HEROS ET HISTORIENS DE LA RÉVOLIJTIOI DE FEVRIER
M. de Lamartine, poëte et orateur.
(Je reproduis ici une étude que je publiai, le 8 juillet 1837, dans le Journal des Débats, sur M. de Lamartine. Je n'y retranche rien, ni de mon admiration pour l'illustre poëte, ni des réserves sévères que j'avais exprimées sur le compte de l'homme politique. )
Dans la Chambre des Députés de France , sur le banc le plus élevé de la section de cette salle qu'on appelle le centre droit , siège habituellement un homme d'un âge déjà mûr, mais remarquable par la vivacité et la noblesse de sa physionomie. Il est là presque seul, silencieux parmi les interruptions qui se croisent en tous sens aux heures de passion de l'assemblée, immobile et cahne au milieu de l'agitation et du bruit. Cependant tous les regards vont chercher cet homme si modeste à la place
qu'il a choisie , loin de ceux dont la célébrité parlementaire attire plus particulièremeet l'attention publique. De toutes les tribunes des yeux avides s'attachent à lui. Tout étranger qui entre dans la salle demande d'abord à le voir; toute femme le cherche et l'observe, et se passionne à le contempler. Et leur curiosité est juste, leur enthousiasme est légitime; car cet homme est un des plus grands poètes de la France et du monde, ce député est M. de Lamartine.
Comment M. de Lamartine est-il tombé du ciel de la poésie sur ce banc soHtaire qu'il occupe aujourd'hui à la Chambre des Députés ? comment le Dieu s'est-il fait homme? pourquoi a-t-il changé sa lyre immortelle pour l'urne à scrutin d'un parlement amovible? c'est là ce que j'expliquerai plus tard, si je le puis. En ce moment je ne veux qu'imiter les spectateurs des tribunes dont j'ai montré les regards attachés sur M. de Lamartine, et qui, suivant toute apparence , cherchent en lui beaucoup moins le dépulé que le poëte.
Si M. de Lamartine est un grand poêle, c'est surtout par l'admirable spontanéité de son génie, c'est parce qu'il a reçu à un degré éminent le feu sacré qui fait les poètes, c'est parce qu'il a su dominer par la puissance de l'inspiration un siècle égoïste et calculateur, et verser des flots de poésie sur un sol aride et desséché. J'entends par la spontanéité du génie la pui^ssance de créer qui est en lui , indépendamment de toute cause extérieure , qualité rare, privilège exclusif de quelques hommes d'élite, et qui se manifeste avec une supériorité éclatante dans la destinée poétique de M. de Lamartine. Je cherche en effet, dans l'histoire de tous les âges du monde, une vocation de poëte où le caractère de l'inspiration primitive soit plus fortement empreint, et j'ai peine à la rencontrer. Il n'y a pas un poëte de l'antiquité païenne qui n'ait trouvé dans l'éclat d'un beau ciel, tout peuplé de dieux, dans le
spectacle liabitucl d'une nature magnifique, sur le sol natal, dans les traditions, dans les prc'jugés, dans les fables de son pays, et tout autour de lui, sous la main, pour ainsi dire, presque autant d'excitations que dans son génie. Tous les grands poètes du christianisme habitent aussi une terre échauffée par les plus purs rayons du soleil , ou vivent du moins à une époque de ferveur spiritualiste ; ils sont soutenus par l'ardeur des croyances qui dominent; ils puisent l'inspiration dans la foi enthousiaste et dans l'imagination avide des contemporains. M. de Lamartine, au dix-neuvième siècle, ne reçoit l'inspiration que de lui-même.
Il était né à Saint-Point, un des coins les plus arides et les plus ingrats de la France, s'il faut en croire son propre témoignage, consigné dans un ingénieux écrit. Il a donc été poète malgré Saint-Point, malgré ses champs avares et ses coteaux abandonnés ,
Malgré le sol sans ombre et les cieux sans couleur ;
poëte malgré tout ; car, d'un autre côté, M. de Lamartine était destiné à vivre dans un siècle qui se vouait au culte des intérêts matériels, dans un pays livré aux avocats, aux financiers et aux ingénieurs, dans une religion devenue d'autant plus austère qu'elle ne dominait plus; enfin, n'a-t-on pas fait de M. de Lamartine un diplomate à trente ans , un député à quarante ? Pour échapper à tant d'influences contraires, pour surmonter tant d'obstacles, pour sauver son ame poétique de ce purgatoire, ne fallait-il pas, qu'on me permette l'expression, que M. de Lamartine eût la poésie chevillée au corps , que sa vocation fût irrésistible , que son génie fût inflexible comme la destinée? J'ignore quelle profession M. de Lamartine a dû embrasser dans sa jeunesse; mais je crois qu'on aurait pu le soumettre à toutes les épreuves, faire de lui un procureur, un inspecteur du cadastre, un greffier de juge de
paix ; qu'on aurait pu le briser et le tordre et le pousser de force dans le plus ingrat métier, dans le fond d'un comptoir ou dans la poudre d'un bureau , qu'il n'en serait pas moins resté poëte ! La poésie, chez M. de Lamartine, c'est tout l'homme. Il n'y a pas un coin de son esprit, pas un repli de sa mémoire où la poésie ne trouve à se loger, pas une fibre de son cœur qu'elle ne fasse vibrer et frémir; elle coule avec son sang, elle se mêle à sa substance ; elle le pénètre et l'inonde ; elle transforme en rêves brillants ses passions , ses croyances , ses idées , ses opinions, tout, jusqu'à l'expérience qui n'agit pas sur M. de Lamartine comme sur les autres hommes ; l'expérience ne le fait pas plus sage, mais plus poëte ; elle ne rend pas son esprit plus juste , mais seulement plus abondant et plus fécond ; elle ne le mûrit pas , elle l'échauffé ; elle ne l'instruit pas , elle l'exalte ; témoin son dernier ouvrage, Jocelyn, une des productions les plus poétiques de M. de Lamartine, et en même temps la plus aventureuse, la plus abandonnée , la plus jeune qui soit sortie de sa plume. Mais j'y reviendrai.
Presque tous les critiques qui se sont occupés de M. de Lamartine , au lieu de faire ressortir, comme je l'essaye en ce moment, celte merveilleuse spontanéité de son génie poétique , se sont évertués à chercher dans son talent je ne sais quelle prédestination providentielle, une mission d'en haut, une mystérieuse harmonie avec les besoins moraux de notre âge ; car il est très-difficile à un homme de génie de venir au monde sans que bon nombre d'illuminés prouvent à l'instant qu'il était absolument nécessaire à son siècle. « M. de Lamartine est venu , nous dit-on , quand le siècle épuisé d'efforts révolutionnaires , de conquêtes extravagantes et de destructions insensées, n'avait gardé de tant d'épreuves qu'une lassitude affreuse et une ardente soif de croyances. Il a été un poëie religieux, parce qu'il fallait un poëte religieux au siècle et au
pays! » Je crois, quant à moi, que M. de Lamartine a été poëte parce qu'il lui était parfaitement in)|)ossil)le d'être autre chose. Il aurait été poêle sous tous les régimes, dans un temps de ferveur religieuse comme il le fiiL à une époque d'indifférence. Et ce qu'il faut remarquer d'ailleurs dans la destinée de M. de Lamartine, c'est qu'au lieu de s'inspirer de son siècle, il a été dans un antagonisme perpétuel à ses passions et aux actes qui l'ont rempli. Enfant, il a connu les cachots de la Terreur; et, comme il le dit lui-même, la première fois qu'il entendit prononcer le nom de la liberté ,
Ce fut sous les verrous d'une indigne prison. Dans les étroits guichets d'un cachot solitaire, Elle le disputait aux doux baisers d'un père.
Sorti de l'enfance, M. de Lamartine n'a pas servi l'empereur. Plus tard, il s'est attaché à la fortune de la Restauration ; mais comment ? Dans quelles circonstances ? Tout le monde le sait.
Il était survenu une immense révolution en France bien moins pour l'État que pour la religion. Une restauration armée avait eu lieu. Maîtresse de tout, elle avait eu l'irrécusable mérite de poser elle-même la limite de son pouvoir politique; mais l'esprit de prédominance religieuse qu'elle ramenait avec elle, et peut-être malgré elle, ne pouvait connaître ni ces tempéraments ni cette prudence. Ce fut donc ouvertement (car le jésuitisme luimême, avec ses établissements publics et ses prédications à ciel ouvert, ne songeait guère à se cacher), ce fut sans dissimulation ni fausse honte que l'esprit religieux marcha dès l'abord à la conquête de la société. Le pays se sentit blessé dans ses susceptibilités les plus délicates et les plus intimes; toutes ses méfiances se réveillèrent; une formidable coalition d'intérêts, de doctrines et de passions, opposition telle que le dix-huitième siècle lui-même
ne l'avait pas connue, se forma contre les prétentions envahissantes di] clergé; une luUe nouvelle s'engagea entre l'esprit de prédominance religieuse et l'esprit philosophique, tous les deux restaurés.
Au milieu de ce conflit parut M. de Lamartine ; et il servit de toute la puissance de son talent le parti catholique, le parti intolérant, réduit h se défendre avec les forces réunies de ses politiques, de ses dévots, de ses mondains, de ses prosateurs et de ses poètes, contre les haines violentes qu'il avait imprudemment soulevées.
Sortez, 6 mânes de nos pères, Sortez de la nuit du trépas !
Que vois-je? Ils détournent la vue.
Et, se cachant sous leurs lambeaux, Leur foule, de honte éperdue, Fuit et rentre dans ses tombeaux î Non, non ; restez, ombres coupables I Auteurs de nos jours déplorables, Restez! ce supplice est trop doux.
Le ciel, trop lent à vous poursuivre, Devait vous condamner à vivre Dans ce siècle enfanté par vous !
C'est souvent avec cette véhémence que M. de Lamartine résume les regrets et les colères de l'ancien régime dépvossédé ; en sorte que s'il a effectivement trouvé des inspirations dans son siècle, on peut dire que c'est en le combattant : mission difficile, entreprise périlleuse, oii le poëte n'est soutenu que par son génie, où les esprits emportés succombent comme Gilbert , où les plus grands courages échouent, où la poésie va se perdre presque toujours dans les violences ou les obscurités de la satire ! Aussi je vois que presque tous les poètes illustres ont vécu en bonne intelligence , au moins comme poètes , avec le siècle qui les a vus fleurir. Homère s'est fait l'historien des tradi-
lions nationales de son pays ; Virgile a immortalisé les origines du penple romain ; Horace, qui atta({ue les ridicules de Home, caresse trop souvent ses vices ; le Tasse a chanté à l'unisson des croyances de l'Italie, devenue guerrière et romanesque; Milton a mis au service de l'Angleterre , insurgée et régicide , plus que de la poésie. Partout je vois la poésie ouvrir ses voiles au vent qui souffle, partout elle suit le courant des passions et des préjugés qui dimiinent. (liiez nous, Béranger, Casimir J3elavigne ont trouvé d'admirables inspirations dans la conformité de leurs opinions et de leurs sentiments à ceux du pays. Victor lîugo n'est pas entraîné , mais il ne lutte pas. Seul, M. de Lamartine a trouvé la poésie dans l'anta" gonismc; rien ne prouve mieux qu'il était né poëte!
J'attache, comme on le voit, quelqne importance à faire ressortir ce trait de la physionomie poétique de M. de Lamartine, l'inspiration , parce que je n'ai pas la prétention d'écrire sa biographie, ni de donner une analyse de ses œuvres , que tout le monde sait par cœur , mais bien de tracer son portrait ; et je sacrifie tout le reste à la ressemblance.
M. de Lamartine a beaucoup voyagé. Il est allé chercher, loin de nous, l'air et le soleil qui lui manquaient. C'est ainsi qu'il a parcouru l'Italie , la Grèce , les îles de l'Archipel, la Syrie , la Paksline; il a séjourné à Florence; il a vécu longtemps sous le ciel de Naples. Il a respiré toutes les brises et toutes les fleurs du Midi , savouré tous les parfums de l'Orient. Son noble front a reçu tous les rayons qui ont successivement brillé sur la tête des plus grands poètes du monde, depuis Orphée jusqu'à Chateaubriand. « iMon corps comme mon âme est fils du soleil , » dit quelque part M. de Lamartine ; il lui faut la lumière ; » il lui faut ce rayon de vie que cet astre darde , non pas » du sein déchiré de nos nuages d'Occident , mais du fond » de ce ciel de pourpre qui ressemble à la gueule de la
«fournaise; ces rayons qui ne sont pas seulement une » lueur, mais qui pleuvent tout chauds , qui calcinent en » tombant les roches blanches , les dents étincelantes des » pics des montagnes , et qui viennent teindre l'Océan de » rouge comme ua incendie flottant sur ses lames. J'avais » besoin de remuer , de pétrir dans mes mains un peu de » cette terre qui fut la terre de notre première famille, la » terre des prodiges , etc. , etc. » On pourrait donc croire, en Usant ces lignes , que M. de Lamartine a vraiment cherché à se faire la patrie poétique qui lui manquait , qu'il a couru au soleil comme à la source où devait se raviver son génie. Eh bien ! j'affirme que M. de Lamartine n'est pas revenu de ses voyages plus poëte qu'il n'était parti ; la poésie î il l'a emportée avec lui , il l'a répandue sur sa route, il l'a versée comme un parfum immortel sur tous les lieux célèbres qu'il a parcourus , sur le sable de la plage , sur l'écume de la mer , et jusque dans l'azur des cieux ; le golfe de Baïa lui doit plus qu'il ne lui a donné ; et le jour où M. de Lamartine voudra tirer de ses Souvenirs d'Orient une œuvre véritablement digne de sa renommée, il fera peut-être un beau poëme; mais je crois pourtant qu'il ne trouvera ni de plus doux accents , ni de plus poétiques images , ni de plus magnifiques tableaux dans ses notes de voyage , qu'il n'en a créé autrefois par la seule force de cette spontanéité féconde qui a inspiré ses premiers chants.
Esprit spontané, indépendant , dominé par la puissance de sa vocation , M. de Lamartine a une autre qualité dont j'aurai plus de peine a démontrer l'existence dans vses poésies; car je reconnais que je suis, sur ce point, en opposition avec le sentiment presque unanime de mes lecteurs. Ce qui me frappe donc dans le génie de M. de Lamartine, après l'inspiration, c'est le don d'universalité poétique qui, suivant moi, le distingue entre tous les grands poètes dont s'honore l'humanité.
Universel I Est-ce à dire qu'on doive classer le chantre d'Klvire parmi nos encyclopédistes et lui ouvrir les portes de l'Académie des Sciences? Est-ce à dire encore que M. de Lamartine ait beaucoup varié la forme et diversifié le rhythme de ses poésies? Je ne voudrais pas pousser jusque-là l'audace de mon paradoxe. M. de Lamartine n'est le plus souvent qu'un poëte lyrique , quant à la forme, et il a pu mériter quelquefois le reproche de monotonie , qu'une médiocre appréciation de ses œuvres a accrédité parmi les critiques de salon. Mais ce qui me paraît ressortir cependant d'un examen sévère de ses œuvres , c'est que chez lui le sentiment poétique s'applique à tout , qu'il embrasse tout , les idées , les faits , les opinions , les systèmes ; qu'il transforme l'histoire , la morale , la religion ; qu*il se plie avec une merveilleuse facilité à tous les mouvements , à tous les caprices , à toutes les fluctuations indéfinissables de l'âme humaine ; qu'il reproduit, sans l'altérer , la prodigieuse variété des couleurs qui se jouent dans les rayons du ciel et dans les harmonieux reflets de la terre habitée ; en un mot , que rien n'échappe dans l'ordre de nos connaissances , de nos intérêts et de nos affections , à cette admirable faculté de tout traduire en images sensibles , espèce de contagion poétique qui s'exhale pour ainsi dire de l'âme et du cœur de M. de Lamartine.
Ce qui a fait croire à la monotonie et (quel blasphème!) à la stérilité de ce grand poëie, c'est que les esprits superficiels , qui contribuent pour plus qu'on ne pense à la renommée des écrivains, voyant cfu'il parlait de Dieu avec une majesté et une effusion de style à laquelle on n'était pi us accoutumé depuis le Génie du Chrimanisme, ont trouvé commode de tout rapporter dans ses œuvres au sentiment religieux. C'est une erreur ; M. de Lamartine est un esprit religieux, mais qui ne rapporte pas tout à la religion ; c'est un chrétien , mais qui a des passions , des désespoirs , des colères poUtiques ei philoso-
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phiques , des accès de scepticisme et de rêverie inquiète et découragée , que le christianisme n'avouerait pas toujours. J'ai eu l'idée de comparer entre eux les différents sentiments qui ont inspiré à M. de Lamanine les cinquante-six Méditations renfermées dans ses deux premiers recueils ; je n'ai pas trouvé plus de douze ou treize de ces poétiques compositions qui portent le caractère d'une inspiration exclusivement religieuse ; il en est au moins dix où le scepticisme abonde ; un aussi grand nombre consacrées à dire les joies ou les souffrances de l'amour ; toutes les autres sont d'admirables morceaux de philosophie , de morale ou de polémique , très-divers de forme , de mesure et d'ihspiration. Dans les autres œuvres de M. de Lamartine, même variété. Les épîtres familières ne ressemblent pas aux Méditations , qui , elles-mêmes , malgré la préférence à peu près générale dont elles sont l'objet, n'approchent pas du caractère austèrement religieux et de la magnificitie et solennelle unité qui distingue les îlarnionies entre tous ses autres ouvrages. Je concevrais cependant qu'on eût reproché à M. de Lamartine de n'avoir qu'une corde à sa lyre , s'il n'avait fait que les Harmonies. Je ne parle pas de la Mort de Socrate , étrange et quelquefois sublime déclamation , ni du Dernier Chant du pèlerinage d'Harold , brillant post-scriptum , péniblement rattaché à l'admirable épopée de Byron , lambeau de pourpre cousu à un drap d'or ; ni du Chant du Sacre , où M. de Lamartine , panégyriste obhgé de la cour de Charles X , a peut-être exagéré les devoirs de son emploi. Mais j'arrive au dernier ouvrage du grand poète , à celui dont la renommée est la plus jeune , dont le mérite a été le plrts contesté, à Jocelyn, cet épisode d'un poëme qui, suivant l'expression de l'auteur lui-même , « embrasse l'humanité tout entière » , et où brille plus que dans aucun autre ce don d'universalité poétique que j'ai entrepris de signaler (lans son génie.
Jocehjn est en effet, parmi les ouvrages de M. de Lamartine, le seul qu'on pouvait raisonnablement le croire incapable de produire. Jncelijti est un roman. Les admirateurs de M. de Lamartine trouveront peut-être le mot sévère. Mais pourijuoi? quand le romancier fait oulîlierle poëte, quand l'intérêt et la variété des aventures l'emportent sur le cbarme des vers ou sauvent leur monotonie, quand les accidents les plus bizarres se succèdent, quand le poëme s'intrigtie, se complique et se dénoue comme s'il était en vile prose, qu'importe que l'auteur appelle son œuvre i' une épopée intime? » C'est un roman qu'il a écrit en vers. Jocelyn appartient donc, dans la vie de M. de Lamartine, à une seconde époque, à une nouvelle transformation de son talent. « J'ai choisi , dit l'auteur, une des scènes les plus locales et les plus contemporaines. » Et en effet, il a pris cette fois ses inspirations, si ce n'est dans la réalité, tout au moins dans les habitudes romanesques et les procédés un peu aventureux du roman moderne : Laurence, Jocelyn, leurs étranges amours avant qu'un évanouissement de la jeune iiile eût révélé son sexe à l'ardent catéchumène, leurs soupirs interminables après cette découverte, les mystères de la Grotte des Aigles (car pour moi, je l'avoue, dans cette grotte tout est mystère) ; en un mot, toute cette série d'aventures touchantes et de péripéties singulières, qui aboutit au ht de mort d'une coquette repentie dans une auberge de village, c'est là Uiie conception, et je ne la juge encore que sur cette différence, qui ne procède d'aucune des inspirations familières à M. de Lamartine, un livre qui n'a pas de précédents dans sa vie poétique, un de ces enfants qui n'ont de ressemblance avec aucun de leurs aînés et ({ui sont comme isolés et comme perdus dans la famille. Il est bien vrai que l'engouement du public a bien vite adopté le livre de M. de Lamartine ; aucun de ses autres ouvrages n'a été plus avidement lu, plus acheté, plus recherché, plus contrefait. Mais le dirai'
je? ce qui a séduit le public dans le nouveau poëme, ce n'est pas seulement le talent poétique de l'auteur ; mais c'est qu'il avait évidemment llatté le goût du moment, qu'il s'était adressé au cœur et à l'imagination des femmes, qu'il avait charmé, surpris, déconcerté tout le monde par la nouveauté et l'audace de son récit, jusqu'à ce point que le pape lui-même, étourdi de ce succès si populaire, n'a pas réfléchi moins d'un an avant de le condamner...
Je n'ai pas trop approfondi cette question, de savoir si l'œuvre de M. de Lamartine était peu ou point catholique; il n'en faut pas tant pour être mis à l'index de la cour de Rome, puisqu'on a soumis à la môme pénitence les trèsorthodoxes Souvenirs d'Orient. Mais je ne trouve dans Jocelyn ni la pureté morale, ni la douce austérité, ni cette hauteur de pensée, ni ce désintéressement de gloire humaine et d'applaudissements profanes qui brillaient dans les premiers ouvrages du poète. Sous le rapport du style, le déchet est encore plus éclatant. Jocelyn est, de l'aveu même de son auteur, une improvisation poétique , admirable assurément, quand on songe à la rapidité de l'exécution, mais où le grand poëte a trop souvent oublié sa belle langue des Méditations, son rhythme sévère, sa correction étudiée, sa dignité, sa délicatesse et jusqu'à ses rimes. Jocelyn, c'est donc, sous le double point de vue du sujet et du style, le génie poétique de M. de Lamartine descendu dans le roman , sa lyre tombée du ciel, sa muse sécularisée; c'est l'œuvre d'un immense talent, trop peu sévère pour lui-même, œuvre qui durera , malgré ses défauts, mais qui semblerait marquer dans la carrière de M. de Lamartine une époque d'affaiblissement et de décadence.
Je ne crois pourtant pas, je me hâte de le dire, à la décadence réelle du génie poétique de M. de Lamartine. Cette décadence n'est qu'apparente. En réalité, M. de Lamartine est dans toute la force de l'âge et du talent. Mais comment dire ce qui, selon moi, arrête l'essor de celte
noble intelligence, ce qui la condamne à des efforts incomplets et à des œuvres peut-être indignes de sa renommée? Accuserai je la politique d'avoir enlevé M. de Lamartine à la j)oésie ? Faudra-t-il faire le procès aux électeurs du canton de liergues? Aurai-je le courage de reprocher à M. de Lamartine l'empressement avec lequel il est accouru des sommets poétiques du mont Liban pour répondre aux vœux de ses commettants? Le blâraerai-je d'avoir accepté un mandat honorable, et de l'avoir rempli avec le dévouement d'un honnête homme et le talent, dirai-je d'un grand politique ou d'un grand poëte ?
Non, à Dieu ne plaise ! la critique serait un vil métier, si elle me donnait le droit de reprocher à M. de Lamartine un acte de désintéressement, de patriotisme et de courage. M. de Lamartine a accepté la députaiion ; il s'est honoré de représenter quelques bourgeois d'une ville de province, lui qui représentait à la fois les préjugés d'un vieux nom, les regrets d'un parti vaincu et le génie poétique de la France nouvelle. Cette déférence de M. de Lamartine au vote électoral du canton de Bergues prouve qu'il avait fini par comprendre son siècle et son pays. C'était en même temps un éclatant témoignage de résignation patriotique et de dévouement; car, en acceptant la députation, ne peuton pas dire qu'il renonçait à la poésie? En mêlant sa vie au mouvement et au bruit, aux passions et aux misères du monde politique, si étranger qu'il voulût rester à ses intrigues , ne troublait-il pas cette source limpide et pure oii son génie puisait depuis vingt ans? Ne mêlait il pas, pour ainsi dire, la poussière de nos disputes aux flots d'azur de son beau lac , l'argile grossière de nos systèmes et de nos lois aux sables d'or de ses rivages ?
.... Fatem egreginnif cui non sit publica vena, Anxietate carens animiis facit
Que dis-je? M. de Lamartine, en mettant le pied dans un