SEPTEMBRE
Je reviens, après un an, à M. de Lamartine, et j'y reviens après une sorte de trêve de Dieu entre la critique et lui. Mais l'infatigable écrivain s'est remis à produire, et naturellement la 1 critique se reprend à le juger.
M. de Lamartine commence aujourd'hui, nous dit-il, « une série de Técits et de dialogues à l'u?age du peuple » des villes et des campagnes. » Gmeviève est la première de ces histoires qui ont la prétention de s'adresser à Pâme et au cœerdu peuple, et de foi donner, dit l'auteur, V estime jk lui-même, comme si de nos jours le peuple manquait d'estime pour lui-même, et comme si cette estime n'avait pas pris dans ces derniers temps, grâce aux prédications des démagogues, des proportions formidables. Quoi qu'il en soit, M. de Lamartine nous- expose toute une théorie d'éducation populaire par les romans, théorie dont je~veux dire un mot avant de parler de l'œuvre elle-même ; car nous vivons dans un temps où les œuvres sont quelquefois bonnes, où lesthéories ne manquent jamais, témoin celle-ci, d'être mauvaises.
M. de Lamartine a mis son système sous l'invocation d'une couturière, mademoiselle Reine Garde, ci-devant ser*
vante à Aix, en Provence. Mademoiselle Reine Garde m'a tout l'air d'une honnête fille, quoiqu'elle fasse de mauvais vers, et elle aurait bien envie d.'ètre simple et naturelle, si l'auteur le permettait; mais c'est M. de Lamartine qui la fait penser et parler.
« Gomment, lui demandai-je, mademoiselle Reine,
concevriez-vous la nature d'ouvrages qui conviennent aux mœurs, aux sentimepts, à l'esprit des personnes de votre condition?...
» — Ah ! Monsieur, je ne sais pas trop ; c'est bien difficile à dire. On n'a pas de goût quand on ne Ta pas encore exercé.
» — Mais de simples histoires, vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dape les habitudes, dans les professions, dans les familles* dans les misères, dans les bonheurs et presque dans la Um§u* du peuple lui-même, qu'en pensez- vous?
» — Ah ! Monsieur, s'écria-t-elle, je pense que ee sont véritablement là les livres qui attacheraient les artisans, surtout les femmes et les filles des artisans... Noue sommes le cœur du logis, Monsieur ; ce que nous aimons* les=murailles l'aiment. L'instituteur de l'esprit est à L'école, mstis l'instituteur de l'âme est au coin du foyer. C'est la mère, la femme, la fille ou la sœur de l'ouvrier honnête qui sont ses véritables muses, comme on appelle ces inspirations intérieures à l'Académie de Marseille...
» — Il faudrait, n'est-ce pas, que ces histoires fussent très-simples et très-naturelles ; qu'il n'y eût quasi point d'événements ni d'aventures, pour ressembler au courant ordinaire des choses?
INSTITUTEUR DU PBUPLB. îii
» — Oui, Monsieur.
p — Il faudrait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter, n'est-ce pas encore î
• — Oh! oui, surtout, dit Reine en approuvant d'un geste de tête...
» — .... Il faudrait aussi que ces livres fussent courts?
» — Oui, Monsieur, longs comme la durée d'une chandelle... Pour, nous, nous ne pouvons prendre notre plaisir qu'en détail : une once de sel, une page de sentiment, une goutte de larmes ! Sou pour sou, voilà le peuple ! Il faut le prendre comme Dieu Ta fait! »
On commence à avoir une idée de la littérature populaire de M. de Lamartine : « Prendre le peuple tel que Dieu Ta fait, » c'est-à-dire inventer pour lui des histoires à dormir debout, calquées sur l'invariable uniformité de son existence, en excluant «de son éducation l'histoire, la science, la poésie, le roman de mœurs, la philosophie, l'art dramatique, toute la vraie littérature en un mot, toute la lumière qui brille» pour de plus heureux, si ce n'est pour de plus dignes, sur tous les sommets de la société. Telle est la théorie qu'a imaginée un ami du peuple, en collaboration avec une couturière provençale, la théorie de l'hébétement systématique. Car ne parlez pas à M, de Lamartine ni à mademoiselle Reine Garde de faire lire au peuple, même par extraits, quelques-uns de ces bons livres qui sont, depuis des siècles, les guides et les conseils de l'humanité. M. de Lamartine les exclut tous. «Voyons, dit-il (dans une longue énumération que. j'abrège), passons en revue par la pensée les rayonsd'une bibliothèque bien composée. Voilà la Bible ; — beau livre, mais plein de mystères et de scandales. Voilà Homère, Platon, Sophocle ; — c'est du grec. Rien! Voilà Virgile, Horace, Qcéron, Tacite ; — c'est
du latin! Le peuple ne le sait pas. Rien! Voilà Milton, Shakspeare, lord Byron ; — c'est de l'anglais ! — Le Tasse, Dante, Pétrarque ; — de l'italien ! Schiller, Goethe, Gessner ;
— de l'allemand. Rien ! Voilà Cervantes, Calderon, Lope de Vega; — de l'espagnol. Rien. Voilà les grandes poésies de l'Orient, Inde, Perse, Arabie. Rien ! vous dis-je. Voilà nos vieux poètes français; — limeurs fades ou cyniques. Passons! Voilà Pascal ; — penseur sublime, tomme l'abîme est sublime d'inconnu ; ce livre ferait des fous ou des moines. Passons! Voilà Bossuet, orateur qui tonne sur la tète desrois et ne frappe que les peuples... Rien 1 Voilà Fénelon ;
— des pages et pas de livre. Voilà Corneille ; — le génie pour le peuple est dans l'âme ; celui de Corneille est comme celui de Tacite, dans le mot. Rien ! Voilà Racine ! — les cours l'ont pris, qu'elles le gardent! à d'autres! Voilà Voltaire, Montesquieu, Rollin. Voilà tous nos historiens, tous nos romanciers, nos philosophes, nos théâtres, nos savants... Rien pour le peuple ! rien ! cent fois rien!... »
Que conclure de toutes ces dénégations? Gomme il n'y a rien nulle part qui ait jamais été écrit pour le peuple, il faut créer pour lui une littérature spéciale à son adresse ; et en conséquence M. de Lamartine a écrit Geneviève. Tel est le système.
Ce système est doublement faux : faux par tout ce qu'il nie, faux par tout ce qu'il affirme.
Comment! dans cet immense amas des trésors littéraires de tous les pays et de tous les siècles, et avant que M. de Lamartine y songeât, avant la théorie inventée par Mademoiselle Garde, le peuple, quand il voulait lire, ne trouvait rien où il pût découvrir la lumière et puiser l'instruction, ni dans les moralistes, ni dans les poètes, ni dans les prédicateurs, ni dans les historiens, ni dans les romanciers !
Non, rien! car M. de Lamartine s'est amusé à refaire le néant. Mais qu'est-ce donc que votre peuple, s'il a les yeux si fatalement fermés, l'oreille si hermétiquement close à ces immortelles leçons de l'expérience, du savoir et du génie? On dirait qu'une langue, du riioment qu'elle a été amenée par le talent de ceux qui l'écrivent à 'une certaine mesure de perfection, devient par cela même inintelligible au vulgaire, et que cetanathème du pôëte latin qui interdit l'entrée du tempile Crique, défend aussi l'accès de toute littérature perfectionnée, odi profanum vutgus! On dirait que les écrivains étninents, comme les prêtres delà vieille Egypte, ne sont qtie desgàtdiens de symboles hiéroglyphiques, dont le secret ne se dit qu'aux ihltiés ou n'est deviné que par les 'Champollion ! ' '
Quant et moi, je crois que c'est surtout depuis que les réformateurs contemporains se mêlent de l'éducation du peuple, que le peuple ne comprend plusies livres qu'il lit. Je crois que l'auteur du Discours sur Vhisîoire universelle est plus facile à comprendre que le philosophe des Antinomies, que Jean La Fontaine est plus 1 clair que M. Louis Blanc ; que les Pensées de Pascal sont plus "près de l'intelligeflce du peuple que la Triade de M. Piètre Leroux, et qu'il y a cent fois plus d'idées utiles, de conseils praticables et de sentiments vrais et populaires dans le Vicaire de Wakefield que dans tous les romans de M. Eugène Sue, en y ajoutant ceux de M. de* Lamartine, nés ou à naître.
Étrange reproche que la 1 fécondité de l'illustre poëte adresse à l'insuffisance de ses devanciers, à tous ces génies mâles, sobres et puissants, dont la gloire est précisément d'avoir écrit, sous la dictée du bon sens et pour le profit du plus grand nombre, des t»uvres d'une popularité impérissable ! o Ah ! s'écrie-t-il, si j'avais le talent de tels et tels
» écrivains de nos jours, que ne ferais-je pas dans cet ordre » d'idées! Il y a un monde nouveau à découvrir, sans » aller, comme Christophe Colomb, traverser l'Atlantique! » Ce monde nouveau, c'est la sensibilité et la raison des » masses! La géographie de l'univers moral ne sera com- » plète que quand ce continent populaire sera découvert, » conquis et peuplé d'idées par les navigateurs de la pensée. » On l'entrevoit déjà, il ne reste qu'à l'aborder. — C'est » bien poétique ce que vous médites là, Monsieur, répartit » en souriant la couturière, et cependant je le comprends... » Mademoiselle Reine Garde, puisqu'elle comprend cela, est bien peu parente, comme on voit, de cette humble servante de Molière « qui manque à parler Vaugelas. » Sans être aussi avancé qu'elle, je ne conteste pas pourtant que, parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, un très-grand nombre n'ont pas été écrits spécialement pour les classes populaires ; mais il en est des bons livres, qui n'étaient pas exclusivement destinés au peuple, comme des mauvais qui ne s'adressent qu'aux classes supérieures et qui croient passer par-dessus sa tête. Il en tombe toujours plus qu'on ne pense dans le milieu où vit le peuple. Certes, le Contrat socta/ n'avait pas été écrit, dans la pensée de Jean-Jacques Rousseau, pour les humbles d'esprit; et pourtant cette semence jetée au désœuvrement des politiques par l'orgueil d'un philosophe, a germé plus bas. Elle a produit ces moissons de révolte qui couvrent aujourd'hui le sol bouleversé de la vieille Europe. M. de Lamartine, en publiant son Histoire des Girondins dans une édition magnifique et très-chère, ne la destinait pas aux pauvres. Son livre pourtant a été, dans le peuple, une des causes les plus immédiates ée la catastrophe de février. M. Eugène Sue, jusqu'à ces derniers temps, écrivait beaucoup plus, môme ses romans hnmani-
taires, pour le boudoir que pour l'échoppe. Et il siège aujourd'hui au sommet de la Montagne 1 C'est qu'il en est des mauvais livres comme des révolutions que les bourgeois commencent et que le peuple achève.
On sait comment les œuvres de l'esprit humain se propagent, comment les idées se répandent dans les masses, par une sorte d'infiltration insensible qui descend plus qu'elle ne remonte. Le peuple, quoi qu'on dise, ne forme plus dans le monde moderne une caste à part, une société de parias, privilégiés pour le malheur et l'ignorance. L'air qu'il respire lui apporte insensiblement nos idées. Notre corruption est bientôt la sienne. Et même, avant que la Révolution française eût fait tomber toutes les barrières entre les classes, la noblesse, on ne le sait que trop, était devenue irréligieuse avant le peuple; le salon lisait les mauvais livres avant la boutique ; les conseillers au Parlement (témoin Grenoble en 1787) se faisaient couronner de roses par Fémeute, pour la défense de leurs privilèges. Et quand la chaumière s'insurgeait contre le château, hélas ! c'est que la révolte (nous avons vu cela de nos jours), avant d'éclater sous les haillons, avait longtemps couvé sous le velours, sous l'hermine et le satin-céladon !
Telle est donc l'action qu'exercent les mauvais livres. Ils n'agissent sur les classes inférieures que comme les mauvais exemples. Ils ne descendent chez l'artisan qu'avec le • contre-seing des heureux du monde. Quant aux livres écrits avec l'intention systématique et dans le but spécial de dépraver le peuple, ces livres, s'ils ont jamais été écrits, ils sont trop bêtes (qu'on me passe le mot) ou trop immondes pour avoir contribué sérieusement à sa corruption. Ils n'ont laissé trace ni dans son histoire ni dans sa mémoire # La corruption des pauvres a été longtemps parallèle à celle
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des riches, et elle s'est faite par les mêmes causes, quoiqu'elle n'ait pas produit les mêmes résultats; car dans cette voie révolutionnaire où la dépravation des esprits pousse les peuples, les riches voudraient s'arrêter quelquefois, les pauvres jamais.
Que les classes aisées de la société s'élèvent, le peuple s'élèvera avec elles; que le goût des bons livres se maninifeste sur les hauteurs, et il descendra dans les masses. Il n'est pas besoin pour cela d'une littérature spéciale. Ceux qui se donnent la spécialité de corriger le peuple par des publications à son adresse, n'ont pas plus de chances (ils en ont peut-être moins) d'agir sur son esprit que ceux qui entreprennent systématiquementde le corrompre. Je ne nie pas Futilité des livres élémentaires spécialement destinés à la population laborieuse. Il en faut pour toutes les professions comme pouf toutes les classes. La culture de.l'intelligence se lie sans doute à celle du cœur. Elle en est à quelques égards distincte, et il est certain que l'enseignement ne peut pas être le même pour l'apprenti laboureur et pour le candidat à l'école polytechnique. Mais quand il s'agit de l'éducation morale du peuple, ne croyez pas à l'utilité des livres qui n'auraient que le peuple pour objet. Quels qu'ils soient, ces livres l'ennuient, et c'est un triste chemin pour arriver au cœur, que le dégoût et la lassitude de l'esprit. Puisez plutôt, puisez d'une main discrète mais confiante dans ce fonds commun des littératures consacrées par l'épreuve du temps et par l'admiration des hommes. Il n'y a pas de littérature populaire possible, à proprement dire. Prétendre à en créer une est une puérilité. II y a la littérature de tout le monde, celle qui est née de l'esprit d'un peuple, qui en est le reflet, l'expression, l'écho distinct, harmonieux et durable. N'esl-il pas vrai, par exemple, que
ce bon sens fondamental qui est le caractère de notre nation, et qui survit heureusement à toutes ses folies superficielles, a été l'inspiration de tous ses grands écrivains? Et pourquoi ces écrivains ont-ils partout des noms que le peuple connaît, des statues que le peuple salue? Pourquoi, il y a peu d'années encore, élevait-on celle de Molière dans le quartier le plus fréquenté de Paris ? Et le peuple serait exclu de ce patrimoine, lui qui en a fait le fonds! Il n'hériterait pas de ce qu'il a créé ! Et dans ce pays qui a produit Montaigne, Molière, La Fontaine, La Bruyère, Fénelon, Voltaire, Lesage ; dans ce pays du bon sens littéraire, un homme illustre à beaucoup de titres, lui aussi, mais qui a trop contribué à égarer le peuple pour avoir le droit de le diriger, cet homme viendrait dire à tous ses aînés en fait de gloire et de génie : « Arrière ! vous n'êtes rien ! vous n'êtes pas dignes de parler au peuple. À moi cet honneur! les cours vous ont inspirés ; que les cours vous gardent! » — Ah ! combien je préfère, quant à moi, à cette injurieuse théorie de M. de Lamartine, car je n'y veux voir qu'un jeu de son esprit, cette honnête pratique d'une des plus humbles héroïnes de son roman populaire* qui, clouée dans sop lit de douleur par une infirmité incurable, se console avec les vieux livres, mêlant dans un choix intelligent les sacrés et les profanes :
a Le soir, à la veillée, elle nous rassemblait tous autour de son lit pour nous lire à haute voix les belles histoires qu'elle avait lues tout bas dans la journée... C'étaient des
chapitres de la Bible des paraboles de l'Évangile, les
histoires de l'Enfant-Jésus étonnant sa mère, devant les docteurs, par sa science, lui obéissant ensuite humblement
à la maison C'était, d'autres fois, des livres en mots
qui faisaient voir les choses comme des images devant les l 13
yeux, et qui chantaient dans l'oreille comme une musique. Ces livres racontaient les histoires d'un fils nommé Télémaque qui cherchait son père d'île en lie... Ou bien encore c'était l'histoire d'un pauvre malheureux appelé Robinson... Voilà comment nous passions nos soirées d'hiver... »
Et voilà aussi comment je voudrais qu'il fût pourvu à l'éducation du peuple. Voilà le milieu où il faut puiser. La mère de Geneviève lit à ses enfants Robinson, Télémaque, F Imitation , l'Évangile, la Bible. La mine est riche, comme vous voyez. Ajoutez-y pourtant, ajoutez-y sans cesse ; car vous n'épuiserez pas cette veine de bons livres. La force manquera plutôt à vos bras que ce vieux sol de nos richesses littéraires, habilement exploité, ne cessera de rapporter à vos efforts. « C'est le fonds, comme dans l'apologue du laboureur, qui manque le moins ! »
Il est plus facile pourtant, je l'avoue, comme l'essaie M. de Lamartine, de déshériter d'un trait de plume tous ces ancêtres du bon sens et de Pesprit français, pour leur substituer, quoi? je l'ai dit : d'insipides histoires ou de ausses histoires du peuple, puisées dans le milieu médiocre et terne où il est condamné à vivre. « Il faudrait, ditesvous, que ces histoires fussent prises dans la condition môme de ceux qui les lisent! » Mais c'est le moyen que ces histoires ne soient pas lisibles, si elles sont vraies, ou qu'elles ne servent qu'à tromper le peuple, si elles sont fausses. Dans le premier cas, le rapport annuel des prix Montyon y suffit; dans le second cas, M. Eugène Sue ne craint la rivalité de personne. Tranchons le mot; l'histoire du peuple, pris dans sa condition, est, par elle-même, fort peu attrayante, si vous n'y mêlez avec habileté et mesure précisément tout ce que votre système exclut, « la fiction, les événements, les aventures. » Mais patience,
votre théorie les exclut, votre œuvre les donne ; car le livre de M. de Lamartine est la contradii tion de son système. C'est ce qui me reste à démontrer.
Je n'attache pas aux formes matérielles de la publication une importance exagérée. Pourtant, par quelle voie M. de Lamartine a t-il adressé d'abord au peuple ce livre qui lui est destiné ? Il l'a mis en feuilleton dans le Constitutionnel. Aujourd'hui, il le transforme en un beau volume in-8°; mais peu importe. Voyons si, pour le fond, ce livre remplit les conditions de la littérature populaire, telles 'que M. de Lamartine les a conçues, s'il est écrit dans sa langue, pris dans sa condition, inspiré par ses sentiments, et enfin, S'il n'est pas plus long que la durée d'une chandelle, puisque toute perfection est là.
Et d'abord, Geneviève, l'héroïne de M. de Lamartine, n'est pas une fille du peuple, j'entends le peuple pris dans sa condition moyenne. Geneviève est une de ces victimes du destin qui, dans l'antiquité, s'appellent Electre ou Antigone, qui, dans les temps de persécution religieuse, résistent en saintes et meurent en martyres. Geneviève est héroïque. Ce n'est pas pour cela que je prétends qu'elle n'est pas du peuple ; mais elle est héroïque non-seulement avec cette grandeur où le peuple peut atteindre, mais avec ce raffinement où se sent déjà la délicatesse d'une situation plus élevée, d'une vertu plus réfléchie et plus savante. Un pareil héroïsme, je ne dis pas qu'il ne soit très-respectable, mais je soutiens qu'il n'est pas pris dans le milieu où vit le peuple, et que sa vertu a des allures plus simples, des visées moins hautes, des aspirations plus bornées.
En quoi consiste l'héroïsme de Geneviève? Elle est une pauvre fille, orpheline de père et de mère, qui n'a de fortune que son aiguille, et qui est chargée d'élever si sœur,
encore entant, mais déjà légère, capricieuse, égoïste et vaine comme une grande coquette. Cette sœur a nom Josette. Les deux jeunes filles tiennent une petite boutique de mercerie dans un faubourg de Voiron. Cependant Geneviève est demandée en marin ge par un honnêie garçon du pays, nommé Cyprien, colporteur de son état, et ayant du bien au soleil sur la montagne. Geneviève se laisse fiancer, car son cœur est là. Et puis soudain, le mariage est rompu!... Josette a joué, pendant la nuit qui a suivi les fiançailles, une odieuse comédie de désespoir, à Vidée d'une séparation, et Geneviève s'est sacrifiée. Une lettre ridicule et inexplicable vient tomber tout à coup au milieu de la famille de Cyprien, Geneviève a renoncé au mariage et au bonheur.
Mais je l'arrête à ce premier sacrifice. Pour être héroïque à la façon du peuple, Geneviève en fait trop. Le peuple met plus de bon sens dans sa vertu et plus de calcul intelligent dans sa tendresse. Geneviève s'immole à un caprice de sa sœur. Une vraie fille du peuple aurait donné à son courage un autre emploi que le désespoir, et à son esprit un autre labeur que celui d'écrire cette sotte lettre qui a tout perdu. Ce n'est pas la peine d'être orpheline, sage, honnête, laborieuse, d'avoir reçu l'éducation de la pauvreté et du malheur, et de vivre au jour le jour du travail de ses doigts, pour s'évanouir comme une pensionnaire qui a des nerfs, au premier obstacle qu'on rencontre, et pour y sacrifier le bonheur de sa vie entière. On n'a pas ce droit-là !
Ce premier sacrifice de Geneviève n'est donc pris, je le répète, ni dans la vérité des mœurs du peuple ni dans aucune vérité. Mais poursuivons. Plusieurs années se passent. Cyprien s'est donné une autre fiancée. Cette jeune
fille vient se faire habiller chez Geneviève. Il y a là une scène neuve et touchante, plus fine et plus délicate qu'il n'appartient au village; mais n'importe, chaumière ou château, le sentiment est vrai, la touche est juste :
a — Qu'avez-vous, mam'selle Geneviève, que vous tremblez tant ? me dit-elle, mais sans se fâcher.
» — Rien, Mam'selle, que je lui dis; mais c'est que, voyez-vous, je suis si honteuse de vous avoir piquée ainsi sans le vouloir !
» Oh! Dieu, disais-je en moi-même en continuant de l'attifer, mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux, qui aurait dit jamais que ce serait moi qui parerais la fiancée de mon amant pour son jour de noces, et que quand il déferait ses bouclesd'oreilles et son agrafe de collier après la messe, ce serait l'ouvrage de ma main qu'il toucherait sur le cou de son épousée !
» Pourtant je pris plaisir et peine à garder longtemps, longtemps cette belle enfant dans ma chambre, et à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprien I »
Mais Geneviève, hélas ! n'est pas au bout de ses sacri- . fices. Josette fait à Voiron la connaissance d'un maréchal des logis des chasseurs, lequel la séduit. Certes ce n'est pas là une aventure bien extraordinaire dans la vie d'une fille coquette, d'autant plus qu'ici la séduction est couverte par un mariage resté secret, mais qu'un prêtre a béni. Il ne faut exagérer, à un certain niveau où l'éducation s'arrête, ni le vice ni la vertu. Il n'y a pas de village en France où un maréchal des logis tel que M. de Lamartine a peint le sien, grand, élancé, la taille bien prise, moustaches noires, ceinture de cuir verni, veste verte galonnée, casque luisant au soleil, la crinière flottante; où un maréchal des logis ainsi tourné ne soit un poursui-
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vant redoutable, et Josette non plus n'est pas un type infiniment rare dans la patrie de Manon Lescaut. Quoi qu'il en soit, Geneviève ignore tout. Mais le régiment part, et le maréchal des logis Septime de***, car c'est un fils de famille, va se faire tuer en Afrique. Une lettre qu'il a écrite de son lit de mort révèle à Geneviève l'étendue de son malheur. Josette est enceinte ; quelques mois après, elle accouche; quelques jours après, elle meurt. Mais est-ce donc que la mort n'est rien au village? Josette, fille et séduite, du fond de son tombeau aurait obtenu le pardon des hommes en attendant celui de Dieu; et Josette, épouse légitime de Septime, mort comme elle, ne pourrait défier, sous ce drap mortuaire qui a enseveli sa faute et sa jeunesse, les mauvaises langues du pays? — Mais le mariage connu et Josette pardonnée, que devenait le roman de M. de Lamartine ?
Ici commence la période pindarique de Fhéroï^roe de Geneviève. Au lieu de faire constater, en fille sensée, le mariage de sa sœur, elle fait porter l'enfant au tour ie plus voisin, sacrifiant l'enfant pour sauver l'honneur ; et sa sœur moite, elle prend la faute à son compte, sacrifiant son propre honneur pour sauver cette mémoire si facile à défendre. La faute de Josette, Geneviève l'expie par la honte, par l'abandon, par la ruine, par la vente à l'encan du fonds modeste qui la faisait vivre, par les plus rudes épreuves du service domestique, par la misère hideuse et affamée, et enfin par la mendicité de porte en porte et à travers champs. Toutes ces souffrances, Geneviève les supporte en faisant un raisonnement quiestsublime, je l'avoue, par l'accent que le génie de l'auteur lui donne, mais dont la réflexion la plus simple révèle le fond romanesque et imaginaire.
« — Est-il possible, mam'selle Geneviève, que vous portiez si injustement tant d'affronts que vous ne méritez pas, et que vous ne me rendiez pas le serment que je vous ai fait?
» — Non, lui dis-je, mère Belan, je ne vous le rendrai jamais, jamais, à aucun prix !
» — Et pourquoi cette obstination? reprit-elle.
» — Parce que les vivants, voyez-vous, que je lui dis, ça peut supporter ; mais les âmes des morts, ça ne peut se défendre... »
Oui, je le répète, c'est là une sublime réponse et qui brille aux yeux comme tout ce qui a le cachet de l'héroïsme, même sous les haillons. Mais sous cette enveloppe, je sens un fond qui ne résiste guère. En effet, avec un mot, Geneviève peut s'arrêter au pied de ce calvaire de douleur et d'humiliation où nous la voyons monter, et qu'elle monte, degré par degré, avec cette sorte de patience obstinée et cet orgueil secret d'un héroïsme qui se nourrit et s'entretient de lui-même ! Est-ce là encore, je le demande, un genre de vertu qui soit prise dans le milieu où vit le peuple? Est-ce du moins une bonne leçon à lui donner? Est-il bon, au lieu de mettre la vertu à la portée de sa modeste existence, de la placer à une hauteur où sa main ne puisse atteindre et dans un éclat lyrique qui l'éblouisse sans l'éclairer? Est -il bon, quand la vie réelle exige tant d'efforts sérieux et continus, de lui enseigner encore une énergie impossible pour des douleurs imaginaires? Il faut prêcher au peuple la résignation et non l'endurcissement dans la souffrance, la patience dans les malheurs inévitables, mais non l'extase préméditée et l'étalage provocant des martyres volontaires. Geneviève est le type de ces vertus qui sont plutôt d'imagination et de fantaisie que de
devoir et d'instinct. Au peuple, il faut Faction, l'esprit pratique, le souci du vrai, le culte du possible. Laissez-le faire, il sera héroïque à son heure, un jour de bataille. Mais il n'a pas le temp3, dans la vie privée, d'être raffiné ni romanesque.
Le roman de M. de Lamartine finit bien. Tout le monde est content. Le martyre de Geneviève a un terme qui pourtant n'est pas encore le ciel. Sa vertu est récompensée sur la terre. Je n'aime pas, à la vérité, quand son innocence est reconnue, que Geneviève soit servante chez Cyprien. « Et c'est ainsi que je devins servante, dit-elle, et servante » de bon cœur, dans la maison où j'avais dû être maltresse, » mais sans rancune, en me souvenant avec plaisir que j'a- » vais aimé Cyprien, et en aimant encore mieux sa femme » à cause de lui; cela dura trois ans et deux mois.... » A mon avis, c'est beaucoup trop. Il y a là une certaine délicatesse populaire qui est blessée. Une fille du peuple ne sera jamais la servante de, son fiancé devenu, même par sa faute, le mari d'une autre. Malgré tout, ce roman finit bien. Quand Geneviève veut quitter son village après l'avoir sauvé d'une épidémie, son village l'adopte, non sans une harangue du maire : ce qui est le revers de cette médaille de bonheur. Puis Geneviève retrouve le fils de sa sœur bien-aimée, et l'enfant hérite de son père légitime une honnête fortune. Il y a là seulement une scène qui prête à rire, non pas aux dépens de l'enfant ni de Geneviève, mais de M. de Lamartine lui-même. C'est le moment où se fait la reconnaissance de ce fils si longtemps perdu, si miraculeusement retrouvé. Il y a lutte entre plusieurs femmes qui prétendent à sa possession* et dans laquelle M. de Lamartine joue un instant le rôle « du précepteur dans l'embarras. »
a — Que faire ? dit la supérieure.
» — Que faire? dit Geneviève.
» — Que faire? dit la vieille dame.
» — Laissez faire la loi ! dit le juge de paix.
» — Laissez faire la nature ! m'écriai-je tout ému et tout attendri.
» Luce (la mère adoptive) se jeta à mes genoux et me jeta Fenfant dans les bras, comme si j'avais été une main offerte du bord. à une mère tendant un fils à sauver du fond d'un torrent débordé... Je le déposai à terre devant Geneviève, qui se baissa pour l'embrasser, et je dis à la vieille dame : « La loi vous le donne, Madame ; la nature le donne à Geneviève ; mais la tendresse le donne à Luce. Mais lui-même, à qui se donne-t-il ?... »
Et naturellement l'enfant se donne à sa mère adoptive. M. de Lamartine, consulté comme Salomon, s'est donc tiré de ce mauvais pas avec beaucoup de bonbeur et d'esprit. Mais il n'est pas toujours aussi heureux. En général, il a un grand tort; il môle trop souvent sa phrase sonore et triomphante et sa personnalité un peu pompeuse au langage et aux aventures de ses héros. Quand ses héros sont d'un certain calibre, comme par exemple la Julie de Raphaël ou la Camilla des Confidences, passe encore ; mais avec des paysans et des paysannes, dans ce champ de la littérature populaire qu'il se donne mission de défricher et où il pousse naturellement plus de légumes que de fleurs de rhétorique, cette allure magistrale et ce grand costume lyrique ne sont guère de mise ; et le contraste trop souvent reproduit de l'auteur et des personnages qu'il fait mouvoir et parler n'est pas toujours à son avantage.
Qu'est-ce, par exemple, que cette réflexion par laquelle l'auteur essaie de rassurer les scrupules de Geneviève qui I 13.
craint, en racontant, d'être longue : « Non, non, lui dis-je; » rien ne m'ennuie de ce qui sort avec vérité et simplicité » du cœur; racontez-moi tout... Les détails, ma pauvre » Geneviève, ne sont que les morceaux dont Dieu fait Ven- » semble. Qu'est-ce que serait votre vie si vous en retranchiez » les jours? » Le vide dans le pompeux a-t-il été jamais creusé plus profondément, et Pindare a-t-il été jamais plus près de M. de La Palisse?
Quoi qu'il en soit de mes critiques, le récent ouvrage de M. de Lamartine marque, je le reconnais, un progrès dans sa manière, ou, plutôt, une manière presque nouvelle dans son talent. Retranchez de l'œuvre de M. de Lamartine, lui d'abord, pour le rôle parasite et secondaire qu'il s'y donne, puis sa théorie que son œuvre dément, puis mademoiselle Garde, qui n'est que sa théorie tournée en babil, puis enfin ce mélodrame biblique de la reconnaissance de l'enfant qui dénoue si gauchement le livre ; retranchez tout cela, et prenez juste le tiers de l'œuvre, — et aussi bien c'est une épreuve que la plupart de nos romans modernes pourraient subir avec avantage; — avec ce tiers qui restera, vous avez un livre charmant, qui est encore plus long, je l'avoue, que la durée d'une chandelle, et qui ne remplit aucune des conditions que M. de Lamartine impose à la littérature du peuple. Mais qu'importe! c'est peut-être pour cette raison que le livre plaira. Réduite aux proportions que j'ai marquées, cette histoire est faite pour survivre à la théorie d'où elle est sortie. Elle n'est pas toujours simple ni toujours vraie ; mais elle est fine, ingénieuse et touchante. Elle se sent parfois des fatigues d'un admirable esprit, tombé des hauteurs du ciel poétique dans le subtil et le précieux, et transportant, quoi qu'il fasse, dans l'humble domaine où il se confine, les habitudes dithyrambiques
de sa pensée. Malgré tout, Geneviève est une des meilleures créations romanesques de la plume de M. de Lamartine. Graziella vaut mieux, mais Graziella a vécu. Geneviève est une invention. Geneviève raconte, en général, du ton d'une humble fille et avec l'accent d'une honnêteté vulgaire, une histoire digne de figurer dans le Martyrologe. C'est son originalité. Le livre n'ira peut-être pas à son adresse et ne franchira pas le seuil de la chaumière où il vise. Mais il sera Ib, et il le mérite, par ces mauvais riches qui ont fait bien des fois la fortune des livres de M. de Lamartine, et qui sont prêts à recommencer, quoique l'auteur ne les épargne guère : a II vaut mieux, dit-il, demander » sa vie aux pauvres gens de la campagne, aux portes des 9 maisons isolées qu'aux riches ou aux marchands des » villes... J'ai toujours vu que la misère ouvrait le cœur et » que la richesse le durcissait. »
Ah ! monsieur de Lamartine, pardonnez-moi ce souvenir bien étranger à cette étude... mais le 24 février 4848, vous étiez donc bien riche?
M. Ii«uia Blane.
(27 janvier 4850.)
Non , ce n'est pas nous qui écrirons l'histoire de cette révolte sans cause, de ce bouleversement sans grandeur, de cette victoire sans combat , qui s'appelle la révolution de Février ! Non , ce n'est pas nous qui dresserons le piédestal sur lequel poseront, pour la postérité, les héros plus ou moins volontaires de ce coup de main , où s'est décidée , entre deux soleils, la destinée d'un grand peuple ! Non , ce n'est pas nous qui dirons la petitesse des hommes , l'impertinence des prétentions, l'audace des sophismes, l'indignité des moyens , la stupeur et la répugnance du pays pour le régime immédiatement issu de cette catastrophe !
Non , ce n'est pas nous !
Nous serions justement suspects. Ce sont ceux-là mêmes qui ont fait la révolution qui nous diront ce qu'elle fut , d'où elle est sortie, les dégoûts qu'elle rencontra, les hommes qui lui servirent de parrains et d'introducteurs dans le monde. Écoutons-les. , Écoutons surtout le témoin le plus intelligent , le plus décidé, le plus sérieux de tous ceux qui ont mis la main à ce grand malheur de notre pays. Recueillons, dans ce procès commencé au tribunal
de l'histoire, et où nous ne pouvons être juges, recueillons le témoignage du principal intimé ; et puisque M. Louis Blanc veut bien nous donner ce qu'il appelle des Pages à" histoire de la révolution de Février 4848 (<), ouvrons ces pages, étudions un moment cette histoire. Vraie ou fausse, impartiale ou passionnée, personnelle ou générale, une histoire écrite par M. Louis Blanc tient toujours par quelque côté au domaine de la critique littéraire; car s'il n'a pas d'autre mérite comme politique, M. Louis Blanc, du moins, sait écrire.
Par ce nouvel ouvrage, M. Louis Blanc s'est classé dans l'école historique récemment créée par M. de Lamartine, l'école égoïste et personnelle. Autrefois, la physionomie particulière des historiens se cachait en quelque sorte derrière la grandeur des événements. Dieu est partout dans le Discours sur l'Histoire universelle, mais où est Bossuet, si te n'est par son génie? Aujourd'hui, tant les causes des événements sont peu profondes, des révolutions qui remuent l'Europe tiennent dans le cadre d'une personnalité étroite et peuvent se voir dans le miroir d'un écrivain épris de lui-même. Les gens qui renversent des trônes, quand ils veulent donner une idée de ces grandes commotions qui Ont fait trembler le sol du vieux monde, détachent quelques feuillets de leurs souvenirs personnels : « Ce sont d-î simples Mémoires que je publie, écrit négligemment M. Louis Blanc Quant à remploi du pronom personnel, je prie les lecteurs de me le. pardonner. »
Essayons donc de regarder, à notre tour, dans le miroir de M. Louis Blanc. Cherchons-y sa figure; lâchons d'y voir la révolution de Février, et surtout de la comprendre.
0) 1 vol. in-8°, Paris, 1849.
230 M. LOUIS BLtNC.
M. Louis Blanc ne serait pas un véritable révolutionnaire de Février s'il ne débutait pas par se délivrer à luimême un certain nombre de certificats constatant ses services, ses ovations, ses vertus, ses qualités physiques et morales, car rien n'y manque ; et, d'un autre côté, nous ne serions pas des gens bien élevés, si nous ne commencions pas par dégager de l'histoire de M. Louis Blanc cet ensemble de perfections individuelles par où se justifie, sous cette plume emphatique et brillante, l'emploi si fréquent de ce moi haïssable qui choquait Pascal. Aujourd'hui , le moi s'accommode très-bien à la rigueur du principe de fraternité socialiste. Faire son éloge, n'est-ce pas mettre dans la communauté le mérite qu'on a de trop, au profit de ceux qui en ont moins?
Il fallait un piédestal à cette statue que M. Louis Blanc s'élève à lui-môme. Le piédestal est.trouvé. C'est le peuple
quilefournit.il prête ses épaules «M'étant nommé,
dit l'auteur, je fus enlevé et porté sans toucher terre dans la salle Saint-Jean, où se tenaient les grandes assises populaires. » M. Louis Blanc aurait pu échapper aux regards de la multitude. Le voilà sur les épaules du peuple; nous pouvons le contempler à l'aise, et jouir du spectacle des vertus que comporte un grand rôle révolutionnaire. Ainsi, M. Louis Blanc est sobre ; il déjeune et dîne à 5 francs par tète tout ensemble. (P. 57.) Il est désintéressé ; cinq éditions de Y Organisation du Travail, tirées ensemble à plusde trente mille exemplaires « ne lui ont rapporté que l'honneur d'avoir dit la vérité. (P. 75 ) » Il est magnanime. Il a commencé, comme Annibal , par un serment sublime et indigné. (P. 217.) Il est audacieux. (P. 99.) Il est éloquent. (P. 405.) Il est sensible jusqu'aux larmes; il pleure de joie le 24 février, quand M. Albert est proclamé. Il pleure d'at-
tcndrissemcnt le 17 mars. (P. i9 et 90.) Il est un modèle de franchise à l'endroit du peuple (P. 133); il n'a rêvé que la solidarité des classes , que l'union des cœurs, que la conciliation des maîtres et des ouvriers- (P. 74.) Vis-àvis des calomniateurs, il a les armes de l'honnête homme; « ce sont des verges (p. 153); » contre l'injustice des âmes viles, « il a la sérénité du mépris. » (P. 267.) Ce n'est pas tout : M. de Lamartine raconte quelque part que M. Louis Blanc fut conduit, un jour de grande chaleur et de fatigue extraordinaire, à une fenêtre de l'Hôtel de Ville pour s'y remettre d'un évanouissement passager.
« Le fait est, réplique M. Louis Blanc, qu'il ne m'est jamais arrivé de m 'évanouir depuis que je suis au monde. Quand j'ai eu à parler aux masses, même dans les circonstances les plus terribles, je n'ai jamais éprouvé d'autre émotion que l'enthousiasme de la foi démocratique ; et quand le peuple m'a emporté dans ses bras, ce n'a jamais été que pour me marquer sa sympathie, etc., etc. »
Tel est le portrait que trace de lui-même M. Louis Blanc. Annibal, Hercule, saint Vincent de Paul , Gicéron , Aristide pourraient y revendiquer chacun la part qu'ils y ont mise. J'oublie un dernier trait. Autrefois on trouvait que Gracchus aurait eu mauvaise grâce à se plaindre des séditieux :
Quis iulerit Gracchos de seditione querentes?
disait Ju vénal. M. Louis Blanc se défend (p. 74) d'avoir jamais eu le moindre rapport, même indirect, avec M.Blanqui. J'ai rassemblé sans aucune malice, et uniquement pour la fin que je me suis proposée et où j'arriverai tout à l'heure, ces différents traits de la physionomie morale et physique de M. Louis Blanc, tels que je les ai trouvés épars dans un
gros volume. Je n'y ai mis, je le répète, aucune intention malveillante pour l'auteur, puisque je n'ai fait autre chose qu'emprunter un instant le pinceau qui lui a servi à se peindre sur une longueur de 300 pages in-8°. J'ai pourtant, sur quelques détails de son portrait, un petit nombre d'observations très-humbles à lui soumettre. Et d'abord , M. Louis Blanc, qui vante à juste litre sa sobriété, croit-il que s'il avait dîné au Luxembourg à 20 francs par tête, aux frais du Trésor, en gardant dans sa poche les discours qu'il destinait au peuple, au lieu de prononcer ces discours, en dînant simplement à 5 francs par tête , croit-il que le Trésor aurait fail une mauvaise affaire? En second lieu, M. Louis Blanc, qui sait si bien l'histoire , est-il bien sûr que le serment que fit Annibal, enfant, contre les ennemis de sa patrie, ail la moindre ressemblance avec celui qu'il fit lui-môme, étant en âge de raison , lui Français, contre sa patrie française ? Enfin, l'auteur des Pages d'Histoire raconte, avec une admiration peu dissimulée pour son courage , que le peuple ayant témoigné le désir, aux élections générales de 1848, de nommer vingt-cinq ouvrière sur les trente-quatre candidats que la ville de Paris avait à présenter, il s'en expliqua nettement devant les délégués du Luxembourg. Il proposa de ne choisir que vingt candidats appartenant à »la classe ouvrière. La courageuse franchise de M. Louis Blanc à l'endroit du peuple consiste donc dans cette différence de vingt à vingt-cinq sur trente-quatre! Quand le courage des tribuns s'élève à des proportions si colossales, n'est-ce pas le moment de tout craindre? La suite Ta bien prouvé.
Quoi qu'il en soit de ces réflexions, Je ne conteste rien à M. Louis Blanc. Qu'il soit éloquent, sensible, sobre à table, ferme à la tribune, audacieux et fort, magnanime et serein,
qu'il soit tout cela, je n'y contredis pas. Je ne fais pas la guerre à sa personne. Laissons toute liberté, sur ces points délicats, à la vanité des politiques et des lettrés, à une condition pourtant : c'est que la vanité ne tournera pas en faction ; c'est que le fétichisme individuel ne poussera pas l'admiration de soi-même jusqu'à la haine du prochain ; c'est que l'idolâtrie égoïste et solitaire n'engendrera pas un esprit de vengeance punique. Qu'un écrivain, philosophe ou sectaire, poète ou bouffon (notre époque en est pleine), s'enfle et s'exalte dans la contemplation de son image peinte par lui-môme, d'accord; mais que les proportions où il se voit, il ne les impose pas à la vérité ; qu'il ne prétende pas refaire le monde extérieur sur le modèle de ces fantasmagories du sens intime qui se représente trop souvent la réalité telle que l'ivresse de Fégoïsme l'imagine, ou telle qu'un complaisant orgueil l'a rêvée.
Or, ces défauts sont, je le crains, ceux de la doctrine, du langage et de la conduite politique de M. LouisBlanc. Chez l'auteur de Y Organisation du Travail, le fond et la forme de sa théorie, les actes et les paroles, les livres et les harangues, tout semble procéder également de l'exagération et de l'idolâtrie du sens personnel. Par là s'explique la part qu'il s'attribue dans la révolution de Février , le rôle qu'il y a joué, le caractère qu'il lui prête, les haines qu'il a excitées et ressenties, los injures qu'il a reçues et rendues ; par là s'explique dans son livre, même la vérité. M. Louis Blanc ne la repousse pas, quand elle lui sert.
On a beaucoup discuté, on discutera longtemps encore sur la nature de l'accueil qui fut fait par la France à la révolution de Février. Mon intention n'est pas de m'engager dans un débat de ce genre , d'autant plus qu'avec M. Louis Blanc je suis, sur ce point, dans un parfait ac-
cord. La révolution de Février fut accueillie par la stupeur et la répugnance du pays, a La plupart des départements, » écrit M. Louis Blanc, étaient, en février 1848 , encore mo- » narchiques ; ils avaient appris l'avènement de la Repu- » blique avec une sorte de stupeur ; ils l'avaient reconnue » plutôt qu'acclamée. » Ce n'est pas tout. Nous allons voir que ce gouvernement qui fut alors imposé à la France, c'était le gouvernement d'une faction en minorité flagrante, un gouvernement trouvé au bout d'un syllogisme, né , sous le nom de logique , de l'adultère union des esprits violents et des esprits faux. M. Louis Blanc nous apprend tout cela:
«Au mois de février 4848, nous dit-il, la République était plus dans la force des choses que dans les progrès de l'opinion ; elle était imposée plus par la logique de Vhisloirê que par V importance numérique des républicains. » (P. 47.) « Y eut-il jamais , dit-il ailleurs, éléments plus rebelles que ceux qui , en février, s'offraient au maniement d'un pouvoir républicain ? En dehors de ce peuple dçs grandes villes, où était la France ? Au-dessus de ce peuple y avait-il, je le demande, quelque autre passion que celle de l'or?... Ajoutez à cela l'absence d'une éducation vraiment publique, Vempire du préjugé monarchique sur les quatre cinquièmes de lanation,\a nuit intellectuelle répandue sur les campagnes , la faiblesse numérique du parti républicain^ les souvenirs de 93 hypocritement évoqués et dessinant au fond des imaginations effrayées la République en traits de sang, vous aurez alors le tableau fidèle de la société dont il s'agissait d'élever le destin. »
Ainsi la République, personne n'en voulait; les quatre cinquièmes de la France appartenaient à l'opinion monarchique. Il fallait, pour faire accepter une révolution au
pays, violenter les habitudes et les intérêts du plus grand nombre, je suppose que cela veut dire le peuple, se rire des obstacles, narguer les périls d'une usurpation impudente, prendre d'une main brutale, sous prétexte de l'élever, la destinée d'une grande nation, heureuse et prospère sous le régime qu'on renversait! Il fallait faire tout cela! Qui donc l'oserait? Al. Louis Blanc plaisante agréablement M. de Lamartine, non pas pour ravoir tenté , mais pour s'être vanté de l'avoir entrepris : « La vérité est, dit- il, que dans » la marche triomphale de la République, l'ancien poète » des rois ne pouvait figurer que comme vaincu. Seule- » ment, pour mieux exposer aux regards ce captif fameux, » la République se plut à le faire asseoir derrière elle sur le » char de triomphe. »
Triste retour des choses d'ici-bas! M. de Lamartine avait revendiqué pour lui seul la paternité de la révolution de 1848, cette triste fille de la Charte violée et mutilée. Dans * le livre de M. Louis Blanc il ne figure plus que pour mémoire. Le héros du Palais-Bourbon n'est plus qu'un, vaincu de Février ! Mais qui donc le remplace dans cette paternité funeste? Vous le demandez? Pourquoi M. Louis Blanc serait-il monté sur son piédestal? Pourquoi se serait-il manifesté dans cette lumière éclatante dont nous avons essayé de faire reluire un reflet sur cette page fugitive? Pourquoi tous ces efforts, si ce n'était pour prendre une place qui, à la vérité, exigeait une intrépidité d'esprit, une impertinence d'orgueil et une vigueur de mépris de la race humaine (1) sans égales chez celui qui prétendait l'occuper?
(I) Voir un curieux chapitre sur les contradictions des modernes promoteurs du gouvernement populaire dans le substantiel ouvrage intitulé : Morale sociale ou devoirs de MÊlat et des citoyens, récemment publié par H. Adolphe Garnier, professeur de philosophie à la faculté des lettres de Paris.
Tel fut le rôle de M. Louis Blanc, s'il faut l'en croire. • Oh ! certes, s'écrie-t-il, ce n'est pas l'audace révolution- » naire qui me manque, lorsque je la crois féconde ! » Aussi, tandis que personne ne songeait à la République, pas même ce pauvre M. de Lamartine, « je montai, dit notre » historien, en uniforme de garde national sur la table qui » servait de bureau (à l'Hôtel de Ville) ; et là, dans un dis- » cours qui dut être singulièrement animé s'il répondît aux » battements de mon coeur, je proclamai non-seulement la » République, mais la République démocratique et sociale!... » C'était aller vite en besogne; mais la France ne voulait pas du gouvernement républicain. M. Louis Blanc ne pouvait donc trop se presser de prendre les devants, lui sur elle !
M. Louis Blanc d'un côté, la France de l'autre ! Son moi chétif en regard de cette grande et majestueuse image, la patrie française! Ce petit rhéteur monté sur une table pour arracher la couronne à ce front auguste, et réclamant en style d'école, comme disait Tacite, le gouvernement du monde: Prof essorid lingudregimenorbis expostulans! Etrange rapprochement ! humiliant aveu de l'orgueil humain ! car tandis que l'homme semble se relever par l'audace de sa tentative, voyez comme il rabaisse la cause qu'il croit servir ! La révolution de Février ! «une poignée d'hommes l'a faite, » dit M. Lagrange. La République française ! c'est moi qui l'ai proclamée au milieu de la stupeur universelle, dit M. Louis Blanc. Où donc aviez- vous pris, vous, le droit de renverser un trône avec quelques factieux fourvoyés ; vous, le droit d'y substituer le fauteuil dictatorial du Luxembourg? Où l'aviez-vous pris, si ce n^est dans l'aveugle et étroite inspiration du sens personnel?
Une fois lancée dans cette voie, l'audace révolutionnaire ne recule plus. L'individualisme, enivréde sa victoire, perd
la pudeur en même temps que le bon sens. M. Louis Blanc propose sérieusement, après février, d'entreprendre l'éducation républicaine de la France. Savez-vous dans quels termes ? Vous allez en juger:
a Nous aurions pu (en reculant le moment des élections générales le plus loin possible) agir avec toute la force que donne Veœercice du pouvoir sur cette nation française si vive, si intelligente, si prompte à suivre les impulsions venues d'en haut. Nous aurions comme allumé au sommet de la société un phare lumineux qui en aurait éclairé toute l'étendue.. En un mot, quand la souveraineté du peu-
pie, dès l'abord reconnue et proclamée, aurait été appelée autour des urnes, elle se serait trouvée avoir fait son éducation. »
Cela est-il sérieux, ou bien est-ce une de ces ironies vengeresses où l'orgueil du sens personnel s'abandonne quelquefois, avec de secrètes délices, par mépris des multitudes ignorantes et passionnées ? Je l'ignore ; M. Louis Blanc ne le dit pas, mais il ajoute , toujours sérieusement : a Telle » était aussi l'opinion d'Albert, et rien n'était plus propre » à me confirmer dans la mienne. » Ainsi, quand il s'agissait de faire V éducation de la France et d'élever son destin, M. Louis Blanc n'était plus seul. M. Albert était là!
M. Louis Blanc abuse de l'ouvrier. Il dit sans cesse : Albert et moi ! Quand il proclame la République dans la salle Saint-Jean, il introduit un ouvrier qui le félicite, au nom de ses camarades, « d'avoir posé la véritable question. » Quand il s'agit de décréter le droit au travail, c'est encore un ouvrier qui entraîne à lui seul les irrésolutions du conseil. Il faut citer l'anecdote tout entière : elle est instructive :
« Dans la matinée du 25 février... une rumeur formida-
ble enveloppa tout à coup l'Hôtel de Ville. Bientôt la porte du conseil s'ouvrant avec fracas, un homme entra qui apparaissait vraiment à la manière des spectres... Il avait un fusil à la main... son œil bleu étincelait. Il se présenta au nom du peuple, montra d'un geste impérieux la place de Grève, et faisant retentir sur le parquet la crosse de son fusil, demanda la reconnaissance du droit au travail.... Je m'empressai de saisir Voccasion, et attirant dans l'embrasure d'une croisée l'ouvrier, qui se nommait Marche, j'écrivis devant lui le décret suivant, etc., etc... »
Je le demande à tous les hommes de bonne foi dans tous les partis : l'outrecuidance du moi humain, le despotisme brutal de la personnalité pouvaient-ils être poussés plus loin? Et voilà les hommes qui avaient fait, pendant dixhuit ans, des conspirations, des émeutes et de gros livres, par-dessus le marché, contre cette abominable tyrannie qu'on appelait la pensée immuable ! C'était pour substituer, dans le gouvernement de la France, la signature de M. Louis Blanc à celle du roi Louis-Philippe, le contre-seing de l'ouvrier Marche à celui de M. Guizot ; c'était pour élever sur les ruines d'une société brillante ce gouvernement personnel de l'orgueil et de l'ignorance, qu'on avait renversé ce noble ettutélaire abri, le trône constitutionnel sous lequel prospérait notre grande nation !
Laissez-les faire. Tantôt leur orgueil détache un seul homme de la foule pour en faire, le fusil au poing, le législateur de trenle-deux millions de citoyens libres; tantôt il soulève ces immenses démonstrations qui se traduisent en journées terribles que peuvent terminer des nuits sanglantes. Il faut lire dans le livre de M. Louis Blanc le récit, d'ailleurs très-curieux, très-animé, très-habilement et trèsdramatiquement intrigué, de ces journées sinistres. Je n'y
recherche en ce moment, pour ma part, que le rôle qu'y Joue la personnalité de M. Louis Blanc, le reflet qu'elle y jette, l'effet qu'il en obtient ou qu'il en attend ; car tout lui sert, tout lui est bon à ce début orageux de sa carrière politique, tout lui est machine de guerre ou de gouvernement, aussi bien l'Hôtel de Ville que le Luxembourg, aussi bien l'ouvrier Marche à la salle Saint-Jean que l'émeute électorale du Champ-de-Mars, aussi bien le club (où il ne met pas les pieds, dit-il,) que la démonstration qui l'attendrit. Paris tremblait, et bien à tort, car il ignorait sa force; mais enfin Paris tremblait en voyant se dérouler, sur ses places et le longde ses quais, ces hordes tranquilles, déterminées, silencieuses, chaîne immense aux anneaux de chair, qu'une même pensée, un même vœu, semblaient avoir rivées à la volonté d'un seul homme, et qui, sans armes, sans cris de guerre, sans agression violente, n'avaient besoin, on pouvait le croire, que de la force d'impulsion qui était en elles, pour renverser sans combat les bases mêmes de la société, Paris tremblait... M. Louis Blanc pleurait de joie, d'attendrissement et de respect. Rien ne lui paraissait plus beau que ce « silence épique » du peuple. Le 17 mars étr.it à ses yeux « la plus grande peut-être de toutes les » journées historiques restées vivantes dans la mémoire » des hommes. » Nous verrons pourquoi.
Et le 16 avril! Paris tremblait encore, car la peur, c'est la maladie endémique des grandes villes en temps de révolution; Paris tremblait encore en apprenant, le matin, qu'une démonstration colossale était en train de se former, sous prétexte d'élections, en plein Champ-de-Mars, et qu'elle menaçait la ville. M. Louis Blanc triomphait : « Comme le peuple avait prouvé au 17 mars jusqu'à quel » point il était capable de demeurer maitre de lui, je fus
» charmé qu'une occasion lui fût offerte de venir dire une » fois encore : Je suis là /» Et quand, quelques heures plus tard, l'intervention miraculeuse de la garde nationale avait préservé Paris, quand la ville se rassurait, quand Tordre était sauvé : a Comment exprimer, dit naïvement M. Louis » Blanc, de quelle douleur Albert et moi nous fûmes saisis, » lorsqu'en approchant de l'Hôtel de Ville, nous vîmes la » place de Grève hérissée de baïonnettes ! » Pourquoi cette douleur de M. Louis Blanc au milieu de l'allégresse universelle? car M. Ledru-Rollin lui-même triomphait, ce jour-là, dans le triomphe de Tordre ; pourquoi cette douleur? C'est qu'au Jieu d'appliquer au jugement de ces scandaleux désordres de la démagogie l'incontestable sagacité de son esprit, M. Louis Blanc, tout entier aux suggestions de son égoïsme, l'œil attaché à ce progrès merveilleux et inattendu de sa destinée, ne songeait, dans cet immense péril, qu'à la part d'influence que le contre-coup des alarmes publiques pouvait reporter sur sa fortune. 11 escomptait Témeute au profit de son ambition. Me trouvez-vous sévère? Ouvrez donc ce livre; interrogez donc ce mot révolutionnaire dont j'essaie de tracer l'histoire; voyez le parti que M. Louis Blanc comptait tirer secrètement, pour son importance, de cette journée du 17 mars, qu'il n'avait pas osé exploiter hardiment, M. Proudhon le lui reproche, pour la dictature :
« La vraie politique de la situation, dit l'auteur, la seule politique qui fût à la fois sage et forte, était celle que Ja minorité du conseil (Albert et moi) adopta et qui consistait à profiter de la secousse imprimée (par la démonstration) aux âmes vacillantes, pour faire avec les membres de la majorité, et par eux, quoique malgré eux, la besogne révolutionnaire. Qu'on n'objecte pas la difficulté de l'entreprise :
les faits répondent. N'avions-nous pas (nous, faible minorité dans le conseil, minorité imperceptible dans la nation) obtenu successivement la proclamation de la République, le suffrage universel, la reconnaissance formelle du droit au travail, V établissement d'un système de propagande socialiste parle pouvoir ?... Voilà pourquoi la journée du47 mare fut un grand fait politique (majuscules). Elle nous donnait, en opposition à la supériorité numérique de nos adversaires dans le conseil, une auioriié morale qui tendait à rendre la révolution (Albert et moi !) complètement maîtresse des affaires. »
Ainsi le 17 mars profitait à l'autorité morale, de M. Louis Blanc. C'était « la plus grande des journées historiques. » Le 16 avril contrariait sa fortune. « Jour néfaste ! » s'écrie le dictateur en herbe, contraint de chercher une autre voie.
Je ne dirai pourtant rien de la démonstration du 15 mai. Sur le fait du 15 mai, M. Louis Blanc est en cause devant la justice de son pays qui Ta déjà jugé par contumace. Il ne fait d'ailleurs que reproduire, sur ce point capital de son histoire personnelle, les pièces déjà très-connues de sa défense devant l'Assemblée constituante et devant l'opinion. Il raconte en accusé plus qu'en historien; et quoiqu'il se fasse volontiers de tout, même de la sellette, un piédestal de triomphateur, je n'ai pas de goût à l'y suivre. Entre lui et nous, il y a la Cour de Bourges, un procès non jugé, un cruel exil.
Mais devant l'insurrection de juin M. Louis Blanc n'est plus accusé. Comment prétend-il à être juge? Il répudie, dans une très-vigoureuse et très-habile argumentation, toute complicité de sa part dans la création des ateliers nationaux. Qu'est-ce à dire ! jouons-nous sur les mots? Les ateliers nationaux étaient les fils légitimes, les héritiers
directs, les produits authentiques de cet incroyable décret dont nous avons raconté plus haut l'origine, le décret du 26 février, qui garantissait le droit au travail. Qu'importe que M. Louis Blanc, sur le fait de l'organisation des ateliers nationaux, eût compris autrement que M. Marie les conséquences à tirer de son décret? C'est le décret même qui avait engendré cette grande plaie sociale. C'est ce décret qui avait mis l'État en demeure, comme étant seul solvable vis-à-vis de toutes les convoitises, de tous les vices, et aussi, hélas! de toutes les misères du moment. Les insurgés de juin, créanciers violents et impitoyables, le moment de l'échéance arrivé, ont exécuté l'État comme un débiteur de mauvaise foi (1). Le sang a coulé à torrents. Qu'il ne retombe pas, car je ne ferai jamais de vœux homicides, sur la tête qui a conçu le décret du 26 février, sur la main qui l'a signé ; mais que cette main, à son tour, ne signe pas des arrêts de proscription "contre les hommes de cœur qui, dans ces horribles journées, ont héroïquement défendu la société et les lois !
« La commission executive avait disparu, écrit M. Louis Blanc, et la dictature du général Cavaignac s'était élevée sur des cadavres. Je ne ferai pas revivre, à ce sujet, des accusations que le moment n'est pas venu d'approfondir. Cent là un procès tenu en réserve parmi le peuple. Le dossier existe, aucune pièce n'y manque... »
J'ai essayé de montrer de quel point de vue M. Louis Blanc jugeait les choses. Ai-je besoin d'ajouter, après ce qu'on vient de lire, qu'il n'est pas moins exclusif et per-
(1) Un ouvrage récemment publié : les Socialistes modernes, par M. Jules Breynat, docteur en droit, contient sur ce point litigieux de l'histoire de M. Louis Blanc une discussion très-animée et trèsconcluante.
sonnel quand il s'agit de juger les hommes? Tout ce qui lui est obstacle lui est ennemi. Aussi est-ce avec une dureté inexorable qu'il fait le compte de ce gouvernement provisoire qu'il a servi. Nous autres qui l'avons subi, nous n'avons jamais mis tant de griefs à sa charge. M. Louis Blanc ne nous laisse plus rien à dire, si ce n'est d'admirer qu'entre gens qui ont fait la môme besogne, il s'en trouve que l'amour de la vérité possède à ce point d'y sacrifier même leur renommée ; car nous le demanderons à M. Louis Blanc : Que faisiez-vous dans ce saint-office de révolutionnaires honteux et poltrons, s'il faut vous en croire, entre le repentir delà veille et la terreur du lendemain, devant la désertion des principes, la lâcheté, la prévarication, la corruption ? Que faisiez-vous (je cite vos paroles) « devant la » contre-révolutionaccroupieèTHÔteldeVilleet s'envclop- » pant dans le drapeau tricolore, en présence de l'espion- » nage organisé par le gouvernement contre lui-même, » des sources de l'élection empoisonnées, de tant d'impuni res manœuvres, de tant de trahisons inouïes, des destins » de la République égarés dans des alliances sans pudeur?» Que faisiez-vous? N'étiez-vous qu'un rhéteur honteux et pervers, escomptant dans la complicité de ces attentats l'occasion commode et le bénéfice certain de les raconter? N'étiez-vous qu'un complaisant vulgaire, un homme d'État surfait, un rêveur fourvoyé dans l'action, un grave étourdi, un diseur de riens, impuissant et fatal? Choisissez. Je sais que vous répondrez que vous étiez un membre sérieux de ce gouvernement battu par la tempête, le plus intrépide de l'équipage, et qu'il n'a pas tenu à vous qu'il ne fit une autre route entre les écueils. Pourquoi ce gouvernement n'a-t-il pas suivi vos conseils ? Il vous a redouté ; il ne vous a jaihais écouté. Gomme révolutionnaire, il vous craignait ;
comme socialiste, il vous écartait. Le Luxembourg était un exil : la tribune où vous disiez aux ouvriers affamés : « Courage doncl tous les hommes sont égaux ; cela veut » dire : Tous les hommes sont rois, » cette tribune était la part du feu. Elle n'avait pas d'autre sens; vous le saviez bien. Aujourd'hui vous mettez dans vos jugements sur les hommes le souvenir jaloux de votre importance méconnue. Vous voyez les défauts de vos adversaires et les fautes de leur politique dans le miroir grossissant où vous avez vu vos mérites et vos vertus. Autrement, est-ce bien vous qui aurieztracé ces portraits vengeurs, d'une touche à la fois si fine, si pénétrante et si ferme, où, pour ma part, je ne fais aucune difficulté de reconnaître vos collègues du gouvernement provisoire, mais où la curiosité érudite pourra s'étonner un jour qu'ils aient été peints par vous P Est-ce bien vous encore, si vous n'aviez été animé que par l'intérêt dé votre cause, qui auriez raconté avec ce grand détail les dissentiments du parti républicain antérieurs à la révolution de Février, la discorde au sein du gouvernement provisoire, les étranges révélations de M. Emile Thomas, les procédés de la police de M. Marrast, les intrigues électorales pratiquées à l'atelier de Saint-Maur, l'argent de l'État jeté à pleines mains dans cette corruption vertueuse? Est-ce bien vous encore qui, en fin décompte, auriez jeté cet anathème à la révolution de Février : « Ah ! c'est à en rougir de » honte ! Et comment ne pas reculer de dégoût en voyant * quel impur limon contenaient les bas-fonds d'une révo- » lution si glorieuse ! »
Quoi! déjà la honte et le dégoût! et la révolution de Février n'avait pas deux mois! et l'homme dont M. Louis Blanc nous dit aujourd'hui : « La République n'avait pas »eu le premier culte de M. de Lamartine; son encens
» facile était monté vers d'autres dieux ; » — cet homme l'avait appelée la révolution du mépris ! Contre cette prétendue révolution du mépris, déjà commençait en avril 1848, s'il faut en croire M. Louis Blanc, l'implacable réaction du dégoût !... Mais je m'arrête, ce mot me suffît.
J'ai voulu, je le répète, montrer dans le livre de M. Louis Blanc les effets de l'intempérance et de l'aveuglement du sens individuel. Je les ai fait voir dans ses actes et dans son langage. J'aurais voulu que les limites de ce rapide travail m'eussent permis de pénétrer aussi, avec cette lumière infaillible, dans sa doctrine économique. D'autres l'ont fait avant moi, et je .renvoie avec confiance aux admirables Lettres sur l'organisation du travail de mon ami Michel Chevalier ceux qui seraient curieux de savoir tout ce que la théorie socialiste, dont M. Louis Blanc est l'auteur, renferme de mesquinement pompeux, d'étroitement personnel, de logiquement absurde, de radicalement inapplicable. Il me resterait à chercher dans le style de l'auteur des Pages d'histoire la trace de ce défaut qui est partout dans sa vie et au fond de tous ses principes. Ce serait lu moins pénible partie de ma tâche. M. Louis Blanc est un littérateur de mérite ; et au style d'un homme habile la personnalité ne gâte rien. J'ai été sévère pour M. Louis Blanc comme politique. Je ne crains pas d'avouer que je fais grand cas de son talent comme écrivain. Sa rhétorique même ne me déplaît pas ; elle a souvent le ton haut, mais une fière allure; elle manie adroitement le pathétique et elle sait communiquer l'émotion.
Malgré tout, cette superbe médaille a un revers. M.Louis
Blanc attaque volontiers ; il est contraint de se défendre
quelquefois. Quand il faut se défendre, M, Louis Blanc
perd volonliers la tète (sans s'évanouir). Les inquali-
246 M. LOLIS BLANC.
fiables injures de M. Proudhon l'ont visiblement troublé. Car, il faut le reconnaître, le professeur du Luxembourg est le plus poli des révolutionnaires, et il ne sacrifie pas sans regret, môme dans ses plus grandes colères, la mise soignée et le port élégant de ses périodes. Mais avec M. Proudhon, dont la plume déchire comme la griffe de Satan, il a fallu changer de style et se cuirasser lourdement des pieds à la tête. La nécessité était rade. Mais qu'y faire?
Quoi ! tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargné ?
M, Louis Blanc s'est fait sottisier (qu'il me passe le mot) pour n'être pas battu. Le chapitre XII de ses Pages d'Histoire est un modèle de ce genre, passé de mode pendant la corruption de la monarchie, mais que la république dé- . moçratique et sociale nous a rendu. A M. Proudhon qui appelle M. Louis Blanc « le plus ignorant, le plus vain, le » plus vide, le plus impudent, le plus nauséabond des » rhéteurs (1) », M. Louis Blanc répond : « Vaniteux so- » phiste ! Erostrate ridicule ! niais Zoile ! fourbe ! corbeau » en quête de pâture sanglante! homme de proie ! » (P. 95.) — A M. Proudhon qui lui dit :
a Venez donc, vous qui avez sans cesse à la bouche les mots fraternité, dévouement, abnégation, venez donc, laissant le langage de l'insolence, confesser en toute humilité aux associations ouvrières, à vos neuf délégués du Luxembourg, à tout le parli démocratique, que vous avez écrit à tort et à travers sur le travail, l'association, Téchange, le crédit sans en connaître Ta b c... Demandez pardon à vos lecteurs de les avoir trop longtemps mysti-
( f ) Voix du Peuple, £ânini.
tf. LOUIS BLANC. 247
fiés, donnez votre démission de candidat au ministère du travail, et retournez à l'école.., »
A cette apostrophe peu parlementaire, M. Louis Blanc répond :
« Lorsque, voulant éclabousser de loin un honnête homme, quelque enfant mal élevé s'avise de frapper du pied dans le ruisseau, que fait l'honnête homme ? Se détourne-t-il de son chemin ? Non. Il laisse le malheureux se couvrir de boue pour en envoyer aux passants, et il va où ses affaires l'appellent (1) ».
Et nous aussi, allons à nos affaires ! Car où nous conduirait, je vous le demande, une plus longue étude de ces deux grands apôtres de la solidarité républicaine? A Charenton, peut être ! vertu du sens personnel! ô puissance de la fraternité socialiste!...
(1) Le Nouveau- Monde, 15 janvier.
Daniel Stern,
(44 avril 1850.)
V Histoire de la révolution de 1848 (1), par Daniel Stern , est à peu près le seul ouvrage de ce genre qui n'ait pas été écrit pour la glorification personnelle de son auteur. C'est une originalité à laquelle, pour ma part, je suis fort sensible; car j'ai lu, bon gré, mal gré, tous ces livres. V Histoire de la révolution de Février, par M. de Lamartine , n'est qu'une autobiographie dithyrambique. Les Pages d'histoire, de M. Louis Blanc, c'est le piédestal préparé pour sa statue. Les Confessions révolutionnaires de M. Prudhon, c'est Diogène dans son tonneau, l'orgueil sous le manteau troué du sectaire. Les Mémoires de M, Caussidière ne sont qu'un Mémoire sur procès. Il y aurait à citer aussi l'Histoire de Février, par M. Delvau , et celle (annoncée) de M. Elias Regnault, l'un secrétaire intime , l'autre chef du -cabinet de M. Ledru-Rollin. Daniel Stern est le premier historien de la révolution de 1848 qui ne s'en proclame pas le héros. Il est le premier qui consente à nous parler des événements de cette funeste époque sans nous donner le bulletin de sa santé et le menu de son dîner. Il a peut-être dormi, comme
(1) 1 vol. in-8o, Paris, 1860.
M. de Lamartine, pendant la nuit du 23 au 24 février; mais il ne s'en vante pas.
Une autre différence de cette histoire avec les œuvres de même nature qui Font précédée, c'est que l'auteur, loin de produire sa personne, la dissimule; loin d'étaler son nom, le dérobe à lacuriosité du public. Est-ce modestie? Nous verronsbien. Quoi qu'il ensoit, Daniel Stem est un pseudonyme qui cache, nous dit-on, un nom patricien fourvoyé dans les erreurs du socialisme, un brillant écusson volontairement brisé, une existence de femme orageuse et déchue, l'orgueilleux divorce de la passion avec les lois et les exigences de la société. Voilà ce qu'on nous dit; mais que nous importe? Ce n'est pas à la personne de Daniel Stern, ni à son blason, ni à sa vie privée que nous avons affaire, c'est à son livre, et c'est bien assez.
Le livre de Daniel Stern est une diatribe en 300 pages dirigée contre la société française, celle que ses ennemis appellent la vieille société. C'est un pamphlet sous le nom d'histoire. Le livre a de la tenue, de la suite, une certaine vigueur résolue et tranchante. L'auteur y a employé beaucoup de recherches, beaucoup d'art. On pourrait croire , avec quelque bonne volonté , qu'il y a mis beaucoup de passion. C'est par là que ce livre est curieux et qu'il se fait distinguer. Mais qu'on me laisse d'abord dire un mot d'un vice de notre époque auquel ce nouvel ouvrage de Daniel Stern tient, si je ne me trompe, par quelques côtés.
De tous les travers qui s'attaquent de nos jours à la société, il n'en est pas de pire que celui qui consiste à se venger sur elle du tort même qu'on lui a causé ou des offenses qu'on lui a faites. Il est une race d'esprits malades et pervers qui mettent à son compte, sans scrupule, leurs es-
250 DANIEL STBRN.
pérances déçues , leurs ambitions trompées, le poids de leurs fautes, le déclassement de leurs destinées , le désordre de leurs sentiments et de leurs affaires. La race des Erostrates est immortelle. Le monde nouveau foisonne de génies méconnus qui rêvent de se révéler à la terre dans rincendiemêmequ'ils vont allumer. Cette maladie de l'àme humaine est ancienne. Il était réservé à notre époque de lui donner, en la propageant, des proportions effrayantes. Combien de gens aujourd'hui , poêles , philosophes, publicistes, brocanteurs, écoliers, femmes incomprises, combien de gens qui voudraient brûler le temple de Diane à Éphèse 1
C'est que jamais, à aucune autre époque, sous une apparente chaleur de philanthropie universelle, l'orgueil du mot humain n'a caché un plus- inexorable égoîsme; c'est que jamais la prétention d'améliorer la condition des classes malheureuses n'a servi de prétexte à une plus réelle indifférence pour leur destinée, à un plus dédaigneux oubli de leurs souffrances! Autrefois, c'était une entreprise sérieuse quand ce n'était pas une œuvre divine, de se poser en réformateur de la société. Aujourd'hui, c'est moins que rien. On est socialiste ou on cesse de l'être, on reprend le harnais humanitaire ou on le quitte avec la môme facilité. Quand on s'attaquait à la vieille société au nom de la charité, comme saint Paul; au nom de la liberté de conscience, comme Luther; au nom de la philosophie, comme Voltaire ; au nom de la liberté politique, par la voix de Mirabeau ; au nom de la liberté parlementaire , par celle de Foy, de Casimir Périer ou de Benjamin Constant, c'était une belle œuvre. La poursuite était noble, le but était grand. Aujourd'hui, quand Tordre social tout entier est remis en question par l'audace des novateurs, on peut dire,
DANIEL STEIW. 251
malgré l'immensité du péril, que ce n'est rien. Pourquoi cela? Le danger est immense, le but est médiocre. C'est une cruelle et douloureuse attente de toutes les âmes, mais pour une fin sans grandeur. Les réformateurs contemporains nous mènent à l'abîme par une voie d'impuissance et de stérilité, et la société qui se sent mourir n'a jamais été menacée , depuis le commencement du mondet d'une fin plus terrible à la fois et plus vulgaire.
C'est que les réformateurs (j'excepte un petit nombre de croyants) n'ont pas pour but de guérir la société , mais de l'exploiter ou de la punir. On a des mépris à venger ou des intérêts à servir; on poursuit une représaille ou une convoitise. Le prétexte de la réformation sociale couvre tout. Vous étiez un grand poêle, plein d'invention, de vigueur , d'audace et d'éclat; vous avez voulu changer votre lyre harmonieuse pour un bâton de commandement. La main vous a tremblé dans cette tentative. La société, qui vous admirait poète, vous répudie homme d'État. Elle vous avait tout donné, considération, renommée, fortune, tous les honneurs, tous les biens; mais elle refuse de vous donner aussi le gouvernement de ses affaires, et vous la punissez !
Vous aviez un nom, une parenté opulente, un esprit
élégant et cultivé, une plume brillante et hardie, tous les agréments de l'âge et tous les loisirs de la richesse. Tout vous était facile dans la vie, non-seulement la vertu, mais la passion. La société ne vous demandait que le respect apparent de ses usages, l'observation extérieure de ses lois, la pratique banale de ses convenances ; mais , cela môme, vous l'avez refusé. Alors la société, si indulgente qu'elle soit , s'est retirée de vous; mais vous, vous êtes revenu sur elle l'injure à la bouche, le fiel au cœur, un poignard dans votre main délicate , et vous avez dit, comme
le héros d'Alexandre Dumas, ce mot fatal d'une nuit de débauche, qui semble devenu le mot d'ordre d'une faction : a Elle nous résiste, nous la tuerons! » — Oui, vous la tuerez, vous tous qui jouez, par ambition ou par dépit, le jeu terrible du socialisme; vous tuerez la société, mais elle nu .vous rendra pas son estime.
Je reviens à Daniel Stem. Son livre (je n'en cherche pas la cause) est visiblement inspiré par l'esprit que je viens do signaler, Pesprit de dénigrement passionné et vindicatif, l'esprit antisocial et démagogique. Ai-jc besoin d'ajouter que Daniel Stern est socialiste, et qu'il accuse la corruption du vieux monde ? Il en a bien le droit. « Qu'on m'épargne, » s'écrie-t-il, la triste énuraération de ces hontes aristocra- » tiques ! » Et en disant cela, il fait le compte exact de ces hontes isolées, et il les jette à la face de la société tout entière. « La société qui se décompose, dit-il ailleurs, ferti- » lise à son insu la société qui germe. » C'est ainsi que la révolution de 1848 est l'avènement logique et providentiel des idées sociales. Elle est la métamorphose ascendante de la vie morale du peuple, etc.
J'abrège à mon tour la citation de ce galimatias double qui abonde dans la partie purement théorique du livre de Daniel Stern ; je l'abrège , mais ce n'est pas que je n'en tienne un sérieux compte. C'est avec ces non-sens de la métaphysique socialiste qu'on entraîne aujourd'hui les masses. Autrefois, quand l'ancien régime résistait encore , quand on avait devant soi un clergépropriétaire , une noblesse privilégiée, une royauté absolue, la vénalité des charges, la presse esclave, l'Église dominante, l'inégalitédes rangs, des classes et des impôts, on passionnait la foule avec des mots qui avaient leur grandeur et leur prestige. On parlait de liberté, on invoquait les droits de la con-
DANIEL STERN. â&5
science humaine ,on promettait l'abolition de l'esclavage, l'égalité des citoyens devant la loi. Aujourd'hui , qu'oïl a tout donné, que l'ancien régime est une table rase, qu'on est descendu jusque dans les fondements de la société, qu'on a touché le tuf du vieux sol français , les réforma* teurs sont condamnés à l'absurde et à l'impossible. N'inlporte ! on les écoute. La Révolution française avait changé la société politique : ils veulent changer l'homme, et on les laissera faire. Ils mettront le cœur à droite, comme ce charlatan de la comédie , et la foule applaudira. « Nous avons changé tout cela! » dit Sganarelle médecin. Le socialisme ne dit pas autre chose. Pourquoi pas? Le courant y porte, la foule y court , et c'est là le symptôme le plus décourageant de l'époque où nous vivons : la puissance d'entraînement de l'absurde. Rien de plus terrible, en effet, que la violence au service de la folie. « Méthodique dans « la prodigalité , réfléchi dans l'extravagance , contenu « dans la débauche , fier dans la mendicité, observateur « jusque dans le suicide, il peut dire, vers la fin de sa carci rière , avec un juste sentiment d'orgueil : Mon estime « pour moi-même a toujours augmenté dans la proportion «c du tort que j'ai fait à ma réputation » Tel est le portrait que Daniel Stem trace naïvement de l'un des plus grands novateurs de notre époque. Imaginez maintenant une révolution qui ferait monter sur le pavois un réformateur de cette trempe! Imaginez une réforme sociale ayant pour but de pratiquer cette doctrine de Daniel Stern : « Le socialisme est une tentative pour matérialiser et tmv médiatiser le paradis spirituel et la vie future des chrétiens,» en supprimant , bien entendu , la chute et l'expiation ! — Imaginez le peuple insurgé pour réaliser l'attraction passionnelle de Charles Fourier , sa cosmogonie progressive , I 45
ses caravanes de cuisiniers voyageurs, et sa théorie de l'unipn des sexes en septième période! Oui, c'est là le signe le plus certain et le plus alarmant d'une décadence, quand la foule se passionne pour les cochers du cirque, quand elle s'égorge pour des sottises, quand l'absurde, au lieu de rester poète ou philosophe, se fait législateur ou.pro- •phète, quand l'énergie populaire , au lieu de se tourner en activité professionnelle, se précipite en aveugle dans le pays perdu du chimérique et de l'impossible !
Je ne discuterai donc pas, quel que soit son danger, la théorie palingénésique de Daniel Stern. Cette théorie n'a qu'une valeur d'excitation révolutionnaire. Elle est scientifiquement indiscutable. Je ne disputerai pas davantage sur les causes de la révolution de Février. Daniel Stern a sans doute des raisons qu'il ne nous dit pas d'y mêler' triomphalement la Providence. Pour moi, je croyais qu'il n'y avait plus deux manières d'expliquer cette grande catastrophe. Ceuxmêmesqui ont mis la main à la révolution de 1848 passent condamnation sur la soudaineté calamiteuse de sa naissance. Le terrible enfant était venu avant terme ; tout le monde là-dessus était d'accord. Était-il né viable? Toute là question était là. Daniel Stern en pose une autre : il fait honneur de l'accident de Février à la philosophie de l'histoire ; il le mentionne comme une des étapes les plus glorieuses de la marche perfectible de l'humanité ; il y voit le doigt de Dieu, sa prévoyance et sa bonté, où nous n'avons vu que sa colère. Que Daniel Stern se mette donc d'accord avec tous les historiens démocrates qui ont dit le contraire, avec tous ceux qui ont représenté la révolution de Février comme un objet de surprise et d'inquiétude chez les plus avancés, comme une cause de stupeur et d'épouvante chez le plus grand nombre. Pour ma
DANIEL STERX. 255
part, je ne reviendrai pas sur ces questions. Le bon sens public, encore mieux que les historiens démagogues, les a jugées sans retour,
Le livre de Daniel Stem, radicalement faux, à mon point de vue du moins, par le fond général de sa doctrine, faux comme histoire, faux comme théorie, a pourtant conquis, sur l'hostilité même des lecteurs les plus prévenus, le renom d'une certaine vérité dans le détail. Je n'en disconviens pas, je l'ai déjà dit; c'est là son mérite. On va juger pourtant, par quelques erreurs que j'ai eu occasion de relever en lisant cette histoire, du genre d'exactitude de l'historien, môme dans cette mesure restreinte où elle est bornée. Peut-être a-t-on pris trop facilement pour la vérité cette simple vraisemblance qui résulte, sous une plume habile, d'un certain arrangement des détails, de l'art de les produire, de les rapprocher, d'en tirer je ne sais quelle lueur fugitive et décevante. Quoi qu'il en soit, dès qu'on approche la loupe de ces détails infinis où une information évidemment très -complexe a fourvoyé la complaisante crédulité de l'auteur, les taches abondent, les lacunes fourmillent; les non-sens, les erreurs, la confusion des noms et des dates, le choix peu scrupuleux des incidents , la rechercha puérile de l'anecdote, la passion du relief à tout prix, tous ces défauts de l'œuvre de Daniel Stem qui tiennent du commérage plus que de l'histoire, qui vous trompent en vous amusant, tous ces défauts éclatent. Seulement il faut les chercher. '
Je ne relèverai, pour ma part, que quelques-unes de ces erreurs. Celles qui se rapportent à la famille du roi des Français et à sa vie privée, je les passe. Je rougirais d'avoir à défendre contre les légèretés de Daniel Stem l'honneur et la dignité de cette vie, le bon accord de cette fa-
236 DÀNIÏL fcTÈRN
„» si faut vivre. » Où Daniel Stern a-i u vu 4«
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e préparait à la guerre » en février i s»»
•empereur Nicolas avait fait « un prêt »
. l'Angleterre se préparait Ma guerre --^t (p. 33), et que l'empereur N la Banque de France en 184' des rentes françaises dont
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finances. ^^^Tcour de cassation, appelée . *.<«, ^^^ U ; ur la quesUon des banquets), ' à juger en ^^.^awnt* v „ , „ Qui sa vait cela? renoVatt un arrêt favorable au ^^«v^i:^ l'arrêt de la Cour Est-ce Daniel Stern? Il avait donc ouftfts^. «^ de siège, suprême, prononçant en 1832 l'illégalité de lëu*^ gf*.? j'en et le respect du gouvernement du roi pour cet arrèiS»olufodirai autant de la fuite de M. Guizot par le guichet de Ysmchelle, a d'où les 'coups de fusil » le ramènent à l'état-major, le 24 février; et de ce prétendu refus du roi de ïfe recevoir le matin du même jour ; el « de cette somme d'argent considérable qui fut mise à sa disposition par M. de Lamartine pour faciliter sa sortie de France. » Autant de mots, autant d'erreurs. M. Guizot n'a rien demandé, n'aurait rien accepté, et on ne lui a rien offert.
Daniel Stern raconte ailleurs, comme pourrait le faire un témoin oculaire, l'entrevue qui eut lieu le 23 entre le roi, le président du conseil et le minisire de l'Intérieur, au moment où parut démontrée & ses yeux la nécessité d'un changement de ministère et de politique. « L'entrevue fut courte, pénible, pleine de réticences d'un côté, et de colères refoulées de r autre.» Daniel Stern se trompe. L'en
trevue fut nette et franche. AL Duchâtel et M. Guizot, après s'être résignés à la décision du roi, se retirèrent sans éprouver et sans dissimuler aucune colère. Plus loin, Fauteur affirme que, dans la nuit du 23 au 24, quand on eut besoin du ministre de l'Intérieur pour signer l'ordonnance qui nommait le maréchal Bugeaud au commandement des troupes, le ministre ne se trouva pas chez lui, parce qu'il avait pris la fuite. C'est là un lait de toute fausseté. La signature de M. Duchâtel figure, avec celle du général Trézel, au bas de cette ordonnance.
Je n'en dirai pas plus : on jugera par toutes ces erreurs, que je relève au hasard, de celles que j'omets. J'en veux signaler pourtant une dernière, parce qu'elle me parait se rattacher cette fois à l'idée fixe d'où ce livre est sorti tout entier, à ce dénigrement systématique des classes supérieures de la société qui en est l'inspiration, peut-être le bui. S'il faut en croire Daniel Stern, cette société a été frappée, non pas comme Archimède par le centurion romain au moment où il médite la solution d'un problème, mais à table, au milieu de toutes les recherches d'un luxe insolent, dans l'insouciance joyeuse de ce grand péril qui la menace, dans l'héréditaire oubli de toutes ces misères qui se re- * . dressent pour se faire voir et compter ! Ainsi on était à table aux Tuileries au moment où brûlait le Château d'Eau. M. Thiers soupait le 23 avec les insurgés du quartier Notre- Dame de Lorette. M. de Montalivet faisait servir le 24 au poste de la garde nationale à cheval «un copieux déjeuner, »
• et prenait sa part du banquet. Mais le plus curieux, c'est le récit du dernier festin qui signala, au ministère de l'Inté-
• rieur, s'il faut en croire Daniel Stern, la suprême agonie de cette société condamnée.
Ici, je laisse parler le véridique écrivain :
«... À la même heure (le 23 février au soir) une réunion étrange en de telles circonstances avait lieu à l'hôtel du ministère de l'Intérieur. Madame Duchâtel, en habits de fête, faisait avec grâce les honneurs d'un festin somptueux à MM. Guizot, de Broglie, Janvier, etc. M. Guizot jouait l'indifférence... Les convives, animés par des vins exquis, commentaient d'une verve moqueuse ce qui était à leurs yeux l'unique événement du jour : le changement du ministère. On aiguisait les épigrammes, on souriait à la pensée des embarras où M. Mole se jetait tête baissée. «Vous » verrez que ce cabinet sera plus conservateur que nous, » disait M. Duchâtel; et il complimentait ironiquement M. Janvier, qui, assurait-il, ne pouvait manquer d'en faire partie.
»... Mais tout à coup, vers le milieu du repas, au moment où les verres sont le mieux remplis, où V étincelle pétille avec le plus de feu, on remet à M. Guizot un pli cacheté. Il le parcourt, le fait passer à M. Duchâtel; tous deux se lèvent brusquement. Madame Duchâtel, voyant le visage altéré de son mari, devient pâle et tremblante. Le silence se fait. La nouvelle qui tombe ainsi au milieu de la joyeuse assemblée, c'est qu'un poste considérable de gardes nationaux vient de rendre les armes, et qu'on craint que le peuple, . victorieux sur plusieurs points, ne se porte en masse au ministère. de l'Intérieur... On se consulte. On décide de donner quelques ordres. Madame Duchâtel passe dans une chambre voisine et quitte à la hâte les bijoux et les fleurs dont elle est parée pour revêtir un costume plus convenable en cas ■ de fuite. Les convives disparaissent... On se prépare à quitter l'hôtel en secret... » *
Ce récit, très-habilement disposé pour un certain effet de scène apocalyptique, a pourtant un défaut. Il est radi-
DANIBL STERN. 259
calement faux sur tous les points. Je n'en dis pas plus. Est-il besoin de défendre les derniers ministres du roi Louis-Philippe contre l'odieux travestissement dont on affuble leur personne, leur conduite et leur pensée? Ce dîneT fut simple et triste. Personne n'y portait des habits de tête; aucune parole ne trahit, chez les ministres déchus, cette infâme joie des périls de leurs successeurs, aucune âme ne la ressentit. M. Guizot ne reçut pas de dépêché pendant le repas. Personne ne crut à l'irrémédiable gravité des événements du boulevartdes Capucines. Aucun convive ne disparut, et le salon du ministre de l'Intérieur resta rempli jusqu'à minuit. Oui, tout est faux dans ce récit. Ce qui est vrai, c'est que M. Duchâtel a dîné le 23 février, comme M. Thiers, comme M. de Lamartine, comme Daniel Stern lui-même, je le suppose. Ce dernier fait a beau n'être pas prouvé, il n'est pas impossible.
Pourquoi donc Daniel Stern a-t-il si soigneusement travesti un fait aussi simple que le dîner de M. Duchâtel ? Que voulez- vous ? son siège était fait. Les fictions s'enchaînent. Il avait à raconter les crimes, le châtiment et la chute d'une société corrompue. Il lui fallait le festin de Balthazar.
Poursuivons. Pendant que la vieille société, couronnée de fleurs, étincelante de diamants, insoucieuse et avinée, vide son dernier verre, assise à ces tables fabuleuses que Daniel Stern lui dresse à si peu de frais, quel autre spectacle se présente à nos regards ! Voici une autre table, mais où nous ne voyons ni vaisselle d'or, ni girandoles éblouissantes, ni délicatesses d'aucune sorte. « Un pain » de munition, quelques restes de fromage de Gruyère » laissés par les soldats, une bouteille de vin et un seau.
» d'eau apporté par un homme du peuple, » voilà le menu . > M, Flottard prôla un petit couteau de poche qui passa » de piain en main. On but à la ronde dans une tasse j> ébrôchée. » Voilà pour le couvert. Quelle est donc cette table T C'est celle des vainqueurs de l'infâme société. Quels Bont ces convives? Ce sont les Gincinnatus du gouvernement provisoire. « Voilà un festin de bon augure » pour un gouvernement à bon marché, dit gaiement M. de » Lamartine, » qui a toujours prédit juste, comme chacun sait !
Mais le contraste no s'arrête pas là dans l'histoire de Daniel Stem. Cette vieille société, avilie et gangrenée (p. i 0) , poltronne et gourmande, que le peuple vient de chasser comme une servante qui a mangé le dîner de son maître, elle e6t aussitôt remplacée par les amis de notre auteur, par ceux au profit desquels il propose de matérialiser et d 1 immédiatiser le paradis des chrétiens, par les envahisseurs- du Palais -Royal et des Tuileries. Voilà la nouvelle génération, nova progeniesl celle qui prendra la place de la société décrépite. Il ne s'agit plus, entendez-vous, de corriger la société française, mais de la supprimer. Telle est la logique de Daniel Stem,
et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté !
A l'œuvre donc, montrez-nous ces héros qui ont mission de suppléer le vieux monde, ces héros pour qui votre encens brûle sur toutes les barricades de la grande ville, ces prédestinés du paradis immédiat, ces fidèles du christianisme trivialisé. Pour parler des vainqueurs de Février, Daniel Stem renonce au style de l'Apocalypse. Il fait du Gessner. Nous sommes en pleine bergerie. Voici venir Daphnis et
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Chloé. Arrière les fusils ! Il nous faut des houlettes. Foin du-drapeau rouge ! c'est le drapeau rose qui va briller sur les décombres fumants du (Mteau-d'Eau et dans les salons dévastés du Palais-Royal. Lisez plutôt : « Ceci se passait » très-poliment, avec courtoisie (il s'agit des barricades) ; on » arrêtait les voitures publiques ou particulières ; on aidait » les personnes qui s'y trouvaient à en descendre; leschc- » vaux dételés étaient remis aux mains du cocher; puis, la y> voiture renversée, on commençait à dépaver tout autour. » (Tétait partout le même procédé. »
Aimable procédé! Et que les parties de M. Fleurant sont peu civiles, quoi qu'en dise M. Argan, auprès de celles de Daniel Stern ! Tout cela se faisait « paisiblement, sans colère, » dit-il ailleurs. Sans colère ! Le célèbre Bilboquet de£ Variétés disait : Sans douleur!
Ce n'est pas tout. Nous voici au palais des Tuileries. Suivons-y « ce peuple de génie, ce poëte éternel, » comme Daniel Stern le nomme. Hélas! à ce peuple que de détestables flatteurs abusent, que des intrigants corrompent, que des ambitieux exploitent, à ce peuple qu'on respecte si peu en l'adorant, ce n'est pas du génie qu'il faut souhaiter, c'est du bon sens. Mais entrons. Nous voici aux Tuileries ; Daniel Stern va nous montrer le peuple à l'œuvre :
« ... Les uns, dit-il, pour assouvir de sauvages colères, se ruent sur les objets inanimés, brisent les glaces, les lustres, les vases de Sèvres> mettent en pièces les tentures, déchirent, foulent aux pieds, brûlent livres^ papiers, lettres, dessins...
» ...,. Une certaine méthode préside pendant les premières heures à celte dévastation. Dans la salle des Maréchaux, le portrait du maréchal Bugeaud est percé de coups 1 15.
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de baïonnettes et mis en lambeaux ; celui du maréchal Soult est fusillé ; une toile représentant Louis-Philippe saignant le courrier Vernet est lacérée ; le portrait* du duc de Nemours est très-maltraité. »
On respecte, il est vrai, le portrait du prince de Joinvillc, et on sauve les soies à broder de* la reine. Mais que dites-vous d'une certaine méthode qui consiste à mettre le maréchal Bugeaud en pièces, à fusiller le maréchal Soult en effigie, et à faire un auto-da-fé vandale de toutes les richesses d'art que les âges ont accumulées dans cet immense palais, au risque d'allumer, comme le remarque naïvement l'auteur, un effroyable incendie ? peuple de génie ; poëte éternel !
Daniel Slern termine, par l'apothéose de la fille de joie, son églôgue démagogique :
« Une femme, la pique à la main, le bonnet rouge
sur la tête, se place dans le grand vestibule et y demeure pendant plusieurs heures, immobile, les lèvres closes, l'œil fixe, dans l'attitude d'une statue de la liberté : C'est une fille de joie. On défile devant elle avec toutes les marques d'un profond respect. Triste image des justices capricieuses du soft ! La prostituée est le signe vivant de la dégradation du pauvre et de la corruption du riche. Insultée par lui dans les temps prétendus réguliers, eUe a droit à son heure de triomphe dans toutes nos saturnales révolutionnaires. »
Il y a des époques où la pécheresse s'appelle Madeleine, d'autres où elle répond au doux nom de Laïs, d'autres encore où elle immortalise tristement celui de Marion Delorme ou de Ninon de Lenclos. En temps de révolution, la courtisane s'appelle Maillard; elle représente la déesse Raison. Aujourd'hui, comment la nommer? Daniel Sterna
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oublié de nous dire le nom de cette triomphante prêtresse de la démagogie, de ce respectable symbole de « l'honneur » populaire outragé, » de cette digne gardienne d'un palais souillé ! Mais peut-être le saurons-nous un jour. Il manque à cette histoire.
Je finis. On connaît maintenant la pensée qui a inspiré le livre de Daniel Stern ; on connaît sa doctrine, on a pu juger de son style. Daniel Stern est un écrivain de l'école de Georges Sand, qui lui-même procède de J. J. Rousseau. Georges Sand a développé et amplifié pour ainsi dire la trame si nette, si ferme et si vigoureuse qui compose le style du célèbre philosophe ; Daniel Stern l'a plutôt étriquée et affaiblie. Non que cet écrivain manque de talent, non qu'il soit étranger aux ressources et aux ruses de la langue ; mais il manque de souffle, tandis que l'inspiration, Télan, une certaine ampleur plus grecque que gauloise est le mérite singulier de l'auteur de Valentine. Lavater remarque, si j'ai bon souvenir, que la figure de l'Apollon du Belvédère, soumise à une altération insensible de sa forme primitive, conduirait, par une dégradation successive, à quelque chose comme la figure du mouton. Il en est de même du style des grands écrivains dans les imitations graduelles qu'ils subissent. De J. J. Rousseau nous tombons à Daniel Stern ; et certes nou^ pourrions tomber plus bas.
J'ai marqué en commençant par où l'histoire de Daniel Stern se distinguait de ses devancières. Elle est moins personnelle, elle est anonyme, elle est écrite. Sur tout le reste, il est facile de voir par quels côtés elleleurressemble. C'est la même faussçté, volontaire ou non ; c'est le même fonds d'idées, de passions, de préjugés et de folies que dans les ouvrages de ce genre qui Font précédée, je n'en excepte
pas les plus vulgaires et les plus violents. Seulement Daniel Stern, dans ce carnaval de l'histoire écrite sous la dictée du socialisme, Daniel Stern conserve son masque et son domino. Elle parle un langage distingué ; elle laisse deviner, à la finesse de sa main gantée, la patricienne travestie en démagogue. Mais, hélas ! les coups que porte cette main délicate n'en sont que plus cruels. L'acier est poli ; il enfonce davantage. Le vin est différent, c'est la même orgie !
lies deux secrétaires de 91. Iiedra-Rollin.
(Histoire du Gouvernement provisoire, par M. Elias ftegnault,' ancien chef du cabinet du ministre provisoire de l'Intérieur. — Histoire de la Révolution de Février, par Alfred Delrau, secrétaire intime de Ledru-Rollin.)
(% juin 185.0.)
Les deux secrétaires de M. Ledru-Rollin sont tous les deux d'accord sur un point, et je m'empresse de faire cette remarque, parce .que c'est probablement la seule occasion que j'en aurai dans le cours de cette étude ; le point où ils sont d'accord, c'est qu'au moment du partage des portefeuilles, après la révolution de Février, le ministre provisoire de l'Intérieur ne reçut d'autre investiture que la sienne ; qu'on ne lui donna pas le ministère, mais qu'il le prit, a Dans la distribution des portefeuilles, écrit le chef du cabinet, M. Ledrù-Rollin s'imposa plutôt qu'il ne fut choisi comme ministre de l'Intérieur. » — a La première faute de Ledru-Rollin, écrit le secrétaire intime, ce fut d'imiter ses collègues, de faire, comme eux, la chasse aux ministères. Ledru-Rollin aurait dû s'opposer à ce népotisme, le flétrir ou le dédaigner. En tout cas, il n'aurait pas dû l'imiter. »
Ayant pris le ministère de l'Intérieur, M. Ledru-Rollin prit deux secrétaires.
• De ces deux secrétaires, l'un était sage, l'autre était fou. ' • "
Les fous, en politique et sous tous les drapeaux, sont ceux qui prennent, en avant et presque en dehors des opinions de leur parti, une position extrême et une attitude violente. Je ne veux pas dire autre chose de M. Delvau. Puisqu'on a dit quelquefois des rois qu'ils étaient fous, délirant reges, on peut le dire des tribuns du peuple.
M. Elias Regnault était donc sage, M. Delvau était fou. L'un, fils d'un ancien médecin de S. M. Louis XVIII, esprit sérieux et cultivé, plume facile et ferme, républicain modéré et prudent, aurait pu être tout aussi bien le secré- ■ taire de M. Armand Marrast qui représentait la résistance et le bon sens (relatif) dans le gouvernement provisoire, que celui de M. Ledru-Rollin qui en représentait la nuance passionnée, violente et aventureuse.
L'autre... mais laissons-le parler : « Peuple, je suis un » de tes enfants les plus obscurs et les plus dévoués. Fils » du peuple, je ne renierai jamais mon origine. J'en suis » fier. Elle m'a appris ce que je suis et ce que je vaux... Tai » prouvé deux fois, deux heures solennelles de ma vie! que je » savais me dévouer pour ta cause, etc., etc. » Je suppose que cela veut dire que M. Delvau s'est battu deux fois sur des barricades, et qu'il ne manque pas de mérite; c'est bien possible, mais peu nous importe. Secrétaire de M. Ledru-Rollin, M. Delvau était plutôt fait pour être celui de M. Blanqui.
Ainsi, des deux côtés, M. Ledru-Rollin était dépassé par ses secrétaires ; l'un marchant en arrière de lui, l'autre en avant; l'un inclinant à une modération intelligente, l'autre à une violence emportée, le ministre entre les deux.
DE H. LEDRU-EQLLIN. 267
Pourquoi le ministre de l'intérieur avait-il fait ces singuliers choix, dont aucun n e représentait exactement sa mesure? Pourquoi sa personne politique s'était-elle incarnée dans cette double délégation qui semblait toujours audessus ou au-dessous de sa volonté ? Pourquoi, à côté de lui, la raison et la folie, lui qui n'était jamais, comme on le verra dans le cours de cette étude, tout à fait raisonnable ni complètement insensé? Pourquoi cela? Ici je suis obligé de Reprendre les choses d'un peu plus haut.
Il est très-facile aujourd'hui de métamorphoser M. Ledru-Rollin en croque-milaine politique. Dans sa personne, dans son attitude, dans son langage, dans sou talent même et à certains jours, tout y prête. Mais la vérité sur ce tribun célèbre, et quoiqu'il ait fait bien souvent luimême, par une fanfaronnade trop commune dans notre pays, les frais du mensonge sur son propre compte, la vérité n'est pas là. En réalité, M. Ledru-Rollin est un mélange, assez habilement combiné par la nature, de bien et de mal, où le mal domine selon le vent qui souffle et le secrétaire qui conseille, mais où tout est possible, même le bien. Cette double aptitude, quand elle se manifeste par des alternatives trop brusques et trop répétées, est l'ordinaire cachet de la faiblesse. M. Ledru-Rollin, qui a pu donner de lui bien souvent l'idée d'un homme redoutable, n'était en vérité qu'un homme faible. C'est bien assez, en temps de révolution, pour être terrible.
Le ministre provisoire de l'intérieur avait de grands défauts, mais il n'avait pas celui de manquer d'esprit. Il se connaissait, il se rendait justice. Il savait que sa nature était tour à tour attirée par le génie du mal et par celui du bien. N'ayant pu trouver un secrétaire ainsi fait à sa
double image, il en avait pris deux. Arimane et Oromaze avaient chacun, au ministère de l'intérieur, leur cabinet, leur influence. L'histoire dira, ce n'est pas en ce moment mon affaire, quelle est l'influence qui a été le plus près de dominer ; mais il suffit de lire, l'une après l'autre, les deux histoires si diversement curieuses des secrétaires de M. Ledru-Rolîln, pour comprendre qu'ils ne furent satisfaits ni l'un ni l'autre. Le ministre de l'intérieur ne sut faire résolument, en politique, ni le bien ni le mal.
M. Elias Regnault était donc fort embarrassé pour raconter l'histoire du ministère de M. Ledru-Rollin, et il y paraît à son récit où la vérité ressort plutôt de la loyale exposition des faits que des jugements de l'historien ; et, d'un autre côté, M. Delvau n'était pas moins gêné par les irrésolutions de son chef. « On redoutait le communisme,» dit-il [naïvement quelque part. « Ledru-Rollin lui-même » manifestait à cet égard une certaine répulsion qu'Une » s'expliquait pas, et qui lui venait de son ignorance du » sillon nouveau que creusaient les désirs du peuple. » Aussi, tandis que l'histoire de M. Elias Regnault semble avoir pour but, contre sa volonté même, de faire ressortir ceux des défauts de son minisire qui étaient les plus opposés à son action, l'histoire de M. Delvau s'applique, avec beaucoup moins de scrupule, à relever les défauts contraires ; et par la même raison, tandis que le premier laisse percer une partialité trop manifeste en faveur de ceux des membres du gouvernement provisoire, M. de Lamartine excepté, qui furent les plus opposés à M. Ledru-Rollin, le second les traite au contraire, M. de Lamartine compris, avec une injustice sans mesure et avec un dédain sans pitié. Ai-je besoin d'ajouter qu'il résulte, malgré tout, de cette double tendance des deux écrivains de curieuses ré-
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vélations pour l'histoire? M. Elias Regnault a beau être sage, il sait parfaitement tout ce qui se passe dans les conciliabules des fous ; et M. Delvau a beau être fou, il démasque très-résolûment les sages. C'est dans leur double lorgnette que nous cherchons aujourd'hui quelques-unes des faces de cette éternelle et inépuisable étude que notre époque révolutionnaire impose, hélas 1 trop souvent, à la critique soucieuse des faits contemporains et des œuvres présentes.
Je n'éprotfVe en effet aucune espèce de joie à retrouver, sous la plume des faiseurs de barricades, avec l'exagération que leur violence naturelle ajoute au sentiment plus réfléchi du public, le jugement sévère que l'opinion du pays a depuis longtemps rendu contre les auteurs, volontaires ou non, de la révolution de Février. Contre ces fondateurs sans mandat de la République, l'arrêt de condamnation de la France électorale, qui les a repoussés presque tous, me suffit. Je n'ai aucun besoin d'y joindre, pour le repos de ma conscience, les sarcasmes et les joyeusetés de M. Delvau. Pourtant, quand je songe que cette fraction du parti républicain qui a si promptement perdu le pouvoir, après l'avoir si facilement usurpé, se rallie aujourd'hui, sans doute avec l'intention de le reprendre, à tout ce que le parti démagogique a de plus compromis, de plus téméraire et de plus ardent, j'ai peine à nie défendre d'une certaine tentation, celle d'édifier ces imprudents ralliés de l'armée socialiste sur le degré de confiance et de considération qu'ils lui inspiremt. Tous ces hommes qui tendent aujourd'hui la main à l'aumône électorale de la démagogie, et à qui sont préférés, dans les scrutins révolutionnaires, les héros des pontons et les fabricants du roman insurrectionnel, ouvrez le livre de M. Delvau et regardez à leur por-
trait. Les noms y sont. M. Delvau « appelle un chat un » chat, » et il ne marchande personne. Ce n'est pas sa faute si, des arrangements de l'Hôtel de Ville, « il était sorti, en » février 1848, quelque chose d'anormal, d'étrange, d'i- » nouï, un composé bâtard, hétérogène, des embryons et une » partie de V arrière- faix de la révolution , des marchands de » phrases et des marchands de livres. » Ce n'est pas sa faute si l'un de ces glorieux initiateurs de la République française, « gros homme aux épaules carrées, n'était que le » produit de la vanité et de l'impuissance a leur pa- » roxysme; » si l'autre « n'était qu'un cœur aussi vide que » son cerveau ; » si celui-ci, visiteur du roi Louis-Philippe le matin et proscripteur de la royauté le soir, avait « des » chevrons de royaliste sur son habit républicain ; * si celui-là, « Figaro de la presse républicaine, grand seigneur » encanaillé par le journalisme, écrivait avec des manchet- » tes comme M. de'Buffon, et après, les avoir tachées d'encre » se couronnait de roses comme Alcibiade ; » si cet autre, savant incontesté et homme d'État incompris, est obligé d'attendre « sa réhabilitation politique ; » si le plus vénérable de tous n'était qu'un rêveur sexagénaire ; le plus audacieux un tribun manqué; le plus ambitieux et le plus illustre un chercheur de popularité « dont l'éloquence res- » semblait par malheur à cette rivière del'Arcadie où Peau » conservait toujours en toute saison la môme tempéra- » ture. » Non ce n'était pas la faute de M. Delvau si tous les collègues de M. Ledru-Rollin étaient (comme il le prétend) si insuffisants, si médiocres, si incapables « de voir » dans les ténèbres sans sourciller, de toucher du doigt sans » trembler les plaies vives de la civilisation. » Mais c'est encore moins sa faute si les hommes qu'il traite avec un dédain si injurieux et si cruel sont aujourd'hui les alliés et