DE SU LEDRO-ROLLIN
le§ protégés de la faction à laquelle, lui du moins, n'a jamais cessé d'appartenir.
M. Delvau a deux manières d'écraser les gens. Mais la plus terrible n'est pas celle qu'il applique à ses ennemis. Le fougueux démagogue est encore plus à craindre pour ses apologies que pour ses satires. C'est un des plus redoutables émoucheurs que je connaisse. Lisez plutôt; je vais citer quelques lignes du portrait de M. Ledru-Rollin par M. Delvau, qui pourront donner une idée du calibre de ses dithyrambes :
« Ledru-Rollin était bien l'homme des masses... C'était surtout l'orateur que rêva Salluste : Vorateur honnête homme. Son langage était plein de soudainetés abruptes et
d'étrangetés, triviales parfois, puissantes toujours Sa
phrase sortait un peu hachée, un peu vulgaire même, mais elle ne sentait pas l'huile comme la plupart des discours qu'on improvise pour la tribune ; phrase concise, serrée, rugueuse, mais acérée et brillante... Puis Ledru-Rollin , avait une haute taille cambrée, un front à plans inégaux mais significatifs, et quand il rejetait sa tête en arrière avec fierté, avec trop de fierté peut-être , il imposait. Sa large figure incorrecte, sans harmonie de lignes, sans beauté de contours , eût été peut-être un peu vulgaire si 411e n'avait été éclairée par un sourire empreint, quand il le voulait, d'une irrésistible bonté, etc., etc.
» ..... Au peuple, il avait consacré toutes les forces de son esprit, toute l'énergie de son àme républicaine, toutes les ressources de sa fortune. Cinq cent mille francs, tout son patrimoine (le pauvre homme !), avaient servi à soutenir les journaux et à venir en aide aux patriotes. Et les contraintes par corps dont on a voulu lui faire un crime , Ledru-Rollin aurait le droit de s'en faire une gloire. Ce
sont des reliques précieuses qtfil conseroe religieusement , etc.
» Il faut être franc... Le citoyen Ledru-Rollin ne doit pas jouir des immunités de l'histoire. Ne fouillons pas dans le passé pour chercher un grand portrait dont il fût le calque L'édition princeps du véritable tribun est épuisée depuis longtemps... Quoique révolutionnaire et d'un talent incontestable, d'une intégrité et d'un désintéressement reconnus, Ledru-Rollin n'était pas encore l'homme-type de la révolution. A défaut d'autre, il fallait s'en contenter, mais ce n'était pas l'homme rêvé, l'homme attendu ; car c'est là une des choses remarquables, un fait presque douloureux de notre révolution, pas un homme nktvait surgi du choc des événements de Février. »
J'ai abrégé, comme on le pense bien, cet éloge du ministre provisoire. L'auteur me reprochera peut-être de l'avoir affaibli en l'abrégeant ; mais j'ai voulu le rendre lisible en l'affaiblissant. Il n'y a pas un lecteur de cette étude qui soit capable de supporter, je le crains, un panégyrique de M. Ledru-Rollin de la force de vingt-cinq pages in-8° de M. Delvau ; et je doute que M. Ledru-Rollin lui-même , qui est un ht)mme d'esprit, soit de force à porter sans fléchir, malgré sa taille cambrée, le poids d'un pareil éloge.
Cet élog^ est Pinnocente vengeance de M. Delvau.
« Sait-on, dit quelque part le secrétaire intime, si la Révolution, interrompue à Babeuf, ne reprendra pas à Babeuf? » M. Ledru-Rollin ne l'entendait pas tout à fait de la même manière. 11 n'y avait dgnclà, pour M. Delvau, qu'un homme d'État avorté. Règle générale : quand il s'agit d'un poëte, d'un musicien, d'.une chanteuse ou d'un ambitieux, voulez- vous les désespérer ? prenez deux grains de critique, mêlez-les à un déluge d'éloges hyperboliques, et laissez faire. Il n'y a pas de louanges, M. Delvau le savait bien, qui
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rachètent pour un artiste ou pour un ambitieux les mots terribles : vulgaire, incomplet, insuffisant, médiocre. « Tout le monde fait réloge de son cœur, personne de son esprit, » a dit Larochefoucault. Savez-vous pourquoi? C'est que tout le monde compte, pour faire l'éloge de son esprit, sur le voisin. En temps de révolution surtout, on fait J)on marché de sa vertu, non de son influence. On veut être fort et surtout le paraître, même au prix de sa bonne renommée. On redoute moins la haine que le dédain.
Un peu moins de respect, et plus d'obéissance 1
• Tous les grands hommes de l'époque, républicains de la veille, rois des rois *du lendemain, sont toujours plus ou moins intraitables en ce point.
M.^EHas Regnault est à la fois moins louangeur et plus sévère. D'abord il ne fait pas de portraits. Hormis quelques traits sobres, bien accentués, d'un dessin ferme et d'une précision significative , tels que ceux-ci : « Chacun des hommes (du gouvernement provisoire) voulut autre chose «pie ce qu'il fit. » — « M. Ledru-Rollin ne s'arrêtait à rien de précis ; violent dans les mots et accommodant dans les choses; double inconvénient ! il irritait sans effrayer. » — « 11 eut le tort de ne pas faire ce qu'il annonçait ; si son langage fut hardi, ses actes furent timides. » Hormis ces traits rapides qui , aussi bien, vous percent un homme d'outre en outre, M. Elias Regnault ne peint pas , il raconte. Il a horreur de la déclamation et du faux pittoresque ; il se pique d'exactitude et de vraisemblance. Ce n'est pas lui qui vous dirait, comme son bouillant collègue du cabinet : « Le vieux monde social, sçuelctle pourri habillé de pourpre et de clinquant, s'écroule avec un fracas lugubre. » Ce n'est pas lui qui imaginerait que le discours de la couronne,
pour l'ouverture de la session de 4848, fut écrit par M. Mole. Ce n'est pas M. Elias Regnault non plus qui aurait remarqué qu'après l'invasion des Tuileries par le peuple, « les » balles et la fumée se perdaient dans l'air, et que les » seules victimes n'étalent plus que les rares hirondelles » qui passaient à tire-d'aile au-dessus de ce spectacle gran- » diose, et qui allaient en porter la nouvelle (les victimes) vers * les contrées asservies et en travail de régénération. » Non ; M. Elias Regnault est un écrivain qui respecte le public, et il ne tombe ni dans ces vulgarité» ni dans ces uon-sens. Mais il a une terrible manière de se faire compter comme historien, et c'est la bonne ; il raconte.
Or, je défie le satirique le plus envenimé ou le panégyriste le plus maladroit (l'un vaut l'autre) d'atteindre jamais, en ce qui touche le ministre provisoire de l'intérieur, à l'effet qui résulte parfois, contre sa conduite politique , de la narration très-délicatement et très-constammeul bienveillante de M. Elias Regnault. Quel est donc le secret de M. Regnault? Il sait quelquefois être vrai, mais vrai de cette vérité sans fard et sans voile , impitoyable dans sa nudité , dont l'apparition , dit le poêle , cause de si étranges terreurs et de si secrètes angoisses aux vrais coupables ,
Tacitd sudant prœcordia culpâ.
Et pourtant M. Elias Regnault n'aspire pas à la succession de Lucilius ou de Ju vénal. Il ne prétend pas à la gloire de Tacite ou même de Suétone. Est-ce donc qu'il suffirait aujourd'hui, pour produire cet irrésistible effet, de raconter simplement, sans rhétorique et sans hyperbole , de certains faits consacrés dans la mémoire de tous, en prenant seulement la peine de les rapporter à leur vérita-
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ble cause et en mettant dans leur vrai jour les hommes qui ont joué les principaux rôles? Or, ce mérite est justement , sur quelques points de son récit, celui de M. Elias Regnault.
J'en veux choisir un seul , le récit de la manifestation démagogique du 16 avril. Tout le monde a, sur cet événement si grave, une opinion faite, et personne ne sait la vérité. La vérité est dans le livre de M. Regnault. Je vais essayer de la montrer, dépouillée de tous les ménagements que M. Regnault devait à un ancien chef, et que nous aimerions, nous aussi, à accorder à un contumace, si nous étions maître de repousser les provocations que la littérature démocratique adresse chaque jour à la critique, et parmi lesquelles toutefois nous nous réservons le droit de choisir.
Au 16 avril, c'est M. Ledru-Rollin qui atout fait. Il a fait le complot, et il Ta défait. Il a préparé la démonstration , et il Ta dissoute. Il a organisé rémeute et il Ta chassée. Il a ameuté quatre-vingt mille ouvriers pour les disperser d'un coup de baguette. Il a joué le rôle de Neptune qui soulève les flots et les apaise, celui du magicien qui n'a qu'à souffler sur les apparitions qu'il évoque pour les faire disparaître dans la nuit qui les a créées. Cette faculté de faire et de défaire, en apparence c'était le signe d'un homme toutpuissant ; en réalité, c'était le fait d'une ambition étourdie, pusillanime et incapable.
Prenons le 16 avril à son origine, dans son germe, et surtout n'empruntons qu'à M. Elias Regnault nos informations. Il est le chef du cabinet, et il sait tout. Il est lin, et il devine ce qu'on ne lui dit pas.
Plaçons-nous à la un de mars 1848. Nous venons de traverser une date funeste. Paris a échappé à la démonstration
pacifique du 17. Après le 17 mars, cette puissance d'effroi qui est toute l'influence de M. Ledru-Rollin, a grandi. La majorité du gouvernement provisoire est profondément blessée et effrayée. De son côté, le ministre de l'intérieur, quoique déjà visiblement dépassé par [la violence révolutionnaire qu'il exploite, « n'était pas absolument mécontent, dit M. Regnault, de se voir attribuer une influence qu'il n'avait pas; et, quoique ses amis fussent mieux informés à cet égard, c'était pour ses ennemis un épouvantai), pour son nom un sur croit de puissance. » Un homme d'État sérieux essaie de tirer parti d'une puissance réelle. M. Ledru-Rollin songea à se grandir en se guindant sur cette tremblante échasse, la popularité des clubs. Il voulut effrayer ses collègues de cette peur même qu'il ressentait. Il tenta d'opposer au gouvernement régulier l'action brutale des réunions démagogiques, qu'il ne dominait plus ; « de telle sorte, écrit l'historien, qu'il se trouvait dans cette singulière position de servir d'encouragement à des violences qu'il déplorait, et de ne pouvoir les désavouer ouvertement sans s'affaiblir. »
Mais les clubs, après tout, n'étaient qu'une force mobile, intermittente et précaire. En dehors des clubs, il y avait le peuple. Le peuple, M. Ledru-Rollin le croyait, avait fait le 17 mars « et lui avait révélé des forces inespérées. j> Il saurait bien faire le 16 avril. Dès lors une tentative de démonstration fut décidée parle ministre chargé de la sûreté publique. « C était un coup de main contre ses collègues, dit naïvement M. Regnault; mais il avait résolu d'en finir avec une politique incertaine qui, dans sa pensée, compromettait l'avenir de la République. »
Telle fut la pensée première du 16 avril : une conspiration du ministre de l'intérieur contre ses collègues, avec
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le salut de la République pour prétexte, l'insurrection pour moyen, le peuple pour instrument, les clubs pour auxiliaires, et pour chances probables, qu'on ne souhaitait pas à coup sûr, mais que Dieu seul pouvait détourner, la bataille, le massacre, peut-être le pillage, pour peu que le peuple, une fois lancé, ne jugeât pas à propos de s'arrêter en route. Car, ainsi que le remarque M. Regnault, « ouvrir encore Vabime des révolutions n'effrayait pas le ministre, mais il n'y voulait jeter que les choses du passé, sans contraindre, sans persécuter les individus. » Magnanime inconséquence, dont nous savons la signification et la valeur,
La conduite répondait à la pensée. L'Europe était en feu : on eut les expéditions de Savoie et de Risquons-Tout. La confiance avait disparu, le trésor était à sec, l'industrie chômait, cent mille hommes vivaient de l'aumône du Champ-de-Mars : on eut les circulaires de M. Jules Favre et les Bulletins de la République. La ville frissonnait encore des suites de l'émeute du 17 mars : on fortifiait M. Caussidière et on installait M. Sobrier. Les fusils manquaient pour l'armée régulière : on établissait une place d'armes rue de Rivoli, en vue de l'insurrection projetée. Les soins du gouvernement réclamaient tous les instants des ministres : on eut les conférences nocturnes du ministère de l'intérieur, qui n'étaient que des conciliabules de conjurés.
Quelle était cependant, au milieu de cette effervescence si habilement entretenue, l'attitude'du principal conspirateur? Ecoutons M. Elias pegnault;
« Il est vrai de dire que M. Ledru-Rollin était dans une fausse position : enchaîné à la volonté de ses collègues et poussé par ses penchants vers les républicains ardents, il I 46
n'obéissait qu'à demi aux uns, et n'aidait qu'à demi les autres, mécontentant également les deux partis... Il ne rassura jamais complètement ses collègues, il ne se livra jamais entièrement aux impatient^, mais leur offrit assez d'encouragements pour leur permettre d'oser. Ils comptèrent sur lui, et il ne les désabusa pas, tout en conservant des ménagements qu'ils attribuaient facilement aux nécessités de sa position officielle.
»... En même temps, M. Ledru-Rollin, toujours préoccupé du désir d'éviter les violences, se concertait avec M. Caussidière pour faire arrêter Blanqui aussitôt après le succès, afin d'enlever aux excès un nom et un drapeau. »
Après le succès! Est-ce nous qui avons écrit ces mots accusateurs? Non, c'est le chef du cabinet de M. Ledru- Rollin. Après le succès! tout est là. On employait des hommes funestes, et on se réservait de les désavouer après en avoir tiré la somme de destruction qu'ils pouvaient fournir ! On les lançait comme des brûlots contre le gouvernement, avec l'espoir .qu'ils périraient en le détruisant. S'ils échappaient, on se réservait de les briser. Tel était l'honnête concert établi entre la préfecture de police et le ministère de l'intérieur, et que M. Elias Regnault nous révèle.
Mais le moment approche. Les hésitations commencent, non pas dans la masse des conjurés, non pas même dans les chefs secondaires ; celui qui hésite, celui qui tremble, c'est celui qui a déchaîné l'orage, c'est celui qui a lancé le brûlot. M. Elias Regnault nous répète à satiété que cette hésitation suprême du ministre tenait aux sentiments les plus honorables; que s'il tremblait, c'était pour ses ennemis, menacés d'une éruption du ressentiment populaire. Je le veux bien, mais enfin il tremble. Pourquoi ne s'ar-