs et immédiats du roi, et la soumission sans réserve de ses fils. Il fallait tirer l'épée, nous dit-on ; — le roi ne le voulait pas. Cela répond à tout. Pour rançon de la guerre civile, il jetait sa couronne à l'émeute. Héroïsme ou faiblesse , il abdiquait , ne voulant pas frapper en roi ce peuple qu'il avait gouverné en père. Napoléon avait dix : « J'abdique, comme étant le seul obstacle au rétablissement de la paix du monde ! » Louis- Philippe disait : c J'abdique, parce que la révolution m'accule à la guerre civile. » Et il aurait fallu que ces ministres, non pas d'un jour, mais d'un matin , que ces généraux , ces chefs de corps subordonnés , que le préfel^ de police peut-être se substituât au roi pour relever cette^ épée qu'il jetait aux pieds de la garde nationale infidèle , avec un si douloureux dédain ! Il aurait fallu que les prin-
ces, SCS fils, prissent h leur compte «ne tentative de résistance à force ouverte ({uc, du haut de son Irône encore debout, il repoussait comme un crime ! Il aurait fallu que le duc de Nemours, que l'armée estimait, qu'elle eût suivi, désobéît h son père pour la première fois de sa vie, et se jetât, le sabre à la main, entre l'abdication conseillée par les politiques et l'émeute d'où était sortie la nécessité de l'abdication ! C'était trop demander.... Le roi a péri parce que personne autour de lui, en cet instant fatal, n'a osé faire violence à sa volonté. Il avait été fort par le gouvernement personnel, c'est-à-dire en donnant h la politique de la France, par son intervention parfaitement constitutionnelle, la suite et la tradition qui ont fait durer son gouvernement dix-huit ans au milieu de difficultés inouïes. C'est l'habitude envieilUe du gouvernement personnel qui , au dernier moment , a soumis toutes les volontés, enchaîné tous les courages, glacé tous les cœurs. Ce qui avait fait longtemps sa force a fait , à cette heurelà , sa faiblesse. Le roi régnait et gouvernait. Il a tenu le gouvernail jusqu'au bout , même pour le briser, et personne n'osa arrêter la main avec laquelle il en jeta les débris dispersés à la tempGte !
Cette explication ne justifie pas seulement les serviteurs les plus immédiats du roi , ceux de ses conseils et de sa maison ; elle n'absout pas seulement ses fils ; elle explique la conduite de l'armée. L'armée ne reçut pas d'ordres. M. Odilon Barrot s'est défendu, avec raison, de lui avoir fait dire de ne pas tirer. Personne ne donna cet ordre ni un ordre contraire. L'armée flotta deux jours entre une velléité de rigueur sans décision et une clémence incertaine, entre un service de pohce sans dignité et une inaction compromettante, livrée à tontes les contradictions, à toutes les anxiétés, souvent sans munitions , quelquefois sans pain , mêlée sans cesse à la population insurgée qui l'approchait avec des cris pacifiques , la désorganisait fra-
ternellement et la désarmait en l'embrassant. Non, on ne mit pas la crosse en l'air devant une résistance ouverte ; personne ne donna cette ignominieuse consigne; mais les armes tombèrent des mains, comme le trône luimême allait tomber, au milieu d'une surprise. S'il y eut une faute commise par les commandants de la force armée , ce fut celle-là; quant à des ordres, ils n'en avaient pas. Est-ce leur condamnation ou leur excuse? Mais qui donc oserait aggraver la responsabilité des subordonnés dans celte immense chute du pouvoir suprême qui entraînait tout? Dans ces moments critiques, un homme de résolution et de génie peut tout sauver. Mais il y faut le génie. Disons qu'il y faut aussi l'initiative d'un gouvernement établi et résolu à se défendre. Bonaparte lui-même , en vendémiaire, qu'était-il autre chose que l'agent de Barras et l'officier aux ordres de la Convention ?
Si l'armée de février avait été commandée comme celle de vendémiaire, elle se serait battue!... Je ne dis rien de plus. Il est trop facile de gagner, sur le papier, pour son propre parti , des victoires rétrospectives. Dire que l'armée aurait infailUblement gagné la bataille de février, ce serait accuser la volonté royale, et trop obéie, qui a refusé cette bataille ; et je n'accuse pas; je réponds à ceux qui accusent; je réponds à ceux qui s'étonnent qu'une royauté puissante , appuyée sur la plus brave armée du monde , soit tombée sans coup férir entre deux soleils ; je leur réponds : Le malheur des temps , les vices de la Constitution, l'aveuglement de l'opinion publique , les excès de la presse et les passions déchaînées des hommes avaient creusé un gouffre sans fond au pied du trône. La royauté de Juillet a vu l'abîme, et s'y est jetée, croyant encore se vouer à la paix publique !
Quand Judas Machabée mourut, tout le monde le pleura, et quelques-uns demandèrent, comme le fait aujourd'hui M. Capeiigue du roi Louis-Philippe : « Quo-
mode cecidit potcns?... Comment est-il tombe, cet homme puissant ({ni sauvait le peuple d'Israël? »
Mais l'auteur sacré ajoute : « Et factum est : post ohitum. Jiidœ emerservM iniqui in omnibus flnibus Israël,
Cl cxurli sunt omnes qui o])f>rabantur iniqtntatem Et
il arriva qu'après la mort de Machabée les méchants se montrèrent sur tous les points du royamne, et l'on vit les agents d'iniquité s'élever de toutes parts. »
Ces mots seront peut-être le jugement de l'hisioire sur l'abdication du 2U février.... Certes, la chute du roi Louis-Pl»! lippe a donné la paix à la France, comme la mort de Judas Machabée a fait régner la vertu daiis Israël !(!)
(1) Voir à Y Appendice la correspondance à laquelle a donné lieu ce jugement porté par l'auteur sur les causes de la révolution de Février,
Le roi Louise-Philippe et TÉ migration.
. . . L^émigration ! c'est la guerre des pygmées contre les géants.
{Lettre du duc d* Orléans au duc de Wellington. — 12 juin 1815.)
(25 novembre 1849.)
Voici un livre (1) qui a été publié, il y a quelque temps, sans la permission de son auteur. La raison en est bien simple : l'auteur avait été roi des Français, et il ne l'était plus. Tout était permis contre lui dans ce généreux pays de France , même de publier ses manuscrits sans son aveu. Cela s'appelle le droit des barricades. J'ignore quel était celui des éditeurs, hommes très-honoraI)les , sur le Journal du roi Louis-Philippe. Quoi qu'il en soit , on a fait pis depuis la révolution de Février : publier des livres , cela vaut mieux , après tout , que de les brûler.
Le Journal de 1815 avait été déjà imprimé, mais il était resté inédit. Voici comment : Le duc d'Orléans , se trouvant à ïwickenham à cette époque , eut l'idée d'écrire un exposé de sa conduite avant et pendant les Cent- Jours. Tout le monde sait que l'imprudente réaction qui avait succédé à l'éphémère triomphe de Napoléon n'avait pas épargné le duc d'Orléans. On aurait bien voulu mettre sur son compte quelques-uns des griefs qu'on avait contre
(1) Mon journal: Événements de 1815, par Louis-Philippe d'Orléans. Paris, 1849, 2 vol. in-12.
le parti libcTal tout entier. On parlait de la tiédeur du prince quand il avait fallu résister à Bonaparte, de sa lenteur quand il avait fallu rentrer à la suite d'une invasion. Peu s'en fallait qu'on ne l'accusât de trahison. Le duc d'Orléans songea à se défendre. Un de ses aides de camp prit un brevet d'imprimeur à Londres. La défense du prince , écrite de sa main , fut imprimée sous ses yeux. L'édition tout entière fut enfermée dans une malle pour être publiée en France si le soin de son honneur l'exigeait, pour rester secrète si les circonstances rendaient la publication inutile. C'est en elîet ce qui arriva. On s'arrêta prudemment sur la pente qui conduisait aux abîmes. Le duc d'Orléans revint en France, et le Journal de 1815 ne sortit pas de sa cachette. Il fallait la main violente et l'indiscrète curiosité d'une révolution pour l'en tirer.
Ce livre est une intéressante page d'une grande histoire. Dans la longue vie du roi Louis-Philippe , les quelques jours qui précédèrent ou qui suivirent le 20 mars 1815 ne sont qu'un instant ; mais le rôle qu'il y joua , les missions qu'il y reçut, les résolutions qu'il prit, l'attitude qu'il persista à garder en face des passions qui entraînaient tout, donnent de l'importance à ce rapide récit. Personne ne sera tenté déjuger le roi de Juillet sur la seule lecture du Journal de 1815 ; personne ne pourra se flatter de connaître le duc d'Orléans sans l'avoir lu. La sincérité du narrateur, malgré la vivacité des colères et des ressentiments de l'époque, ne peut être mise en doute. Aujourd'hui ces colères sont éteintes et ces ressentiments sont morts. La froide main du temps s'est appesantie sur la plupart des acteurs de ces luttes ardentes ; et l'exil commun des deux branches de la maison de Bourbon, l'alliance de toutes les opinions honnêtes en face de la dissolution sociale, ne laissent plus de place au souvenir des anciennes querelles. Il n'y a donc plus qu'une chose à éclaircir dans les événements de 1815 et dans la part que M. le duc d'Orléans y
prit, non plus une question de parti, mais une question d'histoire.
Trois faits ressortent de ce récit avec une évidence souvent voilée par l'excessive modération du narrateur, mais toujours transparente pour le critique : d'abord la difficile position du prince entre la solidarité que lui imposait l'honneur dans la destinée de sa famille, et l'antagonisme secret de ses antécédents, de ses opinions et de ses tendances ; en second lieu, au moment du débarquement de l'Empereur, l'absence complète d'illusions de sa part sur le résultat final de cet héroïque retour; enfin, de la part du sage et spirituel Louis XVIII, une confiance naturelle mais combattue, une sorte de malveillance involontaire et mêlée d'estime pour le caractère, la bonne renommée et l'incontestable capacité du duc d'Orléans. Ces trois faits vont successivement se révéler et se produire dans l'analyse rapide que je veux faire du Journal de 1815.
Le 5 mars, M. de Blacas venait en toute hâte chercher le duc d'Orléans au Palais-Royal, à onze heures du soir, pour le conduire aux Tuileries. « Je vais mettre mon uni- » forme, dit le prince. — Gela n'est pas nécessaire, ré- » pond le duc. — Quoi î aller en frac aux Tuileries ! mais )) cela va faire une histoire dans tout Paris! » Les circonstances étaient donc bien graves I Le duc d'Orléans ne savait rien, mais il pressentait quelque révélation extraordinaire. En frac aux Tuileries 1 Cependant on arrive. On traverse la salle des gardes. Les gardes du corps, couchés sur des matelas, par terre, ouvraient des yeux avec étonnement de voir passer à cette heure un prince du sang et en frac 1 Le duc d'Orléans entra chez le roi.
« Eh bien 1 Monsieur ! lui dit le roi, Bonaparte est en » Irance. — Oui, Sire, répondit le prince que M. de Bla- » cas venait d'informer de la nouvelle, et j'en suis bien fâ- » ché. — Ah! j'aimerais autant qu'il n'y fût pas, dit le » roi ; mais puisqu'il y est, il faut espérer que ceci sera
» une crise heureuse qui nous en débarrassera. .. — Je le » souhaite, mais je crains le contraire, » répond le prince. La conversation continue quelque temps sur ce ton. Mais on le voit, dès le premier moment, l'antagonisme éclate entre le roi et le prince, entre la confiance de l'un et les alarmes trop justifiées de l'autre, entre l'illusion qui ferme les yeux aux Tuileries et la prudence qui les ouvre au Palais-Royal, e Je compte sur la garnison de Valence, dit le » roi. — La garnison de Valence, composée du li^ d'ar- » tillerie à cheval, ne fera rien contre Bonaparte, dit le » prince. — Je vous destine à aller à Lyon sous mon » frère. — Je serais plus utile à Votre Majesté en réunis- » sant un corps de troupes entre Lyon et Paris à tout évé- » nement. — Pas du tout, reprit le roi en interrompant » le prince assez sèchement. Vous serez beaucoup plus » utile à mon frère, qui vous donnera à commander une » division. — Et Votre Majesté n'est pas inquiète de res- » ter ainsi seule à Paris... — Je vous suis fort obligé; » mais je n'ai besoin de personne, et il vaut mieux que » vous alliez à Lyon. Adieu ; graissez vos bottes, et revenez » me voir demain matin. »
Cependant le comte d'Artois était parti. Le duc d'Orléans le suivit de près. Le 9 mars il était à Lyon. « Quelles nouvelles ? demanda le prince en arrivant. — Ah I les y nouvelles, elles ne sont pas jolies, » répondit Monsieur. En effet, l'empereur était à Grenoble. Il y avait trouvé cent trente pièces de canon, des munitions de toute espèce, un immense approvisionnement de fusils. A Lyon, au contraire, il n'y avait ni un canon, ni un fusil, ni une balle, ni un écu. « Voilà notre position, Monsieur, disait » le comte d'Artois ; la voilà au naturel ! — L'affaire ne » peut pas être longue, » répondait le duc d'Orléans, et il commandait ses chevaux de poste. Le soir, arrive le maré- I chai Macdonald. On tient conseil. On lui explique la posi- I tion : Lyon à défendre, les troupes suspectes, ni fortifica-
— Tétions, ni canons. . . « Cela va simplifier beaucoup la défense » de la place, » dit en riant le maréchaL Le conseil fini, on alla aux nouvelles. Napoléon marchait sur Lyon. Le lendemain, ce qu'on appelait alors l'ennemi avait seg avant-posles à la Verpillière, Les troupes de Lyon refusaient le service. 11 n'y avait plus qu'une chose à faire pour les princes, c'était de partir comme ils étaient venus. Aucun d'eux n'y manqua, et ils firent bien. On en voulut beaucoup au duc d'Orléans d'avoir prédit ce qui arrivait ; on eût dit qu'il était coupable de la défection des troupes, parce qu'il l'avait jugée inévitable. « Quand » M. Necker, écrit M""' de Staël, disait au roi et à la reine : » Êtes-vous assurés de l'armée? on croyait voir dans ce w doute un sentiment factieux. Car un des traits qui ca- » ractérisent le parti des aristocrates (vieux style) en » France, c'est d'avoir pour suspecte la connaitisance des » faits. Ces faits, qui sont opiniâtres, se sout en vain sou- )) levés dix fois contre les espérances des privilégiés; tou- ■)) jours ils les oui attribués à ceux qui les ont prédits, a jamais à la nature des choses. »
De retour à Paris, le duc d'Orléans débuta par se plaindre au roi du nMe qu'on venait de lui faire jouer à Lyon et de la figure qu'il y avait faite. «( Vous n'y êtes allé, lui » dit le roi, que comme un homme qu'on pousse par les » épaules... — Sire, répliqua le duc, le sacrifice que j'ai » fait à Votre IMajesté en lui donnant, contre ma convic- » tion, cette marque de mon obéissance, doit interdire » désormais tout soupçon sur mes motifs, quand je me « permettrai d'examiner, avant d'accepter une mission, si «j'ai l'esjKjir et les moyens de réussir... » Louis XVIII était un homme d'esprit. Il avait besoin du duc d'Orléans; il l'estimait ; il fit mine de ne pas le comprendre et il parla d'autre chose.
Cependant le coup était jXirté: il fallut compter aveclc 4uc d'Orléans. Les événements marchaient On en revint,
mais Irop lard, aux idôcs du piincc; on songea il rassembler im eamp sons Taris. (\'v\\\ été le salut , poul-tMro, (pieKpu's jours plus loi. Vnjourd'lnii. e'élail une \.iiije lenlali>e, el »ini ue poinail a\oir pour résullal «pie de lor iilier l'aruiet' de Mapoleon eu degaruissanl le uord de U\ l'i.iiu»'. Ce «pu iujporiail, au eonlraire, e'élail de s'y ujé-. u.i;!.ei un rel"um\ i.edm d'Orléans mit tout eu iruvre pour faire prévaloir eelle opinion, el linalenienl elle l'emporta, pnisipn^ Louis Wiil donna an prince le connnandemtMit snpéruMu de l'armée du \on\. » I.oisipu» j'enir.ii elle/, le » roi, éeril-il, ses yeux S(» lixéreul sur les uùtMis avee une » euriosilé iu(piièle , el je erns uTaperi cvoir (pi'il erai- » guait cpie je ne vinsse uï'exeuser... Mais aussiliH (pu> le » roi eut eompiis (jm» j'acceptais, sa physionomie devint » aussi ^;r.iciense «pi'elie l'el.nl peu d'abord. »
On élail an 1;» mars. I, es ailles de l'tMupire, laissétKs dans la(léeorali(M) des ruileri(*s, « send)Iai(Mil, dit un récit du temps, i-edevennes UH'na(,"anU*s. x Aucun esprit sérieux ne pouvait plus melire en «loiUe en elVel la procbaiiu' arrivée de iNapoleon à Paris, el rinipossd)ilile de Im résister aillcjus (pu» dans les pi.K is l'orteH de l'extrénm Iroutiéru, Si la nession diMiué(> au duc d'Orléans avait nu sens,c'ii<^ lail celui là. IMais il t'allail s'evpliqiuM' : l(> roi >onlait-iI, après sa reliailetle Paris, rester en l''rauce'^ \onlail d laire appel aux armées éiran^éres'/ Sur ecsjlenx [U)inis, lesseulimenis de Louis XNIII j)ouvaieni stinbler (l'accord avec les dispositions bien conmics du duc d'Orléans, Ou citait de lui nu mol (pii aurait pu passer pour béroùpie ; <> J'al- " tendrai lîon.iparle dans mou lantenil... La victinu' sera )> plus grande (pie le bourreau ! » D'un autre c(^lé, le roi autorisait le prince ù re[n)uss(*r tonte intrusion des troupes étran^tres dans son armée (pa;;e llli). iN'obles senlimenls, mais vaines paroles! promes.ses non pas lrom[)euses, mais peu sinc(>res, (pn^ le cieur dictait peut être, ([uuu premier mouvement i)ous:jait sur les lèvres, maisauxcpielles les évé"
nements allaient donner un cruel démenti. Pour le duc d'Orléans cependant, toute la question était là : Appellerait-on l'étranger ?
La question n'était pas simple. Appellerait- on l'étranger? Louis XVIÏI répondait: Non. Réponse facile; l'étranger marchait déjà sans être appelé. Mais comment le recevrait-on? Combatîrait-on dans ses rangs, ou à sa suite ? Recommencerait-on l'émigration ? Verrait-on les princes, comme l'écrivait plus tard le duc d'Orléans au comte Thibaut de Montmorency (page 170, tome II), « s'enrégimen- » ter, comme Français, dans les corps français formés au » milieu des armées étrangères, et sous leur influence ? » Telles étaient les questions qui préoccupaient l'esprit du prince, quoique, dans sa conscience, il leur eût depuis longtemps donné la solution la plus libérale et la plus patriotique.
Le duc d'Orléans quitta Paris le 17 mars. C'est à ce moment qu'éclate* entre le roi et lui cette sourde lutte d'opinion et de conduite qui est en partie l'intérêt de ce récit. La mission du prince dans les départements du Nord n'est en effet marquée par aucun incident digne d'une mention particulière. Il passe des revues, il visite des fortifications, il entend des harangues et y répond avec modération et dignité ; on l'écoute, on l'entoure, on le recherche. Il arrête l'effet de quelques mesures désastreuses; il se montre vigilant et prévoyant, plein de droiture et de dévouement. Sa prévoyance toutefois a un défaut : elle n'a pas le secret de la cour, et elle agit comme si la cour n'avait pas de secret.
Je voudrais essayer de caractériser ici cette situation éminemment délicate du roi vis-à-vis du prince, du prince à l'égard du roi, situation qui dure jusqu'au moment de leur sortie du territoire français et même quelque temps après, comme on le verra tout à l'heure. Chose singulière ! Louis XVIII donne au duc d'Orléans, dans ce grand péril
de la royauté, la plus haute marque de sa confiance, mais sans lui dire son dernier mot. Il lui confie sa vie, mais non son secret. De son côté, le duc d'Orléans donne tout son dévouement au roi, mais jusqu'à la limite inflexible que le patriotisme du citoyen a marquée à la loyauté du sujet. Il y a quelque chose en cn"et entre ces deux personnages, quelque chose qui n'est pas, quoi qu'on ait pu dire, l'antipathie de deux caractères ou le choc de deux natures inconciliables, mais où s'arrête pourtant, d'un côté refi"usion, de l'autre la subor dination. Il y a entre eux la révolution française, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Le roi l'a combattue, le prince l'a servie. Le roi la subit, le prince l'adopte. Le roi veut faire la part du feu, le prince celle de la lumière. Et non-seulement il y a la différence du goût, mais celle du commentaire. Dans les sages concessions faites par la royauté restaurée aux principes révolutionnaires , « la forme, écrit le prince (tome II, page 132), a » presque toujours gâté le fond. Le roi n'est pas revenu » en France avec la détermination de cultiver la nation » française comme un amant soigne une maîtresse dont il » veut s'assurer les bonnes grâces , mais comme un père » oubliant les erreurs de ses enfants et croyant qu'il les » retrouve (quoique un peu grandis depuis leur séparation) » dans les mêmes sentiments que lorsqu'ils étaient sortis » de chez lui pour entrer au collège. » {Lettre au duc de Wellington, tome II, page 132.)
Mais quel était donc ce secret du roi, ce secret qu'on ne disait pas au prince, et contre l'existence duquel on semblait même protester en lui donnant une si importante mission sans le lui dire? Quel était ce secret? C'était, qu'on me passe le mot, quelque chose comme celui de la comédie. Tout le monde savait bien que le retour de Napoléon aux Tuileries serait le signal d'une nouvelle coalition contre la France. Le congrès de Vienne ne s'en cachait guère, témoin sa déclaration du 1 3 mars. La force
des choses y poussait. Comment le duc d'Orléans Tauraitil ignoré? Cette seconde invasion de la France était dans l'air. On la respirait avec toutes les brises venues du nord de l'Europe ; on l'apprenait par tous les courriers ; on en avait chaque jour en quelque sorte, dans ces nouvelles redoutables, le bruit lointain et l'infaillible symptôme. Comment ce qui était si public pour tout le monde pouvait-il être secret pour quelqu'un? Mais la menace d'une seconde invasion était publique ; les dispositions du roi ne l'étaient pas. Je ne parle pas de la cour. Voici ce qu'on y disait, un peu plus tard, il est vrai, à Lille, le 22 mars, à propos du mauvais accueil que les troupes avaient fait au roi : « Puis- » que ces messieurs font la moue, il n'y a qu'à envoyer un » courrier à Tournay, faire baisser le pont-levis et intro- » duire dans Lille vingt bataillons anglais qui les mettront » à la raison!... » (P. 237.) On disait cela à la porte du roi; mais le roi , dans son cabinet, en présence du duc d'Orléans, parlait des armées étrangères à peu près comme le duc d'Orléans lui-même. Le fond de sa pensée restait caché. Là était le secret. Que le prince l'eût pénétré ou qu'il l'ignorât, c'était pour lui même chose. A la cour, on n'a pas le droit de savoir ce que le roi n'a pas dit. La certitude elle-même ne peut se passer de la conlidence.
Le prince n'en reçut aucune. <i J'avais parlé au roi d s » rapports que les circonstances pourraient établir entre » lui et les puissances étrangères, et je saisis cette occa- » sion de lui manifester mon opinion sur le mal qu'il ferait » à sa cause, en appelant leurs armées pour la soutenir... » Il me semble, lui dis-je, que si une invasion a lieu, il » serait d'une grande importance pour le roi, non-seule- » ment de ne pas s'en mêler, mais de marquer qu'il ne » s'en mêle point. — C'est ma manière de voir, et je ne » m'en éloigne pas, reprit le roi. » (P. 115.) Le prince était donc parti , ainsi que je l'ai dit, se croyant fort de cette assurance.
Mais le temps a marché, l'empereur approche. Le roi, qui, le 15 mars, quand le duc d'Orléans était venu lui demander ses ordres, pour le cas où Napoléon arriverait à Paris, avait répondu avec un grand air d'élonnement : « Il ne faut pas seulement faire cette supposition-là ! « le roi prend en toute hâte la roule du Nord. Le 22, il arrive à Liile presque à l'improviste, snns que le prince, qui ne l'attendait guère, eût reçu, en temps utile, aucun avis de son approche. Plus lard, cependant, on lui fit un crime de n'avoir pas deviné ce qu'il n'avait pas même dû prévoir. Quoi qu'il en soit, Lille n'était plus pour le roi de France une position lenahle. La population était bonne, les dispositions de la garnison plus que douteuses. Pour garder la place au roi, il fallait en faire sortir les troupes qui seules pouvaient la défendre, et si on les y laissait, personne ne pouvait répondre de la sûreté du monarque. Pour échapper à cette alternative de dégarnir la place ou de compromettre la retraite du roi, 1 semblait qu'il n'y eût qu'un parti à prendre, passer la frontière. Le patriotisme en suggéra un autre au duc d'Orléans. Dans un conseil tenu devant Louis XVIII, il proposa que le roi se retirât à Dunkerque et s'y étciblît avec sa maison militaire. La position était forte, et Napoléon ne pouvait songer à en faire le siège avant d'avoir envahi la Belgique. En outre, à Dunkerque, le roi se trouvait affranchi de la dépendance des troupes alliées et entièrement en dehors de leur ligne d'opérations ; il pouvait donc y attendre les événements sans encourir le reproche d'avoir participé à l'invasion de son royaume. Ces arguments et beaucoup d'autres, développés avec chaleur par le duc d'Orléans pendant une discussion qui dura cinq heures, entraînèrent l'adhésion des deux maréchaux présents au conseil, celle de M. deBlacas lui-même, et enfin le roi parut prendre son parti. Il était minuit. Les chevaux furent commandés pour une heure. L'ordre fut donne au comte d'Artois de conduire la maison du roi à Dunkerque,
au maréchal Macdonald de partir au bout d'une demiheure, à tout le service de se tenir prêt pour le départ. Mais ici la scène change avec la soudaineté d'une décoration d'opéra. Le duc d'Orléans , à peine rentré chez lui pour se reposer un instant, arrive un des secrétaires de la suite du roi. « Le roi me charge, dit-il, de prévenir mon- » seigneur qu'il ne se dérange pas cette nuit : S. M. ne part » plus! » Le secrétaire sorti, entre le duc de Trévise: « Mais qu'est-ce donc que tout cela ? dit-il au prince. Voilà » le roi qui ne part plus! — Je n'y comprends rien, » dit le duc d'Orléans. Et en effet il ne sut jamais, ni lui, ni le duc de Trévise, ni le maréchal Macdonald, le motif d'un changement de résolution aussi subit et aussi extraordinaire. Le lendemain cependant le roi lui dit : « Je n'ai pas voulu sortir de Lille, la nuit, comme un voleur... — Mais à présent il fait jour, reprit le prince. — J'aime mieux rester à Lille. — Je souhaite que Votre Majesté le puisse, mais je crains que ce ne soit pas long. — C'est ce que nous verrons, » dit le roi. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que quelques heures après le roi passait la frontière, laissant au duc d'Orléans, au lieu d'instructions précises dont il aurait eu si grand besoin , une énigme à deviner. . . Loui s XVIII était plein de mahce, le duc d'Orléans plein de finesse. La partie était donc entre eux, sauf le respect, parfaitement égale. On va voir comment elle fut jouée.
Le roi de France se retire à Gand, le duc d'Orléans se rend en Angleterre, où sa famille l'avait précédé. A Gand, dès le 1 7 avril , le roi écrit au prince une lettre où se trouve cette phrase qui semble un ballon d'essai :
« Je ne tarderai pas à vous appeler près de moi, où
» je vous verrai toujours avec autant de plaisir que de » confiance. » (Tome It, page U. ) Le prince répond en protestant, au nom des princes français et au sien, et avec toutes les formes du respect le plus humble, contre toute idée de servir ou même de figurer au miUeu des armées
étrangères. Le 10 mai, nouvelle lettre du roi, cette fois
plus pressante : « Mon dessein est de paraître dans
» mes États dès que la moindre portion de terrain en de- » viendra accessible, mais d'y paraître à la tète d'un corps » français, entouré des princes de ma maison.... J'ai » formé , dans cette vue , un plan que je vous communi- » querai; et je crois, mon cher neveu, que le moment » est venu de vous rappeler près de moi sans délai. Partez » donc tout do suite.... » (P. 2>k.) Fallait-il partir?... Certes, le but à atteindre valait la peine du voyage; le mot de l'énigme était au bout. Le roi promettait enlin de dire son secret. « J'ai formé un plan...., » cela disait tout. La confiance du roi envers le prince ne s'était jamais avancée si loin. Cette fois il l'appelait à lui pour lui révéler le fond même de sa pensée. Fallait-il partir ? Le prince répond, en date du 17 mai : « Votre Majesté daigne me » dire qu'elle me communiquera son plan dès que je serai » arrivé auprès d'elle ; mais j'attacherais un grand prix à » le connaître avant de m'y être rendu; car s'il se trou- » vait, comme j'en ai quelque crainte, que je ne crusse » pas pouvoir entreprendre ce dont Votre Majesté peut » avoir l'intention de me charger, il deviendrait alors bien » plus pénible pour moi d'être obligé de m'éloigner d'elle » que de continuer à vivre dans la retraite où je suis au-
» jourd'hui » (P. ZiO. )
Cette lettre, où la résolution du prince revêtait une forme à la fois si fine et si décidée, cette lettre suspendit, on le pense bien, la correspondance directe de Louis XVIII avec le duc d'Orléans. Elle ne parut terminer ni les espérances ni même les instances du roi. Déjà, le 16 mai, le comte de Lally-Tollendal écrivait au prince dans le même sens, au nooi du conseil. Sir (Jiarles Stuart, ministre d'Angleterre à Gand, écrivait le 26 mai et le 13 juin, au nom de la diplomatie; lord Wellington , le 6 juin , comme générahssime de l'armée anglaise. Ces lettres , je
le sais, avaient un caractère confidentiel ; elles étaient en réalité des dépêches d'une sérieuse portée politique, auxquelles la position respective de chacun de leurs auteurs donnait , si je ne me trompe , l'importance que je crois pouvoir leur attribuer. A toutes et à chacune , le duc d'Orléans répondit comme il l'avait fait au roi , en déclinant toute intention de participer activement à l'invasion de la France, même dans les conditions les plus habilement calculées pour ménager l'odieux d'une pareille intervention de la part d'un prince français. Les instances étaient pressantes , les raisons spécieuses , les offres séduisantes. On alléguait « la force incalculable » que donnerait au faisceau des princes la présence de celui qui en était momentanément séparé; on faisait briller à ses yeux, de l'autre côté de la Manche, une épée de connétable.... Le duc d'Orléans resta ferme contre ces séductions et ces arguties. Ses réponses, qu'on trouvera dans le second volume de son Journal , sont des chefs-d'œuvre de raisonnement, ce sont aussi d'incontestables témoignages d'abnégation patriotique. Finalement, l'opposition du duc d'Orléans prévalut, non-seulement pour le préserver de la faute dont il signalait les périls avec une obstination si courageuse, mais pour en sauver l'odieux à la famille des Bourbons tout entière; et le 12 juillet, après le retour du roi Louis XVIII à Paris, le prince put lui écrire ces nobles lignes par lesquelles je veux finir ce récit : « Quant à la ) répugnance que j'ai cru pouvoir ne pas cacher au roi que j'éprouverais pour m'agréger à un rassemblement d'émigrés français formé au milieu des armées étrangères, j'ose me flatter que la déclaration que Votre Majesté a publiée à Cambrai, dans laquelle elle annonce avoir défendu à tous les princes de sa maison de paraître dans les rangs élrangers, a pleinement établi que le roi partageait les sentiments qui m'inspiraient cette répugnance. )) (P. 178.)
Ces lignes, d'une franchise si conciliante, sont la fin de cette correspondance , je voudrais pouvoir dire de cette querelle. Mais je m'arrête où le Journal de 1815 s'arrête lui-même. A quoi bon aller plus avant dans ces souvenirs? Si loin de nous par le temps, ces souvenirs le sont plus encore par le changement, et, si l'on veut, par le progrès des idées et des sentiments publics. L'émigration, cette guerre des pygmées contre les géants , comme l'écrivait le duc d'Orléans au duc de Wellington (le 12 juin 1815), l'émigration, si quelqu'un pouvait y songer aujourd'hui, ne serait plus qu'un ridicule ajouté à une impuissance. L'armée d'Alost est aussi impossible que celle de Gondé. Gand est aussi arriéré que Gobientz. Quand donc on rappelle, dans un intérêt historique, des faits que leur éloignement sauve de tout commentaire irrité , ce n'est pas aux passions qu'on s'adresse, c'est à la curiosité de ses lecteurs. J'ai essayé de faire connaître le véritable esprit qui ressort du Journal de 1815. Ce livre, d'une sincérité si attachante, et qui n'est oiTensant pour personne, jette, sans y prétendre, une éclatante lueur de dévouement patriotique sur le noble chef de la maison d'Orléans. Il révèle , dès 1815 , celte alliance du prince et du citoyen, cette rare union des vertus acquises et des aptitudes héréditaires qtie la nation a couronnée librement en 1830, qu'elle a délaissée en ISUS. N'importe! C'est là un caractèî e inaliérabie ; et ni la main violente d'une révolution, ni les injures des romanciers (1), ni le prestige d'une voix éloquente n'auront la puissance de l'effacer !
(1) Allusion à un récent ouvrage de M. le vicomte d'Ariincourt, et à un récent discours de ftl. Berryer.
Le i*oi Louis-Philippe et raneien régime.
Le ciel même peut-il réparer les ruines De cet arbre séché jusque dans ses racines ? {Athalie].
(13 janvier 1850.)
Réimprimer des livres ! c'est peut-être la seule littérature possible par le temps qui court. Parler des livres qu'on réimprime , c'est peut-être la seule critique. Invoquer le passé, lui demander ses conseils, c'est peut-être la seule sagesse du présent. Examinons donc le livre (1) qu'un écrivain éminent , M. de Salvandy , a eu l'idée de rendre au public , après dix-huit ans.
Pour le succès du livre, l'idée était heureuse. Publié une première fois à la fin de 1831 , au moment où la royauté de Juillet luttait encore contre les premiers périls de son établissement, ce livre est publié une seconde fois, près de deux ans après sa chute, en présence de dangers plus redoutables et qui semblent nés de la même cause. Quelle que soit l'utilité de cette réimpres ion , M. de Salvandy a donc saisi très-habilement cette double opportunité présentée par la fortune, en dépit du temps, à la publication de la même pensée. J'ajoute qu'à toutes les époques , un livre si évidemment honnête par l'intention , si
(1) Vingt Mois, ou la Révolution et le Parti révolutionnaire, ;>iir M. de Salvandy. 1 vol. in-8° (réimprimé, 1849).
remarquablement écrit, avec tant de chaleur, d'abondance et de relief, avec une supériorité de style et d'induction historique si brillante, aurait obtenu le succès que sa réimpression obtient aujourd'hui , grâce à tous ces mérites sans doute , et aussi grâce à nos malheurs I
Je veux seulement faire en commençant une observation qui en amènera , comme on pourra le voir, plusieurs autres. Entre l'enfance du gouvernement de Juillet, qui a inspiré à M. de Salvandy de si sérieuses alarmes , et sa mort, qui a paru les justifier , il y a eu sa jeunesse énergique et sa maturité robuste , dont naturellement l'auteur de Vingt Mois ne dit rien. Il était tout simple en effet que M. de Salvandy ne prévît pas, à la fin de 1831, que le gouvernement de Juillet parcourrait avec tant d'éclat ces deux phases de son existence , et même qu'il finirait par avoir M. de Salvandy pour ministre de l'instruction publique. Mais en 18^9 ? M. de Salvandy le savait : pourquoi n'en tient-il aucun compte? C'était là pourtant un fait considérable . Pourquoi semble-t-il le supprimer dans l'histoire comme dans son livre? Pourquoi enlève-t-il au bilan de la royauté de Juillet ces seize années de prospérité victorieuse et continue, compensation éclatante de quelques-unes de ses faiblesses originelles et de ses fautes involontaires? Pourquoi, en un mot, ayant à juger cette royauté, aujourd'hui morte, la remet-il, en 1849, sur la sellette de 1831 ? Pourquoi se reprend-il aux infirmités et aux vagissements de son enfance, au heu de la suivre dans le paisible développement de sa maturité et de sa puissance ? Pourquoi? Ceci demande que nous reprenions nous-même les choses d'un peu plus haut.
La révolution de Février a fait tomber bien des masques, mais elle a dissipé aussi bien des illusions honnêtes; elle a rejeté bien des âmes timorées et sincères dans l'examen curieux et dans le regret du passé. En un mot, elle a été suivie d'une réaction , puisqu'il faut l'appeler par son nom.
M. de Salvandy s'est trouvé , lui , sans effort , reporté à son point de départ de 1831 ; et il n'a eu besoin d'aucune complaisance pour lui-même, ayant fait ce chemin en arrière , pour croire à l'infaillibilité du livre qu'il avait publié à cette époque, en frondeur plus qu'en conseiller du monarque élu en Juillet. La fable d'Epiménide est vraie dans les temps de révolution. Quand la foudre révolutionnaire éclate , il semble qu'elle vous réveille. On dormait près de l'abîme. Le temps qu'on a dormi , on ne s'en souvient plus. M. de Salvandy a eu beau être deux fois ministre , et ministre très-éveillé , depuis l'époque de la première édition de son livre , il semble que la révolution de Février lui rouvre à la fm les yeux sur les périls qu'il avait entrevus et signalés en 1831. Elle le replace dans les opinions et dans les idées qu'il avait alors. Elle supprime dans son souvenir les années qu'il a vécu en dehors de ces idées. C'est là comment s'explique , par le plus naturel et le plus légitime retour de l'esprit à d'anciennes convictions, la réimpression , en 18/i9 , de l'ouvrage publié dix-huit ans plus tôt par l'éminent auteur de Vingt Mois.
En 1831, M. de Salvandy était légitimiste ; un légitimiste , je le sais , qui avait mis des habitudes un peu frondeuses au service d'un principe abstrait et absolu. Sous la Restauration , personne n'avait de plus libres allures , un plus franc langage , et en même temps, au service de cette cause qui inclinait au bon plaisir, personne n'apportait un esprit plus indépendant , une plume plus trempée d'encre libérale , un patriotisme plus éprouvé et plus pratique. Ce chevalier de Robert le Fort avait été garde d'honneur de Napoléon. Cet écrivain qui invoquait Foiitenoy s'était battu à Lut zen. Ce zélé champion de la légitimité restaurée , c'est lui qui avait poussé en 1815 , dans une brochure restée célèbre , ce cri de l'indépendance nationale : « Répondez à coups de cloche aux exi-
» gences de V étranger ! Que les vêpres siciliennes soient nos » traités avec la coalition (1) ! »
Quoi qu'il en soit, on 1831, quand l\î. de Salvandy publia l'écrit que nous examinons aujourd'hui , personne ne put prendre le change sur sa couleur et sur sa portée. C'était à la fois , et malgré toutes sortes de tempéraments d'une habileté merveilleuse [voir notamment le chap. IV du liv. !*"■) , c'était une œuvre et une démarche légitimiste. Non pas que l'auteur voulût plaire au parti lui-même , se faire pardonner les récentes et honorables libertés de son langage et de sa plume ; non pas même qu'il se posât , après la chute de l'auguste dynastie qu'il avait noblement conseillée , en courtisan du malheur. Ce rôle eût été digne de l'élévation habituelle de ses sentiments. Celui qu'il adopta avait plus de portée : il entreprenait , non pas de calmer les ressentiments d'un parti au profit de sa personne, ou de brûler quelques restes d'encens sur l'autel d'une royauté tombée, mais de rendre la vie aux principes mêmes sur lesquels cette royauté s'était appuyée , de relever son culte abandonné , de rebâtir , avec les ruines du temple écroulé, un nouvel et plus solide édifice.
Et, chose singuhère ! à qui demandait-il ce miracle ? où cherchait-il l'ouvrier qui devait mettre en œuvre les matériaux de cette reconstruction? Pour refaire la légitimité, il s'adressait à la révolution de Juillet. C'est à elle que l'éloquent auteur de Vingt Mois demandait la restauration, sinon des hommes , du moins des principes qui avaient été la base du gouvernement légitime. Et, conséquence non moins étrange ! tandis que les partis qui s'avançaient les uns avec une imprévoyance puérile, les autres avec une impatience fanatique, vers un avenir encore impossible, réclamaient l'exécution de ce qu'on a appelé si longtemps les promesses de Juillet, M. de Sal-
(1) La Coalition et la France.
vandy, lui, demandait aussi raccomplissement de ces promesses, non pas au profit de l'avenir, mais du passé. Juillet avait-il fait d'autres promesses que celles qui étaient dans la Charte revisée de 1830 ? Je ne le crois pas ; mais s'il en avait fait d'autres, je le demande, étaii-ce à la légitimité? était-ce aux légitimistes? Cependant M. de Salvandy le proclame; et il fait un livre en 1831, au milieu des émotions de cette époque agitée, quelques mois après les désordres de Saint-Germain -l'Auxerrois, il fait un livre pour signaler la violation de ces promesses. Il intitule un chapitre: Infractions aux véritables promesses de Juillet y ou le désordre par les pouvoirs et par les lois.
Il écrit:
« Napoléon, lorsqu'il rétablit la royauté au sein de la » France révolutionnaire, ne crut pas pouvoir environner » le trône d'assez de prestiges pour lui assurer le respect » public... Il prétendit appuyer au ciel ce trône qui na- » vait pas de racines. .. Il eut hâte de s'allier au sang des » rois, de relever à son usage l'abbaye de Saint-Denis , » de s'appuyer à ses tombeaux, de cacher sous un man- » teau ducal quelques-unes des renommées révolution- » naires qui l'entouraient... de raviver enfin les principes » que Dieu a institués au jour même de la création. INous, » qu'avons-nous fait pour donner de la consécration à « nos œuvres, pour lier notre cause à celle des lois éter- » nelles de ce monde? etc. » (P. Zi35 etsuiv.)
Et plus loin :
« La royauté nouvelle a eu un malheur, celui de ne pas » se rendre un compte exact de sa mission parmi nous et » de sa puissance. Elle n'a pas senti assez que son litre, )) c'était de s'appeler la nécessité ; qu'elle s'appelait ainsi » par l'effet de sa double participation cm droit royal nn- » tant qu'au mouvement libéral des esprits; que dés lors )) elle devait ne pas craindre de mettre le marché à la » main à la révolution, et de lui faire la loi au lieu de la
» subir. M. le duc d'Orléans ne recevait pas de la rcvolu- » tion la couronne, il consentait à lui donner un roi. On » a eu Tair, des deux parts, de l'oublier. De cette sorte, le » désordre a eu deux complices : le pouvoir et la loi. » (P. 558.)
Telle était donc la thèse de cet audacieux livre : Vous inscrivez la liberté et l'ordre sur vos drapeaux! Vous avez dépassé la liberté, vous êtes restés en deçà de l'ordre. En d'autres termes, vous avez manqué aux principes constitutifs de l'ordre, c'esi-à-dire à la légitimité monarchique, qui est « l'ordre dans la monarchie. » (P. 72.)
La thèse était hardie, plus hardie peut-être en 1831, quelques mois après la chute de la légitimité tombée sous le poids insurmontable d'une grande faute politique, qu'elle ne pourrait l'être aujourd'hui où le droit de révision, formulé dans un article spécial de la Constitution du pays, peut, à un jour donné, rendre aux plus vieux principes de la société française une vie légale et une vigueur nouvelle. Le suffrage universel a mis aux mains de la France la baguette magique de Médée. Le vieil Éson peut rajeunir... Mais une thèse qui consistait, en 1831, à imposer comme une dette d'honneur à la royauté issue des barricades de juillet un système politique emprunté aux plus impopulaires traditions du passé ; cette thèse n'était pas seulement téméraire envers ce gouvernement honnête et loyal; elle était aussi injuste qu'impolitique. Et cependant M. de Salvandy n'était, même alors, et il l'a bien prouvé depuis, ni un ennemi systématique et fanfaron du gouvernement de Juillet, ni un fanatique adorateur du passé, ni un poursuivant de chimères vénérables. Où puisait-il donc, lui, un homme d'un esprit modéré et libéral, cette exigence insolite vis-à-vis d'un gouvernement nouveau dont les soutiens étaient ses amis, dont le chef excitait son respect, et devait sitôt recevoir ses serments ? Il la puisait au foyer même de ces opinions et de
ces passions dont il voulait, par une étrange inconséquence de son dévouement déjà manifeste, imposer la solidarité à cette royauté chancelante. M. de Salvandy , en effet, rejeté après la révolution de Juillet dans le milieu où recommençait h fermenter le parti légitimiste, repoussé dans ce parti par ce mouvement de recul que les révolutions impriment quelquefois aux hommes même qui ont mis le feu aux pièces, M. de Salvandy tournait contre la royauté élective, suspecte de fidélité à son principe, les armes qui lui avaient servi contre la royauté légitime, trop fidèle au sien.
Avouons-le pourtant; en 1831, au moment de franchir la frontière de cet avenir inconnu où allait s'engager la nouvelle royauté, laissant derrière elle le scandale des croix abattues, son écusson brisé par l'émeute, l'archevêché mis à sac; à ce moment, dis-je, le livre de M. de Salvandy, que je trouve injuste, pouvait sembler à d'autres un avertissement utile. En effet, pendant ce mouvement d'oscillation terrible qui suspendait le gouvernement de Juillet au-dessus de l'abîme, M. de Salvandy lui criait d'appuyer à droite ; il le tirait dans un sens, pendant que l'effort des passions révolutionnaires le tirait dans l'autre. Son livre, on pouvait le croire, n'était donc à ce moment qu'une machine politique. Il avait sa fonction, sa portée dans le mouvement général. Légitimiste par la couleur, il n'était peut-être au fond que conservateur par l'intention. Ainsi envisagé, ce livre, si passionné qu'il fût, avait sa raison d'être en 1831.
Mais, en 18/t9, quel est son but? quelle est sa portée actuelle ? En professant le culte de la légitimité constitutionnelle en face de la République démocratique, sous la protection du principe de révision, l'auteur ne fait-il qu'user de son droit? Ou bien, en servant aux révolutionnaires de 18/i9 le splendide festin de récriminations indignées, de vitupérations brûlantes et de menaçants
anathèmcs qu'il avait déjà servi aux révolutionnaires de 1831, ne cherche-t-il qu'à constater la solidarité qui unit les anarchistes de tous les pays et de tous les temps? Sur ce dernier point, M. de Salvaiidy, s'il n'avait pas d'autre intention, aurait du moins parfaitement réussi. Tout son livre 1V% consacré au parti révolutioîinairej est notamment un chef-d'œuvre. Sur le suffrage universel^ il n'a été rien écrit de plus vif, de plus hardi et de plus concuant que le chapitre V. (P. 3/i9.) Et l'auteur a raison de dire de tous ces passages, comme de beaucoup d'autres, que « c'est là un ouvrage de circonstance. » Si M. de Salvandy n'avait cherché qu'une occasion de mettre sous les yeux de notre génération oublieuse des rapprochements d'une lumière acc.blante, j'en pourrais citer dont l'incroyable coïncidence frapperait d'étonnement les lecteurs les plus prévenus contre ces jeux de la fortune et de l'histoire ; car le temps, il faut le dire, se plaît à nous surprendre autant par la ressemblance inattendue que par l'infinie diversité de ses spectacles ; et personne, après avoir lu ce curieux et spirituel ouvrage , ne contesterait à M. de Salvandy le droit de dire ce qu'il répète volontiers dans le cours de ces pages rapides : « On est toujours » obligé de rappeler que ce livre était écrit en 1831... »
Mais si ce livre, publié le lendemain d'une révolution, et qui semblait alors un cri de défiance jeté sur le berceau d'une royauté nouvelle, se transforme, sur sa tombe à peine fermée, en un définitif arrêt prononcé par un de ses serviteurs les plus fidèles; si l'auteur prétend qu'il est juge au même titre qu'il s'est cru prophète, et que quelques prédictions justifiées confirment du même coup ses théories, c'est alors que la critique historique intervient pour empêcher la plus injuste et la plus étrange confusion, si, par hasard, ayant existé dans l'esprit de l'auteur, elle menaçait de passer dans les convictions du public, sur la foi d'une si imposante autorité.
La confusion que je signale serait celle-ci: M. de Salvandy a cru, en 1831, que la faiblesse du gouvernement de Juillet tenait à la suppression du principe légitimiste. C'est là une opinion très-permise. Mais en 18Zi9, après la chute de ce gouvernement, l'auteur croit, puisqu'il nous donne son opinion d'alors pour la leçon d'aujourd'hui, que ce qui était sa faiblesse a été sa faute. Si j'ai bien compris en effet le livre de M. de Salvandy, c'est entre ces deux termes que gravite toute l'argumentation de l'éminent écrivain dans le jugement qu'il porte de la royauté de Juillet: faible pour avoir accepté la Charte de 1814 mutilée, coupable pour n'y avoir pas rétabli ce que 1814 et 1815 y avaient mis.
« La Restauration, écrit M. de Salvandy, avait en soi, à » côté d'infirmités inévitables qui tenaient au temps, des » forces plus grandes que toutes les difficultés de notre si- » tuation politique et sociale ; elle pouvait supporter les » institutions libres, en les apjmyant à leurs naturels, à » leuî's nécessaires soutiens ; elle n'a péri que pour avoir » douté d'elle-même... La monarchie de 1830 a hérité du » redoutable problème. Sera-t-il en sa puissance de le ré- » soudre?. ... Nous établissons que l'unique solution pro- » spère était de s'approprier autant qu'il était en elle les » forces de la Restauration, en conservant celles qui lui » sont propres. Que si vous croyez cette solution impossi- » ble dans l'état de l'opinion régnante, c'est déclarer la » monarchie de 1830 impossible elle-même. Quoi qu'il en » soit, on fera voir dans ce livre que ce fut en réalité à » cette condition expresse qu'elle reçut V adhésion et les » serments de la France. On dira les fautes commises, la
» plaie sociale agrandie enfin, la nécessité flagrante
» de s'enchaîner aux seuls principes à l'ombre des- » quels l'ordre et la liberté puissent se donner la main. » (P. 101-102.)
A nous de montrer maintenant que cette adhésion et
ces serments de la France^ la royauté de Juillet les avait reçus à une condition toute contraire, pleine de hasards et de périls, elle le savait, mais à une condition pourtant qui avait été posée sans ambages, offerte sans déguisement, acceptée sans détour, et qui ne pouvait être violée sans déloyauté. Cette condition, c'était précisément de gouverner avec d'autres principes, d'autres forces, d'autres tendances, d'autres appuis, d'autres prétentions, d'autres maximes que n'avait fait la Restauration. C'était de gouverner avec l'esprit nouveau et non avec l'ancien, avec l'esprit libéral et non avec l'esprit aristocratique, avec l'esprit de l'armée nationale qui avait défendu en 1792 le sol de la patrie jonché de ruines révolutionnaires, et non avec l'esprit de l'émigration qui l'avait déserté, avec l'esprit de Jemmapes et non avec celui de Coblentz.
Tel était l'esprit que la royauté de 1830 avait mission expresse de représenter. C'eût été son devoir, mais c'était son goût. « Les d'Orléans, écrit M. de Salvandy, comme » la minorité du clergé , comme la minorité de la » noblesse , firent alliance avec la société nouvelle dès » les débuts de l'Assemblée Constituante : alliance dou- » loureuse scellée dans la Convention, relevée et ho- » norée sur les champs de Jemmapes et de Valmy. » (P. 116.) Si donc la dynastie d'Orléans était venue représenter sur le trône les principes qui avaient été vaincus en Juillet, c'est alors qu'elle aurait été coupable d'accepter une place que les aînés de sa race remplissaient, dans ce but franchement avoué, beaucoup mieux qu'elle, par cette seule raison qu'ils étaient les aînés. Nous dire aujourd'hui que la royauté de 1830 a manqué à ses serments parce qu'elle a cherché sa force dans les intérêts mêmes qui l'avaient fondée, à l'exclusion de ceux qu'elle remplaçait, c'est donc lui faire un crime de i e qui a été, n'en déplaise à ses détracteurs intéressés, le labeur de sa longue carrière, l'effort incessant de son courage, le
triomphe longtemps incontesté de sa sagesse, l'honneur de sa loyauté.
La royauté de 1830 savait bien ce qui lui manquait; mais c'est en le sachant qu'elle a vécu, qu'elle a lutté dixhuit ans, non-seulement contre les impatiences aveugles et turbulentes qui la poussaient à l'exagération de son principe, mais surtout, quoi qu'on en dise, contre les passions réactionnaires qui tentaient de l'attirer dans une autre sphère. Supposez qu'elle eût cédé à ces passions, son rôle était simple. La royauté de Juillet n'avait alors qu'une chose à faire : c'était de quitter la place, et de rendre le trône au duc de Bordeaux. Gomment la nation aurait-elle pris le change ? M. de Salvandy ne l'indique pas, bien qu'il dise quelque part qu'après la révolution de Juillet, et dans le premier moment, un changement de ministère eût suffi. (P. 222.) Quoi qu'il en soit, personne, au moment où M. le duc d'Orléans accepta la couronne en 1830, ne lui aurait conseillé ce que M. de Salvandy semblait lui conseiller un an plus tard, quand la sécurité, rendue au3f esprits, avait également rendu, comme il le remarque fort bien, aux opinions et aux regrets du passé la parole qu'ils avaient prudemment perdue.
Rétablir la légitimité, cela était donc impossible, si on ne commençait par restaurer le prince légitime ; et cette restauration était à ce moment d une impossibilité, s'il est permis de le dire, plus radicale encore. En temps de révolution, les principes font moins de peur que les hommes; les théories se prêtent à des capitulations qui ne semblent pas toujours possibles avec les personnes. Oui, je crois bien, avec M. de Salvandy (page 259-275 etpassim)y qu'on aurait pu épargner à la Charte de 181Zi quelques mutilations. Le peuple n'y aurait pas pris garde. La Charte de iMk avait été réhabilitée avec un mot : Elle sera une vérité I Mais la famille du roi violateur, si innocente qu'elle fût de cette violation, la cour du monarque,
son entourage, son école politique, ses conseillers intimes et mystiques, ses apologistes sacrés et profanes, son parti, en un mot, voilà ce que la juste susceptibilité du pays repoussait; et c'est contre cette résurrection qu'il cherchait une garantie, non pas tant dans une Charte que dans un homme.
La légitimité avec le prince légitime, restauré, en 1830, par celui-là même qui avait reçu mission de le remplacer, c'était donc un rêve. Mais on pouvait aller plus loin encore, s'il est possible, dans le pays des chimères. C'était de proposer après 1830 le rétablissement des institutions de l'ancien régime, que caressaient, vers la fin du règne de Charles X, les vœux et les espérances d'une certaine portion du parti légitimiste.
En effet, que restait-il, même dans la Charte de 181^, de ces institutions de l'ancien régime? Cherchez. Il n'en restait rien, ni clergé indépendant et propriétaire, ni religion d'État, ni noblesse politique, ni royauté absolue, ni privilèges en matière d'impôt, ni vénalité des charges, ni organisation hiérarchique du travail industriel, ni lettres de cachet, ni feuilles des bénéfices, ni droit de confiscation, ni exclusions aristocratiques pour les grands emplois ou le commandement des armées, ni droit d'aînesse et de substitution, ni partages inégaux, ni vœux perpétuels; rien enfin du passé dans cette Charte de 181^, qu'on accusait d'avoir été écrite sous la dictée de l'invasion, et qu'un esprit vraiment Ubéral avait cependant inspirée; rien, si ce n'est son préambule inoffensif, son article 14, si fâcheusement commenté, et ce nom vénéré de Bourbon, qu'une intelhgente politique était allée chercher à travers les ruines accumulées par la guerre étrangère, plutôt comme un symbole pacificateur que comme un drapeau réactionnaire, plutôt en signe d'alliance que pour le triomphe des prétentions que pourtant, et malgré lui, ce glorieux nom réveillait.
Cette solitude des Bourbons au milieu des ruines du passé, sans aucun des grands supports de l'antique trône de leurs pères, c'était leur faiblesse peut-être comme princes légitimes. C'eût été leur force comme rois constitutionnels, s'ils avaient su l'être. Ce fut leur perte quand ils s'essayèrent aux coups d'État. Chose singulière ! personne n'a fait de cette déroute du principe légitimiste, quand il osa livrer bataille à l'esprit moderne, un plus vif et plus saisissant tableau que l'écrivain à qui je reproche en ce moment d'avoir exagéré l'importance qui restait à ce principe après la chute du trône de Charles X. Quand il s'agit de reconstruire ce trône avec les débris qui jonchent le pavé de Juillet, M. de Salvandy indique avec une sorte de préférence, parmi les matériaux qui doivent le plus efficacement concourir à cette reconstruction, ceux de ces décombres où se voit encore la dorure de la légitimité renversée. Quand il s'agit au contraire de raconter cette catastrophe, M. de Salvandy ne trouve pas assez de paroles pour multiplier les preuves de la faiblesse de ce trône tombé et pour expliquer les causes de son rapide et irréparable abandon. « Le temps des supers-
» titions politiques est passé, dit l'éminent écrivain en » rappelant un de ses écrits de 1H18; ne nous fions pas » sans bornes à l'appui d'un dogme, appui trompeur qui » manquerait sous le premier des pas que nous ferions en » dehors des lois... Les nations tiennent en réserve un » droit terrible, etc., etc. » (Pag. 76.) Voilà pour la théorie ; voici maintenant pour la pratique. La révolution de Juillet éclate ; quel est son caractère ? C'est la résistance de la légahté contre la légitimité. « En dehors de la Charte, » dit M. de Salvandy, il n'y a plus de roi... »
« Le mardi 27, à la pointe du jour, des officiers de po- » lice et des soldats se présentent à la porte d'imprimeries » qui étaient fermées. On ordonne d'ouvrir de par la loi. » Mais ii n'y a plus de loi, et les portes restent fermées.
» Les agents appellent un homme du métier pour ouvrir. .. » et il ne se trouve pas un ouvrier, pas un apprenti qui » obéisse ! Les agents recourent aux tribunaux, les tribu- » naux les repoussent. // n'y a plus de justice. Reste la » force. On ébranle les bataillons... des officiers brisent » leur épée. .. les soldats hésitent, beaucoup se débandent. » Au bout de quelques heures, les routes en étaient cou- » vertes. Il n'y a plus d'armée.. . Bientôt la population » ne se défend plus, elle attaque. A défaut d'armes, on » saisit ces gothiques armures conservées comme curiosi- » tés dans nos musées et qui servent une fois encore, » mais pour se retourner contre la dernière réminiscence » des anciens jours... » (P. 208 etpassim.)
Est-ce tout? non certes. La légitimité n'est pas au bout de ses mécomptes dans ce duel imprudent où elle a provoqué la loi. Laissons raconter M. de Salvandy ; il croyait le roi encore h Saint-Cloud. Le loyal écrivain s'y rendit pour mettre son dévouement au service de cette cause perdue : « Ce n'était encore que le samedi 31 juillet. Il se » heurta contre les plus grands noms de la monarchie, de » la cour, de la Vendée, qui en revenaient...» (P. 353.) Et ailleurs : « Personne ne s'est raUié au drapeau levé par » le pouvoir royal pour détruire la Charte. Et sait-on » pourquoi? C'est parce que les classes élevées, riches, » éclairées, étaient entrées tout entières dans le mouvement » du système représentatif. » (P. 289. )
Où était donc la légitimité en 1830 ? Quoi! au premier mouvement que faisait la main royale pour en appeler à son droit (comment comprendre une légitimité politique sans un droit supérieur aux institutions mêmes qu'elle a octroyées?); quoi ! au premier signe de cette révolte du souverain contre la loi qu'il a donnée, c'est la loi, son ouvrage, qui se dresse contre lui, c'est elle qui frappe de paralysie, sous ses yeux, sa police, sa justice, son année, ses courtisans, ses féaux, jusqu'à sa Vendée! « La Charte,
» c'était la France entière, nous dites- vous ; elle seule a » triomphé! » La Charte était donc tout? La légitimité n'était-elle rien? Juillet l'avait dit. Les casuistes de la cause légitimiste prétendent que Février a dit tout autre chose. Mon humble critique n'aborde pas ces hautes questions ;
Non nostrûm inier vos iantas componere lites.
Ma mission était plus modeste. J'ai voulu, sans regarder à la vertu du principe légitimiste, sans le confesser, sans le combattre, j'ai \oulu prouver que le gouvernement de 1830 ne lui devait rien, si ce n'est peut-être de redoutables embarras et d'immenses périls, et qu'il n'avait pris avec le parti du passé, au moment de la révolution de Juillet, aucun engagement, qu'il ne lui avait fait aucune promesse. Si cette preuve est résultée de mon argumentalion, je ne demande rien de plus. J'avais à cœur de démontrer en effet qu'un grand gouvernement, présidé dixhuit ans par un roi loyal, instruit, spirituel et sage, assisté par les hommes les plus éminents du pays, soutenu par des majorités fidèles et intelligentes, appuyé jusqu'au dernier moment par l'adhésion non contestée du pays sérieux ; que ce grand gouvernement, né d'une révolution populaire, fait de main d'homme, ayant pour sujets ses auteurs eux-mêmes, n'avait pas dû jouer la comédie de cacher, comme on dit, son front vénérable dans la nuit deo temps^ ni commettre la faiblesse fatale de chercher la puissance dans la sainte obscurité des vieux dogmes politiques, le respect du peuple dans la restauration du droit divin, l'adhésion des intérêts et des esprits dans l'oubli impatient et dans le dédain superbe de son origine. Voilà ce que j'ai voulu prouver en dépit de quelques assertions auxquelles la sérieuse autorité de M. de Salvandy semblait donner, en les produisant de nouveau après dix-huit ans, un poids considérable. Suivant moi, si la royauté de Juillet a véçi^
ces dix-huit ans, c'est précisément parce qu'elle a cherché ailleurs que dans le livre de l'éminent écrivain, pour naviguer entre tant d'écueils, son gouvernail et sa boussole
M. de Salvandy a élé plus tard le ministre très-libéral de cette royauté ; et s'il a joint à celte libéralité de ses maximes et de ses pratiques, dont l'Université se souvient encore, une remarquable intelligence des droits et des devoirs de l'autorité publique, d'autres, et parmi ceux-là les plus illustres esprits, les plus fermes courages, les plus nobles caractères, l'avaient précédé dans cette lutte incessante et finalement désespérée contre le génie du mal, la passion du désordre et la furie du changement qui devaient perdre un jour notre malheureux pays. Le livre de M. de Salvandy n'était pas imprimé, que déjà le noble et courageux Casimir Périer était sur la brèche. La seconde édition du livre n'était pas épuisée, que déjà M. de Salvandy était ministre. La résistance du gouvernement de Juillet au vrai désordre avait donc précédé les avertissements de l'impatient publiciste. Ses excitations réactionnaires ne firent donc pas reculer ce gouvernement d'une ligne. Il continua de marcher en avant, et M. de Salvandy, qui avait essayé de le retenir, finit par le suivre. Le gouvernement de Juillet a cheminé ainsi dix-huit ans, sur une digue étroite, entre deux abîmes, Hbéral contre les prétentions légitimistes, conservateur et résistant contre les passions révolutionnaires. L'abîme était partout, puisqu'au bout du chemin le sol a manqué sous ses pieds. La royauté de 1830 est tombée. Quelles furent les causes de sa chute? J'ai essayé autrefois de les chercher à mon point de vue. Je n'y reviendrai pas; mais assurément, quand je faisais cette recherche, je ne songeais nullement à compter au nombre des faiblesses originelles de la monarchie de Juillet le mérite qu'elle eut de rester fidèle à son principe. Si elle a eu une force, ce fut celle-là. Quel que soit
mon respect pour les croyances et les traditions de mon pays, je n'ai jamais regretté, pour la dynastie élue de 1830, la sainte ampoule du roi Clovis. Avoir pris le chemin de Reims, hélas ! cela n'empêche pas de prendre celui de Cherbourg (1) !
(1) Voir à VAppendice la correspondance à laquelle a donné lieu cette étude.