DE L AMOUR DANS LA VIE ET DANS LES OEUVRES
célébrité défend si le monde se souvient d'elles, que leur obscurité doit protéger plus encore, si le monde ne les a pas connues. Il est bien peu de ces femmes dont M. de Lamartine ne prenne sous nos yeux la mesure, comme ferait, qu'on me permette de le dire, la couturière la mieux apprise.
« Les habillements de la jeune pensionnaire française... » (il s'agit d'un travestissement) s'étaient trouvés trop » étroits pour la stature découplée et pour les épaules ar- » rondies et fortement nouées au corps de cette belle fille » du soleil et de la mer. La robe éclatait de partout sur » les épaules, sur le sein, autour de là ceinture, comme » une écorce de sycomore... La nature avait rompu l'étoffe » à chaque mouvement... On voyait en plusieurs endroits, » à travers les déchirures de la soie, le nu du cou ou du » bras éclater sous les reprises., La grosse toile de la che- » mise passait à travers les efforts de la robe et du fichu... » Les bras mal contenus sortaient comme le papillon rose » de la chrysalide qu'il fait gonfler et crever... »
Nous vous dirons tout à l'heure le nom de cette belle fille du soleil; vous saurez la place qu'elle doit avoir dans notre respect. Pourquoi M. de Lamartine a-t-il l'air de s'en soucier si peu? Je le jure, c'est qu'il ne l'a pas aimée ! « Il n'y a rien de si loin de la volupté que l'atten- » drissement, » dit-il quelque part. Les femmes qu'il expose à nos regards et à nos désirs, il ne les a pas aimées avec son cœur, j'en réponds; ou, s'il les a aimées, c'est d'une manière dont aucune femme qui se respecte ne voudrait l'être ; car aucune n'aurait demandé à son génie, même au prix de l'immortalité, le dédommagement de sa froideur !
Ceci mé conduit à parler du second amour de M, de
Lamartine. Graziella est bien cette fille de la mer qui fait crever sur sa taille le corsage de soie des jeunes pensionnaires. Mais ne la jugez pas sur cette impression. Graziella est la fille d'un pauvre pêcheur; mais, tenez, elle n'a pas bâti Carthage, elle marche nu-pieds, elle vit de concombres frits, de fromage de buffle et de coquillages ; mais « j'étais reine dans mes haillons, » dit-elle, et quand son histoire commence dans le livre de M. de Lamartine, cette histoire, je ne sais pourquoi, commence comme celle de Wdon!.., *
Quis novus hic nostris suocessit sedibus hospes? Quàm sese ore ferens ! quàm forti pectore !
De même, quand la tempête a jeté dans File de Procida, au pied de la falaise, sous le chaume du pêcheur, M. de Lamartine et son compagnon, au premier soupçon qui les accueille :
« Qui vous a dit, répond Graziella, que ces étrangers » sont des païens? Est-ce que les païens ont un air si com- » pâtissant pour les pauvres gens? Est-ce que les païens » font le signe de la croix comme nous devant l'image des » saints? Eh bien ! je vous dis qu'hier, quand j'ai attaché » le bouquet à l'image de la Madone, j'ai vu une larme » briller dans les yeux du plus jeune ! »
Une larme î Graziella, de ce moment, aime M. de Lamartine ; il est jeune, elle le croit sensible. Elle ne sait pas, hélas! qu'il trouvera dans sa jeunesse même un rempart contre cet amour!
Je ne raconterai pas l'histoire de Graziella : tout le monde l'a lue ou la lira. C'est un chef-d'œuvre. Graziella n'est pas simple. Elle n'est pas de la famille de Charlotte, deClarisse ou de Virginie. L'auteur des Confidences l'a placée
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dans un jour qui fait rêver aux plus splendifles effets du ciel de Naples, quand d'une simple paysanne, avec quelques paillettes d'argent et quelques galons d'or, ce ciel fiait une princesse. « Ainsi vêtue, elle sortait de sa chambre » avec des fleurs de grenade rouge dans ses cheveux noirs; » puis elle passait et repassait devant ma fenêtre comme » un paon qui se moire au soleil sur le toit... » GrazieUa n'est donc pas simple; mais dans ce grand éclat où Ta exposée M. de Lamartine, elle est naturelle et pure, elle est naïve et vraie; elle est, s'il m'est permis de le dire* Fe$* pectablement charmante. Elle appelle le regard, mais on sent que si le pinceau à pu trahir, ecrfnitte M. de Lâflàartine le fait trop souvent, le ùiystère de sa beauté, le regard n'a pu l'outrager.
Graziella a un autre mérite. Elle est humble avec noblesse. Son indigence est doucement fière, son ignorance est chastement curieuse, sa pudeur pleine de confiance, sa passion sans détour, son désespoir sans violence, sa paort sans fiel. Il y a de l'antique dans cette physionomie de jeune fille, de l'antique du meilleur temps, quelque chose de l'enfantillage gracieux de la Lesbie et de la noble contenance de l'Antigone. Quand on la voit tourner sa meule de corailleuse, c'est comme un souvenir de Nausicaa lavant son linge à la fontaine. Quand elle danse la tarentelle, c'est avec une sorte de joie triste et de folie sérieuse où se révèle toute une vie de sacrifice. Quand elle a coupé sa noire chevelure pour en faire hommage à la Vierge, en souvenir de son amant, « elle ressemble, dit M. de Lamartine avec ce sang-froid d'artiste qui ne l'abandonne jamais, elle ressemble à la statue mutilée de la Jeunesse. » On sent qu'il y a là, non pas du Balzac croisé avec du Bernardin de Saint-Pierre, comme Ta dit un spirituel critique,
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mais du sang grec (Graziella a pour aïeul paternel un négociant d'Egine) mêlé à puissante dose à cette pure essence du sang italien d'où est sorti ce qu'on a appelé la Grande- Grèce.
Telle est Graziella. M. de Lamartine a peint admirablement cette jeune fille. Voilà pour l'écrivain. Gomment l'a* t-il traitée? Ceci est le compte de l'homme.
M. de Lamartine arrive à Napies. Il est jeune. Il est curieux, te n'ai pas besoin de dire qu'il est poète. Il a cette soif de voir, cette ardeur des yeux, cette fureur du pittoresque, qui est sa maladie ou son génie, n'importe. « Je » voyais à l'horizon la maison blanche du Tasse. Cette vue » me ravissait. La lueur de cette maison brillait jusqu'au » fond de mon âme. » Voilà sa passion. Ne lui demandez rien de plus.
Cependant une pèche aux rougets, contrariée par un coup de vent, le jette sur la falaise de Procida. Il y trouve la famille de ce pécheur du golfe qui l'accueille. Quelques jours après, il est installé à Napies chez ces braves-gens, mangeant à leur table, couchant sous leur toit, très-occupé de leur fille, et toutefois professant l'amour sans le comprendre, l'inspirant sans le ressentir. Cependant Graziella apprend un métier, et se prépare, quoi qu'il lui en coûte, à prendre un mari. A cette nouvelle, M. de Lamartine s'en va. Son cœur est libre, mais son orgueil s'émeut Lui qui ne veut ni épouser Graziella, ni la séduire, étrange tyrannie du cœur humain 1 il ne supporte pas l'idée de son établissement. Il s'en va, blessé et jaloux. Autre inconséquence : il revient, la veille des fiançailles, assez tôt pour les rompre, trop tard pour les renouer. Graziella triomphe de cette fatalité qui la perd. Le retour de son
amant la tourne contre son fiancé; mais elle n'a plus de
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refuge, contre sa parole, que dans le couvent ou dans la mort. Elle choisit le couvent, elle s'enfuit.... M. de Lamartine la rejoint à Procida. « Une inspiration me guidait, » dit-il. 11 la trouve couchée sur un tas de bruyère sèche. Il reçoit l'aveu de son amour. « J'étais la glace, elle était le feu. » La glace! Pourquoi traversiez-vous le golfe à sa suite, plus ardent que le chasseur après sa proie? Cependant Graziella revient à Naples. Il n'est plus question du fiancé! Pâmant est tout. « Le calme, dit stoïquement M. de Lamartine, rentra dans la maison. » Et puis un jour M. de Lamartine fait une terrible découverte : « .... Je commen- » çais à aimer Graziella mille fois plus que je ne me Fa- » vouais à moi-môme, » Je commençais à aimer! ! c'est le moment de partir. Aussi, ne tardons-nous pas à entendre ce signal qui nous annonce ordinairement que M. de Lamartine veut sortir d'embarras : un fouet de postillon retentit. Je commençais à aimer! Vite à cheval! En effet, voici le fidèle de V*** qui entre (fidus Àchaies) : « Je viens » te chercher. J'apporte une lettre de ta mère. Les chevaux * sont commandés pour minuit. Il est onze heures!... » Partons! » M. de Lamartine se met en route, non sans avoir laissé sa bourse (sa bourse!) à Graziella, dont il emporte le cœur. J'oublie une circonstance. Graziella s'évanouit. « On lui jeta de l'eau sur le visage.... » M. de Lamartine n'oublie rien. « Une heure après, nous roulions dans le silence et dans la nuit sur la route de Rome. » Et la fin du roman? Graziella mourut d'amour et de désespoir...:
Mon Dieu ! je ne voudrais pas me donner le ridicule de faire, après trente ans, un procès en séduction à M. de Lamartine. Outre que je n'ai pas qualité pour cela, l'illustre poète est d'âge à invoquer la prescription. Qui sait
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où est aujourd'hui la tombe de Graziella,? Les chèvres broutent sur le monceau de pierres grises qui formaient la cabane de son vieux père. Mais ce procès que je n'ai pas à faire, qui le poursuit contre M. de Lamartine, si ce n'est l'auteur des Confidences? Qui le dénonce, qui le condamne, si ce n'est lui-même? M. de Lamartine met à cette procédure une sorte de recherche dont le sens m'échappe. Est-ce un raffinement de vanité qui lui fait dire : « Une pensée Va tuée, et cette pensée c'était moi? » Est-ce un sentiment d'humilité qui lui inspire ces paroles : « Mon cœur Hait trop léger et trop vert pour produire de lui-même de si brûlantes émotions? » Ou bien y a-t-ii un souvenir d'impuissance dans cet aveu : « Nous dormions à deux pas Vun de Vautre.. ..fêtais défendu par ma froide insouciance? » Ott bien la révolte d'un misérable orgueil de gentilhomme dans celui-ci : « Cet amour humiliait mon respect humain? » Ou bien enfin, la théorie par laquelle M. de Lamartine ré*sume tout ce récit, cette théorie de l'amour vrai qui est le fruit mûr de la tue, fruit qui ne vient que quand tombent les feuilles, cette glorification sensuelle des cheveux blanchissants, cette apothéose amoureuse de l'homme de quarante ans, est-ce là le dernier mot de cette histoire? J'en ai bien peur; mais alors pourquoi M. de Lamartine nous promettait-il de détacher pour nous un morceau de son cœur, au début des Confidences ? Pourquoi mettait-il son cœur dans le marché du grand journal? Il y a mis le cœur des autres, et non pas le sien. L'homicide orgueil de se savoir aimé, la vanité qui creuse lentement une tombe obscure, l'arislocratique dédain du fils de famille, la sécheresse du cœur, faisant, après quarante ans, la théorie de sa propre impuissance, l'hiver calomniant le printemps, le dieu Terme raillant la déesse Hébé, voilà pour nous comment se ré-
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sume, en fin de compte, l'histoire de ce caprice cruel qui commence par une pèche aux rougets dans la baie de Naples, et qui finit par cette ridicule invocation à l'amour sénile sur le tombeau d'une jeune fille que son amour a tuée : « Ah! l'homme trop jeune est incapable d'aimer ! Il » y a plus de sève folle et d'ombre flottante dans les jeunes » plants de la forêt; il y a plus de feu dans le vieux cœur » du chêne 1... »
Le cœur du chêne!... Ah! c'est vous!
J'arrive au troisième amour de M. de Lamartine, l'amour de Julie raconté par Raphaël. Nos lecteurs connaissent Raphaël. Mon spirituel ami, Paul de Molènes, en a fait, dans le Journal des Débais, une vive et touchante analyse. Je n'y reviendrai qu'à mon point de vue, avec ma lanterne, cherchant ce cœur que vous savez.
Raphaël est un gros livre qui n'a fait partie d'aucun marché de sentiments et de souvenirs, qui n'a pas paru en feuilleton, cette monnaie de billon des livres, dit M, de Lamartine. Raphaël est un lingot de métal douteux, de poids respectable, où les défauts de la prose du grand poète arrivent à une exagération fatigante, notamment dans la première moitié de l'ouvrage; la seconde est beaucoup plus vraie, d'allure plus leste, plus près de la nature, de la vie réelle et de la vérité.
. Julie est une jeune femme, une orpheline, une créole qu'a rencontrée à la Maison impériale de Saint-Denis « un vieillard illustre » qui Fa épousée et qui en a fait un esprit fort, n'en pouvant faire une mère de famille ni une femme honnête, comme vous allez voir. Julie est athée, i\ne athée « avec des yeux de lapis veinés de bleu, fendus * en losange, le nez grec, les dents de nacre, le teint pâle, » les traits pétrifiés, les doigts maigres et effilés; — une
» statue de la mort, maîs de la mort qui attire, » ajoute M. de Lamartine qui fait de toutes ses maîtresses des statues.
Si bien que, se trouvant à Àix, en Savoie, en môme temps que cette beauté sévère, Raphaël a le bonheur de la sauver surleBourget au milieu d'une tempête.... Les amours de M. de Lamartine commencent volontiers par un orage. Son cœur ne se prend pas comme celui d'un ample mortel. Il y faut le dieu d'amour, descendant du nuage, au milieu des éclairs. Quoi qu'il en soit, ce coup de vent décide de sa destinée. Son cœur est pris. Suit une déclaration, qui a trente-six pages in-8°, dans laquelle Raphaël apprend de certaines choses que les femmes ne disent pas d'ordinaire le premier jour, si môme elles le disent jamais. Quant à nous, qui ne sommes pas curieux, contentons-nous de savoir que cet amour qui commence est condamné à son début, et pour cause, au platonisme le plus rigoureux. Eh bien, soit! Si nous n'avons pas la réalité de l'amour, nous en aurons le mouvement et le bruit. Si le saint n'y est pas, nous aurons les cloches. On peut se consoler avec des phrases telles que celles-ci :
« Ce fardeau dont je venais d'être soulagé, c'était mon » propre cœur.... Je m'assis sur le mur tapissé de lierre, » les jambes pendantes sur l'abîme.... Il me semblait na- » ger moi-même dans le pur éther et m'abîmer dans » l'universel Océan.... Mais la joie intérieure dans laquelle » je nageais était mille fois plus infinie, plus lumineuse, » plus incommensurable que l'atmosphère avec laquelle » je me confondais.... J'aurais vécu dans cet état autant » de millions d'années que le lac déroulait de lames sur le » sable, sans m'apercevoir que j'aurais vécu plus de se- » condes que n'en occupait chacune de mes respirations.
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i» Ce doit être la cessation du sentiment de la durée du » temps pour les immortels dans le ciel, upe pensée im- » muable dans l'éternité d'un moment. »
a Cette sensation n'avait rien de précis,» ajoute spirituellement M. de Lamartine, quand le bon sens lui revient. ' Cependant la saison s'avance. La situation de* vient délicate. Ici, une scène de postillons, le fouet à la main. Les grelots retentissent. Le pavé brûle. On part, on est parti. M. de Lamartine voyage sur le siège de la berline. J'oublie, avant le départ, une scène de suicide réciproque par amour, toujours sur le Bourget. « Mourons ! — Oui, mourons!... J'enlaçai huit foisau- » tour de son corps et du mien, étroitement unis » comme dans un linceul, les cordes du filet du pêcheur,
» et
On ne meurt jamais, vous le savez, de cette mort-là. Huit jours après, les deux suicidés roulaient en chaise de poste sur la route de Paris.
Ici la scène change. Raphaël retourne à Mâcon. Julie reste à Paris. L'amour se transfigure. Au lieu d'un perpétuel dithyrambe à bout portant, nous avons un dialogue à distance, une correspondance destinée à rester secrète, mais que l'auteur caractérise ainsi :
« Il n'y avait dans ces lettres ni commencement, ni fin, » ni milieu, ni grammaire, ni rien de ce qu'on entend or- » dinairement par le style. C'était mon âme à nu devant » Tàme d'une autre.... Je ne sais quelle langue vague, » éthérée, flamboyante, caressante comme les langues de » flamme, qui n'avait de sens pour personne.... Je ne » m'arrêtais qu'après que les quatre feuilles étaient rem- » plies, et il me semblait toujours n'avoir rien dit ! C'est
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» qu'en effet, je n'avais rien dit; car qui a pu dire jamais » l'infini ! »
Je signalais, il y a quelques jours, ce qui me parait le défaut le plus caractéristique de la littérature de notre temps, cette fausseté systématique des sentiments, des idées et du langage, qui semble tenir chez nous à quelque vice particulier de l'intelligence et nous fait voir les choses humaines avec des formes d'une exagération ridicule. Le troisième amour de M. de Lamartine et le livre qui le raconte procèdent également de ce défaut; et chose singulière ! le ciel semble toujours de complicité dans les amplifications du poète ; Dieu est le confident et presque le compère de cet amour où l'athéïsme est pour moitié.
a Si le firmament n'eût été qu'une page, et que Dieu » m'eûtditdelaremplirde mon amour, cette page n'aurait » pas contenu ce que je sentais se dire en moi. »
Et ailleurs:
« Mon Dieu ! soufflez sur toutes les clartés de la terre, » éteignez tous ces globes lumineux du firmament, mais » laissez luire éternellement cette petite clarté, étoile mys- » térieuse de deux vies.... Et cette lueur éclairera assez » tous les mondes! »
Cette clarté était une bougie allumée sur le guéridon de la chambre de Julie. Celait la lumière qui, cachée derrière les battants d'un double volet, servait de signal à, Raphaël quand, vers minuit, les deux battants s'ouvraient pour indiquer l'heure du rendez-vous. Raphaël en effet était revenu à Paris toujours amoureux, il le croit du moins; toujours pauvre, toujours digne, je lui rends cette justice, dans sa pauvreté noblement portée. La première entrevue entre les deux amants, après cette longue absence, est pouitant une scène de haut comique :
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« Mon premier cri fut un cri de joie.... Elle essaya de » balbutier quelques mots, elle ne le put pas. Je tombai à » 868 pieds; je collai ma bouche sur le tapis; je relevai » mon front pour la regarder encore et pour m f assurer que » sa présence n'était pas un rêve.... Elle tomba également » sur ses genoux devant moi. Nous nous regardions de » loin... Nous restâmes en silence, sans autre langage que » ce silence et cette prosternation l'un devant l'autre... je » ue sais combien de minutes nous restâmes ainsi. Le » bonheur nous avait frappés d'immobilité. Le temps n'é- » tait plus.... »
La situation devenait critique. La chose tournait à la catalepsie. Mais vous vous souvenez de cet animal intelligent qui délivre M. de Lamartine, un soir de rendez-vous, pendant cette froide nuit, dans un vignoble du Maçonnais. Ici, la scène est la même, c'est la même glace, excepté que le libérateur est « un homme d'un âge déjà avancé, d'une » stature imposante, d'un visage noble, serein et doux... » M. de Bonald en personne, Deus ex machina ! Honnête M. de Bonald! Cette rencontre ne fut pas, je le suppose, le souvenir le plus mélancolique de votre honorable et sérieuse vie !
L'hiver se passe dans ces surprises, dans ces ravissements et dans ces extases. Mais la vie de M. de Lamartine se partage ^en deux courants, comme la Gironde, quand on la remonte après le Bec-d'Ambès. D'un côté, cette vie continue à rouler, en plein dithyrambe, ses flots orageux et troublés et son murmure inintelligible ; de l'autre, elle coule avec gravité et sérénité dans le lit étroit d'une indigence solitaire, « entre un paravent et un poêle de fonte, » dit le poète, mais sur le sable d'or de l'étude, de la méditation et de la poésie.
Je voudrais que les bornes de ce travail et les limites de la thèse que je me suis prescrite me permissent de donner à mes lecteurs une idée plus complète de ce charmant ré* cit. Mais il n'y a plus rien là de l'amour de Julie. Raphaël refait ses études. Il étudie l'antiquité, heureux jeune homme! l'histoire, la philosophie, la diplomatie. Il étudie môme l'économie politique. L'économie politique et l'amour! Il fait une brochure sur la pairie constitutionnelle. La pairie et l'amour ! Il fréquente des hommes tels que le baron Mounier, le comte de Rayneval, M. d'Hauterive! Il offre à M. Didot, qui la refuse, la primeur ge son génie, les premières poésies tombées de sa plume, sorties de son cœur... Car, disons-le donc enfin, son cœur était là ! Il était dfens sa vie sérieuse et non pas dans sa vie fausse ; dans la mâle vigueur de sa pensée solitaire et contenue, non dans les écarts d'une sentimentalité sans énergie, sans but et sans frein. Mais j'y reviendrai.
M. de Lamartine a raconté son amour avec Julie comme s'il yjcroyait; et il y a cru comme un sonneur de cloches qui, au moment où sa batterie est en branle, ne s'entend plus parler, ni lui ni personne. Il en est ainsi de M. de Lamartine. Dans le bruit, de sa phrase, il ne se comprend plus; il prend les sifflements de la brise, le murmure du vent dans la bruyère* le fracas de la cascade retentissante, pour autant de soupirs de son cœur; il prend, qu'on me permette de le dire, le vacarme du sentiment pour sa mélodie. S'il a cru à son amour pour Julie, ce n'est pas sa faute. Le bruit de ce faux amour l'a étourdi. Laissons donc mourir Julie comme elle a vécu. Cependant elle invoque Dieu en mourant... Que sa philosophie lui soit légère! Laissons M. de Lamartine composer, pour terminer son livre, sur la plage où gisent saintement les ruines de l'abbaye d'Haute-