‹ Portraits politiques et révolutionnairesChapitre 10 sur 27 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Voici un livre (i) qui a é!é publié, il y a quelque temps, sans la permission de son auteur. La raison en est bien simple : l'auteur avait été roi des Fiançais, et il ne Tétait plus. Tout était permis contre lui dans ce généreux pays de France, même de publier ses manuscrits sans son aveu. Cela s'appelle le droit des barricades. J'ignore quel était celui des éditeurs, hommes très-iionorables, sur le Journal du roi Louis-Philippe. Quoi qu'il en soit , on a fait pis depuis la révolution de Février : publier des livres , cela vaut mieux, après tout, que de les brûler.

Le Journal de 1815 avait été déjà imprimé, mais il était resté inédit. Voici comment : Le duc d'Orléans , se trouvant àTwickenham à cette époque, eut ridée d'é* crire un exposé de sa conduite avant et pendant les Cent- Jours. Tout le monde sait que l'imprudente réaction qui avait succédé à l'éphémère triomphe de Napoléon n'avait

(1) Mon journal : Événements de 1816, par Louis-Philippe d'Orléans. Paris, 1849, 2 vol» in-12.

pas épargné le duc d'Orléans. On aurait bien voulu mettre sur son compte quelques-uns des griefs qu'on avait contre le parti libéral tout entier. On parlait de la tiédeur du prince quand il avait fallu résister à Bonaparte, èe sa lenteur quand il avait fallu rentrer à la suite d'une invasion. Peu s'en fallait qu'on ne l'accusât de trahison. Le duc d'Orléans songea à se défendre. Un de ses aides de camp prit un brevet d'imprimeur à Londres. La défense du prince, écrite de sa main, fut imprimée sous ses yeux. L'édition tout entière fut enfermée dans une malle, pour être publiée en France, si le soin de son honneur l'exigeait, pour rester secrète, si les circonstances rendaient la publication inutile. C'est en effet ce qui arriva. On s'arrêta prudemment sur la pente qui conduisait aux abîmes. Le duc d'Orléans revint en France, et le Journal de 1815 ne sortit pas de sa cachette. Il fallait la main violente et Tindiscrète curiosité d'une révolution pour l'en tirer.

Ce livre est une intéressante page d'une grande histoire. Dans la longue vie du roi Louis-Philippe , les quelques jours qui précédèrent ou qui suivirent le 20 mars 1815 ne sont qu'un instant; mais le rôle qu'il y joua, les missions qu'il reçut, les résolutions qu'il prit, l'attitude qu'il persista à garder en face des passions qui entraînaient tout, donnent de l'importance à ce rapide récit. Personne ne sera tenté de juger le roi de Juillet sur la seule lecture du Journal de 1845; personne ne pourra se flatter de connaître le duc d'Orléans sans l'avoir lu. La sincérité du narrateur, malgré la vivacité des colères et des ressentiments de l'époque, ne peut être mise en doute. Aujourd'hui ces colères sont éteintes et ces ressentiments sont morts. La froide main du temps s'est appesantie sur la plupart des acteurs de ces luttes ardentes ; et l'exil commun des deux

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branches de la maison de Bourbon, l'alliance de toutes les opinions honnêtes en face de la dissolution sociale, ne laissent plus de place au souvenir des anciennes querelles. Il n'y a donc plus qu'une chose à éclaircir dans les événements de 4815 et dans la part que M. le duo d'Orléans y prit, non plus une question de parti, mais une question d'histoire.

Trois laits ressortent de ce récit avec une évidence souvent voilée par l'excessive modération du narrateur, mais toujours transparente pour le critique : d'abord la difficile position du prince entre la solidarité que lui imposait l'honneur dans la destinée de sa famille, et l'antagonisme secret de ses antécédents, de ses opinions et de ses tendances; en second lieu, au moment du débarquement de l'Empereur, l'absence complète d'illusions de sa part sur le résultat final de cet héroïque retour ; enfin, de la part du sage et spirituel Louis XVIII, une confiance naturelle mais combattue, une sorte de malveillance involontaire et mêlée d'estime pour le caractère, la bonne renommée et l'incontestable capacité du duc d'Orléans. Ces trois faits vont successivement se révéler et se produire dans l'analyse rapide que je veux faire du Journal de 1815.

Le 5 mars, M. de Blacas venait en toute hâte chercher le duc d'Orléans au Palais-Royal, à onze heures du soir, pour le conduire aux Tuileries, a Je vais mettre mon uni- » forme , dit le prince. — Cela n'est pas nécessaire , ré- 9 pond le duc. — Quoi ! aller en frac aux Tuileries ! mais » cela va faire une histoire dans tout Paris ! » Les circonstances étaient donc bien graves ! Le duc d'Orléans ne savait rien, mais il pressentait quelque révélation extraordinaire. En frac aux Tuileries ! Cependant on anive. On traverse la salle des gardes. Les gardes du corps, couchés

sur des matelas, par terre, ouvraient les yeux avec étonnement de voir passer à cette heure un prince du sang, et en frac ! Le duc d'Orléans entra chez le roi.

« Eh bien ! Monsieur ! lui dit le roi, Bonaparte est en » France. — Oui, Sire, répondit le prince que M. de Bla- » cas venait d'informer de la nouvelle, et j'en suis bien fây> ché. — Ah ! j'aimerais*-autant qu'il n'y fût pas, dit le » roi ; mais puisqu'il y est, il faut espérer .que ceci sera » une crise heureuse qui nous en débarrassera... — Je le » souhaite, mais je crains le contraire, » répond le prince. La conversation continue quelque temps sur ce ton. Mais, on le voit, dès le premier moment, l'antagonisme éclate entre le roi et le prince, entre la confiance de l'un et les alarmes trop justifiées de l'autre, entre l'illusion qui ferme les yeux aux Tuileries et la prudence qui les ouvre au Palais-Royal, t Je compte sur la garnison de Valence, dit le » roi. — La garnison de Valence, composée du 4 e d'ac- » lillerie à cheval, ne fera rien contre Bonaparte, dit le » prince. — Je vous destine à aller à Lyon sous mon frère. » — Je serais plus utile à Votre Majesté en réunissant un » corps de troupes entre Lyon et Paris à tout événement. » — Pas du tout, reprit le roi en interrompant le prince as- » sez sèchement. Vous serez beaucoup plus utile à mon » frère, qui vous donnera à commander une division. — » Et votre Majesté n'est pas inquiète de rester ainsi seule » à Paris... — Je vous suis fort obligé; mais je n'ai besoin » de personne, et il vaut mieux que vous alliez à Lyon. » Adieu; graissez vos bottes, et revenez me voir demain » matin. »

Cependant le comfe d'Artois était parti. Le duc d'Orléans le suivit de près. Le 9 mars il était à Lyon, a Quelles » nouvelles? demanda le prince en arrivant. — Ah ! les

» nouvelles, elles ne sont pas jolies, » répondit Monsieur. En effet, l'empereur était à Grenoble. Il y avait trouvé cent trente pièces de canon, des munitions de toute espèce, un immense approvisionnement de fusils. A Lyon au contraire, il n'y avait ni un canon, ni un fusil, ni une balle, ni un écu. « Voilà notre position, Monsieur, disait le comte d'Ar-

> tois; la voilà au naturel ! — L'affaire ne peut pas être » longue, » répondait le duc d'Orléans, etil commandait ses chevaux de poste. Le soir, arrive le maréchal Macdonald. On tient conseil. On lui explique la position : Lyon à défendre, les troupes suspectes, ni fortifications, ni canons... « Cela va beaucoup simplifier la défense de la place, » dit en riant le maréchal. Le conseil fini, on alla aux nouvelles. Napoléon marchait sur Lyon. Le lendemain, ce qu'on appelait alors Pennemi avait ses avant-postes à la Verpillière. Les troupes de Lyon refusaient le service. Il n'y avait plus qu'une chose à faire pour les princes, c'était de partir comme ils étaient venus. Aucun d'eux n'y manqua, et ils firent bien. On en voulut beaucoup au duc d'Orléans d'avoir prédit ce qui arrivait ; on eût dit qu'il était coupable de la défection des troupes, parce qu'il l'avait jugée inévitable. < Quand M. Necker, écrit Mme de Staël, disait au roi et à la » reine : Êtes- vous assurés de l'armée? on croyait voir dans » ce doute un sentiment factieux. Car un des traits qui ca- » ractérisent le parti des aristocrates (vieux style) en France, » c'est d'avoir pour suspecte la connaissance des faits. Ces » faits, qui sont opiniâtres, se sont en vain soulevés dix

> fois contre les espérances des privilégiés; toujours ils les «ont attribués à ceux qui les ont prédits, jamais a la na- » ture des choses. •

De retour à Paris, le duc d'Orléans débuta par se plaindre au roi du rôle qu'on venait de lui faire jouer à Lyon

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et de la figure qu'il y avait faite, c Vous n'y êtes allé, lui • dit le roi, que comme un homme qu'où pousse par les » épaules... — Sire, répliqua le duc, le sacrifice que j'ai » fait à Votre Majesté en lui donnant, contre ma convic- » tion, cette marque de mon obéissance, doit interdire dé- » sonnais tout soupçon sur mes motifs, quand je me per- » mettrai d'examiner, avant d'accepter une mission, si j'ai » l'espoir et les moyens de réussir... » Louis XVIII était un homme d'esprit. 11 avait besoin du duc d'Orléans ; il l'estimait ; il fit mine de ne pas le comprendre et il parla d'autre chose.

Cependant le coup était porté : il fallut compter avec le duc d'Orléans. Les événements marchaient. On en revint, mais trop tard, aux idées du prince ; on songea à rassembler un camp sous Paris. C'eût été le salut, peut-être, quelques jours plus tôt. Aujourd'hui, c'était une vaine tentative, et qui ne pouvait avoir pour résultat que de fortifier l'armée de Napoléon en dégarnissant le nord de la France. Ce qui importait, au contraire, c'était de s'y ménager un refuge. Le duc d'Orléans mit tout en œuvre pour taire prévaloir cette opinion, et finalement elle l'emporta, puisque Louis XVIII donna au prince le commandement supérieur de l'armée du Nord, c Lorsque j'entrai chez le » roi, écrit-il, ses yeux se fixèrent sur les miens avec une » curiosité inquiète, et je crus m'apercevoir qu'il craignait » que je ne vinsse m' excuser... Mais aussitôt que le roi » eut compris que j 'acceptais, sa physionomie devint aussi » gracieuse qu'elle l'était peu d'abord. »

On était au 45 mars. Les aigles de l'empire, laissées dans la décoration des Tuileries, * semblaient, dit un récit » du temps, redevenues menaçantes. » Aucun esprit sérieux ne pouvait plus mettre en doute en effet la prochaine

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arrivée de Napoléon à Paris, et l'impossibilité de lui résister -ailleurs que dans les places fortes de l'extrême frontière. Si la mission donnée au duc d'Orléans avait un sens c'était celui-là. Mais il fallait s'expliquer : le roi voulait-il, après sa retraite de Paris, rester en France? voulait-il faire appel aux armées étrangères? Su* ces deux points, les sentiments de Louis XVIII pouvaient sembler d'accord avec les dispositions bien connues du duc d'Orléans. On citait de lui un mot qui aurait pu passer pour héroïque : « J'at- » tendrai Bonaparte dans mon fauteuil... La victime sera » plus grande que le bourreau! » D'un autre côté, le roi * autorisait le prince à repousser toute intrusion des troupes étrangères dans son armée. Nobles sentiments mais vaines paroles ! promesses, non pas trompeuses, mais peu sincères, que le cœur dictait peut-être, qu'un premier mouvement poussait sur les lèvres, mais auxquelles les événements allaient donner un cruel démenti. Pour le duc d'Orléans cependant, toute la question était là : Appellerait-on l'étranger?

La question n'était pas simple. Appellerait-on l'étranger? Louis XVIII répondait : Non. Réponse facile ; l'étranger marchait déjà sans être appelé. Mais comment le recevraiton? Combattrait-on dans ses rangs, ou à sa suite? Recommencerait-on l'émigration? Verrait-on les princes, comme récrivait plus tard le duc d'Orléans au comte Thibaut de Montmorency, « s'enrégimenter, comme Français, dans les » corps français formés au milieu des armées étrangères, et » sous leur influence ? » Telles étaient les questions qui préoccupaient j'esprit du prince, quoique, dans sa conscience, il leur eût depuis longtemps donné la solution la plus libérale et la plus patriotique.

Le duc d'Orléans quitta Paris te 17 mars. C'est à ce mo-

ment qu'éclate entre le roi et lui cette sourde lutte d'opinion et de conduite qui est en partie l'intérêt de ce récit. La mission du prince dans les départements du Nord n'est en effet marquée par aucun incident digne d'une mention particulière. Il passe des revues, il visite des fortifications, il entend des harangues et y répond avec modération et dignité; on l'écoute, on l'entoure, on le recherche. Il arrête l'effet de quelques mesures désastreuses; il se montre vigilant et prévoyant, plein de droiture et de dévouement. Sa prévoyance toutefois a un défaut : elle n'a pas le secret de la cour, et elle agit comme si la cour n'avait pas de secret. Je voudrais essayer de caractériser ici cette situation éminemment délicate du roi vis-à-vis du prince, du prince à l'égard du roi, situation qui dure jusqu'au moment de leur sortie du territoire français et même quelque temps après, comme on le verra tout à l'heure. Chose singulière ! Louis XVIII donne au duc d'Orléans, dans ce grand péril de la royauté, la plus haute marque de sa confiance, mais sans lui dire son dernier mot. Il lui confie sa vie, mais non son secret. De son côté, le duc d'Orléans donne tout son dévouement au roi, mais jusqu'à la limite inflexible que le patriotisme du citoyen a marqué à la loyauté du sujet. Il y a quelque chose en effet entre ces deux personnages, quelque chose qui n'est pas, quoi qu'on ait pu dire, l'antipathie de deux caractères ou le choc de deux natures inconciliables, mais où s'arrête pourtant, d'un côté l'effusion, de l'autre la subordination. Il y a entré eux la révolution française, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Le roi l'a combattue, le prince l'a servie. Le roi la subit, le prince l'adopte. Le roi veut faire la part du feu, le prince celle de la lumière. Et non-seulement il y a la différence du goût, mais celle du commentaire. Dans lès sages concessions

faites par la royauté restaurée aux principes révolutionnaires, « la forme, écrit le prince, a presque toujours gâté » le fond. Le roi n'est pas revenu en France avec la déter- » rai nation de cultiver la nation française comme un » amant soigne une maîtresse dont il veut s'assurer les bon- » nés grâces, mais comme un père oubliant les erreurs de » ses enfants et croyant qu'il les retrouve (quoique un peu » grandis depuis leur séparation) dans les mêmes senti- » raents que lorsqu'ils étaient sortis de chez lui pour en- » trer au collège. » (Lettre au duc de Wellington, tome II, page 132.)

Mais quel était donc ce secret du roi, ce secret qu'on ne disait pas au prince, et contre l'existence duquel on semblait même protester en lui donnant une si importante mission sans le lui dire? Quel était ce secret? C'était, qu'on me passe le mot, quelque chose comme celui de la comédie. Tout le monde savait bien que le retour de Napoléon aux Tuileries serait le signal d'une nouvelle coalition contre la France. Le congrès de Vienne ne s'en cachait guère, témoin sa déclaration du 13 mars. La force des choses y poussait. Comment le duc d'Orléans l'aurait-il ignoré? Cette seconde invasion de la France était dans l'air. On la respirait avec toutes les brises venues du nord de l'Europe, on l'apprenait par tous les courriers, on en avait chaque jour en quelque sorte, dans ces nouvelles redoutables, le bruit lointain et l'infaillible symptôme. Comment ce qui était si public pour tout le monde pouvait-il être secret pour quelqu'un? Mais la menace d'une seconde invasion était publique; les dispositions du roi ne l'étaient pas. Je ne parle pas de la cour. Voici ce qu'on y disait, un peu plus tard, il est vrai, à Lille, le 22 mars, à propos du mauvais accueil que les troupes avaient fait au roi : t Puisque

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» ces messieurs font la moue, il n'y a qu'à envoyer un » courrier à Tournay, faire baisser le pont-levis, et intro » duire dans Lille vingt bataillons anglais qui les mettront » à la raison !... » On disait cela à la porte du roi ; mais le roi, dans son cabinet, en présence du duc d'Orléans, parlait des armées étrangères à peu près comme le duc d'Orléans lui-même. Le fond de sa pensée restait caché. Là était le secret. Que le prince l'eût pénétré ou qu'il l'ignorât, c'était pour lui môme chose. A la cour, on n'a pas le droit de savoir ce que le roi n'a pas dit. La certitude ellemême ne peut se passer de la confidence.

Le prince n'en reçut aucune. « J'avais parlé au roi des » rapports que les circonstances pourraient établir entre » lui et les puissances étrangères, et je saisis cette occa- » sion de lui manifester mon opinion sur le mal qu'il » ferait à sa cause, en appelant leurs armées pour la sou- » tenir... Il me semble, lui dis-je, que si une invasion a » lieu, il serait d'une grande importance pour le roi, non- » seulement de ne pas s'en mêler, mais de marquer » qu'il ne s'en mêle point. — C'est ma manière de voir, » et je ne m'en éloigne pas, reprit le roi. » Le prince était donc parti, ainsi que je l'ai dit, se croyant fort de cette assurance.

Mais le temps a marché, l'empereur approche. Le roi, qui, le 15 mars, quand le duc d'Orléans était venu lui demander ses ordres, pour le cas où Napoléon arriverait à Paris, avait répondu avec un grand air d'étonnement : « Il ne faut pas seulement faire cette supposition-là ! » le roi prend en toute hâte la route du Nord. Le 22, il arrive à Lille presque à l'improviste, sans que le prince, qui ne l'attendait guère, eût reçu, en temps utile, aucun avis de son approche. Plus tard, cependant, on lui fit un crime de

n'avoir pas deviné ce qu'il n'avait pas même dû prévoir. Quoi qu'il en soit, Lille n'était plus pour le roi de France une position tenable. La population était bonne, les dispositions de la garnison plus que douteuses. Pour garder la place au roi, il fallait en faire sortir les troupes qui seules pouvaient Ja défendre, et si on les y laissait, personne ne pouvait répondre de la sûreté du monarque. Pour échapper à cette alternative, de dégarnir la place ou de compromettre la retraite du roi, il semblait qu'il n'y eût qu'un parti à prendre, passer la frontière. Le patriotisme en suggéra un autre au duc d'Orléans. Dans un conseil tenu devant Louis XVIII, il proposa que le roi se retirât à Dunkerque et s'y établît avec sa maison militaire. La position était forte, et Napoléon ne pouvait songer à en faire le siège avant d'à voir ^envahi la Belgique. En outre, à Dunkerque, le roi se trouvait affranchi de la dépendance des troupes alliées et entièrement en dehors de leur ligne d'opérations; il pouvait donc y attendre les événements sans encourir le reproche d'avoir participé à l'invasion de son royaume. Ces arguments et beaucoupTTautrcs, développés avec chaleur par le duc d'Orléans pendant une discussion qui dura cinq heures, entraînèrent l'adhésion des deux maréchaux présents au conseil, celle de M. de Blacas lui-même, et enfin le roi parut prendre son parti. Il était minuit. Les chevaux furent commandés pour une heure. L'ordre fut donné au comte d'Artois de conduire la maison du roi à Dunkerque, au maréchal Macdonald de partir au bout d'une demi-heure, à tout le service de se tenir prêt pour le départ. Mais ici la scène change avec la soudaineté d'une décoration d'opéra. Le duc d'Orléans à peine rentré chez lui pour se reposer un instant, arrive un des secrétaires de la suite du roi. « Le roi me charge, dit-il, de prévenir mon-

» seigneur qu'il ne se dérange pas cette nuit : S. M. ne » part plus! » Le secrétaire sorti, entre le duc de Trévise : y> Mais qu'est-ce donc que tout cela? dit-il au prince. » Voilà le roi qui ne part plus! — Je n'y comprends rien, » dit le duc d'Orléans. Et en effet, il ne sut jamais, ni lui, ni le duc de Trévise, ni le maréchal Macdonald, le motif d'un changement aussi subit et aussi extraordinaire. Le lendemain, cependant, le roi lui dit : « Je n'ai pas voulu sortir de Lille, la nuit, comme un voleur... — Mais à présent il fait jour, reprit le prince. — J'aime mieux rester à Lille. — Je souhaite que votre Majesté le puisse, mais je crains que ce ne soit pas long. — C'est ce que nous verrons, » dit le roi. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que, - quelques heures après, le roi passait la frontière, laissant au duc d'Orléans, au lieu d'instructions précises dont il aurait eu si grand besoin, une énigme à deviner... Louis XVIII élait plein de malice, le duc d'Orléans plein de finesse. La partie était donc entre eux, sauf le respect, parfaitement égale. On va voir comment elle fut jouée.

Le roi de France se retire à Gand, le duc d'Orléans se rend en Angleterre, où sa famille l'avait précédé. A Gand, dès le 17 avril, le roi écrit au prince une lettre où. se trouve

cette phrase qui semble un ballon d'essai : « Je ne

» tarderai pas à vous appeler près de moi, où je vous verrai » toujours avec autant de plaisir que de confiance. » Le prince répond en protestant, au nom des princes français et au sien, et avec toutes les formes du respect le plus humble, contre toute idée de servir ou môme de figurer au milieu des armées étrangères. Le 10 mal, nouvelle lettre du

roi, cette fois plus pressante : « Mon dessein est de

» paraître dans mes États dès que la moindre portion de » terrain en deviendra accessible, mais d'y paraître à la

» tête d'un corps français, entouré des princes de ma mai- » son.... J'ai formé, dans cette vue, un plan que je vous com- » muniquerai, et je crois, mon cher neveu, que le moment » est venu de vous rappeler près de moi sans délai. Partez » donc tout de suite.... » Fallait-il partir?... Certes, le but à atteindre valait la peine du voyage; le mot de l'énigme était au bout. Le roi promettait enfin de dire son secret. « Tai formé un plan..., » cela disait tout. La confiance du roi envers le prince ne s'était jamais avancée si loin. Cette fois il l'appelait à lui pour lui révéler le fond même de sa pensée. Fallait-il partir? Le prince répond, en date du 17 mai : « Votre Majesté daigne me dire qu'elle me com- » muniquera son plan dès que je serai arrivé auprès d'elle; » mais j'attacherais un grand prix à le connaître avant de » m'y ôtre rendu ; car s'il se trouvait, comme j'en ai quel-

* que crainte, que je ne crusse pas pouvoir entreprendre » ce dont Votre Majesté peut avoir l'intention de me char-

* ger, il deviendrait alors bien plus pénible pour moi d'être » obligé de m'éloigner d'elle que de continuer à vivre dans » la retraite où je suis aujourd'hui... »

Cette lettre, où la résolution du prince revêtait une forme à la fois si fine et si décidée, cette lettre suspendit, on le pense bien, la correspondance directe de Louis XVIII avec le duc d'Orléans. Elle ne parut terminer ni les espérances ni même les instances du roi. Déjà, le 16 mai, le comte de Lally-Tollendal écrivait au prince dans le même sens, au nom du conseil. Sir Charles Stuart, ministre d'Angleterre àGand, écrivait le 26 mai et le 13 juin, au nom de la diplomatie ; lord Wellington, le 6 juin, comme généralissime de l'armée anglaise. Ces lettres, je le sais, avaient un caractère confidentiel ; elles étaient en réalité des dépêches d'une sérieuse portée politique, auxquelles la

position respective de chacun de leurs auteurs donnait, si je ne me trompe, l'importance que je crois pouvoir leur attribuer. A toutes et à chacune, le duc d'Orléans répondit comme il l'avait fait au roi, en déclinant toute intention de participer activement à l'invasion de la France, même dans les conditions les plus habilement calculées pour ménager l'odieux d'une pareille intervention de la part d'un prince français. Les instances étaient pressantes, les raisons spécieuses, les offres séduisantes. On alléguait « la force incalculable ».que donnerait au faisceau des princes la présence de celui qui en était momentanément séparé ; on faisait briller à ses yeux, de l'autre côté de la Manche, une épée de connétable... Le duc d'Orléans resta ferme contre ces séductions et ces arguties. Ses réponses, qu'on trouvera dans le second volume de son Journal, sont des chefsd'œuvre de raisonnement ; ce sont aussi d'incontestables témoignages d'abnégation patriotique. Finalement, l'opposition du duc d'Orléans prévalut, non-seulement pour le préserver de la faute dont il signalait les périls avec une obstination si courageuse, mais pour en sauver l'odieux à la famille des Bourbons tout entière ; et le 12 juillet, après le retour du roi Louis XVIH à Paris, le prince put lui écrire ces nobles lignes par lesquelles je veux finir ce récit : « Quant à la répugnance que j'ai cru pouvoir ne pas ca- » cher au roi que j'éprouverais pour m'agréger à un ras- » semblement d'émigrés français formé au milieu desar- » mées étrangères, j'ose me flatter que la déclaration que » Votre Majesté a publiée à Cambrai , dans laquelle elle » annonce avoir défendu à tous les princes de sa maison » de paraître dans les rangs étrangers, a pleinement établi » que le roi partageait les sentiments qui m'inspiraient • cette répugnance. »

Ces lignes, d'une franchise si conciliante, sont la fin de cette correspondance, je voudrais pouvoir dire de cette querelle. Mais je m'arrête où le Journal de 1815 s'arrête lui-même. À quoi bon aller plus avant dans ces souvenirs? Si loin de nous par le temps, ces souvenirs le sont plus encore par le changement, et, si Ton veut, par le progrès desidées et des sentiments publics. L'émigration, celte guerre despygmées contre les géants, comme l'écrivait le duc d'Orléans au duc de Wellington (le 42 juin 1815), l'émigration, si quelqu'un pouvait y songer aujourd'hui, ne serait plus qu'un ridicule ajouté à une impuissance. L'armée d'Alost est aussi impossible que celle de Gondé. Gand est aussi arriéré que Coblentz. Quand donc on rappelle, dans un intérêt historique, des faits que leur éloignement sauve de tout commentaire irrité, ce n'est pas aux passions qu'on s'adresse, c'est à la curiosité de ses lecteurs. J'ai essayé défaire connaître le véritable esprit qui ressort du Journal àe 4845. Ce livre, d'une sincérité si attachante, et qui n'est offensant pour personne, jette , sans y prétendre, une éclatante lueur de dévouement patriotique sur le noble chef de la maison d'Orléans. 11 révèle, dès 4845, cette alliance du prince et du citoyen, cette rare union des vertus acquises et des aptitudes héréditaires que la nation a couronnée librement en 4 830, qu'elle a délaissée en 4 848. N'importe ! Cest là un caractère inaltérable ; et ni la main ▼iolente d'une révolution, ni les injures des romanciers (4), ni le prestige d'une voix éloquente n'auront la puissance de l'effacer!

(1) Allusion à un récent ouvrage de M. le vicomte d'Arlincourt, et à un récent discours de M. Berryer.

lie Roi Ii«al«-Phllippe et l'antieit régime.

Le ciel même peut-il réparer les ruines De cet arbre séché jusque dans ses racines?

(Athalie.)

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