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les deux sur la scène politique, l'un comme député, l'autre comme journaliste.
Cependant, au milieu de ses succès, Marrast commençait à comprendre qu'il pouvait aspirer à dos succès plus élevés.
En 1824, il se disposait à quitter, non sans regret, le modeste collège de Saint-Sever, pour venir à Paris, sur un plus grand théâtre, lorsqu'il fut signalé, par un ami commun, au directeur du collège de Pont-Levoy. Ce directeur était Germain Sarrut avec lequel nous le retrouverons plus tard, rédacteur en chef de la Tribune.
Germain Sarrut est connu de tous : aucun n'ignore son dévouement infatigable à la cause de la liberté, les luttes qu'il a soutenues, et les sacrifices qu'il a courageusement su[)portés pour elle. Mais ce que beaucoup ne savent pas, sans doute, c'est que, depuis l'empire, il a noblement repoussé les offres de toute nature qui sont venues le chercher dans sa retraite, et qu'il vit, aujourd'hui, vieux et pauvre, avant su préférer à la fortune sa propre estime et celle des autres. Il nous f)ardonnera si nous révélons ces détails, qu'il cache luimême soigneusement; mais de pai'cils exemples
sont utiles, surtout au milieu de l'égoïsme général et (le l'abaissement des caractères.
Marrast ne fit que passer, pour ainsi dire, à Pont-Levoy. Mais ses débuts, à Paris, ne furent pas ce qu'il avait espéré.
N'ayant aucun des titres officiels qui donnent droit à l'enseignement universitaire, malgré les services qu'il avait rendus et ceux qu'il pouvait rendre, sans autres ressources, d'un autre côté, que celles qu'il pouvait se créer à lui-même, le professeur de Saint Sever dut accepter les simples fonctions de maître d'études au collège Louis-le- Grand.
Là, demeurait alors, dans les bâtiments de l'ancien collège du Plessis, un homme de bien, un philosophe illustre, M. Laromiguicre. Marrasl avait étudié ses ouvrages, il fut admis à lui rendre visite, et le savant, touché de sa jeunesse, des grâces de son ospi'it, de son instruction surtout, voulut, dès le premier jour, devenir son protecteur, il voulut même le diriger dans ses études, et, bientôt, il lui lit conlicr une conférence de philosophie.
Peu (le ten)ps a[)rès, on 18:i*>, on réorganisait
l'École normale : M. Laromiguière y fil admettre son jeune ami comme surveillant de la section des lettres. Dans ces nouvelles fonctions qui lui laissaient plus de loisir, Marrast poursuivait le cours de ses travaux particuliers, et se préparait à mériter les grades universitaires. Déjà, il avait été reçu docteur es lettres, et il allait subir les épreuves de l'agrégation de philosophie, lorsqu'une décision ministérielle vint briser, tout à coup, ses espérances.
Le 20 août 4827, un grand citoyen, un grand orateur. Manuel, mourait dans sa retraite, à la campagne. Le gouvernement de la Restauration, qui avait tremblé devant sa parole et l'avait indignement expulsé de la Chambre, trembla de nouveau devant son cercueil, et ne voulut pas permettre qu'il traversât Paris. De son côté, le peuple, qui n'oublie pas ceux qui l'ont courageusement défendu, voulut rendre à iManuel des honneurs dignes de lui.
Les journaux, alors soumis à la censure, ne purent pas annoncer le jour et l'heure du convoi. Mais des avertissements secrets avaient été partout répandus, et, le 23, à iO heures du matin, la
foule occupait la barrière des Martyrs et les boulevards extérieurs de l'Est.
Aussitôt que parut le char funèbre, il fut salué par une immense acclamation de respect, et la jeunesse des écoles, s'en emparant, malgré la force publique, voulut elle-même le traîner jusqu'au champ du lepos.
Le cortège, écrivait Marrasl, en 1834, dans une étude intitulée Funérailles révolutionnaires, < le » cortège avait, en ce moment, un caractère parti- » culier de majesté populaire : une double file » s'était formée des deux côtés des boulevards ; le » milieu était occupé par des jeunes gens qui » maintenaient l'ordre. »
Or, parmi ces jeunes gens qui maintenaient l'ordre, on remarquait surtout un jeune homme d'une petite taille, à Tabondanto et noire chevelure. Son front rayonnait d'enthousiasme, son émotion le signalait au milieu de la foule recuoillie: les agents de l'autorité (lénoucèrenl, dniis leur rapport, le jnnio survoillnut de l?i soclion des lettres à l'Ecole uoiiumIc, et Marrast fui rrvoijiié de ses fonctions.
S'il avait pu suivre la voie qu'il s'était choisie
par nécessité, Mnrrasteût été professeur dans un collège de l'Étal; l'acte arbitraire dont il était victime, en le rendant à sa véritable nature, en fit un journaliste.
Mais les vrais journalistes ne s'improvisent pas. D'un autre côté, ramené violemment à son point de départ, Marrast avait à se préoccuper, encore une fois, des nécessités quotidiennes de la vie.
Une circonstance inattendue vint heureusement le soustraire à ces tristes préoccupations de chaque jour, et lui fournir, en môme temps, les moyens de se préparer à ce rude et noble métier qui devait, plus tard, illustrer son nom.
Un opulent banquier, M. Aguado, lui confia l'éducation de son fils aîné.
Dans cette nouvelle position, au milieu d'une vie large et facile, en môme temps qu'il instruisait avec dévouement son jeune élève, Marrast travaillait avec ardeur à sa propre instruction pour l'avenir. Il eut bientôt recueilli ces provisions (le savoir en toutes choses que doit posséder le journaliste, car la presse est aussi un enseignement, et, pour enseigner, l'esprit ne suffit pas.
Apres deux années d'utiles études, il ne lui
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manquait plus que la connaissance pratique des hommes, laquelle est également nécessaire pour apprécier le mouvenaent et la situation politi(jue du pays.
Marrast, en 1849, se résigna donc à quittci* la famille de M. Aguado, y laissant et emportant les meilleurs souvenirs.
Le général Lamarque le mit en contact avec les députés les plus considérables de l'opposition, il rechercha lui-même les jeunes hommes les plus inlluents parmi la jeunesse, fréquenta les salons, interrogea les ateliers, et dans cet ensemble d'éléments divers, il ne tarda pas à connaître le véritable état des esprits.
La France avait toujours pour les Bourbons la môme répugnance qui les avait accueillis en 1814 et 1815. Les sociétés secrètes ne fonctionnaient |)lus, mais elles avaient répandu sur tous les points du lerritoire dos germes que le temps avait partout fécondés; on ne conspirait plus, on (Hail j)rèt, et la nation n'attendait ({u'une occasion favorable pour s'a lira nchir.
En attendant comme tous les antres, Marrast complétait ses études poliliipies; (mi même Iciiips,
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il donnait quelques leçons, fournissait des articles à la Gazette littéraire fondée par Sautelet, collaborait au Journal de la société grammaticale, et faisait un cours d'histoire à l'École du commerce dans le passage Saulnier.
L'Athénée, cette belle institution d'enseignement gratuit fondée par les savants les plus illustres en 1792, n'avait pas encore disparu. Marrast y faisait, aussi,, des conférences de philosophie que suivaient avec assiduité M. Laffitte, le général Lafayette, le général Lamarque, des savants, des hommes de lettres, les dames elles-mêmes, tant il savait répandre de charme et d'intérêt sur le sujet le plus sérieux et le plus austère.
C'est là que la notoriété commença pour lui.
Mais ce qui le signala surtout à l'attention publique, c'est la réfutation qu'il lit, alors, du cours de M. Cousin, et la rapidité prodigieuse avec laquelle cette réfutation était faite, quoique toujours solide par le raisonnement, et brillante par l'expression. Marrast assistait, à^ la Sorbonne, à chaque leçon du maître, et, le môme jour, prcsqu'à la même heure, était imprimée et publiée la réfulahon (lu critique.
Cependant, le conflit entre la nation et la monarchie était chaque jour plusimminent. Le pouvoir devenait provocateur, la presse plus audacieuse, et, au mois de juin 1829, deux vieux et fidèles patriotes, hommes de talent et décourage, MM. Auguste et Victorin Fabre, fondaient la Tribune des départements pour venir prendre part à la lutte.
C'est dans cette feuille républicaine qu'Armand Marrast débuta comme journaliste.
Mais, si la victoire de juillet 1830 fut brillante et rapide, elle n'eut pas les résultats que devaient en attendre les vrais amis de la liberté. Le trône brisé de Charles X fut relevé par Louis-Philippe, comme si le même principe ne devait pas toujours amener les mêmes conséquences.
Une ère nouvelle de surveillance et de combat allait donc recommencer pour la presse.
La Tribune des départements continua vaillamment sa tache. L'un des fondateurs, M. Victorin . Fabre, y épuisa sa vie, et son frère, demeuré seul, crut devoir, bientôt après, céder la place à de plus forts et de plus jeunes.
C'est alors que Germain Sarrut et Marrast devinrent pro[)riétaires et rédacteurs en chef du '
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, journal qui devait avoir, par la suite, un si grand retentissement sous le nom de la Tribune. A eux vinrent se joindre de jeunes hommes dont les études viriles avaient formé les opinions ; Godefroy Gavaignac leur apporta l'appui de son talent et l'autorité de son caractère. Nous voudrions pouvoir citer ici tous ces vaillants collaborateurs avec les éloges que tous ont mérités. Mais qu'il nous soit permis de rappeler, au moins, celui que nous avons le mieux connu, le plus laborieux, le plus modeste en même temps, quoique le plus digne, peut-être, Narcisse Boussy, qui vient de mourir dans le département des Deux-Sèvres, en emportant l'estime de tous et la conscience de n'avoir jamais fait que le bien.
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Rédacteur en chef de la Tribune, Marrast se trouvait donc enfin dans cette situation pour laquelle sa nature semblait avoir été faite.
Esprit fin et pénétrant, doué d'une rare puissance d'à-propos et d'une vaste mémoire, possédant des connaissances étendues, et, pouvant, au besoin, s'apj)roprier celles des autres par une faculté merveilleuse d'assimilation, écrivant et pensant avec une égale rapidité; redoutable par le raisonnement, plus redoutable encore peut-être par la raillerie, enlin, donnant à son expression la chaleur et l'éclat d'une imagination méridionale, Marrast portait, en elïet, en lui toutes les qualités qui font le journaliste.
Son |)remier article (jui lit sensation exposait
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la situation de la France après 1830, et indiquait l'attitude que le parti républicain devait prendre. Nous croyons devoir le reproduire, au moins en partie, non-seulement parce qu'il est remarquable sous tous les rapports, mais parce qu'il semble écrit pour tous les temps.
« Pour les hommes à vue courte, la révolution de » 1830 n'eut d'autre cause que les quinze années » d'oppression qui la précédèrent. Pour ceux qui » savent enchaîner les événements de l'histoire, la » révolution de 1830 est fille de la révolution » de 89.
» La gloire de nos pères fut de verser leur sang » pour faire connaître et respecter des autres peu- » pies le dogme de la souveraineté populaire, la ') nôtre sera de leur apprendre comment on mar- » che avec sagesse mais avec fermeté à la réalisa- » tion de toutes les conséquences qu'il doit ame- » ner tôt ou tard.
w^Mais l'œuvre qui doit développer, étendre, » affermir les intérêts du peuple sera longue cl » difficile.
» Croyez-vous que trois jours aiont pu guérir » les plaies sociales qui fatiguent la France?
» Croyez-vous qu'en trois jours on épure les » mœurs, on ramène à la dignité de la cons- » cience, à la haute estime du travail trois géné- )) rations, témoins de tant d'intrigues, victimes ^) aussi de tant de malheurs?
» Que nous reste-t-il donc à faire à nous qui sou- » haitons pour notre pays et pour l'Europe en- » suite, ce que nos pères ont voulu, ce que Napo- » léon lui-môme a prédit?
» Il nous reste à voir s'user devant nous tous » ces prétendants qui se Teront populaires d'abord, » et qui, entraînés par une force logique, s'aper- » çoivent bientôt que leurs intérêts ne sont pns » les nôtres, qui commencent alors par la crainte, » qui essayent ensuite de la corruption, et qui li- » nissent par la violence.
» Patience, le temps les pousse.
«Maintenant, que des partisse choiiucntcn- » core; que des prétentions diverses se heurtent, » on sait avec qui nous serons, avec le peuple, >^ toujours avec le peuple.
» Ce sont là nos principes, ci nous n'avons pas » peur qu'ils périssenl. Tôt ou lard, l.*i France lah- )^ guéc de déceptions viiMulra leur demander sou
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» repos et sa gloire. Jusquc-Ir» qu'avons-nous à » faire? Attendre et nous préparer. »
Se préparer... c'était, pour Marrast, instruire le peuple, car lorsqu'un peuple connaît ses droits, il est bien près de les reconquérir. C'était aussi dénoncer les abus qui sont inséparables de toute monarchie, car les monarchies périssent autant par leui; immoralité que par leurs violences.
C'est ainsi que, au mois de juillet 1831, lorsque le gouvernement passait des marchés pour l'armement général des gardes nationales, Marrast n'hésita pas à dénoncer les ministres comme prévaricateurs des deniers de l'État.
« N'est-il pas vrai, disait-il que, pour les mar- » elles de draps et de fusils, M. le maréchal Soult » et M. Casimir Périer ont reçu, chacun, un pot- » de-vin qui serait de plus d'un million?
» Ce marché de fusils, surtout, est vraiment )) curieux à rappeler. On achète en Angleterre » deux cent mille fusils au prix moyen de 37 fr., » tandis qu'on peut les obtenir à 28 francs » en France, et c'est lorsque les ouvriers sont sans » ouvrage? •
F.n même temps, Marrast signait cette accusa-
lion pour ne pns en laisser à d'autres la responsabilité, quoique la signature ne fût pas alors obligatoire.
L'opinion publique s'émut, les ministres poursuivirent en diffamation le courageux écrivain, el, malgré l'énergique et belle défense de Michel de Bourges, ce tribun du barreau, Marrast fut condamné à six mois d'emprisonnement.
Lorsqu'il sortit de prison, au mois de juin 1832, mourait, presqu'à la même heure, le général Lamarque,^ après avoir signé le compte rendu de l'opposition de ces tristes mots : Lamarqiie mourant.
Jamais convoi n'eut un semblable caractère.
La jeunesse du commerce et les écoles marchaient en tête, avec leurs signes de ralliement, puis les corporations d'ouvriers avec leurs bannières, une foule inunense, et les exilés de tous les j)ays; venaient ensuite trente mille gard(^s nationaux, et cette belle artillerie, bataillon sacré des idées républicaines, tous ayant le crêpe au bras et l'arme au côté. Une sourde et vague agitation animait le cortège (pu, tantôt s'avan(;ait ItMitoment dans un morne silence, et, tantôt, (rcmissant, pré-
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cipitaii ie pas, comme s'il marcliail à la bataille.
Les derniers adieux, en effet, n'étaient pas encore adressés à l'illustre mort, que déjà la bataille commençait. Elle dura deux jours, le 5 et le 6 juin, avec des prodiges de bravoure, et les héroïques prisonniers du cloître Saint-Méry, les seuls qui restaient peut-être, furent traduits devant la cour d'assises, le 23 octobre 1832.
C'est alors que Marrast écrivit cette belle page.
« Ils ne seront pas jugés I ils ne peuvent pas » l'être 1 car ce n'est pas de la cour d'assises qu'ils )) sont justiciables. Ils le sont de l'histoire et de » l'avenir.
» Dans ie présent, cherchez des juges, c'est-à- » dire des hommes entièrement exempts, vis-à-vis y> d'eux, de préjugés, de passions, d'intérêts publics » ou privés, des hommes qui ne respirent pas l'at- » mosphère brûlante qui nous dévore, qui ne soient » pas imprégnés, plus ou moins, de ces affections » que fait naître la défaite ou qu'engendre la vicp toire;
» Cherchez des hommes qui ne soientamisnidu p pouvoir ni du peuple, d'intelligence assez haute
» pour qu'ils comprennent le dévouement, lecnllc. » la foi ;
» Cherchez ceux qui auront assez d'indépendance » et de raison pour se dire, en face de ces accusés : (( Ils sont là, vaincus, nriais, vainqueurs, où sen raient -ils ? »
« Est-ce donc la force qui décide seule, en ce » monde, du crime ou de la vertu ?
» Si c'est la force levez le glaive et frappez, » mais ne parlez pas de justice. »
Les vaincus de juin furent frappés, en effet, mais ces défaites n'abattent pas, car il est dans notre nature que nous nous attachions davantage à la cause pour lacjuelle nous avons souffert.
La lutte continua donc aussi vive, aussi passionnée, plus redoutable encore, peut-être, mais avec de nouvelles armes, la propagande et les associations. De son cAté , le gouvernement accunuila de nouveaux moyens de résistance, et c'est alors qu'il conçut le projet de fortilier Paris.
Deux systèmes de forLilicalions étaient en présence : l'un qui protégeait ellicacement la ca|)itale contre les altacjues de l'étranger , l'autre (jui
semblait imaginé pour la comprimer, au besoin, plutôt que pour la défendre.
Ce dernier système était celui du gouvernement.
La Tribune signala hautement le danger ; l'opinion publique s'émut, et la Chambre crut devoir intervenir pour déclarer que, dans aucun cas, Paris ne serait fortifié qu'après l'autorisation de la Chambre, et qu'il fallait, au moins, attendre avant de s'émouvoir.
Marrast ne vit là qu'une manœuvre : il démontra que les députés n'étaient pas les surveillants, mais les complices du pouvoir, qu'on ne pouvait prendre au sérieux leurs promesses d'indépendance, et parodiant un mot resté célèbre, il terminait en s'écriant : « Ah ! le bon billet de la » Châtre que nous donne là cette Chambre prosti- » tuée. »
La Chambre, sur la dénonciation d'un de ses membres, M. Viennet, traduisit le gérant de la Tribune à sa barre, le 27 avril 1833.
Un autre article, ayant pour objet la question môme des forlificntions, était en môme temps incriminé. Germain Sarrut était en prison, Gode-
froy Gavaignac et Marrast furent chargés de la défense.
Pour Marrast la tache était particulièrement difficile.
Mais, dans aucune circonstance, peut-être, il ne fit preuve de plus de finesse et d'habileté; jamais défense ne fut, en même temps, plus ferme et plus énergique.
« Messieurs, dit-il, obligé d'aborder la ques- » tion précise du procès dans ce qu'elle a de plus > irritant, je ne puis me dissimuler tout ce qu'il y » a de vulnérable dans ma position comme dans » la vôtre,
» Nous ne sommes pas ici pour vous blesser » comme juges, mais nous n'y sommes pas, non 3 plus, pour faire fléchir notre caractère, et pour » éluder hypocritement l'accusation portée contre 1) nous.
» Cette accusation, nous l'acceptons, au con- ») traire, telle (prcllc s'est posée par la majorité de » cette Chambre. Vous êtes, à ses yeux, le parti » de l'ordre et de la conservation ; nous sommes, » nous, les hommes du renversement et de l'aiiar- » cille.
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» Oui, sans doute, il y a deux systèmes, non » pas nuancés, mais profondément constrastant, » non pas divisés, mais hostiles, deux systèmes » qui se retrouvent partout, luttant sans cesse D comme le bien et le mal; en économie politique, » le travail et l'oisiveté ; en morale, l'égoïsme et » le dévouement; en politique, l'arbitraire et la » liberté, ou, pour prendre des termes qui sont à » la fois principe et histoire, la révolution et la » contre-révolution, la république et la monar- » chie.
» Nous défendons Tune, nous attaquons l'autre, » et le vrai juge en cette cause, ce n'est pas vous, » c'est le pays.
» Le pays, messieurs, entendez bien! Non pas /> cette population électorale restreinte qui vous » a donné mandat, mais, le pays, la masse entière » des habitants, riches, pauvres, industriels, pro- » priétaires, prolétaires ; la réunion de tous ces » intérêts comptés et respectes, non pas au gré » d'une importance dont soi-même on est juge, » mais suivant le nombre, la justice et l'égalité.
» Il n'est donné qu'à un gouvernement popu- » laire de faire rayonner à son large foyer toutes
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» ces forces sociales, et vous êtes associés à un » gouvernement qui fait profession d'impopularité. » Il faut donc chercher en dehors du peuple les » conditions de son existence, et, en dehors de «cette puissante réalité, qu'y a-t-il? La fiction, » le mensonge, la ruse... une autre chose, aussi, » qu'il faut appeler par son nom, et qui résume » tout, la corruption. Et ce système de corruption » est-il nouveau? comment le serait-il puisque la » monarchie le rend nécessaire ? »
Ici, Marrast rappelle à grands traits l'histoire des parlements sous la Restauration, les lois de proscription et les massacres du midi publiquement excusés, les cours prévôlales et les sentences de mort envoyées par le télégraphe ; les emprunts succédant aux emprunts, les traitements des fonctionnaires, les fonds secrets et les impôts incessamment accrus; il montre les députés s'associant par intérêt à toutes les exigences du pouvoir, s'enrichissanl, ceux-ci p;ir le budget, ceux-là par le milliard des émigrés, les autres par les lois de monopole, et dans cette longue traînée parlementaire, arrosée du sang et drs sueurs du |)eu- [)le, s'il trouve ([uelque intervalle [)our la vio-
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lence, il n'en trouve aucun pour la corruption. Puis, arrivant au gouvernement de Juillet, rien n'est changé, ni les systèmes ni les doctrines, et, si les doctrines et les systèmes sont restés les mêmes, ils ont dû nécessairement procéder par les mêmes moyens et produire les mêmes résultats.
Mais c'est à Marrast qu'il faut laisser la parole.
« De la Restauration à la Révolution de Juillet, » nous aurions voulu qu'il y eût un monde : vous » n'avez voulu y voir que trois jours, une résis- » tance heureuse, une vicloire, et, pour tout finir, » une couronne.
» Si donc, entre ce qui était et ce qui est, il n'y » a pas solution de continuité, ce n'est pas à nous » qu'on le reprochera.
» Qu'y a-t-il, en effet, de changé? Les systèmes, » les doctrines? Mais n'est-ce pas à cette tribune » qu'on est venu proclamer que le meilleur titre » du prince à l'élection était sa parenté avec le » prince déchu? Et ne sommes-nous pas cités à » votre barre pour avoir répondu à la provocation » d'un déj)uté qui, dans un discours écrit, est venu
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» vanter publiquement les bienfaits delà clef d'or, » les charmes des fonds secrets, et la cupidité )) con^me moyen de gouvernement?
» Vous le savez, Messieurs, on ne se conduit » qu'en conséquence de ce qu'on croit, et si, en » examinant de près, on trouve souvent l'intérêt » des votants en opposition avec l'intérêt général, » quelle conclusion en tirer? Que les votants sacri- » fient leur intérêt propre? C'est là delà vertu, et » il serait consolant d'y croire. Mais on est libre » en cette matière, et le mal peut se supposer » plus que le bien, quand le mal est précisément » dans le résultat.
» Ainsi, il est bien évident que la masse des » consommateurs gagnerait à ce que le pain fût D moins cher, mais il est évident aussi que les » grands propriétaires seraient obligés de. subir » une diminution dans le j)rix de leurs fermages, » et les grands propriétaires sont ici on in;iii)i"ilé.
» 11 est bien évident (pie vous jetteriez une » source d'aisance au milieu du pcu[tle, si vous » favorisiez l'innombrable (pianlilé tlobii^s (|ui » se fabriipient avec les colons, mais il est évident » aussi ([ue vous i)orteriez préjudice à des iiianu-
» factures qui ont Thonneur d'être fort bien repré- » sentées dans cette chambre.
» Enfin, il est évident que vous soulageriez le » budget en diminuant le traitement des fonctions » publiques en général, mais alors vous frappez » les cent vingt-deux fonctionnaires de cette cham- » bre, qui suivent avec dévouement la trace ^ ministérielle.
» Or, ces faits patents conduisent la logique à » une opération bien simple : supprimez de la » majorité les cent vingt-deux fonctionnaires exclus » par le ministère du domaine de la liberté ; sup- » primez ensuite tous ceux qui ont un intérêt » immédiat à ce que le pouvoir ne réforme pas, » mais conserve, et comptez ce qui reste de » consciences complètement indépendantes.
)) Et cette décomposition que nous faisons ici » d'une manière générale, chaque arrondissement » électoral la fait pour chacun de vous avec une ■0 bien autre portée.
» C'est là que les esprits soupçonneux s'en- » quièrent de ce que tel ou tel membre de la majoj> rite a pu faire dans l'heureuse voie où son intérêt » s'est trouvé d'accord avec sa conscience.
» C'est laque l'incorruptibilité du député souffre » des atteintes de la très-grande avidité de sa D famille, et sa famille, Messieurs, est quelquefois » si nombreuse, qu'autant vaudrait une tribu.
» Eh bien! tout se place; l'élasticité du budget » se prête à tout, comment le ministère serait-il » assez ingrat pour refuser à ceux qui le secondent? » Gomment faites-vous, demandait un ami à un » député de la majorité de 1828, pour disposer de » tant de faveurs? — C'est tout simple, je demande » et j'accorde.
» Ainsi, Messieurs, naturellement, des deux » côtés, et par des concessions mutuelles, on » descend sur la douce pente des intérêts person- » nels, et l'on se rencontre sans se heurter jamais.
» Aussi, l'on ne s'étonne plus de tout ce qui a » été obtenu par le ministère à l'aide de la mnjo- » rite. 11 avait été condamné par la cour suprême » et vous l'avez absous. Des illégalités nombreuses » ont été signalées à cette tribune : visites iloini- » ciliaires, violences nocturnes de la police, inar- » chés sans concurrence, lois nuinicipales suspen- » dues sans nécessité, vous avez tout permis, tout » excusé.
» Et VOUS voulez que la Presse reste calme et » qu'elle ne répande pas ses plus amères pensées ! » Malheur à l'écrivain qui soupçonne la corruption » dans une chambre, et qui ne la dénonce pas
p avec indignation
)) On nous a beaucoup accusés, nous, d'avoir des » principes subversifs : subversifs de quoi? de B ces choses, par exemple, que la France dé- » teste? Oui, sans doute, et c'est notre hon- » neur.
» Nous voulons faire, nous, ce que d'autres » avaient promis ; nous voulons donner à l'avenir » toutes les garanties de la justice dans les insti- » tutions, et laisser au passé ses doctrines, sa cor- » ruption, ses actes, ses hommes.
» Les hommes aussi, messieurs! car les hom- » mes contiennent les choses, et plût à Dieu qu'il » ne restât personne ici de la majorité de 1824, » personne de la majorité qui a décidé le double » vote, personne parmi les acteurs ou les com- » plices de ces systèmes dont nous avons signalé » déjà les fatales conséquences.
» Avocat du maréchal Ncy, dites-nous si, en je- » (anl les yeux sur ceux (pii sont à votre niveau
» dans l'État, vous n'êtes pas obligé de refouler • vos souvenirs?
» Mais finissons, car j'ai hâte.
» Aussi bien, si la fatigue vous a pris, un autre )) sentiment pourrait me dominer malgré moi- » même.
» Un mot seulement encore.
» Si le procès que vous allez juger est une » guerre contre la Tribune seule , elle est puérile ; » si c'est une guerre contre la Presse^ vous y péï> rirez. »
Le gérant de la Tribune fut condamné , mais la chambre des députés resta meurtrie.
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Nous pourrions rappeler encore d'autres circonstances dans lesquelles Marrast lit preuve, au môme degré, de talent et de courage, mais ce qui précède suffit, ce nous semble.
Nous devons, cependant, signaler un remarquable travail, dans lequel il exposait, le 31 janvier 1833, les doctrines républicaines de la Tribune.
Après avoir démontré, par la succession des temps, que les peuples accroissent, incessamment et dans le même rapport, leurs besoins matériels et leurs besoins moraux, que les gouvernements immobiles sont un obstacle à la satisfaction de ces besoins, Marrast considérait la République
comme le seul gouvernement docile au progrès, comme le seul, en outre, qui pût mettre un terme aux révolutions, car les révolutions ne sont autre chose que l'explosion et la victoire d'un progrès
accompli.
Dans son programme :
Le peuple était souverain.
Cette souverainté s'exerçait au moyen d'une représentation, élue par le suffrage universel.
A cette représentation appartenait le pouvoir législatif, qui devait être unique, la nation étant une.
Le pouvoir exécutif, qui n'a pour fonction que de faire 'exécuter la loi, était subordonné, temporaire et responsable, il était renouvelé par l'élection.
Le pouvoir judiciaire cessait d'être inamovible, car l'inamovibilité, comme l'hérédité despouvoirs, est incompatible avec la souveraineté du peuple qui ne s'aliène pas.
L'organisation des forces militaires devait être établie sur de nouvelles bases, les armées permanentes n'étant que des causes de guerre ou des moyens d'asservissement.
Dans l'ordre économique, la Société n'existant que par le travail, tout ce qui le féconde devait être encouragé, tout ce qui Tentrave devait disparaître.
Ainsi, l'impôt qui frappe, aujourd'hui, sous tant déformes, les objets de première nécessité, c'està-dire la masse qui travaille, devait être remplacé par un impôt unique et progressif n'atteignant que ceux qui possèdent.
Le crédit, qui n'existe que pour quelques-uns, devait être ouvert à tous ceux qui peuvent en répondre par leur travail et leur moralité.
L'association, en augmentant les forces, venait augmenter les produits et la richesse publique.
De là, pour l'État, le devoir de favoriser toutes les entreprises qui fondent les moyens de communications et de transport, de supprimer progressivement les prohibitions, de réformer d'abord et d'abolir plus tard le système des douanes, d'encourager les constructions maritimes, et, suivant l'expression pittoresque de Marrast, de jeter, pour ainsi dire, un pont sur toutes les industries du globe, afin qu'elles puissent plus facilement échanger leurs produits.
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Quant à la propriété, ce problème de tous le plus redoutable, elle était un droit sacré à l'égal de tous les autres, car il naît, comaie tous les autres, de nos facultés et de nos besoins. Mais, de même que la liberté ne doit pas dégénérer en licence, de même la loi pouvait intervenir dans la propriété, pour en empêcher le monopole et l'abus qui offensent la raison, la justice et l'humanité.
L'éducation étant gratuite, elle était, en outre, obligatoire, afin que chacun, dans sa mesure, pût ajouter aux ressources communes.
Enfin, les arts, qui sont aussi des besoins et des organes de la civilisation, devaient être autre chose que la distraction et l'ornement de la vie.
« Nous leur demanderons, disait Marrast, de » fortifier la société en célébrant la moralité pu- » blicjue, d'exalter les nobles passions, de soufller » la vie sur tous les germes de grandeur et de » générosité, de ne j)as souffrir qu'un seul de ces » mobiles qui excitent le patriotisme et l'énergie » nationale soit ilétri par le ridicule ou le dédain. » Nous encouragerons l'arlisle (|ui plaidera la
» grande cause du travail, du dévouement et de la » liberté. »
Après la publication de ce programme républicain, Marrast continua vaillamment, dans la Tribune, sa lutte de chaque jour, jusqu'aux événements du mois d'avril 1834.
A cette époque, les associations, la société des Droits de l'homme, surtout, avaient pris un développement considérable. Le pouvoir, impuissant à les combattre par la discussion, se préparait à les anéantir par la force. C'était un devoir de solidarité pour la presse de leur prêter son appui, car c'est par la presse et par Tassociation que les idées se propagent, que l'esprit public se forme et s'épure.
Ce périlleux devoir, le rédacteur en chef de la Tribune sut noblement l'accomplir.
Nous avons déjà retracé, dans la biographie de Godefroy Cavaignac, les tristes et sanglantes journées du mois d'avril 1834. Nous avons également reproduit le procès qui les suivit devant la Chambre des pairs, et qui restera comme un monument de violence et d'illégalités.
Nous nous bornerons à dire, aujourd'hui, que Marrast fut enveloppé dans la poursuite comme
complice d'attentat ayant pour but le renversement du gouvernement.
Interrogé par le président, il ne voulut même pas répondre et resta muet, à sa place, ne reconnaissant pas à ses juges le droit de le juger.
Il signa la protestation des accusés contre le refus de la cour d'admettre leurs défenseurs et déclarant, la défense n'étant pas libre, qu'ils ne participeraient plus aux débats par leur présence, si ce n'est contraints par la force.
Le 29 janvier 1836, il fut condamné à la peine de la déportation.
Mais, déjà, depuis le 12 juillet 1835, les accusés de la catégorie de Paris avaient pu s'évader de leur prison, et Marrast était à l'abri en Angleterre.
Là, il devint le correspondant politique du National, et chacun peut se rappeler, encore aujourd'hui, combien cette correspondance avait d'inlérôt par la nature des informations, la (incssc dos aperçus, la sûreté des jugements, combien elle avait aussi de charme par la forme et par l'expression.
Nous voudrions pouvoir on citer, ici, quelques fragments, mais cela nous ôl(>i.i;iior.'iil {\o nniro
but, cl nous avons hâte de retrouver Mnrrast, en France, après son exil.
Le 27 juin 1839, à l'occasion du mariage du duc de Nemours, une ordonnance royale avait amnistié les condamnés politiques. Marrast en profita sans hésitation.
Pendant son absence, un immense vide s'était fait dans la presse républicaine : Armand Garrel était mort.
La succession de ce grand citoyen fut ambitionnée par divers compétiteurs, entre autres par Arnold Scheffer, ancien rédacteur du National, et par M. Anselme Petetin, rédacteur en chef du Précurseur de Lyon.
Mais on savait que des actions en assez grand nombre avaient, tout à coup, changé de mains, et, pour avoir la certitude que le drapeau ne serait pas déserté, l'on écarta les diverses combinaisons qui se présentaient, et Charles Thomas fut nommé directeur. Peut-être n'avons-nous pas été, nousméme, complètement étranger à ce résultat.
C'est dans ces conditions, peu de temps après sa rentrée en France, qu'Armand Marrast devint rédacteur en chef du National, conjointement avec
Jules Bastide, pour lequel ce n'était qu'un acte de dévouement, comme sa vie, du reste, en est pleine.
Il était glorieux de succéder à Garrel ; mais c'était, en même temps, une lourde et périlleuse tâche.
Nous allons voir comment Armand Marrast a su la remplir.
La direction politique du National appartenant à Charles Thomas, comme nous l'avons déjà dit, Marrast n'avait pas de programme à faire, et c'est à ses coups seulement qu'on put bientôt le reconnaître.
Un de ses premiers articles fut inspiré par le refus du vénérable Dupont, de l'Eure, d'accepter un siégea la cour de cassation. Dupont, de l'Eure, avait été ministre de la justice après la révolution de 1830, lorsque son nom, comme ceux de Lafayette et de Laffîtte, pouvait être une sauvegarde pour la nouvelle royauté; mais bientôt on sut leur faire comprendre qu'ils n'étaient plus nécessaires, et tous les trois se retirèrent avec dignité.
C'était donc faire une offense à Dupont, de TEure, que lui proposer une fonction dans le gouvernement, quelque honorable qu'elle pût être, lorsque le gouvernement n'avait rien fait qui pût reconquérir sa confiance et son estime.
Ce sentiment , Marrast le traduisit en ces termes :
a La plupart des journaux reviennent encore » aujourd'hui sur la noble détermination de » M. Dupont, de l'Eure, qui a refusé la place » qu'on lui offrait à la cour de cassation. Dans tous » les temps, un acte d'abnégation et de cons- » cience, un sacrifice personnel à de hautes raisons » de moralité, méritent l'estime et commandent le » respect. Dans les circonstances où nous nous ï) trouvons, ce refus a toute l'importance d'un » événement politique.
» M. Dupont, de l'Eure, après avoir rempli avec j) une dignité si pure les hautes fonctions de mi- » nistrc de la justice, avait sa place marquée à la » cour suprême, et l'autorité d'un nom irrépro- D diable eût relevé cette institution, tille des » grandes idées de 80.
» Mais il y a dans l'instinct d'un homme de » bien une lumière qui l'avertit de la portée de » son exemple.
» Dans ce monde parlementaire où l'affaisse- » ment de toutes les croyances et l'incertitude de » tous les principes ont jeté, tout à la fois, le dc- » sordreet l'impuissance, M. Dupont, de l'Eure, a » voulu rester fidèle à sa vie passée et protester » ainsi contre une démoralisation envahissante.
» M. Dupont, de l'Eure, a fait un acte digne de » lui-même. »>
Peu de temps après, le 12 mai 1840, le ministre de Fintérieur, M. de Rémusat, présentait à la Chambre des députés un projet de loi ayant pour objet d'aller recueillir et de ramener en France les restes de Napoléon.
Marrast, à cette occasion, exprima les sentiments de la France libérale et démocratique , comme il les avait déjà exprimés quelques années auparavant, lorsque le gouvernement de Juillet avait cru devoir rétablir sur la colonne la statue de l'empereur.
« Est-ce qu'il n'était pas plus éloquent mille » fois, ce bronze de l'ennemi, quand il vous par-
» lait des efforts, des sacrifices et de riiéroïsme » de toute une armée?
» Il faudra donc que le despotisme se survive » jusque dans les monuments I
» Et sommes-nous à tel point déchus que nous » ne sachions pas comprendre qu'il n'y a de vraie » grandeur que celle qui profite à l'humanité? »
i98 ARMAND MARRAST
L'affaire Pritchard, aujourd'hui complètement oubliée, est une de celles qui ont le plus agité les esprits et passionné l'opposition sous le règne de Louis-Philippe. C'est aussi l'une de celles où Marrast montra avec le plus d'éclat son talent d'écrivain et sa verve de polémiste.
Une convention intervenue entre la reine Pomaré et le gouvernement français, conférait à la France le protectorat des îles de la Société. Cependant, au mépris de cette convention, et excitée par des missionnaires anglais, la reine affectait de se placer sous la protection et sous les couleurs de l'Angleterre. Le drapeau tricolore avait partout disparu. L'amiral Dupetit-Thouars, commandant
dans les mers du Sud, jugea qu'il manquerait à tous ses devoirs envers son gouvernement et son pays, s'il laissait impunie cette violation, et il prit possession de Taïti au nom de la France.
Mais, sous la pression de l'Angleterre, cet acte de vigueur et de dignité nationale fut désavoué par le gouvernement de Louis-Philippe.
Ce fut, de toute part, une énergique protestation.
La Presse ouvrit une souscription pour offrir à l'amiral Dupetit-Thouars une épée d'honneur, et le National exprima le sentiment public avec une éloquente indignation.
Après avoir exposé les faits, Marrast n'hésitait pas à dire que « dans aucune circonstance peut- » être, depuis quatorze ans, le système de la paix » à tout prix ne s'était montré ni aussi aveugle ni » aussi insolent dans son dédain pour la dignité de » notre pays. »
Agrandissant ensuite le débat, il accusait le gouvernement de ne comprendre ni le caractère, ni la politique do la France.
(( Est-ce, (lisait-il, une chose si nouvelle que la » politique extérieure de la France? Est-ce qu'elle
i^OO ARMAND MARRAST
» n'a pas ses traditions dans les grandes années » qui ont fermé le dernier siècle? Dans les temps /> les plus reculés, n'est-ce pas la gloire de notre » pays de s'être tenu indépendant des grandes » puissances, et d'avoir entraîné dans son acti- » vite toutes les puissances secondaires? La généf> rosité de notre nation a fait sa force à toutes les » époques de sa vie. Cette générosité fut un ins- » tinct, — elle peut être un calcul. En protégeant » les petits États de l'Allemagne, Richelieu pa- » raissait au peuple comme un bienfaiteur qui » défend le faible, — il servait en même temps la » plus haute politique.
» Chaque nation a ses moyens appropriés au » but qu'elle poursuit : la Russie veut embrasser » l'Orient par la conquête; l'Autriche se conden- ))ser par une action patiente, la Prusse s'étendre » et se centraliser par une action sans repos, » l'Angleterre envahir le monde par son com- » merce.
» Et nous, peuple grand par ses idées et par » son audace, nous les fils de ces guerriers aven- » turcux qui s'en allaient en Belgique, soutenir » Liège, Gand ou Bruges luttant pour leur liberté,
» qui quittaient leurs foyers et leurs familles pour » aller porter une idée en Espagne ou en Italie; » nous, enfin, qui avons ébranlé le monde il y a » cinquante ans, qui avons créé, pour les sociétés » modernes, une ère nouvelle, non-seulement par » les armes, mais par la proclamation de nouveaux » principes, on veut faire de nous, aujourd'hui, » un peuple de castors, sans vie, sans mouve- » ment, sans expansion 1
» Voilà 011 l'on descend quand on méconnaît le » caractère de la France, voilà comment on tombe » quand on a peur. »
Mais, dans cette mallicurcuse affaire de Taïti, le désaveu de l'amiral Dupetit-Tliouars ne devait pas être notre seule humiliation.
La reine avait été surtout excitée par un sieur Pritchard, un de ces missionnaires semi-religieux, scmi-diplomates, (jui vont, sur tous les points du globe, ouvrir les voies au commerce de l'Angleterre.
Pritchard ayant été expulsé comme il devait l'être, le gouvernement ne craignit |)as de demander pour lui une indemnité à la Chambré, cl la Chambre de la consentir.
C'est alors que Marrast publia dans le National une série de portraits des députés qui avaient voté l'indemnité. Cette galerie des Pritchardistes eut un succès que n'ont certainement pas oublié ceux qui, alors, amis ou adversaires du gouvernement, étaient engagés dans la lutte.
Gomme homme privé, Marrast avait toutes les qualités qui séduisent.
Dans un salon, il savait causer comme bien peu le savent; dans les réunions intimes, lorsqu'il pouvait s'abandonner à lui-môme, il était vraiment extraordinaire par le mouvement et l'imprévu de SCS idées, l'expression et le jeu de sa physionomie, le charme et renlraînement do sa parole. 11 était impossible alors de ne pas le suivre et de ne pas s'émouvoir avec lui. Combien de (ois, à Sainte-Pélagie, lorsqu'il chantail, v\\ s'acconipagnant de la guitare, la chanson populain* de GodelVoy Cavaignac, si pleine elle-même de mou-
204 ARMAND MAHRAST
vement et d'entrain, combien de fois n'a-t-il pas fait oublier à ses compagnons de captivité les tristesses de la prison et les sombres préoccupations du lendemain.
Armand Marrast était éminemment artiste et musicien de premier ordre.
Le guitariste le plus renommé de cette époque, l'auteur de l'hymne à Riego, Huerta, qui vit encore au milieu de nous, le reconnaissait pour son émule, et Rossini lui-même ne dédaignait pas de se faire accompagner par lui, quand il composait son chef-d'œuvre de Guillaume Tell, chez M. Aguado, sous les beaux et tranquilles ombrages de Petit-Bourg.
Un défaut, cependant, se mêlait à toutes ces qualités. Marrast se livrait trop, peut-être, au côté railleur de son esprit et ne songeait pas assez qu'il pouvait, quelquefois, devenir blessant. Mais il était, alors, entraîné par sa verve, comme le cavalier que son cheval emporte, et son cœur n'était pas complice de son esprit.
Son cœur, en effet, était excellent.
Il n'oubliait jamais les services qu'il avait reçus; il aimait surtout à les rappeler aux autres pour
s'en montrer reconnaissant, et, quand, à son tour, il pouvait être utile, il était heureux.
Marrast, comme toutes les natures ardentes et passionnées, était l'homme des premières impressions et des sentiments soudains. Ses plus sérieux articles de polémique n'étaient jamais le produit de l'étude; et l'on pourrait presque dire les actes même de sa vie n'ont jamais été le résultat de sa réflexion. Cependant, il est une chose dont il semblait s'être réservé le domaine contre les entraînements de sa propre nature ; c'est l'idée politique à laquelle il avait consacré son talent. Dans la Tribune^ dans le National on la retrouve toujours la môme, et toujours indépendante, intrépide et fière.
En dehors de la presse, dans ses travaux historiques ou littéraires, c'est toujours la même idée républicaine qu'il s'elTorce de mettre en lumière, et le môme but qu'il poursuit.
Avec M. Dupont, de Bussac, l'avocat d'un esprit si Un et d'un caractère si terme, il entreprend la publication des Fastes de la Révolution française do 1787 à 183o, a pour montrer rensemble des » oppressions qui pesaient sur le peu|)le, et pour
» faire comprendre les causes, les nécessités el le » but de la Révolution. »
Dans une saisissante étude ayant pour titre : Funérailles révolutionnaires, il montre les grands citoyens que le peuple accompagne avec respect à leur dernière demeure, et, d'un autre côté, les pompes officielles et somptueuses, mais que le peuple n'accompagne pas. C'est encore pour en tirer un enseignement. Il glorifie les devoirs civiques, le dévouement, l'abnégation; il s'efforce de ranimer Ténergie nationale, et il rappelle ces belles expressions de Tacite : « Une douleur stérile » n'honore jamais les morts : hommes privés, il » faut, à leur exemple, cultiver les sentiments qui » les rendaient utiles, hommes publics, il faut » réchauffer et répandre les idées qu'ils servirent » pour le bien de leur pays. »
Enfin, lorsqu'il écrit son remarquable travail sur la presse révolutionnaire, non-seulement celle de nos jours, mais la presse aussi, notre aînée, qui n'agissait qu'au moyen des livres, c'est également pour démontrer qu'elle n'a jamais eu pour but et pour résultat que le progrès.
<i Ainsi, dit-il, pendant que le moyen âge pèse
y> encore de tout son poids sur une société qui » lutte cependant pour se débarrasser de ses » langes, un homme s'avance, railleur, hardi, et » nous montrant les sales lambeaux de la papauté » et de la royauté pendus à sa bouche, qui rit et » qui mord. C'est Rabelais... il n'y eut jamais » d^œuvre plus révolutionnaire.
» Au xvi^ siècle, toute la philosophie, toute la » théologie enseignent à croire... Un homme se » plaît à douter : c'est Montaigne. Après lui Des- » cartes, qui brise toutes les mauvaises tradi- » tions, et qui instaure le premier autel à la liberté » de penser. Y a-t-il quelque part des éléments de » révolution plus profondément remués ? Puis » viennent en foule Pascal avec ses Provinciales, » Molière et son Tartufe, Fénclon et son Télémaquc, » puis Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques, tout » le xviii" siècle, cnlîn, siècle grand entre tous, » révolutionnaire par la parole, révolutionnaire i) par l'action, siècle de gloire pour l'humanité. »
Marrast nous montre ensuite la presse moderne, œuvre de chaciuo jour, recueillant ces coïKiuétes du passé, mais Ibrcéc de lutter incessamment |)our elles contre le pouvoir, car tous les pouvoirs qui
se succèdent veulent détourner la Révolution de son but, et s'efforcent de faire prévaloir les faits contre les principes, et les intérêts contre la conscience.
Proscrite et persécutée, la presse n'en continue pas moins son œuvre. Elle répand les notions du droit et de la justice, elle vulgarise les idées, elle égalise, pour ainsi dire, les intelligences, « résultat » inestimable, disait Marrast, car il n'existera plus, » désormais, d'hommes indispensables.
» Aux époques d'ignorance, l'homme supérieur » comprend seul et seul exécute. Le temps qu'il » perdrait à faire partager aux autres ses convic- » tiens et ses croyances, il l'emploie à les traduire » sur le terrain de l'application.
» Mais lorsque la lumière a pénétré les esprits, » lorsque chacun a la conscience de sa valeur et to de sa dignité, l'individualité ne s'impose plus, il » faut discuter, prouver et convaincre.
» La chute de Napoléon, qui voulut jouer aussi » le révélateur, démontre, plus que toutes choses, » que, si le génie le plus audacieux peut être » chef, il ne saurait être maître. Elle démontre » que l'intelligence d'un seul, si vaste qu'elle soit.
» est faible en comparaison de l'intelligence de » tous. Les conceptions d'une seule tête ne suffi- » sent plus. L'instrument de la civilisation, ce » n'est plus un homme, c'est le peuple ; le grand » levier, ce ne sont plus les batailles, mais les ré- » volutions.
» Est-ce à dire que la violence est éternellement » nécessaire? Et pourquoi le mouvement ne de- » viendrait-il pas pacifique? Pourquoi les amé- » liorations naturelles que doit amener l'effort » constant de l'homme et sa tendance au bien-être » seraient-elles réduites à percer la couche épaisse » de résistances toujours opiniâtres?
» La plus belle mission de l'avenir, c'est de » créer des institutions qui ne permettent jamais à » ces résistances de naître ou de se fortifier. »
Ajoutons, après Marrast, que la plus belle fonction de la presse est de préparer, par la discussion, l'établissement de ces institutions, et l'on vient de voir comment Armand Marrast a su, pour sa part, la remplir jus(|u'à ce jour.
Mais il est, ce semble, dans la destinée des monarchies de ne pouvoir céder (ju'à la violence, et plus s'accroissent les aspirations légitimes des
peuples, plus s'accroissent, en môme temps, les résistances du pouvoir. C'est ainsi que nous verrons bientôt, en 1848, la monarchie de Juillet refuser obstinément une réforme électorale restreinte, et disparaître devant une révolution qui proclamera le suffrage universel.
Dans la discussion de cette question de la réforme, Armand Marrast eut une grande part.
Déjà depuis longtemps l'opinion publique réclamait de justes modifications au système électoral. Deux cent mille citoyens à peine étaient électeurs, lorsque tous les citoyens doivent être égaux, et le vote n'appartenait qu'à ceux qui possèdent, lorsque la Révolution a substitué partout, les droits de l'homme aux privilèges delà propriété.
L'on ne demandait pas, cependant, l'application rigoureuse de ces principes de 89, mais uniquement l'adjonction des capacités avec l'abaissement du cens électoral, et ces vœux étaient systématiquement rejctès, malgré leur timide réserve.
On organisa l'agitation.
Le 10 juillet 1847, un grand ban(|uet rélbrmisle
eut lieu à Paris, au Château-Rouge, et M. de Lasteyrie qui le présidait , l'ouvrit par un toast à la souveraineté nationale.
Le banquet du Château-Rouge devint, sur tous les points du territoire, le signal d'autres banquets auxquels venaient s'asseoir des magistrats, des propriétaires, des ouvriers, toutes les forces vives du pays.
Le banquet de Mâcon fut présidé par M. de Lamartine.
Celui de Lille par M. Ledru-Rollin.
Celui de Colmar par le premier président de la cour royale.
Ainsi , toutes les opinions et toutes les classes prenaient part au mouvement.
De son côté, la presse de l'opposition faisait vaillamment son devoir. Chaque jour, le National affirmait le droit à la réforme , et , montrant combien l'agitation qui se manifestait pour l'obtenir était générale , il répétait qu'il fallait céder au mouvement , sous peine d'être emporté par lui.
Maison préféra la résistance, et Louis-Philippe, à l'ouverture delà session des Chambres, le 28 dé-
cembre 1847, ne craignait pas de prononcer les paroles suivantes :
« Au milieu de l'agitation que fomentent les passions ennemiesou aveugles, une conviction m'anime et me soutient, c'est que nous possédons , dans la monarchie constitutionnelle , dans la réunion des grands corps de l'État, les moyens les plus assurés de surmonter tous les obstacles et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels de notre chère patrie.»
Ce langage était un défi.
Le lendemain, Marrasty répondait :
« Le discours du trône est une provocation vio- » lente au pays , l'agitation réformiste engendre » cette colère.
» Ces milliers de citoyens qui se sont réunis, sans » trouble, sans désordre, pour demander la réforme » des lois électorales n'obéissaient qu'à des passions » ennemiesou aveugles! des manifestations léga- » les sont traitées comme une sédition; l'expres- » sion de l'opinion publique est un obstacle qu'il » faut briser; une majorité et un budget sullisent » à tous les intérêts, et parce que la majorité de » la Chambre est satisfaite, la France doit lèlre.
» On VOUS l'a dit : en dehors des grands pouvoirs » de l'État, il n'y a que des factieux.
» Les électeurs qui se réunissent pour repousser )• les actes honteux de M. Guizot , factieux 1 Les » députés qui flétrissent la corruption , factieux ! » Les membres du corps électif, maires , conseil- » liers généraux, conseillers municipaux, gardes » nationaux, propriétaires, écrivains, qui réclament » la liberté de la presse, la sincérité du jury, la ré- » forme du Parlement, la suppression des marchés ï de conscience, la probité politique, la sympathie » du peuple français pour les peuples libres, fac- » tieux !
» Toute agitation est criminelle. Les passions » aveugles ou ennemies la fomentent 1 L'isolement » forcé des citoyens vous répond seul de leur sou- » mission. Toute expression collective d'unsenti- » ment, d'une idée, d'undésirestinterdite.Ilyavait » des associations, plus d'associations ; des réunions » publiques, plus de réunions d'aucun genre. S'as- » sembler, c'est un désordre ; i)rononcer des dis- » cours, un trouble; pétitionner pour une réforme, » un acte factieux 1
» C'est là qu'ils en sont arrivés t tant mieux. On
ARMAND MARHAST 215
» nous accusait de calomnie quand nous Tannon- » cions. La France voit aujourd'liui où on la mène ; » à elle de décider si. elle veut tomber dans cet » abîme de dégradation où on la pousse. »
Le discours de la couronne avait profondément blessé la population, et elle ne pouvait plus s'abstenir devant les menaces du pouvoir.
Un nouveau banquet fut résolu pour le 22 février, et Marrast fut chargé de la rédaction du manifeste.
Voici comment il se terminait :
« La commission espère que , dans cette occa- » sion, tout citoyen se considérera comme un fonc- » tionnaire chargé de faire respecter l'ordre. Elle » se confie à la présence des gardes nationaux, » aux sentiments de la population parisienne qui » veut la paix publique avec la liberté, et qui sait » que, pour assurer le maintien de ses droits, elle » n'a besoin (pic d'une démons! ration paisible, » comme il convicntà une nation intelligente, éclai- » réc, qui a la conscience de sa force morale, et qui )) est assurée de faire prévaloir ses vœux légitimes » par l'expression légale et calme de ses o[)i* » nions. »
21 G ARMAND MAUIUST
Ce manifeste, écrit avec une mâle dignité, recommandait l'ordre; on préféra le considérer comme un appel à la révolte.
Le préfet de police fit afficher, dans Paris, un arrêté pour interdire le banquet et défendre les attroupements.
Les ministres, interpellés à la Chambre, répondirent que le gouvernement ferait son devoir, et le Journal des Débats s'écriait : « Marchez sur le fan- » tome, il s'évanouira ; fuyez, il va grandir jus- » qu'au ciel. »
Le soir, une réunion eut lieu chez M. Odilon Barrot; les députés réformistes, les membres du comité central de la réforme, et les journalistes de l'opposition s'y rendirent.
M. Barrot déclara que l'opposition dynastique, décidée à éviter l'effusion du sang, renonçait à se rendre au banquet.
Marrast répondit qu'on s'était avancé trop loin pour reculer. « Vous voulez, dit-il, rejeter sur le • ministère la responsabilité des émotions que vous » avez créées. Qui donc a convoqué le peuple pour » demain sur la place publique, si ce n'est vous et » nous? Vous redoutez la '^uorre civile? eh bien î
» votre présence seule peut l'empêcher, votre ab- » sence, au contraire, doit la provoquer, et plus » vous fuirez la responsabilité, plus elle retombera » lourdement sur vous. »
M. de Lamartine, de son côlé, protesta contre cette défaillance, et trouva ces belles paroles dans son âme de citoyen et de poète : « La place de la » Concorde dût-elle être déserte, tous les dépu- » tés dussent-ils se retirer de leur devoir, j'irai » seul au banquet avec mon ombre derrière » moi. »
Ainsi, dès ce moment, le combat en dehors des pouvoirs légaux devenait inévitable. II ne s'agissait plus de savoir de quel côté se trouvait le droit mais de quel côté serait la force.
Nous ne voulons pas rappeler ici les détails de la lutte qui fut si promptement suivie de la victoire du peuple, mais nous voulons en tirer un enseignement.
On nous accuse d'être un peuple impatient de toute autorité, et l'on s'étonne des frnpKMils retours de nos convulsions politiques; Ton devrait sNHoimer bien davantage de noire longue [)atience.
'iiS ARMAND MAHHAST
Lorsque éclata la Révolution de 89, elle était provoquée par des abus intolérables et séculaires. Qui oserait dire, aujourd'hui, qu'elle a été injuste et inutile?
La Révolution de 1830 ne fut autre chose que la réponse de la nation aux ordonnances d'un roi qui supprimait la liberté de la presse que la Charte avait garantie.
Et, quant à la Révolution de 1848, nous en appelons à tous les hommes de conscience, n'a-t-elle pas eu pour cause une aveugle résistance à des vœux légitimes, légalement exprimés?
Après la chute de Louis-Philippe, la Chambre des députés voulut renouveler encore une fois la surprise de 1830, en nommant roi le comte de Paris et la duchesse d'Orléans, régente. Mais le peuple, instruit par le passé, i)rotesta jusque dans le sein de la Chambre elle-même, et la République fut proclamée.
H était naturel, il était juste que ceux-là qui l'avaient préparée f)ar leurs efforts et leur dévouement lussent, les prenners, a])pelés à la servir.
AUMAND MAUUAST 219
Armand Marrast fut secrétaire et membre du gouvernement provisoire, maire de Paris, représentant du peuple, élu par quatre départements, la Seine, la Haute-Garonne, les Basses-Pyrénées et la Sartlie.
Gomme membre du gouvernement provisoire et maire de Paris, il fut constamment à la hauteur de ses fonctions et de ses devoirs.
A l'Assemblée constituante, il montra que le brillant journaliste possédait les qualités de l'homme d'État, et la haute raison du législateur.
Porté à la présidence, le 19 juillet 1848, il y fut maintenu, tous les mois, par les suffrages de l'Assemblée, jusqu'à l'expiration de ses pouvoirs. Nul, en effet, n'a dirigé les débats d'une grande assemblée avec une plus grande intelligence des hommes et des situations, avec un tact plus lin, un esprit d'à-propos plus sûr, une autorité plus unanimement reconnue.
Quand vint le momcnl d'iUablir la ConstiUilion, cette œuvre, de toutes, la plus rcdoulablo, il fui désigne pour faire partie de la connnission (pii devait en préparer le projet, il pri( une pail cunsidé-
rable à ses travaux, et, parmi tous les hommes éminents qui la composaient, ce fut lui qui fut choisi comme rapporteur. Un pareil choix suffisait soûl à honorer sa vie.
Le rapport de Marrast a toute la grandeur ré- [)ublicaine : nous regrettons de ne pouvoir en citer qu'une partie :
ft Citoyens représentants,
» Ce n'est pas en un jour que les nations se dé- » cident à ces changements qui modifient profon- » dément leur condition.
» La France a été préparée par les soixante ans » qui fuient devant nous à la forme de gouverne- » ment qu'elle s'est enfin donnée.
» Quelles vicissitudes, quelles épreuves, quelles » expériences nous ont manqué I Après l'effort » prodigieux qui brisa l'ancienne société, la France » a tout essayé, tout subi, les cruelles douleurs de » la guerre civile, les brillantes déceptions de la » gloire, les amertumes de la défaite, la monar- » chic absolue, la monarchie tempérée, les pou-
» voirs fondés sur des traditions, et les pouvoirs » fondés sur les intérêts.
» Tout s'est usé, jusqu'à ce que le peuple, à ces » souverainetés usurpées, compressives ou défait* » lantes, en ait substitué une qui ne saurait s'épui- » ser ni périr, la sienne.
> C'est donc l'immuable enchaînement des faits » qui nous conduit à fonder la République.
» L'œuvre est grande et digne devons, citoyens » représentants; malgré les clameurs ou les téné- » breuses manœuvres des partis, malgré les re- » grets ou les hésitations de tous ceux qui obéis- » sent ou à des préjugés ou à des habitudes d'un » autre régime, l'ère nouvelle a commencé pour » les nations européennes.
» Prédite par le génie, elle se réalise par la rai- )' son, et cette lumière, que rien n'arrête, illumine » de sa clarté la civilisation des vieux continents, » comme elle a guidé de sa brillante étoile la » jeune civilisation américaine. Les pon|)les ont » grandi j)ar l'éducation , ils ont la couliance V de leur force, ils sentent qu'à eux seuls ap- » partient le droit de se régir cl de se gouvori> ncr, et la Républi((uc seule peut donner à rot le
» souvornincfé du peuple son organe et sa ga- » rnntie.
» Grâce à elle, la vie politique se répand parle » suffrage universel, la vie économique s'agrandit » par le travail, la vie morale par la fraternité. » Avec elle, tout peut être défectueux, mais tout » est temporaire et corrigible, nulle exclusion ni » pour aucun homme, ni pour aucune doctrine : » hommes et doctrines ont pour seul juge la ma- » jorité nationale. Contre ses erreurs possibles, la » minorité convaincue a, pour elle, la liberté de la » parole, de la presse, de l'association, et le temps, » cet auxiliaire infaillible de la vérité.
» Tenez aujourd'hui pour certain qu'il n'y a pas » dans le monde des intelligences un autre centre » de gravitation. Il faut ou le suivre et s'y ratta- » cher, ou rétrograder dans l'espace, et aller à la » dérive, comme une comète déroutée. Il faut ou » organiser pacifiquement la démocratie, ou reve- » nir, à travers les révolutions, les ruines et le » sang, à un état qui ne recommencerait que pour » tomber encore.
» Que tous les amis de la France apportent donc » à la République le concours de leur peine, de
» leur talent, de leur volonté. C'est à vous de les » appeler et de les unir. Fondez d'une main ferme » les principes républicains; fortifiez-les par les » institutions organiques où ils puiseront la vie; » fiez-vous ensuite au bon sens, à la dignité du » peuple. Il ne souffrira pas qu'on lui ravisse ce » qu'il a conquis, il ne se dégradera pas en abais- » sant son propre droit devant les emblèmes finis » du passé. C'est pour lui que vous aurez construit » le monument, et il bénira votre sagesse qui l'aura » élevé. »
Cependant, à l'expiration des pouvoirs de l'Assemblée constituante, Armand Marrast ne fut pas réélu pour l'Assemblée législative. La réaction travaillait, depuis longtemps déjà, au renversement des hommes et des institutions de la République.
Profondément attristé par le délaissement dont il était l'objet, plus attristé encore par les maliieurs qu'il prévoyait pour son pays, il dut reprendre la plume comme aux premiers jours de sa J(minesse, car il était resté pnuvn\ 11 ne rentra j)as cependant au National, où sa place semblait na-
turellemenl marquée, sans doute parce qu'il voulait se recueillir, ou qu'il avait besoin de repos. Il écrivit dans le Crédit, journal d'économie politique, depuis longtemps fondé par Enfantin.
Mais, là même, il ne put continuer longtemps ce tranquille travail.
Au milieu des émotions qu'il avait traversées, une maladie de cœur dont il avait apporté le germe à sa naissance, avait pris, tout à coup, un développement inattendu. Bientôt ses amis ne purent plus conserver d'espérance, et lui-même ne se faisait pas d'illusion. Mais il restait calme et attendait, avec sérénité, la fin d'une vie qui n'était pas heureuse, et qu'il sentait ne pouvoir plus être utile.
Il est mort le 12 avril 1852.
Gomme président de l'Assemblée constituante, Armand Marrast a laissé dans les souvenirs une empreinte qui ne s'effacera pas.
Comme journaliste, il a été incontestablement l'un des plus brillants de son époque, et, ce qui vaut mieux, l'un des plus utiles.
11 n'a j)as eu, comme Armand Carrel, le carac-
1ère qui impose et que l'on suit; mais tout ce qu'il' avait reçu de beau de la nature, son esprit, sa magnifique intelligence, il ne s'en est servi que pour défendre les grands principes de la Révolution, la cause du peuple et la liberté.
C'est assez, ce nous semble, pour avoir bien mérité de son pays.
LE (;OLO^■EL CHAKKAti
No le 7 janvier 1810, à Phalsboiirg, dans le dcpartement de la Meurthc, Gharras lit ses promicros études au collège deClermont-Ferrand.
Son pèro, mort général, était un do ces volontaires de 03 qui, après avoir sauvé le territoire de la Franco, lui donnèrent pour trontières les Alpes, le Rhin et l'Escaut, et rentrèrent dans leurs foyers en I8iri, avant su conserver intactes leurs crovances républicaines.
228 CHAINAS
Charras trouva donc, à son début dans la vie et au sein môme de sa famille, l'exemple du patriotisme et des vertus civiques.
Doué d'une vaste intelligence, il aurait pu choisir à son gré parmi les professions libérales, mais il préféra la carrière des armes, et, en 1828, il était reçu l'un des premiers à l'École polytechnique.
C'était l'époque où la jeunesse, malgré tous les entraînements de son âge, n'obéissait qu'aux sentiments généreux, plaçait par-dessus tout l'amour du pays, et se mêlait avec ardeur à nos luttes politiques.
Charras, au milieu de ses camarades, se fit bientôt remarquer par l'indépendance de ses opinions autant que par la rapidité de ses progrès, et, trois mois avant la Révolution de 1830, il était renvoyé de l'école pour avoir porté la santé du général Lafayette et chanté la Marseillaise^ ce chant national qui s'associe toujours à nos espérances.
Trois mois après, heureusement, la victoire de Juillet vint rouvrir sa carrière. Lui-môme, du reste, j)rit une grande j)art à cette révolution, et c'est lui, notamment, (jui dirigc;iit fattacjue de la
caserne Babylone qui fui si obslincmenl défendue par les Suisses de la garde royale.
Charras, dans cette première circonstance, avait fait son devoir, et pour lui, cela suffisait. Dès le 6 août 1830, il partait avec les élèves de sa promotion pour l'école d'application de Metz.
Soldat, il n'a jamais oublié qu'il était avant tout citoyen, et c'est là ce qui donne à Charras une physionomie particulière, et ce qui rend sa mémoire plus chère encore peut-être à son parti.
A Metz, en même temps qu'il se livre énergiquement à l'étude, il se met en communication avec les patriotes les plus éprouvés, et il signe, avec eux et quarante de ses camarades, une association contre le retour de la branche aînée des Bourbons. Le gouvernement de la branche cadette voulut voir dans cet acte au delà de ce qu'il disait, et le ministre de la guerre ayant vainement exigé que les jaunes officiers retirassent leur signature, ceux-ci furent envoyés en congé pour un an avec sup|)ression de solde.
On crut devoir cependant les rappeler avant le terme de la peine; et, le Oaoùt 1832, Ciiarrasélail
nommé lieutenant, au premier régiment crartillerie.
Peu de temps après, en 1834, il venait tenir garnison à Paris.
Là, il retrouve avec bonheur ses premières amitiés de 1830, Guinard, Etienne Arago, Charles Thomas, O'Reilly, Godefroy Cavaignac, et, s'il en forme de nouvelles, c'est parmi ceux qui partagent les mêmes principes, c'est avec Armand Garrel devenu alors, dans la presse, le plus redoutable adversaire du pouvoir.
Armand Garrel et Gharras avaient, au surplus, des ressemblances de situation et de caractère qui devaient les rapprocher et les unir.
Ils avaient d'abord, l'un et l'autre, cette réserve qui est propre aux hommes supérieurs et qui, loin de les éloigner, les attire par une sympathique et commune curiosité. Braves, généreux, chevaleresques, ils étaient passionnés, l'un et l'autre, pour la grandeur et la gloire de la France; mais, avant tout, pour son bonheur et sa liberté. Garrel, en outre, avait été soldat comme l'était Gharras, et il avait sacrifié sa carrière à sesoi)inions. Gharras était prêt, au besoin, au morne sacrifice, et, comme
Carrel, il aurait pu combattre avec la plume s'il avait brisé son épée, car il avait aussi un grand talent d'écrivain.
Chacun de nous peut se rappeler, encore aujourd'hui, ces belles études critiques sur les questions militaires qu'il a publiées dans le National, et qui firent une si vive impression que M. Thiers, ministre, écrivait à l'un de ses amis : « Je ne con- » nais rien de plus substantiel, rien de plus élevé » que les critiques historiques du National; faites )) en sorte de découvrir ce savant et remarquable )) écrivain, et procurez-moi une occasion de me » rencontrer avec lui. »
Tout autre que Gharras eût sans doute accueilli ces ouvertures qui flattaient son amour-propre et pouvaient servir son ambition : lui, s'y refusa, n'écoutant que sa nature droite, et ne voulant rien devoir qu'tà lui-môme.
Arrivé, par l'ancicnnolé, au grade de capitaine, le 7 mai 1838, il fut détaché d'abord aux forges des Ardennes, |)uis à la poudrerie de Vonges, et dans ces nouvelles fonctions, il fit prouve d'une capacité particulière, il sut rendre à f Klat de vrrilablcs services. En même temps, il donnait tous
ses loisirs ti l'élude, et continuait, sa coiiaboration au National, affirmant toujours ainsi, dans la mesure de ses possibilités, la constance de ses principes. Nous pourrions citer ici quelques fragments de ses remarquables articles, mais, en ce moment, nous le suivons comme soldat.
En 1841, Charras fut appelé à la manufacture d'armes de Saint-Etienne. Il venait remplacer un officier d'un grand mérite, le capitaine Tamisier, représentant du peuple en 1848; mais le général commandant la division, qui avait provoqué le rappel du capitaine Tamisier comme républicain, se plaignit qu'on lui donnât pour successeur un rédacteur du National, et Charras fut mis à la disposition du gouverneur général de l'Algérie.
C'était là, depuis longtemps, l'objet de tous ses vœux.
En Afrique, Charras fut bientôt signalé parmi les officiers les plus brillants et les plus solides.
Ciiargé, d'abord, du commandement de Cherchell, bloqué par les Kabyles, il assure les ressources de la place avec une remarquable intelligence, et, dans les sorties qu'il juge nécessaires, il donne l'exemple du plus intrépide courage. Un jour, il arrache à l'ennemi im soldat fait prisonnier, et le ramène blessé sur son propre cheval.
En 1843, lorsqu'il est directeur des affaires arabes à Mascara, il lait preuve d'une hnulo capaeité militaire.
Abd-el-Kader évitait soigneusement d'engager ses troupes régulières, et surtout de s'engager lui-
môme. Gharras, par son habile activité, prépare la surprise du camp de l'émir, qui est forcé d'accepter un combat désastreux. « Dans ce combat, dit » M. le colonel de Gery, le capitaine d'artillerie » Gharras voyant nos cavaliers indigènes battre en » retraite, se porte sur eux au galop, les rallie, les » ranime de son courage, et les ramène au feu. »
Le maréchal Bugeaud, dans son rapport du 2 juillet 1843 au ministre de la guerre, recom- » mande particuHèrement à son ^tention M. le ca- » pitaine d'artillerie Gharras. A la tête de 600 che- » vaux arabes ou français, il a montré beaucoup » d'intelligence et de vigueur, et a rendu de » grands services. G'est un officier d'avenir. »
Quatre mois plus tard, Gharras méritait les mêmes éloges à l'occasion d'un nouveau combat contre le premier lieutenant d'Abd-el-Kader, qui s'efforçait de faire sa jonction avec lui. Voici dans quels termes s'exprimait le général Tempoure dans son rapport du 18 novembre 1843 au général Lamoricière.
« Il m'est bien difficile de faire un choix parmi » tant de braves qui tous ont fait leur devoir. Mais r> avant tout, mon général, je dois a[)peler votre
)) attention sur M. le capitaine d'artillerie Ghnrras, )) directeur des affaires arabes à Mascara. Une » grande part du succès lui revient, car c'est lui » qui l'a préparé , avec cette habileté , cette » précision , et cette connaissance du pays et » des hommes dont il a déjà donné tant de » preuves. »
Cependant, malgré toutes ces preuves de capacité militaire et de bravoure, le brillant officier républicain resta capitaine, et ce n'est qu'à la (In de l'année 1844, le 3 décembre, que Charras fut nommé chef de bataillon dans la légion étrangère. Cet avancement ne fut même pas, pour lui, sans tristesse, car il quittait ainsi l'arme de son choix dans laquelle il aurait voulu pouvoir continuer sa carrière.
En 1847, et depuis la soumission d'Abd-el- Kader, on traversai!, pour ainsi dire, un intervalle de p&ix : Charras, pour occuper son arlivilé, sollicita le commandement d'un balaillon d'infanterie légère d'Afri(|ue, soldats intrépides, mais indisciplinés.
Soigneux de leur bien-ùlre et sévère avec justice, il sut l)ienl()t leur imposer, non-seuleineii(
l'obéissance au devoir, mais encore l'affection et le dévouement à sa personne. Avec eux, sur un champ de bataille, il eût accompli de grandes choses; dans le repos, il voulut au moins les appliquer à des travaux utiles, et il jeta les fondements d'un grand centre de colonisation entre Oran et Mascara.
Quand le duc d'Aumale alla en Afrique succéder au maréchal Bugeaud, il visita cette nouvelle ville, Saint-Denis-du-Sig, et s'étonna d'un si grand résultat obtenu en si peu de temps, et avec si peu de ressources; le général Lamoricière lui présenta Charras : « Voici, lui dit-il, un jacobin, fils de ja- » cobin, et officier du plus grand mérite. *
Nous rapportons surtout ces paroles du général Lamoricière, parce qu'elles expriment bien ce (ju'était Charras, même aux yeux de ses chefs, riiomme du devoir militaire, mais en même temps, rhomme de conscience politique, ne laissant jamais fléchir, dans aucune circonstance et devant aucune considération,, l'énergie de ses convictions républicaines.
Le duc d'Aumale accueillit Charras avec une (iistinction particulière, et lui promit le premier
emploi vacant de lieutenant-colonel, pour lequel, du reste, il était porté le premier sur le tableau d'avancement de l'armée d'Afrique.
Mais, cette promesse, ce n'était pas la monarchie de Juillet qui devait l'accomplir.
Le 25 février 1848, Cliarras quittait l'Afrique pour venir passer en France un congé de trois mois, le seul qu'il eût demandé depuis 18 ans.
En débarquant à Marseille, il apprit la proclamation de la République, et, le 2 mars, il était à Paris.
Sa jeune renommée l'accompagnait : il avait le courage, le savoir, une rare aptitude aux choses de l'administration, tout son passé garantissait, en outre, son dévouement . 11 fut aussitôt nommé membre secrétaire du conseil de défense delà République française, lieutenant-colonel, le 20 mars, sous-secrétaire d'État au dé})artcmcnl de la guerre, le 5 avril, et bientôt après ministre par intérim jusqu'à l'arrivée du général (^avaignac.
CHAïuus 239
Il déploya dans ces dernières fonctions une activité prodigieuse, et sut à la fois pourvoir aux nécessités du moment et préparer d'utiles réformes pour l'avenir. L'une des plus importantes supprimait la seconde section du cadre de l'état-major, dite de réserve, et souleva contre lui de vives attaques; mais il n'en fut point ému, car la réforme était juste. En effet, les généraux, à l'âge de 65 et 62 ans, entraient dans le cadre de réserve avec les trois cinquièmes de leur solde, et des ordonnances individuelles, par conséquent arbitraires, pouvaient prolonger, pour eux, le temps de l'activité. Cet état de choses préjudiciait à l'avancement de l'armée entière comme aux intérêts du trésor, et il devait disparaître.
Il est cependant une autre mesure plus juste et plus utile encore, peut-être, qui ne fut pas accomplie et qui aurait dû l'être.
Sous la Uostauration et sous la monarcliio de Juillet, de braves ofliciers, patriotes convaincus, n'avaient |)as craint de compromettre l'avenir de leur carrière pour servir la cause républicaine. Les uns avaient été privés de (oui avancLMiiciil, les autres mis en retrait d'cinj)loi ou rayés des
contrôles de l'armée, d'autres enfin condamnés à mort par contumace. A leurs justes réclamations on opposa l'inflexibilité des règlements militaires. C'était là, cependant, ce nous semble, de véritables états de service pour la République, et c'était un devoir pour elle de les reconnaître; en même temps ce pouvait être un calcul. Souvent, les destinées d'un empire tiennent dans la main d'un homme, et qui saurait dire ce qu'eût produit, le 2 décembre, l'initiative d'un chef de corps, d'un simple capitaine, homme de conviction et de cœur?
Gharras, hàtons-nous de le dire, appuya de tout son pouvoir ces justes réclamations, mais les résistances administratives furent plus fortes que sa volonté.
Nommé par le département du Puy-de-Dôme, représentant du peuple à l'Assemblée constituante, il y déploya la même activité qu'au ministère de la guerre. Membre, et souvent rapporteur de toutes les commissions militaires, s'intéressant à toutes les questions d'un autre ordre, si graves et si multipliées à cette époque, il trouvait toujours dans son intelligence une lumière pour les éclairer. 11 prenait aussi l'initiative des propositions, et c'est ainsi que, de concert avec Lat rade, ancien élève comme lui de l'Ecole polytechnique, il lit ado[)ter l'abolition de l'impôt sur les boissons, qu'on a rétablis depuis, et qui pèse, encore aujourd'luii, si lourdement sur le pauvre. IMus tard, il Taisait
2i2 CHARUAS
déciderquc les conducteurs des ponts et chaussées, cette classe de travailleurs si modeste et si utile, pourraient, après examen, être élevés au grade d'ingénieurs.
Sa parole n'avait pas l'éclat de l'éloquence, mais elle était claire, ferme, convaincue, et, quand elle était animée par la passion, elle s'imposait et prenait une grande autorité.
Lorsque la présidence fut dévolue au citoyen Louis Bonaparte, le 10 décembre 1848, Gharrasse démit de ses fonctions de sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre.
Réélu représentant à l'Assemblée législative, il y devint bientôt l'un des membres les plus influents de l'opposition républicaine. La réaction était, en effet, déjà puissante, et les partis monarchiques se trouvaient en majorité, chacun d'eux s'efforçant d'amener à son pmtlt le renversement de la République.
Cependant, au milieu de ce conflit de menaces et de [)érils, les uns trouvaient une raison deconflance dans les paroles que le citoyen Louis Bonaparte avait prononcées à l'Assemblée nationale, quand il y parut puui In i)rcmicre Ibis.
CHARRAS 24r{
« .l'ai besoin d'exposer hautement, dès le pre- » mier jouroù il m'est donné de siéger parmi vous, » les vrais sentiments qui m'animent.
» Après 33 années de proscription et d'exil, je » retrouve enfin ma patrie et mes droits de » citoyen.
» La République m'a fait ce bonheur : que la » République reçoive mon serment de reconnais- » sance, mon serment de dévouement.
» Longtemps, je n'ai pu consacrer à la France » que les méditations de l'exil et de la captivité ; » recevez-moi dans vos rangs, meschers collègues, » avec la même confiance que j'y apporte. Ma con- » duite, toujours inspirée par le droit, toujours » animée par le respect de la loi ; ma conduite » prouvera, h rencontre des passions qui ont » essayé de me noircir pour me proscrire encore, » que nul ici, plus que moi, n'est résolu à se de- » vouer à la détenscde l'ordre, et à l'alTermisse- » ment delà Uépul)li(iuc. »
lis invoquaient encore le serment que le président delà république avait prononcé quand il prit possession du pouvoir :
« En présence de Dieu, et devant le peuple
» français représente par l'Assombléc nationale, » je jure de rester fidèle à la Répul)lique une et » indivisible, et de remplir tous les devoirs que » m'impose la Constitution.
Les autres ne s'arrêtaient point à des paroles. II se rappelaient la tentative de Strasbourg, celle de Boulogne, et celui qui les avait imaginées dans un intérêt dynastique ne devait pas reculer devant un nouveau 18 brumaire.
Charras était parmi ces derniers, le plus attentif, le plus vigilant, peut-être.
Il savait, mieux que tout autre, avec quel soin on avait choisi les régiments qui formaient la garpison de Paris ; il connaissait les chefs de corps, les généraux, leurs sentiments, la situation personnelle de la plupart d'entre eux, et, chaque jour, il signalait avec énergie l'imminence du coup d'État.
Quand vint la proposilion des questeurs qui devait donner à l'Assemblée nationale le droit de requérir directement la force armée pour sa protection et sa défense, Charras prit, à son tour, la parole.
ïl démontra qu'une assemblée à laquelle le
peuple souverain a délégué le pouvoir législatif, a toujours ie droit de se sauvegarder comme elle le juge nécessaire.
Arrivant ensuite à la question d'opportunité, chacun étant d'accord sur la question de principe : « On craint, dit-ii, de remettre une arme aux » mains de la majorité ; pour m'expliquer plus » énergiquement, on craint d'armer la loi du » 31 mai. Si je croyais faire courir à mon pays un » pareil danger en votant une pareille proposition, » je me couperais plutôt le poing que de venir » déposer mon vote à cette tribune.
» Mais je crois que mes honorables amis font » aujourd'hui beaucoup trop d'honneur à la majo- » rite en la croyant si redoutable. La majorité est » une agrégation de partis, ce n'est pas un parti. » Puis, rappelant cette revue de Satory, où des escadrons, sous les yeux du ministre de la guerre, avaient poussé des cris inconstitutionnels et factieux, montrant les officiers qui avaient provoqué ces cris, devenus, tout à couj), l'objet de faveurs éclatantes : « Non, s'écria-il, je ne crois pas » (juc la majorité soit pour la Uéj)ul)li(pio, un » danger plus sérieux que le président (jui siège à
» l'ÉIysée; non, je ne crois pas qu'il vienne de sa » part un danger plus immédiat, un danger plus » imminent que celui qui peut nous venir de l'en- » droit que je vous signale.
» Du reste, je le répète, et c'est par là que je » termine, la majorité se trouve sur le terrain du » parti constitutionnel, sur le terrain de l'indé- )> pendance des assemblées, et c'est pour cela » que je voterai avec elle. »
Malgré ces avertissements, la proposition des questeurs ne fut point adoptée, l'empire était fait.
Dès le 2 décembre, les généraux les plus populaires dans l'armée, les représentants les plus considérables dans tous les partis étaient arrêtés, nuitamment, au milieu de leur sommeil jetés en prison, et conduits ensuite, comme des criminels, hors du territoire de la France.
Victime , l'un des premiers , da coup d'État , Ch.irras fut emprisonné d'abord à Mazas , puis dans la forteresse de Doullens, et enfin escorté jusqu'à Bruxelles par les agents de la police française.
Là, il n'a eu de larmes que pour les malheurs de la patrie. Ferme, inébranlable, il donnait à tous l'exemple de la conslance ot du courage, en môme temps qu'il s'eflbrçait de soulager les souffrances malheureusement si nombreuses parmi les proscrits. Notre vieux et cher camarade, Mtienne Arago , l'organisateur , si dévoué luimême, du comité de secours, 'pourrait dire, mieux que tout autre, combien était inépuisable* le dévouement de Charras.
248 CÏIARRAS
Ce n'ctaiL pas assez d'avoir proscrit Charras : un décret du 23 janvier 1852 vint le rayer du cadve de l'armée. Lui seul fut l'objet d'une pareille mesure, mais c'était reconnaître que nul autre n'avait dans l'armée plus de sympathies et plus d'ascendant; que nul autre ne pourrait mettre au service de la cause du peuple une épée plus redoutable et plus sûre.
Cependant, cette crainte des uns, cette espérance des autres ne se réalisant pas, Charras dut organiser sa vie, et chercher dans l'étude et le travail un adoucissement aux tristesses de l'exil.
Il avait lu tous les récits de la campagne de 1815, et tous ces récits étaient contradictoires. Il se trouvait sur le terrain même de la lutte ; il voulut se rendre compte, et chercha résolument la vérité.
Des mains amies fouillèrent pour lui les archives du ministère de la guerre, à Paris; les archives des Pays-Bas furent mises avec empressement à sa disposition. Ordres des chefs d'armées, notices, mémoires, documents de toute nature, histoires militaires, histoires politiijues, il voulut tout lire, tout confronter.
Puis, il alla visiter silencieusemcnl les champs de bataille, ce champ de bataille de Waterloo surtout, qui devait raviver dans son âme de soldat de si lamentables souvenirs.
Là, parcourant le terrain, reconnaissant les positions, mesurant les distances, les comparant avec le temps nécessaire pour recevoir les ordres, pour les exécuter, contrôlant chacun de ses documents l'un par l'autre, il dut bientôt reconnaître l'impossibilité de faire concorder les événements avec les récits de Napoléon, qui n'avait eu d'autre but que l'apologie de lui-même.
Alors, il écrivit à son tour l'histoire de la campagne de 1815, œuvre d'un remarquable talent, qui donne à Charras une grande place parmi les écrivains militaires, œuvre de conscience, qui restitue aux faits leur exactitude, aux hommes leur caractère, à Napoléon, seul, à ses iiésitations, à ses retards, à ses fautes, la responsabilité de la défaite.
Cette histoire, il faut la lire; mais nous croyons devoir en reproduire au moins la dernière page, écrite avec une patriotique éloquence, et qui juge rempereur et l'empire :
« Cette terrible tin d'un pareil liomme et d'un » pareil règne a excite des récriminations bien » violentes, des lamentations bien amères, bien » é|)lorées. L'histoire, la poésie, le théâtre , > le pamphlet , la littérature , tous les arts y » ont trouvé une source intarissable d'inspira- » tiens.
» Oubliant que l'homme n'avait eu qu'un but : » sa propre élévation; que le règne avait, par » deux fois, abouti à la ruine de la France; » négligeant les fautes, les folies, les crimes, ils » ont créé une légende à la place de la vérité ; » montré le martyr là où fut le châtiment; et, )) grâce à ces imaginations plus ou moins sin- » cères, il est advenu un jour que celui qui avait » dévasté l'Europe , foulé les peuples , épuisé la » France, excité des haines internationales impla- » cables, éteint le flambeau de la révolution, ra- » mené notre patrie aux institutions, aux abus de » la vieille monarchie; que celui-là, disons-nous, » a passé pour l'ange libérateur des nationalités, » pour le messie du progrès et de la civilisa- )) tion.
)) On revient de ces incroyables erreurs; et cela
» est heureux. On voit dans la tin de Napo. ') léon un cliâtiment providentiel , une légitime » expiation.
» Toutes les religions placent dans une autre » vie la récompense et la peine- assurées des ac- » tions humaines; c'est une croyance consola- » trice des justes et des opprimés. Cependant, au ï> spectacle prolongé de la perversité triomphante, » cette croyance s'ébranle chez les plus fermes, et )> le scepticisme gagne les âmes. 11 est donc sou- » veraincment utile que, parfois, au moins, sur î) cette terre même, ces grands coupables de lèsc- » nation , de lèse-humanité, ces ambitieux turbu- » lents qui sacrifient les peuples à leur égoismc, » qui les désolent par la conquête, soient précipi- » tés des sommets dans les abuucs.
» Les plaindre, alors, c'est obéir à un faux sen- » timent de générosité, c'est insulter à la justice » céleste, donner encouragement à qui serait tenté » de les imiter.
» Pour moi, je le dis bien haul, j(^ contiMupU^ » d'un (eil sec Napoléon cIoik' sur im iocIkm' ;iii » milieu dt\s mors ; je r'vserve mes laiincs [.oui' » ceux ipii furent victimes de son aiululioii. Llles
» ont coulé quand j'ai foulé les champs où dorment » tant de milliers de soldats tombés sous le dra- » peau de la France, ensevelis ici dans un éphé- )) mère triomphe , là dans une trop durable dé- » faite. »
C'est à La Haye que Charras termina cette belle histoire de la campagne de 1815. Dès le milieu de l'année 1854, il avait été frappé d'un nouvel exil dans l'exil et forcé de quitter la Belgique, sous la pression du gouvernement français. Vainement l'opinion publique à Bruxelles, la presse, l'opposition libérale de la Chambre avaient protesté contre cette mesure ; ces protestations ne purent être autre chose pour lui qu'un témoignage do la profonde sympathie (ju'inspiraient sa personne et son caractère.
A La Haye, Charras avait été rejoint par Armand Barbes, qui, lui-même, deux mois plus lard, avait été forcé de (jiiiKcr Bruxelles. Ces doux
hommes héroïques, si bien faits pour se compren dre, eurent au moins cette consolation de pouvoir vivre ensemble comme des frères. Mais, quoi qu'on fasse, la vie de l'exil est toujours la même, et, quand nous les aurons montrés se réunissant chaque jour pour parler de la patrie, puis, se promenant dans cette longue et majestueuse allée de Scheveningue , bordée d'arbres séculaires , qu conduit à la mer du Nord, et qu'ils préféraient parce qu'elle est solitaire, nous aurons tout dit.
Cependant , pendant son séjour en Hollande, Charras fit plusieurs voyages : l'un en Allemagne, pour y recueillir des documents sur la campagne de 1813, dont il avait le projet d'écrire aussi l'histoire, les autres en Suisse, pour y voir quelques amis exilés , Eugène Sue surtout , qu'il aimait d'une affection particulière, et qui mourut entre ses bras.
C'est en Suisse, dans un de ces voyages, qu'il eut occasion de rencontrer et de connaître mademoiselle Mathilde Keslner, qu'il épousa plus tard^ à Zurich, en 18^)8; noble et courageuse femme, qui n'a vécu que de sa vie, et qui ne vit encore aujourd'hui que par son souvenir.
CIIARRAS 255
Après son mariage, Gharras vint se fixer à Baie, plus près de sa nouvelle famille, et c'est là qu'il entreprit l'histoire dont il avait déjà réuni les matériaux.
Montrer à notre génération l'enthousiaste soulèvement de la Prusse, en 1813, contre l'ambition et la tyrannie napoléoniennes, lui signaler ainsi la cause, la seule cause de nos désastres, c'était encore, pour Gharras, un moyen de servir la France. Peut-être , en effet, n'est-il pas étranger à ce mouvement qui ramène enfin les esprits à comprendre qu'un peuple se perd quand il se met sous la dépendance d'un homme.
On nous saura gré de détacher du livre de Gharras une page toute frémissante du patriotisme allemand, car elle rappellera le patriotisme et le sublime élan de la France, à l'aurore de la Révolution.
« La Prusse n'était plus qu'un camp : ici, les » soldats, et, à leurs côtés, les chasseurs volon- D taires et les corps francs prêts à entrer en li- » gne; là, la laiulwchr organisant ses bataillons, » ses escadrons, cl, en arrière d'elle, la laiul- )' sturm, amorçant le fusil du braconnier, aigui-
» sanl la faux du paysan. Les femmes, à leur » tour, s'étaient formées en association : au nom » de la pairie en danger, elles provoquaient, re- » cueillaient des dons de toute sorte, faisaient de » la charpie, cousaient la chemise qu'attendait le » sac du chasseur volontaire et du chasseur noir. » Sous l'influence fécondante des grandes réformes 9 entreprises par Stein et continuées par Harden- » herg, sous l'action prolongée des sociétés secrè- » tes, sous les excès sans nombre de la tyrannie » napoléonienne, un peuple nouveau était né, ou » avait grandi sur le sol de la Prusse.
» Attaché à son roi, qui avait appelé les minis- » très réformateurs, qui les avait soutenus contre » les partisans des privilèges, ce peuple était, en » même temps, profondément agité par les prin- » cipes de liberté et de démocralie, et là était sa » force.
» Il ramassait le flambeau de la Révolution, » éteint, foulé aux pieds par Napoléon ; le rallu- )) mait et le secouait en gerbes de feu sur l'Alles> magne. Aussi dévoué maintenant à la patrie qu'il » l'était peu au milieu des revers d'Auersted et )) d'iéna, il est fanatiquement résolu à tout sacri-
» fier pour elle, à périr jusqu'au dernier homme » pour la sauver, pour l'affranchir. L'armée prus- » sienne peut être vaincue, mais sa défaite ne » mettra pas fin à la guerre. La lutte contre Na- » poléon prend, en effet, un caractère tout nou- » veau; ce n'est plus avec lui querelle de rois, » mais querelle de peuples. A l'imitation des » Français, dans leur ère héroïque, tout Prussien » porte la cocarde blanche et noire, la cocarde » nationale. Gela signifie qu'il est prêt à s'armer » du fusil qui échappera à la main du soldat )) frappé sous le drapeau, que toute brèche faite B dans les rangs des défenseurs de la patrie sera » immédiatement réparée.
» Dégageons notre esprit des vieilles rancunes - » et des vieilles haines, rendons justice à tant de » patriotisme , à tant de dévouement , et , de » l'exemple grandiose que nous offre la Prusse, » à cette heure solennelle, sachons tirer cette » leçon , déjà inscrite dans les annales de la » France républicaine : que l'amour de la patrie, » quand il est éteint au cœur des nations de notre » âge par le despotisme, se rallume au foyer de • la liberté. »
258 CIJAHRAS
Gharras, malheureusement, n'a pu terminer cette histoire de la campagne de 1813.
11 est mort à Baie le 23 janvier 1865.
Ses derniers moments ont été, pour ainsi dire, le résumé de sa vie : il avait dans le cœur une exquise et inépuisable tendresse : — il a voulu boire, avant de mourir, quelques gouttes d'eau de France, en communion de ses amis absents. Son caractère était inflexible : — il est mort, indompté dans sa foi politique, et il n*a pas voulu que son corps rentrât en France, tant que la France ne serait pas libre. C'est la noble Suisse qui garde ce précieux dépôt.
Il a fait encore une autre recommandation :
a 11 était de ceux qui, cherchant la vérité avec ardeur, ne l'ont trouvée dans aucune confession religieuse, et qui, ne voulant mentir ni à euxmêmes, ni aux autres, ont rompu avec la pratique de tous les cultes. — Il a ordonné que le ministère d'aucun culte ne fût appelé à consacrer sa tombe. »
La mort de Gharras a été un deuil immense pour la France républicaine, un deuil aussi pour la Suisse qui, pendant sept ans, avait abrité son exil.
De nombreux amis, d'anciens compagnons d'armes, des citoyens qui ne connaissaient de lui que ses mâles vertus et son dévouement à la patrie, vinrent, de tous les points de la France, assister à ses funérailles. Une dcputation des écoles apporta, pour être déposée sur sa tombe, au nom de la jeunesse française, une couronne de chêne et de laurier.
La population de Bàle tout entière voulut suivre le cortège, Icssous-oflicicrs de la milice avaient sollicité Phonncur de porter le cercueil; digne et touchant hommage d'un peuple libre au républicain proscrit !
Charras était un de ces homnics rares iiui scm-
blent faits pour servir d'exemple; mais, comme toutes les natures fortes auxquelles le temps a manqué, il n'a pu donner sa mesure.
Caractère antique, intelligence de premier ordre, ayant, par-dessus tout, l'amour pur et sacré delà patrie, il eût été, sous la République, Hoche, Kléberou Marceau. Sous la monarchie, il a été tout ce qu'il pouvait être, l'homme du devoir. Inflexible dans ses convictions républicaines, dédaignant les calculs de l'ambition pour n'obéir qu'à sa conscience, il est devenu, par lui-même, un des premiers officiers de Farmée d'Afrique, et s'il n'a pas eu la supériorité du rang, les plus élevés euxmêmes le reconnaissaient pour leur égal.
Cette situation et ces qualités militaires ne sont pas, cependant, ce qui nous touche, mais, quand elles se rencontrent chez un grand citoyen, elles sont une force de plus au service de la cause du peuple.
C'est là ce qui donnait à Charras une place à part dans son parti; c'est aussi là, peut-être, ce qui donne plus d'amertume à nos regrets.
Ne désespérons pas, toutefois : si, parmi nous, vieux pionniers de la démocratie, les meilleurs ont
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disparu; si l'âge vient, chaque jour, affaiblir ceux qui restent 1 qu'il n'affaiblisse pas, du moins, notre courage. Ayons foi dans la génération qui nous suit, et, si tristes qu'elles soient, disons-nous qu'il est des expériences nécessaires, et que les excès mêmes du despotisme amènent le triomphe de la liberté.