‹ Portraits révolutionnairesChapitre 2 sur 4 · JEAN JAURÈS · texte numérisé non relu

JEAN JAURÈS

en volume. On cite de lui L'Armée Nouvelle, essai sur l'organisation de la nation armée, les Études socialistes, VAction socialiste, de nombreuses brochures, et surtout cette Histoire Socialiste, d'où sont extraits ces Portraits Révolutionnaires.

Historien, orateur, homme d'action et théoricien du socialisme, Jean Jaurès est — quoi qu'on puisse penser de ses idées, — une des figures les plus attachantes des générations d'entre deux guerres. Les pages réunies ici montreront sa rare intelligence des hommes et des choses, la force et la souplesse de son talent.

De.

Barnave est une des plus curieuses personnalités de ce temps: il n'avait guère que vingt-sept ans quand il fut envoyé aux États généraux et il portait en lui bien des rêves. Il a, d'avance, quelques traits de Stendhal. Dauphinois comme lui: une ambition concentrée, le goût de la lecture et de la rêverie, un souci constant de s'affirmer dans le monde hostile ou railleur, l'étude incessante de ses propres facultés.

Il tenait une sorte de journal quotidien de sa vie, et il y notait bien des observations menues relatives à sa santé, à son humeur. Il avait un sens littéraire assez aigu: il marque d'un trait juste la puissance de vision de Goethe et de Rousseau; il dit de Mirabeau « qu'il avait gardé les gestes de la passion », et je crois qu'il y a dans ce mot une grande pénétration : le puissant tribun, même quand les bouillonnements de la passion et de la vie étaient un peu apaisés en lui, savait les retrouver dans sa parole: les torrents de la jeunesse étaient passés, mais grondaient encore en un sublime écho d'éloquence.

Barnave, de bonne heure, comme en témoignent ses manuscrits, s'essayait à unir la solide instruction de la bourgeoisie à l'élégance aristocratique. Il est un des premiers exemplaires de cette génération ambitieuse qui, silencieusement, accroîtra sa force intérieure pour éclater soudain sur le monde, et, si étrange que le rapprochement paraisse, si disproportionnés que soient les deux hommes et les deux destins, Barnave lit Werther un peu comme Bonaparte lit Ossian.

Mais Barnave, dans sa rencontre avec le vaste univers tourmenté, n'était soutenu par aucune pensée très ferme: M. Faguet a dit que son éloquence était « magnifique >. J'y cherche en vain la magnificence; il avait une grande facilité de combinaison et d'agencement dans les idées; il ordonnait des improvisations rapides et ingénieuses, et par là il fut plus d'une fois redoutable même à Mirabeau, mais il n'avait aucun plan d'action fortement médité et aucun éclat de passion; même la source intérieure d'orgueil et de rêve qui murmurait en lui n'eut jamais de hauts jaillissements de parole.

Et, au fond, son orgueil n'était guère, en ses années d'adolescence, qu'une vanité silencieuse qui savoure d'avance les triomphes espérés. Aisément grisé par quelques succès de tribune et par des flatteries d'amis, il commit plus d'une imprudence. Il se laissa entraîner par les Lameth, grands propriétaires à Saint-Domingue,

dans tous les périls de la politique coloniale ; il se jeta étourdiment dans les démêlés des blancs et des hommes de couleur, et soutint pour les colonies une politique restrictive peu en harmonie avec les allures quasi démocratiques qu'il affectait parfois. Un peu plus tard, quand il ramènera de Versailles la famille royale, il ne résistera pas à l'attrait romanesque et aux séductions de vanité que lui offrait cette étrange aventure, dont Stendhal, en effet, eût raffolé. Il se fit imprudemment le conseiller de la reine, et engagea avec la Cour des négociations secrètes, dont la trace fut saisie le 10 août aux Tuileries; un an après, il périssait sur l'échafaud, après une captivité morne et une sorte d'agonie morale où il ne semble pas que son âme un peu débile ait été égale au poids du destin.

(La Constituante.)

... Ainsi, à la fin de mars et au commencement d'avril, les résolutions du roi étaient arrêtées : le plan d'évasion et de négociation ultérieure avec l'Europe était tracé. La lettre du comte de Fersen au baron de Breteuil porte, je l'ai dit, la date du 2 avril. Le 2 awil, c'est le jour où meurt Mirabeau. Mail il est très clair que la mort du grand tribun n'est pour rien dans la décision du roi communiquée au roi de Suède par la lettre du l^'* avril. M. Thiers a écrit que la mort de Mirabeau en enlevant au roi le seul révolutionnaire sur lequel il pût s'appuyer, le détermina à partir et à engager ouvertement la lutte. Comme on l'a vu, c'est absolument inexact et le parti du roi était pris irrévocablement quand Mirabeau mourut.

Tragique rencontre ! Au moment même où Mirabeau succombait, épuisé par tous les excès et toutes les agitations de sa vie, la royauté renonçait décidément à cet accord avec la Révolution où Mirabeau voyait le salut de la Révolution et de la monarchie elle-même !

Il mourait donc tout entier, ne laissant pas une pensée qui lui survécût. Sa mort causa une émotion

immense dans tout le pays. C'était une grande et ardente lumière qui s'éteignait soudain. Il semblait que dans tous les orages révolutionnaires sa parole avait été l'éclair et la foudre, et on se demanda avec une sorte de stupeur si la Révolution n'avait point perdu, en le perdant, sa force électrique. Il y avait en cet homme un mélange si extraordinaire de pensée et de passion que l'esprit humain paraissait en lui comme une force de la nature. Le peuple et la bourgeoisie révolutionnaire se rappelèrent soudain ses luttes véhémentes contre le despotisme paternel et l'arbitraire d'ancien régime, sa magnifique campagne contre les nobles qui retentit en éclats tumultueux sous le ciel enflammé de Provence, son audacieuse et habile tactique de sagesse et de menace aux premiers jours des États Généraux, son apostrophe à de Brezé et ses appels aux calmes.

Ils se rappelèrent que, dans tous les actes décisifs de la Révolution, quand il avait fallu saisir les biens d'Église et les mettre à la disposition de la nation, puis, quand il avait fallu créer les assignats, c'est lui qui avait dissipé les obscurités, fixé les incertitudes, donné aux intelligences, en les éclairant, l'impétuosité même de l'instinct.

Et c'est par lui encore que sur les vaisseaux commandés par tant d'officiers nobles et contre-révolutionnaires flottait, au haut des mâts, le drapeau tricolore, le drapeau de la Révolution, illuminant au loin de son

triple rayon l'étendue inquiète des mers. Qui donc allait le remplacer? Et le peuple révolutionnaire pleurait comme si on lui eût arraché un peu de la révolution elle-même.

Dans l'émotion, dans l'angoisse de cette disparition presque subite, tous ou presque tous oubliaient les bruits de corruption et de trahison qui couraient pourtant depuis des mois. Quand il avait soutenu le droit du roi dans la question de la paix et de la guerre, ce n'étaient pas seulement des pamphlets anonymes, c'était le grave journal de Loustalot qui avait enregistré ces soupçons de vénalité.

Mirabeau avait réussi à cacher ses relations avec la Cour ; il avait pu aller voir la reine à Saint-Cloud, et quand un journal raconta cette entrevue, le public resta sceptique et Mirabeau n'eut même pas besoin de nier. Pourtant une sorte d'instinct avertissait le peuple qu'entre Mirabeau et la Cour il y avait peut-être quelques rapports secrets, mais qui sait si le grand révolutionnaire n'avait pas voulu simplement suivre de près les intrigues de la contre-révolution pour les mieux déjouer?

Sa parole, aux grands jours de crises, jaillissait toujours si audacieuse, si fière d'elle-même, si foudroyante parfois pour la contre-révolution qu'elle dissipait soudain toutes ces vagues nuées de soupçon. Marat seul garda, même devant la mort, toute sa haine et tout son mépris,

et SOUS le titre : Oraison funèbre de Riquetti, il écrivit, le lundi 4 avril :

< Peuple, rends grâce aux dieux, ton plus redoutable ennemi vient de tomber sous la faux de la Parque, Riquetti n'est plus : il meurt victime de ses nombreuses trahisons, victime de ses trop tardifs scrupules, victime de la barbare prévoyance de ses complices atroces, alarmés d'avoir vu flottant le dépositaire de leurs affreux secrets.»

Ainsi, selon Marat, Mirabeau mourait, empoisonné par la Cour, parce qu'il n'avait pas voulu s'associer jusqu'au bout à ses complots contre la liberté, et la Cour le faisait disparaître pour qu'il ne pût dénoncer ses trames. En accusant Mirabeau de la sorte, Marat le justifiait, car ce que retenait la partie la plus ardente et la plus soupçonneuse du peuple, c'est que Mirabeau avait été empoisonné par la contre-révolution, et qui sait encore une fois s'il n'avait point paru s'associer à certaines intrigues pour mieux en surprendre le secret?

Une impression de mystère se mêlait, dans l'âme du peuple, à la naturelle émotion de la mort, et tout, même les accusations passionnées de Marat, tournait à la glorification du tribun.

Dans sa conscience révolutionnaire, plus vaste que tous les partis et que toutes les haines, le peuple réconciliait les forces de la Révolution : Mirabeau, Robes-

pierre, Marat. Les sociétés populaires dressaient côte à côte le buste de Robespierre < l'incorruptible » et le buste de Mirabeau accusé de corruption. Et chose curieuse ! c'est à Marat lui-même que des ouvriers demandaient avec une admirable candeur de Révolution le moyen de célébrer la mémoire de Mirabeau. Marat recevait et publiait dans son numéro du 24 mai 1791, la lettre suivante:

« A l'ami du Peuple,

« Cher ami du peuple, daignez nous aider par vos conseils : je vous parle au nom de tous les garçons cordonniers de la capitale, qui, pour vous garantir de la plus légère blessure, seraient tout prêts à répandre leur sang. Il est bon de vous dire que le 18 de ce mois, nous nous proposions de faire un service à feu Mirabeau. Cela éprouva beaucoup de contestations et il n'y avait de silence dans la salle que lorsqu'on disait: Messieurs, l'ami du peuple l'a accusé de plusieurs malversations. Cependant, le torrent l'emporta et nous fîmes le 16 entre nous une somme de 9000 livres. Le 20, la municipalité fit afficher que nous ne pourrions avoir ni tambour ni trompette et nous ordonna de nous rassembler à la sourdine.

« Nous craignons, cher ami du peuple, qui sitôt que nous serons assemblés de cette manière, elle ne fasse courir le bruit que nous sommes des séditieux et

(lu'elle proclame la loi martiale. Nous attendons làdessus vos salutaires avis pour disposer de cette somme d'une autre manière, car nous avouons que nous avons cessé de mettre à la Bourse.

< Nous sommes, cher ami du peuple, en attendant votre réponse, vos fidèles amis les garçons cordonniers, assemblés rue Beaurepaire. » Signé : ♦ Millau au nom de ses confrères ».

Ainsi, même parmi les lecteurs et amis de Marat, le « torrent > d'admiration emportait tout. Mais ce n'est pas seulement la perte d'une grande force révolutionnaire que la nation déplorait. La plupart des hommes de la Révolution cherchaient activement à cette date le moyen de la concilier avec la monarchie, et il leur paraissait que Mirabeau, par l'ampleur et la souplesse de son génie, par le sens monarchique et conservateur qui s'alliait en lui au sens révolutionnaire, saurait réaliser cette conciliation nécessaire. Ils sentaient en lui une puissance mystérieuse et qu'il n'avait pas dit son dernier mot. L'audace et l'imprévu de ses démarches politiques, la complexité de sa pensée, la soudaineté et si je puis dire, l'étendue de ses coups de foudre qui menaçaient tantôt la conspiration d'ancien régime, tantôt le désordre du mouvement populaire, même les bruits étranges qui couraient sur ses relations avec la cour, si souvent accablée par lui, tout persuadait aux esprits inquiets qu'il portait en lui un secret puis- Jaurès, Portraits révolutionnaires. 2153/24. 2

des ■

lent ■

éléments contradictoires.

Cette sorte d'espérance vague et de pressentiment inquiet hante encore aujourd'hui beaucoup d'historiens. Les uns, conservateurs libéraux comme M. Dareste, se demandent si Mirabeau aurait < sauvé la France », c'est-à-dire s'il aurait su trouver et réaliser l'équilibre de l'ordre monarchique et de la liberté révolutionnaire. D'autres, révolutionnaires bourgeois, intrigants et hardis, comme M. Thiers, se demandent avec éloquence si Mirabeau aurait pu arrêter le cours de la Révolution, sur les pentes de la démocratie et de la République. * Aurait-il pu, s'écrie M. Thiers, dire aux agitateurs qui voulaient à leur tour l'éclat et le pouvoir : < Restez dans vos faubourgs obscurs ? »

Ce que j'ai cité du comte de Fersen me permet de répondre avec certitude : Non, à cette date, en avril 1791, Mirabeau ne pouvait plus rien. Il n'aurait pu fixer la révolution dans la monarchie constitutionnelle et accorder la liberté avec la puissance du pouvoir exécutif royal que si le Roi avait accepté honnêtement la Révolution, s'il avait accepté vraiment les conseils de Mirabeau. Or il est démontré qu'en avril 1791, à l'heure où Mirabeau expirait, le Roi avait décidément adopté un plan de lutte à outrance contre la Révolution, avec le concours de l'étranger. Non seulement le Roi ne l'avait pas écouté, mais il l'avait méprisé et

trompé, il ne l'avait pas mis dans la confidence de son projet de fuite. Il n'avait vu en lui qu'un instrument dégradé qu'on paye pour une besogne subalterne et provisoire et qu'on rejette ensuite avec dédain. Chose plus terrible encore pour le grand tribun égaré qui, exclu du ministère, rejeté des voies éclatantes du pouvoir, s'était enfoncé dans la politique occulte ! C'est un conseil de Mirabeau que le Roi paraissait suivre, mais en le dénaturant, en le travestissant jusqu'à la trahison. Fuir de Paris et appeler à la nation, c'était le plan de Mirabeau aussi ; mais il voulait que le Roi trouvât la force nécessaire à cet appel dans la Révolution ellemême, loj'-alement accepté et invoquée par lui.

Pas de hordes étrangères, pas de despotisme, pas de fuite vers la frontière et vers la tyrannie. Le Roi, libéré de Paris, devait s'installer au cœur même de la France et de la liberté. Or, voilà que par une abominable parodie, châtiment de ce qu'il y avait d'impur en ces relations secrètes, le Roi fuyait de Paris, mais fuyait aussi de la Révolution. C'est une caricature ignominieuse du plan du grand tribun, mais qui en retenait assez de traits pour le déshonorer et pour le désespérer. Si Mirabeau avait assez vécu pour apprendre la fuite de Varennes, il aurait été frappé d'un coup formidable dans son orgueil et dans sa dignité même. Il aurait dû s'avouer qu'il avait été dupe de la Cour, dupe misérable et méprisée, et l'argent même qu'il avait reçu du Roi

et OÙ il affectait de voir le prix d'une sorte de collaboration, le salaire d'une sorte de ministère occulte, lui aurait apparu avec dégoût comme le prix de son aveuglement, comme un salaire de trahison. 0 chute salissante dans l'obscur sentier soudain devenu fangeux : Et aucun moyen de relèvement, aucune issue hors de ce morne abîme.

Excuser la fuite du Roi, lui donner ou essayer de lui donner une signification nationale, c'était accepter la substitution du plan de trahison au plan de libération. C'était soi-même entrer dans la trahison définitive. Mirabeau ne s'y serait point résigné; d'un bond, pour échapper à cette contagion de crime et de bassesse, il se serait jeté à l'extrémité révolutionnaire. Plus d'une fois déjà il avait averti la Cour; si on ne l'écoutait point, tout serait perdu, et il ne lui resterait plus alors qu'à se sauver lui-même en se portant de nouveau à l'avant-garde de la Révolution, mais quoi ! après Varennes, l'aurait-il pu?

Il était si facile au Roi, qui n'avait plus rien alors à ménager, de foudroyer Mirabeau en publiant ses relations avec lui et le compte des sommes qu'il lui avait données. Il était facile au Roi d'attribuer ce revirement du grand révolutionnaire à la suspension des mensualités. Et non seulement il pouvait déshonorer et briser Mirabeau, mais il pouvait, par là, frapper au cœur de la Révolution elle-même.

Plus tard, quand le peuple révolutionnaire du 10 août trouvera aux Tuileries la preuve des relations de Mirabeau avec la Cour, il ne se sentira pas humilié et dégradé, car la Révolution aura depuis longtemps déployé des forces où Mirabeau n'était point mêlé, et c'est encore une victoire révolutionnaire qui forçait et livrait au grand jour ce triste secret. Mais si, en 1791, le Roi, fugitif et prenant contre la France révolutionnaire le commandement des troupes étrangères, avait pu se réclamer cyniquement de Mirabeau, il aurait pour ainsi dire porté le désespoir et presque l'infamie en toutes les âmes que la parole du grand révolutionnaire avait soulevées: «Voilà la source de votre enthousiasme; voilà la nuée dintrigues et de corruption d'où jaillissaient les grands éclairs >.

Une sorte de nuit morale se serait faite un moment sur la patrie, et c'est du choc en retour des foudres révolutionnaires que l'ironie royale aurait pu foudroyer la Révolution. Non, non, il n'était donné à aucun homme, si grand qu'il fût, de lutter contre le destin et d'arracher la vieille monarchie à ses instincts rétrogrades ; il n'était donné à aucun homme de lui communiquer une âme révolutionnaire, et pour l'avoir essayé, pour avoir préparé d'impossibles amalgames comme un alchimiste acharné à ses fourneaux, le grand tribun, devenu presque un conspirateur, s'exposait à la terrible solidarité des trahisons royales. Cette douleur et cette

honte lui furent épargnées: la mort souveraine couvrit de son manteau.

Mirabeau est le seul grand homme de la Révolution qui n'ait point péri sur l'échafaud ; sa mort eut ainsi une grandeur plus intellectuelle. Devant les têtes coupées de Vergniaud, de Madame Roland, de Danton, de Robespierre, un horrible frisson paralyse la pensée. Mirabeau vit approcher la mort, et il la regarda en face, sans faiblesse et sans jactance, en se recueillant dans sa gloire. Matérialiste et athée, il ne se laissait aller à aucun rêve mystique; c'est dans l'éclatante lumière du XVIII^ siècle que sa pensée s'endormit. Il sentait bien que la combinaison de démocratie et de monarchie qu'il avait voulue avait quelque chose de paradoxal et que son génie seul l'aurait pu fonder ; mais il savait aussi que la nature inépuisable susciterait d'autres formes de vie, d'autres arrangements sociaux et il faisait crédit à l'univers. Peut-être aussi une lassitude secrète de l'œuvre contradictoire et surhumaine où il s'épuisait depuis deux ans, lui rendit la mort plus facile. Il recommanda qu'on publiât un jour sa correspondance avec la cour : < Ce sera là, dit-il, ma défense et ma gloire. » Et comment pourrait - on accuser de trahison et de bassesse l'homme qui, avant de mourir, lègue à la postérité tout son secret? Avec quelle émotion, écrivait Camille Desmoulins le lendemain de la mort, j'ai contemplé cette tête puissante.

« ce superbe magasin d'idées démeublé par la mort! »

L'Assemblée, Paris, la Révolution elle-même lui firent de splendides funérailles ; mais sa mémoire n'entrait pas encore dans le repos, elle sera secouée par tous les orages de la Révolution; le grand tribun s'était si profondément uni à elle que, même mort, il sera présent en elle, tour à tour exalté et maudit, jamais oublié.

(La Constituante.)

...Au-dessous encore de toute cette aptation, à des profondeurs inouïes de colère et de révolte, commence à agir la pensée de Marat. C'est comme un sombre feu souterrain de désespoir et de haine. C'est le 13 septembre que commence à paraître Le Publiciste de Paris qui deviendra dans quelques semaines l'Ami du Peuple. D'emblée l'écrivain étonne par un mélange extraordinaire de fanatisme et de réalisme aigu. Il n'est pas vrai, comme on l'a dit, qu'il ait toujours cherché à surexciter le soupçon. Il a presque aussi souvent gourmande le peuple pour ses défaillances étourdies que pour sa confiance aveugle. Il défend dès ses premiers numéros M. de la Salle, accusé à la légère de conspiration : « Dans ce moment où les esprits étaient si accessibles à la défiance, peut-être fut-il devenu la victime de l'effervescence populaire, sans les sages précautions de M. de Lafayette >. — « La nouvelle de l'élargissement de M. de la Salle a été reçue avec plaisir de toutes les classes de citoyens, au petit peuple près, dont rien n'égale l'extrême défiance si ce n'est la

confiance aveugle quelquefois à ses favoris. > Il loue, et même avec excès, Lafayette qui a refusé l'indemnité que la municipalité lui offrait pour ses fonctions de commandant général de la garde nationale : « Ce généreux citoyen, dont l'âme n'est ouverte qu'aux sentiments qui élèvent l'humanité, a repoussé le vil métal dont on voulait payer son dévouement à la patrie. »

Marat ne veut pas que les soupçons du peuple se dissipent et s'égarent. 11 ne veut pas non plus qu'il use de sa force et qu'il compromette la Révolution par des violences déréglées : < Les émissaires (des aristocrates) répandus parmi le peuple s'efforcent de le porter aux derniers excès; ils veulent le dégoûter de la liberté en ne lui faisant éprouver que les malheurs de la licence. >

Marat, ayant ainsi élagué tous les jets téméraires de passion, invite le peuple à réfléchir aux manœuvres de la contre-révolution.

Elle a, selon lui, un double but. Elle veut d'abord endormir le peuple par d'apparentes concessions. Le coup de théâtre de la nuit du 4 août est savajument machiné; les aristocrates se sont donné un air de générosité, et ils ont pu éluder ainsi l'affirmation des principes décisifs qui auraient sauvé la Révolution.

Comment les nobles peuvent-ils se faire gloire de sacrifices qu'ils n'ont consentis que sous la menace

des paysans? «Quoi! s'écrie Marat, c'est à la lueur des flammes de leurs châteaux incendiés qu'ils ont la grandeur d'âme de renoncer au privilège de tenir dans les fers des hommes qui ont recouvré leur liberté les armes à la main ? »

En même temps qu'elle essaie de duper le peuple, la contre-révolution médite de le harasser. Elle veut l'affoler par de perpétuelles alarmes, l'épuiser de fatigue en lui imposant un service de patrouille et de garde incessant, et elle compte sur l'inévitable lassitude pour ramener la nation à la servitude, devenue enfin la forme nécessaire du repos.

Les ouvriers, comme exaltés par une ivresse de liberté, s'imaginent qu'elle leur donnera la force de souffrir longtemps pour la Révolution, ils se trompent: cette exaltation tombera vite : « Vous ne tenez qu'un fantôme, vos ateliers sont déserts; vos manufactures sont abandonnées; le gain des ouvriers et des maîtres diminuant peu à peu (par l'hiver) avec la longueur des journées, ajoutera à la misère commune; des légions de domestiques, mis sur le pavé, augmenteront la foule des indigents. » Il faut sortir des fictions et voir clairement la réalité : < Que des déclamateurs vantent sans jugement les charmes de la liberté. Elle n'a de prix que pour le penseur qui ne veut pas ramper et pour l'homme appelé par sa fortune et son rang à jouer un rôle, mais elle n'est rien pour le

peuple. Que lui font les Bastilles? 11 ne les oonnut jamais que de nom. »

Et Marat, donnant à ce qu'on pourrait appeler l'esprit de classe sa formule la plus étroite, ajoute ces étranges paroles : < C'est un sujet de réflexion singulière, pour le philosophe, que l'ardeur avec laquelle de malheureux ouvriers ont exposé leurs vies pour détruire ce monument de la tyrannie, qui n'était que pour leurs oppresseurs». Quoi! les ouvriers de Paris devaient-ils donc se désintéresser de tout mouvement qui n'avait pas pour objet immédiat la conquête du pain?

Et Marat ne voit-il point que c'est en participant à toute l'agitation révolutionnaire que les prolétaires accroissent leurs chances d'avenir? Mais Marat voulait mettre la Révolution en garde contre les passagères exaltations : <■ Le seul bonheur, dit-il, dont les dix-neuf vingtièmes des citoyens peuvent jouir, est l'abondance, le plaisir et la paix. > Conclusion : il ne faut pas laisser traîner la Révolution, car le peuple tomberait bientôt de fatigue. Et comment hâter la Révolution? Comment brusquer l'opération? En concentrant le pouvoir révolutionnaire.

Cette idée d'un pouvoir fort, que la Révolution réalisera dans la crise suprême du péril, par le Comité de Salut Public, Marat la formule dès la première heure, dès septembre 1789. Dispersée en trop de mains, Faction révolutionnaire languit; il ne faut livrer la

France ni à l'anarchie des foules surexcitées et aveugles, ni à l'anarchie des assemblées trop nombreuses. Et Marat propose: 1® de constituer un jury révolutionnaire tiré au sort parmi les citoyens des soixante districts et qui exercera au nom du peuple, mais plus exactement que lui, les représailles nécessaires; 2° de substituer à l'Assemblée de l'Hôtel-de-Ville incohérente et souvent impuissante, un Comité peu nombreux et très résolu.

Contre l'Assemblée de l'Hôtel-de- Ville, Marat s'acharne, et sans doute, dans le secret de son cœur ulcéré, lui en voulait-il, lui, le bafoué des Académies, de compter parmi ses membres des savants officiellement illustres. Il la dénonce avec fureur : il écrit contre Beaumarchais, intrigant et agioteur, une page étincelante de colère: il déclare que plusieurs des élus sont suspects parce qu'ils n'ont pas de domicile légal, logent en garni et ne paient pas même la capitation.

Sa défiance est aussi grande contre les pauvres « déclassés » que contre les riches. Les patrouilles de la garde nationale saisissent son journal aux mains des colporteurs. Il redouble ses attaques. Cité devant l'Assemblée de l'Hôtel-de- Ville, il lui dit orgueilleusement : «Je suis l'œil du peuple, et vous n'en êtes que le petit doigt.»

Et toujours il demande que quelques hommes probes, vigoureux, à l'esprit rapide, soient chargés de mener

au but, en quelques jours, la Révolution. Faut-il voir la marque d'un grand sens politique dans l'insistance avec laquelle Marat demande dès l'ouverture du drame cette violente concentration des pouvoirs, cette dictature de salut public à laquelle recourut plus tard la Révolution ?

Ses admirateurs l'ont appelé souvent le prophète : mais ce n'est pas faire preuve de clairvoyance révolutionnaire que de demander des mesures extrêmes avant que l'état des choses les ait rendues possibles, ou même concevables à un assez grand nombre d'esprits.

En septembre et octobre 1789, c'est probablement à la dictature d'un Comité modéré, nommé par l'Assemblée nationale, qu'aurait abouti la politique de Marat. En tout cas, tant que le Roi subsistait, et avec lui la Cour, comment cette concentration absolue des pouvoirs eûtelle été possible? Car on les aurait remis au Roi, et c'était la tyrannie, où le Roi était rejeté hors de ce pouvoir suprême, et il était détrôné de fait. Or, Marat, si fier de sa logique intrépide, s'arrêtait en chemin. Il n'osait pas proposer, il n'osait pas même prévoir l'abolition de la royauté, et il parlait même de '< notre bon roi ». Cette timidité ruinait à fond son système, car c'est la coexistence de la Révolution et de la royauté d'ancien régime qui était la vraie dualité de pouvoir.

Les théories de Marat causaient, je crois, au début, et dans le peuple même, surtout de la surprise et

même du scandale. Il avait plus d'une fois, dans ses feuilles, attaqué Mirabeau: et pourtant, au 6 octobre, les femmes de la Halle à Versailles demandent «notre petit père Mirabeau >. L'Ami du peuple n'avait pas encore une prise très forte sur la conscience populaire. Pourtant il est impossible que plus d'une fibre souffrante n'ait tressailli à certains cris de révolte et de colère désespérée! A propos de la distinction proposée des citoyens actifs et des citoyens passifs, exclus du vote à cause de leur pauvreté, Marat écrit : « Le sort des pauvres, toujours soumis, toujours subjugués et toujours opprimés ne pourra jamais s'améliorer par les moyens paisibles. C'est là sans doute une preuve frappante de l'influence des richesses sur les lois. Au reste les lois n'ont d'empire qu'autant que les peuples veulent bien s'y soumettre ; ils ont brisé le joug de la noblesse, ils briseront de même celui de l'opulence. Le grand point est de les éclairer, de leur faire sentir leurs droits, et la révolution s'opérera infailliblement sans qu'aucune puissance humaine puisse s'y opposer ».

Ce n'est pas qu'au fond Marat apporte une conclusion sociale précise et hardie, et il termine par ces lignes assez modérées et évasives : « Le seul moyen qui reste aux riches de se soustraire au coup qui les menace, c'est de s'exécuter de bonne foi en faisant part aux pauvres d'une partie de leur superflu. »

Mais peu à peu ces paroles iront remuer le peuple à de grandes profondeurs et, en dehors de tout système, elles éveilleront dans le prolétariat à peine formé une conscience révolutionnaire. < Pour détruire les privilèges des nobles, les plébéiens ont fait valoir le grand argument, l'argument irrésistible que les hommes étant égaux ont tous les mêmes droits. Pour détruire les prérogatives des riches, les infortunés feront valoir le même argument. En vertu de quel titre sacré, leur diront-ils, prétendez-vous conserver des richesses presque toutes acquises par des moyens odieux, presque toutes arrachées aux pauvres par l'astuce, ou la violence, presque toutes le fruit de la faveur, de l'escroquerie, de la friponnerie, des rapines et des concussions? >

Ses paroles laissent parfois comme une brûlure de souffrance. Comme il était question de la conscription militaire pour tous les citoyens, Marat s'écrie au nom des pauvres (novembre 1789): «Où est la patrie de ceux qui n'ont aucune propriété, qui ne peuvent prétendre à aucun emploi, qui ne retirent aucun avantage du pacte social? Partout condamnés à servir, s'ils ne sont pas sous le joug d'un maître, ils sont sous celui de leurs concitoyens: et quelque révolution qui arrive, leur lot éternel est la servitude, la pauvreté, l'oppression; que pourraient-ils donc

devoir à l'État qui n'a rien fait que cimenter leur misère et river leurs fers; ils ne lui doivent que la haine et la malédiction: Ah! sauvez-le, l'État, vous à qui il assure un sort tranquille et heureux: n'exigez rien de nous, c'est bien assez que le destin cruel nous ait réduits à la cruelle nécessité de vivre parmi vous.»

Vraiment c'est comme le cri de désespoir de la damnation éternelle ; c'est le cri de haine de ces damnés de la servitude et de la misère qui n'ont pas même la consolation farouche d'être isolés ; leur enfer est traversé par l'éclatante vision des privilégiés et des heureux.

(La Législative.)

En ces premiers mois de 1792, le peuple ne formule pas avec précision des revendications d'ordre politique. Depuis l'écrasement du Champ de Mars il est entendu, même au Club des Cordeliers, même dans le journal d'Hébert, qu'on n'attaquera pas «la Constitution».

Mais le peuple n'a pas oublié que la loi du marc d'argent et le privilège des citoyens actifs lui ont retiré le droit de suffrage ; et s'il en est humilié, il est fier aussi de pouvoir dire à la bourgeoisie qu'il interprète mieux qu'elle les Droits de l'homme, que la lettre de la Constitution est pour elle, mais que les Droits de l'homme sont pour lui.'

Le peuple ne demande plus, comme en juillet, la déchéance du roi et la République; il semble même parfois faire là-dessus amende honorable de cette hardiesse mais il a gardé dans les yeux l'éblouissement de la lumière républicaine, et un instinct profond d'avertir qu'il était dans la logique des choses, dans le droit chemin des événements. Le peuple s'irrite des fortunes subites des spéculateurs bourgeois, de Taudace des accapareurs, de l'égoïsme farouche des coloniaux.

Jaurès, Portraits révolutionnaires. 2153/24, 3

Mais à leur égoïsme, il a la fierté d'opposer les Droits de l'homme qu'ils éludent, violentent ou déforment, et il sait que sa droite conscience est d'accord avec le pur idéal. Dans l'universelle agitation des conditions et des fortunes, dans le prodigieux déplacement des intérêts, le peuple ne sent plus peser sur lui, comme un roc, une fatalité compacte de misère et de servitude. Même quand il souffre, tout vibre autour de lui d'une vibration si ardente, les anciens rapports des hommes et des choses sont si rapidement transformés qu'il conçoit la possibilité lointaine de combinaisons de justice où il trouvera enfin le bonheur. Si grossier, d'une grossièreté voulue, que soit le journal d'Hébert, je sens souvent en lui cette large palpitation du sentiment populaire. Y a-t-il dans le cynisme affecté du « père Duchesne » comme on l'a dit souvent, du cabotinage et rien que cela? Je ne saurais le dire; et je déteste ce style ordurier qui ravale les prolétaires, mais il est sincère en ce sens qu'il comprend d'instinct le sentiment populaire, qu'il le réfléchit sans effort. Marat est un isolé, qui a construit dans sa tête tout un système de Révolution et qui essaie avec fureur de l'imposer aux événements et aux hommes. A chaque crise de la Révolution et quel que soit le sentiment du peuple, c'est un dictateur, c'est un tribun militaire que propose Marat pour exécuter les traîtres. Certes, il entend jusqu'au fond de son souterrain les rumeurs de la foule, les cris de la

souffrance, les chuchotements même de la trahison, et il y répond par des appels perçants et de terribles paroles. Parfois, en un cri de pitié irritée et sublime, il touche jusqu'au fond l'âme du peuple et y laisse une émotion ineffaçable. Parfois encore il étonne par la lucidité étrange de ses vues, par la merveilleuse rencontre de ses prophéties invraisemblables avec d'invraisemblables événements. Mais cette colère sans remission, ce soupçon continu fatiguent le peuple : il a besoin parfois de reprendre haleine; il n'est pas toujours dans la fièvre: il s'abandonne aux joies faciles de la vie, respire l'air, le soleil, la confiance, fait crédit aux hommes. Marat, qui ne lui laisse presque personne à admirer (sauf Robespierre), et presque rien à espérer, l'excède parfois et lui brise les nerfs à force de les tendre. Le père Duchesne, au contraire de l'homme du souterrain, est l'homme de la rue et des foules, des tonnelles où l'on boit le bon vin en médisant des accapareurs qui le renchérissent. Il surveille les tribuns du peuple, les gourmande ou les dénonce; mais il a parfois pour eux une sorte de tendresse rude, qui répond au besoin d'aimer que le peuple porte en lui. Plus près de la pensée populaire, le père Duchesne, aux jours de crises, ne rêve pas une dictature sombre: après Varennes, c'est la République qu'il demande, un large gouvernement populaire qui ne maltraitera pas le fils du Roi, mais qui se passera de lui.

Refoulé par les votes de l'Assemblée et par la répression du Champ-de-Mars, il ne s'obstine pas en imprécations furieuses ; il semble renoncer un moment à son beau songe de République, mais il garde au plus profond de son âme une allégresse de liberté, je ne sais quelle joyeuse attente républicaine qui éclatera au 10 août. Le père Duchesne ne brise pas aux murs du caveau son front fiévreux ; il ne croit pas le peuple à jamais endormi parce qu'il parle bas; il sait que dans l'âme populaire les forces de vie s'accumulent, parfois silencieuses, ignorées comme des eaux profondes, et se révèlent soudain par de merveilleux jaillissements.

Aussi, tandis que Marat, épuisé, désespéré, s'imagine qu'il n'y a plus rien à faire et à dire puisque de toute part on prêche le respect littéral de la Constitution, Hébert s'accommode de ces transactions passagères et continue gaillardement son chemin. Du 15 décembre au 12 avril, Marat, dont le journal ne se vend presque plus, laisse tomber sa plume et, au contraire, le Père Duchesne, avec un succès croissant, crie aux carrefours ses grandes colères, ses grandes douleurs et ses grandes joies :

< Je suis le véritable Père Duchesne, foutre I »

Depuis plus d'un an, avec une variété de ton extraordinaire, il gourmande, s'irrite, se réjouit, passant d'une sorte d'abandon sentimental à de soudaines défiances. Écoutez comme il admire d'abord Mirabeau, en son numéro 10:

«Je ne m'étonne pas si l'éloquent Mirabeau avec sa voix de tonnerre trouve tant de plaisir à les écraser (l'abbé Maury et ses amis) ... Parle toujours, notre cher homme, de la patrie, notre cœur jouera du violon, toutes les fois que tu ouvriras la bouche pour pérorer dans notre auguste Assemblée. »

C'est vraiment l'écho des femmes de la Halle, l'appelant à Versailles < notre petit père Mirabeau >. Mais tout à coup, les combinaisons de Mirabeau, sa politique compliquée l'inquiètent (No 12) :

< Nous voyons que ta sacrée caboche nous a donné des inquiétudes mortelles , . . Ce n'est pas assez d'avoir une bonne gueule, il faut avoir une belle âme, entends-tu, mon bougre d'ami ? >

C'était bien là, à l'égard de Mirabeau, le sentiment mêlé du peuple: inquiétude et affection. Marat n'a pas ces notes riches.

(La Constituante.)

Danton attendait, prêt à saisir de sa forte main les événements. Visiblement, il sentait que son heure était venue, l'heure des vastes remuements un peu troubles que les volontés puissantes et nettes conduisent jusqu'au but. Jusqu'au mois de février 1792, jusqu'au moment où il prit possession de son poste de substitut de la commune, il avait dédaigné de se défendre contre les calomnies qui l'enveloppaient. Ses ennemis chuchotaient que par l'intermédiaire de Mirabeau il avait eu avec la Cour des relations louches, qu'il s'était fait rembourser sa charge d'adjudicateur bien au delà de son prix ; et ils le représentaient comme un tribun vénal, ne demandant à la Révolution que d'assouvir l'appétit de ses sens robustes. Jamais il ne s'était expliqué. Que lui importait?

n exerçait sur le club des Cordeliers, sur les révolutionnaires les plus ardents une action presque irrésistible. Par sa haute stature, par sa voix tonnante, par la décision de ses conseils et la sûreté de ses coups il dominait les Assemblées. Et sa fierté répugnait sans doute à descendre à des plaidoyers.

Qui se défend se diminue. Peut-être aussi pensait-il que dans les vastes mouvements révolutionnaires, la fougue des passions et l'énergie du vouloir étaient plus nécessaires qu'une étroite et chétive vertu. Se défendre, c'était reconnaître que des comptes pouvaient être demandés aux hommes de la Révolution ; et pourquoi décourager ceux qui peut-être avaient dans leur vie privée des coins obscurs de misère ou des tares secrètes, mais qui tendaient d'un grand élan vers une vie meilleure où ils se referaient une vertu ? Il passait ainsi un peu énigmatique et puissant, plus attentif à mesurer les forces qu'à vérifier la moralité de tous ceux qui s'agitaient vers un grand but.

Ce n'est pas qu'il s'abaissât à la démagogie vulgaire ou sournoise. Jamais il ne flattait les vices lâches et bas, les vanités inquiètes ou les égoïsmes timides. Il semblait surtout faire appel aux énergies de la vie saine et droite, au naturel appétit du bonheur et de la joie, à une large et fraternelle sensualité. Il n'avait pas non plus des bassesses affectées de langage.

Parfois il jetait un mot trivial, une phrase d'allure cynique. Mais il n'était point sans culture : il lisait en anglais les romans de Richardson et Shakespeare ; il pratiquait les auteurs latins, et sa parole n'était pas toujours sans emphase : des images grandiloquentes, — « La liberté descendue du ciel ; nous rejetterons nos ennemis dans le néant; le peuple est éternel : je sortirai

de la citadelle de la raison avec le canon de la vérité », — auraient donné à ses discours quelque chose de factice, si un accent de résolution indomptable et la netteté des conseils pratiques ne leur avaient communiqué la vie, la flamme, la puissance d'action.

Mais quand il prit possession de son poste de substitut de procureur de la Commune, dans les derniers jours de janvier 1792, il lui parut que cette force naturelle d'action ne suffirait pas, et il voulut encore cette considération, cette estime publique, sans lesquelles même aux jours les plus agités, nul ne peut jouer un grand rôle révolutionnaire. En un discours très étudié et dont, contrairement à ses habitudes, il communiqua aux journaux le texte complet, il raconta toute sa vie publique et privée. Il parla, sans amertume, et avec le pressentiment de grandes revanches prochaines, de son échec aux élections pour l'Hôtel de Ville. Il expliqua l'origine de sa modeste fortune, se défendit même de toute participation directe à la journée du Champ-de- Mars où il ne vit sans doute, à la dernière heure, qu'une tentative étourdie et prématurée, et pour rassurer ceux que sa rigueur révolutionnaire pouvait effrayer, il déclara qu'il fallait défendre la Constitution. Mais il prévoyait qu'elle serait attaquée, et il parlait d'un ton de menace à ceux qui seraient tentés de porter la main sur elle.

Il ne craignait pas de se présenter lui-même comme l'homme des nécessaires audaces.

Quelle puissance et quelle habileté politique ! Avec quel soin Danton essaie de rallier à lui la classe moyenne, de désarmer les rancunes de la bourgeoisie modérée, amie de Lafayette, que si souvent il avait attaquée: Et comme en même temps il réserve la liberté de mouvement du peuple : Il dit avec tant de force que si une Révolution nouvelle éclate, ce ne sera pas pour réaliser de parti pris < une théorie abstraite de la liberté >, c'est-à-dire la République, mais pour répondre à la perfidie du pouvoir, que la bourgeoisie timide est ainsi induite à accepter l'éventualité d'un mouvement populaire comme une irrésistible nécessité.

Danton est sincère quand il dit qu'il ne veut pas, par esprit de système, renverser la Constitution. Il est sincère quand il proclame que, si elle veut, la royauté constitutionnelle peut durer des siècles; et peut-être, avant de se jeter dans les orages et les risques d'une Révolution nouvelle, réservait-il, en sa conscience et en sa pensée, cette suprême chance. Mais il n'endort pas son esprit en cette hypothèse: il reste éveillé pour les luttes probables, il avertit seulement les timides qu'en lui la force de la raison réglera toujours la véhémence de la passion.

Le journal de Prudhomme s'étonne et se scandalise un peu de cette façon de parler de soi-même; et il y avait, en effet, chez Danton, un peu de fanfaronnade et de vantardise, un besoin de triompher de sa force. Mais chez lui, aussi, cette vanterie était calcul. En cette période incertaine et hésitante de 1792 il sentait que pour rallier les volontés éparses et les événements confus il fallait une grande affirmation, et même une ostentation d'énergie et de puissance.

Sous sa forme correcte et modérée, ce discours de février était un manifeste de Révolution. Danton signifiait aux foules: Me voici. Il évita, en mars, avril, mai, de s'engager à fond et de se compromettre dans la querelle entre les Girondins et Robespierre. Il déclara un jour aux Jacobins qu'avant d'entreprendre la guerre au dehors, il fallait vaincre les ennemis du dedans. Mais il ne mena pas contre la guerre la campagne systématique de Robespierre, n évita d'attaquer les Girondins, mais leur âpreté calomnieuse contre Robespierre le rebutait, et il s'écria un jour, avec colère, qu'il fallait en finir avec ce système d'outrages et d'insinuations contre les meilleurs serviteurs de la patrie.

Évidemment, il avait jugé la Gironde: il la savait inconsistante et vaniteuse. Il pressentait que, par lui, Danton, aboutiraient les événements engagés par elle. Et il ne voulait se laisser prendre au piège d'aucune

coterie. Il réservait sa force libre et entière pour les grands mouvements qu'il prévoyait: lutte décisive contre la royauté, lutte à outrance contre l'étranger. Il attendait peu des théories parfois abstraites de Robespierre et des combinaisons politiciennes de la Gironde, beaucoup de la force spontanée du peuple qui se manifestait presque chaque jour par des adresses véhémentes à la Législative, par des délégations impérieuses.

C'est sur la force révolutionnaire des sections qu'il comptait avant tout dès cette époque: c'est cette force qu'il voulait animer tout ensemble et organiser pour sauver la liberté et la patrie. Par là, aussi, il espérait sauver l'ordre, qui résulterait précisément de l'appel confiant fait par la Révolution aux énergies du peuple.

Danton, en ces décisives journées, eut une action réelle plus grande que son action visible. Il ne pouvait donner un signal public d'insurrection, car les mouvements populaires n'ont chance d'aboutir que lorsqu'ils jaillissent, pour ainsi dire, d'une passion générale et spontanée. Mais la journée du 20 juin, les incertitudes de la Gironde, les combinaisons trop savantes et un peu factices de Robespierre, tout avertissait Danton que la force populaire trancherait l'inextricable nœud. Il était convenu que la déchéance

était nécessaire et que l'heure était venue de l'imposer par tous les moyens; et autant qu'il dépendait de lui, il animait vers ce but les sections des faubourgs déjà passionnées et remuantes.

Il est difficile dans ce vaste et terrible mouvement, de retrouver la trace exacte de son action personnelle. Depuis les persécutions qui avaient suivi la journée du Champ-de-Mars, le club des Cordeliers était bien diminué, et beaucoup de ses éléments avaient, après l'orage, rejoint le club des Jacobins. Mais Danton avait laissé en beaucoup d'esprits l'empreinte de sa force et l'élan de sa volonté. Ce n'est pas en vain que pendant deux années, en toutes les occasions périlleuses, il avait répandu autour de lui l'esprit d'audace, avant les journées des 5 et 6 octobre, contre le veto, puis contre le décret arbitraire d'arrestation dont était frappé Marat, et encore contre le roi fugitif et la royauté, même après Varennes.

Depuis, il avait gardé son énergie intacte; il ne l'avait pas laissé prendre aux mille liens subtils qui enlaçaient les Girondins. Il ne l'avait pas non plus laissé refroidir par l'esprit de légalité un peu abstrait de Robespierre; et maintenant, il était prêt à l'action directe et décisive. Il fallait frapper la royauté au visage. Aussi bien il ne craignait pas de se jeter, de sa personne, au premier rang de la mêlée. Et c'est par son initiative, c'est sous sa présidence que le 27 juillet, la

section du théâtre Français prit la délibération fameuse par laquelle elle abolissait la distinction aristocratique des citoyens actifs et des citoyens passifs et appelait à elle J:ous les citoyens. C'était en réalité une violation première de la Constitution. C'était un acte insurrectionnel. Danton et sa section signifiaient par là qu'ils voulaient, avant tout, restituer le peuple dans son droit, la Nation dans sa souveraineté, et que d'h^DOcrites formules constitutionnelles, faussées et comme emplies de mensonge par la mauvaise foi de la Cour, ne les arrêteraient pas. Et, si au nom du danger de la Patrie, qui exigeait le concours de tous les citoyens, une loi électorale de privilège pouvait être abolie, à plus forte raison, devant le même intérêt supérieur de la liberté et de la Patrie, devait tomber une monarchie de trahison.

< Les citoyens dits actifs, de la section du Théâtre Français ; considérant que tous les hommes qui sont nés ou qui ont leur domicile en France sont Français, que l'Assemblée nationale constituante a remis le dépôt et la garde de la liberté et de la Constitution au courage de tous les Français ; que le courage des Français ne peut s'exercer efficacement que sous les armes et dans les grands débats politiques; que conséquemment tous les Français sont admis, par la Constitution ellemême, et à porter les armes pour leur Patrie et à délibérer sur tous les objets qui l'intéressent;

< Considérant que jamais le courage et les lumières des citoyens ne sont aussi nécessaires que dans les dangers publics ; considérant que les dangers publics sont tels que le corps des représentants du peuple a cru devoir en faire la déclaration solennelle ;

< Considérant qu'après que la Patrie a été déclarée en danger par les représentants du peuple, le peuple se trouve tout naturellement ressaisi de l'exercice de la souveraine surveillance; que le décret qui déclare les sections permanentes n'est qu'une conséquence nécessaire à ce principe étemel ;

< Considérant qu'une classe de citoyens n'a pas même le droit de s'arroger le droit exclusif de sauver la Patrie

«Déclare que la Patrie étant en danger, tous les hommes français sont de fait appelés à la défendre ; que les citoyens vulgairement et aristocratiquement connus sous le nom de citoyens passifs, sont des hommes français partout, qu'ils doivent être et qu'ils sont appelés tant dans le service de la garde nationale pour y porter les armes, que dans les sections et dans les assemblées primaires pour y délibérer :

« En conséquence, les citoyens qui ci-devant composaient exclusivement la section du Théâtre Français, déclarant hautement leur répugnance pour leur ancien privilège, appellent à eux tous les hommes français qui ont un domicile quelconque dans l'étendue de la section, leur promettant de partager avec eux l'exercice de la

portion de souveraineté qui appartient à la section ; de les regarder comme des frères concitoyens, co-intéressés à la même cause et comme défenseurs nécessaires de la déclaration des droits, de la liberté, de l'égalité, et de tous les droits imprescriptibles du peuple et de chaque individu en particulier.»

C'était signé de Danton, président, d'Anaxagoras Chaumette, vice-président, et de Momoro, secrétaire.

Je reconnais dans cet arrêté la marque de Danton. Il était, si je puis dire, l'admirable juriste de l'audace révolutionnaire, il excellait à interpréter dans le libre sens du peuple et de ses droits, la Constitution ellemême ; il en faisait jaillir l'esprit, il en suscitait ou en transformait le génie. C'est par un coup de légiste hardi, procédé d'interprétation et d'extension, qu'il s'empare de la déclaration suprême de la Constituante, confiant au courage de tous la défense de la Constitution, pour appeler tous les Français dans la cité. Mais surtout c'est par une sublime inspiration qu'il fait du danger de la Patrie un titre à tous les Français. Ce n'est pas au nom des pauvres, c'est au nom de la Patrie qu'il demande pour tous les citoyens l'égalité politique. La Patrie et la liberté menacée ont droit au courage de tous, à l'énergie de tous, aux lumières de tous, et c'est désarmer la Patrie, c'est désarmer la liberté que de ne pas donner à tous les citoyens des droits égaux pour leur défense.

Comme on distribue des piques à tous, à tous il faut distribuer le pouvoir politique, qui est une arme aussi, la plus terrible de toutes contre les ennemis de la liberté, c'est-à-dire de la Patrie. Ainsi Danton, rattachant les unes aux autres les plus hautes paroles, les plus hautes pensées de la Constituante et de la Législative, en tirait une magnifique jurisprudence révolutionnaire.

On sait gré au Comité de Salut public de sa vigilance, de sa fermeté. Mais on avait l'impression que, pour ne pas se laisser devancer par les conspirateurs, il avait été obligé de systématiser un peu les choses, de forcer les griefs, de transformer en un complot tout formé, tout près d'éclater, ce qui n'avait été peut-être que le rêve incertain encore d'esprits surchauffés. Ce malaise descendait, en quelque sorte, de couche en couche jusqu'au fond de la conscience révolutionnaire, et il allait gâter jusque dans le passé les souvenirs révolutionnaires et les pieuses admirations du peuple. Car enfin, ces hommes qui viennent de monter à l'échafaud, ils se disaient maratistes, et se réclamaient de Marat. Albertine Marat, la sœur du grand mort, leur avait écrit une lettre d'adhésion et de sympathie. Et où se renseignait Marat dans les derniers jours de sa vie? Au ministère de la guerre, c'est Vincent qui le

tenait au courant des intrigues des généraux, qui lui dénonçait Custine. Est-ce que Marat, lui aussi, aurait été de la conjuration ? Est-ce que lui aussi avait songé à faire violence encore à la Convention, à recommencer contre la Montagne le 31 mai, à instituer une dictaturej à partager le pouvoir avec Hébert et Ronsin?

Les muscadins répandaient ces bruits pour affoler, en quelque sorte, la piété révolutionnaire du peuple et glacer en lui, par un doute universel, le feu de la révolution.

Les amis d'Hébert chuchotaient aussi ces choses, pour mêler dans l'imagination du peuple hébertisme et maratisme, pour glisser un remords et une épouvante dans la joie tour à tour cynique et inquiète de la foule qui avait moqué Hébert jusque sur l'échafaud. Quoi ! Si Marat avait vécu, est-ce que lui aussi aurait été de la charrette? Question terrible, que nul n'osait formuler, et qui restait au fond des cœurs comme un poids qu'aucune respiration ne soulevait.

Mais voici une nouvelle angoisse et une nouvelle meurtrissure. C'est le tour de Danton maintenant et de ses amis. Qui donc pouvait se flatter qu'il échappât? On a raconté que dans les quinze jours qui séparent l'arrestation d'Hébert et celle de Danton, Robespierre disputa Danton et Camille Desmoulins au Comité de Salut Public et au Comité de Sûreté générale. Quelle que fût la sincérité de ces résistances, quelle que fût Jaurès, Portraits révolutionnaires. 2153/24. 4

la souffrance de Robespierre à livrer son ami Camille et de quelque trouble qu'il fût saisi en voyant le couteau s'abaisser sur Danton, ce n'était ou ne pouvait être qu'un jeu de surface.

Au fond, le jour où Robespierre avait décidé de frapper Hébert, il avait livré Danton. Il n'avait obtenu l'assentiment révolutionnaire contre l'hébertisme qu'en rassurant les révolutionnaires ardents contre toute tentative de modérantisme. Il n'avait entraîné le Comité de Salut public, le comité de Sûreté générale qu'en promettant tout haut, dans son discours du 5 février par le discours de Saint-Just du 8 ventôse, de frapper la faction dantoniste. C'est le gage que demandaient les terroristes des comités. C'est le gage qu'exigeaient Billaud-Varennes, Collot d'Herbois, Amar.

< Nous nous sommes compromis en frappant une avant-garde téméraire et sans doute factieuse. Les indulgents aussi ne sont-ils pas des factieux? A ton tour maintenant, Robespierre, de te meurtrir toi-même dans tes amitiés. »

Et Saint-Just était là, pour imposer l'inflexibilité romaine aux révoltes coupables de l'amitié et aux vaines exigences du cœur. Donc, ils furent arrêtés et jugés. Et ce qu'il y eut d'atroce, c'est que, comme on n'avait pas contre Danton et ses amis les éléments matériels de culpabilité immédiate et flagrante qu'on pouvait relever contre l'hébertisme, il fallut, pour les accu-

ser, dénaturer tout leur passé, calomnier toute leur vie.

Oui, il fallut faire de Danton un royaliste; il fallut en faire un vendu ; il fallut en faire un traître. A l'homme du 10 août, Saint-Just osa dire: < Tu te cachas dans cette nuit terrible >. Et on le jugea pêle-mêle avec Chabot, avec d'Églantine, avec des hommes ou des accusés convaincus de friponnerie et de vol. Et Robespierre avait fourni à Saint-Just les notes pour ce rapport: on les a retrouvées. Comment, par quel effort de pensée a-t-il donc pu jeter cette ombre criminelle sur toute la vie d'un homme que, le 3 décembre encore, devant les Jacobins, devant la Révolution, devant le monde, il défendait et glorifiait? Peut-être Robespierre se disait-il qu'il avait été dupe et détestait-il d'autant plus le rival naguère admiré. Peut-être aussi eut-il l'effroyable courage de mentir pour payer sa dette et la dette de la Révolution à ceux qui n'avaient sacrifié l'hébertisme qu'à regret. Il y eut des résistances. A la Convention, quand on apprit que Danton était arrêté, l'émoi fut vif. Mais le niveau de terreur passa vite sur les têtes. Et ces résistances n'eurent d'autre effet que d'amener Robespierre à s'engager lui-même plus à fond, à donner de sa personne, à s'éclabousser lui-même du sang de Danton.

Quel est ce privilège et qui donc ose demander que Danton soit admis à s'expliquer à la barre? Lui-même

l'avait demandé en vain pour Fabre d'Églantine: y aura-t-il ici des faveurs pour les grands coupables? Non, nous ne voulons pas d'idole ; nous ne voulons pas surtout d'une idole dès longtemps pourrie. < Idole pourrie >, disait Robespierre. Vadier, se frottant les mains à l'arrestation de Danton comme il le fera bientôt à celle de Robespierre, avait dit : < Nous viderons bientôt ce turbot farci». Les contre-révolutionnaires se répétaient ces mots et ils attendaient l'heure où ils pourraient abattre en effet toute la Révolution comme une idole pourrie, et vider, comme un turbot farci, le peuple souverain.

Danton et ses amis se défendirent devant le tribunal révolutionnaire et se débattirent. Tantôt Danton semblait accepter et appeler la mort: <Ma demeure sera bientôt le néant et mon nom vivra dans le Panthéon de l'histoire. > Ou encore : < La vie m'est à charge, qu'on en finisse ! > Tantôt il se révoltait contre l'accusation monstrueuse de royalisme, de trahison, de vénalité. Il sommait ses accusateurs de comparaître, il appelait et défiait Robespierre absent; et, par les fenêtres ouvertes de la salle, sa voix de tocsin allait jusque sur les quais faire vibrer le peuple qui s'étonnait, ne comprenait plus. Dans sa protestation vigoureuse, un peu théâtrale parfois, mais puissante, et dont il est vrai que les échos soulevaient encore ses partisans, il n'y a, sur la marche de la Révolution, aucune

idée d'avenir. Danton n'osait-il pas devant les juges avouer toute sa politique; voulait-il à tout prix gagner la foule, et prenant ensuite l'offensive contre Robespierre, réaliser sa pensée secrète? Il serait tombé au gouffre de contre-révolution.

En tout cas, il n'a pas fait de ce suprême plaidoyer son testament révolutionnaire. S'il avait un plan, s'il avait un dessein pour modérer la Révolution sans la perdre, pour organiser la démocratie sans la livrer, il a perdu une occasion incomparable de les promulguer et de prendre possession de l'avenir. Étonné et effrayé de la résistance des dantonistes, le Comité de Salut public fit décréter à la Convention que les accusés qui troubleraient l'ordre seraient mis hors des débats. Ils furent emmenés et c'est en leur absence que le tribunal révolutionnaire prononça la sentence de mort. Ah ! quel adieu poignant Camille Desmoulins laissait à sa femme, à sa famille adorée; quiconque peut lire cette immortelle page sans être bouleversé jusqu'aux racines du cœur n'a plus gardé une fibre humaine. Et Danton aussi, à la minute suprême, eut comme une défaillance du cœur en songeant à sa femme et à ses enfants. « Allons, Danton, dit-il, pas de faiblesse !» Et il jeta à ce peuple qui laissait faire un regard de fierté et de dédain. Ces hommes aimaient la vie, ils l'aimaient pour elle-même, parce qu'elle était la vie, parce qu'elle était l'amour, parce qu'elle était la liberté. « Allons nous en-

dormir, disait DantoD, dans le sein de la gloire >. C'est la gloire qui de son rayonnement leur cacha l'horreur de la mort.

Ce qui est effrayant et triste, ce n'est pas que tous ces révolutionnaires, combattants de la même cause, se soient tués les uns les autres. Quand ils entrèrent dans ce combat, ils acceptèrent d'avance l'hypothèse de la mort. Elle était entre eux l'arbitre désigné; et les partis qui se disputaient la direction de la Révolution n'avaient pas le temps de ménager d'autres solutions. Dans ces heures si pleines, si prodigieusement concentrées, où les minutes valent des siècles, la mort seule répond à l'impatience des esprits et à la hâte des choses. On ne sait à quel autre procédé les factions rivales auraient pu recourir pour régler leurs litiges. On imagine mal girondins, hébertistes, dantonistes, accumulés dans la prison du Luxembourg. Ils auraient formé avant peu un Parlement captif, un Parlement d'opposition où Vergniaud, Danton, Hébert, auraient dénoncé d'une même voix la tyrannie robespierriste. Et nul n'aurait pu dire avec certitude où siégeait la Convention, aux Tuileries ou au Luxembourg. Autour de cette Convention de prisonniers illustres, se seraient groupés tous les mécontentements et toutes les forces hostiles au gouvernement révolutionnaire.

Dans les périodes calmes et lentes de la vie des sociétés, il suffit d'enlever le pouvoir aux partis qui

ne répondent pas aux nécessites présentes. Ces partis dépossédés peuvent préparer leur lente revanche, sans paralyser le parti en possession. Mais quand un grand pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures armées et contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l'ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n'ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. Ils ne peuvent faire une large part à l'esprit de dispute ou à l'esprit de combinaison. Il faut qu'ils combattent, il faut qu'ils agissent, et pour garder intacte toute leur force d'action, pour ne pas la disperser, ils demandent à la mort de faire autour d'eux l'unanimité immédiate dont ils ont besoin. La Révolution n'était plus à ce moment qu'un canon monstrueux, et il fallait que ce canon fût manœuvré sur son affût, avec sûreté, rapidité et décision. Les servants n'avaient pas le droit de se quereller. Ils n'en avaient pas le loisir. A la moindre dispute, qui s'élève entre eux, c'est comme si la Révolution était enclouée. La mort rétablit l'ordre et permet de continuer la manœuvre.

(La Convention.)

Robespierre distingue, dans le mouvement révolutionnaire, deux classes d'hommes: il y a d'un côté les riches, les possédants, qui se laissent bien vite gagner par l'égoïsme, et qui ont peur de l'égalité, il y a ensuite le peuple généreux et bon. C'est donc sur le peuple qu'il faut s'appuyer pour défendre et compléter la Révolution. Et la Révolution reconnaîtra ce service par l'égalité des droits politiques assurés à tous, par de bonnes lois d'assistance et d'assurance, par des mesures rigoureuses contre les accapareurs et agioteurs : mais elle ne touchera pas et ne laissera pas toucher à la propriété. C'est dans le numéro 4 de son journal, le « Défenseur de la Constitution » que Robespierre développa avec un soin particulier sa conception sociale.

« Depuis le boutiquier aisé jusqu'au superbe patricien, depuis l'avocat jusqu'à l'ancien duc et pair, presque tous semblent vouloir conserver le privilège de mépriser l'humanité sous le nom de peuple. Ils aiment mieux avoir des maîtres que de voir multiplier leurs égaux; servir, pour opprimer en sous-ordre, leur paraît une plus belle destinée, que la liberté partagée avec leurs

concitoyens. Que leur importent et la dignité de l'homme et la gloire de la patrie et le bonheur des races futures ? Que l'univers périsse ou que le genre humain soit malheureux pendant la durée des siècles, pourvu qu'ils puissent être honorés sans vertus, illustres sans talents et que, chaque jour, leurs richesses puissent croître avec leur corruption et avec la misère publique. Allez prêcher le culte de la liberté à ces spéculateurs avides, qui ne connaissent que les autels de Plutus. Tout ce qui les intéresse, c'est de savoir en quelle proportion le système actuel de nos finances peut accroître, à chaque instant du jour, les intérêts de leurs capitaux. Ce service même que la Révolution a rendu à leur cupidité ne peut les réconcilier avec elle. Il fallait qu'elle se bornât précisément à augmenter leur fortune; ils ne lui pardonnent pas d'avoir répandu parmi nous quelques principes de philosophie et donné quelque élan aux caractères généreux.

* Tout ce qu'ils connaissent de la politique nouvelle, c'est que tout était perdu dès le moment où Paris eut pris la Bastille, quoique le peuple tout-puissant eût au même instant repris une attitude paisible, si un marquis (Lafayette) n'était venu instituer un état-major et une corporation militaire brillante d'épaulettes, à la place de la garde innombrable des citoyens armés ; c'est que c'est à ce héros qu'ils doivent la paix de leur comptoir, et la France son salut; c'est que le plus glorieux jour

de notre histoire fut celui où il immola, sur l'autel de la patrie, quinze cents citoyens paisibles, hommes, femmes, enfants, vieillards; bien pénétrés d'ailleurs de cette maxime antique, que le peuple est un monsti-e indompté, toujours prêt à dévorer les honnêtes gens, si on ne le tient pas à la chaîne et si on n'a l'intention de le fusiller de temps en temps ; que, par conséquent, tous ceux qui réclament des droits ne sont que des factieux et des artisans de sédition. Ils croient que le ciel créa le genre humain pour les petits plaisirs des rois, des nobles, des gens de lois et des agioteurs; ils pensent que de toute éternité Dieu courba le dos des uns pour porter des fardeaux, et forma les épaules des autres pour porter des épaulettes d'or ».

Dans un style étudié et décent, c'est plus violent de ton et plus amer que le père Dachesne. On dirait que la puissance de l'oligarchie bourgeoise qui a éliminé du droit de suffrage et exclu de la garde nationale armée le peuple pauvre, apparaît à Robespierre comme éternelle, tant sa colère est âpre et presque désespérée.

Et pourtant ce peuple qu'on opprime et qu'on avilit en lui refusant les droits accaparés par les riches, est la véritable ressource de la Révolution. « La masse de la nation est bonne et digne de la liberté ; son véritable vœu est toujours l'oracle de la justice et l'expression de l'intérêt général. On ne peut corrompre une nation par la raison que l'on ne saurait empoisonner l'océan.

Le peuple, cette classe immense et laborieuse, à qui l'orgueil réserve ce nom auguste qu'il croit avilir, le peuple n'est point atteint par les causes de dépravation qui perdent ce qu'on appelle les conditions supérieures.

* L'intérêt des faibles^ c'est la justice; c'est pour eux que des lois humaines et impartiales sont une sauvegarde nécessaire; elles ne sont un frein incommode que pour les hommes puissants qui les bravent si facilement... Ces vils égoïstes, ces infâmes conspirateurs ont pour eux la puissance, les trésors, la force, les armes; le peuple n'a que sa misère et la justice céleste... Voilà l'état de ce grand procès que nous plaidons à la face de l'univers » .

Singulière conception, à la fois démocratique et rétrograde. Oui, il est vrai que dans la société les lois doivent venir au secours des faibles. Elles doivent faire contre-poids à la puissance toujours active de la propriété, de la richesse, de la science subtile et exploiteuse. Mais pourquoi ne pas prévoir une société où il n'y aurait plus < des faibles » ? Pourquoi considérer la richesse comme corruptrice essentiellement, au lieu de chercher à assurer la participation de tous aux forces et aux joies de la vie? Quoi! il apparaît à Robespierre que l'égoïsme de la propriété détourne les privilégiés de la Révolution, leur fait perdre le sens des Droits de l'Homme, et il ne fait pas effort pour que la propriété elle-même, cessant d'être un privilège, se confonde

pour ainsi dire avec l'humanité! Il semble considérer que « la misère » du peuple est la condition de son désintéressement. Et on dirait qu'il applique à la Révolution le mot de l'Évangile: «Les pauvres seuls entreront dans le royaume de Dieu ! »

Faut-il donc décourager l'humanité de chercher la richesse, c'est-à-dire de multiplier ses prises sur la nature et la vie? Robespierre ne l'ose pas directement, mais il surveille la montée des richesses d'un regard inquiet comme la crue d'un fleuve menaçant.

Faut-il décourager le peuple de prétendre à la richesse devenue enfin commune et humaine? On ne sait; et Robespierre semble s'arrêter à une société aigre et morose où la richesse croissante des uns ne sera pas abolie, mais contrôlée et équilibrée par le pouvoir politique d'une masse défiante et pauvre.

Il y a, dans toute la pensée de Robespierre, comme dans celle de Jean-Jacques, un mélange trouble et amer de démocratie et de christianisme restrictif. Son idéal exclut à la fois le communisme et la richesse, mais celle-ci est tolérée en fait comme une fâcheuse nécessité.

C'était fausser et comprimer tous les ressorts. C'était arrêter l'élan des classes possédantes vers la grande fortune et la grande action. C'était arrêter l'élan du peuple vers l'entière justice sociale. Il y a, dans la pensée de Robespierre, un singulier mélange d'opti-

misme et de pessimisme; optimisme en ce qui touche la valeur morale du peuple, pessimisme en ce qui touche l'organisation égalitaire de la propriété. Il n'est pas vrai que les pauvres, les souffrants, les dépendants soient protégés par leur faiblesse même et leur misère, contre l'égoïsme et la dépravation. D'abord, ils ont trop souvent la paresse d'esprit et de cœur qui s'accommode à la servitude, la passivité, ou même le dédain pour les généreux efforts d'émancipation. Et, trop souvent, aussi, ils sont à la merci des faveurs inégales que répandent les privilégiés pour diviser ceux qu'ils oppriment.

Il y a je ne sais quelle combinaison désagréable de flagornerie et de rouerie à dire au peuple : « Tu es vertueux parce que tu es faible, tu es désintéressé parce que tu es pauvre, tu es pur parce que tu es impuissant», et à le consoler ainsi de la misère éternelle par l'éternelle vertu. Rétablir la balance sociale en mettant tout le vice du côté de la richesse, toute la vertu du côté de la pauvreté, c'est une illusion ou un mensonge, une naïveté ou un calcul.

Cessez d'envier ceux qui possèdent, parce que vous possédez plus qu'eux les trésors de l'âme: c'est une transposition intolérable de l'Évangile aux sociétés modernes, que cette sorte de pharisaïsme à la fois démagogique et conservateur détournerait de leur voie.

Robespierre était sincère, mais son tempérament était aride et sa pensée était courte. Si le peuple avait pu garder en mains les instruments de démocratie que Robespierre voulait lui remettre, si tous les citoyens, et électeurs armés, avaient pu retenir, après la période d'orages de la Révolution, leur bulletin de vote et leur fusil, ils se seraient servis de ces outils puissants pour une cause plus hardie et plus vaste que celle que rêvait Robespierre.

Mais voici que sous couleur de défendre les démocrates contre les calomnies de la contre-révolution, il attaque violemment «la loi agraire».

« Que l'univers, s'écrie-t-il, juge entre nous et nos ennemis, qu'il juge entre l'humanité et ses oppresseurs. Tantôt ils feignent de croire que nous n'agitons que des questions abstraites, que de vains systèmes politiques, comme si les premiers principes de la morale, et les plus chers intérêts des peuples n'étaient que des chimères absurdes et de frivoles sujets de dispute; tantôt ils veulent persuader que la liberté c'est le bouleversement de la société entière; ne les a-t-on pas vus dès le commencement de cette Révolution, chercher à effrayer tous les riches, par l'idée d'une loi agraire, absurde épouvantait présenté à des hommes stupides par des hommes pervers? Plus l'expérience a démenti cette extravagante imposture, plus ils se sont obstinés à la reproduire, comme si les défenseurs de la liberté étaient

des insensés, capables de concevoir un projet également dangereux, injuste et impraticable; comme s'ils ignoraient que l'égalité des biens est essentiellement impossible dans la société civile, qu'elle suppose nécessairement la communauté qui est encore plus visiblement chimérique parmi nous; comme s'il était un seul homme doué de quelque industrie dont l'intérêt personnel ne fût pas compromis par ce projet extravagant. Nous voulons l'égalité des droits, parce que sans elle il n'est ni liberté ni bonheur social; quant à la fortune, dès qu'une fois la société a rempli l'obligation d'assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance par le travail, ce ne sont pas les amis de la liberté qui la désirent: Aristide n'aurait point envié les trésors de Crassus. Il est pour les âmes pures et élevées des biens plus précieux que ceux-là. Les richesses qui conduisent à tant de corruption sont plus nuisibles à ceux qui les possèdent qu'à ceux qui en sont privés».

Ainsi, les pauvres étant les vrais privilégiés, le problème social est singulièrement allégé. Lequinio, qui était un sot assez bien intentionné, soutient à la même date la même thèse «d'égalité morale», mais à sa manière, emphatique et prudhommesque. < Je ne connais plus ni bourgeois ni peuple dans le sens ancien, et je ne me servirai pas de ces expressions qui m'ont choqué dans une lettre célèbre (celle de Pétion à Buzot) ; mais je connais des classes opulentes et des classes manœu-

64 PORTRAITS RÉVOLUTIONNAffiES

vrières et pauvres et je vois et j'atteste que les trois quarts des hommes opulents ont encore toute l'aristocratie qu'avait autrefois la noblesse... En vain m'objecterait-on que l'intérêt maintiendra toujours les pauvres dans une excessive inégalité morale et dans tous les vices de la bassesse et de l'adulation envers les riches; cela ne sera point, sitôt que les vrais principes seront répandus partout sous l'égide de la liberté ; car, dès lors, les pauvres sauront que les riches n'ont rien audessus d'eux, que de grands besoins. Ils sauront que plus un homme a de fortune, plus il est tourmenté par mille désirs frivoles et mille fantaisies auxquelles il ne peut se refuser sans être malheureux et qui le rendent malheureux encore après, par le dégoût et par de nouveaux désirs, alors qu'il a satisfait les premiers : les pauvres sauront que plus un homme est riche, plus il est dans la dépendance de ce qui l'entoure et qu'il serait, sur-le-champ, le plus infortuné de l'univers si chacun lui refusait ses services, car il n'est en état de pourvoir à presque aucun de ses besoins ; les pauvres sauront que si l'on veut s'en tenir au simple nécessaire, on ne dépend que de soi-même et que le travail donne toujours à chacun sa subsistance... Ils sauront encore que si le riche montre encore de l'insolence et de l'orgueil, il est de leur devoir de le réduire et de l'accabler d'humiliation et de mépris; que, pour peu qu'ils s'entendent, ils auront bientôt rempli ce devoir, et que

le riche se trouvera réduit enfin, ainsi qu'il doit l'être à ne s'estimer pas plus que l'homme complaisant qui veut bien lui louer son temps ou son travail.

< L'homme opulent et attaché à des jouissances multipliées craint de les perdre; il est nécessairement pusillanime et le pauvre qui n'a rien peut tout oser; il n'osera Jamais rien contre la vertu, mais il est juste qu'il abatte le fastueux dédain ; qu'il ieTTSLSse le despotisme, en quelque endroit qu'il se montre, ainsi que l'arrogance, qu'il sache se mettre à sa place et cesser enfin de se trouver la victime de tous ceux qui l'ont écrasé jusqu'à ce jour et qui n'ont été supérieurs à lui que parce qu'il a bien voulu les croire et se faire inférieur à eux.»

C'est un prodigieux tissu d'inepties. Mais c'est la reproduction, en involontaire caricature, des idées de Robespierre. Là où Robespierre glisse, Lequinio appuie lourdement. Comme Robespierre, il substitue à la hiérarchie sociale réelle, à la dure hiérarchie de la propriété qui écrase, asservit et humilie les pauvres, une hiérarchie morale imaginaire et fantastique où c'est le pauvre, en sa qualité de pauvre, qui a l'indépendance et la force. Le riche, lui, est esclave de ses besoins, et que deviendrait-il si tous les hommes lui refusaient leurs services ? Mais, Ô Lequinio, l'avantage de la richesse, c'est précisément que les hommes ne lui refusent jamais leurs services. Le pauvre n'est pas toujours Jaurès, Portraits révolutionnaires. 2153/24, 5

assuré de trouver un riche qui l'emploie. Le riche est toujours assuré de trouver un pauvre qui le sert. Il est vrai que Lequinio affirme intrépidement que tout homme, à condition de se contenter de peu, est toujours sûr de subsister par son travail ; mais il ne dit pas jusqu'à quel degré ce peu doit descendre.

Quelle étrange vue des rapports économiques : le travail toujours assuré, si seulement on est tempérant! Il paraît encore que si le pauvre loue ses services au riche, ce n'est pas par nécessité; c'est parce qu'il le veut et par complaisance. Aux pauvres plus indépendants que les riches, aux pauvres qui tiennent dans leurs mains la vie des riches, il ne manque qu'une chose : c'est d'avoir conscience d'eux-mêmes et de se redresser. Qu'ils laissent leurs richesses aux riches : mais qu'ils les obligent à des façons plus honnêtes et plus humbles. Au besoin, qu'ils s'entendent pour humilier les classes opulentes, Lequinio ne conseille pas aux ouvriers de demander l'abrogation de la loi Chapelier qui leur interdit de se coaliser pour élever leurs salaires. Mais il les adjure de former, si je puis dire, une coalition d'insolence pour rabattre l'orgueil des riches.

Le prolétaire ne fermera pas les trous de son manteau, mais à. travers son manteau troué sa fierté exigera le respect. Et, s'il le faut, quelques paroles un peu rudes et quelques gestes impressifs enseigneront aux riches les mœurs de l'égalité. L'inégalité sociale tempérée par

l'orgueil des sans-culottes, les riches payant en attitudes complaisantes, modestes et doucereuses, la rançon de leur fortune soigneusement protégée ; la société, divisée en deux classes : des riches lâches et dont les pauvres exploiteront la lâcheté ; des pauvres hautains, prenant en grossièretés de propos et de geste la revanche de leur misère d'ailleurs soumise à la loi de propriété ; voilà le répugnant idéal que Lequinio nous propose. Tandis que dans la société vraiment unie, le charme de la vie est précisément cette politesse par laquelle tout homme assuré d'être l'égal des autres hommes et que nul n'interprétera en bassesse sa complaisance, s'ingénie à plaisir, ici c'est par une humeur farouche que les pauvres adresseront aux riches un rappel continu à l'égalité. Les riches ne descendront pas de leurs équipages, mais le prolétaire en sabots les éclaboussera de son insolence plébéienne pour qu'en sa voiture splendide et crottée l'opulent bourgeois ne s'abandonne pas à l'orgueil. L'insolence des haillons répondant à l'arrogance du luxe ; c'est de cette double barbarie que Lequinio compose la civilisation.

Mais encore une fois, en ce miroir grotesque, si la doctrine de Robespierre est déformée, elle garde du moins ses traits distinctifs. Oh ! comme il est temps qu'à travers ces nuées bouffies et décevantes de fausse égalité luise le rayon communiste de Babœuf!

68 PORTRAITS RÉVOLUTIONNAraES

Le déisme de Danton ne ressemblait pas à celui de Robespierre. Il était, si je puis dire, beaucoup plus naturaliste, et le « dieu de l'univers » invoqué par Danton est sans doute très parent du dieu de Diderot. Tandis que Robespierre affirme, pour son propre compte, l'immortalité de l'âme comme une vérité définitive, éternellement nécessaire aux hommes, Danton ne voit que la consolation passagère, la provisoire illusion des pauvres, qu'une meilleure organisation sociale affranchira sans doute de ce préjugé de misère. Ce n'est donc pas sous les vagues inspirations d'un déisme quasi chrétien, ce n'est point pour respecter dans le christianisme l'image un peu surchargée et compliquée du déisme de Jean-Jacques, que Danton demande que les habitudes religieuses du peuple soient ménagées. C'est pour épargner à la nation si éprouvée déjà par tant de périls, une grande commotion de conscience et la plus profonde des guerres ci\iles. C'est donc dans un intérêt tout politique et national et sans aucune arrière-pensée dogmatique que Danton s'oppose à tout ce qui pouvait inquiéter la superstition et ébranler le difficile compromis institué par la Constitution civile du clergé entre l'antique foi et la liberté nouvelle.

Comme Danton, Condorcet, le plus libre des esprits, le plus authentique représentant de la pensée des Encyclopédistes, le philosophe le plus impatient d'élever

toute l'humanité à la lumière de la raison, conclut contre la suppression du budget des cultes :

« L'armée que l'Assemblée constituante a levée contre l'ancien clergé (c'est le nouveau clergé constitutionnel que Condorcet désigne par ces mots pittoresques) est un peu chèrement payée ; mais il serait injuste de la licencier sans accorder une retraite aux généraux et aux soldats. D'ailleurs, écartons toute idée religieuse et supposons qu'il ait été d'usage de payer dans chaque village un frère de la Charité pour avoir soin des malades et qu'on ait trouvé plus juste de ne pas faire contribuer à cet entretien -ceux qui n'ont pas confiance aux chirurgiens de cette corporation. Serait-il bien juste de dire aux malades qui s'en servaient : On ne les payera plus, faites comme ceux qui n'en veulent pas et qui payent leurs chirurgiens. Ces malades ne pourraient-ils pas répondre : Laissez-nous du moins le temps de prendre nos précautions pour nous assurer des secours. Ce n'est pas notre faute si on ne nous a pas accoutumés à choisir et à payer nous-mêmes nos médecins ». (Chronique de Paris, du 2 décembre 1792, signature de Condorcet lui-même.) Il y a donc, on peut le dire, presque unanimité des plus grands et des plus libres esprits de la Convention contre la motion de Cambon. Et j'avoue que les efforts de M. Robinet pour attribuer à Robespierre seul la responsabilité de cette politique me semblent un peu enfantins.

11 est vrai qu'il se prononça avec une particulière énergie et parfois aussi avec une singulière noblesse dans un grand article de la fin de décembre; mais déjà tous les partis et tous les hommes de la Révolution avaient pris position contre le projet de Cambon. Seulement, Robespierre plus que tout autre, semble croire que le christianisme, enseigné par la Révolution et selon la Révolution, peut perdre peu à peu ses dogmes les plus aventureux et les plus tyranniques et se confondre avec la religion naturelle ; et c'est tout un système religieux et moral, bien différent de celui de Danton, qu'il esquisse à larges traits.

La conception de Robespierre est nette et grande par plus d'un côté, mais elle est aussi bien dangereuse, et elle pourrait être funeste. Sa grandeur, c'est une sorte de tendre respect pour l'âme du peuple, pour l'humble conscience du pauvre. Les autres révolutionnaires, notamment les orateurs jacobins que j'ai cités tolèrent, si je puis dire, de haut, les préjugés du peuple. Ils déclarent qu'ils ne veulent point les violenter, mais au moment même où ils se résignent à les subir, ils les rudoient et les outragent. Robespierre ne consent pas à regarder de haut même les erreurs du peuple; il s'accommode à elles et semble se mettre à leur niveau. D'abord, lui-même disciple de Jean-Jacques, a foi dans

un Dieu personnel et conscient, gouvernant le monde par sa grandeur, et dans l'immortalité de l'âme humaine ; et il s'applique à retrouver sous l'enveloppe chrétienne des croyances populaires ces deux dogmes de la religion naturelle. Il se persuade qu'après tout le peuple est d'accord avec la pensée de Rousseau qui valait bien les Encyclopédistes. Qui sait si, du haut de ces idées, qui sont pour Robespierre les vérités dominantes, le point de vue le plus élevé sur l'univers et sur la vie, le peuple n'aurait point le droit de regarder avec quelque dédain ceux qui affectent orgueilleusement de tolérer son infirmité d'esprit. Entre le déiste héritier de Jean- Jacques et le peuple chrétien, il pouvait subsister un malentendu ; quel jugement porter sur la personne même du Christ? Est-il un homme fils et frère des hommes? Est-il un dieu qui, malgré l'humanité dont il s'est revêtu, a souveraine puissance sur les hommes? Selon le choix que l'on fait, les conséquences peuvent diverger à l'infini; Robespierre, comme pour éviter toute possibilité de divorce entre le déiste philosophe et l'humble multitude chrétienne, semble éluder le choix et se dérober au problème. Déjà le vicaire savoyard de Rousseau y avait échappé, plus qu'il ne l'avait résolu, par un élan du cœur. Il a beau s'écrier enfin : «Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu>, il apparaît bien qu'il n'entend pas ce mot de dieu dans

le sens traditionnel que lui donne l'Église; cette divinité présumée de Jésus n'est fondée ni sur un miracle ni sur un système surnaturel. Elle n'est, pour le cœur ardent et troublé du pauvre vicaire inconnu, qu'un degré de sainteté incomparable et qui n'a point sa mesure dans la vie de l'humanité : « La sainteté de rÉvangile parle à mon cœur». Voilà toute la démonstration dogmatique et voilà aussi, pour le prêtre que fait parler Rousseau, tout le sens de la divinité du Christ. De même qu'à Tautel, quand il consacre le pain et le vin, il cesse un moment de s'interroger sur le mystère de la transsubstantiation qui le déconcerte, et s'incline comme si Dieu était là; de même quand il aborde la personne du Christ, il se laisse aller, par un élan de ferveur morale, à confondre la sainteté et la divinité. Il adore sans que son esprit ait conclu.

Robespierre se garde de ce vertige ; et il avertit nettement qu'il ne connaît d'autre dieu que celui de l'humanité libre. Mais il parle du « fils de Marie » avec une sorte de respect équivoque ; il ne veut point déchirer brusquement le voile de divinité sous lequel le peuple adore, sans y prendre garde, les plus hautes espérances et les plus hautes vertus de son propre cœur. Il espère sans doute que bientôt le peuple s'apercevra de lui-même de cette confusion, et qu'il s'affranchira de ce qui reste de superstition et d'erreur dans sa croyance sans que les notions de justice et

du

haut

de

con-

de

votre

les espérances d'immortalité qui en forment le fond soient compromises.

Un jour, le pauvre vicaire savoyard, devenu prêtre constitutionnel, se tournera vers le peuple libre et chrétien assemblé dans l'église du village ; et de l'autel, au moment même où il viendra sacrer le pain et le vin il lui dira :

« Amis, j'ai jusqu'ici respecté l'innocence foi, bien supérieure à la subtilité des philosophes. Mais je sais maintenant qu'un long usage de la liberté et de la raison a suffisamment épuré vos idées pour que vous puissiez dégager les vérités essentielles des symboles qui pour vous les enveloppaient. Non, il n'est pas vrai qu'un dieu soit matériellement présent sous les espèces du pain et du vin ; mais la présence morale, en chacun de vous, de celui qui donna aux hommes un exemple incomparable de douceur et de sacrifice, est bien plus réelle, bien plus substantielle que si en effet il était caché dans ce peu de matière. Le voile du symbole peut tomber. Cette figure sensible n'est plus nécessaire à des esprits sûrs d'eux-mêmes. Et il n'est pas vrai non plus, vous l'avez pressenti, que Dieu ait pu s'incarner matériellement dans l'humanité: pas plus qu'il n'est caché en ce moment sous les espèces matérielles du pain et du vin, il n'a été caché sous les espèces matérielles d'une individualité humaine. Mais la sainteté que le dieu éternel communique à Thu-

74 PORTEIAITS RÉVOLUTIONNAIRES

manité s'est manifesté avec tant d'éclat dans la personne et la vie du Christ, qu'il est devenu pour nous la figure de la divinité même, éternellement présente parmi les hommes. Ici encore le symbole est inutile. La présence du Dieu éternel parmi les hommes n'a plus besoin d'être figurée par ces touchantes mais incomplètes images. C'est dans la conscience d'un peuple libre et ami de la justice que Dieu se manifeste le mieux. La lumière du Christ n'était que l'aube annonçant la lumière divine de la liberté. Ce n'est pas veré l'Orient, c'est vers la pleine lumière de l'humanité libre qu'il faut maintenant se tourner. Vous ne vous êtes point trompés. Les symboles sous lesquels vous reconnaissiez la vérité ne vous égaraient pas, puisqu'ils vous préparaient à la vérité tout entière. Ceux qui les raillaient étaient plus loin du vrai chemin que ceux qui, avertis par le pressentiment encore obscur de leur raison et par l'instinct plus clairvoyant de leur âme, marchaient dans des voies mêlées d'ombre vers le grand jour qui éclate enfin à tous les yeux. Non, nous n'avons rien à effacer, rien à regretter. C'est toujours la même vérité que nous adorons, mais nous la pouvons adorer enfin sans voile ; c'est la récompense de notre longue ferveur et la suprême victoire de la liberté. »

Voilà ce que Robespierre attendait, à une date que son esprit n'assignait pas, du clergé constitutionnel. U

aurait voulu que le peuple passât de la foi chrétienne au déisme rationnel, sans être un moment embarrassé et comme humilié de lui-même. Et il s'irritait qu'une motion de finances vînt compromettre cette profonde et paisible évolution des consciences. Il se scandalisait que par l'amorce d'une économie, d'une réduction d'impôt, on tentât d'égarer le peuple hors des voies de la croyance, et qu'on parût fixer le tarif d'un reniement universel que la conscience seule n'aurait point dicté. C'est par ce respect profond et délicat pour le peuple que Robespierre était grand. Et c'est par là, malgré ses défauts et ses vices, malgré ses ignorances, ses vanités, ses jalousies et ses haines, c'est par là qu'il allait au cœur du peuple. Il remuait en lui des fibres profondes que les autres ne touchaient pas. Dans un terrible portrait de Robespierre, que fait le 9 novembre le journal de Condorcet, ce qu'il y a en lui du prêtre est fortement marqué:

« On se demande quelquefois pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention? C'est que la Révolution française est une religion, et que Robespierre y fait une secte; c'est un prêtre qui a des dévotes; mais il est évident que toute sa puissance est en quenouille. Robespierre prêche, Robespierre censure, il est grave, furieux, mélancolique, exalté à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite ; il tonne contre

les riches et les grands ; il vit de peu et ne connaît pas le besoin physique, il n'a qu'une seule mission c'est de parler, et il parle presque toujours ; il crée des disciples ; il a des gardes pour sa personne ; il harangue les Jacobins quand il peut s'y faire des spectateurs ; il se tait quand il pourrait exposer son crédit ; il refuse les places où il pourrait servir le peuple et choisit les postes où il croit pouvoir le gouverner ; il paraît quand il peut faire sensation, il disparaît quand la scène est remplie par d'autres ; il a tous les caractères, non pas d'un chef de religion, mais d'un chef de secte ; il s'est fait une réputation d'austérité qui vise à la sainteté, il monte sur les bancs, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l'ami des pauvres et des faibles d'esprit, il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages, il disparaît avant le danger, et l'on ne voit que lui quand le danger est passé ; Robespierre n'est qu'un prêtre et ne sera jamais qu'un prêtre. »

Oui, il y avait en lui du prêtre et du sectaire, une prétention intolérable à l'infaillibilité, l'orgueil d'une vertu étroite, l'habitude tyrannique de tout juger sur la mesure de sa propre conscience, et envers les souffrances individuelles, la terrible sécheresse du cœur de l'homme obsédé par une idée et qui finit peu à peu par confondre sa personne et sa foi, l'intérêt de son ambition et l'intérêt de sa cause. Mais il y avait aussi

une exceptionnelle probité morale, un sens religieux et passionné de la vie, et une sorte de scrupule inquiet à ne diminuer, à ne dégrader aucune des facultés de la nature humaine, à chercher dans les manifestations les plus humbles de la pensée et de la croyance, l'essentielle grandeur de l'homme.

Robespierre était en outre incliné vers la pensée chrétienne par une sorte de pessimisme profond analogue au pessimisme chrétien et au pessimisme de Jean- Jacques. Le christianisme n'est pas pleinement et définitivement pessimiste, puisqu'il ouvre à l'homme des horizons surnaturels ; mais il juge sévèrement la nature et la société. Livré à lui-même, et sans le secours des grâces divines, l'homme n'est que ténèbre et malice ; et les progrès extérieurs qu'il réalise par la science et l'art n'atteignent point le fond de son être malade. Livrées à elles-mêmes, les sociétés ne réalisent jamais un équilibre naturel de justice qui dispense l'homme des espérances surnaturelles. Plus amèrement que la pensée chrétienne et avec plus d'inquiétude, la pensée de Jean-Jacques est pessimiste aussi. L'homme, selon lui, va d'un état de nature où il y a tout ensemble innocence et violence, simplicité et ignorance, à un état policé où le progrès des lumières est inséparable d'un progrès de la corruption. Jamais le système social ne réalisera la justice. Il est douteux que la démocratie absolue puisse convenir aux grands États mo-

dernes, et Rousseau, quand il définit la souveraineté du peuple, semble désespérer qu'elle devienne jamais une réalité : En outre, comment, en dehors du communisme primitif dès longtemps aboli, établir l'égalité? Et comment ramener ce communisme dans les sociétés corrompues et divisées ? Ainsi Jean-Jacques s'enfiévrait de douleurs et d'impuissance à porter un rêve de perfection humaine et sociale qu'à aucun moment de l'histoire, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, la réalité n'accueillait. Il se jetait ainsi hors des temps dans un déisme passionné et presque chrétien qui lui promettait, en un ordre inconnu, les harmonies de justice que le monde immense refusait à son cœur tourmenté.

Robespierre n'avait pas pris de Jean-Jacques tout son pessimisme puisqu'il croyait la démocratie applicable aux grands États modernes. Mais il se disait que même après l'institution de l'entière démocratie, bien des maux accableraient l'homme. Il lui semblait impossible de corriger suffisamment les inégalités sociales, il lui semblait impossible de ramener toutes les fortunes et toutes les conditions à un même niveau, sans arrêter, sans briser les ressorts humains, et il prévoyait ainsi la renaissance indéfinie, de génération en génération, de l'orgueil et de l'égoïsme des uns, de la souffrance et de l'envie des autres. Il n'avait aucun pressentiment du socialisme ; il n'entrevoyait pas la possibilité d'un ordre

nouveau où toutes les énergies humaines se déploieraient plus harmonieusement.

Ainsi l'œuvre révolutionnaire, si loin qu'on la poussât, si entier qu'on en espérât le triomphe, lui apparaissait bien courte et bien superficielle, à moitié flétrie d'avance par les inégalités socialistes subsistantes et par les vices de tout ordre qui en procèdent nécessairement. Aussi éprouvait-il quelque respect pour l'action chrétienne qui lui semblait avoir pénétré parfois dans les âmes humaines à des profondeurs où l'action révolutionnaire n'atteindrait point. Et il se faisait scrupule d'arracher aux hommes des espérances surhumaines de justice et de bonheur dont la révolution lui paraissait incapable à jamais d'assurer l'équivalent.

Là est, dans la pensée de Robespierre, le grand drame ; là est, dans cette âme un peu aride, l'émotion profonde et la permanente mélancolie. Il travaille à une œuvre très difficile à accomplir et dont il sait d'avance que, même accomplie, elle satisfera à peine le cœur de l'homme, et il ne veut pas détruire des réserves d'espérance, léguées par le passé, à l'heure même où, pour instituer l'ordre nouveau de liberté et de justice, il faut qu'il combatte les puissances du passé. Feronsnous un grief à Robespierre, nous socialistes, d'avoir souffert des imperfections cruellement ressenties de la révolution démocratique et bourgeoise, et d'avoir cherché dans une sorte d'adaptation moderne du christianisme

un supplément de force normale et de joie qu'en son pessimisme social il n'attendait pas du progrès naturel des sociétés ?

Oui, il y avait là une grande et triste pensée, je ne sais quel jour profond, mystérieux et sombre, ouvert sur les douleurs et les injustices que la révolution ne guérissait pas.

Mais en même temps, cette conception était pleine de périls. D'abord Robespierre prenait trop aisément son parti de l'ignorance du peuple, de la persistante illusion qui l'attachait à des dogmes surannés, sous prétexte que sa moralité était traditionnellement liée à sa foi, il prolongeait celle-ci ; visiblement, il n'était pas impatient de voir le peuple s'élever à la science, jeter sur l'univers un regard libre et hardi.

En second lieu^ il était très imprudent d'imaginer que de lui-même, et par une sorte d'atténuation et décoloration de ses dogmes essentiels, le christianisme se réduirait à la religion naturelle. La divinité du Christ avait pendant dix-huit siècles dominé les consciences ; c'est à cette forme de Dieu, vivante, humaine, historique, bien plus qu'à l'idée abstraite, immobile et pâle de l'être universel, que le cœur des foules souffrantes était donné et bientôt, au moindre mouvement de réaction, à la moindre déception du peuple, c'est le christianisme entier, exigeant, qui reparaîtrait sous le déisme superficiel. Robespierre n'arrachait point la ra-

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cine profonde ; soudain la puissance autoritaire de l'église se développerait à nouveau de cette racine cachée.

Enfin, il était à craindre que Robespierre lui-même, après avoir fait de certains dogmes de la religion naturelle, à peu près confondus avec la forme épurée du dogme chrétien, la condition même de la moralité et de la vertu, ne fût tenté de mettre la force de l'État au service de ce compromis christiano-philosophique, et que par des voies équivoques, la France fût ramenée à l'antique intolérance.

Oui, voilà les graves périls de la conception de Robespierre, mais il ne saurait nous en faire méconnaître la grandeur. Et, en tout cas, M. Robinet se trompe quand il dit que c'est sous l'influence des vues particulières de Robespierre que la révolution, à ce moment, se prononça contre la séparation de l'Église et de l'État. Ce ne sont pas < les dévots de la rue Saint-Honoré », comme M. Robinet appelle les Jacobins; qui, dans une pensée de déisme pieux, maintinrent le budget des cultes. Tous les hommes, tous les partis de la Révolution étaient d'accord ; le cordelier Danton parla plus vigoureusement peut-être contre le projet de Cambon que le jacobin Robespierre. Et Quinet aussi cède à l'esprit de système lorsqu'il fait porter à Robespierre surtout la responsabilité d'une politique où presque tous les conventionnels, les dimtonistes et les en- Jauiès, Portraits révolutionnaires. 2153/24. 6

cyclopédistes, comme les robespierristes, s'engagèrent à la fois.

< Une occasion se présenta, dit Quinet, de mesurer les progrès des esprits ». C'était en novembre 1792, un peu avant le procès du Roi. Tout le passé croulait, chacun voulait en ôter une pierre. Cambon fit dans la convention la proposition très simple de cesser enfin de salarier le clergé. Au milieu de l'emportement des affaires et des choses, ce projet semblait ne pouvoir rencontrer d'obstacle parmi les Montagnards. L'esprit sensé de Cambon en avait jugé ainsi. Il fut durement détrompé par les Jacobins. Basire commença la lutte en leur nom... Mais il fallait une autorité plus haute que Basire dans une question de ce genre. C'est Robespierre qui va la décider... La raison la plus importante, c'est que « le catholicisme ne peut être désormais que l'écho de la Révolution, car il n'en reste plus guère dans les esprits que ses dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l'égalité, que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens >.

< Paroles importantes qui sont devenues jusqu'à nos jours, le thème et la ruine des révolutionnaires français... Où donc est la révolution à ce moment même, quand elle semble tout emporter ? Je vois subsister l'ancienne chaîne qui me promet l'ancienne servitude. Il n'y aura pas à changer un mot à la pensée et au

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langage de Robespierre pour en tirer le concordat de Napoléon: dans 1792 se montre déjà 1801 ».

C'est, non pas de bien haut, mais de bien loin, et à travers d'étranges partis pris, que Quinet voit les choses. Encore une fois, pourquoi s'obstiner à mettre en cause Robespierre seul, à un moment où il était combattu et attaqué de toutes parts et ne disposait sur la convention que d'une très faible influence? Chose curieuse, à la convention même, Robespierre ne dit pas un mot du projet de Cambon. C'est Danton qui le combattit. C'est Danton, qui, le 30 novembre, et avant même de monter à la tribune, s'écria : « On bouleversera la France par l'application trop précipitée de principes philosophiques que je chéris, mais pour lesquels le peuple et surtout celui des campagnes, n'est pas mûr encore ».

Si ceux qui blâment la politique suivie alors par la convention concentrent toute l'attention sur Robespierre, et semblent presque ignorer le rôle décisif de Danton, c'est parce qu'il leur serait difficile d'imputer à celuici un esprit de système. Ils seraient donc obligés de reconnaître que ce sont des vues politiques qui ont guidé à ce moment la convention. Et cela contrarie leur parti pris.

Quinet, fils d'un calviniste, aurait souhaité que la France révolutionnaire se ralliât au protestantisme. Non que lui-même fût un disciple pieux de Luther ou de

Calvin. Mais il lui paraissait que le protestantisme donne aux consciences, aux volontés individuelles, une énergie dont la France a besoin pour lutter contre le catholicisme et le césarisme, contre les deux formes romaines de l'autorité. Et il pensait aussi que le pays, incapable d'aller brusquement de la tradition catholique à la libre pensée, pourrait passer par la transition protestante, le protestantisme étant une sorte de compromis entre la croyance religieuse et la liberté de l'esprit. Mais Quinet ne voyait pas que ce rêve un peu étrange, qui fut fait aussi par Baudot, ne pouvait se réaliser que par le moyen imaginé par Robespierre. 11 n'y avait aucune chance de détacher la France de la religion traditionnelle pour la faire entrer tout entière dans la religion de Luther ou de Calvin. Au contraire, l'église constitutionnelle, pénétrée peu à peu par l'esprit de la Révolution, et inclinant au déisme, pouvait aboutir en effet à une suite de compromis, à une nouvelle Réforme, plus hardiment philosophique. Le rapprochement que fait Quinet entre le système ecclésiastique de Robespierre et le concordat de Napoléon est tout à fait arbitraire et factice. Pour juger sainement la pensée de Robespierre, il faut supposer avec lui la victoire de la révolution, de la démocratie et de la république. Or, si la Révolution avait pleinement triomphé, si elle n'était pas tombée sous la loi du césarisme, l'Église constitutionnelle, enveloppée par la force de la

pensée révolutionnaire, soumise, par l'élection démocratique des curés et des évêques, à toutes les influences populaires, n'aurait ressemblé à rien à l'Église de Napoléon, et elle n'aurait pu jouer le même rôle. Les conventionnels, en 1792, ne livraient donc pas la Révolution, lorsqu'ils se posaient le problème religieux en ces termes très pressants et très simples: Pouvonsnous, oui ou non, entreprendre la lutte directe et déclarer contre ce qui reste d'organisation religieuse, sans provoquer l'émotion populaire et accroître les dangers de la Révolution? Il me paraît un peu présomptueux, et médiocrement philosophique, de substituer notre jugement au leur et de refaire après coup l'histoire sans en avoir porté nous-mêmes le fardeau.

La Révolution avait déjà accompli contre l'Église un effort immense, elle l'avait expropriée de son domaine, de sa puissance sociale. Elle avait brisé et dispersé les congrégations de tout ordre. Elle avait, sinon corrompu, au moins singulièrement distendu, les liens de l'Église de France et de la papauté. Elle avait fait entrer l'Église dans les cadres administratifs et électoraux de la démocratie. Elle déportait les prêtres insoumis qui refusaient le serment. Elle préparait un enseignement public tout laïque et rationnel. Si, avec Condorcet, avec Danton, elle a jugé impolitique d'aller plus loin, si elle a craint, par la suppression prématurée du budget des cultes, de provoquer inutilement l'émotion

86 PORTRAITS RÉVOLUTFONNMRES

populaire, je ne puis m'associcr aux dédains et aux colères de M. Robinet, impatient de voir inaugurer le calendrier républicain; et je ne puis oublier, comme Quinet l'oublie, que les hommes de la Révolution portaient une responsabilité écrasante, qu'ils manœuvraient dans une effroyable tempête et que nous n'avons pas le droit, nous qui n'étions pas dans l'orage, de critiquer et de corriger arbitrairement la manœuvre. Ou du moins est-ce un doute que ces juges hautains devraient formuler, non une condamnation.

Robespierre est en réalité le seul maître de la politique ; responsable des événements, il n'a qu'un moyen de gouverner en effet, de rallier autour de lui les esprits: c'est de dire nettement où il veut conduire la Révolution; et il ne le dit pas; et il se trouve qu'à côté de lui le fier et courageux Saint-Just, comme s'il renonçait à défier la mort, conseille le silence et l'attente. Funestes temporisations qui laissaient se produire toutes les incertitudes. De plus, après les grandes et siinglantes épurations de Germinal, le devoir de Robespierre était de rassurer autour de lui les révolutionnaires. Les factions étant brisées, il n'y avait aucun Intérêt à s'acharner sur des individus, même s'ils avaient été liés à ces factions, même s'ils avaient pratiqué la plus détestable politique. Cela, Robespierre le

savait; et il avait limité le plus possible le sacrifice. Il avait sauvé les soixante-treize Girondins. Il s'était opposé à ce que Boulanger, Pache, Henriot fussent de nouveau enveloppés dans la proscription des hébertistes. II n'avait pas touché à Carrier malgré l'horreur que lui inspiraient les crimes de Nantes. Il ne s'était point élevé au Comité de salut public contre Collot d'Herbois. Mais il ne suffisait point de n'avoir pas frappé ces hommes. Il fallait leur donner confiance en l'avenir. Il fallait leur donner l'impression et même la certitude que leurs excès seraient imputés à la fièvre révolutionnaire et qu'on ne leur ferait point payer, une fois cette fièvre tombée, les violences peut-être inévitables des jours mauvais. Il fallait ménager de même les craintes de ceux qui, ayant cédé, comme Tallien à Bordeaux avec sa belle amie la Cabarrus, à Téblouissement du pouvoir et du plaisir, voyaient dans les paroles trop souvent répétées d'austérité, de vertu, de morale, une menace à leur vie même.

Ou Robespierre se condamnait à la politique de l'échafaud à perpétuité, ou il fallait qu'il annonçât, qu'il pratiquât une large amnistie révolutionnaire pour tous les égarements de la Terreur, pour ses frénésies sensuelles, comme pour ses frénésies sanglantes. Et toutes les énergies de révolution qui avaient été un moment ou surexcitées par un fanatisme de violence ou corrompues par une ivresse de passion et de volupté

devaient espérer leur place dans l'ordre révolutionnaire nouveau plus calme, plus ordonné et plus pur.

Enfin, plus Robespierre était puissant, plus il importait qu'il ménageât l'amour-propre de ses collègues du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale, qu'il les associât à toutes ses pensées et à tous ses actes. Comment pouvait-il détendre, apaiser, organiser la Révolution sans le concours du Comité de Salut public? Et comment pouvait-il amener à une large politique des fanatiques sombres comme Billaud- Varennes, des déclamateurs effrénés et compromis comme Collot d'Herbois, s'il ne les attirait point à lui, peu à peu, par la confiance, la franchise, la cordialité? Robespierre ne sut point imposer autour de lui la confiance. Dans l'âpre lutte où il avait dû assumer tant de responsabilités sanglantes, son orgueil avait encore grandi. Il s'était écrié en août 1793:

« La Révolution est perdue, si un homme ne se lève pas ».

Il s'était levé, mais obligé bientôt à frapper de toutes parts et d'être en quelque sorte le répartiteur de la mort, il avait contracté un pli de hautaine tristesse. Il était peu fait pour ces communications cordiales qui étaient pourtant à cette date la condition absolue du succès de sa politique. Il avait souffert et dans sa dignité, et dans son amour-propre, et dans son pur amour de la Révolution, des violences atroces

qui avaient déshonoré çà et là le gouvernement révolutionnaire. Il ne parvenait point à les oublier. Il les détestait d'autant plus que, n'ayant pu les empêcher, il pouvait en paraître solidaire; et il cherchait au fond de son cœur le moyen de rompre devant l'histoire cette solidarité: déplorable tentation de l'orgueil et de la vertu. Il se souvenait désespérément de tout, à l'heure même où il eût fallu beaucoup oublier. Et parfois ceux qu'il méprisait et haïssait surprenaient sur son visage l'inquiétant reflet d'une pensée profonde.

Enfin, et c'est la terrible rançon de l'échafaud, la mort avait été si souvent depuis des mois l'expédient suprême, la grande solution, qu'à chaque problème qui troublait et dépassait l'esprit, elle revenait s'offrir avec une sorte de familiarité obsédante. Ou bien elle avait raison des pervers et des corrompus qui souillaient la Révolution, ou bien elle ouvrirait aux hommes vertueux cet asile d'immortalité où ils aspiraient. Parfois aussi une inquiétude qui ressemblait à un remords étonnait Robespierre et Saint-Just: Quoi! Vergniaud était mort; et mort par eux! Desmoulins était mort, et mort par eux! Danton était mort, et mort par eux! Et tout bas, à ces heures de trouble, ils s'offraient eux-mêmes à la mort pour s'absoudre de l'avoir si souvent appelée contre des compagnons de lutte, contre des amis.

Saint-Just voulait vivre: il comprenait bien que la politique de la mort était la négation de la Révolution elle-même, que des ombres, même illustres, ne défendraient pas. Et pourtant il est comme hanté du fantôme de ceux qu'il a d'un geste menés à l'échafaud. Et quel mélange poignant de mélancolie et d'orgueil dans les lignes qu'il a tracées après la mort de Danton !

« J'avais l'idée touchante que la mémoire d'un ami de l'humanité doit être chère un jour. Car enfin l'homme obligé de s'isoler du monde et de lui-même, jette son ancre dans l'avenir, et presse sur son cœur la postérité, innocente des maux présents ».

C'est Saint-Just qui souligne lui-même ces paroles, cet appel d'un homme déjà déraciné de la vie.

« Dieu, protecteur de l'innocence et de la vérité, puisque tu m'as conduit parmi quelques pervers, c'était sans doute pour les démasquer!

« La politique avait compté beaucoup sur cette idée, que personne n'oserait attaquer des hommes célèbres environnés d'une grande illusion... J'ai laissé derrière moi toutes ces faiblesses; je n'aime que la vérité dans l'Univers, et je l'ai dite...

« Les circonstances ne sont difficiles que pour ceux qui reculent devant le tombeau (souligné par Saint-Just). Je l'implore, le tombeau, comme un bienfait de la providence, pour n'être plus témoin des forfaits ourdis contre ma patrie et l'humanité.

« Certes, c'est quitter peu de chose qu'une vie malheureuse, dans laquelle on est condamné à végéter, le complice ou le témoin impuissant du crime...

« Je méprise la poussière qui me compose, et qui vous parle, on pourra la persécuter et faire mourir cette poussière; mais je défie qu'on m'arrache cette vie indépendante que je me suis donnée dans les siècles et dans les cieux. *■

Sombre et stérilisante exaltation. Ces hommes avaient les yeux comme fascinés par la porte de la mort que si souvent ils avaient ouverte pour d'autres. Et au moment même où il faudrait donner confiance à la Révolution dans la bonté de la vie, et rasséréner les cœurs obsédés de souvenirs sanglants, eux-mêmes s'essayent en vain, sans cesse, en idée, à se coucher dans le tombeau.

Cependant Robespierre ne pouvait demeurer dans cet état suspensif. La Révolution, la France, l'Europe attendaient de lui une parole, un signal. Son premier grand acte fut une grande faute. En Floréal, il proposa à la Convention, et il lui fit adopter, après un long discours éloquent, la reconnaissance de TÊtre Suprême et de l'immortalité de l'âme. Oui, ce fut une faute politique décisive. Non pas que ces affirmations déistes choquassent la raison de la plupart des Français. Les athées et les matérialistes étaient rares. Ceux mêmes, comme Danton, qui devaient dire devant le tribunal

révolutionnaire: «Ma demeure sera bientôt le néant», avaient cru politique de parler de Dieu. Aussi bien le panthéisme matérialiste pouvait s'accommoder de ce mot de Dieu et l'interpréter. Les plus déistes, comme l'ancien rédacteur du Journal de la Montagne, Laveaux, étaient bien prêts de confondre Dieu avec « l'ordre de la nature». Et la Convention elle-même avait décrété une «fête à l'Être Suprême et à la Nature». Peut-être, si le socialisme était arrivé dès lors à une idée claire, à une nette et profonde conscience de lui-même, aurait-il objecté que le Dieu extérieur et supérieur du monde, invoqué par Robespierre pour compléter ou redresser la justice humaine, rompait la solidarité des hommes dans l'espace et le temps. Il faisait justice à chacun d'eux individuellement; et toutes ces âmes séparées, tous ces esprits dont le destin s'accomplissait hors de l'humanité, semblaient ravaler la société humaine, puisque c'est hors d'elle et au-dessus d'elle qu'ils trouvaient le bonheur et le droit. Mais le communisme n'avait pas encore sa formule: et il n'avait pu façonner une métaphysique du monde.

D'autre part, ceux qui, comme Condorcet, ne voulaient d'autre élysée que celui que la raison savait se créer, n'étaient qu'une minorité infime et vraiment négligeable. La grande crise révolutionnaire avait exalté en beaucoup d'âmes le sens de la vie immortelle. Les chrétiens qu'avait envahis l'indifférence du siècle retrouvaient

dans l'épreuve l'ardeur de leur foi. Combien, de la charrette qui les conduisait à l'échafaud, cherchèrent des yeux dans la foule le prêtre insermenté qui leur avait promis un signe de réconciliation éternelle! Les révolutionnaires aussi, en qui l'idée de l'immortalité avait été insinuée par Rousseau comme une vague rêverie morale, la passionnaient soudain de toute la frénésie de la vie menacée. L'échafaud emplissait la ville d'une lueur d'immortalité. Les Girondins, ou dans leurs suprêmes paroles, ou dans leurs écrits désespérés, attestèrent leur foi en Dieu et en l'âme immortelle. Camille Desmoulins, de sa prison, demandait à Lucile le livre de Platon sur l'immortalité de l'âme. A beaucoup d'esprits exaltés par le malheur, par l'héroïsme et par la gloire, l'immortalité apparaissait comme le rendez-vous sublime des héros de tous les siècles : Charlotte Corday, avec une sérénité antique, disait qu'elle allait rejoindre aux Champs Élysées tous ceux qui moururent dans tous les pays et dans tous les temps pour la liberté et pour la patrie. Le paradis chrétien semblait éclipsé, comme une sorte de zone intermédiaire obscure, par la grande lumière de gloire immortelle qui rayonnait de la Rome antique et de la France moderne. De Décius ou de Lucrèce à Charlotte Corday, les Champs Élysées formaient comme une avenue lumineuse, continue et sereine, que les siècles du moyen-âge n'interrompaient pas.

Et Saint-Just, dans le cri douloureux et superbe que j'ai cité tout à l'heure, semble confondre l'immortalité de l'esprit et l'immortalité de la gloire : « la vie indépendante que je m.e suis donnée dans les siècles et dans les cieux >...

Même dans le décret de la Convention il n'y avait pas abdication, mais au contraire orgueil de la raison et de la liberté. Il semblait que la reconnaissance officielle de Dieu par la France révolutionnaire ajoutait aux titres de Dieu. Et lorsque dans ses Institutions, Saint-Just parle de l'Étemel et de l'immortalité, on dirait qu'il soumet les jugements de Dieu même aux décrets de la pensée révolutionnaire.

« Le peuple français reconnaît l'Être Suprême et rimm.ortalité de l'âme. L'âme immortelle de ceux qui sont morts pour la patrie, de ceux qui ont été bons citoyens, qui ont chéri leur père et leur mère, et ne les ont jamais abandonnés, est dans le sein de l'Éternel. »

C'est la Révolution, avant Dieu, qui fait, pour l'éternité, le départ des bons et des méchants, et le ciel n'est qu'une sorte de Panthéon invisible où Dieu réside, mais dont la Révolution a les clefs et ouvre les portes à ceux qu'elle-même a marqués au front d'un signe immortel.

Si donc l'acte de Robespierre fut dangereux et mauvais, ce n'est pas qu'il y eût contradiction violente entre les formules déistes qu'il imposait et l'état

d'esprit du peuple français lui-même. Non, mais d'abord, en organisant la fête à l'Être Suprême, en promulguant un dogme philosophique et en organisant une sorte de culte, il paraissait chercher à attirer à lui de nouveaux pouvoirs. Il était, en fait, le chef du pouvoir civil ; on pouvait croire qu'il cherchait à devenir le chef d'un pouvoir religieux, et les méfiances s'éveillaient. De plus, les prêtres, guettant toujours l'équivoque qui pouvait les servir, allaient répétant que cet Être suprême n'était, après tout, que le Dieu du christianisme. La fête de l'Être Suprême leur apparaissait comme une transition vers la glorification officielle de Jésus. Et Robespierre ranimait l'espérance contre-révolutionnaire plus que ne l'avait fait le Vieux Cordelier.

Enfin, Robespierre, après avoir écrasé l'hébertisme comme faction, semblait s'acharner à prendre encore sur l'esprit hébertiste une sorte de revanche posthume, terrible menace pour les survivants.

Le Comité de Salut public avait laissé faire. Mais ni Billaud-Varennes, ni Collot d'Herbois, ni même Barère, n'avaient au fond approuvé cette manifestation où se marquait surtout la tendance religieuse particulière de Robespierre. Il n'avait pas osé aborder de front le problème. Il n'avait pas dit à ces milliers d'hommes qui avaient confiance en lui : « Voici par quels chemins la Révolution doit passer. » Non, il préparait la détente révolutionnaire ea tournant les

esprits vers des idées qu'il jugeait grandes; c'était par une sorte de dérivation religieuse et morale qu'il voulait calmer la fièvre révolutionnaire. Mais c'étaient là des chemins profonds et obscurs. Et Robespierre s'isolait, se singularisait, à l'heure critique où il aurait dû concilier, appeler à lui toutes les forces révolutionnaires, mêlées de bien et de mal.

Dès ce moment, les cœurs s'aigrissent, se détournent et le levain des inquiétudes et des défiances fermente de nouveau dans la Révolution. C'est par une journée splendide de prairial que Robespierre, président de la Convention, conduisit le cortège qui portait à Dieu la reconnaissance officielle de la Révolution. La joie dont rayonnait son visage fut courte. Quelques murmures, quelques apostrophes de députés l'avertirent des haines et des craintes. 11 marchait un peu en avant de la Convention: ^ Voilà bien le dictateur! Il veut appeler sur lui seul l'attention du peuple: Il ne lui suffit pas d'être roi ! Il veut être Dieu ! »

Soudain les abîmes se rouvraient. Quoi! Il faudra donc frapper encore! 11 faudra encore verser du sang! Oui, Robespierre veut frapper; il veut prévenir ses ennemis qui ne songeaient, eux aussi, qu'à le prévenir, et dans ce circuit fermé des défiances et des terreurs le courant de mort allait passer de nouveau.

Mais cette fois, Robespierre, comme pris de fièvre, veut en finir; illusion lugubre et toujours renaissante.

Il veut précipiter la marche de la justice révolutionnaire et la débarrasser de toute entrave pour qu'elle puisse porter des coups décisifs. D'abord, les prisons sont trop encombrées et Robespierre ne peut plus les ouvrir, même par le Comité de justice qu'il opposait au Comité de démence de Camille Desmoulins. Il a déjà trop éveillé, par sa malencontreuse fête à l'Être suprême, l'espoir de la contre-révolution, le soupçon des révolutionnaires exaltés. Il faut qu'il frappe du couteau la contre-révolution pour avoir la force et le droit de frapper du couteau les révolutionnaires qui le menacent, les restes de l'hébertisme, peut-être une partie du Comité. Ainsi recommence, avec une monotonie sinistre, le jeu de bascule qui coucha hébertistes et dantonistes sur la même planche. Mais il a besoin, cette fois d'un instrument de meurtre plus effroyablement équivoque.

Quand il y avait des partis, des factions, on pouvait les atteindre par des définitions générales mais assez précises. Tout parti a sa tendance, sa caractéristique, que le juge révolutionnaire peut noter. Mais quand les factions sont brisées, quand le pouvoir révolutionnaire ne redoute plus que les haines individuelles, les intrigues obscures et changeantes, les groupements incertains, il faut que la loi de mort soit informe comme est informe la conspiration redoutée.

Jaurès, Portraits révolutionnaires. 2153/24. 7

Robespierre, par son impuissance au lendemain de sa victoire sur l'hébertisme et le dantonisme, par les défiances que sa maladroite inspiration déiste avaient éveillées, s'était comme obligé à tuer encore. Et il fallait qu'il tuât, en même temps, par une même loi, dans une effroyable confusion, les contre-révolutionnaires, les suspects détenus dans les prisons, et les hommes comme Carrier, comme Fouché, comme Barras à qui il faisait peur et dont il avait peur.

Il dira en son suprême discours de Thermidor un mot qui est la clef de ces sombres jours: <La chute des factions a mis en liberté tous les vices. » Il voulait dire par là que le pouvoir révolutionnaire, dont il était le plus haut représentant, était menacé, non plus par des systèmes politiques, mais par l'intrigue dispersée des égoïsmes, des convoitises et des craintes. U fallait que la loi de mort pût s'insinuer jusque dans la diversité des cœurs. Et pour qu'elle pût s'adapter à toutes les formes, il fallait qu'elle fût elle-même sans forme, une sorte de spectre ambigu qui irait recruter ses victimes le même jour dans les prisons, à la Montagne de la Convention, au Comité de salut public.

C'est la loi de prairial. Elle se résume à créer des délits terriblement vagues, à dispenser l'accusation de presque toute preuve et à retirer à l'accusé tout moyen de défense.

« Le tribunal révolutionnaire est institué pour^punir les ennemis du peuple.

« Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse.

< Les ennemis du peuple sont ceux qui auront provoqué le rétablissement de la royauté, ou cherché à avilir ou dissoudre la Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire et républicain dont elle est le centre;

« Ceux qui auront trahi la République dans le commandement des places et des armées, et dans toute autre fonction militaire...

« Ceux qui auront cherché à empêcher les approvisionnements de Paris, ou causé des disettes dans la République;

« Ceux qui auront secondé les projets des ennemis de la France, soit en favorisant la retraite et l'impunité des conspirateurs et de l'aristocratie, soit en corrompant les mandataires du peuple, soit en abusant des principes de la Révolution, des lois ou des mesures du gouvernement, par des applications fausses et perfides;

«Ceux qui auront trompé le peuple ou les représentants du peuple pour les induire à des démarches contraires aux intérêts de la liberté;

« Ceux qui auront cherché à inspirer le découragement pour favoriser les entreprises des tyrans ligués contre la République; /^^Ooivers^^"''^^

{■ BIQLJOTHECA 11

« Ceux qui auront répandu de fausses nouvelles, pour diviser et pour troubler le peuple;

< Ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher l'instruction du peuple, à dépraver les mœurs, à corrompre la conscience publique.... »

Vraiment, avec des délits aussi vagues il n'y avait pas un homme en France, contre-révolutionnaire ou révolutionnaire, que la loi du 22 prairial ne menaçât. Et quelle procédure sommaire! quelle sanction terrible !

« La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire est la mort.

« La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de document, soit matériel, soit moral, soit verbal, soit écrit, qui peut naturellement obtenir l'assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie; leur but, le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis; la procédure, les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir à la connaissance de la vérité dans les formes que la loi détermine.

« S'il existe des preuves, soit matérielles, soit morales, indépendamment de la preuve testimoniale, il ne sera point entendu de témoins; à moins que cette formalité ne paraisse nécessaire, soit pour découvrir des com-

plices, soit pour d'autres considérations majeures d'intérêt public.

«La loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n'en accorde point aux conspirateurs. »

Ainsi, pas de témoins, sauf les témoins à charge; pas de défenseurs ; pas de débats ; c'était une exécution sommaire. Cette loi de prairial est comme un couteau fantastique, habile à se glisser partout et à s'insinuer comme une ombre, et retrouvant soudain, sur les vertèbres du cou, sa rigidité meurtrière.

Dès maintenant, et en toute hypothèse, Robespierre est perdu. Cette loi démontre qu'il ne suffisait plus à l'immensité du problème et des événements, et que le vide même laissé par la disparition de ses adversaires lui donnait le vertige. Évidemment, s'il a proposé et imposé au Comité de Salut public cette loi atroce, c'est dans l'espoir et la pensée d'en finir vite. Pas de discussions; rien qui rappelât les scènes du procès des dautonistes; la mort muette, rapide, étouffante. Robespierre s'est dit qu'après quelques semaines de ce régime il aurait si bien glacé d'épouvante tous les ennemis de la Révolution, et il aurait éliminé si bien tous ceux qu'il appelait * les faux révolutionnaires », qu'il lui serait possible d'introduire enfin un régime normal

L'excès de la Terreur devait conduire à l'abolition de la Terreur. Robespierre rêva d'intensifier le terro-

risme, de le concentrer en quelques semaines effroyables et inoubliables, pour avoir la force et le droit d'en finir avec le terrorisme. A diluer la Terreur, à la prolonger, on risquait d'énerver à jamais la Révolution. Que toute l'épouvante soit ramassée en quelques jours. 0 mort, ouvrière sinistre, dépêche-toi, fais ta besogne en hâte; ne te repose ni jour, ni nuit; et quand ton horrible tâche sera faite, tu recevras un congé définitif.

C'était un rêve insensé ; et plutôt que de jouer cette partie désespérée, Robespierre aurait dû, au risque d'être dupe, faire confiance à tous les sui'vivants des factions qu'il avait brisées. Même s'il réussissait, ou s'il paraissait réussir, même s'il parvenait à frapper en même temps que les détenus contre-révolutionnaires et suspects, ceux des révolutionnaires qui lui faisaient ombrage et qui lui inspiraient du dégoût, ce ne serait qu'une solution d'une heure. Il faudrait recommencer le lendemain; et la politique de large confiance qui seule pouvait sauver le gouvernement révolutionnaire après l'élimination de l'hébertisme organisé et du dantonisme organisé, devenait plus difficile encore après la période d'exécutions effrénées. De nouvelles défiances se seraient éveillées provoquant de nouvelles rigueurs. Mais il y avait bien des chances pour que cette opération hasardeuse et terrible ne réussît pas. A peine commencée, elle coalisait sourdement contre Robespierre

toutes les inquiétudes, toutes les peurs. Les contrerévolutionnaires, les suspects, les modérés devenus la rançon sanglante des futures et incertaines combinaisons de clémence, liaient soudain au nom de Robespierre le système de la Terreur. Il devenait pour eux l'homme de la loi de prairial.

Les Girondins qu'il avait sauvés et leurs amis se demandaient tout à coup s'il ne les avait point protégés par calcul, et s'ils n'allaient point être sacrifiés à des calculs nouveaux. Les survivants dantonistes avaient sur eux la menace de «la morale».

Tous les représentants en mission qui avaient, selon Robespierre, « abusé des principes révolutionnaires > et compromis la Convention par leurs cruautés ou par leurs désordres, Tallien, Barras, Carrier, Fouché, lisaient sur le visage de Robespierre, si fermé qu'il fût, leur sentence de mort. Et d'instinct, ils avaient trouvé le moyen de défense: Robespierre tendant à la dictature; ou plutôt il l'exerçait. A la Fête de l'Être suprême, des voix sourdes, perceptibles pourtant, avaient murmuré sur son passage: « Il y a encore des Brutus». La loi du prairial n'avait pas eu l'assentiment très vif de tout le Comité de Salut public. Billaud-Varennes et Collot d'Herbois commençaient à s'effrayer, celui-ci pour sa sécurité, celui-là pour sa part de pouvoir, de la primauté de Robespierre. La Convention ne vota la loi qu'avec une réserve qui annule presque tout l'effet

utile que Robespierre en attendait. Elle décréta que seule elle pouvait faire procéder à l'arrestation de ses membres. Robespierre ne pourrait pas frapper les coups rapides et décisifs qu'il méditait.

Même méfiance au Comité de Sûreté générale dont le bureau de police créé par Robespierre et annexé par lui au Comité de Salut public, avait éveillé les ombrages. Robespierre se sentit enveloppé d'un réseau d'hostilités ; et la loi terrible sur laquelle il comptait pour la liquidation suprême de la Terreur était paralysée et faussée entre ses mains.

Dès lors, et par un subit changement de tactique, il affecta de s'en désintéresser; du moment que cette loi ne pourrait atteindre les principaux «coupables», ceux qui siégeaient à la Convention, du moment qu'elle ne pourrait, à coup sûr, et à l'heure choisie par Robespierre lui-même, épurer la révolution de Carrier, de Fouché, de Bourdon de l'Oise, de Tallien, de Barras, elle n'était plus qu'un stupide engin d'égorgement inutile. Il convenait donc de laisser à ceux qui en avaient contrarié la valeur politique toute la responsabilité de son fonctionnement.

De son côté, le tribunal révolutionnaire, comme s'il eût voulu échapper lui aussi à des responsabilités effroyables en se donnant je ne sais quelle apparence d'automatisme, interpréta la loi de prairial comme une loi de meurtre mécanique. Il s'agissait de tuer le plus

possible. Les accusés couvraient chaque jour toute une série de gradins ; ils étaient expédiés d'un mot ; et les têtes tombaient par centaines. Ce fut la grande Terreur qui fit plus de victimes en quelques semaines du 22 prairial au 9 thermidor, que n'en avait fait le régime révolutionnaire de mars 1793 au 22 prairial an IL Autour de la guillotine il y avait une intrigue effroyable. Robespierre n'intervenait pas, il ne modérait pas le jeu de la terrible machine pour bien marquer que ce n'était plus sa machine à lui, que ce n'était plus sa loi à lui. Et d'autre part, Fouquier-Tinville, l'accusateur public, et les jurés, affectant de ne pas voir que la loi avait perdu une grande partie de ce qui en avait été pour Robespierre la raison d'être, la faisaient fonctionner à plein. Si elle rendait Robespierre odieux sans le rendre plus fort, plusieurs s'en consolaient. Et Robespierre ne pouvait pas dire : Vous savez bien que la loi a perdu son objet, puisqu'elle ne peut plus faire justice des scélérats réfugiés à la Convention. Non, il ne pouvait pas dire cela ; il ne pouvait pas désavouer la machine estropiée qui tuait en son nom. Ses ennemis ne laissaient point passer une occasion de le compromettre et de le perdre. Ils firent grand bruit autour de la pétition d'un zélateur de l'Être Suprême qui demandait qu'on ne pût, par des jurements, profaner le nom de Dieu. La vieille inquisition n'allait-elle donc pas renaître ? Oui, inquisition et dictature, et Robespierre, selon le

mot de Saint-Just, allait être accusé de « faire marcher devant Dieu les faisceaux de Sylla».

Une illuminée, une folle, Catherine Théos, liée au bénédictin dom Gésier, annonçait une ère mystique où Robespierre serait le sauveur des hommes. Le Comité de Sûreté générale, instruit de cette affaire ridicule, la grossit, et Robespierre a de la peine à sauver la prophétesse de l'échafaud.

L'incorruptible préparerait-il donc sa tyrannie en corrompant l'esprit des simples par le fanatisme religieux? Barère, en une sorte d'empressement ambigu, louait cyniquement la loi de prairial, peut-être pour faire sa cour à Robespierre, peut-être pour aggraver la terreur universelle par des commentaires d'épouvante :

« Il n'y a, disait-il avec une sorte de jovialité calculée et atroce, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas » .

Billaud-Varennes et Collot d'Herbois ou boudaient ou même, dans des séances orageuses du Comité de Salut public, attaquaient Robespierre; Barère se réservait; Saint-Just était aux armées ; Carnot, Prieur s'enfermaient dans leur spécialité militaire. Lindet ne s'occupait guère que des subsistances, et on se souvient qu'il avait refusé de signer la mort de Danton, disant : « Je suis ici pour nourrir les patriotes, et non pas pour les tuer ».

Isolé, aigri, Robespierre cesse, dès le commencement de messidor, de paraître au Comité de Salut public. Ou du moins il cesse d'y prendre sa part d'action et

de responsabilité. Pourquoi M. Hamel s'obstine-t-il à le nier ? Il cite en vain quelques signatures apposées par Robespierre, en ces dernières semaines, au bas de quelques arrêtés du Comité. C'était la part de besogne mécanique.

Mais les délibérations politiques furent suspendues. C'est Saint-Just lui-même qui le déclare dans son discours du 9 thermidor. Robespierre, ne pouvant plus compter sur la loi de prairial, avait affecté de se désintéresser d'elle. Ne pouvant plus compter sur le Comité de Salut public, il affecte de se désintéresser de lui. Et n'étant plus le maître du gouvernement, il laisse à d'autres la responsabilité du gouvernement. Lui, il va préparer sa revanche. Il va tenter de faire tomber, par d'autres moyens, les têtes que la loi du prairial ne pouvait plus lui donner. Il s'assure du concours toujours plus étroit des Jacobins. Ils avaient continué à être unis de cœur à Robespierre. C'est en lui, en lui seul, qu'ils voyaient la démocratie, la Révolution souveraine et organisée. C'est en lui, de plus en plus, qu'ils concentraient la Révolution. La Commune, où l'agent na, tional Payan a remplacé Chaumette, et le maire Fleuriot, Pache, lui est toute dévouée. Henriot, qui commande la garde nationale, est aussi dans sa main. Usera-t-il de la force du peuple pour violenter la Convention, pour lui arracher contre ceux qu'il voulait perdre le décret d'accusation dont elle s'était réservé

l'initiative ? Non, Robespierre compte encore sur la force de sa parole, sur son autorité morale que l'intrigue occulte a pu miner, mais qu'elle n'a pas détruite. Il prend l'offensive aux Jacobins contre Fouché. Il lui reproche sa politique matérialiste et athée de la Nièvre ; il lui reproche aussi, comme pour mêler tous les griefs et donner des gages aux révolutionnaires, d'avoir maltraité les démocrates lyonnais les plus fervents, les amis de Chalier ; Fouché se garde bien d'accepter le combat en champ clos aux Jacobins ; surpris par une première attaque, et invité à s'expliquer à une séance ultérieure, il ne reparaît pas ; mais il noue contre Robespierre les fils de la conspiration. Il va la nuit avertir les Conventionnels qu'il sait ou qu'il croit ou qu'il veut croire menacés. Des listes de proscription, grossies tous les jours par l'intrigue et par la peur, circulent. Qui sait si la Convention, trouvant un sursaut de courage dans l'excès même de la peur, ne frappera pas la première?

Précisément, dans la période où Robespierre semblait avoir retiré sa pensée du Comité de Salut public, les victoires se faisaient plus éclatantes. L'armée de Sambreet-Meuse, constituée sous le commandement de Jourdan, avec Kléber et Marceau pour lieutenants, avait accentué sia marche ; le 7 messidor, elle s'emparait de Charleroi ; le 8 messidor, après un long et glorieux combat, elle délogeait les Autrichiens du champ de bataille de

Fleurus et les obligeait à la retraite ; le 22 messidor, elle entrait triomphalement à Bruxelles. A chaque victoire nouvelle, il devenait plus difficile à Robespierre de frapper le Comité de Salut public ; et c'est pourquoi Barère dira plus tard : < Les victoires s'acharnaient sur Robespierre comme des furies. » L'heure de la crise est venue.

Robespierre va rêver à Ermenonville sur les traces de Rousseau ; il va demander à l'innocence première de ses songes et de ses pensées, la force d'aller jusqu'au bout dans la voie sanglante ; et le 8 thermidor il porte la bataille devant la Convention. 11 se plaint qu'on ait d'abord accusé le Comité de Salut public de dictature et de tyrannie et que peu à peu cette accusation ait été concentrée sur sa seule tête. Il se plaint que pour le perdre, on lui prête le dessein d'amener la Convention à se détruire elle-même, à se livrer en détail. Il affirme que ces craintes sont vaines ; que les < fripons » sont en petit nombre ; et il demande si la République, qui ne pouvait vivre que par la vertu, sera sacrifiée à cette poignée de fripons.

Quoi donc, et suffirait-il que la Convention lui livrât quelques têtes encore pour que toute difficulté eût disparu ? Quelle serait donc le lendemain sa politique ? Et la menace à peine déguisée que le discours contenait contre Cambon suffirait-elle à rendre possible une nouvelle politique financière et économique?

Ces « fripons » en petit nombre, Robespierre ne les nommait pas ; et ainsi la menace, qu'il avait voulu limiter, étant vague, était immense. Il n'y avait pas de Conventionnel qui ne fût sous le couteau. Et puis, quand cette « poignée de fripons » aurait été abattue, quelle assurance avait la Convention que Robespierre ne lui demanderait pas le lendemain et le surlendemain des fournées nouvelles?

Je ne sais pourquoi Bûchez et Roux disent que le tort décisif du discours de Robespierre fut de n'être que la préface du discours que Saint-Just voulait prononcer le lendemain, et où il annonçait que le Comité de Salut public remettrait ses pouvoirs à la Convention. Ce fut la suprême tactique de Saint-Just se séparant à demi de Robespierre. Rien n'autorise à dire que ce fut la pensée de Robespierre lui-même. Sans doute il n'était pas prêt à dissoudre le gouvernement révolutionnaire et à rentrer désarmé dans cette Convention où fermentaient tant de colères, de rancunes et de craintes. Et si le vague de son discours du 8 thermidor fut une faute mortelle, ce fut une faute inévitable. Dans la voie où il était entré, Robespierre ne pouvait pas dire : Voici quel sera le dernier pas. Il s'était condamné à réserver toujours la possibilité de frapper encore.

Cependant le prestige de Robespierre n'était pas dissipé encore. Son discours fut applaudi. Mais Charlier, Cambon, Amar, Billaud-Varennes qui, la veille, avait

été expulsé des Jacobins, Panis, s'opposent à ce qu'il soit envoyé aux départements. Charlier veut amener Robespierre à prononcer des noms : < Quand on se vante d'avoir le courage de la vertu, il faut avoir le courage de la vérité. Nommez ceux que vous accusez.»

Si Robespierre les nommait, si peu nombreux qu'ils fussent, comme ils représentaient toutes les tendances de la Convention, toute la Convention se sentirait menacée. Mais s'il n'osait pas les nommer, quelle solution espérait-il '^ Il garde le silence. Briard le dessaisit en quelque sorte de sa dictature incertaine par un mot qui rétablissait le pouvoir de la Convention :

< C'est un grand procès à juger par la Convention elle-même. »

Et la Convention décida que le discours ne serait pas envoyé aux départements. Robespierre avait fait l'essai de sa force morale. Elle n'avait pas suffi à dompter la révolte des Conventionnels menacés. Il était perdu. Il dit le soir aux Jacobins, après avoir lu le discours qu'il venait de prononcer à la Convention : « C'est mon testament de mort » .

Saint-Just, rappelé de l'armée, est sollicité, dans la nuit tragique du 8 au 9 thermidor, par les ennemis de Robespierre, par la fraction du Comité de Salut public dont Billaud-Varennes était le chef. Saint-Just ne voulut point trahir Robespierre; mais il chercha une transaction. Il reconnut que Robespierre avait eu tort de

s'éloigner longtemps des séances du Comité de Salut public; mais il accusa Billaud-Varennes etCoUot d'Herbois d'avoir cherché, en l'absence de Robespierre aigri, de Saint-Just délégué aux armées, de Jean Bon Saint-André toujours sur les côtes ou en mer, de Couthon malade, à s'emparer du gouvernement révolutionnaire. Son plan semble avoir été de renouveler le Comité de Salut public, de l'élargir pour en faire disparaître l'esprit de coterie, et de ranimer, par ce renouvellement même, la puissance de la Convention. Mais l'heure n'était plus à des projets transactionnels qui n'auraient rassuré personne : qui dominerait en effet dans le Comité renouvelé ou complété? et qui tiendrait la hache?

Saiût-Just, le 9 thermidor, ne peut lire que les premières lignes de son discours. Entre Robespierre et ses ennemis la bataille est engagée à fond. Billaud-Varennes et Tallien mènent le combat.

Dès que Saint-Just, au début même de son discours, fit allusion à ses controverses avec Billaud-Varennes: « La confiance des deux comités m'honorait, mais quelqu'un cette nuit a flétri mon cœur » , Billaud-Varennes l'interrompit avec violence, et s'empara de la tribune.

« Sachez, citoyens, s'écria-t-il, qu'hier le président du tribunal révolutionnaire a proposé ouvertement aux Jacobins de chasser de la Convention tous les hommes impurs, c'est-à-dire tous ceux qu'on veut sacrifier; mais

le peuple est là, et les patriotes sauront mourir pour défendre la liberté.

«Oui, oui, s'écrient un grand nombre de Conventionnels... »

Billaud-Varennes reprend :

« Un abîme est ouvert sous nos pas ; il ne faut pas hésiter à le combler de nos cadavres, ou à triompher des traîtres.»

Robespierre monte à la tribune pour reprendre. Mais les cris : « A bas le tyran ! A bas le tyran ! » couvrent sa voix ; c'était le mot d'ordre concerté dans les conciliabules nocturnes qu'avait multipliés Fouché. Tallien s'est élancé à côté de Robespierre:

« Je me suis imposé jusqu'ici le silence parce que je savais d'un homme qui approchait le tyran de la France qu'il avait formé une liste de proscription. Je n'ai pas voulu récriminer ; mais j'ai vu hier la séance des Jacobins; j'ai frémi pour la patrie; j'ai vu se former l'armée du nouveau Cromwell, et je me suis armé d'un poignard pour lui percer le sein si la Convention nationale n'avait pas le courage de le décréter d'accusation ».

Mais, avant tout, les ennemis de Robespierre veulent briser les appuis qu'il trouverait au dehors. Tallien demande l'arrestation d'Henriot et la permanence de la Convention, « jusqu'à ce que le glaive de la loi ait assuré la Révolution», Il ne restait plus qu'à arrêter

Jaurès. Portraits révolutionnaires. 2153/24. 8

Robespierre. Mais il semble que devant l'acte décisif la Convention hésitait encore. N'allait-elle point frapper la Révolution elle-même?

Tallien la décide et l'entraîne en élevant au-dessus de tous les individus la gloire et la force impersonnelle de la Révolution.

Il dénonce cet homme « qui devant être dans le Comité de Salut public le défenseur des opprimés, qui devant être à son poste, l'a abandonné depuis quatre décades; et à quelle époque? Lorsque l'armée du Nord donnait à tous ses collègues de vives sollicitudes. Il l'a abandonné pour venir calomnier le Comité, et tous ont sauvé la patrie >. (Vifs applaudissements.)

Et Tallien, ayant donné aux Comités tout le bénéfice des victoires, concentre sur Robespierre toute la responsabilité de la Terreur.

« C'est pendant le temps où Robespierre a été chargé de la police générale que les actes d'oppression particulière ont été commis. »

« C'est faux », crie Robespierre.

Il gravit les premiers degrés de la tribune et ne pouvant plus se faire entendre dans le tumulte, il fait appel du regard aux patriotes de la Montagne. Ils ne le connaissent plus. C'est l'heure des abandons. Ils détournent la tête. Puis, comme pour opposer coalition à coalition, Robespierre s'écrie, s'adressant à la Convention entière :

« C'est à vous, hommes purs, que je m'adresse, et non pas aux brigands » . Mais quoi ! la guillotine manœuvrée par un homme sera-t-elle chargée de discerner les hommes purs des brigands?

La tempête s'élève plus forte. Robespierre près de sombrer interpelle Collot d'Herbois qui présidait et qui aidait au naufrage:

« Président d'assassins, me donneras-tu la parole ? »

Mais Thuriot le dantoniste a pris au fauteuil la place de Collot. Après l'ombre étriquée d'Hébert, c'est la grande ombre de Danton qui préside. Et c'est Danton qui dit à Robespierre :

« Tu n'auras la parole qu'à ton tour. »

Mais Danton, vraiment, l'aurait-il dit? La voix de Robespierre se brise et s'enroue. Garnier de l'Aube lui crie:

«Le sang de Danton t'étouffe».

Et lui, en un dernier effort de parole :

« C'est donc Danton que vous voulez venger. Lâches, pourquoi ne l'avez-vous pas défendu ? »

Et je crois surprendre dans cette apostrophe suprême l'accent d'un regret désespéré. L'obscur Louchet intervient pour la parole décisive: «Je demande le décret d'accusation contre Robespierre. » L'arrestation est décidée et non pas de Robespierre seulement, mais de Saint- Just et de Couthon. Robespierre jeune et Lebas demandent eux-mêmes à être frappés avec leur grand ami.

La Convention, émue, mais résolue à en finir, fait droit à leur requête: tous ensemble descendent à la barre, et sont remis aux huissiers qui hésitent à mettre la main sur ceux qui tout à l'heure encore représentaient le gouvernement de la Révolution triomphante.

Est-ce par peur aussi, ou sur un mot d'ordre secret? Les geôliers des prisons refusent de recevoir ces prisonniers redoutables. Ceux-ci vont à l'Hôtel de Ville et, aussitôt, sur la motion de Barère, ils sont mis hors la loi. Allaient-ils répondre par la force à ce décret? Robespierre essaiera-t-il, soutenu par la Commune, les Jacobins, la garde nationale, de faire violence à la Convention? Plusieurs de ses amis le pressèrent d'agir.

Après quelques hésitations, il s'y refusa. Ce n'était plus un 31 mai et un 2 juin qu'on lui demandait. La Convention, en le décrétant d'ai-restation, en le mettant hors la loi, s'était engagée tout entière contre lui. C'est la Convention tout entière qu'il devrait briser. Au nom de quel principe? En vertu de quel droit? Et que ferait-il le lendemain? Il ne serait plus qu'un dictateur perdu dans le vide et bientôt dévoré par les armées, un sous-Cromwell civil à la merci du premier aventurier militaire qui prétendrait corriger le coup d'État par le coup d'État. Il attendit. Cependant Barras et Léonard Bourdon, au nom de la Convention, parcouraient les rues de Paris, haranguant les citoyens, les appelant contre le « tyran *, contre le « factieux ». Et tous ceux

qui étaient lassés par la tension extrême des choses, et qui attendaient vaguement de la chute du grand homme je ne sais quel apaisement de la vie, tous ceux qu'émouvaient encore, après tant de mutilations sanglantes, le prestige de la Convention et le mot de loi, se ralliaient à eux. Ils entraînèrent plusieurs sections, et envahirent l'Hôtel de Ville. Un gendarme, d'un coup de pistolet, fracasse la mâchoire de Robespierre ; Couthon est gravement blessé d'un coup de sabre. Lebas se fait sauter la cervelle. Saint-Just, orgueilleux et stoïque, reste inébranlable et silencieux sous les outrages.

Robespierre sanglant est transporté au Comité de Salut public; et là, couché sur une table, essuyant de son mouchoir sa cruelle blessure, insensible aux lâches insultes, il se recueille dans l'attente de la mort. Peutêtre lui apparut-elle vraiment comme la libératrice. Elle le délivrait d'un problème où son esprit succombait, et de responsabilités disproportionnées au génie humain. Elle le délivrait aussi du trouble que sans doute le supplice de Danton et de Camille Desmoulins avait laissé en lui. Puisqu'il mourait pour la Révolution, n'avait-il pas eu le droit de frapper pour elle?

Le 10 thermidor, à midi, par l'ordre de Billaud- Varennes, les proscrits furent transférés à la Conciergerie ; il fallait que l'itinéraire même de leur suprême voyage les confondît avec tous ceux qu'ils avaient eux-mêmes envoyés à la mort. A quatre heures, ils furent con-

118 PORTEIAITS RÉVOLUTIONNAIRES

duits à l'échafaud. Des femmes dansaient derrière la charrette, et elles outragèrent Robespierre ; il sourit tristement, et sans doute leur pardonna. Il avait foi dans la justice de l'avenir. Au passage un enfant barbouille de sang la porte de la maison de Duplay. Robespierre détourne la tête; mais pas une larme ne mouille ses yeux. Il n'avait pas fermé son cœur à la douleur; mais il l'avait dompté au service de la Révolution et de la patrie.

Il est toujours permis à l'historien d'opposer des hypothèses au destin. Il lui est permis de dire : Voici les fautes des hommes, voici les fautes des partis, et d'imaginer que sans ces fautes les événements auraient eu un autre cours. J'ai dit quels furent surtout, depuis le 31 mai, les services immenses de Robespierre, organisant le pouvoir révolutionnaire, sauvant la France de la guerre civile, de l'anarchie et de la défaite. J'ai dit aussi comment, après l'écrasement de l'hébertisme et du dantonisme, il fut frappé de doute, d'aveuglement et de vertige.

Mais ce qu'il ne faut jamais oublier quand on juge ces hommes, c'est que le problème qui leur était imposé par la destinée était formidable et sans doute « audessus des forces humaines». Peut-être n'était-il pas possible à une seule génération d'abattre l'ancien régime, de créer un droit nouveau, de susciter des profondeurs de l'ignorance, de la pauvreté et de la misère un peuple éclairé et fier, de lutter contre le monde coalisé des tyrans et des esclaves, de tendre et

d'exaspérer dans ce combat toutes les passions et toutes les forces, et d'assurer en même temps l'évolution du pays enfiévré et surmené vers l'ordre normal de la liberté réglée. Il a fallu un siècle à la France de la Révolution, d'innombrables épreuves, des rechutes de monarchie, des réveils de république, des invasions, des démembrements, des coups d'État, des guerres civiles pour arriver enfin à l'organisation de la République, à l'établissement de la liberté légale par le suffrage universel. Les grands ouvriers de révolution et de démocratie qui travaillèrent et combattirent il y a plus d'un siècle ne nous sont pas comptables d'une œuvre qui ne pouvait s'accomplir que par plusieurs générations. Les juger comme s'ils devaient clore le drame, comme si l'histoire n'allait pas continuer après eux, c'est un enfantillage tout ensemble et une injustice. Leur œuvre est nécessairement limitée ; mais elle est grande. Ils ont affirmé l'idée de la démocratie dans toute son ampleur. Ils ont donné au monde le premier exemple d'un grand pays se gouvernant et se sauvant avec la force du peuple tout entier. Ils ont donné à la Révolution le magnifique prestige de l'idée et le prestige nécessaire de la victoire ; et ils ont donné à la France et au monde un si prodigieux élan vers la liberté que, malgré la réaction et les éclipses, le droit nouveau a pris définitivement possession de l'histoire. (La Convention.)

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