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Portraits républicains

Au moment de retracer la vie d'Armand CarrcI, eelte vie si pleine de mouvements divers, de combats de toute nature pour la liberté, et si fatalement brisée avant son heure, j'éprouve une émotion profonde, car j'étais son ami.

Garrel est né à Uouen, le 8 mai 1800, d'une famille honorable exerçant un modeste commerce. Sa nature et, sans doute aussi, le souvenir si rapproché des grandes guerres de la République et de l'Empire, qu'il n'avait pas encore appris à distinguer, le dirigèrent vers un autre but.

2 ARMAND CAnUBL

Eli 1818, il entrait à l'École militaire de Saint- Cyr.

Là, dans ce premier frottement avec les hommes, dans ses rapports avec ses chefs et ses camarades, commença à se révéler ce caractère chevaleresque, cet esprit droit et ferme que nous retrouverons plus tard et toujours dans de plus grandes circonstances.

Un jour, le général, commandant l'École, l'admonesta publiquement sur ses allures indépendantes, ses mauvaises opinions, et le menaça de le renvoyer à Rouen, auner de la toiie dans la boutique de son père, s'il ne tenait pas compte de ses avertissements.

— Mon général, lui répondit Carrel, si jamais je reprends l'aune de mon père, ce ne sera pas pour auner de la toile.

Il fut mis aux arrêts pour cette réponse.

En sortant de l'École militaire, le 15 octobre 1820, il fut incorporé, comme sous-lieutenant, dans le 29*^ régiment d'infanterie de ligne, en garnison à Verdun et Neuf-Brisach.

Bon camarade et bien avec tous, il ne les suivait cependant pas dans toutes leurs habiludcs, et il

consacrait à des études sérieuses la plus grande partie de ses heures de loisir. Il fut bientôt note comme un officier instruit, et donnant les plus grandes espérances.

En 1821, la charbonnerie, introduite récemment en France par trois jeunes hommes, dont le plus âgé n'avait pas trente ans, avait pris déjà un développement considérable, et pénétrait jusque dans l'armée.

-Le moment d'agir ayant été jugé favorable, et la patriotique Alsace désignée pour la première tentative, Garrel fut choisi par ses camarades pour aller assister, comme commissaire, au mouvement de Béforl, et venir ensuite, sMl y avait lieu, provo(|uer celui de Neuf-Brisach.

Mais le commandant de place de Béfort avait été prévcim par une trahison, le mouvement dut échouer, et le jeune sous-lieutenant du 2^)% parli, la veille, en chaise de poste, pouvait heureusement se trouver, le malin, à la revue de son bataillon qu'on avait, précisément, commandée pour constater son absence.

Ce fut son prenuiM* acte dans cette lutte pour l'aUVanchissemcnt de son pays, qu'Armand Carrcl

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a constamment soutenue, depuis, jusqu'à sa mort, avec tant de dévouement. et d'éclat.

Cependant, l'opposition au gouvernement des Bourbons se multipliait sur tous les points du territoire : la jeunesse du commerce et des écoles surtout, si pleine, à cette époque, de patriotisme et d'abnégation, était partout organisée, armée et prête pour le premier appel. Chaque régiment pouvait se trouver, à chaque heure, dans cette nécessité déplorable qui force le soldat à combattre une opinion qu'il partage, au profit d'un pouvoir qu'il déteste.

Carrel donna sa démission.

11 fit plus : l'expédition [de 1823 se préparait pour aller étouffer la révolution en Espagne ; il apporta son épée aux patriotes français qui s'organisaient, de leur côté, pour aller la défendre.

Parmi ceux-là, tous étaient braves, et puisque je ne peux en citer, ici, qu'un petit nombre, c'étaient : Joubert, Finfatigable propagateur de la charbonnerie; Dugied, l'intime et l'intrépide ami de Joubert; Delaroche, Persat, Raymond, ancien élève de l'École polytechnique, décoré, à ving ans, sur le champ de bataille de Waterloo, distingué

ARMAND GARREl. 5

par le savoir autant que par la bravoure, commandant la garde républicaine en 1848, et mort, depuis, chef de bataillon en retraite, lorsqu'il aurait dû mourir, au moins, général; c'était, enfin, Charles Thomas, caractère antique et modeste, aimé et estimé de tous, et qui devait succéder un jour à Garrel dans la direction du National.

Les autres, moins heureux, puisqu'ils devaient combattre plus tard, restaient en France pour continuer la propagande, fortifier les ressources de l'insurrection, et donner ensuite la main à la révolution victorieuse de l'Espagne qui devenait à son tour un appui.

J'étais moi-même parmi ces derniers, étudiant alors en droit à l'école de Toulouse, et, au moment où j'écris ces lignes, je me retrouve encore, par le souvenir, à Bayonne, la nuit, sous les grands arbres (pii bordent l'Adour, conférant avec des chefs de cor[)s, et recevant de chacun d'eux des engagcjnents ([ui ne devaient pas ou qui malheureusement ne purent pas s'accomplir.

Ce fut au mois d'avril I8:i;{ (pie l'armée française travers;» la frontière, pénélranl, le 7, dans la Biscaye par les Basses-Pyrénées, et, le 18,

par les Pyrénées-Orientales, dans la Catalogne.

Je n'ai pas à raconter les événements divers de cette campagne auxquels ont assisté nos amis, ni l'épisode si émouvant du passage de la Bidassoa, où fut tiré le premier coup de canon contre le drapeau tricolore, qui devait être accueilli comme le drapeau national.

Garrel se trouvait en Catalogne, et c'est lui seulement que je dois suivre.

Il faisait partie de la légion de volontaires français que commandait le colonel Montserrat, laquelle faisait partie elle-même du corps espagnol de l'armée constitutionnelle commandée par le général Mina.

Il eut d'abord diverses rencontres avec les bandes royalistes, mais sans importance.

La première affaire sérieuse dans laquelle il fut engagé fut celle de Mataro.

Son émotion fut vive quand il entendit les sonneries françaises, et qu'il se vit en lace de ses' anciens frères d'armes : combien de fois, dans nos conversations intimes , me l'a-t-il rappelé depuis 1

L'on se bat, en effet, en France, pour une idée,

Français contre Français, et Ton croit accomplir un devoir ; mais quand la bataille se livre avec un concours étranger , le sentiment n'est plus le même, sans qu'on puisse le défmir. Il faudra longtemps encore pour que la patrie se confonde dans • l'humanité, et, cependant, quand les rois se coalisent pour opprimer les peuples, c'est bien un droit aussi pour les peuples de s'aider entre eux pour s'affranchir.

Après le combat de Mataro, Garrel concourut au service intérieur de la place de Barcelone, bloquée par l'armée française.

Il fit ensuite partie de l'expédition qui devait ravitailler Figuères, et qui devait être, comme il l'a si bien dit lui-même, le dernier effort de ceux qui ont osé mettre, en 1823, la flamme tricolore au bout de leurs lances, et à leur schako la cocarde de Fleurus et de Zurich.

La compagnie des volontaires français et celle des volontaires italiens avaient été réunies et marchaient sous les ordres d'un brave olHcier piémontais, Pacchiarolti. \a\ force de l'expédition, y compris les divers détachements espagnols, pouvait s'élever à 1,800 hommes, et avait pour eom-

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mandant supérieur le colonel de Fernandez.

A deux lieues de Figuères, l'affaire s'engagea vivement, les volontaires français avaient la tête de l'attaque ; les avant-postes furent culbutés, deux positions enlevées successivement; mais, à la troisième, la colonne fut arrêtée par le nombre, et, après une lutte opiniâtre et de grandes pertes, elle dut repasser le profond ravin qui protégeait les lignes françaises, et qu'elle avait franchi dans son élan ; on n'essaya pas de la poursuivre.

Chacun avait fait son devoir : Garrel avait montré cette froide intrépidité qui lui a toujours été propre, et qui constitue le véritable courage. Joubcrt, brave aussi parmi les braves, avait reçu deux balles, l'une traversant la cuisse gauche et l'autre contusionnant la droite. Carrel aida à le transporter dans une chaumière transformée en ambulance, et, après avoir demandé, sans pouvoir l'obtenir, qu'on laissât un poste, qu'il s'offrait à commander, pour protéger les blessés, les deux amis se serrèrent tristement la main, croyant bien ne plus se revoir.

C'est ainsi (jue se termina le combat de Liado, le 14 septembre 18^3.

ARMAND CAUREL 9

Le lendemain, près du hameau de Liers, la colonne expéditionnaire se trouva de nouveau en présence de forces supérieures, détachées du blocus de Barcelone pour lui barrer le retour. Le combat fut encore meurtrier, la résistance était inutile, et cependant la colonne, décimée, ne consentit à déposer les armes qu'après avoir obtenu du général baron de Damas une capitulation qui promettait la vie sauve aux combattants et leur permettait de conserver leurs épées, les insignes qui distinguaient leur uniforme et d'obtenir des passeports pour se rendre à la destination qu'ils désigneraient.

Cette capitulation ne devait pas plus les couvrir que la capitulation de Paris en 1815 n'avait couvert le maréchal Ney,

Arrêtes, à leur entrée en France, par ordre du ministère, les prisonniers furent conduits à Perpignan ; Joubert, blessé, à l'hôpital, Carrel et les autres au fort du Gastillet.

Joubert, (jui avait été condamné par contumace dans le procès de Béfort, avait du prendre un autre nom que le sien pour échapper à cette condamnation, (ju'il aurait inrainiblement subie s'il

avait été reconnu. C'était l'époque des vrais dévouements. Dugied se mit à l'œuvre pour le délir vrer; Martin, de Saint-Béat, avocat alors, et mort depuis, conseiller à la cour de Toulouse, se rendit sur les lieux, où ses relations d'affaires pouvaient expliquer plus naturellement sa présence. Il parvint à séduire quelques agents subalternes de l'hôpilal, et Joubert, malgré ses blessures, put heureusement s'échapper et se réfugier en Belgique.

Garrel, pendant cette évasion, dont il se réjouissait plus que tout autre, attendait ce qu'il adviendrait de lui.

Le 20 octobre 1823, il fut traduit devant un conseil de guerre, sous la prévention d'avoir porté les armes contre la France. Le conseil se déclara incompétent, par le motif qu'Armand Carrel avait donné sa démission d'officier et que la juridiction militaire n'est pas applicable aux personnes étrangères à l'armée.

Ce jugement fut déféré à la Cour de cassation par ordre du ministre de la justice, et annulé par un arrêt du 5 février 1824, qui renvoya Carrel devant le premier conseil de guerre des Pyrénées- Orientales.

ARMAND CARREL il

Le 10 mars 1824, il fut condamné à la peine de mort.

Mais cette sentence contenait un vice de forme : elle fut elle-même cassée par la Cour de cassation, qui, cette fois, renvoya Garrei devant le premier conseil de guerre de la dixième division militaire, séant à Toulouse.

Au milieu de ces émouvantes alternatives, il restait calme dans sa prison, envisageant l'avenir sans crainte, et demandant à quelques livres, qui ne lui avaient pas été refusés, les distractions dont il avait tant besoin.

Il avait aussi, dans la ville, de profondes sympathies que commandaient sa jeunesse, son caractère, sa position; et il échangeait, de temps à autre, avec ses nouveaux, amis, quelques lettres pleines de patriotisme et empreintes des plus délicats sentiments du cœur.

Les bornes de cette notice m'obligent à n'en citer qu'une seule parmi celles qui m'ont été comnumi(iuées.

(( N'ayez plus sur notre situation, mon excellent )> ami, de si pénibles pensées; notre infortune a » un côté si beau, cpie, si nous sommes dignes de

» VOUS, nous devons trouver nos consolations à » l'envisager. Vous devez moins gémir sur nous et » donner plus à l'espérance. Nous ne saurions » renoncer encore à ce qui doit combler nos vœux » et les vôtres.

» Grâce à vous, le sort de nos pauvres soldats » s'est amélioré, et, si les secours que vos der- » nières démarches peuvent réunir sont assez » considérables pour que tous aient, au moins, » une chemise à porter pendant que la leur est au » blanchissage, il en résultera, je crois, un grand » bien pour leur santé; ils ont aussi du courage, » mais 011 seront-ils tous dans six mois?

» Si nous sommes heureux un jour, si, pour ma » part, je revois mes parents, mes frères, mes » sœurs, c'est en les entretenant de vous que je » leur peindrai leur propre tendresse, et ma mère » qui verse, aujourd'hui, des larmes si amères, en » versera d'attendrissement quand je prononcerai » votre nom. »

Où trouverait-on plus de vraie dignité, une préoccupation plus attentive du sort de ses compagnons d'infortune, une tendresse plus exquise pour ses amis et sa famille?

Enfin, arriva le jour où Carrcl dut être transféré à Toulouse. J'étais moi-même, alors, dans les prisons du sénéchal, et je ne pus lui serrer la main.

Il comparut devant le conseil de guerre le 24 juillet 1824.

Le conseil était présidé par M. Lastour des Étangs, colonel du SS'' régiment d'infanterie de ligne; M. de Lassus-Marcilly, capitaine au 8^ régiment d'artillerie, était rapporteur; M. Deis, capitaine au 9« régiment d'infanterie de ligne, remplissait les fonctions du ministère public.

Romiguières défendait Carrel, Romiguières, ancien soldat de la Ré[)ublique et de l'Empire, et, à cette époque, l'avocat le plus éminent du Midi.

Je regrette de ne pouvoir reproduire ici les plaidoiries et les débats dont je n'ai pu retrouver aucune trace.

Carrel fut acquitté à la majorité de six voix contre une.

Sans doute, il était |)ret à tout, mais sa poitrine dut respirer à l'aise, car il n'avait ipic viiigtciualrc ans, et il sentait que d'autres devoirs lui restaiiMit à remj)lir.

Après toutes les éinolions qu'il avait traversées, Armand Garrel éprouva le besoin d'un peu de repos. Il fut le chercher auprès de sa famille' dans ce milieu, quand il est ce qu'il devrait toujours être, où l'âme et le corps se reposent et se fortifient si bien pour de nouvelles luttes.

Il vint ensuite à Paris, vers la fin du mois d'août

Sa participation au mouvement de Béfort et h l'expédition d'Espagne, sa condamnation et son acquittement, son attitude, surtout, au milieu de ces épreuves, avaient déjà fait quelque bruit autour de son nom. 11 fut partout accueilli avec bienveillance et intérêt.

Sa première démarche, démarche de convenance

ARMAND CARREf. 15

et de gratitude, fut auprès de M. Isambert, avocat à la Cour de cassation, qui avait fait casser le jugement qui le condamnait à la peine de mort.

M. Isambert , homme d'un profond savoir et d'opinions libérales , réunissait alors quelques jeunes gens dans une conférence de droit public, sans autre but que celui de les instruire. Garrel lit partie comme secrétaire de cette conférence dont je faisais partie moi-même.

Ses procès -verbaux, je me le rappelle encore, étaient rédigés avec une exactitude et une netteté remarquables. Il écoutait beaucoup plus qu'il ne se mêlait à la discussion ; mais, quand il prenait la parole, il donnait toujours la véritable raison de décider.

On pouvait apercevoir déjà quelques-unes des qualités qui devaient le distinguer i)lus tard, un jugement sûr, l'expression toujours propre et toujours élevée , mais sobre et dédaignant les ornements qui n'ajoutent rien à la pensée. L'on a pu dire, à ce propos, que son casque était sans aigrette, mais il était, ce qui vaut beaucoup mieux, de Facier le plus solide et pouvait délier tous les coups.

10 ARMAND CARREF.

Carrel, bientôt après, fut présenté à M. Angustin Tliierry, qui terminait alors sa belle Histoire de 1(1 conquête de f Angleterre par les Normands, et il fut adnfiis auprès de lui comme secrétaire de la part du grand historien ; c'était un grand témoignage d'estime.

A cette école forte et sévère, Carrel sut exercer et compléter les qualités naturelles de son esprit , et il en conserva toujours un sentiment profond de reconnaissance.

C'est là qu'il rencontra pour la première fois M. Mignet, aujourd'hui secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et politiques. Les esprits d'élite se devinent et s'attirent. M. Mignet mit Carrel en communication avec M. Thiers, son con)patriote et son plus intime ami, et c'est ainsi que, tous les trois, après cinq années de relation et de confiance réciproque, furent amenés à fonder le National. Ils avaient, du reste, alors tous les trois un môme but, et marchaient dans une même opposition.

Eu 1825, Carrel écrivit deux résumés pour la collection des résumés historiques, celui de l'histoire de l'Ecosse et celui de l'histoire de la Grèce

moderne, tous deux remarquables par le mérite qui est propre aux œuvres de cette nature, Tcxactitude, la concision et la clarté.

En même temps, il donnait des articles au Constitutio7inel^ à des recueils périodiques, et il acceptait la direction de la Revue américaine qui lui était offerte par MM. deLafayette et Voyer-d'Argenson.

A cette époque, cependant, Garrel n'était encore pour ainsi dire que le jeune sous-lieutenant du 29*^ de ligne. Un an s'était à peine écoulé depuis son acquittement devant le conseil de guerre de Toulouse; et le seul rapprochement de ces dates fera comprendre combien avaient dû être sérieuses les études de sa jeunesse et combien était grande son énergie pour le travail.

En 18:^0, il avait retrouvé Joubert, son compagnon de Lilado, qui s'était déterminé à rentrer en France, et qui dirigeait, de son côté, la publication d'une collection de résumés scientifiques; l'éditeur ne pouvant exécuter ses engagements, ils eurent la pensée de continuer eux-mêmes celte entreprise, et ils s'adjoignirent Mallier, camarade d'école de Garrel, (jui s'était retiré du service a|)rès la campagne d'Espagne.

Leur établissement de librairie fut installé passage Dauphine, et j'ai passé là quelquefois de bonnes lieurcs-avec eux, échangeant nos pensées et nos espérances.

Mais le commerce, on le sait, ne convenait pas à la nature de Garrel, et il redemanda bientôt à ses amis sa liberté.

C'est alors qu'il composa son Histoire de la contre-révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II.

Cette histoire, écrite avec une mâle simplicité, fit sensation, non-seulement par son propre mérite, mais parce qu'elle était la critique évidente, quoique voilée, du gouvernement de la Restauration.

Chacun, en effet, pouvait reconnaître les Bourbons dans la personne des Stuarts ; le rappel de Charles II par ses partisans et l'armée de Monk, c'était le rappel de Louis XYIll par le parti légitimiste, avec l'appui de l'étranger; la déclaration de Breda, c'était la déclaration de Sainl-Ouen et la charte octroyée en 1814; des deux côtés, le môme princi[)e, le môme bon plaisir, le môme mépris des droits du peuple; et lorsque l'historien

monlrai't l'Angleterre, dans sa justice, détrônant Jacques II, on était naturellement amené à cette conclusion que les Bourbons de la branche aînée devaient cesser aussi de régner sur la France.

Cependant, des attaques par allusions ne pouvaient suffire à Garrel; il voulait combattre à visage découvert, et c'est alors, sans doute, après la publication de son histoire, à la tin de 1827, qu'il conçut la pensée de fonder un journal.

Mais la mission de journaliste est chose grave et qui demande une immense provision de savoir. Ce n'est pas, en effet, une œuvre de loisir; il faut pouvoir trouver à chaque heure, dans le passé, des enseignements pour l'avenir, et tout connaître, en quelque sorte, pour être prêt à répondre à tout.

Carrcl, sans abandonner ses travaux d'homme de lettres, se recueillit plus sérieusement dans i'étutlc et prépara ses armes.

C'est au mois de janvier 1830 que le National fut constitué.

L'on croit encore aujourd'hui que ce fut avec l'appui des banquiers de l'opposilion, et notamment M. Jacques Lafiitte. C'est une erreur. Le National a été fondé par MM. Thiers et Mignct et par Carrel, avec le seul concours de quatre libraires, MM. Bossanges, Renouard et Sautelet : >Sautelet, cet aimable et infortuné jeune homme que nous avons tous aimé, et qui désespéra trop tôt de la vie. Le quatrième était Charles Ilingray, mon vieux et bon camarade, qui n'a jamais fait défaut à aucune lutte, qui conserve encore, malgré son âge, toutes les ardeurs patriotiipies de sa jeunesse.

et qui honore son parti et s'honore lui-même par l'inébranlable constance de ses opinions.

Mais, avant de suivre Garrel dans cette carrière (le journaliste qu'il devait agrandir, et qui ellemême a illustré son nom, il est peut-être nécessaire de bien connaître ce qu'il était à cette époque, afin de pouvoir bien le juger dans la suite.

Carrel, on le sait, avait l'instinct militaire, et il était passionné pour l'honneur et la gloire de son pays.

On pourra donc rencontrer quelquefois, sous sa plume, un sentiment d'admiration pour l'Empire, mais on ne devra jamais confondre ce sentiment avec celui du regret.

Il a pris soin, du reste, d'exprimer lui-même sa pensée dans un magnificiue langnge.

« Les choses, dans leurs continuelles et fatales » transformations , n'entraînent pas avec elles » toutes les intelligences; elles ne domptent » point tous les caractères avec une égale faci- » lité; elles ne prennent pas même soin de tous » les ititérêls; c'est ce (jull faut comprendre en » pardomiant cpielcpie chose au\ |)r()testations » qui s'élcvenl en favoin' du [)assé. Quan'l xnc

)) époque est finie, le moule est brisé, et il su/fit à la » Providence qu'il ne se puisse refaire; mais des » débris restés à terre ^ il en est quelquefois de beaux » à contempler. »

D'un autre côté, Carrel, en 1830, n'avait pas une opinion déterminée sur la meilleure forme de gouvernement.

Il acceptait la monarchie de Juillet, mais elle ne devait être pour lui qu'une expérience, comme l'Empire n'était qu'un souvenir, et, si les fautes commises le conduisent à se prononcer pour la forme républicaine, ce ne sera pas, de sa part, une contradiction, mais un progrès.

Ceux-là ne se contredisent pas qui marchent toujours en avant, les yeux guidés par la lumière.

Les écrivains qui fondèrent le National s'étaient rapprochés par le commun pressentiment des événements qui devaient s'accomplir six mois plus tard.

La royauté faisait descendre son droit d'en haut.

Le peuple tenait le sien de la Révolution, c'esta-dire de lui-même.

Aux yeux de la royauté, la Charte pouvait être suspendue parce qu'elle n'avait pas été consentie, mais octroyée; aux yeux du peuple, la Charte était inviolable parce qu'elle n'avait fait que reconnaître les libertés que le peuple avait lui-même conquises.

Entre ces deux droits et ces deux prétentions si contraires, la lutte était inévitable, et elle était devenue imminente depuis l'avènement du ministère Polignac, qui n'avait pas craint d'arborer cet audacieux programme : plus de concessions.

Le National signala énergiquemcnt le danger.

Il combattit cette prétention d'avoir octroyé la charte, et de pouvoir, par conséquent, la révoquer. Il Touilla les actes du gouvernement provisoire de 1814, pour démontrer que la France, même sous les baïonnettes étrangères, n'avait pas été livrée sans conditions; il rappela la révolution anglaise de 1G88, subsliluant une dynastie par contrat à une dynastie amenée ot imposée par la force; il soutint ([ue les Bourbons devaient renoncer à leur prétiMulu [)ouv()ir conslituant, ou se préparer à subir encore une lois le sort dos Sluarts.

Garrel eut une large part dans ces courageux avertissements.

Mais ces avertissements, la royauté contrerévolutionnaire ne voulait pas les comprendre. Elle supportait impatiemment la discussion, et le Drapeau blanc, fougueux organe des idées les plus insensées, faisait chaque jour appel à la violence : Plus de Charte, plus de Chambres, disait-il, ef rarmée reste au roi pour se faire obéir.

Le même journal, poursuivant la même provocation, décomposait les éléments du parti libéral, il en désignait les prétendus meneurs, il nommait avec injures des députés, des avocats, des écrivains, et tous ces aventuriers et ces transfuges devaient tomber devant un escadron de cavalerie.

Garrel répondit à ces menaces par un article plein à la fois de bon sens, de vigueur et de fme raillerie.

« Et quels sont donc les escadrons de cavalerie » dont le Drapeau blanc dispose? Nous sommes en » paix, en profonde paix, juscju'ici. Parler de )> charges do cavalerie, c'est encore peu dange- » rcux, mais fort ridicule. Si jamais à sa polé- » miqiic devait succéder un autre genre de lutte.

ARMAND CARRKL 25

» heureux ceux qui ne craindraient pas plus les » charges de cavalerie que d'assez jeunes hom- » mes qu'il a plu, ce matin, au Drapeau blanc de r> faire fouler aux pieds de ses escadrons imagi- » naires.

» Le Drapeau blanc trouve qu'il y a aujourd'hui » beaucoup d'écrivains, beaucoup d'avocats, » beaucoup d'artistes, beaucoup de faiseurs de » journaux, et qu'on en aurait bon marché. C'est » qu'en effet nous sommes très-nombreux, c'est » que nous sommes la nation elle-même. Quand » la nation est reposée, quand la société n'est pas » en guerre pour son salut, comme le Drapeau » blanc voudrait qu'elle le fût bientôt, alors il y a » beaucoup de ces hommes livrés aux professions » libérales et paisibles; mais quand la guerre ci- » vile a été fomentée, quand des charges de cava- » lerie sont devenues des arguments, alors il y a » beaucoup de soldats. Il y en avait par centaines » de mille dans un tcmj)S (pie le Drapeau blanc n'a f> pas pu oublier; et grâce à (|uelles impru- » dences, à quels abus, à quelles provocations? » C'est à riiistoire à répondre. Dans ce temps-là, » des bataillons d'artistes campaient sur la IVon-

)) lière, sans habits et sans pain, et en interdi- » saient l'accès à certains glorieux escadrons dont » il n'a guère été parlé depuis. Dans ce temps-là, » beaucoup d'escadrons aussi étaient commandés » par des hommes qui font aujourd'hui la banque, » le commerce, qui se mêlent de théâtres, de » journaux, de belles-lettres. En France, tout le » monde a été soldat, excepté ceux qui parlent de » faire charger la cavalerie. Tout le monde y re- » viendrait bientôt s'il le fallait. Les pères se sou- » viendraient de leur ancien métier, et les fils » l'auraient bientôt appris. Les écrivains seraient » moins nombreux alors, et les soldats le seraient » plus. Beaucoup de questions se décideraient 5 par le sabre, et cela, sans doute, ne ferait pas » le compte du Drapeau blanc. 11 regretterait vite » ces heureuses disputes de plume qui ne font i> pas couler le sang, et, pour notre part, nous lui » conseillons fort de s'en tenir là. »

Mais on ne devait pas s'en tenir là, et, après de nouvelles et ardentes discussions que l'espace ne permet pas de reproduire, parurent les ordonnances du -iG juillet, (^ui sup[)rimaicnt la liberté de la presse.

Le lendemain 27, une compagnie de gendarmerie prenait position devant les bureaux du Nationaly rue Neuve-Saint-MarO/, et deux commissaires de police venaient apposer les scellés sur les presses.

Hingray et Paulin étaients seuls présents, et ils prolestèrent avec énergie.

Bientôt on se réunit et on délibère ; les scellés furent brisés, et les presses transportées dans une cave du voisinage, pour y fonctionner contre le pouvoir. Garrel, dans un article plein de force et d'indignation, dénonça le premier les ordonnances, et il signa ensuite la protestation des journalistes, qui provoquait les citoyens au refus de rimj)ôt et qui restera comme un beau témoignage de courage civil.

Cependant, le peuple comprenait autrement la résistance; il a des instincts qui no le trompent pas ; il peut sup|)orter longtenq)s la charge de la servitude et des humiliations, mais (juand l'heure est enOn venue, il sent que la force est en lui comme le droit, et il fait justice.

Après trois jours de combat, les Bourbons de la branche ainée allaient s'embarquer à Cherbourg,

et la France rentrait en possession d'elle-nfiôme. Dix-huit ans plus tard , la dynastie d'Orléans devait commettre les mêmes fautes, et amener les mêmes résultats; c'est qu'il est sans doute dans les desseins de la Providence que Phumanilé doive épuiser toutes les expériences pour comprendre quel est le gouvernement qui lui offre les meilleures garanties de paix, d'ordre et de liberté.

AHMAND CARUKL 29

Après la révolution de Juillet, MM. Thiers et Mignet entrèrent dans le gouvernement. Carrel refusa la préfecture du Cantal, qu'on lui offrait, et resta seul rédacteur du National; on a prétendu qu'on aurait [)u se rattacher à cette époque par une position qui aurait été mieux dans ses convenances, et qui, surtout, n'aurait pas marqué une différence injuste entre lui et ses collaborateurs (le la veille. C'est ne pas avoir connu Carrol. Il était incapable de se déterminer par de pareils sentiments, précisément parce qu'il avait la conscience de lui-même, et, ce (jui le prouverait au besoin, c'est l'appui loyal qu'il promit au gouvernement de Louis-Phili[)pe, à son début.

Carrel, en etïet, en se taisant connaître pour

directeur unique du National, quand une vive opposition déjà se manifestait, n'hésita pas à déclarer non-seulement qu'il ne voyait pas d'opposition à faire, mais qu'il croyait plus convenable de s'intéresser à l'administration avec indépendance, et de la soutenir sur un terrain couvert encore de débris.

Répondant aux accusations d'impuissance qui s'élevaient contre le ministère, comme elles devaient s'élever plus tard, avec la même injustice, contre les hommes de 1848, il conseillait la mode" ration et la patience, justifiait les incertitudes par les embarras de la situation , et demandait « s'il » est facile aux plus capables de gouverner avec » une armée qui se révolte, des ouvriers qui se » coalisent, des populations qu'on égare, des mil- )) liers d'intrigants, acharnés h vouloir les places, » d'autres intrigants déterminés à toutes les pali- » nodies pour les conserver. »

Ce n'est que progressivement, et lorsque les fautes ne pouvaient plus être attribuées aux circonstances, mais à un système, qu'Armand Garrel modifia son attitude, qu'il devint sévère après avoir été bienveillant, et enfin, hostile quand les

conseils n'olaient plus et ne pouvaient plus être efficaces.

Retracer cette lutte, qu'il soutint alors pour le droit contre l'arbitraire, pour l'intérêt national contre l'intérêt dynastique, et qui se continua pendant cinq ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort, toujours dirigée par l'amour du bien public et l'intelligence des situations, ce serait, en quelque sorte, écrire l'histoire de cette époque. Je n'en rappellerai donc ici que les circonstances principales, celles surtout dans lesquelles la personne de Garrel fut plus particulièrement engagée, et qui permettront ainsi de mieux apprécier et l'homme et l'écrivain.

A M. Jacques Laffitte, nature excellcnle et dévouée, mais faible et irrésolue, avait succédé, comme président du conseil des ministres , le 13 mars 1831, ]\1. Casimir Péricr; celui-ci, d'un caractère impérieux, d'uno énorgie maladive, (^t, en même teînj)s, d'habitudes aristocratiques, n'avait pas craint d'annoncer, en saisissant le pouvoir, qu'il voulait maintenir la paix à tout prix, conq)rimer le parti du mouvement et conserver à la pairie son privilège héréditaire.

3!^ ARMAND CARUEL

C'était le retour au passé; la résistance devait nécessairement se reproduire, et c'est, en effet, du ministère Périer que date l'opposition de Carrel •

Il attaqua surtout, avec toute l'énergie de son pa triotisme, un gouvernement qui voulait comprimer le mouvement national pour n'avoir pas à combattre l'étranger, et qui reconnaissait ainsi qu'il ne pouvait être fort au dedans qu'à la condition d'être, au dehors, fiuble et méprisé.

« Malheur, s'écriait-il, malheur à qui coupe les » jarrets de son coursier pour ne pas être em- » porté par lui I Le hardi cavalier sait qu'il a » besoin des jambes de l'animal fougueux, mais il » fait jouer à propos le moi's et l'éperon. C'est par » cette figure qu'un grand homme d'État anglais » a donné l'idée la plus frappante de ce que doit » être le gouvernement chez une nafion forte, une » nation qui a de grandes facultés et de grandes » passions, car il n'y a pas de grandes facultés » sans de grandes passions, et malheur aux na- .) lions qui ne sont pas passionnées ; elles ne sont » faites que pour l'esclavage. »

\a\ même temps, l'hérédité de la pairie trouvait dai»s Carrel un redoutable adversaire.

Il ne comprenait pas qu'après la Révolution de 89 et celle de 1830 on osât reconstituer une aristocratie, une hérédité législative, c'est-à-dire donner à quelques-uns le privilège des grandes situations, et le pouvoir de faire, héréditairement et à perpétuité, de mauvaises lois ou d'en empêcher de bonnes.

Il ne reconnaissait de succession légitime que celle des capacités. Il est plus facile, en effet, de trouver cinquante hommes de six pieds parmi trois millions de citoyens que parmi trois cents ; il est plus facile aussi de trouver, dans laFrancs entière, un grand général d'armée, un grand ministre, un diplomate habile , de bons législateurs, que dans une Chambre de trois cents pairs héréditaires.

La famille des grands hommes , c'est lo pays.

« Une société, d'ailleurs, ajoutait Garrel, ne » peut mettre dans sa constitution ce qui n'est pas » en elle. Si l'égalité est dans ses mœurs, si la » propriélé, déjà divisée, tend à se diviser chaiiue » jour davantage, si la plus démocraliiiue des ré- » volutions a promené son niveau sur elle et fait » descendre les sommets dans les vallons; si, en

» un mot, elle est homogène et n'est plus compo- > sée que de citoyens, la force et la stabilité de » son gouvernement ne peuvent être que dans la )) ressemblance de ce gouvernement avec elle- » même. »

Ces considérations , qui étaient de nature à frapper tous les esprits, et d'autres encore, d'un autre ordre, puissamment développées dans une longue et remarquable polémique, triomphèrent des intentions du gouvernement. L'hérédité de la pairie fut abolie sur la proposition même du ministère qui voulait la conserver.

On peut dire que ce résultat fut, en grande partie, l'œuvre de Garrel.

Dès ce moment, pour lui comme pour beaucoup d'autres, l'épreuve de la monarchie de Juillet était faite, et il est intéressant de voir dans quels termes et par quels motifs il justifiait sa conviction le 1" janvier 1832.

a Les dix-huit mois qui se sont écoulés depuis » la révolution de Juillet n'ont pas été perdus pour » la France. La France, alors, maîtresse absolue » de ses destinées, a dû se demander quelle était la » Ibrme de gouvernement qui exprimerait et ga-

» ranlirait le mieux le grand changement qui vc- » nait de s'accomplir, qui la préserverait à la fois » de nouveaux coups d'État, du retour du despo- » tisme militaire et des excès de la première Révo- » lution. On crut trouver la solution du problème » dans l'imitation aussi parfaite que possible de la » révolution anglaise de 1688. On conserva la T> royauté constitutionnelle, héréditaire, irrespon-

> sable, taisant la paix, faisant la guerre; la » royauté de 1814 moins son principe. On espéra » qu'en prenant la nouvelle royauté dans une fa- » mille dont les habitudes étaient moins princières » que bourgeoises , on la rapj)rocherait du peu- » pie, on fonderait l'ère de la royauté populaire,

> simple, économe, régulière dans ses dépenses » comme dans ses mœurs.

» Depuis dix-huit mois nous faisons l'expérience » de ce système. Cette expérience était-elle inévi- » table, iiulispcnsablc? Oui. b^st-clle complète et » satisfaisante? Nous ne croyons pas qu'il y ait » beaucoup de gens de conscience qui la trouvent » satisfaisante; mais le nombre est assez grand, )) pcut-èlre, de ceux ipii ne la trouvent pas coin- » plèto, et (|ui, comme on dit, veulenl voir en-

» corc. Il y a beaucoup de choses, cependant, » que tout le monde a reconnues.

» C'est que, à tort ou à raison, l'opposition » n'est pas moins vive en présence de la royauté » élue que de la royauté légitime ; c'est que » la royauté élue n'est pas plus appuyée au » dedans, et qu'elle est plus menacée au de- » hors; c'est que la royauté élue, héréditaire, » irresponsable, a un intérêt particulier de dy- » nastie comme la royauté légitime, un système » qui lui est propre aussi, et dont aucune protes- » tation nationale ne peut l'obliger à se dépijrtir; » c'est que les intérêts privés de la royauté élue » ont plus d'affinité pour les doctrines de la Sainte- » Alliance que pour les principes de liberté; c'est » que, sous la royauté élue, on ne paie pas moins » d'impôts, et que la liste civile d'un roi-citoyen » n'est pas moins considérable que celle d'un roi > légitime.

» 11 n'a pas fallu moins de dix-huit mois pour » nous instruire de toutes ces choses que nous ne » savions pas certainement le 8 août 1830, et nous » ne pouvions pas échapper à la nécessité de les » apprendre à nos dépens, car les nations, comme

ARMAND CAHREL 37

» les individus, payent leur expérience. 11 fallait » passer par la série des essais que nous avons » parcourus. Si, par exemple, après la révolution » de Juillet, on eût voulu frapper à la fois et la » dynastie parjure et le gouvernement monar- » chique, si la République se fût établie, que /> d'embarras l'eussent entourée à sa naissance! » quel avantage n'eussent pas obtenu sur elle ses » ad-versaires en disant et répétant chaque jour à » la nation :

« Vous n'avez pas voulu essayer de la branche cadette des Bourbons ; tout le mal était dans le principe de la légitimité; la branche cadette vous eût donné des princes amis de la révolution de 89; compromis avec celle de 92, aussi ennemis que la République du principe absolutiste de la Sainte- Alliance, vous vous seriez affranchis des traités de 1815, de tous les abus du gouvernement monarchi(iue et vous n'auriez gardé que son principe conservateur, c'est-à-dire la Républi(|ue, sans ses orages, la meilleure des républitpics. »

» Avouons que ce langage on ne nous le lion- » drait pas demain si la pire des républiciucs venait

38 A KM AND CAIIUEL

» à s'établir. Est-ce donc la République que nous » demandons?

> Pas positivement, mais, cependant, il faut se j& rendre compte de la situation. La France ne » meurt pas ; de quelque énergie de vitalité que > l'ordre de choses actuel puisse paraître doué à » ceux qui le conseillent, on nous accordera que la » France est encore plus vivace que lui et est ap- » pelée à lui survivre. Quand? Peu importe; mais, » à s'en tenir aux lamentations, aux sinistres pro- » nostics des hommes qui se disent le plus alta- » chés à cet ordre de choses, il est parvenu à de » tels embarras que c'est un devoir, une nécessité » de chercher à prévoir après lui.

» Ce n'est pas nous qui avons dit que, sans le » maintien du privilège aristocratique, il n'y aurait » point de salut pour la monarchie de Juillet ; ce » n'est pas nous qui nous sommes efforcés de » démontrer que la diminution des impôts était » impraticable; ce n'est pas nous qui n'avons » cessé d'opposer à la légitime fierté, aux nobles » sympathies de la France, cette honteuse fin de » non-recevoir que la royauté de Juillet ne peut, » sous peine de destruction, faire la guerre et

ARMAND GARREL 39

» renverser les traités de 1815; ce n'est pas nous » qui avons soutenu, depuis dix-huit mois, que » la presse minant sourdement et incessamment » le nouvel ordre de choses, il fallait qu'il . pérît » par la presse, ou que la presse pérît par lui; ce » n'est pas nous enfin qui, en comparant les nota- » bilités de la cour à celles du pays, nous sommes » appliqués à démontrer que le ministère du » 13 mars était la dernière combinaison ministé- » rielle coiiipalible avec l'ordre monarchique, et » que M. Périer était le seul homme qui pût faire » tète au torrent populaire débordant de toutes » parts.

» Nous sommes bien forcés de croire les plus » chauds amis de la royauté de Juillet, et de con- » sidérer cette royauté avec les conditions d'exis- » tcnce qu'eux-mêmes lui assignent.

» Or, si l'on nous dit toutes ces choses, apj)olés V à donner notre avis, dût-on s'indigner contre » nous, nous ne craindrons pas de dire que le » malade est très-malade, que toutes les condi- » tiens d'existence qu^on lui a reronnuos sont » détruites ou menacées de l'èlrc; que la pairie » héréditaire est tombée; que les impôts ne peu-

40 ARMAND CARHEL

» vent plus être perçus tant ils sont écrasants ; )) que la suppression de la presse amènerait, tôt » ou tard, l'explosion violente des méconlente- » ments qu'elle soulage; que la paix est, plus » que jamais, une déception fabuleuse; qu'enfin, » M. Périer, la personnification du système, est » non-seulement mortel, mais mal portant.

» La monarchie de Juillet est donc sapée dans ï les bases que lui avaient données ses fondateurs, » et toute la question se résout à ceci :

» Est-il encore temps de changer les bases assi- » gnées à la monarchie de Juillet par les hommes > du 13 mars et la faction doctrinaire?

» Le mal est-il, oui ou non, dans l'irrespousabi- » hté attachée au pouvoir suprême ?

» Une monarchie responsable est-elle possible ?

> Une monarchie, quelle qu'elle soit, pourra-t- » elle briser l'alliance despotique de 1815, et » rendre, à la fois, à la France la paix, l'honneur » et la liberté ?

» L'année 1832 répondra à toutes ces questions » que l'année 1831 laisse |)endantes. »

Carrel se trompa de date : toutes les intelligences ne s'éclairent pas avec la même rapidité;

le temps ne se mesure pas, non plus, dans la vie des peuples comm.e dans celle des individus , et c'est l'année 1848 seulement qui vint donner la solution, en substituant à la monarchie de Juillet la République.

La République, à son tour, a disparu ; mais elle a laissé, aussi, son enseignement, c'est que les excès de la Révolution ne sont plus à craindre, et qu'elle peut être aussi le symbole d'un avenir d'ordre, de justice et d'humanité.

Cependant, malgré toutes les protestations, le gouvernement de Juillet poursuivait le système de compression qu'il avait adopté. La presse était, surtout, l'objet de ses attaijucs, parce qu'elle est le soutien de toutes les libertés, et il en était veiui à ce point d'ordonner l'incarcération préventive des journalistes dont les écrits étaient poursuivis devant les tribunaux, assimilant ainsi, malgré le bon sens et malgré tous les textes, la publication au llngrant délit.

Garrcl s'éleva contre cette monstrueuse doctrine: il démontra sans peine (pie lellagrant délit, c'est IV/r^/o/i, et ipio l'écrivain, sauf le cas de y'A\^\)c\ a:i\ armes, discute cl narjitpas. Convaincu de son

droit, il déclara hautement qu'il ne permettrait pas qu'on le violât en sa personne, et il signa son article, lorsqu'aucun article alors n'était signé. En le relisant aujourd'hui, il est impossible de se défendre d'un sentiment de respect pour ces mules caractères qui sont déjà si loin de nous.

« M. le ministre, disait Carrel, croit l'illégalité » peu dangereuse quand elle ne blesse qu'un petit » nombre de citoyens : il se trompe, et, malgré » toute sa fierté, il pourrait bien éprouver qu'un » seul homme, convaincu de son droit et déter » miné à le soutenir par tous les moyens que lui » dicterait son courage, n'est pas facile à vaincre. » Pourquoi un de ces écrivains, devenu l'objet des )) haines du pouvoir, ne se rencontrerait-il pas qui » opposerait la force à la force et se dévouerait » aux chances d'une lutte inégale? Eh bien I il y » en a dans la presse périodique, de ces hommes » qu'on ne provoque pas impunément, et qui, » certes, ne seraient pas emportés vivants, s'ils » avaient juré de ne pas laisser violer en eux la » majesté de la loi. 11 est facile de faire tuer » par cinquante hommes un seul homme qui ré- » sistc, mais croit-on que cela pût arriver deux

» fois sans péril pour l'ordre de choses ac- » tuel ?

» Non, non, ce n'est pas notre pensée, et il faut » ici relever la dignité de l'homme et du citoyen, » si souvent, si impunément insultée par l'indigne » ministère du i3 mars. Il ne sera pas dit que ce » régime pourra s'enrichir encore d'un arbitraire » illimité qui s'intitulerait la jurisprudence du flat> grant délit. Un tel régime ne s'appelle pas, de » notr3 consentement, la liberté de la presse; une » usurpation si monstrueuse ne s'accomplira pas. » Nous serions coupables de le souffrir, et il faut » que ce ministère sache qu'un seul homme de » cœur, ayant la loi pour lui, peut jouer, à chances » égales, sa vie contre celle non-seuloment de » sept ou huit ministres, mais contre tous les inté- » rets, grands ou petits, qui se seraient attachés » im[)ru(lemmcntà la destinée d'un tel ministère. » C'est peu que la vie d'un homme, tué furlivement » au coin de la rue, dans une émeute, mais c'est » beaucoup (jue la vie d'un homme d'honnoiu* ({iii ') serait massacré chez lui par les sbires de M. Pé- » rier, en résistant au nom de la loi. Son sang » crierait vengeance. Que le ministère ose risquer

» cet enjeu et, peut-être, il ne gagnera pas la » partie.

» Le mandat de dépôt, sous le prétexte de fia- » grant délit, ne peut être décerné légalement » contre les écrivains de la presse périodique, et » tout écrivain, pénétré de sa dignité de citoyen, ») opposera la loi à l'illégalité, et la force à la force. » C'est un devoir : advienne que pourra. »

Le soir même, Garrel, armé, passait la nuit dans les bureaux du National, avec quelques amis qui avaient voulu partager, malgré lui, son dévouement. Cette nuit ne fut troublée par aucune apparition de la force publique, et les droits de la presse furent désormais garantis contre les arrestations préventives.

Dans une autre circonstance plus solennelle encore, peut-être, Carrel donna un nouvel exemple de ce que peut l'ascendant d'un grand caractère.

C'était devant la Chambre des pairs : le gérant du National comparaissait à la barre sous la prévention d'ofïense à la pairie. Carrel présentait la défense.

Ensoutenan! que c'est un droil, pour la presse,

d'examiner et de caractériser les actes des grands corps de l'État ; comnfie ceux du gouvernement, il fut conduit à rappeler quelques-uns de ces actes, et particulièrement l'inébranlable fin de non-recevoir opposée par la Chambre des pairs à la révision du procès du maréchal Ney. « A ce nom, dit- » il, je m'arrête par respect pour une glorieuse » et lamentable mémoire. Je n'ai pas mission de » dire s'il était plus facile de légaliser la sentence » de mort que la révision d'une procédure inique. » Les temps ont prononcé ; — aujourd'hui, le » juge a [)lus besoin de réhabihtation que la vic- » time. »

Le défenseur est interrompu par le président; celui-ci lui rappelle qu'il parle devant la Chambre des pairs, qu'il y a, dans la Chambre, des juges du maréchal Ney, et que ses expressions pourraient cire considérées et punies comme une offense. Carrel, alors, avec un geste et un accent indéhnissables, jeta celle a[)os(rophe à l'assemblée :

« Si, j)arini les miMubres (|ui oui voh' la hkm'I » du maréchal Ney et (jui siègent dans celle cn- » ceinlo, il on est un (pii se trouve blessé do mes

» paroles, qu'il fasse une proposition contre moi, » qu'il nrie dénonce à cette barre ; j'y comparaîtrai, V je serai fier d'être le premier homme de la géné- » ration de 1830 qui viendra protester, ici, contre > cet abominable assassinat. »

Des applaudissements éclatent dans les tribunes.

Un pair, le général Excelmans, se lève et s'écrie lui même : «Je partage l'opinion du défenseur; i> oui, la condamnation du maréchal Ney a été un » assassinat juridique, je le dis, moi ! »

Ce cri généreux du soldat vint heureusement en aide au courageux citoyen, et Garrel put continuer sa défense.

Le gérant du National fut condamné à deux ans de prison et dix mille francs d'amende : la Chambre des pairs était, à la fois, l'offensé, l'accusateur et le juge. Mais c'était un saisissant spectacle, celui d'un homme, seul, devant une grande assemblée, d'accusé devenant, lui-même, accusateur, et la dominant par sa parole et par l'ascendant d'un grand caractère !

Carrcl ne combattait pas seulement le pouvoir avec une entière abnégation de lui-même ; il n'hésitait pas, non plus, en toute circonstance, à mettre sa personne au service de ses opinions.

En 1833, la duchesse de Berry, qui venait conspirer en France, fut arrêtée. Le Corsaire se permit de reproduire à son égard un bruit qui pouvait être vrai, ou ne l'être pas, mais qui était généralement répandu, et (juc le temps seul, du reste, pouvait conlirmcr ou détruire. Le parti légitimiste eut la prétention d'imposer silence à la presse, et le rédacteur en chef du Corsaire fut blessé grièvement. C'était la provocation d'un parti, et c'était un devoir pour le parti républicain d'y répondre

Le National et la Tribune annoncèrent sponta-

nément que MM. les cavaliers servants de la captive de Blaye trouveraient, dans leurs bureaux, une liste nombreuse de patriotes, empressés d'offrir satisfaction à leurs susceptibilités. Le parti légitimiste, de son côté, fit parvenir au National une liste qui comprenait dix noms, mais parmi lesquels un seul devait être choisi, le parti légitimiste ne croyant pas de sa politique d'accepter, pour cette fois, une affaire générale.

Garrel, comme rédacteur en chef du National, ne voulut céder à personne l'honneur et le péril de cette unique rencontre.

Son adversaire, M. Roux-Laborie, fut atteint de deux coups d'épée, mais lui-même fut atteint plus gravement, et sa vie même fut compromise.

Cette circonstance révéla combien étaient grands la considération et l'intérêt qui s'attachaient à lui. Ce ne furent pas seulement ses amis et ses amis politiques, mais encore des hommes de tous les partis et de toutes les classes qui vinrent se présenter ou s'inscrire à son domicile, comme si tous les partis, à des points de vue divers, eussent compris, déjà, quelle devait être l'importance (le sa personne dans l'avenir qui se préparait.

Cnrrel fut profondément touclic de ce témoignage de l'estime publique, et voici dans quels termes il exprimait son impression dans une de ses lettres :

« Je m'attendais bien, mon très-cher monsieur, » à quelques reproches de vous. Tous ceux de mes » amis qui, comme vous, ont pour moi une amitié )) d'hommes graves, m'ont blâmé de ce vieux » reste de mœurs militaires qui me porte à être » toujours prêt à accepter le cartel du premier » venu. Je ne dirai pas que l'accident qui m'est » arrivé m'a fait sentir le mauvais côté de cette » humeur de raffiné; mais les témoignages nom- » breux, et je puis dire inattendus, que cet acci- » dent m'a valus, m'ont appris que ma vie de » jeune homme est finie, et qu'il no m'est plus » permis de disposer de moi aussi légèrement que » je l'ai pu faire jus(ju'ici; vous trouverez qu'il y » a bien de la vanité dans la manière dont je » confesse le tort que vous me reprochez, mais ce > tort, je vous jure bien que je croyais no i)as » l'avoir, .l'étais à mille liinios do penser (|ue )) tant de gens (pio je ne connais pas, qu(^ jo » n'ai jamais vus ot que je no verrai peut-être

)) jamais, attachassent la moindre importance à » ce que ma chétive personne fût au monde ou n'y » fût pas. Précisément, parce que je me considé- » rais comme une sentinelle avancée de l'opinion, » je me croyais obligé de représenter en toute » occasion mon parti, de toutes les manières, » aussi bien quand il pouvait avoir à renouveler » ses preuves de courage, que lorsqu'il avait à » faire valoir ses principes par la discussion. » Désormais, je ne serai plus qu'un homme de » discussion. Il est bien évident que mes amis )» politiques me trouvent trop maladroit comme » spadassin, et ne me permettent plus d'autre » arme que la plume. Je me résigne à cette sen- » tence de l'opinion, et ce n'est pas, je vous l'as- » sure, sans regretter beaucoup ma vieille réputa- » tion de bon tireur. »

Malheureusement, cet engagement ne devait pas être tenu, et, trois ans plus tard, Carrel succombait dans un duel vulgaire, sans avoir la consolation de mourir pour sa cause et pour son pays.

L'importance qu'il avait acquise depuis 1830 et qu'avait révélée sa blessure, en 1833, était due à son caractère, car, si Ton admire le talent, c'est

le caractère seul qui donne l'estime de tous, la considération et la confiance. En 1834, il fut choisi spontanément comme candidat à ladéputation par le collège électoral de Niort, et cinq voix seulement lui firent défaut pour entrer à la chambre. Sans doute, il y eût marqué sa place par sa parole sévère et passionnée tout à la fois, par ce jugement sûr qui lui faisait toujours distinguer le côté vrai de chaque chose, par cet à-propos qui est si nécessaire dans les grandes assemblées, et qui ne l'abandonna jamais. Cependant, j)eut-ètre est-il préférable qu'il n'ait pas eu à diviser ses forces sur deux champs de bataille.

Carrel, qui n'avait pas brigué l'honneur de la députalion, continua donc à combattre comme écrivain.

C'est à celte époque, et au milieu des luttes si diverses qu'il avait à soutenir, qu'il faillit être encore victime d'un fatal accident, comme s'il était dans sa destinée d'avoir à traverser tous les périls.

Un arrêt de la cour de Paris avait interdit au National de rendre compte, pendant deux ans, des débats judiciaires, sous prétexte d'offense et d'infidélité dans un précédent compte rendu. Pour échapper à cette injuste interdiction, l'ancienne société du National fut dissoute, et une société nouvelle se constitua avec un autre gérant et sous un autre titre, le National de 183 4. La cour, malgré la régularité de ces actes, ne voulut voir dans les deux journaux qu'une seule et Jtiôme

chose, et maintint son interdiclion par un nouvel arrêt.

Mais cet arrêt, ayant été soumis à la cour de cassation, fut annulé par le motif que les actes de dissolution et de constitution des deux sociétés n'avaient point été attaqués pour cause de fraude, que le National de 1834 avait, dès lors, une existence légale et distincte, et que, par conséquent, l'interdiction prononcée contre le National ne pouvait Tatteindre. En même temps, la cour de cassa7 lion renvoya l'affaire devant la cour de Rouen pour jugçr la question d'identité.

Garrel se rendit à Rouen pour assister aux débats. 11 était accompagné de Charles llingray et de Conseil, homme excellent et modeste, républicain éprouvé, connu par une introduction remar- (juable mise aux Mémoires de Jeffemon^ et devenu récemment l'un des rédacteurs principaux et des gérants du National de 1834.

C'est là que le malheureux Conseil devait trouver la mort, et qu'Armand Carrel faillit perdre la vie.

Ils avaient organisé, avec quehpies amis, une promenade en bateau sur la Seine; mais W v(Mit était fort, et la voilure n'avait pas une pn)j)oilii)n

relative au corps de l'embarcation. Ayant vainement essayé de passer devant la pointe de l'île du Petit-Gué, l'on revenait vent arrière avec une extrême vitesse à laquelle chacun prenait plaisir dans l'ignorance du danger, lorsque tout à coup la rafale, s'engouffrant dans la voilure et soulevant le canot de l'arrière à l'avant, le fit sombrer avec une effrayante rapidité. Conseil ne reparut pas à la surface ; assis à côté du mât et sous la voile, il fut sans doute enveloppé dans ses plis, et ne put faire aucun mouvement. Garrel, saisi lui-même par les cordages, faillit être entraîné comme Conseil, et ne parvint qu'à grand'peine à se dégager de cette étreinte. Il resta longtemps, avec llingray, sur la place môme du sinistre, mais toutes leurs recherches pour retrouver leur infortuné camarade furent inutiles, et ils durent enfin se retirer à l'approche d'un bateau qui descendait la rivière à toute vapeur. Ils étaient épuisés lorsqu'un canot, détaché d'un navire, put heureusement les recueillir.

Conseil ne fut pas la seule victime de ce triste naufrage; un jeune artiste, M. Stévenin, périt également sans ([u'il fût possible de lui porter secours.

Le corps du malheureux Conseil fut transporté dans sa famille, et Garrel, encore brisé par la fatigue et la douleur, voulut rendre un dernier hommage à la mémoire de Stévenin. C'était un jeune architecte plein d'avenir, et qui avait pris part à la révolution de 1830. Après quelques paroles pleines de tristesse et d'émotion sur la catastrophe, Carrel s'empara de cette circonstance pour glorifier les services modestes et les dévouements désintéressés.

« Il est beau, dit-il, de travailler à la sueur de » son front, et d'enrichir le pays et soi-même par > les conquêtes de l'industrie; il est beau d'aimer » l'ordre et le travail, mais il est plus beau encore » de comprendre que la liberté est la pure et inta- » rissable source du travail et de l'ordre; il est » beau quelquefois de savoir renoncer passagère- » ment aux intérêts de son industrie pour voler » au secours de la liberté, cette mère de toute » industrie, (juand elle est menacée. C'est ce » (ju'avait senti Stévenin en I8']0. Oue lui faiy> saient, à lui, les ordonnances de juillet? Elles » passaient à côté de lui; (mi bon citoyen, il Fuar- 0 cha droit à elles. Il lit aussi bien (|ue nous.

)> mieux que nous, hommes pour qui le culte de » la liberté est la carrière, et j'oserai presque » dire l'affaire de notre amour-propre. S'il est » beau de concentrer toutes ses études sur les )> j)rincipes constitutifs de la société moderne, et » être toujours prêt à mettre son courage au ser- » vice de ses opinions, combien il est plus beau » de vivre absorbé dans des spéculations toutes » scientifiques ou industrielles, étranger aux ri- » vailles, aux passions de la politique, et d'être )) encore prêt à verser son sang pour la liberté » quand la liberté vous le demande I »

Les fortes natures ne sont jannais dominées que par le devoir : Garrel, de retour à Paris, y reprit ses travaux, et continua vaillamment cette lutte sans trêve à laquelle il avait voué sa vie.

Il n'est pas une question importante qu'il n'ait éclairée par la discussion, pas une mauvaise loi qu'il n'ait combattue, pas un acte arbitraire contre Iciiuel il n'ait courageusement protesté. Gepentlanl , il faut bien le dire, lorsijue le ()ouvoir monarchiiiue lo considérait comme son plus rcMloiilable adversaire, il l'ut accusé de modérai ion et de faiblesse l)ar son propre parti.

Je comprends les impatiences : (picl(|iiel(Ms elles déposent dans les esprits le ;^erme iruiie idvo

féconde qui se développe dans l'avenir; le plus souvent, elles éloignent le but que Ton voudrait atteindre, mais il faut laisser à chacun, ce me semble, la liberté de faire son devoir à sa propre manière.

Garrel était homme d'action plus que tout autre peut-être, mais, avant d'agir, il voulait avoir préparé toutes les chances de la victoire. Il en était de même dans la marche de ses idées : il ne les modiliait que progressivement et par conviction.

C'est ainsi que nous l'avons vu combattre la royauté de droit divin; accepter la royauté élue, comme une épreuve; se prononcer ensuite pour la République, et enfin comprendre que la République elle-même n'est pas la dernière expression de ce grand mouvement qui commence par la reforme religieuse, continue par la révolution politique et doit fatalement aboutir à la transformation sociale de l'humanité.

Garrel, en effet, annonçant une brochure de M. de Chateaubriand, le 23 juin i8l]0, un mois avant sa mort, écrivait, comme pour laisser une marque du point qu'il avait atteint :

a Nous avons le dernier mot de JM. de Château-

» briand, et ce dernier mol, ce n'est ni la monar- » chie, ni l'aristocratie, ni la Charte, ni môme le » gouvernement représentatif: c'est quelque chose » de plus digne des efforts et des sacrifices de la » génération vivante, c'est la révolution sociale. » La tache est si grande que l'imagination la plus » hardie s'en effraye; et nous ne sommes pas éton- » nés de l'espèce d'incrédulité que rencontrent dans » M. de Chateaubriand ses propres prédictions. La » révolution que M. de Chateaubriand aperçoit dans » un avenir reculé est, cependant, moins éloignée » du gouvernement bourgeois de ce temps-ci, que » ce gouvernement lui-même ne l'est des pompes » aristocratiques et du bon plaisir royal du vieux ••Versailles. »

Je pourrais multiplier les citations, mais ce qui précède me paraît sulïirc dans cette étroite notice, pour faire connaître Carrel connue homme et comme écrivain politique.

Connue homme de lettres, il avnil également des qualités remar(|ual)les.

Dans son Histoire do la contrc-rcvolution dWnnU'terre, dans son E.ranien de l'Histoire de la Ke'rolution française par M. Thiers, il a le hmgage sévère

60 ARMAND CARHEL

de riiislorien. Son Étude sur Paul-Louis Courier est un modèle de judicieuse et de fine critique ; lorsqu'il trace le tableau d'une mort volontaire, celle de l'infortuné Sautelet, son style est sombre, émouvant; il a quelque chose de fier et de résolu, quand il apprécie les Mémoires de Bourrienne, ceux du maréchal Gouvion Saint-Gyr, et qu'il raconte lui-même la campagne d'Espagne en 1823. Son talent avait, en effet, toutes les aptitudes, je dirais presque les sentiments qui conviennent à chaque chose.

Je veux reproduire ici, comme exemple, le portrait qu'il a tracé d'un jeune et vaillant chef de guérillas carlistes, devenu tout à coup, parl'ascendent de son intelligence et de son caractère, d'officier subalterne, généralissime des provinces basques, et mort en 1834, Zumalacarréguy.

« Il est des temps où, avec de médiocres facultés, » on peut devenir rapidement fameux; nous • sommes, au contraire, à une de ces époques où » tout conspire contre le développement des j grands caractères, et où. le travail des sociétés V n'amène à la surface que des natures dégradées. w C'est une double gloire que de se faire un grand

AUMAND CARUEL 61

» nom à travers ces jours d^avilissemenl uni- )) versel. »

i> Les hommes rares, ce ne sont pas ceux qui, » avec beaucoup de gendarmes, beaucoup de mil- » lions, beaucoup de corruption, trouvent moyen » de soutenir à grand'peine, par le massacre et » l'injustice, une autorité usurpée et contestée; » ce sont ceux qui, par un ascendant irrésistible, » s'imposent à tout ce qui les entoure, et sont » obéis et suivis en vertu de la seule action » qu'exerce leur personne.

» Zumalacarréguy a été un de ces hommes » séduisants; il a commandé et il a été reconnu; » il a eu pour lui l'acclamation populaire, et les » supériorités du rang se sont éclipsées; il n'a ren- » contré que des seconds et pas de rivaux, cl il ne » faut pas s'étonner s'il a inspiré de la sympa lliie, » même à ses adversaires. Quand un homme a » mérité d'être envié à son parti [)ar ceux ([ui le » combattaient, il a touché à la véritable gloire, » et sa mort est un deuil jusque dans les rangs où » son nom portait la terreur. »

Ne semble-t-il pas ([ue ce magiiiliiiuc portrait pourrait s'ai)[)liqucr égalomcnl à Carrcl?

Comme le vaillant capitaine de la Biscaye, il n'a rien dû qu'à lui-même; comme lui, il s'est présenté et il a été reconnu; comme lui, sur un autre champ de bataille, il n'a pas eu de rivaux, et sa mort, comme la sienne, a été un deuil jusque dans les rangs de ses adversaires.

ARMAND CARREF. 63

Homme privé, Carrel avait, sous des formes sévères, le cœur le plus sensible et le plus dévoué, et, plus d'une fois, ses adversaires eux-mêmes ont pu apprécier sa générosité.

M. de Ghièvres, ancien aide de camp du général Damas pendant la campagne d'Espagne, fut impliqué dans une accusation de chouannerie, et poursuivi, en 1833, devant la cour d'assises d'Eureet-Loir, sous la prévention de complot et d'attentat contre le gouvernement.

Les hasards de la guerre l'avaient mis en contact avec Carrel au combat do FJors, et il crut devoir invoquera ce sujet son témoignage.

Il faut lire avec quoi soin et quelle nobhsse d'àme Carrel s'efforça de lui venir en aide.

« Je ne sais rien qui se rattache directement à » l'affaire qui occupe la cour. Ce que j'ai à dire » peut servir seulement à faire connaître M. de » Ghièvres comme homme de parti. La guerre de » grande route, appelée chouannerie, suppose, » cliez ceux qui s'y livrent, des haines violentes et » du fanatisme religieux ou politique. J'ai eu per- » sonnellement l'occasion d'éprouver que M. de » Ghièvres n'a pas ce fanatisme, et que c'est, au » contraire, un homme de parti loyal, humain et )) généreux, il s'agit d'un fait déjà vieux de dix

> ans.

» Vous savez, messieurs les jurés, que le dra- » peau tricolore a eu aussi son émigration, et les » émigrations ne sont pas heureuses. En 1823, » l'armée royale qui allait en Espagne renverser la «constitution des Gortès, eut affaire, sur la » Bidassoa, à une poignée de Français qui s'étaient » serrés autour du drapeau tricolore, et, en Gata- » logne, à plusieurs centaines de réfugiés qui » avaient pris la cocarde aux trois couleurs et

> l'uniforme des anciennes armées nationales.

» Un de ces corps dont je faisais partie, essaya, » dans le mois de septembre 1823, de pénétrer

» dans la forteresse de Figuièrcs investie par une » division aux ordres du général Damas. Après » deux jours de combats Irès-sanglanls, dans les- » quels les deux tiers de mes camarades furent » tués ou blessés, et dans lesquels aussi les régi- » ments qui nous étaient opposés perdirent mal- » heureusement beaucoup de monde, nous nous » trouvâmes dans une situation à être obligés de » nous rendre , ou à nous faire tuer jusqu'au » dernier.

» M. de Ghièvres, alors aide de camp du général > Damas, n'écoutant que son désir de faire cesser » l'effusion du sang français, pénétra jusqu'à nous I » il sd souvint que son père avait échappé à la fu- » neste journée de Quiberon, et vint nous supplier » do nous rendre. Je me trouvai à portée de lui » répondre au nom de mes amis, je lui représentai » que les lois qui nous attendaient nous étaient » connues, et (pie nous ne pouvions pas nous » rendre sans condition. M. de Chièvres s'entremit, » avec la plus grande chaleur, pour nous faire » obtenir une capitulation, (pioiipie de semblables » conventions n'aient jamais lieu en rase cam- » pagne. J'ai su depuis, de la bouciie même du

» général Damas, que nous (levions beaucoup aux » intercessions de M. de Chièvres.

» Les pénibles négociations dont M. de Chièvres » s'était chargé avec un ennpressement si géné- » reux durèrent longtemps. M. de Chièvres alla et » revint plusieurs fois du quartier général à la » position que nos débris occupaient. Enfin, nous » le vîmes décidément reparaître suivi d'un grand » nombre d'officiers qui nous annoncèrent, avec » la joie la plus vive, que nos conditions étaient » acceptées, et ces conditions étaient d'avoir la » vie sauve, de conserver nos épées, les insignes

> qui distinguaient notre uniforme, et d^obtenir

> des passe-ports pour nous rendre à la destina- » lion que nous choisirions.

» Le gouvernement français ne crut pas devoir » ratifier la capitulation, bien que le générai

> Damas eût eu plein pouvoir de l'accorder. Moi- » même, à mon retour en France, je fus arrêté et » condamné à mort par deux conseils de guerre; » mais, ces condamnations ayant été cassées pour )) vice de forme, je fus acquitté à Toulouse par un » troisième conseil de guerre, sur la simple preuve » de l'existence de cette capitulation que M. de

» Chièvres avait tant contribué à nous faire obtenir.

» Je suis bien loin de prétendre que personne ici » doive de la reconnaissance à M. de Chièvres ^> pour le service personnel qu'il m'a rendu dans )) cette circonstance; mais je pourrais citer une t) douzaine d'officiers de tous grades, depuis celui » de sous-lieutenant jusqu'à celui de chef de ba- » taillon, qui ont profité, comme moi, de la capi- » tulation de Figuicres, et qui, depuis la révolu- » tion, ont repris du service; les uns servent à » Alger, les autres devant Anvers, ou dans la » Vendée, et ont pu contribuer même à y étouffer )) l'insurrection.

» Je ne m'étendrai pas davantage sur le compte » de M. de Chièvres. Il était de mon devoir d'at- » tester ici que je l'ai connu modéré, humain, » généreux, quand son parti avait la force et que i le drapeau tricolore était traité en rebelle.

» M. de Chièvres ne me saura pas, j'espère, » mauvais gré de dire ([u'il éljiit fort dévoué au » gouvernement de ce temps-là, ([u'il était du » parti du gouvernement. Ses sentiments politi- » ques furent trop honorés, à mes yeux, par sa » conduite dans la circonstance (pie je viens {\c

» rappeler, pour que je n'eslimc pas aujourd'hui » sa persévérance dans les mômes scntimenis. » Mais je répète que des opinions qui s'alliaient » alors à une générosité si française n'ont pu con- » duire aux actes violents qu'on impute aujour- » d'hui à M. de Ghièvres. »

Cette déposition produisit une impression profonde. Avec quel soin, en effet, Garrel s'attacha à mettre en lumière la généreuse conduite de M. de Ghièvres I comme il attire sur lui, sans les solliciter, les sympathies et l'indulgence du juge, en rappe- Irmt toutes les obligations qu'il a lui-même envers l'accusé I et, en même temps, quelle délicatesse de sentiments, et quelle dignité de langage en présence du parti vaincu I

Gette déposition fut la véritable défense de M. de Ghièvres qui fut acquitté, et Garrel en fut aussi heureux que M. de Ghièvres s'en montra reconnaissant.

La vie de Garrel, sans doute, a été pleine, mais quand on mesure l'espace (ju'il avait parcouru de 1830 à 1830, quand on songe, d'un autre côté, que ses facultés grandissaient avec le temps, on conçoit combien il aurait pu s'élever encore, et

combien eût été grande son influence sur les destinées de son pays.

Carrel a manqué surtout à la Révolution de 1848 : et qu'il me soit permis d'ajouter ici le nom d'un autre ami, d'un grand citoyen, Godefroy Cavaignac.

Tous deux avaient mérité d'être reconnus comme les chefs de leur parti; tous deux inspiraient une égale et légitime confiance; l'un, particulièrement, à la classe bourgeoise; l'autre à la classe ouvrière. Leur système, comme leur nature, différait peutêtre. Godefroy Cavaignac, voulant marcher avec rapidité pour arriver plus tôt; Garrel, au contraire, ne s'avançanl qu'avec prudence pour arriver plus sûrement; mais le but qu'ils poursuivaient était le même. La différence de leur action et de leur influence eût été, précisément, la cause de leur force; guidés j)ar leur intelligence des situations et par leur amour du bien public, ils eussent compris que des concessions mutuollos étaient nécessaires pour constituer une direction unique, laquelle était plus nécessaire encore, et ils auraient été suivis; chacun, à \cuv exemple, eût trouvé beau de sacrilier sa passion personnelle

70 AUMAND CARREL

au principe qu'il allait fonder avant tout, et la République, alors, n'ayant plus à combattre que ses vrais ennemis, eût triomphé de tous les périls. Malheureusement, ni Godefroy Cavaignac, ni Garrel n'ont pu rendre ce dernier service à leur pays, et il me reste la douloureuse tâche de dire la cause et les circonstances de la mort si fatale et si prématurée d'Armand Garrel.

ARMAND CAHUEL 7i

Dans les premiers mois de i836, quelques journalistes eurent la pensée d'établir des journaux au prix de 40 francs, au lieu de 80, le prix ordinaire alors des abonnements. La Presse était au nombre de CCS entreprises. Le Don Sens^ journal démocratique, attaqua les calculs et les bases de l'opération, et M. Emile de Girardin, fondateur et rédacteur en chef de /a Presse^ crut devoir |)ortcr plainte en dilTamation contre l'auteur des articles du Uon Sens, M. Ca|)o de Fcuillidc.

Garrcl ne s'était point môIé à la discussion ; mais, à la sollicitation de iM. Capo de Feuillidt\ la veille du procès, le ^0 juillot 18:](), il inséra dans le Nul louai une note qui reprochait à iM. de Girardin d'avoir considéré comme dilïamalion contre sa

personne les doutes jetés sur Texactitude de ses calculs et d'avoir porté devant les tribunaux une question qui ne devait se débattre que devant le public.

a Assurément, répondit la Presse le lendemain; assurément, le reproche serait mérité si le Bon Sens s'en fût tenu à l'examen critique de la base économique sur laquelle la Presse est établie, mais il n'en a pas été ainsi j les accusations les plus odieuses et les plus personnelles ont été accumulées contre M. de Girardin. C'est bien malgré nous et parce qu'il ne nous est point possible de garder le silence que nous nous jetons sur le terrain où l'on nous pousse. >

L'article se terminait par la menace de publier non-seulement les comptes de ce qu'avaient coûté les journaux qui attaquaient la nouvelle combinaison, mais la biographie de plusieurs de leurs rédacteurs.

Carrel, malgré la considération générale qui l'entourait, pensa que cette menace pouvait l'atteindre.

C'est alors qu'il me choisit pour l'assister dans cette rencontre, témoignage d'amitié qui devait

AKMAND CARREL 73

laisser dans ma vie une amère et longue douleur! Le brave Persat, gérant du National, était le second témoin.

Nous entrâmes immédiatement en rapport avec les témoins de M. de Girardin, MM. Paillard de Villeneuve et Lautour-Mezeray, et nous arrêtâmes le choix des armes et le lieu du combat.

Le matin, vers les cinq heures, je fus prendre Garrel à son domicile, rue Grange-Batelière. 11 était déjà prêt, et, comme j'étais arrivé le premier, nous pûmes causer, seuls, quelques instants. Nous parlâmes naturellement, d'abord, de luimême, et ensuite des choses indiiïérentes de la vie, comme il arrive toujours quand on veut éloigner une préoccu|)ation. Tout à coup, et comme s'il retrouvait un lointain souvenir : < Tu ne sais » pas, me dit-il, j'ai Tait, cette nuit, un étrange » rêve; je voyais ma mère en deuil, et lorsque je )) lui demandais si mon père était mort, elle m'a » répondu : Non, mon lils, c'est ton deuil à toi cpic » je porte. » Et, eu terminant, le pauvre Caviel souriait; je souriais avec lui, mais j'éprouvais un sentiment indélinissable. Je savais (ju'il avait e\ij;é de l^ersal (pi'il reprit les (piel»pu\s rpari^iics i\\\\\

74 ARMAND CAUHKL

avait déposées entre ses mains; je savais aussi qu'il avait réglé ses propres affaires, toutes choses dont il n'avait jamais eu même la pensée dans de semblables situations.

Aujourd'hui, quand je me rappelle ces diverses circonstances, quand je les rapproche surtout de la, rencontre elle-même, je croirais presque à la fatalité. L'adversaire de Garrcl venait, en effet, d'être atteint le premier, lorsque, presque simultanément, la détonation de son arme se fit entendre, et, dans cette précipitation, il me semble que l'arme a moins obéi à un mouvement de sa volonté qu'à un mouvement convulsif et fatal déter-r miné par la douleur.

Arrivés sur le terrain, Garrel s'approcha de M. de Girardin, et lui dit avec fermeté : « Mon- » sieur, nous devons nous battre; vous m'avez i) menacé d'une biographie; la chance des armes » peut m'être contraire; cette biographie, vous la » ferez alors, mais si vous la faites loyalement, » dans ma vie privée comme dans ma vie politi- » que, vous ne trouverez rien qui ne soit hono- » rablc, n'est-ce pas, monsieur? — Oui, mon- )) sieur, » répondit M. de Girardin.

ARMAM) CARTEL JÙ

Il fut décidé que les deux combattants seraient placés à la distance de quarante pas, pouvant marcher et tirer à volonté, mais sans dépasser la limite de vingt pas qui devait toujours les séparer l'un de l'autre.

Carrel, la poitrine découverte, franchit rapidement sa distance et fit feu le premier. M. de Girardin, qui était resté à sa place, le canon de son arme dirigé vers son adversaire, s'écria : « Je suis touché au genou, — et moi à Vainc, dit Carrel, qui venait d'être frappé à son tour et presque simultanément. JNous le soutînmes, et il eut encore la force d'aller s'asseoir sur un tertre qui bordait l'allée.

Persat fondait en larmes : — Ne pleurez pas, mon bon Persat, lui dit-il en conservant tout l'enjouement de son esprit ; cette balle vous acquitte : il faisait ainsi allusion à un procès que le gérant du National devait soutenir le lendemain.

Nous fîmes à (Carrel un brancard de nos bras; en passant devant M. de dirardin qui, lui-même, était étendu sur le bord de l.i roule, il voulut s'arrêter et lui demanda : u vSoulTrez-vous beaucoup, monsieur de Girardiu? — Je désire (jue vous ne

76 ARMAND CARHEL

souffriez pas plus que moi. — Adieu, monsieur, je ne vous en veux pas. »

Près de la porte du bois de Vincennes, on rencontra un vieux militaire. Garrel lui dit : « Vous avez servi; avez-vous quelquefois été blessé au ventre? — Non, monsieur, seulement au bras et à la jambe; mais j'ai eu des camarades blessés au ventre qui en sont revenus. — Tristes blessures que celles là ! »

Le résultat de cette fatale rencontre s'était déjà répandu.

M. Peyra, ancien camarade de Garrel à l'école militaire de Saint-Gyr, capitaine dans la garde royale en 1830, et depuis démissionnaire, habitait l'avenue du Bel-Air, à Saint-Mandé; il accourut au-devant du triste cortège et, pressant avec émotion la main de son camarade qu'il n'avait pas revu depuis longues années peut-être, il voulut qu'il fût transporté chez lui. Sa maison, qu'habitait avec lui sa vieille et respectable mère, ses domestiques, ses chevaux furent immédiatement abandonnés à notre disposition, et chaque jour il venait chercher lui-même des nouvelles du pauvre blesse. Bien souvent je me suis rappelé depuis cette

noble et touchanle conduite, et si M. Peyra, qui vit encore, je l'espère, pouvait lire ces lignes, je serais heureux qu'il y retrouvât l'expression de notre reconnaissance, de notre estime et de notre sympathie.

Garrel ne se faisait pas d'illusion sur la gravité de sa blessure, et, dès les premiers moments, il fit à ses amis cetle recommandation absolue : « Du moins, pas de prêtres, pas d'église. » Les médecins les plus renommés de Paris, l'éminent chirurgien en clief de l'hôpital militaire de Metz, M. Scouletten, ne concevaient pas non plus d'espérance; mais lorsque, tous, nous étions consternés, Garrel, seul, conservait la fermeté d'àme qui ne l'abandonna jamais.

11 était même souriant dans les intervalles de calme que lui laissait la souffrance, et il en profitait pour donner à ses amis un peu de son courage, pressant à ceux-ci la main, et disant à tous une alïeclueuse et bonne parole.

Le second jour, les symptômes devinrent plus alarmants, la respiration plus dillicilc. M il iliMuandait souvent: a De l'air! de l'air! » IVndanI la

78 ARMAND CAKRFX

nuit, la fièvre s'empara de lui violemment, et, le ■ matin, survint le délire.

Ce fut une cruelle et sublime agonie, mais qu'il serait impossible de reproduire. Dans ce moment suprême qui précède la mort d'un grand citoyen et d'un ami, les faits particuliers ne se fixent pas dans la mémoire, le désespoir inonde le cœur, et chacun n'a plus de facultés que pour comprendre la perte immense qui va s'accomplir.

Je puis dire, cependant, que les dernières pensées et les dernières paroles d'Armand Carrel furent pour son pays, pour son bonheur, pour sa liberté, et il s'éteignit en murmurant ces mots : « La France aussi, peut-être, ne m^oubliera pas. »

La France, en effet, ne l'a pas oublié.

Il est (les époques de défaillance où l'on ne saurait trop rappeler aux générations qui désespèrent le nom des grands citoyens dont la vie tout entière fut une lutte pour la liberté. Leur abnégation, leur caractère, leurs cITorts constants et leurs sacrilices dans l'intérêt du bien public sont des exemples (jui relèvent les courages, et que chacun, ce nous seuiblc, doit vouloir imiter.

C'est dans ce but (|ue nous avons retracé déjà la vie d'Armand Charroi ; aujourd'hui nous allons essayer de dire ce (juo fut (îodelVoy ('avaignac.

80 r.ODEFROY CAVAIGNAC

Jacques-Éléonor-Louis-Godefroy Cavaignac est né à Paris, le 10 prairial an VJII (30 mai 1800). II eut l'heureuse fortune de trouver dans s£^ famille le culte et l'amour des principes qu'il devait, luimême, si courageusement défendre plus tard. Son père était membre de la Convention nationale qui proclama la République en France, le 21 septembre 1792.

Godefroy put donc recevoir cette première éducation qui prépare l'enfance aux qualités sérieuses de l'homme. Il entra, ensuite, au collège de Sainte- Barbe, alors dirigé par un homme de bien et d'opinions libérales, que la Restauration devait bientôt persécuter comme tant d'autres, et dont la mémoire est , encore aujourd'hui , entourée d'affection et de respect, le vénérable Victor de Lanneau.

C'est là que, nous-mcme, nous avons connu et aimé, pour la première fois, Godefroy Cavaignac.

De sa vie de collège nous aurons peu de chose à dire, car, au collège, la vie de tous est uniforme. Cependant, on pouvait apercevoir déjà ce qu'il serait par la suite. Il savait obéir, mais il se révoltait énergiquement contre la force et l'injustice.

r.ODRFROY CAVAIONAC 81

II avait une intelligence remarquable à laquelle il ajoutait encore par l'application, mais ce qui le distinguait, surtout, c'est l'empire qu'il exerçait naturellement sur les autres, et la sympathie qu'il savait inspirer, non-seulement à ses camarades, mais à ses maîtres. Godefroy Gavaignac a été, en effet, un de ces hommes rares et séduisants qui attirent par le cœur, et attachent par l'esprit et le caractère.

Il quitia le collège après d'excellentes études, à la fin de l'année 1817, et se rendit auprès de son père, en Belgique. Le conventionnel, en effet, avait été proscrit par le roi, et depuis lors, il vivait dans l'exil, à Bruxelles, avec Levasseur, Vadier, Cambon, avec David, le grand peintre du temps, qui tous, comme lui, avaient voté la mort de Louis XVÏ.

Après avoir passé quelque temps au milieu de l'affection et des conseils de la famille, (îodctVoy Gavaignac revint à Paris, et, dès lors commença |)our lui celle vie de lutte et de sacritices |)our l'affranchissement de son pays, (|ui s'est continuée jusqu'à sa mort, sans un seul moment de faiblesse.

A celteépoque, du reste, la lutte paraissait facile.

H^2 (îODF.Fnov cAVAir.NAn

Cinq ans s'étaient à peine écoulés depuis la chute de l'empire; le sol était, pour ainsi dire, encore tiède du contact de l'étranger, et la nation , oubliant trop tôt la véritable cause de ses désastres, n'en accusait que les Bourbons qui, seuls, en profitaient. Ceux-ci, de leur côté, sans aucune intelligence des temps, avaient compromis tous les intérêts nouveaux, ramené les anciens abus, et fait de la Charte elle-même une humiliation, car les droits imprescriptibles du peuple n'étaient plus, désormais, qu'une concession révocable du bon plaisir de la royauté.

Cette situation, . chacun la supportait avec impatience, les uns appelant de tous leurs vœux, les autres préparant de tous leurs efforts la première tentative qui pourrait en affranchir le pays.

Godefroy Cavaignac prit immédiatement et résolument sa place parmi ces derniers.

Bientôt la Charbonnerie s'organisa : il devint un de ses membres les plus actifs et les plus influents avec Joubert et Dugied qui on avaient raj)porté les statuts d'Italie, après la révolution de Nnpies pour laquelle ils avaient été combattre.

(]ODEFROY CAVAIGNAC 83

avec Floltard, Bûchez, Bazard,Corcelles fils, Rouen aîné, Trélat, avec Auguste Guinard, son ancien camarade de Sainte-Barbe, représentant du peuple en 1848, et colonel de l'artillerie de la garde nationale parisienne, l'une des plus belles et des plus nobles figures de la démocratie.

Aujourd'hui encore, après quarante-huit ans, quand on se reporte par le souvenir au milieu de ces jeunes hommes qui savaient allier au courage de la jeunesse l'expérience de l'âge mûr, quand on les voit préférant les rudes épreuves aux douceurs d'une vie molle et tranquille dont ils pouvaient jouir comme tant d'autres, quand on assiste à leurs travaux, à leurs fatigues, aux périls de toute nature qu'ils affrontaient pour la liberté, sans autre intérêt que celui du bien public, on ne peut se défendre d'un sentiment de reconnaissance el (le respect.

De toutes les sociétés secrètes (|ui, sous les anciens gouvernements, sont nées et devaient naître de rabsence du droit de réunion et du défaut de publicité, la [)lus sérieuse, la plus inlluenle, la plus redoutable fut certainement l.i Gharbonnerie.

Son organisation était habilement et fortement conçue. Les affiliés se divisaient par groupes sous la dénomination détentes, ventes centrales et vente suprême.

Chaque vente était composée de vingt personnes qui se réunissaient une fois par semaine, et fournissaient une cotisation par mois. Le nombre des ventes était illimité.

Il n'existait qu'une vente centrale par département.

La vente suprême avait son siège à Paris, et se fractionnait elle-même en comités d'action, de recrutement, d'armement et de finances.

Les ventes restaient complètement étrangères les unes aux autres. Le président de chaque vente était seul en rapport avec la vente centrale, et le président de chaque vente centrale correspondait seul, également, avec la vente suprême qui distribuait les instructions et les ordres auxquels chacun avait juré d'obéir.

Cette association ne laissait rien au hasard de ce qui pouvait être prévu par la prudence. Introduite en France à la fin de l'année 1820, elle prit immédiatement un développement considérable

fiODRFROY CAVAIGNAC 85

surtout parmi la jeunesse du commerce et des écoles, si pleine alors de patriotisme et d'abnégation.

Godefroy Gavaignac eut une grande part dans ce travail de propagande par la confiance /qu'inspirait son caractère et par l'attrait qui s'attachait à sa personne.

Gependant, la Gharbonnerie ne devait pas atteindre le but qu'elle poursuivait.

La première tentative d'insurrection échoua malheureusement à Béfort.

Dans l'Ouest, l'expédition de Saumur eut le même résultat et le brave général Berton qui la commandait fut condamné par la cour d'assises de la Vienne à la peine de mort.

A Paris, les têtes des quatre sergents do \a\ Rochelle, Bories, Goubin, Raoulx et Pommier, nobles martyrs d'une sainte cause, tombèrent sur l'échafaud, le môme jour, le 21 septembre 1822.

La nation, épuisée par les guerres de l'empire, par ses victoires comme par ses défaites, n'était pas encore réparée pour de nouvelles luttes, et ce n'est (fu'cn 1830 qu'elle devait, eiiliii, socouiM* l(* joug humiliant des Bourbons.

80 lîOnKFROV CAVAIfiNAC

C'est en 1830, aussi, que nous devons suivre, maintenant, Godefroy Gavaignac, les années intermédiaires de sa vie n'ayant été consacrées, jusquelà, qu'à l'étude, el à la propagande énergique mais pacifique de ses principes.

G'est là, du reste, que commence sa véritable personnalité.

(JODKFUOV CAVAKINAC 87

Déjà depuis longtemps la commotion était imminente.

La nation était reposée ; instruite par ses premières défaites, elle avait silencieusement préparé ses armes, se réservant, cette fois, de choisir avec prudence, et l'heure et le terrain du combat. De son côté, le gouvernement, [)renant la patience pour de la soumission, avait redoublé de provocations et d'audace : il avait humilié la re[)résontation nationale par l'expulsion de Manuel; ilav.iit présenté la loi d'indeuniité (pii attribuait un milhard aux émigrés; la loi d'amour cpii devait supprimer les écrivains, les imprimeurs et les journaux; la loi du sacrilège (pii punissait la prolanatiou des objets du culte par la peiu(^ do inori

88 GODEFROV CAVAir.NAC

et celle des parricides ; la loi du droit d'aînesse qui rétablissait Tincgalité jusque dans la famille, outrageant ainsi à la fois et la nature et la Révolution. Enfin, pour mieux attester sa volonté immuable de revenir, en tout et pour tout, au passé, le vieux roi avait choisi pour premier ministre le prince de Polignac.

Les deux intérêts inconciliables, celui du peuple et celui de la dynastie; les principes de la Révolution et ceux de l'ancien régime se trouvaient donc, plus que jamais, en présence comme deux armées prêtes à livrer bataille, quand les ordonnances de juillet 1830 vinrent donner le signal.

Chacun sait comment le peuple y répondit par une éclatante victoire.

Godefroy Gavaignac fut un des premiers à combattre, Tun des plus braves et des plus généreux dans le combat, et l'un de ceux qui, les premiers, plantèrent sur les Tuileries le drapeau tricolore.

Nous arrêtons là, sur ce point, nos souvenirs : les luttes civiles que les mauvais gouvernements rendent nécessaires sont toujours profondément tristes, et, (juand elles sont terminées, il ne faut

OODEFROY CAVAIGNAC 89

plus en voir, ce nous semble, que les résultats.

Les résultats de la Révolution de Juillet ne furent malheureusement pascequ'ilsdevaient être.

Pendant que le peuple combattait pour luimême, les habiles, qui ne combattaient pas, avaient agi dans l'ombre et préparé l'avènement d'une dynastie nouvelle. Dès le 30 juillet, le duc d'Orléans était nommé, par la Chambre, lieutenant général du royaume.

Redoutant l'attitude que le parti républicain pourrait prendre, il crut nécessaire d'entrer en communication avec lui. Godefroy Cavaignac, Thomas, Bastide, Guinard furent conduits au Palais-Royal.

Dans cette entrevue, ils furent amenés à demander à Louis-Philippe quelle était son opinion sur les traités de 1815 et sur l'hérédité do la pairie.

Louis-Philippe se prononça contre les traités de 1815, mais on ajoutant qu'il fallait de la prudence. Quant à l'hérédité de la pairie, elle était, à ses yeux, nécesi^airo. C'était allinuer déjà Im nécessité de la iiionarchic, et, on olïol, il so déclara bientôt contre la Kopul)li(|uo.

90 GODEFROY CAVAÏGNAC

Bastide, Tinterrompant, lui fit observer que, dans l'intérêt même de la couronne, il faudrait au moins consulter les assemblées primaires. Louis- Philippe, alors, retira la main qu'il appuyait familièrement sur le bras de Bastide et parla de la Révolution, de ses excès et de ses fautes.

Il attaquait la Convention, lorsque, attachant un regard fixe et ferme sur son regard, Godefroy Gavaignac s'écria : « Monsieur, vous oubliez que » mon père était membre de la Convention. )> — ^' Le mien aussi, monsieur, et je n'ai jamais connu )) d'homme plus respectable. »

C'était un étrange spectacle, deux fils de régicides, face à face, l'un soutenant la République, l'autre intriguant pour être roi.

Le duc d'Orléans n'apprit rien des intentions qu'il aurait voulu connaître, et nos amis se retirèrent, ayant trop bien compris les destinées qui étaient réservées à la France.

Peut-être le parti républicain, encore en armes et maître encore de la place publique, aurait-il pu mettre obstacle à la combinaison qni se [)réparait contre lui. Mais l'élan révolutionnaire luimême a ses limites. Louis-Philippe, d'ailleurs.

GODEFROY CAVAIONAC 91

n'avait pas encore mérité les colères du peuple, et le général Lafayette , par un inconcevable retour sur lui-même, le couvrait de sa responsabilité.

Le parti républicain se borna donc à protester au nom de la souveraineté du peuple, qui, seul, peut disposer de lui-même, et, le 7 août, le duc d'Orléans était roi.

L'histoire dira que cette royauté, conférée par une chambre qui n'avait aucun pouvoir constituant, et qui ne procédait elle-même que du suffrage restreint et privilégié, ne fut autre chose qu'une usurpation.

Les uns, cependant, l'acceptèrent comme un terme à l'incertitude, et les autres comme une expérience. PourGodefroy Gavaignac, l'expérience était inutile, et il se prépara de nouveau, tristement, mais courageusemenl, à la lutte.

92 r.ODKFHOY CAVAIONAC

Les événements ne lardèrent pas à justifier ses prévisions.

Dès le 24 décembre 1830, le général Lafayetle dut résigner son commandement de la garde nationale, et bientôt après, le 13 mars 183i, Laiïitte et Dupont de l'Eure quittaient le ministère; leur concours n'était plus utile, et ce n'était pas au roi des Français à reconnaître les services rendus au duc d'Orléans.

Cette éclatante ingratitude n'était, au surplus, qu'un premier indice du système de persécutions et de violences qui se préparait contre les hommes de la Révolution.

Oodefroy Cavaignac devait être et \\\\ atteint l'un des premiers.

GODEFHOY CAVAIGNAC 93

Le procès des ministres avait provoqué dans Paris une immense agitation. On en profita pour imaginer un complot ayant pour but le renversement de la dynastie nouvelle, et l'établissement de la République. L'artillerie de la garde nationale devait, disait-on, livrer ses pièces au peuple, et Gavaignac et Guinard qui commandaient la t^ batterie furent enveloppes dans ce complot ridicule, qui pouvait cependant entraîner pour eux la peine de mort.

Le 6 avril 1831, ils comparurent, avec dix-sept* autres prétendus conspirateurs, devant la cour d'assises du département de la Seine.

Godefroy Gavaignac dédaigna l'accusation : il se borna, pour sa défense, à rap()elcr qu'il résultait suffisamment des débals qu'il y avait eu complot, non dans l'artillerie contre le gouvernement, mais dans legouvernement contre l'artillerie elle-même.

Puis, se préoccupant, comme toujours, beaucoup plus de soii parti que de sa personne, il soutint que le parti réj)ublicain n'avait pas besoin de conspirer, parce (juc l'avenir appartient à la République, et que les partis qui ont de l'avenir peuvent avoir de la j)atience.

94 r.oDEinoY cavaignac

« Mon père, dit-il, fut de ceux qui, dans Je sein » de la Convention nationale, proclamèrent la w République à la face de l'Europe alors victo- » rieuse ; il la défendit aux armées, et c'est pour » cela qu'il est mort dans l'exil après douze années » de proscription.

)) Cette cause a donc été mon héritage ; l'étude )) a fortifié cette direction donnée naturellement » à mes idées politiques, et, aujourd'hui que l'oc- » casion s'offre enfin à moi de prononcer publi- » quement un mot que d'autres proscrivent, je le » déclare, sans affectation mais sans feinte, de » cœur et de conviction, je suis républicain.

» Mais il ne m'eût pas suffi, pour adopter cette » opinion, que la République me parût être en soi » le moins imparfait des gouvernements, j'ai voulu » me rendre compte, et j'ai compris, non-seule- » ment qu'elle était possible mais qu'elle était » inévitable, que tout y conduisait, les événe- » ments, les esprits et les choses. Napoléon, lui- »niême, a, depuis longtemps reconnu cette j) tendance.

» Or, c'est préciséaient parce que l'avenir lui )) paraît certain, (juc le parti républicain ne cons-

» pire pas; que ceux-là conspirent et tentent un » coup de fortune politique pour qui chaque jour est » une chance de moins! Quanta nous, je le répète, » nous pouvons attendre. Dans le mouvement si » rapide qui eniraîne fatalement la société, les » hommes et les systèmes se succèdent pour la » conduire au but; le dernier relais est celui qui )) arrive. Eh bien ! ce sera nous, nous vivons dans » le siècle des gouvernements suicides, la monar- » chie fera nos propres affaires.

» Oui, c'est ainsi que nous comprenons notre » situation; nous ne conspirons pas, nous nous » tenons prêts ; à une époque où le peuple tout » entier se môle de politique, on ne conspire plus. » C'était bon lorsque tout se passait entre quel- » ques gens vainqueurs et vaincus tour à tour, » lorsque tout un parti tenait dans la main d'un » chef de complot; aujourd'hui, il n'y a plus » d'hommes qui aient la main assez large, la place )) pul)li<iue est seule assez grande pour ces masses » (ju'oii ne soulève pas plus {\[i\m iir leur résiste.

» Depuis qu'on l'ait des révolutions, les conjura- » tions sont trop jxmi de chose, et nous l'avons 1) appris par noire propre expérience. LongiiMups

9(3 GODEFRUY CAVAlGiNAC

» nous avons conspiré contre les Bourbons, qu'en » est-il résulté? Sans doute, une protestation du » droit contre l'oppression, mais aussi, l'exil des » uns, la ruine des autres, et la mort de ceux qui » ont versé leur sang sur l'échafaud, le plus pur » sang des patriotes. Puis, un beau jour, ah f oui, » un beau jour ! le peuple qui ne conspirait pas, » le peuple s'est jeté dans les rues, et il a impro- » visé, en quelques heures, cette délivrance si » longtemps poursuivie.

» Voilà ce que nous avons appris, et ces débats » le prouvent. Que le gouvernement, de son côté, » ne l'oublie pas, et qu'il renonce, désormais, à » tout épouvantail de conspiration républicaine. »

Le ministère public avait évoqué le souvenir (le 93, auxiliaire inévitable de tous les procès politiques.

Godefroy Cavaignac vengea noblement celte grande époque de la Révolution.

a Nous ne savons rien de ces temps-là, sinon » que, après avoir commencé par l'envahisse- » ment de la France, ils ont fini par sa délivrance )• et son affranchissement, car les hommes sensés ) ne cherchent dans l'histoire que les résultats ;

» le reste est bon pour les oisifs ou les rêveurs, » les esprits curieux ou les esprits chagrins. Que » l'on attaque tant qu'on voudra la Convention » nationale, tout ce qu'il en est, pour nous, c'est » que la Convention a défendu le sol, qu'elle lui a » donné ses limites naturelles, qu'elle a fécondé » les germes de toutes les grandes pensées politi- » ques, et que, de tous les gouvernements qui se » sont succédé depuis trente-six ans, elle seule » s'en est allée parce qu'elle Ta bien voulu, triom- » phante et abdiquant au bruit du canon de ven- » démiaire. C'est pour cela que je suis fier d'être » le fils d'un conventionnel. »

11 était beau de voir ce courageux citoyen s'oubliant ainsi lui-même en présence d'une accusation capitale, et n'ayant de voix que pour défendre la Républi(iue dans le passé et la prophétiser dans l'avenir. Du reste, il est consolant de le constater, l'abnégation était le caractère de cette épo(|ue.

GodclVoy Cavaignac et ses amis furent acquittés à runaiiimité, et cet acquittement fut suivi, pour eux, d'une véritable ovation populaire.

Ce procès fut en outre, pour tous, un enseignement, car, s'il révélait toutes les aniinosités du

98 GODEFUOY CAVAIGKAC

pouvoir contre les hommes de Juillet, il attestait en même temps que ces derniers pouvaient compter sur la justice du pays.

Godefroy Gavaignac ne tarda pas à en faire de nouveau l'épreuve.

GODEFHOY CAVAIGNAC 99

Il était président de la Société des Amis du peuple. Cette société, née de la Révolution de 1830 pour en maintenir et propager les principes, se réunissait publiquement rue de Grenelle, au Tivoli d'hiver. Le gouvernement en provoqua la dissolution, et dix-sept de ses membres les plus influents furent appelés devant la cour d'assises de la Seine, le 13 décembre 1832, sous la prévention d^avoir lait partie d'une association non autorisée par la loi. C'était encore l'arlicle ^t)l du Code pénal dont on invo(|uait ra|)plication, cet article qu'a créé l'empire, et qui se retrouve après toutes les révolutions, au service de tous les pouvoirs.

Cavaignac, comme toujours, éloigna la discussion des faits qui ne pouvaient intéresser que son

acquittement : c'eût été rétrécir la grande question qui s'agitait, et il ne se défendit qu'en principe, c'est-à-dire dans un esprit plus digne d'elle, et digne de lui.

Il soutint que le droit d'association n'était pas et ne pouvait être une concession de la loi.

« Je ne sais pas, dit-il, si la nature a fait » l'homme social par son penchant et pour son » avantage; mais je sais qu'elle l'a condamné » à le devenir par son impuissance. Il n'est pas » une seule chose au monde qui puisse cire faite . » par un seul, et c'est pour cela que l'association » est, non-seulement un droit naturel , mais une • nécessité de nature. Le législateur qui veut en B disposer à sa guise fait une chose aussi juste, » aussi praticable que s'il prétendait réglementer » l'attraction qui allie les mondes.

» Isolez les générations entre elles; supposez, » un moment, qu'elles ne se transmettent plus les » unes aux autres ce que chacune a conquis, leurs r> idées, leurs sciences, leurs découvertes, et » l'humanité est perdue.

» Eh bien, isolez aussi les citoyens entre eux, » faites que les hommes d'une môme époque ne

r.ODEFROY CAVATGNAC 101

» puissent mettre en commun leur énergie, leur » intelligence, leur travail, et la société est frappée » au cœur.

» Cette cause n'intéresse donc pas seulement » toutes les opinions, elle importe à tous les inté- I» rets, car l'article 291 atteint indistinctement les » associations politiques, religieuses, littéraires » ou autres, d

Après avoir ainsi posé le principe naturel du droit d'association, Cavaignac démontra par les faits qu'interdire l'exercice de ce droit, c'était comprimer tous les développements de l'état social.

Ensuite, arrivant à Tobjet particulier de l'accusation, la Société des Amis du peuple : « On a voulu, » dit-il, que le droit d'association eût à soulTrir des » préventions accunuilées contre la Sociéti' des » Amis du peuple. Songeons donc, eiilin,;'! défendro » celle-ci, ou plutôt à doPcnilro ces doctrines l'épu- -» blicaincs dont elle a rhorché ravancoment. Mos- » sieurs, toutes les accusations portn^s contre )) nous peuvent se résumer en un seul mot : itotis » sommes des désorgavisnteurs. A ce mot , je » cherche partout cctle organisation {\uc nous

» voulons cependant détruire, et partout je ne ren- » contre que des lois nnonstrueuses ou confuses, » des contradictions, des lacunes, du provisoire » qui déconcertent toutes les commissions de révi- » sion, déroutent tous les systèmes et mettent en » souffrance tous les intérêts.

» Tout est en question, impôt, amortissement, » crédit public, municipalités, responsabilité minis- » térielle, travail, éducation populaire, liberté de » la presse, liberté individuelle; organisation, » dites-vous! une seule chose en France, hors » l'arbitraire, est organisée, c'est l'unité du pays » maintenue par la centralisation, et vous savez » quels périls elle court, cette centralisation, ou- » vrage glorieux de nos pères ; vous savez combien » elle est chaque jour compromise parles attaques » du parti carliste, par les prétentions des notabi- » lités locales, par l'abus môme qu'en fait le pou- » voir.

» Sans doute, la centralisation a des vices que » les institutions municipales devront corriger, » mais nous savons que le plus souvent, on l'at- » taque moins à cause de ses vices qu'à cause de » ses avantages. Engagés que nous sommes à

(iODKFROV CAVAIGNAC 10;]

» briser dans les mains du pouvoir les armes dont » il abuse à chaque instant, celle-là, nous la res- >■> pectons parce qu'elle est l'arme du pays, et que, » là, se trouvent la force et le salut de la France.

» Ainsi, vous le voyez, quand il y a quelque part B organisation véritable et tutélaire, nos opinions » sont toutes de conservation et de maintien.

» Mais on ajoute que nous sommes, non-seule- » ment les ennemis de l'ordre politique tel qu'il » existe actuellement en France, mais encore les » ennemis de l'ordre social.

» Avant de répondre je dirai que ne pas » borner la pensée républicaine au seul ordre » politique, c'est du moins la bien comprendre.

» QueUiuc importantes que soient les questions » de forme, elles ne sont qu'une partie de la tache, » et, si la républi([ue ne devait rien faire de plus » (pi'ap[)li(iucr de nouvelles théories administra- » tives, seconder de nouvelles ambitions, nous, » hommes de la chose, hoinmcs du peuple, nous » ne com[)liquerions pas noire vie de la lutte » acharnée ([ue nous soutenons contre le pouvoir, » nous laisserions le débat aux prétendants et aux » systèmes.

i04 GODRFROY CAVAIGNAC

» La république nous promet l'amélioration de » l'état social ; c'est pour cela que nous sommes » pour elle.

» C'est d'elle seule que nous attendons cette » organisation perfectible et souple qui se prêtera » aux améliorations utiles à mesure qu'elles se » produiront, protégeant les intérêts légitimes » existants , accueillant les intérêts légitimes » qui demanderont à exister, empêchant les révo- » lutions, parce qu'elles ne seront plus nécessaires, » accroissant incessamment le bien, et ne laissant » plus à ce mauvais génie qui persécute l'humanité » que ces maux dont elle ne peut se préserver pur » sa raison.

» Messieurs, ce ne sont pas là des chimères ! » l'histoire prouve que l'homme peut améliorer sa » destinée, et, s'il y a déjà réussi, faible et inex- » périmenté qu'il était, n'est-il pas logique d^aiïir- » mer qu'il peut la rendre encore moins funeste, )) aujourd'hui qu'il est moiiis désarmé et moins » ignorant? 11 a commencé, il achèvera. Sans » doute, les [)rogrès ne peuvent être que succes- ■0 sifs, ils seront même , peut-être, entremêlés » encore de pas rétrogrades, mais il laut que

GODEFROY GAVAIfiNAC i05

0 chaque génération apporte sa pierre au grand » édifice. Le capital que la nôtre doit apporter à la » fortune de la civilisation, c'est la république. »

Ces paroles, nous ne l'avons pas oublié, produisirent une émotion profonde sur l'auditoire, sur les jurés, sur les juges eux-mêmes, ceux-ci la subissant à leur insu, les autres s'y livrant avec un véritable enthousiasme.

Gavaignac ter*mina sa défense que nous sommes forcés d'abréger, avec la môme force de raison, la même élévation de langage , et la môme énergie.

« Nous voici, après quarante ans de révolution, » remontant à l'ancien régime , et, lorsque du » présent nous revenons vers le passé, tout ceci » nous semble un rôvc. Hier encore je parcourais » les tables du Moniteur; je suivais cette trace » lumineuse qui m'indicpiait ces grandes jour- » nées, ces grands travaux, toute cette vaste en- )) trcprise du peuple fi'ancais pour In conciuete » de ses droits.

» Aujourd'hui, ipie trouvons-nous comme ré- )) sultat de ces enseignements et de ccselïorts? » rien (|ue des hommes comme ceux (|ui nous

lOG GODEFROY CAVAIGNAC

» gouvernent; rien que des lois comme celles qu'on » vous demande d'appliquer.

♦ En être encore à ces lois, ce serait, messieurs, » une énigme désespérante, s'il ne se trouvait des » citoyens pour les violer, et des jurés pour les » absoudre. »

11 était minuit : le jury prononça la déclaration suivante :

— Y a-t-il eu association se réunissant au nombre de plus de vingt personnes pour s'occuper d'objets politiques? — Oui.

— Cette association a-t-elle eu lieu sans l'autorisation du gouvernement ? — Oui.

— Les prévenus sont-ils coupables? — Non. Les applaudissements éclatèrent de toutes parts. Cependant les juges, en acquittant Godefroy

Cavaignac et ses amis qu'ils ne pouvaient pas ne pas acquitter, prononcèrent la dissolution de la Société des Amis du peuple, étrange et déplorable contradiction entre la conscience publique et la loi I Après cette nouvelle épreuve, Godefroy Cavaignac, satisfait d'avoir encore accompli ce qu'il appelait simplement son devoir, continua la courageuse mission (|ujl s'était donnée.

GUDElItOY CAVAIGNAC 107

La société des Amis du peuple ne pouvant plus se réunir publiquement, poursuivit ses travaux dans le silence, et bientôt elle devint, en s'adjoignant des éléments nouveaux, cette Société des Droits de l'Homme qui devait susciter de si vives et de si injustes protestations par la manifestation de ses doctrines.

Le comité de la société se composait de GodctroyCavaignac, Lcben, Kersausie, Vignerte, Guinard, d'Audry de Puyraveau, député, honnête et courageux citoyen, membre du gouvernement en 1830, etVoycr-d'Argenson, député également, l'un des plus grands noms et des plus grandes tortuncs de France.

Le programme demandail :

o^La souveraineté du peuple mise en action par » le suffrage universel ;

» Un pouvoir central, électif, temporaire et res- » ponsable ;

» La liberté des communes , restreinte par le » droit accordé au gouvernement de surveiller » les votes et la compétence des corps munici- » paux ;

» L'organisation du crédit de TÉtat sur de nou- » velles bases ;

» L'institution du jury généralisée;

» La liberté absolue du commerce ;

» Un système d'éducation publique tendant à » élever les générations dans une communauté » d'idées compatible avec le progrès;

» L'émancipation de la classe ouvrière par une » meilleure division du travail, l'association, et » une répartition plus équitable des produits ;

» Enfin, la fédération de l'Europe fondée sur » une entière égalité d'échanges et de rapports, » et sur la communauté des principes d'où découle » la souveraineté du peuple. »

Ces doctrines étaient développées et justifiées dans un expo.sé lumincuX: et, si nos souvenirs ne

nous trompent pas, cet exposé était l'œuvre personnelle de Godefroy Gavaignac.

Déjà le temps a consacré la première et la plus féconde, la souveraineté du peuple^ mise en action par le suffrage universel.

Déjà, aussi, la liberté absolue du commerce a fait un pas, et l'émancipation de la classe ouvrière préoccupe tous les esprits sérieux.

G'est au temps encore à résoudre les divers problèmes qui restent suspendus; mais dès aujourd'hui, et si l'on veut les étudier sans préoccupations, et si l'on veut être juste, il faut bien reconnaître que la Société des droits de rilommc n'avait, du moins, d'autre mobile et d'autre but que le bien-être et le bonheur de l'humanité.

Jusqu'à présent , nous avons présenté Godefroy Gavaignac agissant uniquement pour la propagande et le triomphe de ses principes, par la voie des associations, mais ce n'est là qu'un de ses aspects; la presse était encore , entre ses mains, un instrument d'action redoutable.

Dans la Tribune, il affirmait, hautement et chaque jour, ces mêmes doctrines républicaines qu'il se dévouait à propager ailleurs par des moyens différents. Ghaque jour aussi, il combattait le pouvoir dans chacun de ses projets ou de ses actes, lorsqu'ils étaient contraires aux principes de la Révolution, ou menaçants pour la liberté.

G'est ainsi que, en 1831 , il protestait énergiquement contre l'hérédilc de la pairie ; en 1832,

GODEFROY CAVAIG^AC 111

contre les arrestations préventives en matière de presse, et contre Tétat de siège; en 1833, surtout, contre le système de fortifications dont le gouvernement voulait entourer Paris.

Ces fortifications étaient, à ses yeux, beaucoup moins un moyen de défense contre les attaques de l'étranger, qu'un moyen d'oppression contre Paris lui-même, et les advervaires du pouvoir. Gavaignac savait cependant que les forliiicalions, les routes stratégiques, les gros bataillons ne peuvent rien contre les idées , quand l'heure est enfin venue, mais il servait encore son pays, en s'elïorçant de rendre moins sanglante et moins prolongée la lulte inévitable qui devait avoir lieu tôt ou tard.

Dans cette ardente polémique, la Tribune attaqua violemment la Chambre comme complice des projets du pouvoir, et n'hésita même pas à l'accuser de corruption.

Sur la dénonciation de M. Vicnnet, alors député, le gérant de la Tribune fut cilé à la barre de la Chambre, le 17 avril 1833.

Godcfroy Cavaignac et Marrast étaient les défenseurs.

M 2 GODEFROY CAVAIC.NAC '

Peut-être, un jour, essaierons-nous de retracer aussi la vie de Marrast, et nous reproduirons, alors, sa défense qui fut si complète et si pleine, à la fois, de finesse et de d'énergie. Mais, aujourd'hui, nous devons nous occuper uniquement de Gavaignac.

(( Messieurs, dit-il, nous comparaissons devant » vous, mais nous ne vous i*feconnaissons pas le droit » de nous juger.

» Ce n'est pas parce qu'il y a guerre entre vous » et nous, et que nous vous avons, tous et toujours, » sans ménagements, attaqués.

ï Ce n'est pas, en un mot, parce que vous êtes » nos ennemis, et que nous sommes les vôtres. En » politique, on est toujours jugé par ses ennemis, » chance commune et toute simple qui, pour nous, » dure depuis quinze ans , et qui un jour vous at- » teindra peut-être aussi.

» Ce n'est pas non plus parce que vous êtes par- » tie, accusateurs et juges, improvisant, pour » vous-mêmes, et dans votre propre cause, une » juridiction en dehors de toutes les formes et des » idées les plusvulgaires de justice. La représenta- » tion nationale exerce la souveraineté du peuple, ï Elle peut tout faire, hors attentera celte souve-

» raineté dont elle est la délégation ; et ce n'est

» pas nous, républicains, qui contesterons, en prin-

» cipe, une telle omnipotence. Nous la proclamons,

» au contraire, y voyant l'instrument et la sanction

> de l'avenir. Mais par quel mandat le peuple vous » a-t-il délégué sa toute-puissance? Ce n'est pas

> lui qui vous a choisis.

» Au nom de cette immense majorité exclue de » vos collèges, nous protestons.

» Et cependant nous voici devant vous 1 Vous » transportez, pour ainsi dire, notre {)resse dans » cette Chambre, et, sans dépasser votre barre, » nous éveillons tous les échos de votre tribune.

» L'accusation a fait une (iiute ; c'est à la dé- » fense d'en profiter, et, mandés par vous, devant » vous, pour vous avoir dénoncés au jugement du » pays, nous nous rétracterons d'autant moins » que nous sommes en votre présence et en votre » pouvoir. »

Après ce début qui caractérisait si bioii sou altitude, Gavaignac ne chercha i)as raciiuillcunMit de l'article incriminé; tout au contraire, il soutint que la Tribune îwiùl justement dénoncé la (IIkuubro. Il rappela ((ue toutes les constitutions auté-

H 4 fiODEFROY CAVAIGNAC

rieurcs à l'an VIII inlerdisaicnt aux corps armés de s'approcher de la capitale au delà d'un rayon déterminé, sans une autorisation législative. Il démontra que, entourer Paris d'un cercle de forteresses, c'était méconnaître ce principe de sage défiance contre le pouvoir exécutif, mettre entre ses mains un moyen de menace et de compression d'autant plus redoutable qu'il serait permanent, et il accusa, lui-même, hautement la Chambre de sacrifier ainsi sa propre indépendance et les libertés du pays.

La loi fixait le minimum de la peine à un mois de prison et deux cents francs d'amende, le maximum à trois ans de prison et cinq mille francs d'amende, avec la faculté de porter cette amende à dix mille francs. La Chambre était juge dans sa propre cause, la modération était, pour elle, un devoir; elle condamna le gérant de la Tribune à trois ans de prison et dix mille francs d'amende I

A peu près h cette même époque, la duchesse de Berry était arrêtée en Bretagne, oii elle était venue tenter un soulèvement.

Le Corsaire^ journal satirique, lit allusion à certains bruits qui la concernaient, et que la mali-

GODEFROY CAVAIfiNAC 115

gnité publique avait déjà répandus. Le parti légitimiste provoqua le Corsaire, et son rédacteur en chef, Eugène Briffaut, fut gravennent blessé.

Une autre feuille du niême genre, le Revenant, ayant reproduit la niême allusion, fut l'objet d'une provocation nouvelle.

Recourir ainsi à l'intimidation, c'était mal connaître le parti républicain.

Le National intervint spontanément, et Godefroy Cavaignac et IVIarrast écrivirent et signèrent, dans la Tribune, la lettre suivante :

« Nous vous envoyons une première liste de » douze personnes. Nous demandons, non pas » douze duels simultanés, mais douze duels suc- » cessifs dans des temps et des lieux dont nous » conviendrons facilement. Point d'excuses, point » de prétextes qui ne vous sauveraient pas d'une » lâcheté, ni, surtout, des conséquences qu'elle » entraîne.

T> Entre votre parti ot \o iiôlro, désormais la » guerre est engagée par un combat; plus do » frêve que l'un des deux n';ul fléchi devant l'au- » tre. »

Lo parti légitimiste, pardi^s considérations donl

Il() GODEFROY CAVAICNAC:

il pouvait seul être juge, ne crut pas devoir accepter ce défi qu'il avait cependant rendu nécessaire. Mais nous rappelons cette circonstance, parce qu'elle démontre, une fois de plus, combien Cavaignac était prêt à tous les sacrifices pour son parti, soit qu'il eût à renouveler par les armes ses preuves de courage, soit qu'il eût à défendre ses principes par la discussion.

GODKFROY CAVAIONAC 117

Rien n'égalait, en effet, le dévouement de Cavaignac, si ce n'est, peut-être, son activité.

Pendant l'été de 1833, il habitait, avec sa mère et sa sœur, le petit village de Saint-Maur, situé près de Vincennes, sur les bords de la Marne. Nous habitions Saint-Maur aussi; nos deux familles étaient originaires du môme déj)arte[nent, le département du Lot ; nous avions été, l'un et l'autre, élevés au même collège, et nos opinions étaient les mômes. Toutes ces circonstances nous ra{)|)rocliaient naturellement, et nous échangions, pres(|ue cluujue jour, (luehjiies paroles d'amilié. Mais, quoiqu'il lut jeune encore, c'est-à-dire à cet âge où le cœur est encore ouvert à des séductions bI diverses, il ramcnnil lonjourà la eonversfltion h

118 GODRFROY CAVAIGNAC

ce qui était la vraie passion de sa vie. Il parlait de la France, du peuple, il recherchait avec avidité quels pouvaient être les meilleurs moyens de rendre l'une libre, l'autre heureux, et son esprit infatigable travaillait ainsi, pour ainsi dire, jusque dans le repos.

Il aimait le cheval : à Saint-Maur, il en avait un, poney rapide et vigoureux, que nous pourrions appeler son cheval de bataille. Chaque matin, il se rendait à Paris, quelquefois traversant lentement le bois de Vincennes, et méditant, au milieu du silence, la solution de quelque problème social. Le plus souvent, il dévorait l'espace ; et les ateliers n'étaient pas encore ouverts, qu'il était là, surprenant les ouvriers par sa présence. Il recevait des uns les communications qu'ils pouvaient avoir à lui faire sur le progrès des associations auxquelles ils étaient affiliés; il donnait aux autres des instructions et des conseils, et à tous un témoignage de vive et fraternelle sympathie. Aussi, combien les ouvriers l'aimaient, et combien ils avaient en lui de confiance 1

11 allait ensuite à ses travaux, présidait une réunion politique, assistait à des comités, écrivait

sa correspondance, rédigeait un article de journal, et, le soir, il reprenait sa route, prêt à recommencer le lendemain.

Quand une aussi grande activité s*unit à une grande intelligence, l'homme peut atteindre à tout : sa force est doublée, son action, comme son influence, pénètrent à la fois sur tous les points, et c'est ainsi que Godefroy Gavaignac est devenu le véritable chef de son parti.

120 GODICFHOV CAVAIGNAC

Jusqu'en 1834, les événements ne furent marqués par aucun signe particulier.

Cependant, les idées républicaines faisaient chaque jour. un progrès nouveau, la classe ouvrière commençait, partout, à comprendre que la République, seule, [)0urrait lui donner les satisfactions que, depuis si longtemps, elle attendait, en vain, de la monarchie ; les associations se multipliaient la Société des Droits de lliomme rayonnait sur tous les points du territoire, et, à Lyon surtout, elle avait pris une importance considérable.

A Lyon, il existait, en outre, une société ancienne et puissante, celle des MulnclUstes, qui se composait d'ouvriers appartenant à tous les genres

de fabrication, et qui avait pour objet de leur venir mutuellement en aide.

En 1834, cette société ne pouvant obtenir une juste augmentation du prix de la main-d'œuvre, décida la suspension du travail.

Six de ses membres furent poursuivis comme coupables du délit de coalition, et, le 5 avril, ils comparurent devant le tribunal de police correctionnelle.

L'agitation était grande.

Après l'interrogatoire des prévenus et la déposition des témoins, le bruit de la place publiijue pénétrant jusque dans la salle d'audience, les débats furent ajournés au 9.

Enfin, arriva cette fatale journée du 0 qui devait devenir une dalc sanglante.

L'autorité militaire avait appelé de nombreux renforts et pris une attitude |)rovoquante.

De tout C(Mé, les comités des diverses associations se tenaient vn j)erinaiicnce, et les ouvriers étaient bien résolus à repousser la force par la force.

Tout à coii(), une décharge de mousqiiolcrie s»^ fuit entendre.

La lutte était engagée.

Elle dura jusqu'au 13, avec des alternatives diverses, renouvelant, encore une fois, dans cette noble et nialheureuse ville de Lyon, pour une question de salaires, les tristes épisodes du mois de novenibre 1831.

Dans plusieurs départements, on essaya, mais en vain, de venir en aide aux combattants, par une diversion.

A Paris, la lutte aussi fut vive, et personne encore n'a oublié les horribles et inutiles massacres de la rue Transnonain; personne n'a oublié, surtout, que le gouvernement de Juillet fit revivre, alors, après sa victoire, cet abominable édit qui prescrivait aux médecins de dénoncer les blessés ; pensée basse et lâche qui suffirait, seule, à flétrir un règne I

A la suite de ces événements, cent cinquantequatre citoyens de Lyon, de Paris, de Saint- Étienne, d'Épinal, d'Arbois, de Besançon, de Marseille, de Grenoble, et neuf sous-officiers de cuirassiers de la garnison de Luncville furent poursuivis devant la Chambre des pairs comme

r.ODEFROY CAVAIGNAC 123

coupables OU complices d'attentat ayant pour but le renversement du gouvernement.

Godefroy Gavaignac fut enveloppé dans cette poursuite.

Ge fut l'occasion pour lui de montrer encore une fois l'inflexible énergie de son caractère.

Il ne voulut pas se défendre, mais combattre encore et soutenir à la face de tous la supériorité de ses doctrines.

Les prisonniers de toutes les catégories s'associèrent avec ardeur à ce noble dessein, et, pour le réaliser, il fut résolu qu'on appellerait des défenseurs de tous les points de la France, afin d'attester ainsi que la République avait partout un écho.

Mais tout devait être monstrueux dans ce monstrueux procès :

Le président do la Ghambre des pairs refusa d'admettre les défenseurs dos accusés, ot leur désigna des avocats d'oirice.

Les accusés protestèrent ; les avocats refusèrent d'accepter la défense.

Alors intervint une ordoniianoo royale |)our investir la Gour des pairs, à l'égard des avocats,

lii r.ODKFIlOY CAVAIGNAC

de tous les pouvoirs qui appartiennent aux cours d'assises.

Tous les barreaux de France protestèrent à leur tour, les avocats institués auprès des juridictions ordinaires ne pouvant être contraints d'exercer leur ministère devant les juridictions exceptionnelles.

Ainsi, les accusés allaient comparaître sans défenseurs devant un tribunal sans compétence.

La Charte de 1830, en effet, s'exprimait dans les termes qui suivent : « La Chambre des pairs » connaît des crimes de haute trahison et des » attentats à la sûreté de l'Élat qui seront dcihiis » par la loi. »

Or, depuis 1830, aucune loi n'ayant défini ceux des attentats qui devaient être soumis à la Chambre des pairs, celle-ci était, évidemment, sans investiture légale, elle n'était qu'un tribunal extraordinaire, qu'une véritable cour prévôtale, rappelant les plus mauvais jours de la Restauration.

Les débats s'ouvrirent le 5 mai 1835, avec un ap{>aroilde force inusité.

Les occufiés de Lyon, de Saint-Éticnne, d'A*r-

GODKFROY CAVAlfiNAC 125

bois, (le Grenoble, de Besançon, de Marseille, interrogés les premiers, répondirent aux formalités préliminaires, sous la réserve du droit de choisir leurs défenseurs.

Godefroy Gavaignac, interrogé à son tour, ne voulut même pas décliner ses noms. « Je refuse, » dit-il, parce que la défense n'est pas libre; » tant que mon défenseur ne sera pas là, je » ne suis pas accusé et vous n'êtes pas mes » juges.'»

Les accuses de Paris, d'Épinal et de Lunéville refusèrent tous comme lui de répondre.

Ensuite, l'un des accusés de Marseille, Martin Maillefer, rédacteur en chef du Peuple souverain, ayant demandé (jue la cour fût appelée à se prononcer elle-même sur l'admission des défenseurs, la cour, adoptant la décision déjà prise par le président, refusa de les admettre par le motif qu'ils n'étaient point avocats.

Tel fut le premier acte de ce procès des accusés d'avril, qui devait commencer et finir par la violation de toutes les garanties de la jusiicc.

Le lendemain, Gavaignac d(Mnaiula la parole.

Sur le refus du |)résident : « J'ai reçu, dil-il.

126 GODEFROY CAVAIfiNAC

» une mission des accusés de Paris, et je demande » à la remplir. »

Le président. — Personne, ici, ne peut prendre la parole qu'après l'avoir obtenue.

— C'est pour cela, précisément, que je la demande.

— Vous n'avez pas la parole.

— Est-ce donc là votre justice? Nous avons à prendre une position dans le débat, et vous refusez de nous entendre 1

Les accusés. — Parlez, Cavaignac, parlez.

Cavaignac. — « Encore une fois, je demande » la parole ; j'ai une mission à remplir, et je la » remplirai. Nous sommes chargés de protester ); contre l'arrôt que vous avez rendu, hier, comme > contraire au droit de la libre défense ; nous » devons le constater avant que l'on passe outre » aux débats. Nous protestons. »

Les accusés en masse. — Oui, oui, nous protestons I

L'agitation est à son comble : les membres du ministère public s'adressent au président et demandent qu'on fasse asseoir Gavai" gnac.

Le président. — Gardes municipaux, laites asseoir l'accusé Gavaignac.

L'avocat général Ghégaray. — La violence exercée par les accusés est un scandale.

Gavaignac, toujours debout et dominant le tumulte. — G'est vous seuls qui faites ici de la violence et du scandale, en voulant comprimer la défense.

A ces paroles, suivies d'une profonde émotion dans l'assemblée, île procureur général prit des conclusions tendant à faire condamner Gavaignac, aux termes de la loi du 25 mars 1822, pour avoir troublé l'ordre de l'audience, et s'être rendu coupable d'injures envers la cour, et la cour, donnant acte au procureur général de son réquisitoire et joignant l'incident au fond, prononça que, si de nouveaux désordres se manifestaient, il serait pris les mesures nécessaires pour assurer son libre cours à la justice.

Gavaignac avait noblement rempli son devoir; mais désormais il était manifeste pour lui, comme pour tous, que la lutte était impossible. La cour avait refusé les défenseurs des accusés, maintenant elle refusait la parole aux accusés eux-mêmes;

d28 GODEFROY CAVAIGNAC

la salle d^audience devenait un champ clos où les soldats étaient plus nombreux que les accuses et que les juges. Celait l'arbitraire à la place de la justice, et la force à la place du droit.

Un seul moyen restait à Cavaignac et à ses amis de combattre encore et de vaincre, lis résolurent de s'abstenir et de ne plus participer aux débats par leur présence, sauvegardant ainsi jusqu'à la fin la dignité de leurs personnes et de leurs croyances.

A l'audience du 7, Baune, accusé de Lyon, dont la vie tout entière a été aussi un combat pour la liberté, Baune, maintenu sur son banc par deux gardes municipaux, donna lecture de la déclaration suivante :

« Les accusés de Lyon, de Paris, d'Arbois, de » Lunéville, de Marseille, d'Épinal, de Besançon, » de Grenoble, et de Saint-Etienne, soussignés;

» Après les faits graves qui ont eu lieu aux » deux premières audiences et à celle de ce jour, » croient qu'il est de leur dignité, comme de » leur devoir, d'adresser à la Cour des pairs la » déclaration suivante :

» La cour, par son premier arrêt, a violé le » droit de libre défense.

» Cour souveraine, armée du pouvoir le plus » exorbitant, procédant sans loi, jugeant sans » contrôle, elle enlève la garantie la plus sainte ù » des accusés qui sont ses ennemis politiques, î qu'elle retient depuis quatorze mois dans les » prisons, et qu'elle force à venir défendre, devant » elle, leur honneur et leur vie.

» Hier, elle a été plus loin encore, et, contrai- » rement à tous les usages des cours criminelles, .) où la parole n'est interdite qu'après la clôture » des débats, elle a refusé d'entendre un accusé » parlant au nom des autres, et, chose inouïe, elle » a prononcé un arrêt contre lui, sans permettre » à personne, ni à lui-même de dire un mot pour » sa défense.

» Enfui, M. le président voulait faire commen- » cer la lecture de l'acte d'accusation, alors même » que l'identité des accusés n'était pas constatée, » et que nul défenseur ne se trouvait présent à » l'audience.

» Tous ces actes constituent dos violences ju- » diciaires qui sont les précédents nalurcls des

» violences administratives auxquelles la Cour des » pairs veut aboutir.

» Dans cette situation, les accusés soussignés » déclarent que, la défense étant absente, les ap- » parences mêmes de la justice sont évanouies ; » que les actes de la Cour des pairs ne sont plus, » à leurs yeux, que des mesures de force dont » toute la sanction se trouve dans les baïonnettes » dont elle s'entoure.

» En conséquence, ils refusent désormais de » participer par leur présence à des débats où la » parole est interdite et aux défenseurs et aux ac- » cusés, et, convaincus que le seul recours des » hommes libres est dans une inébranlable fcr- » meté, ils déclarent qu'ils ne se présenteront » devant la Cour des pairs que contraints par la » force, et qu'ils la rendent personnellement res- » pensable de tout ce qui peut suivre la présente » résolution. »

Mais cette courageuse résolution des accusés ne devait point arrêter la Cour des pairs dans la voie d'illégalité et de violence ([u'elle avait suivie jusqu'à ce jour. Elle rendit un arrêt par lequel elle ordonna qu'il serait, au besoin, procédé sur pièces

GODEFROY CAVAIGîNAC 131

non-seulement aux débats, mais au jugement défi- • nitif.

Cet arrêt produisit, même parmi les pairs, une impression profonde.

L'un deux, M. le duc de Noailles, honora son caractère en écrivant au président :

« Je vous prie de vouloir bien faire agréer à la » cour mes excuses de ce que je ne puis continuer » à siéger dans le procès dont elle est actuellement » saisie. Mes motifs sont dans l'arrêt qu'elle vient » de rendre.

» Il ne m'appartient pas de blâmer cet arrêt, » mais il m'appartient de m'abstenir lorsque je vois » la cour engagée dans une voie contraire aux » règles de toute procédure criminelle. Sans doute, » il faut que force reste à la justice; mais n'est-ce » pas la force seule qui triomphe, lorsque, par l'ab- » sence des formes, il n'y a réellement plus de » justice régulière? Ce n'est pas faiblesse, à nion » avis, de s'arrêter quand on ne niarciie plus » avec la loi. »

Dès ce moment, on peut dire que U; procès d'avril fut terminé • les accusés avaient triomphé de leurs juges.

132 (JODEIUOY CAVAIGNAG

La Cour des pairs essaya bien de ressaisir l'ascendant qu'elle avait perdu; pour y parvenir, elle fit reconduire à la prison militaire de l'Abbaye les sous-officiers de Lunéville, à Sainte-Pélagie les accusés de Paris, à la Conciergerie ceux de Lyon, ne retenant que les moins compromis dans les prisons du Luxembourg. Elle espérait ainsi, en les divisant, ramener les uns par la séduction, et les autres, au besoin, par la force. Mais, à part quelques défaillances, malheureusement inséparables de la nature humaine, tous restèrent inébranlables, et ceux qui durent céder à la violence renouvelèrent, encore avec plus d'énergie, leurs premières protestations.

Ce fut le 9 janvier 1836 que la Cour des pairs rendit son dernier arrêt, et cet arrêt comdamna Godefroy Cavaignac à la peine de la déportation. Heureusement, il ne devait pas la subir.

GODEFROY CAVATGNAC 133

Déjà depuis longtemps, en effet, Cavaignac et ses camarades avaient pu s'évader de Sainte-Pélagie, et l'on nous saura gré; nous n'en doutons pas , d'emprunter l'intéressant et dramatique récit de cette évasion à l'un de ses meilleurs amis, à l'éminent auteur de Vllistoirc de Dix Ans :

Dans !a partie de la prison de Sainte-Pélagie, appelée bâtiment de la dette, se trouvait un caveau faisant face à la porlc de la cour, dont il était séparé par un Ircs-pctit corridor. Cavaignac, Armand Marrast et Guinard avaient remarqué ce caveau. Us le jugent propre à une évasion, et se procurent aussitôt les moyens d'y pénétrer. La

134 GODEFIIOY CAVAIGNAC

sœur d'un détenu apporta, sous sa robe, les instruments nécessaires, et l'on se mit à l'œuvre. Pour échapper au danger des indiscrétions, les premiers artisans du projet s'étaient abstenus de mettre dans la confidence le plus grand nombre de leurs camarades. Ils s'étaient seulement adjoint Fournier, homme d'une adresse et d'une agilité singulières. Un succès inespéré couronna l'entreprise. Mais, 011 conduisait la route qu'on se traçait ainsi au milieu des ténèbres? On s'assura qu'elle traverserait souterrainement la prison, passerait sous le chemin de ronde, et irait s'ouvrir dans un jardin. Restaient à connaître la disposition de ce jardin, ses différentes issues, le nom et les sentiments du propriétaire. On a recours à Barbes, et celui-ci s'adresse, à son tour, à un dessinateur de ses amis en qui sa confiance est entière. Ce dessinateur avait une sœur jeune encore ; il la fait, un jour, sortir de sa pension, s'achemine avec elle vers la maison du maître du jardin, et, arrivé à la porte, il demande à la jeune tille de s'évanouir. Elle n'eut garde de s'y refuser, et lui d'appeler au secours. On vient, on s'empresse, la malade est transportée chez M. Vatrin , c'était le nom du pro-

fiODEFROY CAVAIGNAC i3o

priétaire, et, l'évanouissement dissipé, on propose une promenade au jardin. C'est précisément ce que le frère attendait. L'examen des lieux fut fait d'un œil exercé, le plan gravé dans la mémoire, et, le lendemain, les conspirateurs du caveau apprenaient tout ce qu'il leur importait de savoir. La maison était située entre le jardin et une cour donnant sur la rue Copeau; pour sortir du jardin, il fallait absolument traverser la maison, et quant au propriétaire, c'était un partisan déclaré du gouvernement. De pareilles données étaient peu rassurantes. Cependant, les travailleurs ne se découragèrent pas et au bout de quelques jours le travail se trouvait terminé. La route mystérieièse s'allongeait sous la prison, de manière à en dépasser les limites, et il n'y avait plus qu'une couche de terre peu épaisse entre les détenus et la liberté.

Or, chose remarquable, et qui témoigne bien hautement de la puissance de certaines convictions, ceux qui venaient de conquérir si pénibh^ment les moyens d'ctro libres, coux-là mêmes s'imposèrent la loi de rosier captifs, tant (jue l'espoir de combattre leurs ennemis par la pa-

136 GODEFROY CAVAIC.NAC

rolc ne leur serait pas irrévocablement enlevé.

Mais la pairie, par une aggravation d'arbitraire, ne tarda pas à les dégager de leurs nobles scrupules.

L'exécution est fixée au 12 juillet; huit heures sonnent à l'horloge de la prison ; les prisonniers sont réunis dans le caveau; mais ils s'y agitent ils s'y coudoient dans l'obscurité, et ceux qui n'avaient pas été mis dans le secret, étourdis d'une nouvelle aussi peu attendue qu'inexpliquée, se demandent s'ils ne sont pas les jouets d'une sorte de fantasmagorie lugubre. Une lampe s'allume tout à coup dans ces ténèbres, et elle n'éclaire de ses rayons vacillants que des visages étonnés et couverts de pâleur; on eût dit une assemblée de fantômes.

Avant d'aller plus loin, Fournier et Landolplie furent percer la croûte du souterrain. Cette besogne fut bientôt faite, et parut durer des siècles. Alors, les fugitifs se mirent à ramper l'un après l'autre dans la voie sombre, étroite , étouffante qui devait les conduire à la lumière, ils avaient à passer sous le chemin de ronde, et sur leur tête, ils entendirent, mêlé au bruit de la marche pe-

santé des sentinelles, le retentissement des fusils frappant le sol. Ils arrivent ainsi jusqu'à l'issue, gagnent le jardin, et se dirigent vers la maison. Quelle que fût leur audace, ils s'avançaient avec précaution, car le temps était clair.

Tout à coup des coups de sifflet venus du dehors leur apprirent qu'ils touchaient à un heureux dénoûment.

Et, en effet, tandis que Girard et Klein parcouraient la rue Copeau d'un regard vigilant, tandis qu'Élienne Arago, amusant la concierge par de futiles discours, veillait à ce que la porte ne fût pas fermée, Barbes s'était introduit dans la maison, donnant le bras à la femme d'un détenu. Le propriétaire était absent ; Barbes prétexte une affaire urgente à lui communiquer, demande la I)crmission de lui écrire, et attend dans la fièvre de l'impatience. Soudain les marches du perron résonnent, la porte vitrée qui s'ouvre sur le jardin est ébranlée par des mains violentes, les vitres volent en éclats, M'"" Valriii |)0usse un cri de terreur; mais l'élrangère la rassure en disant : — « Ne croij^ncz rien, mudumc, co eunl les dôlcnub ilc Sainle-Pcluyic qui s'cvadcnl. r En mômotcmps.

Barbes s'est élancé sur le domestique, qu'il tient en respect. Traverser la maison, franchir la cour, monter dans les voitures qui attendent, se disperser, disparaître, tout cela fut, pour les républicains, l'affaire d'un moment. Ils étaient sauvés 1

Le lendemain de son évasion, Godefroy Gavaignac partit pour l'Angleterre, accompagné jusqu'au delà de la frontière belge, par un de ses cousins, M. de Foissy, chef d'escadron au premier régiment de hussards que commandait alors le duc d'Orléans.

A sa vie, si pleine jusque-là d'agitations, allait succéder cette vie lourde et monotone de l'exil, que tant d'autres malheureusement ont traversée, comme lui, depuis vingt ans. Mais Gavaignac savait comprendre et dominer toutes les situations. 11 demanda ses distractions à l'étude, il voulu! connaître le pays qui lui donnait l'hospitalité, sa langue, ses mœurs, sa législalion, et hiontcM, en

effet, il fui un des hommes qui connaissaient ic mieux l'Angleterre.

En même temps, il travaillait comme journaliste. Louis Blanc, à cette époque, était rédacteur en chef du Bon Sens; il n'avait pas eu, jusqu'alors, de relations personnelles avec le courageux exilé; mais, ayant appris qu'il pouvait avoir besoin d'ajouter à ses ressources, il lui offrit de devenir le correspondant du journal qu'il dirigeait, et cette marque spontanée d'intérêt et d'estime fut, pour tous deux , l'origine d'une amitié fraternelle. Étrange vicissitude des choses humaines! Louis Blanc a été proscrit à son tour, et, aujourd'hui encore, il est, en Angleterre, le correspondant du journal le Temps t

Godefroy Gavaignac, du reste, n'était pas isolé : Guinard était avec lui, Marrast, Vignerte, Landolphe, Berrier-Fontaine, ainsi que la plupart de ses anciens compagnons de captivité. Ses amis de France venaient aussi le visiter, et nous-môme nous avons été, plus d'une fois, lui serrer la main.

D'un autre côté, la f)roscription grandit ceux qui la subissent, et le malheur attire, partout, la sympaihiei Cûvai^nac nû tarda pas b compter

de nobles amitiés parmi les hommes les plus considérables de l'Angleterre; Brougham, Pancien défenseur de la reine Caroline, devenu depuis chancelier ; Rœbuck, membre du Parlement, le chef alors du parti libéral ; les deux éminents historiens, sir William Mackinstosh et sir Thomas Carlyle; Stuart Mill, le grand économiste qui combat aujourd'hui si vaillamment pour les réformes de son pays ; Leader, jeune membre radical de la Chambre des communes qui mettait au service de ses opinions une grande fortune et un beau caractère.

Mais, à l'exception de ce dernier, le plus intime de tous, qu'il visitait souvent à sa résidence de Pulnay, Cavaignac, cependant, vivaif dans la retraite, au milieu de ses com[)agnons d'exil, iieureux avec ses livres autant qu'il j)ouvait l'être, et trouvant ses véritables joies dans les lettres qui lui venaient de France.

Un jour, il en reçoit une, et, sans en conijH'cndre la cause, il l'ouvre avec une émotion |)arli('ulière. Elle était de Barbes, le chef aventureux mais héroïque de l'insurrection du l:i niai.

« Mon cher Godefroy,

y La Cour des pairs délibère sur mon sort, et » j'attends, d'un moment à l'autre, ma sentence » de mort; mais je ne veux pas laisser passer ces » moments suprêmes, sans m'acquitter d'un de- » voir envers vous, car, grâce au système de divi- » sion adopté par nos ennemis, peut-être, quelque- » fois, aurait-il pu entrer dans votre pensée que, » moi aussi, j'étais un de ceux qui avaient attaqué » votre courage et votre dévouement. Vous pouvez » en croire la parole d'un homme qui va mourir » pour la sainte cause dont vous êtes, comme lui, » le soldat. Jamais calomnie semblable n'a trouvé » jour dans mon esprit, et j'ai toujours professé » pour vous le plus grand respect et la plus vive » amitié. Je puis même dire que j'ai ressenti pour » votre caractère une de ces sympathies sponta- » nées qui font aimer un homme sans le connaître. » Conservez donc, je vous en prie, quelque atta- » chôment pour ma mémoire.

» Bientôt, sans doute, les obstacles qui s'oppo- B sent à la marche de notre chère France vers le » but souverain assigné à sa nationalité disparaî-

GODEFROY CAVAIGNAG 143

» Iront, et le jour de la régénération luira pour )) elle. Puissiez-vous être l'un de ceux qui dirige- » ront ses destinées, car la cause du peuple n'a » jamais eu de plus grave champion et de plus » intelligent conducteur I

» Adieu, mon cher Godefroy, je vous embrasse » du meilleur de mon âme. »

Cette lettre est vraiment digne des temps antiques. Barbes va mourir, et ce qui le préoccupe, ce n'est pas la mort, c'est uniquement la pensée de rendre à Godefroy Cavaignac une éclatante justice, et de lui donner un suprême témoignage de respect et d'amitié. Pour avoir écrit une pareille lettre en une pareille circonstance, il faut être un grand cœur; il faut être un grand cœur aussi pour l'avoir inspirée; mais nous l'avons surtout reproduite parce qu'elle est, pour Godefroy Cavaignac, comme un jugejncnt anticipé de l'histoire, nul n'ayant plus de com|)étence (\uc Barbes en matière de patriotisme, de courage et de dévouement.

L'amnistie du 8 mai 1837, rendue à l'occasion du mariage du duc d'Orléans, vint rouvrir aux proscrits les portes de la France. Cavaignac hésita longtemps avant d'en profiter ; il lui répugnait de subir celte clémence royale et de quitter un pays libre pour un pays qui ne savait pas le devenir.

C'était, sans doute, un noble scrupule, et d'autres l'ont partagé depuis, mais c'était, ce nous semble, mal apprécier la situation.

Les amnisties n'obligent pas, car les gouvernements dynastiques ne se déterminent jamais que par une raison d'intérêt qui leur est propre, et, quand ils pardonnent, c'est uniquement pour se faire pardonner eux-mêmes.

D'un autre côté, l'abstention n'est pas une

GODEIROY CAVAIGNAC 145

nrme, et comment reconquérir la liberté perdue, si les plus forts, les plus habiles et les plus influents se tiennent éloignés du champ de bataille?

Godefroy Cavaignac revint plus tard à ces sentiments, et il rentra en France à la fin de l'an née 1839.

Après avoir passé quelque temps avec ses amis, et surtout avec sa mère, pour laquelle il avait une tendresse qui touchait à l'admiration, il se rendit en Afrique auprès de son frère, ancien capitaine du génie, commandant alors, à Bougie, le 2"^° bataillon d'infanterie légère d'Afrique, et qui devait devenir, en 1848, le chef du pouvoir exécutif.

D'autres diront ce que fut le général Eugène Cavaignac, dans l'exercice de cette magistrature la plus haute et la plus enviable de toutes; c'est uniquement de Godefroy que nous devons nous occuper aujourd'hui.

Uevenu d'Afri(|ue, il reprit sa tache interrompue ; il devint, avec Dupoty, le rédacteur infatigable du Journal du Peuple et de la Kc'forme, avec Flocon.

Ce fut la même énergie des premières luttes, les mômes clïorts vers le même but, la même ab-

négation, et nous pourrions en rapporter, ici, (l'éclatants et de nombreux exemples ; mais nous sommes renfermés dans d'étroites limites, et ce qui précède suffit, ce nous semble, pour faire apprécier l'homme politique et le chef de parti.

Gomme littérateur, Godefroy Gavaignac avait, aussi, des qualités remarquables.

Dans la Gazette littéraire, fondée par, Sautelet, dans Paris révolutionnaire, dans la Revue républicaine, dans la Revue indépendante, il a 'laissé l'empreinte d'un talent sérieux d'écrivain.

Les nouvelles et les romans qu'il n'a pas dédaigné d'écrire, mais qu'il dédaignait, pour la plupart, de signer, sont d'une verve et d'une originalité saisissantes.

Parmi ces dernières œuvres, la plus émouvante, c'est Une tuerie de cosaques.

Le drame se passe en Alsace, dans la patrie de Kléber. L'armée n'a pu défendre la frontière contre l'invasion.

Un vieux capitaine de la République appelle auprès de lui ses deux enfants, Arnold et Hubert :

a L'ennemi, leur dit-il, est en France, votre père » est vieux et mutilé, vous êtes jeunes et forts;

» embrassez-moi et allez vous battre en brav(?s » gens contre l'étranger. »

Hubert recula d'un pas.

« — Non, mon père, non. La France a trouvé » que la République ne l'avait pas aSvSez bien dé- » fendue; il lui a fallu un empereur, qu'elle le » défende aujourd'hui.

» — Mon fils, reprit le capitaine, je n'aime pas » plus l'empereur que vous; mais entre lui et » l'étranger il y a le pays.

» — Le pays, mx)n frère, ajouta Arnold, n'est- » ce qu'un mot, et ce sol ([ue notre père arrosa » du même sang qui réchauffe ton cœur, n'est-ce )) qu'un peu de fange délayée par l'eau du ciel?

ft — Non, frère, mais quand je ne vois partout » que des hommes asservis, ma patrie est là où » vivent ceux que j'aime ; je resterai près de vous, » mon père. Quand l'étranger viendra juscpi'à » nous, comme cela no peut manipicr à la pauvre » Alsace, je ne serai pas le moins résolu de ses cn- » fants. Que les gens de chaipie province en fassent » autant chez eux! »

Bientôt, en ellcl, rélrangcM' vint souiller le sol de la pauvre Alsace.

148 (ÎODEFROY CâVAI(;NA^

« Hubeii, alors, court à la maison commune où » chacun se presse accouru au bruit du tocsin. On » était là, ne sachantque faire; tous les regards se » portèrent sur Hubert; lui sautant sur une table :

» Il y en a beaucoup ici , dit-il , que je connais, » etqui me connaissent; j'ai chassé, plus d'unefois, » le loup avec eux ; j'ai souvent passé la nuit dans » leurs maisons au milieu des bois , et j'ai bercé » leurs enfants quand les femmes avaient affaire.

» Je les connais tous pour braves gens, bons )) Français et bons Alsaciens.

» — C'est vrai, cria-t-on de toutes parts.

» — Eh bien ! si cela est vrai , continua Hubert » en élevant la voix, que faites-vous ici? Per- » dez encore un peu de temps, et vous ne pourrez » plus les atteindre. Que ceux qui sont à cheval » courent leur couper le chemin pour donner aux » autres le temps d'arriver.

)) L'impulsion était donnée : l'on s'arme à la )) hâte; les femmes animent la foule, les enfants )) voudraient s'y cacher pour la suivre , et, quanti » on fut à la porte de la ville, on se disputait à qui » passerait le premier , comme si c'eût été pour ;> fuir, et non pour aller combattre.

r.ODEFROY CAVAIGNAC 149

» C'était l'hiver; la neige criait sous les pieds, )> le vent secouait les crinières', le ciel était froid, )) et plus d'un cavalier boutonnait sa veste, ou ra- » battait son bonnet fourré. Hubert courait devant » tête nue. »

Enfin, l'on atteignit les ennemis.

C'est une tuerie de Cosaques.

Nous arrêtons ici cette citation, mais on voit comment Cavaignac savait mêler, jusque dans ses œuvres les plus familières, des enseignements d'indépendance et de patriotisme.

150 GODRFF\OY CAVAirxNAC

XTI

Maintenant, pour compléter cette notice, il nous reste à faire connaître l'homme privé.

Sa taille élevée, sa démarche ferme et résolue, sa lèvre ombragée par une épaisse moustache, tout, au premier aspect, indiquait dans Godefroy Cavaignac l'homme du commandement et des grandes luttes. Mais, quand on examinait sa mâle figure, on y découvrait bientôt le rare assemblage de la douceur et de l'énergie. On sentait que, dans sa poitrine, devait battre un cœur intrépide, mais en même temps un cœur tendre et dévoué. Godefroy Cavaignac était, en effet, le plus affectueux, le plus aimable et le meilleur des hommes.

11 avait, en outre, une qualité précieuse, il était simple et modeste; au milieu d'une assemblée

d'hommes d'élite, il était l'égal de tous, mais, ailleurs, il savait se faire l'égal du plus humble, et c'est ainsi que toutes les sympathies s'attachaient à sa personne.

Le propre des esprits les plus élevés est de réunir les dons les plus divers.

Godefroy Gavaignac était éminemment artiste : peintre, musicien, littérateur; rien n'égalait la délicatesse de son goût, la finesse de ses aperçus, la sûreté de ses jugements, mais les arts n'étaient qu'une distraction au rude labeur de sa vie.

Penseur, il avait des vues larges et profondes; homme d'État, personne, peut-être, n'avait pénétré plus avant dans l'esprit de la grande politique révolutionnaire, personne n'avait mieux étudié les problèmes sociaux dont cette politique doit être la formule et l'agent; personne, enfin, n'eût sulïi mieux que lui aux nécessités d'une grande situation.

Godefroy Gavaignac est mort Irop tôt pour luimême et pour son pays.

A la Révolution do 18 '18, il eût élé porté l'un des premiers au pouvoir, et c'est là ipf il eût doimé sa véritable mesure.

15^ r.ODEKROY CAVAIGNAC

Il n'entre ni dans nos intentions, ni dans les bornes de cette notice d'exposer avec détails ce qu'eût été, selon nous, sa conduite, mais nous avons cette conviction profonde qu'il eût aperçu de loin tous les dangers, et qu'il eût trouvé dans son intelligence des situations, dans sa pratique des hommes, dans son instinct révolutionnaire surtout, les moyens de faire disparaître tous les obstacles.

Malheureusement, Godefroy Cavaignac n'avait pu concourir à l'établissement de la République, et il n'a pu la sauver.

Déjà, depuis longtemps avant 1848, ses forces ne répondaient plus à son courage. De longues agitations, des luttes sans trêve, la captivité, l'exil, et surtout les malheurs publics, qu'il ressentait comme des malheurs privés, toutes ces choses avaient développé chez lui le germe de cette maladie que les natures passionnées apportent trop souvent avec elles. Peut-être aurait-il pu conjurer le mal avec une vie calme; mais, pour lui, la vie n'était rien si elle ne devait plus être utile, et il redoublait d'efforts, précisément à mesure qu'augmentait le besoin du repos.

Au commencement de l'année 1845, le mal était devenu sans remède, et rien ne put en arrêter les progrès, ni les soins et les tendresses de sa mère, ni les ressources accumulées de la science , ni le dévouementsi parfait de son médecin particulier, le docteur Audiat , son ancien camarade de collège et son ami.

Godefroy Gavaignac se montra, jusqu'à la fin, ce qu'il avait toujours été, bon et affectueux pour tous ceux qui l'entouraient, ferme et résigné contre ses propres souffrances.

Le bruit de sa maladie s'était rapidement répandu, et il recevait, de toutes parts, de nombreux témoignages de sympathie. Mais ce qui, peut-être, le touchait le plus, c'étaient les ouvriers qui venaient en députalion, clKuiucjour, de tous les points de Paris , chercher de ses nouvelles à son domicile. Souvent inùme, il demandait qu'on les admît auprès de lui i)uur leur dire une dernière parole d'alîectioii, et leur serrer la main une dernière (ois.

Gavaigiiac sentait bien (jue lout allait linir pour lui, et il ne pouvait, cependant, se détacher de cette France qu'il avait tant aimée, et pour laquelle

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il avait tant souiïcrl. Il aurait voulu ne la quitter que libre et heureuse, et il est mort, le 5 mai 18/15, dans les bras de Foissy, Louis Blanc, Etienne Arago, Audiat, ses meilleurs amis, regrettant avec amertume de ne pouvoir plus la servir, mais emportant, au moins, cette consolation de ne pas croire au triomphe infmi du mal.

La reconnaissance publique lui a élevé un modeste monument dans le cimetière Montmartre.

Il appartenait à Rude, le grand sculpteur qui a buriné la Marseillaise sur la pierre de l'Arc de Triomphe, d'exécuter le monument de Godefroy Cavaignac.

Godefroy Cavaignac est étendu sur sa tombe comme le soldat que la mort vient de frapper dans la bataille. Sa main s'appuie convulsivement sur ses armes brisées : une épée et une plume; son visage reflète encore l'agitation de la lutte, et ses yeux, tournés vers le ciel, semblent demander pour son pays, la liberté qu'il n'a pu lui donner lui-même.

C'est là que ses amis vont pleurer souvent, et que le peuple, à chaque anniversaire, va porter

pieusement une couronne. Mais c'est là que nous devrions aller, surtout pour nous inspirer de son exemple, afin de continuer et d'achever la tâche pour laquelle il a si généreusement épuisé sa vie- La meilleure manière d'honorer la mémoire d'un grand citoyen, c'est de l'imiter.

AIMÎ Wli AI A JlliVST

La ligure d'Armand Marrast n'a pas le même caractère que celles d^Armand Carrel et de Godefroy ('avaignac. Mais celui qui possédait un dos plus beaux talents d'écrivain de son épo(|uo, et (pii l'a mis tout entier au service de la c.iuse du peuple, celui-là mérite aussi d'avoir sa place dans la mémoire de son pays.

Jean-Pierre-Armand Marrast est né à Saint- Gaudens, déparlemeni de la Ilaule-Garonne, le ri juin 1801.

Son père, issu d'une des plus anciennes familles delà province de Gascogne, était avoué près le tribunal de prenmière instance. Tl n'avait, en quelque sorte, pour fortune que le fruit de son travail; mais il voulut au moins laisser à ses huit enfants une bonne et solide éducation pour héritage.

Armand Marrast fut d'abord élevé dans la maison paternelle par un homme d'un grand savoir, prêtre insermenté, l'abbé Lodes. Celui-ci, plus tard, ayant été nommé principal du collège d^Orthez, Marrast Py suivit, et bientôt, par ses rapides progrès, il y devint l'étonnement et l'honneur (\o ses maîtres.

En 1818, il avait terminé de fortes et brillantes études.

Mais quelle direction allait-il suivre, et quel emploi devait-il donner aux facultés merveilleuses qu'il avait reçues de la nature? Avec ses aptitudes si variées, il aurait pu, sans doute, prétendre à tout, sûr d'agrandir encore par son intelligence la carrière qu'il aurait choisie; mais, nous l'avons déjà dit, il était sans fortune, et, malheureusement, ceux-là ne choisissent pas.

Marrast se voua donc à l'enseignement, par

cela seul qu'il pouvail trouver là, sans attendre, les moyens nnatériels de la vie.

D'abord répétiteur au collège d'Orthez où, la veille encore, il était élève; appelé, ensuite, à Mont-de-Marsan par un grand propriétaire, le chevalier de Villers, il fut nommé, en 1821, par le rf'-cteur de l'Académie de Pau, M. Jourdan, professeur de troisième, et, bientôt ensuite, professeur 'de rhétorique au collège de Saint-Sever, dans le département des Landes. La confiance qu'on avait mise en lui ne fut pas trompée, et le jeune professeur de vingt ans sut remplir avec éclat un |)oste qui n'est ordinairement réservé qu'aux vétérans de l'instruction publique.

Saint-Sever était le pays du général Lamarque; en 1823, il assistait à la distribution des prix, et Marrast prononçait le discours d'usage. Le général, bon juge en toutes choses, voulut complimenter l'orateur, et lui témoigna le désir de le voir souvent. C'est ainsi que s'ouvrirent entre eux des relations auxquelles Marrast attacha toujours un grand prix, et qui devinrent, plus tard, fort étroites, surtout lorsque les événements les amenèrent tous

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