JANVIER
Réimprimer des livres ! c'est peut-être la seule littérature possible par le temps qui court. Parler des livres qu'on réimprime, c'est peut-être la seule critique. Invoquer le passé, lui demander ses conseils, c'est peut-être la seule sagesse du présent. Examinons donc le livre (i) qu'un écrivain éminent, M. de Salvandy, a eu l'idée de rendre au public après dix-huit ans.
Pour le succès du livre, l'idée était heureuse. Publié une première fois à la Un de 1831 , au moment où la royauté de Juillet luttait encore contre les premiers périls de son établissement, ce livre est publié une seconde fois, près de deux ans après sa chute, en présence de dangers plus redoutables et qui semblent nés de la même cause. Quelle que soit Futilité de cette réimpression, M. de Salvandy a donc saisi très-habilement cette double opportunité présentée par la fortune, en dépit du temps, à la publication
(1) Vingt Mots, ou la Révolution et le parti révolutionnaire, par M. de Salvandy, 1 vol. in-8° (réimprimé, 1849).
de la même pensée, rajoute qu'à toutes les époques, un livre si évidemment honnête par l'intention, si remarquablement écrit, avec tant de chaleur, d'abondance et de relief, avec une supériorité de style et d'induction historique si brillante, aurait obtenu le succès que sa réimpression obtient aujourd'hui, grâce à tous ces mérites sans doute, et aussi grâce à nos malheurs !
Je veux seulement faire en commençant une observation qui en amènera, comme on pourra le voir, plusieurs autres. Entre l'enfance du gouvernement de Juillet, qui g inspiré à M. de Salvandy de si sérieuses alarmes, et sa mort, qui à paru les justifier, il y a eu sa jeunesse énergique et sa maturité robuste, dont naturellement l'auteur de Vingt Mois ne dit rien. Il était tout simple en effet que M. de Salvandy ne prévit pas, à la fin de 1831, que le gouvernement de Juillet parcourrait avec tant d'éclat ces deux phases de son existence, et nj^me qu'il finirait par avoir M. de Salvandy pour ministre de l'instruction publique. Mais en 4849 ? M. de Salvandy le savait: pourquoi n'en tient-il aucun compte? C'était là pourtant un fait considérable. Pourquoi semble-t-il le supprimer dans l'histoire comme dans son livre? Pourquoi enlève-t-il au bilan de la royauté de Juillet ces seize années de prospérité victorieuse et continue, compensation éclatante de quelques-unes de ses faiblesses originelles et de ses fautes involontaires? Pourquoi, en un mot, ayant à juger cette royauté, aujourd'hui mortes la remet-il, en 1849, sur la sellette de 4831? Pourquoi se reprend-il aux infirmités et aux vagissements de son enfance, au lieu de la suivre dans le paisible développement de sa maturité et de sa puissance? Pourquoi? Ceci demande que nous reprenions nousmêmes les eboses d'un peu plus haut.
La révolution de Février a fait tomber bien des masques, mais elle a dissipé aussi bien des illusions honnêtes ; elle a rejeté bien des âmes timorées et sincères dans l'examen curieux et dans le regret du passé. En un mot, elle a été suivie d'une réaction, puisqu'il faut l'appeler par son nom. M. de Salvandy s'esttrouvé, lui, sans effort, reporté à son point de départ de 1831 ; et il n'a eu besoin d'aucune complaisance pour lui-môme, ayant fait ce chemin en arrière, pour croire à l'infaillibilité du livre qu'il avait publié à cette époque, en frondeur plus qu'en concilier du monarque élu en Juillet. La fable d'Épiménide est vraie dans les temps de révolution. Quand la foudre révolutionnaire éclate, il semble qu'elle vous réveille. On dormait près de l'abîme. Le temps qu'on a dormi, on ne s'en souvient plus. M. de Salvandy a eu beau être deux fois ministre, et ministre très-éveillé, depuis l'époque de la première édition de son livre, il semble que la révolution de Février lui rouvre à la fin les yeux sur les périls qu'il avait entrevus et signalés en 4831. Elle* le replace dans les opinions et dans les idées qu'il avait alors. Elle supprime dans son souvenir les années qu'il a vécu en dehors de ces idées. C'est là comment s'explique, par le plus naturel et le plus légitime retour de l'esprit à d'anciennes convictions, la réimpression, en 1849, de l'ouvrage publié dix- huit ans plus tôt par rérainent auteur de Vingt Mois.
En 1834, M. de Salvandy était légitimiste; un légitimiste, je le sais, qui avait mis des habitudes un peu frondeuses au service d'un principe abstrait et absolu. Sous la Restauration, personne n'avait de plus libres allures, un plus franc langage, et en môme temps, au service de cette cause qui inclinait au bon plaisir, personne n'apportait un
esprit plus indépendant, une plume plus trempée d'encre libérale, un patriotisme plus éprouvé et plus pratique. Ce chevalier de Robert le Fort avait été garde d'honneur de Napoléon. Cet écrivain, qui invoquait Fontenoy, s'était battu àLutzen. Ce zélé champion de la légitimité restau rée, c'est lui* qui avait poussé, en 1815, dans une brochure restée célèbre , ce~ cri de l'indépendance nationale : « Répondez à coups de cloche aux exigences de Vètranger ! a Que les vêpres siciliennes soient nos traités avec la coali- « (ton (1) ! »
Quoi qu'il en soit, en 1831, quand M. de Salvandy publia l'écrit que nous examinons aujourd'hui, personne ne put prendre le change sur sa couleur et sur sa portée. C'était à la fois, et malgré toutes sortes de tempéraments d'une habileté merveilleuse (voir notamment le chap. iv du liv. I er ), c'était une œuvre et une démarche légitimiste. Non pas que l'auteur voulût plaire au parti lui-même, se faire pardonner les récentes et honorables libertés de son langage et de sa plume ; non pas même qu'il se posât, après la chute de l'auguste dynastie qu'il avait noblement conseillée, en courtisan du malheur. Ce rôle eût été digne de l'élévation habituelle de ses sentiments. Celui qu'il adopta avait plus de portée : il entreprenait, non pas de calmer les ressentiments d'un parti au profit de sa personne, ou de brûler quelques restes d'encens sur l'autel d'une royauté tombée, mais de rendre la vie aux principes mêmes sur lesquels cette royauté s'était appuyée, de relever son culte abandonné, de rebâtir, avec les ruines du temple écroulé, un nouvel et plus solide édifice.
Et, chose singulière! à qui demandait-il ce miracle? où
(1) La Coalition et la France, •»
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cherchait-il l'ouvrier qui devait mettre en œuvre les matériaux de cette construction ? Pour refaire la légitimité, il s'adressait à la révolution de Juillet. C'est à elle que l'éloquent auteur de Vingt Mois demandait la restauration, sinon des hommes, du moins des principes qui avaient été la base du gouvernement légitime. Et, conséquence non moins étrange! tandis que les partis qui s'avançaient, les uns avec une imprévoyance puérile, les autres avec une impatience fanatique, vers un avenir encore impossible, réclamaient l'exécution de ce qu'on a appelé si longtemps les promesses de Juillet, M. de Salvandy, lui, demandait aussi l'accomplissement de ces promesses, non pas au profit de l'avenir, mais du passé. Juillet avait-il fait d'autres promesses que celles qui étaient dans la Charte révisée de 1830? Je ne le crois pas; mais s'il en avait fait d'autres, je le demande, était-ce à la légitimité? était-ce aux légitimistes? Cependant M. de Salvandy le proclame; et il fait un livre en 1831, au milieu des émotions de cette époque agitée, quelques mois après les désordres de Saint- Germain-l'Auxerrois , il fait un livre pour signaler la violation de ces promesses. Il intitule un chapitre : Infractions aux véritables promesses de Juillet, ou le désordre par les pouvoirs et par les lois.
Il écrit :
a Napoléon, lorsqu'il rétablit la royauté au sein de la » France révolutionnaire, ne crut pas pouvoir environner » le trône d'assez de prestiges pour lui assurer le respect » public... Il prétendit appuyer au ciel ce trône qui n'avait » pas de racines... Il eut hâte de s'allier au sang des rois, » de relever à son usage l'abbaye de Saint-Denis, de » /appuyer à ses tombeaux, de cacher sous un manteau ducal » quelques-unes des renommées révolutionnaires qui Ventou-
» raient... de raviver enfin }es principes que Dieu a insti- » tués au jour môme de la création. Nous, qu'avons-nous » fait pour donner de la consécration à nos œuvres, » pour lier notre cause à celle des lois éternelles de ce » monde? etc. »
Et plus loin :
« La royauté nouvelle a eu un malheur, celui de ne pas » se rendre un compte exact de sa mission parmi nous et » de sa puissance. Elle n'a pas senti assez que son titre, » c'était de s'appeler la nécessité ; qu'elle s'appelait ainsi
• par l'effet de sa double participation au droit royal autant » qu'au mouvement libéral des esprits ; que dès lors elle
* devait ne pas craindre de mettre le marché à la main à » la révolution, et de lui faire la loi au lieu de la subir. » M. le duc d'Orléans ne recevait pas de la révolution la » couronne, il consentait à lui donner un roi. On a eu l'air, » des deux parts, de l'oublier. De cette sorte, le désordre a » eu deux complices : le pouvoir et la loi. »
Telle était donc la thèse de cet audacieux livre : Vous inscrivez la liberté et l'ordre sur vos drapeaux ! Vous avez dépassé la liberté, vous êtes restés en deçà de l'ordre. En d'autres termes, vous avez manqué aux principes constitutifs de l'ordre, c'est-à-dire à la légitimité monarchique, qui est « Tordre dans la monarchie. »
La thèse était hardie, plus hardie peut-être en 1831, quelques mois après la chute de la légitimité tombée sous le poids insurmontable d'une grande faute politique, qu'elle ne pourrait l'être aujourd'hui o^i le droit de révision, formulé dans un article spécial de la Constitution du pays, peut, à tin jour donné, rendre aux plus vieux principes de la société française une vie légale et une vigueur nouvelle. Le suffrage universel a mis aux mains de la France la ba- I 6.
lÔi LE ROI. ET L'ANCIEN RÉGIME.
guette magique de Médée. Le vieil Éson peut rajeunir... Mais une thèse qui consistait, en 1831, à imposer, comme une dette d'honneur, à la royauté issue des barricades de juillet un système politique emprunté aux plus impopulaires traditions du passé ; cette thèse n'était pas seulement téméraire envers ce gouvernement honnête et loyal ; elle était aussi injuste qu'impolitique. Et cependant M. de Salvandy n'était, même alors, et il Ta bien prouvé depuis, ni un ennemi systématique et fanfaron du gouvernement de Juillet, ni un fanatique adorateur du passé, ni un poursuivant de chimères vénérables.
Où puisait-il donc, lui, un tomme d'un esprit modéré et libéral, cette exigence insolite vis-à-vis d'un gouvernement nouveau dont les soutiens étaient ses amis, dont ie chef excitait son respect, et devait sitôt recevoir ses serments? Il la puisait au foyer même de ces opinions et de ces passions dont il voulait, par une étrange inconséquence de son dévouement déjà manifeste, imposer la solidarité à cette royauté chancelante. M. de Salvandy, en effet, re* jeté après la révolution de Juillet dans le milieu où recommençait à fermenter le parti légitimiste, repoussé dans ce parti par ce mouvement de recul que les révolutions impriment quelquefois aux hommes même qui ont* mis le feu aux pièces, M. de Salvandy tournait contre la royauté élective, suspecte de fidélité à son principe, les armes qui lui avaient servi contre la royauté légitime, trop fidèle au sien.
Âvouons-le pourtant; en 1831, au moment de franchir la frotitière de cet avenir inconnu où allait s'engager la nouvelle royauté, laissant derrière elle le scandale des croix abattues, son écusson brisé par l'émeute, l'archevêché mis à sac; à ce moment, dis-je, le livre de Ht. de Sal-
vandy, que je trouve injuste, pouvait sembler à d'autres un avertissement utile. En effet, pendant ce mouvement d'oscillation terrible, qui suspendait le gouvernement de Juillet au-dessus de l'abîme, M. de Salvandy lui criait d'appuyer à droite; il le tirait dans un sens, pendant que l'effort des passions révolutionnaires le tirait dans l'autre. Son livre, on pouvait le croire, n'était donc à ce moment qu'une machine politique. Il avait sa fonction, sa portée dans le mouvement général. Légitimiste par la couleur, il n'était PQut-être au fond que conservateur par l'intention. Ainsi envisagé, ce livre, si passionné qu'il fût, avait sa raison d'être en 1831.
Mais, en 1849, quel est son but? quelle est sa portée actuelle? En professant le culte de la légitimité constitutionnelle en face de la République démocratique, sous la protection du principe de révision, l'auteur ne fait-il qu'user de son droit? Ou bien, en servant aux révolutionnaires de 1849 le splendide festin de récriminations indignées, de vitupérations brûlantes et de menaçants anathèmes qu'il avait déjà servi aux révolutionnaires de 1831, ne cherchet-il qu'à constater la solidarité qui unit les anarchistes de tous les pays et de tous les temps? Sur ce dernier point, M. de Salvandy, s'il n'avait pas d'autre intention, aurait du tooins parfaitement réussi. Tout son livre IV e , consacré au parti révolutionnaire, est notamment un chef-d'œuvre. Sur k suffrage universel , il n'a été rien écrit de plus vif, de plus hardi et de plus concluant que le chapitre V. Et l'auteur a raison de dire de tous ces passages, comme de beaucoup d'autres, que « c'est là un ouvrage de circonstance. » Si' M. de Salvandy n'avait cherché qu'une occasion de mettre s °us les yeux de notre génération oublieuse des rapprochements d'une lumière accablante, j'en pourrais citer t
dont l'incroyable coïncidence frapperait d'étonnement les lecteurs les plus prévenus contre ces jeux de la fortune et de l'histoire ; car le temps, il faut dire, se plaît à nous surprendre autant par la ressemblance inattendue que par l'infinie diversité de ses spectacles ; et personne, après avoir lu ce curieux et spirituel ouvrage, ne contesterait à M. de Salvandy le droit de dire ce qu'il répète volontiers dans le cours de ces pages rapides : « On est toujours obligé de d rappeler que ce livre était écrit en 1831...»
Mais si ce livre, publié le lendemain d'une révolution, et qui semblait alors un cri de défiance jeté sur le berceau d'une royauté nouvelle, se transforme, sur sa tombe à peine fermée, en un définitif arrêt prononcé par un de ses serviteurs les plus fidèles ; si Fauteur prétend qu'il est juge au même titre qu'il s'est cru prophète, et que quelques prédictions justifiées confirment du même coup ses théories, c'est alors que la critique historique intervient pour empêcher la plus injuste et la plus étrange confusion, si, par hasard, ayant existé dans l'esprit de l'auteur, elle menaçait de passer dans les convictions du public, sur la foi d'une si imposante autorité.
La confusion que je signale serait celle-ci : M. de Salvandy a cru, en 4834, que la faiblesse du gouvernement de Juillet tenait à la suppression du principe légitimiste. C'est là une opinion très-pennise. Mais en 4849, après la chute de ce gouvernement, l'auteur croit, puisqu'il nous donne son opinion d'alors pour la leçon d'aujourd'hui, que ce qui était sa faiblesse a été sa faute. Si j'ai bien compris en effet le livre de M. de Salvandy, c'est entre ces deux termes que gravite toute l'argumentation de l'éminent écrivain dans le jugement qu'il porte de la royauté de Juillet : faille pour avoir accepté la Charte de 1814 mutilée, coupable
pour n'y avoir pas rétabli ce que 1814 et 1815 y avaient mis.
« La Restauration, écrit M. de Salvandy, avait en soi, & » côté d'infirmités inévitables, qui tenaienl au temps, des » forces plus grandes que toutes les difficultés de notre si- » tuation politique et sociale ; elle pouvait supporter Jes » institutions libres, en les appuyant à leurs naturels, à leurs » nécessaires soutiens ; elle n'a péri que pour avoir douté » d'elle-même... La monarchie de 1830 a hérité du redou- » table problème. Sera-t-il en sa puissance de le résou- » dre?... Nous établissons que Tunique solution prospère » était de s'approprier autant qu'il était en elle les forces » delà Restauration, en conservant celles qui lui sont pro- » près. Que si vous croyez cette solution impossible dans » Tétat de l'opinion régnante, c'est déclarer la monarchie » de 1830 impossible elle-même. Quoi qu'il en soit, on » fera voir dans ce livre que ce fut en réalité à cette condi- » tion expresse qu'elle reçut l'adhésion et les serments de la » France. On dira les fautes commises, la plaie sociale » agrandie... enfin, la nécessité flagrante de s'enchainer aux » seuls principes à l'ombre desquels Tordre et la liberté 9 puissent se donner la main. »
A. nous de montrer maintenant que cette adhésion et ces serments de la France, la royauté de Juillet les avait reçus & une condition toute contraire, pleine de hasards et de Périls, elle le savait, mais à une condition pourtant qui avait été posée sans ambages, offerte sans déguisement, acceptée sans détour, et qui ne pouvait être violée sans déloyauté. Cette condition, c'était précisément de gouverner avec d'autres principes, d'autres forces, d'autres tendances, d'autres appuis, d'autres prétentions, d'autres maximes que n'avait fait la Restauration. C'était de gou-
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Veftaer avec l'esprit nouveau et non avec l'ancien, avec l'esprit libéral, et non avec l'esprit aristocratique, avec l'esf rit de Tannée nationale qui avait défendu en 1792 le sol (te la patrie, jonché de ruines révolutionnaires, et non avec l'esprit de rémigration qui l'avait déserté, avec l'esprit de Jetamapes et non avec celui de Goblentz.
Tel était l'esprit que la royauté de 1830 avait mission é&ffresse de représenter. C'eût été son devoir, mais c'était SOU goût. « Les d'Orléans, écrit M. de SalvandyJ comme la tf minorité du clergé, comme la minorité de la noblesse, i flreïit alliance avec la société nouvelle dès les débuts de % fAsseûiblée Constituante : alliance douloureuse scellée » dans la Convention, relevée et honorée sur les champs * de Jemmapes et de Valmy. » Si donc la dynastie d'Orléans était venue représenter sur le trône les principes qui avaient été vaincus en Juillet, c'est alors qu'elle aurait été coupable d'accepter une place que les aînés de sa race remplissaient, dans ce but franchement avoué, beaucoup mieux qu'elle, par cette seule raison qu'ils étaient les aînés. Nous dire aujourd'hui que ia royauté de 183Ô a manqué à ses éertnents parce qu'elle a cherché sa force dans les intérêts mêmes qui l'avaient fondée, à l'exclusion de ceux qu'elle teniplaçàit, d'est donc lui faire un crime de ce qui a été, ii'en déniaise à ses détracteurs intéressés, le labeur de sa longue carrière, l'effort incessant de son courage, le triomphe longtemps incontesté de sa sagesse, l'honneur de & loyauté.
La royauté de 1830 savait bien ce qui lui manquait; mais c'est en le sachant qu'elle a vécu, qu'elle a lutté dix-huit ans, riôn-èèulement contre les impatiences aveugles et turbulentes qui la poussaient à l'exagération de son principe, mais surtout, quoi qu'on en dise, contre les passions réac-
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tionnaires qui tentaient de l'attirer dans une autre sphère. Supposez qu'elle eût cédé à ses passions, son rôle était simple. La royauté de Juillet n'avait alors qu'une chose à faire : c'était de quitter la place, et de rendre le trône au duc de Bordeaux. Gomment la nation aurait-elle pris le change? M. de Salvandy ne l'indique .pas, bien qu'il dise quelque part qu'après la révolution de Juillet, et dans le premier moment, un changement de ministère eût suffi. Quoi qu'il en soit, personne, au moment où M. le duc d'Orléans accepta la couronne en 1830, ne lui aurait concilié ce que M. de Salvandy semblait lui conseiller un an plus tard, quand la sécurité, rendue aux esprits, avait également rendu, comme il le remarque fort bien, aux opinions et aux regrets du passé, la parole qu'ils avaient prudemment perdue.
Rétablir la légitimité, cela était donc impossible, si on ne commençait par restaurer le prince légitime; et cette restauration était à ce moment d'une impossibilité, s'il est permis de le dire, plus radicale encore. En temps de révolution, les principes font moins peur que les hommes; les théories se prêtent à des capitulations qui ne semblea pas toujours possibles avec les personnes. Oui, je crois bien, avec M. de Salvandy (page 259-275 et positon), qu'on aurait pu épargner à la Charte de 1814 quelques mutilfe» lions. Le peuple n'y aurait pas pris garde. La Charte de 1814 avait été réhabilitée avec un mot : Elk $*ra tm vérité. Mais la famille du roi violateur, si innocente qu'elle fût de cette violation, la cour du monarque, son entoaftge, son école politique, ses conseillers intimes et Riys- %es, ses apologistes çacrés et profanes, gop parti, en un root, voilà ce que la juste susceptibilité du pays repousr ^it; et c'est contre cette résurrection qu'il cherchait une
garantie, non pas tant dans une Charte que dans un homme.
La légitimité avec le prince légitime, restauré, en 4 830, par celui-là même qui avait reçu mission de le remplacer, c'était donc un rêve. Mais on pouvait aller plus loin encore, s'il est possible, dans le pays des chimères. C'était ào proposer après 4830 le rétablissement des institutions de l'ancien régime, que caressaient, vers la fin du règne de Charles X, les vœux et les espérances d'une certaine portion du parti légitimiste.
En effet, que restait-il, même dans la Charte de 1814, de ces institutions de l'ancien régime ? Cherchez. Il n'en restait rien, ni clergé indépendant et propriétaire, ni religion d'Etat, ni noblesse politique, ni royauté absolue, ni privilèges en matière d'impôt, ni vénalité des charges, ni organisation hiérarchique du travail industriel, ni lettres de cachet, ni feuilles des bénéfices, ni droit de confiscation, ni exclusions aristocratiques pour les grands emplois ou le commandement des armées, ni droit d'aînesse et de substitution, ni partages inégaux, ni vœux perpétuels; rien enfin du passé dans cette Charte de 1814, qu'on accusait d'avoir été écrite sous la dictée de l'invasion, et qu'un esprit vraiment libéral avait cependant inspirée ; rien, si ce n'est son préambule inoffensif, son article 14, si fâcheusement commenté, et ce nom vénéré de Bourbon, qu'une intelligente politique était allée chercher à travers les ruines accumulées par la guerre étrangère, plutôt comme un symbole pacificateur que comme un drapeau réactionnaire, plutôt en signe d'alliance que pour le triomphe des prétentions que pourtant, et malgré loi, ce glorieux nom réveillait.
Cette solitude des Bourbons au milieu des ruines du
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passé, sans aucun des grands supports de l'antique trône de leurs pères, c'était leur faiblesse peut-être comme princes légitimes. C'eût été leur force comme rois constitutionnels, s'ils avaient su l'être. Ce fut leur perte quand ils s'essayèrent aux coups d'État. Chose singulière ! personne n'a fait de cette déroute du principe légitimiste, quand il osa livrer bataille à l'esprit moderne, un plus vif et plus saisissant tableau que l'écrivain à qui je reproche en ce moment d'avoir exagéré l'importance qui restait à ce principe après la chute du trône de Charles X. Quand il s'agit de reconstruire ce trône avec les débris qui jonchent le pavé de Juillet, M. de Salvandy indique avec une sorte de préférence, parmi les matériaux qui doivent le plus efficacement concourir à cette reconstruction, ceux de ces décombres où se voit encore la dorure de la légitimité renversée. Quand il s'agit au contraire de raconter cette catastrophe, M. de Salvandy ne trouve pas assez de paroles pour multiplier les preuves de la faiblesse de ce trône tombé et pour expliquer les causes de son rapide et irréparable abandon. « Le temps des supers-
» titions politiques est passé, dit réminent écrivain en » rappelant un de ses écrits de 1818 ; ne nous fions pas » sans bornes à l'appui d'un dogme, appui trompeur qui » manquerait sous le premier des pas que nous ferions » en dehors des lois... Les nations tiennent en réserve un » droit terrible, etc., etc. » Voilà pour la théorie; voici maintenant pour la pratique. La révolution de Juillet éclate ; quel est son caractère ? C'est la résistance de la légalité contre la légitimité. « En dehors de la Charte, dit M. de * Salvandy, il n'y a plus de roi... »
a Le mardi 27, à la pointe du jour, des officiers de po- » lice et des soldats se présentent à la porte d'imprimeries
» qui étaient fermées. On ordonne d'ouvrir 4e par la loi. * Mais il n'y a plus de loi, et les portes restept fermées, » Les agents appellent un homme du métier pour ouvrir... » et il ne se trouve pas un ouvrier, pas ua apprenti qui » obéisse ! Les agents recourent aux tribunaux, les tribu- » naux les repoussent, // n'y a plm de justice, Reste lar » force. On "ébranle les bataillons,., des officiers brisent » leur épée... les soldats hésitent, beaucoup se débandent. » Au bout de quelques heures, les routes en étaient cou- » vertes. Il n'y a plus d'armée... Bientôt la population ne » se défend plus, elle attaque. A défaut d'armes, on saisit 9 ces gothiques armures conservées comme Guriosttés » (}ans nos musées et qui servent une fois encore, mais » pour se retourner contre la dernière réminisceaçe des p anciens jours... »
Est-ce tout? non certes. La légitimité n'est pas au bout de ses mécomptes dans ce duel imprudent où elle a provoqué la loi. Laissons raconter M. de Salvandy; il croyait le roi encore à Saint-Çîoud. Le loyal écrivain s'y rendit pour mettre son dévouement au service de cette cause perdue . « Ce n'était encore que le samedi 31 juillet. Il se p heurta contre les plus grands noms de la monarchie, » de la cour, de la Vendée, qui en revenaient... » Et ailleurs : « Personne ne s'est rallié au drapeau levé par le » pouvoir royal pour détruire la Charte. Et sait-on pour- » quoi? C'est parce que les classes élevées, riches, éclai- » rées, étaient entrées tout entières dans le mouvement du » système représentatif. »
Où était donc la légitimité en 1830? Quoi! au premier mouvement que faisait la main royale pour en appeler à son droit (comment comprendre une légitimité politique sans un droit supérieur aux institutions mêmes qu'elle a
octroyées?); quoi! au premier signe de cette révolte du souverain epntre la Joi qu'il a donnée, c'est la loi, son ouvrage, qui se dresse contre lui, c'est elle qui frappe de paralysie, sous ses yeux, sa police, sa justice, son armée, ses courtisans, ses féaux, jusqu'à sa Vendée! « La Charte, » c'était la France entière, nous dites- vous ; elle seule a » triomphé 1 » La Charte était donc tout? La légitimité D'était-elle rien? Juillet l'avait dit. Les casuistes 4e la cause légitimiste prétendent que Février a dit tout autre chose. Mon humble critique n'aborde pas ces hautes questions:
Non nostrum inier vos tantas componere liles.
Ma mission était plus modeste. J'ai voulu, sans regarder à la vertu du principe légitimiste, sans le confesser, sans le combattre, j'ai voulu prouver que le gouvernement de 1830 ne lui devait rien, si ce n'est peut-être de redoutables embarras et d'immenses périls, et qu'il n'avait pris avec le parti du passé, au moment de la révolution de Juillet, aucun engagement, qu'il ne lui avait fait aucune promesse. Si cette preuve est résultée de mon argumentation, je ne demande rien de plus. J'avais à cœur de démontrer en effet qu'un grand gouvernement, présidé dix-huit ans par un roi loyal, instruit, spirituel et sage, assisté par les hommes les plus éminents du pays, soutenu par des majorités fidèles et intelligentes , appuyé jusqu'au dernier moment par l'adhésion non contestée du pays sérieux; que ce grand gouvernement, né d'une révolution populaire, fait de main d'homme, ayant pour sujets ses auteurs eux-mêmes, n'avait pas dû jouer la comédie de cacher, comme on dit, son front vénérable dans la nuit des temps, ni commettre la faiblesse fatale de chercher la puissance
dans la sainte obscurité des vieux dogmes politiques, le respect du peuple dans la restauration du droit divin, l'adhésion des intérêts et des esprits dans l'oubli impatient et dans le dédain superbe de son origine. Voilà ce que j'ai voulu prouver, en dépit de quelques assertions auxquelles la sérieuse autorité de M. de Salvandy semblait donner, en les produisant de nouveau, après dix -huit ans, un poids considérable. Suivant moi, si la royauté de Juillet a vécu ces dix-huit ans, c'est précisément parce quelle a cherché ailleurs que dans le livre de l'éminent écrivain, pour naviguer entre tant d'écueils, son gouvernail et sa boussole...
M. de Salvandy a été plus tard le ministre très-libéral de cette royauté ; et s'il a joint à cette libéralité de ses maximes et de ses pratiques, dont l'Université se souvient encore, une remarquable intelligence des droits et des devoirs de l'autorité publique, d'autres, et parmi ceux-là les plus illustres esprits, les plus fermes courages, les plus nobles caractères, l'avaient précédé dans cette lutte incessante et finalement désespérée contre le génie du mal, la passion du désordre et la furie du changement qui devaient perdre un jour notre malheureux pays. Le livre de M. de Salvandy n'était pas imprimé, que déjà le noble et courageux Casimir Périer était sur la brèche. La seconde édition du livre n'était pas épuisée, que déjà M. de Salvandy était ministre. La résistance du gouvernement de Juillet au vrai désordre avait donc précédé les avertissements de l'impatient publiciste. Ses excitations réactionnaires n& firent donc pas reculer ce gouvernement d'une ligne. Il continua de marcher en avant, et M. de Salvandy, qui avait essayé de le retenir, finit par le suivre. Le gouvernement de Juillet a cheminé ainsi dix-huit ans, sur une digue
étroite, entre deux abîmes, libéral contre les prétentions légitimistes, conservateur et résistant contre les passions révolutionnaires. L'abîme était partout, puisqu'au bout du chemin le sol a manqué sous ses pieds. La royauté de 1830 est tombée. Quelles furent les eauses de sa chute? J'ai essayé autrefois de les chercher à mon point de vue. Je n'y reviendrai pas; mais assurément, quand je faisais cette recherche, je ne songeais nullement à compter au nombre des faiblesses originelles de la monarchie de Juillet le mérite qu'elle eut de rester fidèle à son principe. Si elle a eu une force, ce fut cell -là. Quel que soit mon respect pour les croyances et les traditions de mon pays, je n'ai jamais regretté, pour la dynastie élue de 1830, la sainte ampoule du roi Clovis. Avoir pris le chemin de Reims, hélas! cela n'empêche pas de prendre celui de Cherbourg (1) !
(1 ) Voir à Y Appendice la correspondance à laquelle a donné lieu cette étude.