H. DE LAMARTINE, POÈTE ET ORATEUR
et du bruit. Cependant tous les regards vont chercher cet homme si modeste à la place qu'il a choisie, loin de ceux dont la célébrité parlementaire attire plus particulièrement l'attention publique. De toutes les tribunes des yeux avides s'attachent à lui. Tout étranger qui entre dans la salle demande d'abord à le voir ; toute femme le cherche et Fobserve, et se passionne à le contempler. Et leur curiosité est juste, leur enthousiasme est légitime; car cet homme est un des plus grands poètes de la France et du monde, ce député est M. de Lamartine.
Comment M. de Lamartine est-il tombé du ciel de la poésie sur ce banc solitaire qu'il occupe aujourd'hui à la Chambre des Députés ? comment le dieu s'est-il fait homme? pourquoi a-t-il changé sa lyre immortelle pour Turne à scrutin d'un parlement amovible ? c'est-là ce que j'expliquerai plus tard, si je le puis. En ce moment je ne veui qu'imiter les spectateurs des tribunes dont j'ai montré les regards attachés sur M. de Lamartine, et qui, suivant toute apparence, cherchent en lui beaucoup moins le député que le poète.
Si M. de Lamartine est un grand poète, c'est surtout par l'admirable spontanéité de son génie, c'est parce qu'il a reçu à un degré éminent le feu sacré qui fait les poètes, c'est pàtcé qti'il a $V dominer par la puissance de l'inspiration un siècle égoïste et calculateur, et vefser des flots de poésie siir un sol aride et desséché. J'entends par la spontanéité du génie la puissance de créer qui est eri lui, indépendamment de toute cause extérieure, qualité rare, privilège exclusif de quelques hommes d'élite, et qui se manifeste avec une supériorité éclatante dans la destinée poétique de M. de Lamartine. Je cherche en effet, dans l'histoire de tous les âges du monde, une vocation de
poète où le caractère de l'inspiration primitive soit plus fortement empreint, et j'ai peine à la rencontrer. Il n'y a pas un poëte de l'antiquité païenne qui n'ait trouvé dans l'éclat d'un beau ciel, tout peuplé de dieux, dans le spectacle habituel d'une nature magniûque, sur le sol natal, dans les traditions, dans les préjugés, dans les fables de son pays, et tout autour de lui, sous la main, pour ainsi dire, presque autant d'excitations que dans son génie. Tous les grands poètes du christianisme habitent aussi une terre échauffée par les plus purs rayons du soleil, ou vivent du moins à une époque de ferveur spiritualiste ; ils sont soutenus par l'ardeur des croyances qui dominent ; ils puisent l'inspiration dans la foi enthousiaste et dans l'imagination avide des contemporains. M. de Lamartine, au dix-neuvième siècle, ne reçoit Tinspiration que de luimôme.
Il était né à Saint-Point, un des coins les plus arides et les plus ingrats de la France, s'il faut en croire son propre témoignage, consigné dans un ingénieux écrit. Il a donc été poëte malgré Saint-Point, malgré ses champs avares et ses coteaux abandonnés,
Malgré le sol sans ombre et les cieui sans couleur;
poëte malgré tout; car r d'un autre côté, M. de Lamartine était destiné à vivre dans un siècle qui se vouait au culte des intérêts matériels, dans un pays livré aux avocats, aux financiers et aux ingénieurs, dans une religion devenue d'autant plus austère qu'elle ne dominait plus ; enfin, n'a-t-on pas fait de M. de Lamartine un diplomate à trente ans, un député à quarante? Pour échapper à tant d'influences contraires, pour surmonter tant d'obstacles, pour sauver son àme poétique de ce purgatoire, ne fallait-il
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pas, qu'on me permette l'expression, que M. de Lamartine eût la poésie chevillée au corps, que sa vocation fût irrésistible, que son génie fût inflexible comme la destinée? J'ignore quelle profession M. de Lamartine a dû embrasser dans sa jeunesse ; mais je crois qu'on aurait pu le soumettre à toutes les épreuves, faire de lui un procureur, un inspecteur du cadastre, un greffier de juge de paix; qu'on aurait pu le briser et le tordre et le pousser de force dans le plus ingrat métier, dans le fond d'un comptoir, ou dans la poudre d'un bureau, qu'il n'en serait pas moins resté poète ! La poésie, chez M. de Lamartine, c'est tout Phomme. Ii n'y a pas un coin de son esprit, pas un repli de sa mémoire où la poésie ne trouve à se loger, pas une fibre de son cœur qu'elle ne fasse vibrer et frémir ; elle coule avec son sang, elle se mêle à sa substance ; elle le pénètre et l'inonde ; elle transforme en rêves brillants ses passions, ses croyances, ses idées, ses opinions, tout, jusqu'à l'expérience qui n'agit pas sur M. de Lamartine comme sur les autres hommes; l'expérience ne le fait pas plus sage, mais plus poète; elle ne rend pas son esprit plus juste, mais seulement plus abondant et plus fécond; elle ne le mûrit pas, elle l'échauffé; *elle ne l'instruit pas, elle l'exalte; témoin son dernier ouvrage, Jocelyn, une des productions les plus poétiques de M. de Lamartine, et en même temps la plus aventureuse, la plus abandonnée, la plus jeune qui soit sortie de sa plume. Mais j'y reviendrai.
Presque tous les critiques qui se sont occupés de M. de Lamartine, au lieu de faire ressortir, comme je l'essaie en ce moment, cette merveilleuse spontanéité de son génie poétique, se sont évertués à chercher dans son talent je ne sais quelle prédestination providentielle, une mission I 7.
d'en haut, une mystérieuse harmonie avec les besoins moraux de notre âge ; car i! est très-difficile à un homme de génie de venir au monde sans que bon nombre d'illuminés prouvent à l'instant qu'il était absolument nécessaire à son siècle. « M. de Lamartine est vettu, nous dit-on, quand le siècle, épuisé d'efforts révolutionnaires, de conquêtes extravagantes et de destructions insensées, n'avait gardé de tant d'épreuves qu'une lassitude affreuse et une ardente soif de croyances. Il a été Un poëte relw gieux, parce qu'il fallait un poëte religieux au siècle et au pays ! » Je crois, quant à moi, que M. de Lamartine a été poëte parce qu'il lui était parfaitement itapossible d'être autre chose. Il aurait été poète sous tous îe§ régimes, dans un temps de ferveur religieuse comme il le fat à une époque d'indifférence. Et ce qu'il faut remarquer d'ailleurs dans la destinée de M. de Lamartine, c'est qu'au lieu de s'inspirer de son siècle, il a été dans un antagonisme perpétuel à ses passions et aux actes qui l'on rempli. Enfant, il a connu les cachots de la Terreur; et, comme il le dit lui-même, la première fois qu'il entendit prononcer le nom de la liberté,
Ce fut sous les verroux d'une indigne prison ; *
Dans les étroits guicliet3 d'un cachot solitaire, Elle 1g disputait aux doux baisers d'un père.
Sorti de l'enfance, M. de Lamartine n'a pas servi l'empereur. Plus tard, s'il s'est attaché à la fortune de la Restauration ; mais comment? Dans quelles circonstances ? Tout le monde le sait.
Il était survenu une immense révolution en France •••bien moins pour l'État que pour la religion. Une restauration armée avait eu lieu. Maîtresse de tout, elle avait eu
l'irrécusable mérite de poser elle-même la limite de son pouvoir politique; mais l'esprit de prédominance religieuse qu'elle ramenait avec elle, et peut-être malgré elle, ne pouvait connaître ni ces tempéraments ni cette prudence. Ce fut donc ouvertement (car le jésuitisme luimôme, avec ses établissements publics et ses prédications à ciel ouvert, ne songeait guère à se cacher), ce fut sans dissimulation ni fausse honte que Pesprit religieux marcha dès l'abord à la conquête de la société. Le pays se sentit blessé dans ses susceptibilités les plus délicates et les plus intimes; toutes ses méfiances se réveillèrent; une formidable coalition d'intérêts, de doctrines et de passions, opposition telle que le dix-huitième siècle lai-même ne l'avait pas connue, se forma contre les prétentions .envahissantes du clergé ; une lutte nouvelle s'engagea entre l'esprit de prédominance religieuse et l'esprit philosophique, tous les deux restaurés.
Au milieu de ce conflit parut M. de Lamartine ; et il servit de tonte la puissance de son talent le parti catholique, le parti intolérant, réduit à se défendre avec les forces réunies de ses politiques, de ses dévots, de ses mondains, de ses prosateurs et de ses poètes, contre les haines violentes qu'il avait imprudemment soulevées.
Sortez, ô mânes de nos pères, Sortez de la nuit du trépas !
Que vois-je? Ils détournent la vue, Et, se caehant sous leurs lambeaux, Leur, foule, de honte éperdue, Fuit et rentre dans ses tombeaux !
Non, non ; restez, ombres coupables !
Auteurs de nos jours déplorables, Restez ! ce supplice est trop doux.
Le ciel, trop lent à tous poursuivre, Devait vous condamner à vivre, Dans ce siècle enfanté par vous !
C'est souvent avec cette véhémence que M. de Lamartine résume les regrets et les colères de l'ancien régime dépossédé ; en sorte que s'il a effectivement trouvé des inspirations dans son siècle, on peut dire que c'est en le combattant : mission difficile, entreprise périlleuse, ou le poëte n'est soutenu que par son génie, où les esprit» emportés succombent comme Gilbert, où les plus grands courages échouent, où la poésie va se perdre presque toujours dans les violences ou les obscurités de la satire ! Aussi je vois que presque tous les poètes illustres ont vécu en bonne intelligence, au moins comme poètes, avec le siècle qui les a vus fleurir. Homère s'est fait historien des traditions nationales de son pays; Virgile a immortalisé les origines du peuple romain ; Horace, qui attaque les ridicules de Rome, caresse trop souvent ses vices ; le Tasse a chanté à l'unisson des croyances de l'Italie, devenue guerrière et romanesque; Milton a mis au service de l'Angleterre, insurgée et régicide, plus que de la poésie. Partout je vois la poésie ouvrir ses voiles au vent qui souffle, partout elle suit le courant des passions et des préjugés qui dominent. Chez nous, Béranger, Casimir Delavigne ont trouvé d'admirables inspirations dans la conformité de leurs opinions etde leurs sentiments à ceux du pays. Victor Hugo n'est pas entraîné, mais il ne lutte pas. Seul, M, de Lamartine a trouvé la poésie dans l'antagonisme; rien ne prouve mieux qu'il était né poëte !
J'attache, comme on le voit, quelque importance à faire ressortir ce trait de la physionomie poétique de M. de Lamartine, l'inspiration, parce que je n'ai pas la prétention
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d'écrire sa biographie, ni de donner une analyse de ses œuvres, que tout le monde sait par cœur, mais bien de tracer son portrait; et je sacrifie tout le reste à la ressemblance.
M. de Lamartine a beaucoup voyagé. Il est allé chercher, loin de nous, Pair et le soleil qui lui manquaient. C'est ainsi qu'il a parcouru l'Italie, la Grèce, les îles de l'Archipel, la Syrie, la Palestine ; il a séjourné à Florence; il a vécu longtemps sous le ciel de Naples. Il a respiré toutes les brises et toutes les fleurs du Midi, savouré tous les parfums de l'Orient. Son noble front a reçu tous les rayons qui ont successivement brillé sur la tète des plus grands poètes du monde, depuis Orphée jusqu'à Chateaubriand. « Mon corps comme mon âme est fils du soleil, » dit quelque part M. de Lamartine ; il lui faut la lumière; » il lui faut ce rayon de vie que cet astre darde, non pas » du sein déchiré de nos nuages d'Occident, mais du fond » de ce ciel de pourpre qui ressemble à la gueule de la d fournaise ; ces rayons qui ne sont pas seulement une » lueur, mais qui pleuvent tout chauds, qui calcinent en * tombant les roches blanches, les dents étincelantes des » pics des montagnes, et qui viennent teindre l'Océan de » rouge comme un incendie flottant sur les lames. J'avais » besoin de remuer, de pétrir dans mes mains un peu de » cette terre qui fut la terre de notre première famille, la » terre des prodiges, etc., etc. *> On pourrait donc croire, en lisant ces lignes, que M. de Lamartine a vraiment cherché à se faire la patrie poétique qui lui manquait, qu'il a couru au soleil comme à la source où devait se raviver son génie. Eh bien ! j'affirme que M. de Lamartine n'est pas revenu de ses voyages plus poète qu'il n'était parti ; la poésie ! il l'a emportée avec lui, il l'a répandue sur sa
route, il l'a versée comme un parfum immortel sur tous les lieux célèbres qu'il a parcourus, sur le sable de 1* plage, sur l'écume de la mer, et jusque dans l'azur des cieux; le golfe de Baïa lui doit plus qu'il ne lui a donné; et le jour où M. de Lamartine voudra tirer de ses Souvenirs d'Orient une œuvre véritablement digne de sa renommée, il fera peut-être un beau poème; mais je eroiâ pourtant qu'il ne trouvera ni de plus doux accents, ni dé plus poétiques images, ni de plus magnifiques tableaux dans ses notes de voyage, qu'il n'en a créé autrefois par la seule force de cette spontanéité féconde qui a inspiré ses première chants.
Esprit spontané, indépendant, dominé par la puissance de sa vocation, M. de Lamartine a une autre qualité dont j'aurai plus de peine à démontrer l'existence dafts ses poésies ; car je reconnais que je suis, sur ce point, en opposition avec le sentiment presque unanime de mes lecteurs. Ce qui me frappe donc dans le génie de M. de Lamartine, après l'inspiration, c'est .le don d'universalité poétique qui, suivant moi, le distingue entre tous les grands poêles dont s'honore l'humanité.
Universel ! Est-ce à dire qu'on doive classer le chairtre d'Elvire parmi nos encyclopédistes et lui ouvrir les portes de l'Académie des sciences? Est-ce à dire encore que M. de Lamartine ait beaucoup varié la forme et diversifié le rhy thme de ses poésies ? Je ne voudrais pas pousser jusque-là l'audace de mon paradoxe. M. de Lamartine n'est, le plus souvent, qu'un poète lyrique, quant à la forme, et il a pu mériter quelquefois le reproche de monotonie, qu'une médiocre appréciation de ses œuvres a accrédité parmi les critiques de salon. Mais ce qui me parait ressortir cependant d'un examen sévère de ses ouvrages, c'eât
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que chez lui le sentiment poétique s'applique à tout, qu'il embrasse tout, les idées, les faits, les opinions, les systèmes; qu'il transforme l'histoire, la morale, la religion ; qu'il se plie avec une merveilleuse facilité à tous les mouvements, à tous les caprices, à toutes les fluctuations indéfinissables de l'âme humaine; qu'il reproduit , sans l'altérer, la prodigieuse variété des couleurs qui se jouent dans les rayons du ciel et dans les harmonieux reflets de la terre habitée ; en un mot, que rien n'échappe dans Tordre de nos Connaissances, de nos intérêts et de nos affections, à cette admirable faculté de tout traduire en images sensibles, espèce de contagion poétique qui s'exhale pour ainsi dire de l'âme et du cœur de M. de Lamartine.
Ce qui a fait croire â la monotonie et (quel blasphème !) à la stérilité de ce grand poëte, c'est que les esprits superficiels qui contribuent pour plus qu'on ne pense à la renommée des écrivains, voyarit qu'il parlait de Dieu avec une majesté et une effusion de style à laquelle on n'était plus accoutumé depuis le Génie du Christianisme, ont trouvé commode de tout rapporter dans ses œuvres au sentiment religieux. C'est une erreur; M. de Lamartine est ufl esprit religieux, mais qui ne rapporte pas tout à la religion ; c'est un chrétien, mais qui a des passions, des désespoirs, des colères politiques et philosophiques, des accès de scepticisme et de rêverie inquiète et découragée, que le christianisme n'avouerait pas toujours. J'ai eu l'idée de comparer entre eux les différents sentiments qui ont inspiré â M. de Lamartine les cinquante-six Méditations renfermées dans ses deux premiers recueils ; je n'ai pas trouvé plus de douze ou treize de ces poétiques compositions qui portent le caractère d'une inspiration exclusivement religieuse ; il en est au moins dix où le scepticisme abonde; un aussi
grand nombre consacrées à dire les joies ou les souffrances de l'amour ; toutes Içs autres sont d'admirables morceaux de philosophie, de morale ou de polémique, très-divers de forme, de mesure et d'inspiration. Dans les autres œuvres de M. de Lamartine, même variété. Les épitres familières ne ressemblent pas aux Méditations, qui, elles-mêmes, malgré la préférence à peu près générale dont elles sont l'objet, n'approchent pas du caractère austèrement religieux et de la magnifique et solennelle unité qui distingue les Harmonies entre tous ses ouvrages. Je concevrais cependant qu'on eût reproché à M. de Lamartine de n'avoir qu'une corde à sa lyre, s'il n'avait fait que les Harmonies. Je ne parle pas de la Mort de Socrate, étrange et quelquefois sublime déclamation, ni du Dernier chant du pèlerinage d'Harold, brillant post-scriptum, péniblement rattaché à l'admirable épopée de Byron, lambeau de pourpre cousu à un drap d'or ; ni du Chant du Sacre, où M. de Lamartine, panégyriste obligé de la cour de Charles X, a peut-être exagéré les devoirs de son emploi. Mais j'arrive au dernier ouvrage du grand poëte, à celui dont la renommée est la plus jeune, dont le mérite a été le plus contesté, à. Jocelyn, cet épisode d'un poëme qui , suivant l'expression de l'auteur lui-même, « embrasse "l'humanité tout entière, » et où brille, plus que dans aucun autre, ce don d'universalité poétique que j'ai entrepris de signaler dans son génie.
Jocelyn est, en effet, parmi les ouvrages de M. de Lamartine, le seul qu'on pouvait raisonnablement le croire incapable de produire. Jocelyn est un roman. Les admirateurs de ce livre étrange trouveront peut-être le mot sévère. Mais pourquoi? quand le romancier fait oublier le poëte, quand l'intérêt et la variété des aventures l'emportent sur le charme des vers ou sauvent leur monotonie, quand les
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accidents les plus bizarres se succèdent, quand le poëme s'intrigue, se complique et se dénoue comme s'il était en vile prose, qu'importe que Tau teur appelle son œuvre «une épopée intime ?-p C'est un roman qu'il a écrit en vers, /ocelyn appartient donc, dans la vie de M. de Lamartine, à une seconde époque, aune nouvelle transformation de son talent. « J'ai choisi, dit l'auteur, une des scènes les plus locales et les plus contemporaines. » Et, en effet, il a pris cette fois ses inspirations, si ce n'est dans la réalité, tout au moins dans les habitudes excentriques et les procédés un peu aventureux du roman moderne : Laurence, Jocelyn, leurs étranges amours avant qu'un évanouissement de la jeune fille eût révélé son sexe à Tardent catéchumène, leurs soupirs interminables après cette découverte, les mystères de la Grotte des Aigles (car pour moi, je l'avoue, dans cette grotte tout est mystère) ; en un mot, toute cette série d'aventures touchantes et de péripéties singulières, qui aboutit au lit de mort d'une coquette repentie dans une auberge de village, c'est là une conception, et je ne la juge encore que sur cette différence, qui ne procède d'aucune des inspirations familières à M. de Lamartine, un livre qui n'a pas de précédents dans sa vie poétique, un de ces enfants qui n'ont de ressemblance avec aucun de leurs aînés et qui sont comme isolés et comme perdus dans la famille. Il est bien vrai que l'engouement du public a bien vite adopté le livre de M. de Lamartine; aucun de ses autres ouvrages n'a été plus avidemment lu , plus acheté , plus recherché, plus contrefait. Mais le dirai-je? ce qui a séduit le public dans le nouveau poème, ce n'est pas seulement le talent poétique de l'auteur; mais c'est qu'il avait évidemment flatté le goût du moment, qu'il s'était adressé au cœur et à l'imagination des femmes, qu'il avait charmé, surpris, déconcerté
tout le monde par la nouveauté et l'audace de son fécit, jusqu'à ce point que le pape lui-même, étourdi de ce succès si populaire, n'a pas réfléchi moins d'un an avant de le condamner... *
Je n'ai pas trop approfondi cette question , de savo&f si l'œuvre de M. de Lamartine était peu ou point catholique ; il n'en faut pas tant pour être mis à l'index de la cour de Rome, puisqu'on a soumis à la même pénitence les trèsorthodoxes Souvenirs <T Orient. Mais je ne trouve dans Joeelyn ni la pureté morale, ni la dotice austérité, rô cette hauteur de pensée, ni ce désintéressement de gloire humaine et d'applaudissements profanes qui brillaient dans les premiers ouvrages du pioëte. Sous Je rapport du style, le déchet est encore plus éclatant. Joeelyn est, de Faveil même de son auteur, une improvisation poétique, atdinira* ble assurément, quand on songe à la rapidité de l'elécu-* tion, mais où le grand poète a trop souvent oublié sa belle langue des Méditations, son rhythme sévère, sa correction étudiée, sa dignité, sa délicatesse et jusqu'à ses rimes. Joeelyn , c'est donc, sous le double point de tue? du sujet et du style , le génie poétique de H. de Lamartine descendu dans le roman , sa lyre tombée du ciel , sa totise sécularisée; c'est l'œuvre d'un immense talent, trop peu sévère pour lui-même, œuvre qui durera, malgré Ses défauts, mais qui semblerait marquer dans la carrière de M. dé Lamartine une époque d'affaiblissement et de décadeftee.
Je ne crois pourtant pas, je me bâte de le dite, à la dêed-* dence réelle du génie poétique de M. de Lamartine. Cette décadence n'est qu'apparente. En réalité, M. de Lamartine est dans la force de l'âge et du talent. Mais comment dire ce qui, selon moi, arrête l'essor de cette noble intelligence, ce qui la condamne à des efforts incomplets et à des œu-
vres peut-être indignes de sa renommée? Accuserai je la politique d'avoir enlevé M. de Lamartine à la poésie? Faudra-t-il faire le procès aux électeurs du canton de Bergues? Àurai-je le courage de reprocher à M. de Lamartine l'empressement avec lequel il est accouru des sommets poétiques du mont Liban pour répondre aux vœux de ses commettants? Le blâroerai-je d'avoir accepté un mandat honorable, et de l'avoir rempli avec le dévouement d'un honnête homme et le talent, dirai-je d'un grand politique ou d'un grand poète ?
Non, à Dieu ne plaise! la critique serait un vil métier si elle me donnait le droit de reprochera M. de Lamartine un acte de désintéressement, de patriotisme et de courage. H. de Lamartine a accepté la députation ; il s'est honoré de représenter quelques bourgeois d'une ville de province , lui qui représentait à la fois les préjugés d'un vieux nom , les regrets d'un parti vaincu et le génie poétique de la France nouvelle. Cette déférence de M. de Lamartine au vote électoral du canton de Bergues prouve qu'il avait fini par comprendre son siècle et son pays. C'était en même temps un éclatant témoignage de résignation patriotique et de dévouement; car, en acceptant la députation, ne peuton pas dire qu'il renonçait à la poésie? En mêlant sa vie au mouvement et au bruit, aux passions et aux misères du monde politique, si étranger qu'il voulût rester à ses intrigues, ne troublait-il pas cette source limpide et pure où son génie puisait depuis vingt ans? Ne mêlait-il pas, pour ainsi dire, la poussière de nos disputes aux flots d'azur de son beau lac, l'argile grossière de nos systèmes et de nos lois aux sables d'or de ses rivages?
Vatemegregium, cui non sit publica vena,
Anxietate carens animus facit
Que dis-je? M. de Lamartine, en mettant le pied dans un parlement, ne s'exposait-il pas à de cruels mécomptes ?
Je sais que M. de Lamartine a le goût des questions politiques , et qu'il s'est livré souvent, depuis quelques années, à cette recherche nouvelle pour lui , avec une ardeur extrême. Il aime la tribune et -il y monte fréquemment, et la Chambre l'écoute, et elle lui est favorable, moins jusqu'ici pour l'importance de l'homme politique que pour l'immense renommée du poète, moins pour la valeur pratique de ses idées que pour le charme de sa parole, toujours étudiée , toujours poétique, oùjes images abondent, où la puissance du rhythme couvre bien souvent le vague de la pensée, espèce de mélopée brillante qui participe de la prédication et du dithyrambe, où l'on voit que la conscience des opinions lutte sans cesse* contre les entraînements du cœur , où l'idée positive périt quelquefois, étouffée sous le luxe de l'imagination, où le raisonnement s'efface et disparaît dans les nuages artistement disposés d'une magnifique phraséologie. Du reste , l'orateur a une attitude pleine de noblesse. S£ tôte est bien placée ; son front brille de modestie ; son geste est grave; de ses yeux s'échappe une douce lumière; enfin, toute sa personne exhale je ne sais quel parfum de poésie,
Âmbrosiœque comœ divinum vertice odorem \ Spiravere ;
parfum qui se répand de la tribune dans la salle et ranime un instant, sur le banc des législateurs, tant de cerveaux engourdis dans l'exclusive préoccupation des intérêts positifs. En sorte que M. de Lamartine joue, pour ainsi dire, dans le drame parlementaire, le rôle dont le chœur était
chargé dans la tragédie antique. Il laisse dialoguer les intérêts, les passions se heurter et la mêlée des ambitions s'engager sur tous les points , puis il arrive à la fin de la scène comme un médiateur pacifique, pour chanter quelque grande méditation, et tâcher de mettre tout le monde d'accord. Car, toute la politique de M. de Lamartine , sa science sociale aussi bien que sa théorie rationnelle, se résume dans un principe, le plus honorable et le plus vain, et elle aboutit à cette énigme des sociétés modernes, à cette illusion des philanthropes, à ce rêve éternel des honnêtes gens, à ce mot que j'aime et dont je sens le vide, la conçu Motion des partis.
Il me resterait , car je m'aperçois que je n'ai pas parlé de la prose de M. de Lamartine, à l'étudier comme prosateur. Mais je ne veux pas finir par l'analyse du moindre de ses mérites. Sa plus belle prose est encore dans ses discours parlementaires. On trouve aussi des pages fort remarquables dans les Souvenirs d'Orient. Mais en général, la phrase prosaïque de M. de Lamartine est vague, monotone, tout au contraire de sa période poétique, qui est si vive, si précise, si ferme, si mélodieuse. On sent que la "prose de M. de Lamartine est gênée, qu'elle marche péniblement sous le poids des ornements dont elle est parée à toute heure, à tout propos, qu'elle étouffe sous la riche enveloppe et sous les plis amoncelés de sa robe flottante. Une phrase du Voyage d'Orient, que j'ai citée plus haut dans une autre intention, peut être considérée cependant comme le type des procédés habituels de la prose dans les essais de ce grand poète.
Tel est M. de Lamartine. Poète, j'ai reconnu en lui, à un degré supérieur, deux qualités éminentes dont la réunion a manqué à presque tous les devanciers de notre
illustre contemporain, la spontanéité et l'universalité du génie poétique. Homme politique, je le crois dupe encore de son imagination et de son cœur. Orateur, il me parait plus fait pour charmer son auditoire que pour le convaincre. Prosateur , il reste peut-être au-dessous de sa renommée.
Je sais que l'on va conclure de mon opinion sur M. de Lamartine que je ne crois, pas les hommes de lettres propres aux affaires publiques. Cette conséquence serait trop rigoureuse. Si Corneille avait vécu de mon temps, je l'aurais fait ministre, disait Napoléon. C'est là un mot profond et juste. Je pense aussi que, dans un certain nombre d'esprits, la vocation littéraire se concilie merveilleusement avec la vocation politique , que Tune entraîne l'autre, qu'elles s'accordent et se soutiennent, qu'elles marchent de concert vers le même but. Je ne doute pas non plus qu'une éducation de lettré ne soit une indispensable préparation à la vie publique, dans laquelle il ne se rencontre pas seulement des intérêts à traiter, mais des passions de toute sorte à remuer, à combattre, à convertir, si bien que la science du beau langage semble être pour beaucoup plus que celle des affaires dans la solution de la plupart des questions qu'agitent les gouvernements libres. Mais je crois aussi que, parmi les gens de lettres, il en est qui sont appelés à une destinée que je n'appellerai pas plus étroite, mais plus exclusive. Oui, je crois dans bien des cas à la vocation exclusive du génie !
Quand ce caractère se manifeste dans- un grand poète, quand son talent l'a élevé si haut qu'aucune renommée politique ne peut l'atteindre, quand ses chants ont rempli son siècle et charmé son pays, quand sa parole poétique a l'autorité réunie du talent et de la vertu, il e»t injuste de
dire qu'il a n'a fait que cadencer des rêves agréables, qu'il » n'est qu'jin baladin propre à divertir les hommes sé- » rieux. » Le sentiment public ne sanctionne pas cette ridicule sentence ; le grand poëte est un grand citoyen, sa lyre est un admirable instrument de civilisation , sa mission est une des plus actives qu'il soit donné à l'homme de remplir sur cette terre. Chantres inspirés, âmes de leur siècle, échos de leur patrie, flambeaux du monde, les poètes ne gagnent rien à se compromettre dans la mêlée des ambitions politiques, à parler le langage des affaires, à discuter les intérêts positifs; et les affaires ne gagnent rien non plus à teur assistance. Qu'ils restent donc dans les hautes régions de la poésie ; qu'ils gardent leur rang
Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière,
Que d'un aouffie choisi Dieu voulut animer,
Et qu'il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !
Ces vers sont de M. de Lamartine. Il les adressait, en 4824, à lord Byron. M. de Lamartine débutait alors. Il aurait accepté pour lui le conseil qu'il donnait, d'une voix si modeste et si ferme, au plus grand poëte de l'Angleterre ; aujourd'hui, M. de Lamartine n'a de conseils à recevoir de personne, car sa gloire domine son pays, son siècle, ses admirateurs et ses critiques (1).
(1) Ceci était écrit en juillet 1837.
M. de Lamartine