VADIUS
Allez, rimeur de halle, opprobre du méUer !
S'il me fallait apprécier maintenant la part de style et de talent que chacun des deux antagonistes, qui sont partisans du progrès, apporte dans cette polémique un peu avancée, je dirais que chacun d'eux y figure avec son genre d'esprit et ses défauts. M. de Lamartine y est plus déclamateur, M. Louis Blanc plus rhéteur. La phrase a plus de tenue et de solidité chez M. Louis Blanc, elle a plus de jet naturel chez M. de Lamartine. « bêtise humaine ! étiezvous jamais descendue si bas !... » 11 n'y a pas la moindre recherche dans cette apostrophe, et en même temps il n'est pas de formule qui fasse plus complètement justice, et avec moins de fracas , <tes fières théories que ce mot résume : O bêtise humaine!
M. LouisBlancest pour le fracas. Non qu'il soit un écrivain sans valeur, un simple chercheur de mots, un déclamateur avide ; au contraire; mais il a les défauts de la plupart des écrivains de notre temps. Il manque de naturel, il cherche l'effet, il aime le bruit, il abuse du rhythme, il se plaît à étourdir, à éblouir et à effrayer, et il se fait peur à lui-même, comme je le prouverai. M. de Lamartine étend sa phrase jusqu'à l'énerver et la dissoudre ; M. Louis Blanc gonfle la iienne jusqu'à la faire crever.
C'est un défaut commu n aux époques de décadence et aux écrivains qui s'y rattachent : ils tombent volontiers dans l'exagération ; ils abusent de la véhémence. Les langues elles-mêmes sont insensiblement attirées dans ces excès. Elles se transforment par le besoin qu'elles éprouvent de frapper aux sens plutôt qu'à l'esprit. Elles échappent à l'abstraction, qui est quelquefois l'écueil des époques moin» agitées, pour tomber dans le matérialisme qui est le vice des littératures vieillies, la fin des langues comme celle des croyances. Il se produit alors dans les intelligences . I «
une sorte de congestion morale, mens congesta, comme dit le poète Claudien, qui est précisément, à Rome comme à Paris, le symptôme de cette vieillesse des littératures, et qui tourne en violence les idées, les systèmes, les opinions, le langage, le slyle, la poésie elle-même, l'économie publique et Thistoire. C'est l'infirmité des esprits préludant à la désorganisation des Etats. C'est alors qu'un économiste jette au monde effrayé ce paradoxe extravagant : a La propriété, c'est le vol ï »Un autre iious crie : «Produire selon ses facultés ! consommer selon ses besoins ! » c'est-à-dire entretenir, aux frais des travailleurs de santé chétive, les paresseux de bon appétit. C'est alors qu'on publie les Mémoires d'un valet de chambre; c'est alors qu'on écrit la Chute d'un Ange et YHistoire de dix ans ! Et, pour rentrer dans l'étude particulière qui nous occupe, c'est alors que deux bommes d'un esprit éminent, d'un talent incontestable, deux hommes de bonne compagnie, se combattent, la mer entre deux, l'un avec cette phrase à l'adresse d'une certaine classe de révolutionnaires : « Germination impure et vénéneuse, née de la fange détrempée de sang humain, sous leségouts des échafauds de 93 (1) ! » — l'autre, avec ces aménités à l'adresse des écrivains modérés : a Prodigieuses vilenies, venin de mensonge, style épileptique, rage subalterne, libertinage de style qui étonnerait le fantôme évoqué d'Hébert lui-môme... Les inspirations des chefs se reconnaissent dans ces fureurs des goujats de l'armée (2).. »
Tel est donc le triste cachet des époques de décadence, qui sont en même temps des époques révolutionnaires, car les sociétés ne périssent pas sans convulsions. Tout s'y
(1) Le Conseiller du Peuple, p. 288.
(2) Nouveau Monde, n<> 3, p. 31, 32, 33.
tourne en exagération, en panique et en violence ; tout s'y altère, même l'innocente rhétorique ; tout y périt, môme la grammaire. L'incertitude de l'existence et le souci de l'avenir réagissent sur les traditions du bon style ellesmêmes ; le désordre politique envahit l'école ; le trouble des intérêts se communique aux intelligences ; les âmes se gâtent comme les affaires ; les imaginations se remplissent de souvenirs sombres et de risibles terreurs.
M. Louis Blanc est à, Londres. Certes, je le plains ; mais il est à Londres, je ne dis pas heureux, mais tranquille, protégé, comme réfugié, par la loi anglaise, comme publiciste, par la loi française à laquelle il s'est soustrait. Eh bien! quoiqu'il ne manque pas plus de courage que de talent, M. Louis Blanc rêve de persécutions et de supplices ! Les inoffensifs écrivains de la rue de Poitiers « veulent le faire égorger; » ils font la chasse aux pensées, et ils la ventent sanglante (i)\ M. Louis Blanc n'entend plus « dans » toute l'Europe que le bruit du knout et le sifflement de » la hache qui s'abaisse sur le^ vaincus. » Son imagination lui rappelle « les barbaries infernales du paganisme expi- » rant, les chrétiens jetés en pâture aux lions de Numidie, » les victimes transformées en flambeaux qui, pendant la » nuit, éclairaient dans Rome les promenades des libertins » avinés conduits par Néron. » Que sais-je ? Dans cette France où paraît librement son journal et où personne ne s'en plaint, M. Louis Blanc voit « un grand fait qui carac-
* térise la situation, c'est l'établissement d'un système de
• compression à outrance. » Peu s'en faut qu'il ne rêve une Saint Barthélémy de socialistes, tant « les chevalets de fer, » les tenailles rougies au feu, les chaudières de poix bouil-
(1) N« 3 du Nouveau Monde, p. 32.
184 ÀHÉfllTÊS DÉMOCRATIQUES,
» lante et l'exécrable mortier où Corneille de Witt eut les » mains, pilées, » lui sont restés dans la mémoire ! Et c'est avec cette phrase empreinte celte fois, je le reconnais, d'une noble modération, mais en même temps d'une ridicule épouvante, c'est avec cette phrase qu'il fait, en le quittant, le salut de la plume à M. de Lamartine :
ci Pas de réticences, Monsieur, des noms propres, des » preuves !
» Car enfin, s'il se trouvait, par impossible, contre votre » volonté certainement, et pour l'inconsolable douleur du » reste de votre vie, que de vos phrases on fit des épées, au » moins faudrait-il que Ja main du premier venu ne pût » pas au hasard en promener la pointe. S'il arrivait que,- » recevant de vos paroles une impression condamnée par » vos sentiments, des malheureux ne jugeassent bons qu'à » être exterminés des hommes dénoncés comme çxterminateurs, » — au moins faudrait-il qu'il n'y eût pas de confusion, d et que les coups de poignards ne se trompassent pas de poi- » trine. La Saint-Barthélémy eut lieu pendant la nuit. » C'est assez d'une fois, et il sera bien que, de nos jours, » on ne répète pas ce cri fameux d'égorgeurs : Dieu recon- » naîtra les siens ! »
Voilà où nous en sommes en Tan de grâce 1849 et XV e de la République une et indivisible !
Oh ! prenez garde, en effet, M. Louis Blanc! prenez garde aux égorgeurs du parti modéré ! Les petits livres de la rue de Poitiers sont des barils de poudre. Je vois une pique aux mains de Pierre Favel. Théodore Muret doit être armé d'une fourche. Entendez-vous le cor sonnant Vhalali du socialisme? Prenez garde ! dans M. Odilon Barrot, il y a plus d'un Laubardemont, comme il y avait dans César plusieurs Marius! Un cardinal de Lorraine se cache peut-être sous le frac noir
de M. de Falloux, et il y a du sang au fond de Técritoire de M. de Lamartine. Oh! prenez garde! nous autres modérés, nous sommes si méchants...'..
M. de Lamartine termine par un vœu que je ne renvoie, à Dieu ne plaise ! ni à lui, qui est un grand poète, ni à son adversaire qui est un écrivain distingué, mais un vœu que je répète bien volontiers :
« Si la démocratie devait dégrader si bas l'intelligence de » mon pays, je dirais plutôt : Périsse la démocratie ! Car, à » tout prendre, la grandeur des peuples se mesure à Tév chelle de leur intelligence, et quelques têtes supérieures, » pouç représenter un peuple dans l'histoire, valent mieux » que toute une nation d'idiots. »
Quelques têtes supérieures! J'aime à finir par ces mots; car voilà qui va mettre tout le monde d'accord (1).
(1) Voir à l'Appendice la correspondance à laquelle a' donné lieu cette étude.
De l'Ameur dans 1» vie et stansi les eauvre*
de M. de Irftmartlité.
(28 octobre 4849.)
Et peut-on posséder ce que le cœur désire, Être heureux, et n'avoir personne à qui le dire? Peut-on garder pour soi, comme un dépôt sacré» L'insipide plaisir d'un amour ignoré?
(Voltaire, — l'Indùcret.)
Voici ce qui m'a donné l'idée d'étudier l'amour (en Tan de grâce 4849) dans la vie et dans les œuvres de M. de Lamartine.
M. de Lamartine a publié il n'y a pas longtemps, et coup sur coup, deux volumes qui sont l'histoire de ses amours. Les Confidences et Raphaël (1) sont une autobiographie amoureuse, ou ce n'est rien. Gomme confession, il n'a été, je crois, publié depuis longtemps rien de plus curieux que ces deux volumes; comme invention, il n'y a pas un roman du jour qui ne leur soit supérieur. Je prends donc cette double confidence pour ce qu'elle vaut, et c'est beaucoup : je la prends pour une histoire secrète et authentique de M. de Lamartine, et j'y trouve aussi, comme je le
(1) Paris, 1849, 2 vol. in-8°.
DE L'AMOUR CflKZ M. DE LAMARTINE. 187
prouverai, le commentaire tardif et spontané de quelquesunes de ses poésies. Les œuvres de.M. de Lamartine n'auraient pas toujours fait soupçonner sa vie. Sa vie explique bien souvent ses œuvres.
Je sais que j'entreprends une tâche difficile, mais qui aura pourtant, je l'espère, son intérêt et sa nouveauté : j'entreprends de chercher où M. de. Lamartine a mis son cœur.
Diogène cherchait un homme. Moi je cherche un cœur. C'est à pieu. près : la même chose. Un homme sans cœur, c'est un corps sans âme. Diogène avait sa lanterné. Moi, j^aurâi la mienne, ou plutôt j'aurai celle que M. de Lamartine a si généreusement mise dans la main du public. Se$ Confidences sont le flambeau avec lequel nous descendrons sans scrupule dans sa vie privée*
Chercher ôii un homme illustre a mis son cœur, même
avec la chance de ne rien trouver, est*ce lui faire injure? Voici plus de dix-huit cents ans, si j'ai bien .compté, que le héros de Y Enéide passe, malgré ses vertus, pour le moins amoureux des hommes sensibles, et sa bonne renommée n'en a nullement souffert. Étudier si M. de Lamartine a
été vraiment sensible à tel moment de sa vie qu'il prend la peine de nous raconter, ou quelle forme .sa sensibilité * revêtue, quel rôle elle a joué, quel langage elle a parlé, si c'était là offenser ce grand poète, c'est donc qu'il aurait oublié ce qu'il écrivait lui-même il y a vingt-cinqans, sur la tombe récemment fermée de Napoléon :
Tri" grandis saris plaisir, tu tombas sans murmuré, Rien d'Humain ne battait sotts ton épaisse armure. Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser...
Certes, en disant (faussement, suivant moi) que Napoléon n'était pas sensible, M. de Lamartine ne croyait pas
188 DE L f AMOUR dans la vie et dans les oeuvres
jeter un outrage à cette grande mémoire. J'userai, s'il y a lieu, vis-à-vis de la grande renommée poétique de M. de Lamartine exactement du môme privilège.
M. de Lamartine se présente un jour au bureau d'un grand journal (l'auteur des Confiâemes fait précéder cette démarche de préliminaires très-horiorâbles pour sa délicatesse; je les tiens pour vrais; mais j'abrège). Le voilà donc, soit de sa personne, soit par procureur, en présence de ce grand journal. M. de Lamartine lui dit : J'ai là un manuscrit. C'est l'histoire de ma vie privée, de ma famille, de mes amis, de mes amours, l'histoire de mon cœur... En voulez-vous?
— Un manuscrit de M. de Lamartine ! la chronique de son cœur, de ses amours! L'affaire était d'or... Le marché fut conclu.
L'auteur des Confidences nous explique aujourd'hui comment, pour racheter le vieux manoir de sa famille, il s'est trouvé dans la nécessité de souffler sur les charbons éteints de son cœur, d'en détacher un morceau, d'en remuer tes cendres encore tièdes, de recueillir les reliques poudreuses de sa mémoire, etc;, etc. Voilà de bien bonnes raisons. Mais voyons. Il s'agit d'un contrat, non d'une élégie. Vous voulez purger une hypothèque qui vous gêne. Pour racheter l'inscription, vous cédez votre manuscrit. Vous livrez votre cœur pour sauver votre maison. Qu'à cela ne tienne! Le marché est nouveau, mais l'affaire nous plaît; nous ne vivons pas dans un siècle de prydçrie; et « ce peu de honte ». dont vous parlez (page 17 des Confifcnc&) r cft peu de honte sera bientôt bu. Allons donc au fait; vous gardez votre maison, vous donnez votre cœur... Voyons ce que vous donnez.
M. de Lamartine est né huit ans avant le siècle dont il devait être la plus éclatante illustration poétique. Il a\ait
donc vingt-quatre ans en 1817. Or, entre sa sortie des jésuites et cette dernière époque, qui est à peu près celle de ses première essais littéraires, M. de Lamartine avait aimé, ou, pour mieux dire, s'était fait aimer trois fois. Son premier amour avait duré ce que durent les neiges dans la Bourgogne. Le second avait rempli un été sous le ciel de Naples. Le troisième, commencé sur le lac qui baigne les ruines de l'abbaye d'Haute-Combe, avait fini, Tannée écoulée, et après bien des détours, exactement à là même place. Étudions l'histoire et le caractère de ces trois amours de M. dé Lamartine, qui sont, ses œuvres poétiques à part, toute l'histoire de sa vie sensible.
Je ne voudrais pas être accusé d'avoir hasardé une théorie de l'amour parfait. Pourtant, si j'avais à indiquer celles de toutes les qualités de l'amour que je crois les plus indispensables à sa perfection, je dirais que l'amour doit être simple, avant tout : simple à sa source, c'est-à-dire jaillissant sans effort des inspirations naturelles de la passion et du désir; simple dans son langage, c'est-à-dire sans prétention d'école, de secte ou d'académie; simple dans sa marche, c'est-à-dire ne courant pas après les aventures, pour le profit de les raconter. Voilà, sans compter toute autre définition qu'on en pourrait faire, comment je comprends l'amour dans l'art et dans la vie. L'affectation dans l'amour, c'est plus que le mensonge, c'est la laideur, c'està-dire ce qui répugne le plus à l'amour. Othello, dans la plus grande violence de sa passion, est toujours simple, parce qu'il est vrai. Il ne tue pas Desdémonc en rhéteur, mais en jaloux. Desdémone n'y gagne rien, je l'avoue, mais l'art triomphe même sur son cadavre. De même le chevalier Desgrieux, quand il a enseveli sa maîtresèe, ne déclame pas sur son tombeau.
190 m L'àMOUI DÀK8 LA VIE ET DANS LIS 0BUY1E8
Tai l'air d'écrire un Art d'aimer. Je pose seulement quelques règles pour la suite de cette étude. Je cherche les moyens de distinguer, en fait d'amour, s'il sort de la tête ou s'il vient de rame, s'il est le produit de l'imagination ou de la sensibilité, s'il procède d'un artificieux caprice de l'esprit ou d'une naturelle inspiration du cœur; en un mot, si la flamme où s'allument les sens a été prise au foyer de quelque vive jeunesse sincèrement ardente, ou si elle est tombée de la torche enfumée de quelque amoureux émérite, épris de rhétorique, avide de renommée et de bruit l
Le premier amour de M. de Lamartine est un amour de tête; le second, un amour de fantaisie cruelle et insouciante; le troisième, qu'on me passe le mot, je n'y attache qu'un sens moral, le troisième est un amour de réciproque impuissance entre deux âmes que l'ennui desséche et que la déclamation flétrit.
Enfant au premier acte et barbon au dernier*
étourdi cruel entre les deux : c'est entre ces trois termes que se partage la vie sensible de M. de Lamartine, puérile au début de sa passion et sans pitié au milieu, livrée vers la fin au radotage d'une sentimentalité bavarde, vie trop longtemp^jeune et trop tôt vieille, qui semble n'avoir été jamais mûre pour le sentiment et jamais forte pour l'amour dont elle n'a que le badinage avec Lucy, les remords avec Graziella, l'hyperbolique et décevant simulacre avec Julie. Je sais que M. de Lamartine répond à cela qu'il ne vécut, jusqu'à douze ans, que de pain, de laitage, de légumes et de fruits. Un jour, il sauva un agneau dressé à le suivre, et que voulait prendre le boucher quand il fut gras. « Je. priai ma mère, j'obtins la grâce de mon ami ! » J'ai lu tout cela, et que c'est à ce régime, qui promettait un pythago-
DE H. DE LÀMÀRTIHE. 191
ricien, que M. de Lamartine dut cette santé forte, ce développement rapide, cette pureté de traits et cette exquise sensibilité ^impressions, dont il se donne (p. 94 des Confidences) le certificat à lui-même. Mais il ne s'agit pas de la sensibilité de M. de Lamartine pour les moutons, il s'agit de l'amour ; et, son livre à la main, je lui reproche ou plutôt je le plains de n'en avoir eu que l'ombre trompeuse et non la vivante image, le regret sans la jouissance, la creuse extase plus que l'émotion naturelle. C'est de cela que je le plains. Dans ces beaux récits d'amour, d'un si charmant style, d'une fécondité si prodigue, d'une indiscrétion si 'étudiée, d'une rhétorique si peu contenue, quelque chose manque, c'est l'amour; ou pour mieux dire, dans l'amour, quelque chose manque, c'est l'homme. Sur trois femmes, il y en a au moins une. L'homme n'y est jamais. Il y a le poète, l'homme d'esprit, de commerce agréable, généreux, facile, spontané, complaisant. L'amoureux n'y est pas. Tétais défendu par ma froide insouciance, dit-il quelque part. Mon cœur était de sable, dit-il ailleurs. C'est ainsi que j'expiai ^ingratitude et la dureté de mon cœur, dit-il plus loin. Estce assez d'aveux?...
Mais j'ai contre la sensibilité amoureuse de M. de Lamartine d'autres arguments que ses aveux; j'ai ses récits. On me demandera peut-être, avant d'aller plus loin, quel genre de plaisir je trouve à faire le procès aux amours d'un homme illustre à tant de titres. Je n'y trouve aucun plaisir, mais il y a là une question d'art. D'abord (ceci est l'histoire du civet de lièvre), on ne fait pas un bon récit d'amour sans amour; ensuite, si réellement nous voulons chercher dans les œuvres de M. de Lamartine quelques reflets de sa vie amoureuse, cette première étude est l'indispensable préliminaire de la seconde. Mais n'anticipons pas.
192 de l'amour dans la vie et dans les oeuvres
Le premier amour de M. de Lamartine esl un amour d'hiver; il fleurit sous la neige, il s'épanouit dans la brume. Il lui faut le brouillard dans la plaine, la lune glacée dans son nuage, les sapins chargés de frimas, la cascade suspendue au rocher frissonnant. C'est tin amour à pierre fendre. Mais cet aitoour dure peu. Lucy a seize ans; elle sort du couvent; elle parle deux langues, touche agréablement du piano, danse en perfection, dévore les livres venus de Paris (le danger rt'était pas 'grand en 1808), joue avec les chiens de garde, et soigne ses chardonnerets. C'est une fille universelle, qui pourtant a un défaut, le défaut du temps. Napoléon ne lisait qu'Ossian. Lucy est ossianisée jusqu'à la moelle' «les os.' C'est par cette amorce qu'elle prend M. Lamartine, alors âgé de seize ans comme elle. « Il manquait quelque chose/dit M.'de Lamartine; à mon intelligence complète d'Ôssian... » Le hasard lui offrit Lucy. Lucy est, pour le jeûne échappé des jésuites, un commentaire vivant de son poète favori, une scoîie eh jupons.
« Nous marchions, dit l'auteur, nous parlant peu, n'o- » sant nous regarder, mais nous montrant de temps en » temps de la main quelques beaux arcs-en-ciel dans les » brouillards, quelques sombres vallées noyées d'une nappe » brune, ou bien' encore quelque chute d'eau congelée au » fond d'un ravin. » -
Tels sont leurs plaisirs. Un soir, les deux amants se rencontrent par une belle gelée, dans le silence d'une nuit glaciale, sur la terrasse couverte de neige du jardin de Lucy, comme Fingal et Malvina sur la colline de Morven. On s'était donné rendez-vous. Les corps frissonnaient, mais les cœu ré battaient ...
« J'essuyai avec la main un banc de pierre couvert de » neige glacée. Nous nous assîmes un peu loin l'un de
» l'autre. Nul de nous ne rompait le silence... A la fin, je « m'enhardis : « Lucy, lui dis-je, comme la lune re- » jaillit pittoresquement ici de tous les glaçons du torrent » et de toutes les neiges de la vallée! — Oui... » dit-elle. ce Elle allait poursuivre, quand un gros corps noir, pas- » saut comme un boulet par-dessus le mur, roula dans » l'allée et vint en deux ou trois élans bondir jusqu'à » nous... »
C'était un chien, le chien de M. de Lamartine, qui avait suivi de loin sa piste. L'intelligent quadrupède avait compris que la place n'était plus tenàble pour son jeune maître. Saisis de peur, les deux amants s'enfuirent. « J'arrivai transi dans ma chambre, » dit M. de Lamartine. Je le crois bien! mais finissons, car on gèle dans ce récit.
M. de Lamartine ne revit plus Lucy. On le fit partir. Je remarque ici, en passant, que M. de Lamartine a un moyen à peu près constant de sortir d'embarras en amour. Quand la position devient difficile, il fait comme le pieux amant de Didon, il s'en va. Ce moyen, l'auteur des Confidences l'applique encore à autre chose, a Quand le chagrin de » cette publicité à subir (la publicité de ses amours) pèse » trop douloureusement sur ma pensée, quand je me re- » présente la pitié des uns, le sourire des autres, l'indiffé- » rence de tous... je fais seller mon cheval... » Ailleurs, M. de Lamartine explique fort longuement, et par de trèsbonnes raisons, à mon avis, pourquoi il s'opposa, en 181?, à l'émigration de la maison militaire du roi Louis XVIII, dont il faisait partie. « Je montai, à la prière de mes amis, » sur le moyeu de la rou©> d'un caisson, et je répondis à » un mousquetaire, qui avait fortement et brillamment re- » mué les esprits en parlant en faveur de l'émigration. » Maintenant, tournez trois feuillets : « La Suisse était neu-
194 DB l'axoui dans la vie et dans les oeuvres
i» tre... Je pris quelques louis dans la bourse de ma mère,
» et je partis, une nuit, sans passe-port pour les Alpes. » Ainsi, M. de Lamartine, si un remords le presse, monte à cheval; en politique, il passe la frontière; en amour, il prend la poste, comme nous allons le voir dans la suite de cette histoire.
Je veux cependant lui soumettre, avant de continuer, une autre observation. M. de Lamartine a aimé deux jeunes filles, ou, ce qui était peut-être plus dangereux pour leur vertu, il s'est fait aimer d'elles. S'il faut l'en croire, et je le crois, il s'est conduit à leur égard comme un honnête homme;, il ,les a épargnées, même quand elles ne s'épargnaient guère. Il a respecté même Camilla, cette nièce du chanteur David, qui lui faisait, pendant le voyage de Florence à Rome, un si doux oreiller de sa blanche épaule (p. 165) ; il Ta respectée, trop-peut-être : d'autres en riront; moi, je l'en honore. Mais puisque M. de Lamartine est si maître de son cœur et de ses sens, pourquoi Fest-il si peu de sa plume? Quand sa vertu le rend si timide devant la pudeur des femmes, pourquoi les viole-t-il, absentes, avec son pinceau?
M. de Lamartine, je n'ai pas besoin de le dire, n'est jamais ni grossier ni cynique. Mais, en si délicate matière, il suffit d'un trait pour consommer l'outrage ; et, par exemple, la froide Lucy, si elle vivait encore, trouverait-elle le compte de sa pudeur de seize ans dans ce portrait qui la représente avec « ses yeux de pervenche, ses cheveux noirs et touffus, sa langueur contagieuse, sa taille où se révèlent les gracieuses inflexions de la jeunesse ? » Serait-elle bien flattée de voir jetés au public, avec son adresse, ces vers que son jeune amant lui écrivait, entre deux brouillards, et sans réchauffer, pendant ce triste hiver de 4808 :
80» s* robe d'enfant qui glisse des épaules, A petile aperçoit-on deux globes palpitants, Comme las nœuds formé» sous l'éooree des seules- Qui font renfler la tige aux sèves du printemps.
Non, jamais un amant qu'à sa couche j'enlève, Dans ses bras assoupis n'entaça plus beau rêve ; Vois-tu ses noirs cheveux, de ses charmes jaloux, Rouler comme une nuit jusque sur ses genoux P
« Lucy, dit M. de Lamartine, reçut ces vers sans colère. » Les lirait-elle aujourd'hui sans dépit, en compagnie d'un million de lecteurs?
Un éminent critique a relevé, dans le portrait de la mère de M s de Lamartine, cet excès de la couleur que je signale dans celui de ses maîtresses. J'y mettrai, quant, à moi, et sur ce seul point, moins de rigueur. La mère,. la. famille, les sœurs, les amis d'enfance, le foyer domestique,, c'est peut-être là que nous trouverons là veine du cœur dan s M. de Lamartine, après ravoir vainement cherchée ailleurs. Je lui passe donc le portrait de sa mère. J'aurais préféré un simple pastel. La touche de Rubens ne m'y déplaît pas. L'amour d'un fils porte avec lui je ne sais quel parfum chaste qui purifie la couleur, qui tempère l'exagération, qui corrige môme le mauvais goût. M. de Lamartine ne parle jamais simplement de sa mère, mais toujours avec accent, avec émotion. Laissons-le une fois se tromper avec son cœur; hélas l il s'est assez souvent trompé avec son esprit!
Mais où le mauvais goût est insupportable, c'est dans ces trahisons du pinceau où. la* sensualité du peintre se donne carrière au mépris de l'amour qu'il a inspiré ou ressenti, aux dépens des femmes qu'il a aimées, et .que leur