COMMERCE AVEC LES ILES MOLIJ
QUES. —Comme nous l'avons déjà dit, ce fut peu de temps après que le grand Albuquerque eut assujetti Malacca, que ce groupe d'îles bien connu déjà des Orientaux et dont la richesse ne pouvait échapper aux Européens, commença à acquérir quelque célébrité parmi ' les nouveaux conquérants. La noix muscade , le bois de sandal blanc , que l'on ne récoltait que dans ces régions et dont le Kanarà, Narsingue et Cambaya faisaient une estime si particulière, l'or que l'on y recueillait en certaine abondance, la^ofar ou la semence de perles, qu'on utilisait avec tant de goût dans les ornements de la renaissance , tout devait contribuer à faire cesser pour elles le repos où les laissaient les souverains orientaux de Java et de Malacca. Dès les premières années du seizième siècle on voit les Portugais
ayant seize cents colonnes de marbre, dont Tarchitecture ne ressemblait en rien à celle des monuments de TOrient. U s*étend avec complaisance sur un temple ayant 366 pagodes consacrées aux Jours de l'année. Comme la sincérité de cet historien ne saurait être révoquée en doute, il serait 1>od d*examiDer son récit ; U ne faut pas oublier que l'ile de Ceylaa, dont le périmètre est de 3uO lieues , a une surface d*environ 700 lieues carrées, et que son immense territoire peut fournir encore plus d'âne meryeiUe oobliée & Texplocatsur.
établis dans quelques-unes des tles fé* condes dé cet archipel.
Ce fut vers cette époque, mais sans que l'on connaisse Tannée précise de son voyage, que l'illustre vice-roi des Iodes expédia vers les Moluques Francisco Serrâo , Fami , le parent même , à ce que l'on affirme, de Magellan, et celui qui, par des renseignements précis donnés au célèbre navigateur, mérita de voir plus tard son nom inscrit parmi des noms qu'on n'oubliera plus.
Francisco Serrâo avait reçu l'ordre d^établir un fort sur l'une de ces îles, mais il ne put réussir dans ce projet , grâce à une circonstance étrange : les petits souverains malais se disputèrent, dit-oo, l'avantage de garder au milieu d'eux cet étranger^ qui allait,, selon leurs idées sans doute , donner une impulsion nouvelle au commerce. « Seranno, dit un écrivain moderne (qui altère le nom du marin portugais) , voulant les soumettre tous , agissait en ne prenant toutefois que le titre de pacificateur. » Serrâo devint plus tard , et comme cela devait être, victime d'un pareil système , et son ambition le perdit.
Un homme que l'on connaît beaucoup moins en France, Duarte Barbosa, se rendit également aux Moluques dès les premières années du seizième siècle; il y allait ma par un autre désir, et s'il voyagea dans ces régions durant l'espace de seize ans , ce fut pour transmettre à ses compatriotes d'admirables renseignements , qui, pour n'avoir paru que trois siècles plus tard, n'en sont pas moins précieux (*).
Mais bientôt convoité par deux puissances rivales, l'archipel des Moluques devint le but d'un voyage célèbre : placé d'une manière incorrecte, comme cela devait être , sur les cartes grossières du temps, une erreur en géographie fut peut-être la cause première de la plus merveilleuse expédition qui eût été taite après celles de Colomb et de Gama.
Plus tard, et lorsqu'à la suite des efforts de Magellan, il fut reconnu que ces îles rentraient dans le vaste domaine des Portugais, un homme, dont on n'a
(*) Cette intéressante relation a été publiée drins une collection intitulée : Collecçûo de ISoiicias para a historia e geographia dus NaçCçtnltramarinas, t. 11.
13* Livraison, (Pobtugal.)
pas assez vanté l'héroïsme hors de son pays , Antonio Gaivâo , pacifia ces régions et les soumit en partie du moins au christianisme. Ce hardi capitaine n'eut point seulement la gloire de l'épée ou la renommée que donne le savoir, Joâo de Barros nous raconte qu'il avait su se faire si bien aimer des peuples conquis , que l'on répétait à Tiaor et à Ternâte des chants populaires composés en son honneur. Ce fut lui ^ui établit dans ces contrées le premier collège religieux qui eût été fondé aux Indes ; cet homme admirable refusa la couronne de Ternate , et alla mourir comme Luiz de Camoens dans un hôpital {*),
DBBNlEfiS SVSNEMBNTS DS L'AD- MINISTHATIOK B'ALBUQUEBQUB. — SA
MOBT. ~ Telles étaient les principales dér couvertes qui signalèrent la période d'Almeida et d'Albuquerque ; on en aura une idée moins incomplète, si l'on joint à cet exposé rapide l'indication des efforts tentés vers l'Abyssinie, et sur lesquels nous reviendrons bientôt. Le grand homme auquel Marïoel devait un si vaste empire, se disposait à retourner vers la capitale des Indes, lorsau'une circonstance fatale, et sur laquelle l'histoire s'est méprise jusqu'à ce jour, vint abréger le cours de sa vie. Quelque temps avant sa mémorable expédition, il avait envoyé comme prisonniers en Portugal, deux hommes dont les fautes méritaient cette rigueur, nous dit un contemporain; l'un deux était Albergaria, dont il sera bientôt question dans cette histoire; Albuquerque apprit bientôt que ces deux personnages s'étaient parfaitement réhabilités à la cour, et que non-seulement le plus qualifié venait de recevoir le titre de capitaine général de Cochin, ce qui l'excluait nécessairement lui, vice-roi, du gouvernementderinde,maisquerautreavait été nanti de l'emploi de son secrétaire* Cette nouvelle lui parvint comme il allait se mettre en mer ; il leva les mains au ciel , pria un moment et dit ce peu de mots : « Voici : je suis mal avec le roi pour l'amour des hommes , mal avec les nommes pour l'amour du roi. Vieillard , tourne- toi vers l'église, achève de mourir... car il importe h ton honneur
(I) En l'année 1537.
L'UNIVERS
ue tu meures, et jamais tu n'ad néjÈligé le faire ce qui importait à ton Donneur (*). »
Le grand homme prit immédiatement les dispositions qui pouvaient assurer la tranquillité des nouvelles conquêtes; il fit surtout ses efforts pour que cette nouvelle ne jetât pas le trouble dans la forteresse qu'on achevait d'édifier près d'Ormuz ; il pourvut atout, en un mot; puis resta seul avec son secrétaire , car il voulait ajouter un codicille à son testament : il laissait un fils, d'ailleurs, et le sort de ce fils le préoccupait. Voici ce qu'il écrivit au roi de Portugal : « Seigneur, au moment où « je vous écris, je sens un tremblement, « vrai signe de la mort! Au royaume, « j'ai un fils; ce que jedemancfeà Vo- « tre Altesse, c'est qu'elle me le fasse « grand , comme mes services l'ont a mérité, et selon ce que l'ai pu faire A eu égard à ma condition de serviteur. « Je lui ordonne, au nrix de ma béné- « diction, de vous le demander. Quant « aux choses de l'Inde, je n'en dis rien ; « elles vous parleront pour elle et pour « moi! »
« Et en ce moment, ajoute le vieil historien, il était si faible, qu'il ne pouvait se tenir sur ses pieds. Il demandait toujours au Seigneur qu'il le laissât arriver à Goa, et que là il fît de lui ce qui conviendrait le mieux pour son service; et quand il se trouva à trois ou quatre lieues de la barre, il ordonna que l'on fît demander le vicaire général Frey Domingos et en outre Affonso le médecin; puis comme, en raison de son extrême faiblesse, il ne mangeait rien, il désira aussi qu'on lui apportât un peu devin rouge, de celui qui était venu cette année de Portugal. Le brigantin une fois parti pour Goa, le vaisseau alla surgir dans la barre un samedi , au milieu de la nuit : c'était le 16 de décembre. Lorsqu'on vint dire à Affonso d'Albuquerque en quel lieu on était « parvenu , il éleva les mains vers le ciel, et rendit mille grâces au Seigneur de lui avoir fait la faveur à laquelle il avait aspiré si vivement. Il fut là ainsi toute
(*) Voy. la Floresia de Bernardes. C'est ce qu^on a traduit par ces mots sacramentels ; « Au tombeau ^ au tombeau, vieillard fatigué. » Belles paroles, qui pâlissent cependant devant rèxpression vraie d'uoe douleur chrétienne.
là nuit, avec le vicaire général, qui 4tait venu de terre, et Pero d'Alpoem, secrétaire des Indes, et qui plus tard devînt son exécuteur testamentaire. Il | embrassait le crucifix, et, la voix ne lui | manquant pas encore, il pria le vicaire général , qui était aussi son confesseur, | de réciter la passion de Notre Seigneur ! selon saint Jean, saint auquel il avait toujours été fort dévot. C'était en cette oraison et en la croix, symbole de tout ce qu'avait souffert Jésus, qu'il avait mis son espérance. Il ordonna qu'on le revêtît des insignes de l'ordre de Santiago, dont il était commandeur, car il voulait mourir avec cet habit; et le dimanche, une heure avant l'aurore, il rendit son âme à Dieu. Là finirent tous ses travaux, sans qu'ils lui eussent apporté jamais aucune satisfaction. »
GH0¥A.NGE POÉTIQUE DBS HINDOUS TOUCHANT LAMOBT d'ALBUQUBRQUK.
— Ce fut surtout lorsque le grand homme eut cessé de vivre , qu'on sentit quelle avait été son influence extraordinaire sur les peuples de l'Orient. On raconte que lorsquMl fallut le porter dans le dernier asile qu'il s'était choisi , Goa lui fit des obsèques magnifiques. Tous les vieux soldats qui l'avaient suivi tant de fois dans de périlleuses expéditions l'accompagnèrent à la chapelle désignée par son testament, et qu'il avait fait élever pour lui servir de sépulture temporaire , le codicille ordonnant que l'on portât ses os en Portugal. Revêtu de son costume de commandeur de l'ordre de Saint- Jacques, porté à visage découvert par des hommes qui se disputaient cet honneur, on dit que ses yeux ne s'étaient point fermés, et que dans le cercueil sa barbe blanche, agitée parle vent, flottait sur sa poitrine: les Hindous et les musulmans ne pouvaient croire à son trépas. — « Il n'est point mort, s'écriaient-ils ; il estallé commander les armées du ciel. »
DERNIERS RAPPORTS DE D. MANOEL ET d'ALRUQUERQUE ERREUR HIS- TORIQUE DÉMENTIE. — DOCUMENT RÉCEMMENT DÉCOUVERT. — Si Albu-
querque eût vécu quelques années encore , l'Europe eût vu commencer ces prodigieux travaux qui devaient faire changer de face toutes les régions arrosées par le Nil; mais après le grand
homme, nul ne songea à cette entreprise gigantesque. Tout s'arrêta lorsqu'un* mcUevUendu eut fait descendre dans la tombe le plus puissant génie peut - être que le Portugal ait jamais produit. lïous insistons sur ee mo} , car il paraît certain qu'il faut absoudre Manoel du crime d'ingratitude. Le retard d'une correspondance difficile parait avoir été cette fois l'unique cause de la mort de l'illustre vieillard, et 1a lettre qui a été découverte, il y a peu d'années , dans les vastes archives du couvent d'Alcobaça est une preuve irréfragable que le grand homme s'était mépris sur l'intention de son souverain. Dans cette lettre écrite en effet, le 11 mars 1616, D. Manoel annonçait à celui qui le représentait dans les Indes , que des nouvelles reçues par Venise lui avaient fait connaître la prise d'Aden et ses dernières victoires; il ajoutait que s'il lui avait écrit de se retirer, et s'il lui avait désigné comme successeur Lopo Soaresd'Albergaria, c'était pour qu'il vînt se reposer, et en même temps pour qu'il pût s'entendre avec lui sur ce qu*exigeaient lesaiffaires des Indes, mais qu'après tout, comme il convenait au service de Dieu qu'il demeurât dans l'Asie, il lui dépêchait une nouvelle commission , afin qu'il se regardât comme le gouveimeur suprême de ces contrées , depuis la cote ae Cambaya iusqu'à la côte de Mosambique, et qu'il administrât toute la terre ferme. Il était spécifié qu'il était indépendant de Lopo Soares , que tout le monde eût à lui obéir, et qu'il établît son siège à Aden , ou dans quelque autre endroit du détroit. . De plus , on ajoutait que toutes les troupes transportées cette année par la flotte des Indes devaient servir sous ses ordres. Le roi ordonnait même qu'il gardât toute prééminence, qu'il conservât les pages et les soldats qu'il avait avant l'arrivée de Lopo Soares aux Indes, et enfin, après plusieurs recommandations où se dénote l'esprit du temps, le monarque suppliait son illustre représentant de ne pas prendre en mauvaise part la division qu il avait faite du gouvernement, puisqu'il devait voir combien il importait d'assurer la domination portugaise sûr la mer Rouge pour la conservatioades Indes. Ace propos, D. Ma-
noel terminait même ainsi la lettre écrite au grand homme : « Si vous étiez dans le royaume, nous ne pourrions point choisir un autre que vous pour l'envoyer dans ces parages , à plus forte raison le faisons-nous vous y trouvant déjà , et puisque cela est presque dans les obligations attachées à vos travaux et dans l'accomplissement de votre gloire, vous le devez faire. » Jamais Albuquerque ne reçut cette lettre de son souverain (*). >
LOPO SOARES d'ALBBBOABIÀ. ^NoUS
ajouterons à tous ces renseignements SI peu connus que l'ennemi d'Albuquer-
âue n'eut pas comme lui la haute dignité e vice-roi ; Albergaria , en effet , ne fut que le troisième gouverneur des Indes , et nous donnons ici sommairement le détail de ses nombreux travaux.
On verra que ee n'était pas à coup sûr un homme au^-dessous du rang que D.
Manoel lui concédait. Il part en 1515 de Lisbonne, et dès l'année 1517 il donne des preuves éclatantes de sa valeur. A la tête d'une flotte de trente-six navires , il porte la terreur sur les côtes de l'Arabie, et, cédant aux instances du roi de Cochin, qui n'avait point cessé d'être l'allié des Portugais , il va détruire Granganor et Panane. 11 porte l'incendie dans ces villes indiennes ; puis , tournant ses efforts contre l'île de Ceyian , il rend le roi de Colombo tributaire du Portugal, et , après avoir élevé une forteresse dans cette île, dont la possession devient si importante pour son pays , il remporte encore plusieurs victoires et rentre dans ses foyers. Son gouvernement dura trois ans ; mais il lui est arrivé ce qui advient souvent dans les luttes avec le génie , il n'est plus connu que par la mortelle douleur qu'il inspira jadis à un grand homme.
INFLUBNGE DES TBOIS GONQUÉ- BANTS. — BTAT DES INDES YBBS 1518.
— Coge-Safar (Khodjà'Safar) écrivait, dit-on, au roi de Cambaya, qu' Albuquerque avait gagné plus de royaumes qu'il n'avait en réâité de soldats po ur les asser-
O Ce précieux docament, dont Jusqu'à ce Jour nul historien n'a tenu compte, a été inséré par M. Jozé Joaquim Soares de Barros dans les cinq tomes des Mémorias de liiteraiura publies par l'Académie des sciences de Lisbonne.
L'UNIVERS
vir. Cette hyperbole tout orientale fait assez bien comprendre de quelle terreur magique , de quelle admiration , ce hardi capitaine avait frappé l'esprit de ses ennemis. Avec Albuquerque la domination portugaise se constitue et s'affermit de telle sorte, qu'elle n'a vraiment plus rien à craindre des petits souverains orientaux et même du Soudan d'Egypte, qu'excite toujours Venise. Si Pacheco commence cette série de victoires prodigieuses que nous avons essayé de faire comprendre, si Francisco d'Almeida en détruisant les Roumes anéantit le pouvoir le plus redoutable que le Portugal pût craindre dans ces contrées , Albuquerque , plus étonnant encore , achève ce qu'ils ont fait, en multipliant l'action portugaise sur tous les points. On peut donc le dire , sans craindre d'être taxé d'exagération , c'est à Duarte Pacheco , surnommé par le poëte l'Achille lusitain , c'est à Almeida , qu'on a appelé le Macchabée portugais, c est à Albuquerque qu'est dû cet éclat prodigieux dont le Portugal se revêt aux yeux des autres nations dès les premières années du seizième siècle. Pour ses contemporains eux-mêmes, le second vice-roi des Indes est le plus hardi capitaine qui ait visité ces régions; l'épithète de grand ne lui est refusée par aucun de ses ennemis. Un des esprits les plus éminents de ce siècle, Gil Vicente, aans son admiration presque railleuse, le place à côté de l'Empereur; et si le roi de France demande par grâce spéciale le portrait de Sylveira, le contemporain de ces conquérants , pour le placer au premier rang des hommes dont il honore l'effigie, les peuples de l'Inde déifient presque le vainqueur de Goa. Pacheco, Almeida, Albuquerque, sont les trois noms quMl faut placer en tête de cette histoire. Et en effet , c'est après leurs victoires, presque miraculeuses, que le poëte le plus populaire de cette époque peut dire avec raison : « Eu avant, en avant, Lisbonne, car ta fortune prospère résonne dans le monde entier (*). »
j4vante, avante Lisboa!
Qite por todo o mundo soa Tua prospéra fortuna.
Voy. Obrasde GU "Vicenle, t. III. Disons en passant qae les meilleurs drames de ce poëte
UN FBOJET n'ÀLBtQUËBQUË. — lE
NIL DBTOUfiNÉ DE SON GOUBS. — Lorsque la mort vint surprendre Albaquerque, un projet, plus vaste peut-être que tous ceux qu'il avait enfantés jusqu'alors, agitait, dit-on, sa pensée. Il s'agissait de ruiner l'implacable ennemi des Portugais en détournant de son cours le fleuve qui de tout temps avait été la cause unique de la fertilité de rÉgypte. L'idée , toute gigantesque qu'elle était, n'appartenait point à cet nomme extraordinaire, elle était née dans la tête rêveuse et ardente à la fois d'un Arabe : Elmacin l'avaitconçue avant que le général portugais songeât à l'exécuter. Ce qu'il y a de bien certain , et ce qu'on ignore généralement, c'est que ce projet, bientôt oublié, avait reçu pour ainsi dire un commencement d exécution : le propre fils du vice-roi, le rédacteur des Commentaires, affirme, que son père avait écrit plus d'une fois au roi D. Manoel, pour le supplier de faire venir en Abyssinie quelques centaines de ces paysans de Madère, qui étaient réputés les terrassiers les plus habiles et les plus persévérants de cette époque et que la nature de TUe avait accoutumés à raser des montagnes et à aplanir des vallées, afin d'arroser plus aisément leurs cannes à sucre. Il ajoutait que le souverain, auquel on donnait encore le titre de Prêtre Jean , que le Negous, en un mot, le désirait avec passion, mais qu'il était arrêté par les difficultés presque insurmontables de l'exécution. Il est certain, comme on l'a déjà fait observer, que ce projet devait avoir des résultats égaux au caractère imposant de l'entreprise. Un vieux voyageur portugais , qui connaissait parfaitement le dessein d' Albuquerque , n'y voyait qu'une chimère brillante; mais un savant français , qu'on peut regarder comqne ayant une autorité beaucoup plus importante que celle de Tellez en matière- pareille , n'en juge pas de cette façon. Le général Andréossy avait, comme on sait, fort bien étudié les contrées dont il s'agit, et il
si original et si peu connu sont pleins d'ail u sions à la guerre des Indes. Une de ses pièces même roule exclusivement sur une de ces crandes expédilions qui mettaient tout Lisbonne en rumeur.
est d'avis que ce plan , tout extraordinaire qu*il nous semble, aurait pu réussir si on lui avait fait subir quelques modifications indispensables, selon lui, et dont il offre l'indication. Albuquerque pensait d'abord qu'il suffisait de percer une des montagnes de TAbyssinie, pour venir à bout de ce grand, projet; mais i) y a ici une erreur reconnue. Il est probable qu'à l'exécution cette haute intelligence eût modifié ses premiers plans.
SUITB DU BEGNE DE D. MANOEL. — INSTITUTIONS DE CE BOi. — TOUt le
règne de D. Manoel, du roi heureux par excellence, comme disent les Portugais, est représenté en quelque sorte par ces grands capitaines, qui asservissaient en son nom l'Afrique , l'Asie et une partie du nouveau monde. Il ne faut pas croire cependant que ce souverain passât dans l'oisiveté les glorieux loisirs que lui faisaient ses vice-rois de l'Inde ai nsi que ses gouverneurs des possessions africaines. D. Manoel n'était pas seulement un protecteur éclairé des arts , un homme instruit selon toute l'acception du mot au seizième siècle , c'était encore un habile administrateur, et de plus, un homme de mœurs rigides. Nous allons énumérer rapidement ce qu'il fit pour les arts, pour les sciences et même pour l'administration intérieure des cités. Non-seulement sur les dessins de Boitaca , il dota Lisbonne de l'édifice, si imposant de Belem, mais il fit reconstruire ce beau couvent de ïhomar, asile des religieux militaires qui succédèrent aux chevaliers du Temple, et que les dissensions politiques ont dans ces derniers temps fait déchoir de son antique splendeur. L'hôpital de la Miséricorde de Lisbonne , les monastères da Serra , de Santo- Antonio do Pinheiro, da Annunciada, Sainte- Claire deTavira, Sam-BentodePorto,la cathédrale d'Elvas, Notre-Dame de la conception de Lisbonne , qui remplaça une synagogue ; l'église qui s'éleva sur l'emplacement où était né saint Antoine de Padoue (*), une multitude de constructions militaires , d'édifices religieux , de bâtiments civils se firent remarquer de toutes parts et désignent
(*) Il y était venu aa monde en il 95. Cardoso rappelle un, peu poéUquement Sid refuU gentede ÎAsbôa. Voy. Agiologio Lusitano^ t. III.
encore aujourd'hui une ère nouvelle pour l'art en Portugal. D. Manoel était, dit-on , assez habile humaniste pour reconnaître dans les ouvrages écrits en latin les délicatesses du style. Le goût qu'il avait pour la belle latinité ne 1 empêcha cependant pas de donner une sérieuse impulsion à ce qu'on appelait la littérature vulgaire, et ce fut par ses ordres exprès que Duarte Galvàm ainsi que Ruy de Pina entreprirent la rédaction nouvelle des chroniques nationales ; vers le milieu de son règne parut le touchant Bernardim Ribeiro, et les nombreuses poésies recueillies cinq ans avant sa mort par Garcia de Resende , suffiraient au besoin pour prouver combien sa cour fut littéraire.
Le temps que D. Manoel dérobait à l'administration ou à l'étude , il l'employait, comme plusieurs princes de son siècle, à de pieux pèlerinages; mais jamais ces voyages dispendieux ne furent entrepris sans un but artistique, ou même sans une haute prévision des besoins de ses peuples. Toutes les chroniques rappellentla célèbre visite qu'il fit, selon l'usage de ce temps, à Saint- Jacques deGomposteIle,et une lampe d'argent d'une [prodigieuse magnificence, qui affectait la forme d'un château , resta longtemps dans ce lieu, comme une preuve de la splendide générosité de ce
grince et de son goût pour les œuvres 'art.
Ge furent sans doute ces courses pieuses à travers son royaume qui le mirent à même de voir les étranges désordres qui s'étaient glissés dans le clergé. Aussi envoya-t-il en ambassade vers Alexandre VI deux hommes d'une haute capacité , chargés de demander avec insistance des réformes devenues indispensables, puisqu'un poëte dramatique de ce temps osait dire qu'il ne connaissait pas dans le royaume deux évêques honnêtes hommes. D. Rodrigue de Gastro, alcaïde de Govilham, et D. Henrique Goutinho , le fils du maréchal mort aux Indes, furent clfal*gés de cette mission difficile, dont le caractère d'Alexandre devait faire prévoir malheureusement le résultat. Ge fut à cette époque que Garcia de Resende se rendit à Rome en qualité de secrétaire d'ambassade et qu'émerveillé des splen-
L'UNIVERS
deursde la renaissance, il rapporta à Lisbonne une vive admiration pour tout ce que produisaient alors Rome et la France ; admiration oui ne fut pas sans doute stérile, et que le monarque comprit.
Un écrivain portugais fait observer avec raison que D. Manoei fut le premier souverain dont la prévoyance alla jusqu'à prélever un pour cent sur les revenus royaux , pour venir au secours des gens nécessiteux; et , si Ton s'en rapporte à quelques auteurs contemporains , il accomplit toujours ces actes de bienfaisance avec une perspicacité remarquable.
On aurait une idée inexacte de ce règne si Ton supposait que le monarque dont nous essayons de faire apprécier les actes s'en tint à ces améliorations intérieures et au développement de sa puissance dans l'Afrique et dans l'Asie ; il exerçait une action réelle sur les affaires de l'Europe. La république de Venise ayant même imploré son aide contre la puissance ottomane , il put distraire de ses armées navales occupées dans rOrient , une flotte de trente navires , dont le commandement fut remis à D. Joam de Menezes , comte de Tarouca , et qui suffit pour jeter une épouvante salutaire parmi les musulmans.
Venise, qui devait sa ruine au Portugal, lui dut alors son salut.
Toutes ces richesses ravies à l'Italie, toute c^tte puissance reconnue par l'Europe , avaient imprimé une telle exaltation au peuple qu'un poète célèbre, frappé de ces conquêtes merveilleuses, ne pouvait s'empêcher de personnifier le petit royaume de Portugal et d'en faire un chasseur sans cesse en quête des villes populeuses, des riches galions et jetant ses rets sur tous les empires du monde. Les merveilles du monde, en effet semblaient alors affluer à Lisbonne {*) .
Il fallut cependant quitter avant le temps ces prospérités qui étaient à la fois le résultat d'un concours heureux de circonstances et celui d'une habile administration. D. Manoei comprit sa destinée et il se résigna. Gil Vicente, le poète populaire, nous a tracé un tableau
{*) VoT. dans le Cancioneiro de Resende la grande chasse du Portagal.
plein de verve, du désespoir profond qui s'empara des populations , lorsqu'on sut que ce monarque, en la fortune duquel on avait foi , allait mourir. D. Manoei s'était senti attaqué, dans les derniers jours de l'année 1521 , de la maladie dont il mourut; son bonheur constant le suivit jusqu'au moment fatal : une espèce de somnolence, dont il ne se réveilla que pour accomplir ses devoirs religieux, s'empara de lui, et il mourut à cinquante-deux ans et six mois, après vingt-six ans de règne (le 13 décembre 1521). Voici l'épitaphe qu'on a gravée sur sa tombe dans la grande chapelle du couvent de Belem : quoique brève, elle dit assez bien dans sa pompe ce qui eut lieu sous ce règne plein de prodiges :
Littore ab occiduo, qui primi ad lumina solis Bxtendil cultum noUitamque J)ei;
Tôt reges domiti cm submisere tiaras Comitur hoc tumulo maximus Emmanuel,
Il nous reste à qualifier la politique de ce roi, surtout à l'égard de la France.
POLITIQUE DE D. MANOEL; HABI- LETE DE CE FBINGE A SE MAINTENIR EN PAIX AVEC LES AUTBES ÉTATS
DE l'europe. — Au milieu de ses victoires dans les régions lointaines 'dont le retentissement ^Iprîeux se répandait jusqu'aux extrémités de l'Europe, D. Manoei mit tous s^s soins à se maintenir en paix avec les États voisins , essentiellement divisés alors, et quiessavaient continuellement de lui fair« prendre un parti dans les querelles dont ils étaient agités. Manoei résista tour à tour à Charles-Quint et à François Ps et il y eut certainement une habileté prodigieuse de sa part à se maintenir dans cette neutralité, qui assurait sans aucun doute le maintien de son pouvoir dans les autres parties du monde. Un écrivain portugais a fait comprendre, dans ces derniers temps , l'ensemble de cette direction gouvernementale si peu connue et si digne cependant d'être étudiée; nous reproduirons ici ce passage : « Si nous considérons bien la position du Portugal, contigu d'une part à l'Espagne et de l'autre exposé sans cesse en raison de ses conquêtes aux insultes des corsaires et des pirates français, qui infestaient ses côtes et interceptaient son vaste commerce ; si nous réfléchis-
sons bien à une telle situation , nous ne pouvons nous empêcher de confesser que c'est avec une réelle justice qu'on nous voit caractériser la politique de notre cabinet comme un chef-d'œuvre d habileté, et que ce n'est pas non plus sans raison que nous sommes surpris, en voyant qu'aucun de nos chroniqueurs ou même de nos historiens ne lui ait rendu cette justice qui lui est due; nul d'entre eux , en effet , n'a apprécié combien fut difficile et délicate la situation du Portugal en de telles occurrences.
Sans remarquer non plus que Damiâo de Goes, qui avait parcouru la plus grande partie des États de TEurope , qui s'était acquis les bonnes grâces et ramitié de François V , qui avait occupé des emplois politiques, et finalement s'était vu chargé d'écrire la chronique du grand roi dont nous parlons ( après avoir eu à sa disposition les documents des archives ) ; sans remarquer, disons-nous, que cet historien a oublié de faire les réflexions que l'étude et la lecture de ces documents nous a suggérées.
« Les difficultés, les exigences politiques dont le cabinet portugais se vit environné, en présence des discussions et des guerres qui s'étaient élevées entre ces deux puissants rivaux , ne pouvaient pas être plus grandes qu'elles le furent, puisque nous voyons que l'empereur Charies-Quint par sa lettre écrite au roi D. A£anoeI en date du 9 juillet 1521 , et où il lui fait part de la rupture de son alliance avec la France et de la déclaration de guerre adressée à cette puissance, exigeait par la voie de son ambassadeur établi à Lisbonne , que le Portugal eût à prêter à ses vice-rois , en de telles circonstances, toute l'assistance qu'on était en droit d'attendre des liens étroits existant entre l'empereur et le roi de Portugal; tandis que, d'autre part, le pape Léon X se plaignait au même D. Manoel de François P' , et exigeait que la flotte envoyée' par le Portugal en Savoie, à l'occasion du mariage de l'infante avec le duc, s'unît à celle de l'empereur Charles-Quint contre les Français (*). »
D. Manoel résista au pape et à l'empereur, et ce fut peu^être à cette habi-
(*) Voy. Quadro elementar das rélcxôe» poliUcat e diplomaticas de Portugal, t. IV, p. 65 et 66 de rintrodactton.
leté pleine d'énergie auMl dut l'avantage de porter jusqu'à la fin de son règne 7e surnom de roi fortuné,
BBGNB DE JOÀO III. — Barros dit quelque part dans son beau livre :
« C'est une loi de la divine Providence , que les uns plantent et que les autres cueillent le fruit de l'arbre » D. Manoel avait commencé la moisson, ce fut Joâo III qui l'acheva. On peut dire que le règne de ce prince fut, comme celui de son père, consacré tout entier à réaliser la vaste pensée de Joâo IL Ce n'est pas dans le Portugal même qu'il faut chercher l'histoire de cette noble époque , c'est en Afrique, c'est dans le nouveau monde , c'est dans l'Inde ; aussi nous contenterons-nous d'exposer sommairement les faits principaux de la vie de ce monarque, afin de poursuivre, en donnant à notre notice quelque étendue, les grandes actions militaires qui illustrèrent ce règne , et le mouvement intellectuel qui l'accompagna.
Né à Lisbonne le 6 juin 1502, Joâo III monta sur le trône dès l'année 1521.
Quoiqu'il fût moins instruit que son frère l'infant D. Luiz, le disciple aimé du célèbre Pedro Nunez, tout nous prouve qu'il avait reçu une haute culture intellectuelle et qu'il apporta aux affaires une de ces aptitudes rares, qui déterminent un grand règne plutôt encore qu'elles ne font parler du grand roi;
O. Joâo III se maria avec la fille de Philippe II, le 5 février 1525 : la reine à laquelle le vénérable évêque de Sylves écrivait ses lettres admirables de sagesse et de patriotisme , était devenue sincèrement Portugaise , et plus tard elle le prouva.
Dans la précieuse Miscellanée oii il a constaté d'une façon quelquefois si ori-
§inale le mouvement de son époque , et ans laquelle il signale les prodigieux changements qui s'étaient opérés vers la fin du règne de Manoel, Garcia de Resende insiste sur l'accroissement qu'avait subi la marine , et il fait monter à trois cents navires de toute dimension les forces dont on pouvait disposer sous Joâo III. Le même écrivain vit vendre à Lisbonne, en un seul jour, pour 700,000 cruzades de drogues et d'épices , et il ajoute que les inspecteurs du commerce {vectdores dafasenda) coU'
L'UNIVERS
durent alors un marché tel, qu'on n'en avait point vu encore de semblables.
Ce fut sans aucun doute ce prodigieux développement du commerce et de la marine qui engagea Joao III à porter tous ses soins vers les conquêtes de l'Inde ; mais il resta sans doute trop exclusif dans ses sympathies politiques, car il ne tarda pas à abandonner aux Maures quatre places importantes. Alcaçar, Arzila , Saff et Azamor avaient coûté trop de sang aux Portugais pour qu'on en fît ainsi le sacrifice , et en dépit des merveilleuses victoires qui se succédaient aux Indes , Faria y Souza n'a pu s'empêcher de voir dans ce dédain pour les anciennes possessions de l'Afirique, la cause des maux qui fondirent plus tard sur le royaume.
Mettons-nous au point de vue de ce monarque; notre pensée doit essayer avant tout de deviner les avantages que les conquêtes de l'Asie vaudront encore au fils du roi fortuné.
NOMS DESYIGE-BOIS QUI SUCCÈDENT AALBUQUERQUE.— PBINCIPAUX ÉVÉ- NEMENTS ARRIVÉS DURANT LEUR AD- MINISTRATION.— VASCODAGAMAEST REVETU DE CETTEDIGNITÉ — SAMORT.
— Après avoir essayé de faire saisir dans leur ensemble, ces faits d'armes vraiment prodigieux , qui assurèrent la domination dès mers de l'Inde aux Portugais, on ne s'attend pas sans doute à ce que nous suivions les inflexibles conquérants dans l'accomplissement définitif de l'œuvre que leur avaient léguée Almeida et Albuquerque. Nous allons cependant nommer les capitaines célèbres, les administrateurs habiles, les marins intrépides, qui leur succédèrent, et nous signalerons en passant les luttes que de nouvelles ambitions enfantèrent.
Dans cette nomenclature rapide de vice-rois nommés par D. Manoel et par Joao III jusqu'à la venue de Gama , ce seront en quelque sorte les documents officiels de Barreto de Resende , comparés à ceux de Barros , qui nous guideront. Les faits et les dates présenteront ainsi un degré de certitude que n'offrent pas toutes les histoires.
Le haut personnage gui vint remplacer Albergaria eut à la fois le titre de troisième vice-roi et de quatrième gouverneur des Indes ; il se nommait Oiogo Lo-
pes de Sîqueirà et il partit de Lisbonne le 27 mars 1518. Son administration dura jusqu'en l'année 1522 : ce fut lui qui construisit la forteresse de Chaul , et durant l'espace de temps où il occupa le pouvoir, l'Abyssiniese trouva enfin en rapport avee les Portugais.
Duarte de Menezes, comte deTarouca, fut encore nommé par D. Manoel à la vice-royauté des Indes; il partit le 5 avril 1521 et conserva le pouvoir durant trois ans. L'événement le plus notable de son administration fut la révolte du roi d'Ormuz : il continua avec vigueur la guerre contre Malacca.
Il y avait trois ans que D. Manoel était mort, lorsqu'on songea à réparer une grande injustice; en 1524, Vasco da &ama, l'amirante des mers de l'Inde, fut décoré du titre de vice-roi, et il partit le 9 avril de la même année, pour prendrele pouvoir qu'il avait attendu durant
f>lus de vingt ans. Tout le monde connaît e mot qui termine pour ainsi dire cette vie mémorable. Il y a quelque chose dans sa poétique exagération^ qui va bien à ces conquérants de royaumes, dont l'œuvre ne fait que commencer , et qui désormais doivent braver tout, jusqu'au trouble des éléments : comme on s'approchait des côtes de l'Inde , disent la plupart des historiens, une agitation inaccoutumée se manifesta au sein des eaux, les flots segonflèrent sans que rien indiquât la tempête, des chocs violents heurtèrent le navire , un cri de terreur leur succéda ; personne n'avait reconnu d'abord ce tremblement de terre sousmarin. Vasco da Gama conserva sa tranquillité au milieu de ces sinistres présages; il se contenta de dire. Quelle crainte faut-il donc ressentir ici ? « &est lamer qui tremble devant nous. » Le héros auquel les chroniqueurs du seizième siècle se plaisent à donner le titre de Comte- Amiral, put voir les magnificences naissantes de Goa, mais il quitta bientôt cette ville pour se rendre dans la cité de Gochin , oii il mourut le 25 décembre 1524. Il ne garda le pouvoir que trois mois et vingt jours, et Ton affirme que les mesures répressives qu'il prenait sur sou lit de mort, prouvent assez ce que fut devenue sous lui une administration vigoureuse. Il y avait en Gama un rare esprit de prévoyance, un vif senti*
ment de la gloire nationale (*), et tout fait présumer qu'il eât conduit plus rapidement encore les Ëtats de l'Inde vers ce degré de splendeur qui devait bientôt frapper les Européens.
Vasco da Gama fut enterré d'abord à Cochin , et ce ne fut qu'en 1528 que son corps put être transporté dans la petite villedeVidigueira (**) : c'est là qu'il repose aujourd'hui. Plus tard les habitants de Goa firent au comte-amiral un honneur que n'ont reçu ni Almeida ni Albuquerque. Sa statue s'éleva en 1598 sur une des places de la ville; elle était dorée et avait été exécutée, nous dît Diogo de Gouto, d'après un portrait fort ressemblant qui existait dans les salles du palais des gouverneurs, et dont une copie se voyait jadis dans le lieu où le conseil municipal tenait ses assemblées. Lors de l'inauguration de la statue^ il y eut de grandes fêtes dans la capitale des hides , et Diogo de Gouto prononça à cette occasion un discours qui nous est parvenu (***). L'effigie du grand homme devait subir plus d'une vicissitude ; enlevée de la place qu'elle décorait jadis, elle y fut replacée dans la suite , et le dernier historien de Goa , leP« Gottineau de GIbguen, nous dit qu'elle existe encore non loin du palais qui s'écroule à demi (****). C'est là où le vieux prêtre breton allait encore naguère s'incliner devant elle parmi ces ruines : peut-être a-t-elle disparu.
Uenrique de Menezes fut le septième gouverneur des Indes , et il prit possession immédiatement après la mort de Gama, le 25 décembre 1524. 11 ne put remplir les hautes fonctions qui lui
{*) Oa raccusait toatefois de s'abandonner à de subits emportements qui faisaient redouter sa présence : dans l*état calme, on vantait l'affabilité de ses manières et la dignité qu'il conservait toij^ours.
l*'*) Dans la province d'Alem Tejo, près de la l)ourgade de Vidigueira, s'élevait au seizième siècle un couvent appelé Nossa-Senhora dos Iviiquiaa ; il appartenait à l'ordre des Carmes et avait été fondé un an avant la découverte ^les Indes. Ce fut là que l'on transporta les os de Vasco da Gama : ils furent déposés dans un saperbe mausolée. Si Ton s'en rapporte à l'antfeur de VAgiologio Lwitano. qui nous fournil ces détails , il y avait peu de monastères en Portugal dont le trésor fut aussi riche que celui de Notre-Dame des Reliques.
.A***) Décoda doze, anno I5d8, livro 1°, p. 54.
(****) jén historical sketch 0/ Goa , etc, Ma- <]ras, 1831 , I vol. in- 8, p. 88.
avaient été déléguées , que jusqu'à la fin de février 1526; il mourut à cette époquedans la ville de Kananore ; ce fut sous lui que les Portugais détruisirent Ghalle, Panane et: Gio; il brûla Goulette et remporta une victoire signalée sur le roi oe^Bentam.
L'époque oii parut Lopo Vaz de Sampayo fut une époque de troubles ; cette courte période occupe même bien des pages dans l'histoire des dissensions qui ont ensanglanté l'Inde portugaise. Nous essayerons de faire comprendre l'origine de ces luttes acharnées , et le livre de Barreto de Resende nous sera ici d'un grand secours , en y joignant un vieux voyageur français que l'on ne consulte pas assez fréquemment lorsqu'il s'agit de ces contrées lointaines où il a résidé longtemps {*). Lorsqu'un nouveau gouverneur des Indes ou mêipe un viceroi était nommé pour aller siéger à Goa, il se voyait investi du pouvoir pour une période de trois ans seulement, et il emportait avec les pièces ofGcielles qui constataient sa nomination , les provisions (c'était le terme consacré) qui pourvoyaient à son remplacement , soit qu'il mourût , soit qu'il dût revenir en Europe. La métropole se réservait le droit de nommer plusieurs successeurs au titulaire de la vice-royauté, dans le cas où Tun de ceiut qu'elle aurait choisis aurait été enlevé par quelque événement ou se serait vu dans llmpossibilité d'accepter la nomination. Les lettres closes qui investissaient ainsi du pouvoir un personnage quelconque, restaient toujours, nous dit-on, l'objet d'un secret impénétrable, et ne pouvaient être ouvertes qu'en grande solennité. C'est ce qui avait eu lieu après la mort de Vasco da Gama : son successeur immédiat était Henrique de Menezes, surnommé O , Roxo ou le Roux , et nous l'avons mentionné plus haut. Or, lorsque la maladie l'eut enlevé au milieu de ses exploits en 1526, on eut recours aux lettres d'investiture tenues en réserve: lorsqu'on eut brisé solennellement le sceau de la première, D. Pedro Mascarenhas se trouva désigné d'abord ; ce hardi capitaine était en ce moment à Malacca, ou il poussait vigou-
(*J Le P. Philippe, RelaUon de son voyage en Orient, trad. au latin en français par Pierre de Saint-André. Lyon. 1652, l vol. in-13.
L'UNIVERS
reusement la guerre contre les Malais.
Il lui fallait du temps pour se rendre à Goa , et il était indispensable de pourvoir par intérim au gouvernement ; alors Aifonso Menia , veedor dafazenda (intendant du commerce), ouvrit la deuxième lettre, dans laquelle se trouvait désigné Lopo Vaz de Sampayo. Celui-ci réclama en conséquence rexercice des droits qui s*attacnaient à sa nomination; mais on ne lui remit Tadministration qu*après avoir exigé de lui un serment solennel, par lequel il s'engageait à remettre le pouvoir entre les mains de Pedro Mascarenhas, aussitôt aue ce dernier le réclamerait. Procès-veroal fut dressé de cette résolution, tous les gentilshommes portugais présents à Goa y apposèrent leur signature, avec déclaration expresse de n'obéir au nouveau gouverneur que jusqu'à la venue de D.
Pedro Mascarenhas. Il semblerait au premier abord qu'un tel acte eût dû obvier à toute espèce de dissensions , il n'en fut pas ainsi : D. Pedro Mascarenhas revint sur la côte de Malabar et invoqua en vain la foi des serments. Lopo Vaz de Sampayo avait goûté du pouvoir, il le garda avec une audace peu commune et se maintint au prix du sang. C'est dans la IV'décadede Barros,gui est demeurée imparfaite, qu'on peut lire le récit de ces luttes {*) cruelles où deux factions se disputèrent le pouvoir. On ne peut refuser cependant au huitième gouverneur des Indes le titre d'habile général , les Asiatiques en eurent des preuves terribles : non-seulement il soumit momentanément le roi de Cambaya , le sultan Bahdour qui remplissait l'Asie de sa renommée, et qu'on était accoutumé à regarder comme un des souverains les
S lus puissants de ces régions, mais il étruisit la flotte du râcnâ deCalicut, en dépit d'un secours d.e vingt mille hommes que lui envoyait le roi de Narsirigue; puis il anéantit Porka, et enfin il assura la domination des Portugais dans le golfe Persique, en frappant lui-même du poignard Raez Ahmed qui ycomman-
(*) On y peut voir aossi gae Pedro Mascarenhas lit une des actions les plus extraordinaires de ce temps , en s*emparant de la personne du roi de fientam , au miiiea de son opulente capitale. Ceci eut lieu en 1527. Parla dit qu'un seul Jour de victoire lui donna plusieurs siècles d'illustres souvenirs.
dait. Après ce terrible destructeur de cités, il fallait un homme plus sage et surtout plus humain; c'est ce que sentit la métropole lorsqu'elle dut choisir au bout de quatre ans un successeur à Vaz de Sampayo. Un homme éminent , d'ailleurs, commençait à prendre une inquiétante suprématie dans le Guzarate; Bahdour Schah, que les Portugais désignaient sous le nom de roi de Cambaya , promettait un ennemi formidable aux conquérants du Bdjapour et de tant d'autres contrées de la presque'iie : ce fut un des hommes les plus remarquables du Portugal qu'on envoya gouverner les Indes : quelques lignes historiques empruntées à l'un de ses meilleurs biographes mettront à même de Tapprécier.
D. NUNO DA GUiTHÀ. ^Nuuo daCunba, seigneur de Gestaço Penagoas, commandeur de Ponte- Arcada , naquit d'une illustre famille , et il était fils de ce fameux Tristam da Cunha , dont il a été plus d'une fois question. Il passa dès son bas âge en Afrique, et il y fit ses premières armes sous le grand Nuno Fernandès de Ataîde : bientôt il navigua vers les Indes; il y était conduit par son père. Les cités d'Oja et de Brava, livrées à Tincendie, firent prévoir ce qu'il serait un jour. Il fut armé chevalier des propres mains d'Albuquerque. Après avoir accompli de grandes actions , que la brièveté de cette notice ne permet point de signaler, il revint en Portugal, et Joâo III le choisit pour être le dixième gouverneur des Indes. Il partit de Lisbonne en cette qualité, au mois d'avril 1528. Avant de parvenir à Goa , il détruisit Mombaça, dont le prince faisait une guerre offensive à plusieurs princes de la côte de Mozambique. Après avoir surmonté d'immenses obstacles, il arriva enfin dans la capitale des Indes,
pouvoir (
plus redoutable que les Portugais eussent rencontré. Malgré tout ce qu'il avait fait à Diu, Chaul et fiaçaîn, ce
frand homme fut victime de la calomnie. Tn historien portugais dit avec raison que JÔao III accepta une accusation indigne du caractère d'un souverain, et qu'il ordonna qu'on lui amenât sans retard
Nuno da Conha chargé de chaînes. Parti de Cochin en Tannée 1539, continue Barbosa, il arriVa à Kananor, aussi offensé des mauvais procédés de D.Garcia deNoronha, qu'il était accablé douloureusement par la maladie. Il continua le voyage, mais il avait intérieurement la certitude que son existence ne devait pas se prolonger. Ce sentiment de sa fin prochame augmenta en doublant le cap de Bonne-Espérance ; il comprit que sa dernière heure était arrivée. (;efut alors qu'il écrivît , de sa propre main , une lettre dans laauelle il déclarait ne posséder des fonds du trésorrojral que cinq moedasy prises sur les dépouilles du sultan Bahdour et réservées par lui pour être offertes au roi. Son chapelain lui ayant demandé s'il ne souhaitait point avec ardeur qu'on ramenât son cadavre en Portugal pour lui donner une sépulture décente, il répondit : » Puisqu'il a plu à Dieu de me transporter au milieu de l'Océan, que la mer soit ma tombe : la terre ne veut pas de moi ; elle a si mal reçu mes services , qu'il ne faut pas lui laisser mes os. » Il expira doucement le 5 mars 1539 ; il était aans sa cinguante-deuxième année , et il y avait dix ans qu'il gouvernait les Indes. Le corps de Nuno da Cunha fut, selon son désir, lancé à la mer. On parle de Taspect singulièrement majestueux de ce gouverneur. Comme Camoens il était borgne , mais l'œil qui lui manquait lui avait été enlevé dans un carrousel où figurait Joâo III. On peut lire ses lettres dans Joao de Barros , et le Canciotieiro de Resende nous a transmis ses poésies que nous espérons faire connaître un jour dans un livre spécial.
Celui C[ui succéda à ce grand homme fut Garcia de Noronha, qui avait reçu le litre de gouverneur en 1538 : c'est le dixième dans Tordre de succession : il n'eut pas le temps de marquer son passage par des mesures bien importantes , car il mourut en 1540 , un an et sept mois après son arrivée aux Indes. On Tenterra dans la cathédrale de Goa.
HEITOB DA SYLYEIBA.. — Ce fut SOUS
Garcia de Norbnha que le célèbre Heîtor de Sylveira se fit remarquer par son habileté et par son courage au milieu des hommes éminents qu'on voyait surgir de toutes parts. 11 parcourut en vain-
queur tes côtes du Guzarate et détruisit les corsaires qui ravageaient le littoral. Ce fut lui qui gagna au roi de Portugal la forteresse de Baçaim dont Barreto de Resende nous a conservé le plan dans son magnifique ouvrage. Grâce à lui encore , le cheikh qui gouvernait Aden devint tributaire des Portugais, et il se fit redouter de ceux qui commandaient à Xael et à Tana.
LB PBBMIEB SIBGE DB DIU (Diou). —
Plus tard, en 1538, un brave du même nom , mais qu'il ne faut pas confondre avec celui-ci, Antonio de Sylveira, eut la gloire de soutenir dans la forteresse de Diu ce siège mémorable dont le souvenir ne peut être effacé que par les victoires de Joâo de Castro. Douze mille janissaires, dirigés par Soliman-Pacha , qui commandait alors à l'Egypte , opérèrent leur jonction avec les forces du souverain puissant qui régnait sur le Guzarate, et malgré les efforts d'une artillerie considérable et d'une flotte de soixante-cinq navires , Antonio de Sylveira obligea cette armée innombrable à abandonner le siège de la ville où il s^était renfermé. Le hardi capitaine comptait encore d'autres exploits : Surate et Daman étaient tombés en son pouvoir avec plusieurs autres places.
Il eut le bonheur de retourner à Lisbonne couvert de gloire, et cette fois l'ingratitude du souverain ne paya point par le dédain et par la persécution tant d'années de triomphe (*).
MAGELLAN. — Fcmaudo de Magalhaens,dont nous avons fait Magellan, appartenait à une famille noble; on a cependant bien peu de renseignements positifs sur sa naissance. Un jeune écrivain brésilien d'une haute espérance, M. A. Varnhagen, affîrmequ'il était né à Porto. Il dut nécessairement suivre des études sérieuses en cosmographie, avant de figurer comme chef d'une audacieuse
(*) Le premier siégé de Diu eut un tel retentissement que François V, épris de la gtoire dont Antonio de Sylveira venait de se couvrir, songea à l'attacher pour Jamais à son service ; ,il reùt fait si la chose eût pu avoir lieu sans que Joâo m en tùi offensé. Pedro de Mariz et Maffei affirment que le roi de France fit exécuter le portrait d'Antonio de Sylveira en Portugal , et qu'il ordonna qu'on plaçât cette peinture parmi les effigies des grands capitaines. Si le fait est vrai, ce portrait a dû Caire partie delà galerie de Fontainebleau.
L'13N1VERS
entreprise ; ce <]a*il y a de certain, c'est qu'on le voit s'instruire en Orient à une rude école et oue, dès 1510, il assiste à la prise de Malaca , sous le grand Albuquerque. Il acquit à cette époque une connaissance minutieuse des côtes de rOrient, et de retour en Portugal, il obtint un emploi honorable; mais ayant tenu à certams avantages pécuniaires, ou, si on Taime mieux, à un privilège, que lui refusa D. Manoel, ce fut alors que son esprit s'aigrit, et qu'il alla offrir ses services à la Çastille. Ses a{)0iogistes prétendent que, pour ne point emporter le nom de traître , il prit le parti de briser légalement les rapports qui l'attachaient à sa patrie ; il se fit naturaliser Espagnol, et mit dans cet acte autant de publicité qu'il lui fut possible d'en mettre. Ce fut seulement après avoir rempli ces formalités, ^outet-on , qu'il alla trouver Charles-Quint et qu'il lui promit de découvrir un nouveau chemin pour se rendre dans les mers de l'Inde {*). L'antique bonne foi de ceux qui admirèrent les Albuquerque et les Castro ne peut admettre le dire des apologistes, et celui que les étrangers saluèrent dès l'origine du nom de Grand homme est resté pour les Portugais marqué d'une tache de déloyauté. Camoens lui-même , en l'admirant , n'a pas prétendu l'absoudre. Quoi
{*) Le savant et consdencieax Navarrete donne les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur cette affaire : dès I5I2 Magellan était de retour en Portugal , et le 12 Juin on le voit revêtu à la cour du titre de tnocofidalgo^ ayant droit à mille reis ou environ 6fr. par mois d'appointements; il recevait aussi en cette qualité un alquiere d'orge par jour. L'année suivante , il passa du rang de Moço lidalgo à celui de fidalgo-escudeiro t gentilhomme écuyer, avec un traitement de I850 reis par mois. « Tout cela est prouvé par un reçu signé de lui , et daté du 14 Juillet de la même année; nous ignorons s'il alla immédiatement continuer ses services en Afrique et en Asie , mais il est certain qu'après les événements d'Azamor .... il sollicita du roi, en considération de son rang, de sa noblesse et du mérite dont il avait fait preuve, quelques grâces, quelques récompenses, parmi lesquelles hgurait un accroissement de moradia. Sous ce nom on désignait certains gages d'tionneur, certains avantages provenant du palais, qui, bien que d'un faible intérêt matériel, étaient d'une haute importance pour la noblesse portugaise.... Le roi refusa une requête si Juste et si modérée,
K revenu qu'il était sans doute contre Magelin. »
Yoy. Femandez de ]^avarrete, Colleccion de viages, tic, i. TV.
qu'il en soit, l'empereur accepta promptement les offres qui lui étaient faites par Magellan , et il fit armer en conséquence cinq navires qui reçurent deux cent cinquante hommes d'équipage. Nous signalerons une circonstance remarquable au début de cette expédition , c'est qu'elle se rattache d'autant plus à l'histoire du Portugal, que parmi les hommes chargés de la diriger il y eut presque autant de Portugais que de Castillans; ainsi, tandis que Fernando de Magalhaens montait la capitane en qualité de capitan-mayor, Duarte Baroosa, son cousin, Alvaro de Mesquita , Estevâo Goinez et Joâo Rodriguez de Carvalho représentaient au miheu des Espagnols la nation active oui avait accom[Si déjà tant de grandes découvertes. Luiz deMendoza, Gaspar de Quexada, Juan de Carthagena et Juan Serran commandaient les quatre navires qui formaient la flottille. L'armada, comme on disait alors , mit à la voile de San- Lucar de Barrameda , le 21 de septembre 1519, et elle se dirigea directement vers les cotes du Brésil ; ce fut même à la hauteur de Rio de Janeiro que com- i mencèrent pour les navigateurs une série de calamités , qui durent faire regretter I que la haute prévoyance dont on avait i tait preuve lors de la mémorable expé- | dition de Vasco da Gama n'eût pas présidé à une entreprise qu'on pouvait I regarder comme plus importante encore | sous le rapport scientifique. Le manque | de vivres, Tabsence de certaines muni- , tions, les maladies qu'engendra su- ' bitement le changement du climat, tout I cela contribua à exaspérer les esprits, | et l'on ne tarda pas à ourdir une conspiration contre Magellan. Le chef por- ' tugais se crut dans Ta nécessité de déve- I lopper une sévérité extrême, et il fit exécuter les principaux fauteurs de la rébeilion ; Luiz de Mendoza et Gaspar de Quexada périrent. Cette rigueur eut un prompt effet : le tumulte s'apaisa, Magellan continua sa route , et il alla hiverner à un cap où, nour la première fois, parurent ces Puelchès de haute stature dont une rédaction mensongère ou, pour mieux dire, la reproduction de récits exagérés, devaient faire de véritables géants. Durville, d'Orbigny (*) , Gau-
{*) Voyez le tableau chronologique des opi<
2db
tbier , ont démontré, par un examen sérieux, ce qu'il fallait accorder de croyance au récit de Pigafetta, qui nous a transmis la narration de ce premier voyage autour du monde, et qui l'a fait dans des termes qui ont égaré ceux qui Tont suivi.
Quoi qu'il en soit, Magellan parvint au cap des f^îerges, et il lui donna ce nom parce qu'il le découvrit le 2 1 octobre, époque à laquelle l'Église célèbre le martyre de sainte Ursule et de ses compagnes. A douze lieues de là H découvrit le fameux détroit (*). Après avoir navigué l'espace de cinquante lieues dans ce passage dont il ignorait encore l'issue, il en rencontra un plus vaste qui se déchargeait dans la mer du couchant, et le détroit prit dès lors la dénomination qu'il devait porter plus tard. Nous ne suivrons pas Magellan durant les quinze cents lieues
3u'il devait faire encore ayant d'atteinre à ces fameuses îles aux épices dont Pigafetta nous a conservé la curieuse description ; il suffira de dire que l'illustre voyageur, arrivant enfin à Zebu, fut accueilli dans cette île de l'archipel des Philippines (**) avec hospitalité par un prince que les premières relations désignent sous le nom d'Hamabar. Hamabar fut converti au christianisme, en apparence du moins; mais il est assez difficile de croire qu'il ait été parfaitement instruit dans les vérités de la religion , comme le veulent quelques historiens portugais. En guerre avec le chef de 1 île de Matan , il est assez probable qu'il chercha surtout à se faire des auxiliaires puissants des nouveaux débarqués : Magellan le servit en effet dans sa querelle, et il l'aida à remporter deux victoires sur ce chef auquel les Européens du seizième siècle ont conservé le nom , probablement fort altéré, de Cal' pulupo on de CilapoiUapou, Lechefsou-
nioDS relaUves aux PatagODS, qai'a été donné par ce savant dans L* Homme américain, t. I.
(*) On a aftirmé que le détroit de Magellan avait été clairement indiqué dès le quinzième siècle sur Tune des deux cartes apportées jadis en Portugal par D. Pedro d'Alfarrobeira et que l'on conservait précieusement jadis dans le couvent d'Alcobaca. La destruction de ces précieux monuments dé la géographie primitive ne permet d'établir aucune discussion valable sur ce point ; nous renvoyons à la disserlation qui a été donnée dans les Msmorias de Htteratura.
l**) Elle fait partie du groupe de ^issaye.
verain de Zebu et la reine, en adoptant le christianisme, avaientjuréfoiet nommage à l'empereur. Il n'en fut pas de mémedu chef de Matan ; quoique vaincu, il se refusa au serment qu'on exigeait de lui. Il fallut en venir aux mains, et sans doute que dans cette circonstance Hamabar, effrayé de la puissance des étrangers, ne leur prêta pas un secours efficace , si toutefois il ne les trahit point; c'est ce que va bientôt nous prouver l'antique relation qui montre la conduite du grand navigateur sous son jour véritable. Pour bien comprendre le récit de la catastrophe, quelques détails sont
BBLATION DE PIGAFETTA. — BECIT DE LA MORT DE MAGELLAN . — Il s'eu fdUt
bien que la relation du mémorable voyage qui nous occupe nous soit parvenue d'après des ouî-dire , ou même d'après des renseignements tronqués et imparfaits :
un noble chevalier de Rhodes, Antonio Pigafetta, accompagna Magellan dans sa navigation, et^au retour de cette expédition prodigieuse, présenta à Charles- Quint le récit du voyage, rédigé, comme il nous l'apprend lui-même , d'après un journal tenu sans interruption depuis le moment du départ jusqu'au retour. Une question, dont personne ne contestera l'intérêt, s'est présentée dans ces derniers temps : il s'agissait de savoir en quelle langue fut écrit le premier voyage autour du monde. Bien que la nation à laquelle appartenait l'historiographe de rexpédition ait dû affirmer que ce fut en italien, les savantes investigations que M. Raymond Thomassy a consignées dans le Bulletin de la Société de géographie, ne laissent plus guère de doutes à ce sujet. Comme la relation de Marco Polo , celle du gentilhomme de Vicence fut écrite primitivement en français.
Antoine Pigaphète était certainement du nombre de ces bons esprits italiques qui avaient deviné, dès le quinzième siècle, les véritables propriétés de notre langue sur lesquelles insiste Jean le Maire. On pouvait dire de lui « qu'i/ /'a prisait et honorait » et y devisait mieux qu'en la sienne propre « à cause de la résonnance , de la gentillesse et de la courtoisie humaine. »
C'est donc dans ce français , tel qu'on le parlait à la cour de François I", que
L*tJMVERS.
nous est parvenue dans toute son exactitude, et dans toute sa naïveté , le récit de la mort du grand navigateur; c'est là qu'il faut puiser pour connaître \ei circonstances qui accompagnèrent la catastrophe. Aussi emprunterons-nous cette page précieuse au remarquable travail de M. Thomassy, bien assuré que c'est rendre service aux Portugais eux-mêmes que deleur rappeler cette source ignorée. En 1521 , le chef de Fîle de Matan s'étant refusé à toute proposition d'un vasselage dont il devinait fort bien les conséquences , Magellan marcha contre lui : l'mcendie de quelques maisons suivit bientôt le passage des Portugais, les esprits s'exaspérèrent, une lutte funeste s'engagea. « Lors vindrent, dit Pigaphète , tant furieusement contre nous, Qu'ils passèrent une flèche envenimée à travers la jambe du capitaine, par quoi il commanda de nous retirer peu à peu;.... mais lui, cgmme bon capitaine et chevalier, tousjoursse tenoit fort avecques aulcuns aultres, plus d'une heure ainsi corabatant-; et ne se voulant plus retirer, ung Indien lui gecta une lance de canne au visaise , et lui soudain de sa lance le tua et la luy laissa dedans le corps. Puis voulant mestre la main à l'espée, ne la peut tirer que à moitié , à cause d'une plaie de lance de canne, qu'il avait au bras ; ce que ces genz voyant se gectèrent tous vers luy dont Fung avecq un grand javelot , qui est comme une peruisane , mais plus gros , luy donna ung coup en la jambe gauche, par laquelle ilcheut le visaige devant; dont tous soudain se gectèrent sur luy, avecques lances de fer et de cannes; et avecq ces javelots. Tellement qu'ils occirent le miroer , la lumière , le confort de tous et nostrevraye guide. Quand ces gens le férissoient, "plusieurs fois il se tourna en derrière , pour veoir si nous estions tous es navires, puis le voyant, lemieulxquepeusmes, saulvâmes et mismes les blessés es navires qui desja s'en partoyent. »
Cette citation d'un précieux manuscrit, appartenant à M. Beaupré, com- Eiète les faits exposés jusqu'à présent ou îs rectifie. Le texte français qui existe à la Bibliothèque du roi n'est point si explicite , mais les deux narrations sont d'accord lorsqu'il s'agit de l'abandon du
corps de l'infortuné capitaine. Dans le cours de son récit , du reste , il semble que Pi^afetta ait prévu l'influence des calomnies qui viendront plus tard ternir la mémoire du grand homme dont il a été le compagnon fidèle; il craint surtout pour lui un dédain funeste, il le dit en termes pleins de noblesse au grand maître Villiers de l'Ile- Adam , qui a accepté la dédicace de sa relation : « J'ay espérance en vostre très-illustre seigneurie, que la renommée d'ung vaillant et noble capitaine ne sera point extainte , ne mise en oubly en nostre temps ; car entre ses aultres vertus, il estoit le plus constant en une très grande fortune et grosse affaire que jamais fut ungaultre. Il supportoit la faim plus que tous les aultres. Il naviguoit et faisoit cartes marines; et que cela soitvray est veu apertement ; car jamais aultre n'avoit eu tant d'engin , hardiesse, ny sçavoir de circuir une foys le monde, comme il v avoit desja donné ordre ; mais cette nataille înterompit sa très-magnanime entreprise , laquelle bataille fut faicte à ung sabmedi , le vingt et septième jour d'avril , mil cinq cents vingt et un^ ; et la voulut faire le capitaine au jour de sabmedi , pour que c'estoit son jour de dévotion. »
On a peu de détails sur la vie privée de cet homme extraordinaire : on sait seulement qu'il avait été marié avec une fille de Diego Barbosa , alcaide en chef du château de Séville. Osorio, qui se connaissait en hommes et qui l'avait probablement connu , le traite de vir nobilis et magno animo prxditus (*). Barros vante sa naute pratique des sciences et son expérience dans tout ce qui a rapport à la navigation. Le Roteiro, où il a consigné ses observations et que conservait Antonio Moreno , cosmographe en chef de la casa de contractacion de Séville, est resté caché dans la poussière de quelque bibliothèque (**). Barros nous a
(*) Le curieux portrait que nous offrons ici est turé de la magniiigue collection conservée au Louvre ; le dessin original offre , du reste , une grande ressemblance avec un portrait que Ton montre à Tolède, mais qui nous a semblé avoir moins de caractère.
{**') Comme pendant de Tœnvre de Pigafetta il faut citer avec la relation de Barbosa le (ivro d^un Portugais, Duarte de Resende, qui avait été. feitor de Ternaie. Ce voyageur peu connu écrivtt un ouvrage inUtuIé : Tratadoda fiavt-
conservé dans sa troisième décade l'ordre du jour que Magellan promulgua, le 21 novembre 1520, dans le détroit de Tous les Saints, et où il donne aux capitaines qui raccompagnaient les instructions qu'il croyait nécessaires au bien de l'entreprise. C'est un précieux monument au'on lit trop rarement et qui atteste les fortes prévisions de ce hardi marin.
Il n'y avait que vingt ans que le Brésil était découvert, et cependant, chose qui n'a point été encore remarquée, un de ses enfants se trouvait mêlé à l'une des plus mémorables entreprises du seizième siècle. Le fils de Joâo Garvalho , né en Amérique, s'embarqua sur cette flotte qui allait faire le premier tour du monde , et s'il lui fut donné de quitter Sripada , roi de Patoan, qui le retint à la suite d'une mésintelligence, s'il put regagner son pays natal en passant par r£uro{)e, il ooit être considéré comme le premier Brésilien qui accomplit le tour du globe (*).
Tout le monde sait comment se termina l'expédition. De l'aveu de Pigafetta , ce fut à partir de l'époque où l'on quitta l'île inhospitalière de Zubu qu'on eut les premiers renseignements sur les tles Motuques, objet principal de cette aventureuse navigation. Après bien des événements qui ne sauraient trouver place dans ce récit, les compagnons de l'infortuné voyageur arrivèrent à Tidor, et là ils apprirent la mort assez récente de ce Francisco Serrâo, l'ancien ami et même le parent de leur capitaine général, celui dont nous avons rappelé les découvertes, et qui avait fourni à Magellan plus d'un renseignement précieux. Après avoir visité cet archipel en avril 1522 , ils doublèrent le cap de Bonne-Espérance et, le 6 septembre de la même année, un samedi , ils entrèrent dans la baie de San-Lucar. Sur les soixante hommes qui formaient encore l'équipage de la Victoria aux
qacùoquePemdo de Magalh&ea e sens compankeirosflzerûo as llhas de Maluco. Malheareasèment ce traité, écrit en 1622 et dédié an grand Barros, est resté en manuscrit tandis que ron a imprimé de Duarte de Resende une traduction du livre de Amicitiâ .
(«) Voy. I6 premier voyage autour du monde par le chevalier Pigafetta pendant les années 1519» 1520,21 à22; Paris, an IX.
Moluques, il n'en restait plus que dithuit. Bien des braves avaient succombé,' le chef de l'expédition lui-même n'avait pu revoir son pavs, où peutêtre la gloire l'eût justifié; mais un grand changement se trouvait accompli dans les connaissances géographiques , et , comme on l'a dit avec éloquence , « Magellan avait fait entrer dans le monde extérieur et visible cette même vérité que Colomb avait été chercher dans un autre ordre de choses et d'idées »<*)•
SECTION DE l'isthme DE PANAMA PROPOSÉE DÈS LE SEIZIÈME SIÈCLE. —
Au moment où cette grande question agite les esprits, au moment peut-être où le problème est sur le point de se résoudre, il estcurieux sans doute de constater l'ancienneté d'un projet qui intéresse maintenant l'Europe entière , mais qui intéressait surtout jadis l'Esnagne et le Portugal. C'est un vieil historien portugais qui donne le premier ces détails, et bien que primitivement la proposition vtnt drun pilote espagnol expédié par Charles-Quint, il nous semble important de constater le fait. Après avoir raconté comment Alvaro Sayavedra partit en l'année 1527 pour se diriger sur les Moluques , Antonio Galvâo expose sommairement sa navigation, la découverte qu'il fit de ces noirs Océaniens , auxquels les Portugais ont conservé le nom de Papouas, puis les détails bien peu connus qui signalent le reste de la campagne, il ajoute enfin ces paroles remarquables : « Sayavedra, voyant que le temps était plus à son eré, se dirigea vers la terre, sur l'isthme de ja citéde Penama (sic), parce que cet isthme n'a pas plus de seize à dix-huit lieues de large, et qu'il pouvait y décharger le clou de girofle, ainsi que les marchandises au'il portait, et de plus, qu'il était {)ossibie d'aller en charrette a travers es campagnes durant quatre lieues jusqu'au Rio-Sagre, qu'on dit être navigable et qui deboucne dans la mer du Nord, près ^% Nombre de Dios, où se trouvent les navires de Castille , navires pouvant transporter le tout , en moins de temps et avec moins de péril que par
(*) Barchou de Penhoen : Revtte des deux mondes» Numéro du l** juillet 1834*
2oa
L'UNIVERS
la voie du cap de Bonae-Ëspérance. On saitd'ailieurs, gae des Moluques à Penama, on navigue toujours entre les tropiques , en suivant la direction de la ligne. Mais jamais ils ne purent rencontrer les vents , ni obtenir le temps favoble pour accomplir ce désir. C'est pourquoi ils retournèrent aux Moluques, assez tristes, d'autant plus que Sayavedra était mort. — Or on disait qu'il avait le dessein d'agir de telle sorte, que l'empereur donnât des ordres pour
3u'on ouvrit cette terre de la^ Castille 'or et de la Nouvelle-Espagne d'une mer à l'autre, parce qu'on le pouvait faire en quatre endroits différents, à savoir : du golfe de San-Miguel à Uraba, en comptant vingt-cinq lieues de traverse; de Penama à Nombre de Dios, où il y en a dix-sept; ou bien par le ruisseau de Nicaragua , qui prend sa source en un lac à trois ou quatre lieues , dans la partie du sud , et porte ses eaux au Nord, donnant navigation à des barques et à de petits navires. Uya encore un autre passage de Tagante (sic) au Rio de Vera-Cruz, par lequel on pourrait également ouvrir un canal.
Si cela se faisait, on aurait la facilité de naviguer des Canaries aux Moluques, sous le zodiaque, par conséquent avec un climat tempéré , et cela en moins de temps et avec moins de péril que par la voie du cap de Bonne-Espérance , ou par le détroit de Magellan , ou même par le pays de Corte-Real, quand bien même on aurait trouvé le détroit qui devrait conduire aux mers de la Chine comme on l'a cherché (*). » Nous n'avons pas voulu séparer ce curieux paragraphe du récit de la mémorable expédition de Magellan. Il importe toujours de faire voir que rien n'étonnait ces hommes hardis ; ils ne reculent devant aucune entreprise, quelque gigantesque qu'elle nous paraisse. Le tour du monde, la séparation des deux Amériques, les travaux qui doivent détourner le cours du Nil, rien ne les surprend : nous allons jeter un coup d'oeil sur les régions où ce projet extraordinaire fut peut-être un instant sur le point de se réaliser. L'Abyssinie, qui attire aujourd'hui tous les regards, devint de bonne heure le point de mire des Portugais.
(*)Tratado dos desçobrimentos, p. 75 et 7«.
l'abyssinieMibuxconnûedsl'e-ubope. -— ambassade au pays du pbeste jean (*). — francisco alva-
BES ET DUABTE GALVâO. — NoUS avOnS
VU le rôle que le mythe du Preste Jean ou du Prêtre Jean avait joué au commencement de l'ère des grandes découvertes; un évéque abyssin devait bientôt dissiper une partie des erreurs qui circulaient à son sujet. En 1515, D. Manoel songea à expédier une ambassade à ce souverain, que l'envoyé de Joam II., par ses rapports, avait définitivement fixé en Abyssinie. Le roi choisit pour accomplir cette importante mission , deux nommes remarquables par leur caractère et par leur savoir; l'un , Duarte Galvâo , mourut au mois de juillet 1517, dans l'île de Camoran, et fut remplacé par D. Rodrigo de Lima; l'autre, Francisco Al vares, était le propre chapelain du souverain portugais. Les deux ambassadeurs poursuivirent leur voyage, et dans le mois d'avril 1.520, ils entrèrent à la cour d'Ethiopie, où ils furent reçus d'abord avec des démonstrations singulières d'affection et de joie. En échange de la politesse du roi de Portugal le souverain abyssin expédia bientôt vers le successeur de D. Manoel, Zagazabo, moine vénéré dans ses États.
Le religieux éthiopien, après avoir remis à ce monarque une précieuse relique, devait se rendre auprès du souverain pontife qu'il avait reconnu, dit-on, comme chef de l'Église catholique.
Francisco Alvares accompagna ce personnage sur lequel on avait fondé tant d'espoir, et ils arrivèrent tous deux à Lisbonne le 24 juillet 1527. Francisco Alvares , muni d'un excellent bénéfice en récompense de ses services , suivit encore le moine Zagazabo à Rome, auprès de Clément VII. Les deux voyageurs furent reçus avec une bienveillanœ toute paternelle, en janvier 1533.
Nous sommes entré avec quelque complaisance dans tous ces détai Is, parce que c'est en réalité à Francisco Alvares que l'Europe doit les premières notions précises qu'elle ait eues sur un pays dont la richesse a été si peu épuisée par les conquêtes du seizième siècle ,
(*) On dispaie depuis longtemps &'ii;faut dire : le Preste JehanovLÏePreslre Jean, Pretiosus Johanncs ou Prvsbyler Joannef» Voy, Ludoipljc.
que tout y reste à faire encore ponr le commerce européen (*).
Après avoir parcouru courageusement des pays inconnus , mais au milieu desquels du moins il ne cessait pas de se trouver au sein de populations chrétiennes, Francisco Al vares voulut par une relaticm sincère effacer les rêves qui voilaient encore aux yeux de bien des gens l'empire du Prestre Jean. Pour que rien ne manquât matériellement à son œuvre , il vint à Paris , chercher des lettres gravées , des^ caractères et même des ouvriers , qu'il jugeait peut-être avec
{prévention supérieurs à ceux de Galharde, e diligent imprimeur de Lisbonne. La première édition de son livre parut en 1540, et parmi d'autres renseignements précieux on eut enfin un portrait tracé de visu du fameux Prestre Jean, cherché vainement jusqu'alors. Au temps d'AIvares , c'était un beau jeune homme « ni trop noir ni trop basané, tirant sur la couleur dorée d'une pomme bayonnaise et se montrant en sa couleur tout à fait gentilhomme » (**). L'ouvrage du zélé chapelain fut traduit immédiatement en espagnol, et, l'année suivante, VHistoriale description de r Ethiopie, cofitenantla vraye relation des terres et pays du grand Roy et Emoereur Preste- Jan y paraissait à Anvers cnez Plantin (***) ; la traduction italienne ne vit le jour qu'en
Après avoir indiqué sommairement comment s'établirent les premières relations des Portugais avec TAbyssinie , nous voudrions exposer aussi le récit
(*) Un voyageur récemment arrivé de ce curieux pays , M. Lefebvre, a dit : « L^Abyssinie D*a fait nul progrès intellectuel : cela résulte avant tout de sa position isolée et de Tabsence complète de communications avec des nations qui lui fussent égales en civilisation. Car il n'y avait aucun peuple de son entourage qui, par le fait , ne la séquestrât du reste du monde ; c'est au point qu'avant Alvarez et les Portugais, on chercherait vainement la moindre trace de relaUon directe de TAbyssinie avec aucune des contrées européennes. »
{**) Ou de maccûa bayones nam muyio parda e em 8ua color ben gentilhomem»
{***) Voici le titre du vieux livre portugais, devenu prodigieusement rare :
Preste Joatndas Indias. Ferdaderainformaçam dos terras do Preste Joam segundo vio et escreueo ho padre Francisco Alvarez capellam del Rey nosso senhor , Agora novamente impresso por mandado do dito senhor em casa de Luis Rodriguez liureiro de sua alteza.
(£,ta;6oa)MDXL.
14* Livraison. (Pojrtugal.)
des premières luttes commencées sous Estevam da Gama , gouverneur des Indes , mais ceci nous entraînerait hors de notre plan, et nous laisserons raconter ce curieux épisode à Técrivain habile qui s'est chargé de retracer Thistoire entière de TÉthiopie. Nous nous contenterons de rappeler que dès 1528, un chef musulman, vizir du roi d'Adel, que les chroniques désignent sous le nom de Gragné, ou le gaucher, vint à la tête d'une armée turque se ruer sur ces populations , soumises au christianisme nar Frumentius depuis le quatrième siècle. Le fils de l'illustre amiral D. Ghristovam da Gama porta un secours efficace à ces peuples gouvernés par unNégous qui portait le nom d'Onadinguel , et avec les cinq cents hommes qu'il conduisait, il eut la gloire d'anéantir le chef du pays de Zeila. Graine succomba dans l'action. Puis les jésuites voulurent établir leurs conquêtes spirituelles où les guerriers envoyés de l'Inde avaient commencé les conquêtes du sabre; des succès bien divers accompagnèrent ces tentatives , et elles sont longuement racontées par Tellez , ainsi que par Lacroze, qui se basent souvent sur le récit sincère d'un témoin oculaire de ces grandes actions. « La relation que nous a donnée le patriarche Jean Bermude ( Joâo Bermuciez) , dit un vieil écrivain , n'est qu'un récit de ce qui est arrivé en Abyssinie à D. Christophe da Gama, de ses combats, de ses victoires, de sa défaite, de sa mort et de ses suites Le roi et la reine d'Abyssinie
traitèrent très-bien les Portugais tant qu'ils eurent besoin de leur secours ; le patriarche Bermude crut toucher au moment heureux où la misériconle de Dieu allait éclater sur ces peuples et les réunir à la foi catholique; maïs, le péril passé , toutes ces heureuses espérances s'évanouirent ; on dispersa les Portugais, le patriarche fut obligé de prendre la fuite et de se cacher. Il sortit de ce pays en 1Ô56; il fut reçu à Goa avec tous les honneurs dus à son caractère, et, après y avoir demeuré quelque temps , il repassa à Lisbonne, où il mourut. « Notre intention ne saurait être de nous arrêter plus longtemps sur l'origine de ces relations importantes ; nous savons d^ailleurs qu'un savant lazariste, qui a
L'USIVKRS.
mis à [>rofit une longue résid^ace en Abyssinie, va publier une histoire eomplète de ces régions si peu connues. Il est probable que le livre du P. Sapeto ne laissera rien à désirer sur ces premiers voyages des Européens et sur les vicissitudes qui ont agité Tempire du !Negous. Quant à nous, les guerres qui se préparent dans llndenous réclament presque exclusivement , et nous essayerons de tracer les derniers traits de ces luttes héroïques , lorsque nous aurons jeté un coup d'œil sur certaines institutions du règne de Joâo III. Nous allons dire un mot de l'assemblée représentative qui préservait les droits de la nation , et de la richesse commerciale qui rendait ce petit peuple respectable aux yeux des autres États. Une institution funeste, l'introduction d'une société dont les principes furent rejetés plus tard par le gouvernement, mêleront de grandes ombres à ce tableau.
GOBTÈS DE POBTU&AL. — SoUS Joâo
m, cette antique institution subit une modilGcation remarquable, et c'est ce qui nous a engagé à introduire ici les détails sommaires que nous prétendons donner touchant ses attributions. On a vu par ce que nous avons dit à propos d'Affonso Henriquez, qu'elle nac[uit avec la monarchie et que dès l'orisme elle donna au Portugal un profond sentiment de nationalité. Jusque vers le milieu du seizième siècle , l'époque des convocations demeura incertaine, mais, sous le règne de Joâo III , il fut décidé aue les Cortès seraient convoquées tous tes dix ans. Cette détermination était un progrès sans doute, mais la fatale catastro* phe qui renversa bientôt les institutions du Portugal, l'empêcha de porter ses fruits. Un écrivain portugais a défini en ces termes l'action de ces assemblées : a Les Cortès avaient chez nous pour objet , dit-il, de déterminer la forme et la qualité des impôts , ainsi que l'administration de la justice \ elles devaient consulter Topinion nationale sur le mariage des princes, sur l'opportunité de la guerre et enfin sur toutes les questions ayant rapporta la bonne administration et la prospérité de la chose publique.
« Les Cortès. étaient toujours convoquées par le roi ou par le régent ; on devait déclarer dans les lettres qu'on
expédiait à eette fin aux municiiMdilés, le lieu de la réunion*, qui demeurait indéterminé. Quand bien même les populations l'eussent jugé nécessaire, les Cortès ne pouvaient être assemblées sans une convocation émanée du roi , qui était requis alors d'y pourvoir. »
Il est presque inutile d'ajouter que les Cortès ae Portugal étaient composées comme les autres assemblées de la péninsule ; du clergé, de la noblesse et du peuple. Les évoques, les abbés de certains monastères, les chevaliers, lesgensde noblesse reconnue, représentaient les deux premières classes : le peuple avait ses procureurs, nommés par les municipalités des cités et des bourgades ; chaque concelhoen nommait deux, et ces aéputés, qui prenaient le titre de proeuraaores , se voyaient alors soutenus aux dépens de la localité. Il paraît certain que, vers le milieu du seizième siècle, les Cortès virent leurs droits restreints. Avant cette époque, il était permis aux procureurs du peuple de requérir ce qu'ils jugeaient convenable pour le bien de la municipalité qu'ils représentaient. L'écrivain national dont nous tirons ces documents, fait remarquer avec raison que le plus grand inconvénient de ce mode de représentation était de porter en soi le ^erme d'un absolutisme pur.
Le roi avait en effet le droit de faire des lois à l'occasion des Cortès, mais sans qu'elles fussent proposées par elles.
PBBOGGUPATIONS POLITIQUES DB JOâO m.— ABANDON DB GBBTAINBS
PLAGBS DB l'afbiqdb. — Commc son père, JoSoni fut essentiellement préoccupé de la pensée que toute la prospérité du Portugal gisait désormais dans le commerce des Indes, et il est certain qu'une situation financière qui lui permettait de prêter en l'occasion de l'argent au roi de France (comme cela eut lieu), pouvait aisément faire prendre le change à ce monarque sur ses véritables intérêts. Dans son désir de niulti- Elier les conquêtes aux régions orientais , il alla plus loin que D. Manoel ; il abandonna en Afrique certaines conquêtes , qui faisaient rorgoeil de ses prédécesseurs , et tandis, comme nous le dit Resende, qu'on. pouvait subjuguer le Maroc pour ainsi dire sans coup férir, le jeune monarque abandonnait auxMau-
res, Arxiia f Safim et Azamor ; mais on n'étaltdéjàplus au tamps où ua homme, comme Lopo Barrîga , fra{)paitles Ara* bes de tireur par des actions si auda* cieuses que le souvenir s*en était perpétué chez eux, nul n'oubliant que sous les murs du château d^Algueil, à Safim, le hardi chevalier, devenu prisonnier des musulmans, avait été aussi leur vainqueur. £n ce temps les Portugais étaient allés avec une poignée d'hommes jusqu'aux portes de Maroc* Un noble esprit qui a tous les instincts des grandes choses^ Faria e Souza, déplore amèrement et avec raison Tabandon que fit Joâo m de ses places d'Afrique. II. y a un tovt autre reproche à faire à ce monarque; car il mêla toujours les choses les plus funestes aux plus nobles institutions, et s'il donna une impulsion nouvelle à cette université de Goimbre dont Klenardt oarle avec une admiration bien sentie, il faut dire qu'il introduisit le premier dans ses Ëtats l'inquisition , et qu'il se soumit volontairement à une compagnie religieuse, dont l'ambition naissait alors. Elle sut bientôt faire de lui son premier instrument : commençons par le saint office, les jésuites viendront après.
OBIGINB DE l'inquisition SN POH-
lu&AL. —• Il y a à ce sujet une histoire vulgaire, préconisée par Luiz Paramo et admise par beaucoup de gens ; on la trouvera sommairement dans tous les recueils publiés durant le dix-huitième siècle, et peut-être se môle-t-elle à quelque vérité; nous nous garderons nien toutefois de lui accorder une valeur historique, et pour trouver l'origine réelle de l'inquisition, si peu connue des écrivains portugais eux-mêmes, nous aurons recours à un manuscrit de la Bibliothèque royale, que l'on consulte trop rarement (*).
En Portugal comme en Espagne, les persécutions contre les juifs et cette race malheureuse des nouveaux convertis qu'on désignait sous le nom de Marranes^ eurent toute leur activité vers la fin du quinzième siècle. Le Portugal cependant
(*) If^ormatione êomaria del principio e progresêo délia convenione che hanno havuto i Giudei nel regno di Portogallo. On peutjoindra aux leDieigiiemeDts fournis par ce livre ceux qui sont ooQtenus dam le Quairo ekmeniar.
s'était lofigteiims refusé aux mesufesde rigueur : sous le règne de Joâo III, il consentit à être l'interprète des volontés du clergé; selon Tauteur italien que nous avons sous les yeux, à cette épo-
âue, un théologien, désigné sous le nom e Maestro Pietro Margaglio, aurait dénoncé les juifs à l'autorité en réclamant contre eux d<{8 mesures eoercitives pareil* les à celles dont on usait dans le reste de la péninsule. Le même auteur affirme que Joâo III, poussé à bout par les rapports qui lui étaient faits journelle* ment, ^rivit une lettre officielle à Giar* les-Quint pour lui demander des renseignements touchant l'inquisition et le mode de répression qui était suivi en Espagne. Les Marranes ayant eu con-^ naissance de ce message , dépêchèrent, dit-on, deux jeunes Israélites, qui interceptèrent le message et se livrèrent sur la personne du courrier à des cruautés inouïes. Sa tête fut même envoyée aux juifs , qui célébrèrent des fêtes à cette occasion. Des perquisitions furent faites par le gouvernement portugais ; les juifs, soupçonnés d'avoir pris part à cette horrible affaire, furent incarcérés et avouèrent tout après avoir subi la question : le supplice auquel on les condamna fut épouvantable; après qu'on leur eut coupé les mains, ils furent attachés à des chevaux, et sans doute écartel^, quoique le récit de l'auteur italien ne renferme pas d'autres détails sur ce point.
Quoi qu'il en soit, le dessein manifesté d'abord par Joâo III fut alors différé, et l'on s'en tint à cette exécution, dont il ne serait pas difficile à coup sûr de retrouver le second exemple à cette époque de barbarie systématique. Toutefois vers ce temps, l'évêque de Cèuta , qui appartenait a l'ordre des franciscains, ayant trouvé sur le territoire d'Olivença cinq Marranes qui judaïsaient, leur fit faire leur procès juridiquement et les fit brûler. Cet évêque se rendit ensuite auprès du roi, et l'exhorta sérieusement a donner une forme i^ulière aux procédures de l'ioquisition; ce fut alors seulement que le monarque portugais se mit en mesure d'obtenir de Paul III une bnjle qui établît définitivement dans ses États le tribunal du saint office. Cette bulle fut
!2fâ
L'UKIVËHS.
en effet expédiée, maïs les Marranes , effrayés, surent en paralyser l'effet. Les individus soupçonnés d'appartenir à la race juive commencèrent néanmoins dès lors a vivre dans une grande anxiété; et durant deux ou trois ans ils cessèrent de se livrer, fût-ce secrètement, aux cérémonies de leur culte ; ils y retournèrent cependant, le pouvoir ecclésiastique sévit, et le terrible tribunal fut régulièrement constitué.
Si nous acceptons ce récit, ce n'est, bien entendu, qu'avec une certaine réserve; cependant les diverses alternatives qu'on signale ici, se trouvent parfaitement d'accord avec les dates que nous fournit un excellent recueil publié en Portugal. Selon lui, la bulle (Tinstitution remonterait à 1531 ; les juifs en auraient paralysé l'effet à force d'or, en s'adressant a la cour de Rome , et outre un induit général, ils auraient obtenu, en 1534, que l'inquisition fût suspendue.
Joâo III, mettant de la persévérance dans sa résolution, le tribunal aurait été établi d'une manière définitive en 1536. Ce qu'il y a de certain , c'est que D. Fr. Diogo da Sylva fut le premier inquisiteur général, et qu'il exer<;;a ses fonctions josçra'en l'année 1539, époque à laquelle l'infant cardinal D. Henrique en fut revêtu.
Voyons maintenant l'espèce de légende qui a cours dans les livres les plus sérieux touchant l'établissement du saint office en Portugal. Ici encore ce sera un manuscrit , fort peu connu, de la Bibliothèque royale, qui nous fournira les faits, dont nous donnerons simple- «lent le sommaire.
HEaNANDO DB SAAVBDBÀ. — L'im-
gosteur dont il est ici question était Is d'on capitaine espagnol nommé Juan Perez de Sahavedra ou Saavedra , et son oncle avait rempli l'office honorable de vingt-quatre de Jaen et de Gordoue. Après la mort de son père, il vint à Valladolid , ou il se rendit d'une habileté prodigieuse dans l'art de la calligraphie. Selon le récit inédit qu'il nous a laissé, le premier faux fabriqué par lui fut destine à accomplir une nonne action. Bientôt néanmoins il contrefit la signature de plusieurs grands personnages, sans en excepter l'empereur, et il exécuta nombre d'escroqueries. La ren-
contre fortuite d'un théâtin«fit nattre en lui l'idée audacieuse d'établir le saint office en Portugal; il s'instruisit minutieusement auprès de ce religieux de toutes les formalités imposées par la cour de Rome pour l'érection de ce tribunal et contrefit alors une bulle de Paul m, sans que rien y manquât :
sceau et boîtes officielles, tout fut gravé.à Tavira. Hemando de Saavedra s'avisa alors d'un stratagème inouï : il alla trouver un provincial de franciscains , résidant à Ayamonte , bien loin de la capitale des Algarves, puisque son couvent était situé sur les frontières de Gastille, et il annonça au bon père que lui, pauvre homme illettré, il avait trouvé sur la grande route la bulle qu'il lui apportait ; il ajouta qu'elle pouvait bien appartenir a un dignitaire de l'Église qu^il avait rencontré la veille, et que pour le bien des choses de l'Ëglise, dûtil lui en coûter une grosse somme , il était décidé à reporter ces divers^ objets, s'ils avaient une réelle importance, au prélat qui les avait perdus. £n quelques instants l'effet désiré était obtenu , le provincial lisait avec enthousiasme la fausse bulle d'institution, et quelques jours après Saavedra parcourait les villes frontières, comme légat à latere.
Ce n'est pas tout , après avoir escroqué une somme énorme à l'intendant du marquis de Tarifa, il ^e rendit à liCrena, où l'inquisition avait une maison; il alla visiter cet édifice , et notre manuscrit espa^ol ajoute qu'il en emmena trois inquisiteurs résidant encore à cette époque en Portugal; il les nomme : c'étaient le licencie Pedro, Alvarez de Bezerra, ^t le licencié Gardeiias.
Ge fut de Badajoz que l'insigne imposteur envoya ses lettres apostoliques au roi, qui « par extraordinaire en fut scandalisé » (*)• Joâo III résista, il demanda un délai qui lui fut accordé ; le faux nonce en vint aux paroles véhémentes, mais plus tard le monarque, intimidé par son attitude , lui permit l'entrée <f Elvas en le prévenant toutefois qu'il serait bien aise de le recevoir en personne et au lieu de sa résidence.
Saavedra demeura trois mois à la cour, dit-il, et il employa trois autres mois à
(*) El quai de maravilla se escanâaUzo»
parcourir le royaume, imposant des châtiments aux nouveaux chrétiens, punissant du feu ceux qui opposaient de la résistance. Au bout de ce temps , seulement, on eut vent de sa fraude, il fut arrêté, renfermé dans une litière et conduit sous une forte escorte aux frontières; là on le remit entre les mains du marquis de Villa-Nueva, son procès lui fut fait, et il se vit condamné aux galères, où il demeura dix-huit ans.
I9ou8 sommes bien loin, nous le répétons, de vouloir donner à cette anecdote le degré d'importance que lui ont attribué divers auteurs. Cependant nous ferons remanjuer qu'eue se trouve ici parmi des pièces authentiques du seizième siècle, enlevées pour ainsi dire aux archives de l'inquisition, et que notre récit renferme des circonstances ignorées de Luiz Paramo (*), qui le premier a donné un certain créait à iliistoire de Saavedra. Ne fût-ce qu'à titre de curiosité historique, il était important de rappeler ici l'histoire du prétendu fondateur de l'inquisition en Portugal , d'autant plus que les fourberies audacieuses d'un habile imposteur ont bien pu se mêler durant le seizième siècle aux persécutions qui sévirent contre les Morisques, les Marranes et les juifs. Plus tard nous retrouverons le terrible tribunal (**).
A&BIVÉE DES JÉSUITES EN PORTU- GAL , INFLUENCE QU'iLS OBTIENNENT
sous JOAO III. — Le Portugal est peutêtre le seul pavs de l'Europe où l'on se soit avisé de composer un poëme
{*) Cet aateur, qui a écrit ao volame sur Torigioe de i'ioqnisiûon , nomme ce Heruando de Sanavedra, Pedro, et le fait naitre àCordoue. Un volame publié à Lisbonne en 182 1 , sous le titre de Hïbtoria compléta dos inquùicOes de Italia^ Hespanha • Portugal, fait Jouer oerùleà un moine; d'autres, renchérissant sur le tout, Tatlribuent à un juif. Ubistoire de ce personnage a été publiée , du reste, en espagnol sous ce titre :
Saavedra (Alonso Perez). f^tda delfaUo nun- CIO de Portugal escrita per elmismo. 1788.
(**) L'ouvrage le plus spécial qui ait été écrit snr l'inquisition en Portugal, est dû à un moine nommé F. Pedro M onteiro. Chargé par racadémie d'histoire de donner un travaiicomplct sur la matière , il publia, in^f», en 1733, à Ëvora, un traité intitulé : Noticia gênerai dm iantas inguisiçCeadeite Aeyno. En 1749, il donna ion Historia da santa ingutsicùo. On trouve dans ces ouvrages la Uste de tous les inquisiteurs du Portugal; et dans un autre écrit, publié en 1750, l'aàtear etiaye de prouver que l'inquisition
•listait sous AffoDSO n.
épique en l'honneur des jésuites; il est vrai qu'Antonio Figueira Duram, l'auteur de VlgnUiados^ appartenait lui-même à la compagnie dont il a célébré l'infatigable persévérance. Mais on ne saurait se dissimuler que si la patrie des Albuquerque, desJoâo de Castro, des Camoens, fut durant trois siècles la terre promise du jésuitisme, le royaume où des colonies incultes permettaient un essor à |)eu près sans bornes à de vastes ambitions , ce fut aussi de tous les pays de l'Europe, celui où la chute de la compagnie fut ia plus éclatante etsurtoutlamieux combinée. Toutefois nous sommes loin encore de la catastrophe, et nous tracerons en peu de mots rorigine de cette influence qu'une main de ter put seule briser.
Joâo III était parvenu à l'apogée de la puissance , au sommet de cette haute fortune, que le poëte a si bien racontée, lorsqu il songea à introduire auprès de sa personne quelques-uns de ces religieux célèbres, qui devaient bientôt dominer l'État. Ce fut en 1540 qu'il demanda à Rome deux pères de la compagnie ou que la compagnie par« vint à faire naître en lui ce désir. Quoi qu'il en soit, Paul III, gui occupait alors le trône pontifical, lui envoya un Portugais de l'ordre, qui se nommait Simâo Rodriguez de Azevedo, et le religieux célèbre qu'on a surnommé plus tard l'apôtre des Indes. François Xavier et son compagnon arrivèrent à Lisbonne le 30 mai 1540, et furent logés immédiatement à ïhôpUal de tous les saints, dans l'intention formelle qu'ils se trouvassent plus près du palais que Ton désignait alors sous le nom û'Estctos ; c'est du moins ce que nous dit l'historien auquel nous empruntons ces détails à peu ^rès ignorés. Ce fut de cette humble résidence , si voisine du trône cependant , que les jésuites se répandirent pour soumettre immédiatement le monde oriental et pour peupler, un siècle plus tard, les solitudes de l'Amérique. En effet, saint François Xavier partit pour les Indes dès l'année 1541 , et le roi songea immédiatement à fonder à Coimbre le célèbre collège qui fournit tant de missionnaires à la compaf;nie; il affecta même à leur entretien es revenus de la commanderie de Car-
L'UNIVERS
quere, que le P. SimSo Rodriguez, diton, troqua depuis contre la commanderie de Benespera. Ce sont ces diverses dotations qui font considérer ordinairement le Portugal comme le premier royaume d'Europe où les jésuites possédèrent en propre des oiens-fônds, richesses solides et qui devaient bien-, tôt s'accroître d'une manière prodigieuse. Le P. Simâo Rodriguez , dont le nom n'a pas eu un grand retentissement dans l'histoire, était venu demeurer à Lisbonne avec le P. Gonçalo de Medeiros dès le commencement de 1542, et il y était recteur du collège de S.-Antâo. C'est sans aucun doute à ces deux religieux qu'il faut attribuer l'influence que l'ordre exerça bientôt sur l'esprit de Joâo III. Alvaro de Liano, qui semble ignorer ces détails, mais qui suit pas à pas les progrès que fit 1 ordre en Portugal , s'exprime avec son énergie accoutumée sur les résultats de cette séduction adroite, qui changea tout en politique et qui , en s'adressant d'abord au monarque, domina bientôt le pays. Après avoir rappelé l'arrivée des deux londateurs à Lisbonne, il s'exprime ainsi sur leur compte: «Le premier fut toujours étranger a la cour, et se montra détaché des honneurs dont on le comblait ; il n'eut point de repos jusqu'à ce au'il eût quitté Lisbonne , pour s'embarquer pour les Indes. Simon Rodriguez se voua à établir en Portugal l'empire de l'ambitieuse société oei Loyola.... Ce fanatique, aidé par dix compagnons , aussi infatigables que lui, parvint à usurper des droits à l'épiscopat, et s'empara de tous les ressorts de ropinion publique et du gouvernement de l'Église et de l'État , ainsi que de l'éducation de la jeunesse. Jean III fit lui-même les vœux des jésuites , et la noblesse portugaise commença dès lors à se voir obsédée par des corrupteurs de la morale chrétienne. » Il n'entre pas dans notre plan de suivre pas à pas les empiétements de la société, nous rappellerons seulement que, deux siècles plus tard, lorsque Pombal entreprit de briser le pouvoir des humbles compagnons de Simâo Rodriguez, ils comptaient dans le Portugal vingt-quatre grands collèges et dix-sept résidences, pouvant être considérées
commeles plus riches de tout leroyaame.
On vit se vérifier alors la célèbre prophétie de saint Borja, qui avait vu dans une apparente prospérité les causes mêmes de la destruction (*).