GOA AU SEIZIÈME ET AU BIX-SEP
TiBHB SIÈCLE (**). — Goa la Dorée n'existe plus, pour nous servir d'une belle expression du docteur Buchanan ; mais, ilyadeux siècles, Goas'élevaitdans toute sa splendeur, et ce sera un vénérable religieux, dont le livre est presque oublié, qui nous fera connaître la métropole des Indes. Prieur d'un des plus nombreux monastères de cette ville opulente , renommé par son instruction solide , il peint avec plus de détails et plus de vérité cette capitale fameuse que ne l'a
{*) Un grand nombre de pagodes s'élevaieiit eoiBore au seizième siècle dans Goa , mais les ardents mission oaires partis da Portugal par ordre de loâo Ili , vers 1530 , ne tardèrent pas à las faire abattre, oomme les moines qui accompagnaient Gortès et Pizarre détruisaient lefi amples des Àztèqaes et des Péruviens. VAgiologio lusitano nous apprend qae le P. Miguel Vaz , que l'on considéré comme le premier ifu caire générai de VStat des Indes, celai enfin qui est appelé la colonne du christianisme oriental , non-seulement lit renverser les édifices religieux des Uiadous , mais encore exigm que les brahmes s'éloignassent de la nou- Yelie cité conquise. On affinée que durant cette période de destruction trois cents pagodes environ furent renversées dans les Indes portugaises. ^
C"*) '( L*tle de Goa, métropole et capitale de l*Etat que Sa Majesté possède aux Indes orientales, est située par les lb« «6* de lat. (Usez 15* 3P de lat. N.), et elle a deux legoas de longueur sur six legoas de circuit et une de large , avec un peu plus d*étendue en quelques endroits. Elle est liée à la terre ferme par Tisthme de Ballagate; elle est fort arrosée, remplie de nombreux jardins et de palmars ( lieux plantés de palmiers); les eaux y sont excellentes. » Barreto de Resende , 4aquel nous empruntons cette note, ne donne pas précisément lecbiffrede la population, mais Il affirme que Ton comptait trois mille cing cents feux à Goa, sans les couvents; il y avait huit cents feux portugais seulement. — Cet auteur écrivait piécisèmeat au temns du P. Philippe^ et Ucomplète sa description. Barreto de Eeseoda a fourni le plan fort détaillé de la forteresse de Goa, et Linsdiott qne voe infinimeDl ourlease de la ville.
fait aaeun auteur contemporain : n'ajoutons rien à sa naïveté.
« Goa , chef de toutes les conquêtes orientales des Portugais , cour du viceroy , siège archi-épiscopal , où se trouve le parlement ou souverain sénat de la justice, et le tribunal delà sainte inquisition , Goa est une cité de la grandeur d'Avignon.... La ville est plus longue que large; c^r elle s^estend 1^ long du rivage du fleuve de l'occident vers Torient. En la partie septentrionale de l'isle , il y a dans la ville deux collines , Tune yers le couchant, surnommée sainte pour autant que six églises y sont basties, et Tautrç vers le levant; la colline occidentale est jointe du costé du midy à des montagnes , qui parcourent presque toute la longueur de la ville, et la terminent de ce costé-là, et du costé du septentrion elle touche presque jusqu'au fleuve. Il est vray qu^ son pied, il y a une rue asse^ petite sur le bord du fleuve , laquelle arrive jusqu'en la partie occideniale de la ville et dans laquelle est la paroisse de Saint-Pierre et le collège de Saint-Thomas d'Aquin, appartenant aiix pères dominicains.
La colline orientale est attachée vers Folrient à une montagne qui s'estend bien avant daas l'isle ; cette colline re-
Î^ardedeux vallées, dont l'une, suivant, e fleuve vers la partie septentrionale , est remplie de maisons et a la paroisse de Sainie-Lucie , et l*autre est enfermée vers le midy , entre cette montagne et l'autre dont j'ay déjà fait mention , et contient quantité ae maisons basties en un espace assez long. C'est là qu'est la paroisse de Saint-Thomas et sur le milieu l'ancien collège des pères de la compagnie de Jésus, construit par saint François Xavier, lapostre des Indes, où son sacré corps a longtemps reposé, mais maintenant il a été mis dans la maison professe au boutde cette vallée. Il y a une église du mesme saint Thomas , laquelle n'est pas encore achevée, et joignant laquelle il y a un nuits très-grand mais fort peu profond , basty de pierre de taille. Proche de ce puits il y a un lac , d'où sortent quantité de vapeurs , qui estant portées par le vent «ur la ville y corrompent l'air.
« Le palais du vice-roy, qui est trèsvaste et très-haut, s'élève sur le fleuve
ayant au devant une place fort large et entourée de très-belles maisons, et an derrière, par où il regarde le fleuve,une autre pareillement fort large et bornée seulement du fleuve, dans laquelle on dépose le riz et les marchandises qu'on apporte à Goa, pour y payer l'entrée aux receveurs des gabelles , qui demeurent au bout oriental de cette place.
Dans ce palais il y a une salle où les sénateurs s'assemblent pour juger les causes , et il y en a aussi d'autres pour les divers tribunaux. L'on y voit dès l'entrée des tableaux disposez et rangez par ordre où sont despeints les vaisseaux qui ont esté envoyez aux Indes , depuis que les Portugais en firent la conqueste, jusqu'à maintenant, de sorte
au'on y en met un tous les ans , où sont espeints les vaisseaux , qui sont venus la mesme année, avec leurs propres souscriptions et les noms de leurs capitaines. Plus avant dans ce palais est la salle royale, dans laquelle sont les vrais portraits de tous les vice-roys et de tous les gouverneurs des Indes , de grandeur naturelle , ^\^ bas desquels sont escrits et leur nom et l'abrésé des choses louables qu'ils ont faîtes durant leur gouvernement. C'est là que le vice-roy convoque son conseil , reçoit les ambassadeurs et fait plusieurs choses semblables.
(1 A cette salle est jointe une chapelle , où le vice-roy entend tous les jours la messe. Là il y a un dais de velours rouge, et au-dessous une chaise de mesme estoffe.
« A ce palais prend commencement une rue appelée la rue Droite , où s'assemble totis les jours une très-grande multitude d*hommes pour y traiter de leurs affaires. C'est là la principale de la ville, et elle se termine à l'église de la Miséricorde. Il n'y en manque pas d'autres fort bonnes, entre lesquelles principalement il y a celle de Saint-Paul, ainsi nommée à cause que l'église de Saint-Paul, édifiée par saint François Xavier en son collège ( de laquelle les jésuites tirent le nom de pères de Saint- Paul , qu*on leur donne par toutes les Indes ) est située au milieu de cette rue, qui est extrêmement longue. Il y a aussi celle de Tïostre-Dame de la Lumière, au bout de laquelle est l'église qui porte le mesme nom....
« Non loinedu palais du vice»roy est réalise cathédrale de l'archevêché , dé^ diee à sainte Catherine, parce que cette ville fut prise le jour de la feste de cette sainte. Elle est fort grande et fort belle; elle a trois voûtes, quatre chapelles de part et d'autre et de plus la grande et deux collatérales esgafes à la grande. Au grand autel l'histoire du martyre de sainte Catherine est représentée en plusieurs tables taillées sur du bois de théca, dit incorruptible, et tout cet ouvrage estant doré paraît trèsmagnifique. La porte de cette église re- ^rde l'orient , au-devant de laquelle il y a une très-grande place surnommée déSabaio, c'est-à-dire la place du Seigneur, parce que du costé du midy est le palais des inquisiteurs,qu'on dit avoir esté autrefois celui de cette isle. Vis-àvis de celui-ci du costé du septentrion est la maison de la ville, où les consuls s'assemblent... au costé oriental de la grande église, il y a le couvent de Saint- François.... de l'autre le palais vaste et commode de;rarchevesque. Au sep« tentrion de ce couvent est l'hospital royal , où personne ne peut estre traisté à moins que d'estre soldat du roy et où les nobles ne tiennent pas à déshonneur de se rendre. L'administration de cet hospital (*) appartient aux pères de la compagnie de Jésus. »
Il nous serait aisé au moyen des descriptions minutieuses du bon père et en y joignant celles de Vincent le Blanc et de Pyrard, plus rapprochés des temps héroïques du Portugal ( on me passera cette expression), de restituer à cette ville opulente le caractère grandiose qu'elle conserva pendant deux siècles ; alors il faudrait passer en revue les sept paroisses où l'on avait réuni tant de trésors ; les innombrables monastères , où les maris jaloux trouvaient pour leurs femmes un asile assuré contre tout soupçon , lorsque les hasards de la guerre les entraînaient loin de Goa; on décrirait le crucifix resplendissant au
(*) « Cet hospital, dit Titicent le Biane, gai connaissait son régime par expérience , est le pins beau et accomply comme je croy qui soit au reste du monde , et f oseray Men dire que ni œlay du Saint-Esprit de Rome, ni l'infirmerie de Rfatttie où on est servy en Taisseile d'argent, ne sauraiont estre esgalez k oettoi-ci en ricbes« ses, ordres et service. » ^«v. ses Fo^ageê,
L'UNIVERS
{ned duquel jaillit une fontaine miracueuse; il faudrait nous arrêter devant la châsse de Tapôtre des Iodes, châsse si magnilique , « que les diamants et les rubis y brillaient sans nombre au milieu des riches ciselures du métal le plus précieux. » Nous nous verrions dans la nécessité de parcourir la rue principale, « pleine d'une infinité d'orfèvres, qui avaient leurs boutiques remplies d*or , d'argent et de pierreries. » Après ces détails , il nous resterait encore à peindre les chantiers de construction d'où sortaient ces vastes galions en bois de teck, que le Portugal vit jadis arriver avec tant de joie dans ses ports, ces immenses magasins destinés à approvisionner les flottes, cette fonderie de canons qui fournit un matériel sans cesse renouvelé, ces étables où l'on nourrissait les éléphants de guerre et de transport; il faudrait faire un chapitre uniquement consacré aux restes d'architecture indienne se mêlant aux splendeurs improvisées de l'art chrétien : alors, sans doute on verrait que Goa la Dorée méritait le nom que lui décerna le seizième siècle ; mais ce serait pour se reporter infailliblement avec plus d'amertume vers cette période de décadence que tant de voyageurs ont signalée.
Ce qui reste de monuments historiques dignes d'intérêt à Goa est bien misérable; cependant quelques sculptures , quelques peinture précieuses pourraient être préservées. La cathédrale fondée par Albuquerque, mais rebâtie dans le dix-septième siècle, renferme des ornements anciens , infiniment curieux.
Dans la maison de campagne des archevêques, on voit peints de grandeur naturelle tous les prélats qui se sont suc« cédé au siège de la métropole des Indes. Le palais des anciens gouverneurs est abandonné depuis 1812, et bien que les murailles soient debout, il tombe en ruine. Cependant, il est probable que les portraits des vice-rois des Indes sont préservés dans la résidence de Pangy ou Pandjîm. La statue de Vasco daGama (*), que Diogo de Gouto vit dres-
{*) Le P. Clogaen est le dernier voyagear qui ait parlé de cette stalae. Voici ce qu'il dit : il est question d*atx)rd de i'ancien palais près duquel eiles'élève : « It vas built enttrely of frcesiones, and ihe rooftiUd, Vnder U is an arche vay
ser par ordre du sénat de Goa, est encore debout; enfin, dans l'église du Bon- Jésus, appartenant aux jésuites, on voit la magnifique châsse de saint Xavier, qui est en bronze richement ciselé et doré. Un monument de marbre noir d'Italie, d'un*style vraiment élégant, lui sert de support, et sur les quatre faces sont représentées, en bas-relief, les actions principales du saint. La statue de l'apôtre des Indes, en argent massif, orne encore le maître autel de cette église, et, ce qui est peut* être plus précieux que tout cela, une peinture naïve, faite d'après nature , représente le saint quelques heures après sa mort. Si nous nous en rapportons à quelques voyageurs tout ré* cemment revenus de Goa , on apporte un soin empressé à la conservation de ces restes d'une antique magnificence.
On voit par tous ces détails et par d'autres documents que nous ne pouvons malheureusement pas renroduire ici, à quel degré d'éclat et ae prospérité était parvenue la métropole des Indes.
Nous voudrions pouvoir tracer brièvement aussi l'état des autres villes soumises à la domination portugaise dans le fiicyapour et dans le Kanarà ; mais ceci nous entraînerait beaucoup troc loin. Contentons-nous de constater ici quelques faits d'une certaine importance. Dès les premières années du seizième siècle, la ville où s'étaient passés les premiers actes du grand drame que nous avons vu se dérouler, Galicut (Kâli-Koùt), avait subi d'effroyables changements. Si l'on s'en rapportait même aux documents orientaux publiés officiellement par un orientaliste portugais, le P. Joâo de Souza, dès 1509, le pouvoir aurait cessé d'appartenir à des princes hindous, pour passer entre les mains des musulmans, et lorsqu'on voit Hadji Uosseïn-Rakan écrire a D. Manoei en 1514, c'est pour se plaindre à lui d'une misère telle qu'il souffrait, ditil, positivement de la soif et de la faim (*).
leading front the interior of the city io thê ri' ver. Jn this passojae is slill to be Seen the statue of Fasco de Gama ».
(*) Voy. Documentos aràbicos para a historia portugueza , p. 44. C'est sans doute par erreur que le P. Joao de Souza désigne Hadji-Hessein comme étant le petit-fils du Samori. Cette circonstance est trop complètement opposée à U tradition pour qu'on radmette. Le recueil cité n'en est pas moins précieux pour rhistoire des
L'histoiredesvllleBda GQzarate,pay8 qui n'appartient pas à nndonstân proprement dît, et que les Portugais aésignèrent dès Torigine sous le nom de royaume du Gambaya , ne serait pas moins di^e d'intérêt <pe celle où ron retracerait la description de certaines cités duDekk'han ou de la région du midi improprement appelée Daquam par les vieux historiens. Ahmed Abâd est aujourd'hui la ville principale de cet empire, théâtre de tant de luttes, mais Kambâyah, qui a conservé une partie de son importance commerciale , était alors la capitale redoutée qui envovait aux Portugais ses ennemis les plus acharnés et les plus persévérants. On a présent au souvenir tout ce que coûta u'efforts aux vainqueurs des Indes , la conquête de cette petite Ile de Diu (Z)ybal ou Dywat) qui est située à la pointe méridionale de la presqu'île formée par une portion du Guzarate. Dans Kainbayân, dans l'antique 6 aroutch, dans la ville de Diu elle-même, toutes cités qui avaient appartenu de bonne heure aux musulmans, un grand nombre de Parais s'étaient réfugiés : ces adorateurs du feu y exerçaient en paix leur culte antique , et les caractères originaux de leurs mœurs, les rites de leur religion même offriraient mille traits saillants de plus à ajouter aux observations sans nombre qui frappèrent les Portugais.
INQUISITION DE GOÂ. — Un voyagcur moderne, Kinsey, fait remarquer avec raison que ce terrible tribunal en s'établissant dans la ca]jitale des Indes portugaises eut h la fois un but religieux et politique ; non-seulement les effroyables rigueurs dont il s'arma devaient, dit-on, préserver les vieux chrétiens de la corruption qu'enfantait le luxe de l'Asie, mais elles devaient effrayer les
Portugais dans Ilade et dans l'Afrique. On y trouve une foule de particularités qu'on cbercberaît vainement autre part. C'est ainsi, par exem-
Ï»le, que dans certaines lettres D. Manoelestsaué du titre de roi des Roumes ckrétie^is : la dénomination de R9umi ou de Grecs arait désigné primitivement tes Européens , chez les Orientaux; dans l'Inde, cette appellation s'adressa même aux musulmans venant de la Turquie : le mot se trouva détourné de sa véritable acception par les Orientaux, comme celui de Maure, si improprement employé quelquefois, le fut jadis par les chréUeos.
étrangers aventureux, qui se seraient senti le désir de partager les immenses bénéfices offerts par le commerce de ces contrées. En effet , durant la première période de l'établissement des Portugais aux Indes, les individus entachés du moindre soupçon d'hérésie étaient plongés dans les cachots dusaiot office sous le prétexte le plus frivole. I^e
grand inquisiteur de Goa, environné 'un luxe sévère, qui ne le cédait point cependant en magnificence réelle à celui de quelques princes de l'Asie, voyait soumis à son pouvoir', non-seulement l'archevêque , mais le vice-roi. L'inquisition proprement dite ne fut établie aux Indes qu'en l'année 1560 , mais son pouvoir survécut à la puissance des Portugais , et on la voit encore dans le dixseptième siècle armée de toutes ses rigueurs. Plusieurs voyageurs ont peint avec une grande énergie les tourments que l'inquisition de Goa faisait subir à ses prisonniers ; mais le plus détaillé sans contredit, et le plus modéré sous bien des rapports , est un médecin français , nommé Dellon , qui a donné un traité spécial sur ce tribunal dont il fut l'une des dernières victimes. Vers l'année 1808, M. Buchanan fut admis encore à le visiter, mais il ne put pénétrer au fond des cachots. On peut voir, ^râce au tableau historique du P. Cottmeau de Kloguen,dans quel état de décadence se trouve aujourd'hui ce palais redoutable» dont les chrétiens aussi bien que les Orientaux n'osaient jadis approcher sans terreur. En 1812 du reste , lorsque des ordres vinrent de Rio de Janeiro pour que les quatre inquisiteurs restés à Goa retournassent en Europe, cette terrible institution s'était peu a peu dépouillée de toute action religieuse ou politique , et il n'y avait pas un seul prisonnier dans ses prisons. Sil faut même en croire une autoritédéjà citée, guatre- vingts ans s'étaient écoulés depuis que le dernier autoda-fé avait donne son épouvantable spectacle à la ville. Sous D. Gaspar de Léon Pereira , premier archevêque de la métropole des Indes , les rigueurs s'accrurent; et lorsqu'en moins de cinq ans, par exemple, tous les habitants de Salsette sont contraints de se convertir, on sent quelle main terrible dresse pour eux de nouveaux bûchers. Ils deviennent pas-
L'UlflVERS.
siJbies da tribwial ea même temps qu'ik reçoivent le titre de chrétiens.
IlfSTITimONB LITTBRÀIBBS FOIT-
BBEB jLUX INDES. — Les inoyens dUostraction étaient, au seizième siècle, plas généralement répandus qu'on ne le croit d'ordinaire. Outre le coliége de Goa , dont il sera parlé plus bas, il .existait à Gfanganor, à cina lieues de Gochin , un coliége célèbre; fondé en 1540 ^ar F. Vicente , il était fréquemment visité par saint François )Cavier, qui était lié d'une sincère amitié avec ce religieuk.
Le collège dont il est ici quesUon, placé sous l'invocation de Santiago, recevait quatre-vingts élèves, auxquels on eoseignait le latin, la théologie et les règles du chant ecclésiastique. Dans l'origine, Tinstittttion se «outenait au moyen d'aumônes ; plus tard , les rois de Portugal lui appliquèrent des revenus fixes. F. Vicente fut le premier professeur dont le nom ait eu du retentissement dans cet établissement publie , et une petite anecdote, rapportée par Cardoso, ne prouve pas qu'il fut toujours patient. En 1540 on voit saint François Xavier recommander le collège de Granganor à la cour de Rome pour obtenir quelque professeur habile. F. Vi* cente mourut en 1550 en odeur de sainteté aux Indes. C'était lui qui avait bap* tisé le roi de Tanor, et il avait converti , dit-on , beaucoup d'autres Hindous (*).
INVLUBNGB DES DBGOUYBBTES DBS POBTUGAIS SUR LES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES ET LITTBfiÂ.IBBS BSLA-
TiTBS À l'indb. — C'est devenu une chose pour ainsi dire vulgaire aujourd'hui, que de rappeler les immenses avan* tages intellectuels qui ont résulté dans ces derniers temps de l'examen approfondi des antiquités de l'Inde et surtout du sanskrit. Certes , il n'a pas tenu aux Portugais qu'on ne découvrît plus vite ce trésor caché, ce monde nouveau de l'intelligence , dont Texploration marche de pair aujourd'hui , pour ainsi dire , avec l'étude de nos antiquités classiques. Disons-le à rhonneur des écrivains du seizième siècle appartenant à cette nation : s'ils ont mêlé Terreur à la vérité
(*) P. Vicente de Lagos appartenail à Tordre descapacins et était passé aax Indes eni639, len compagnie da piremier évéque de Goa, F. J*&o de Albuquerqae. Il élevait surtoat des ta^ts appartenant k*\à race hindoue.
dans une pioportioii ^elouefols effrayante , ils ont commencé linîtiation ; ils ont révélé avec une sagacité quelquefois profonde, ce qutf les âges avaient voile. Et pour ne prendre oue les sommités , qu'on ouvre en euet Barros , Albuquerque, Lucena, on y verra clairement indiquées tes hautes questions qui préoccupent aujourd'hui TEurope savante. Jo2o de fiîarros en sait plus sur l'Inde et sur la configuration de ses terres aue n'en savent certains àradits du dix-nuitième siècle s'occupant spécialement de la question. Le grand Albuquerque ne connaît pas encore les trésors littéraires que doit révéler le sanskrit; mais il apprécie l'existence de cette langue antique,et il la désigne clairement quand il dit ^u elle est pour les Hindous ^ que le latin est pour les Européens. L'él^ant auteur de la vie de saint François Xavier, Lucena , enfin , parle avec sa précision ordinaire des ouvrages sans nombre que renferme l'antique littérature de ces contrées ; ii insiste sur leur caractère varié, sur l'habitude où sont les Hindous de se servir du mètre poétique pour reproduire jusqu'aux préceptes de la science; peu s'en faut qu'il ne nomme le tloca et les variétés du mètre sanskrit. Ajoutons à ces détails, trop sommaires sans doute, que le compagnon le plus dévouéde saint François Xavier lui-même fiit certainement f indianiste le plus habile de tout le seizième siècle, et que si ses travaux ne sont pas plus connus , c'est qu'ils ont eu le sort de la plupart des meilleurs ouvrages portugais, cachés presque toujours, même au temps de leur inOuence, aux recherches de nos savants (*)•
Bien des faits pourraient être joints à ces documents rapides ; car il en est de l'indo-Chine et de la Chine elle-même comme des pays soumis à la valeur portugaise. Qu\)n lise attentivement rex-
{*) P. Henrique Henrlquei , jésaite, qui visita rindeen 1546, et qa*on avait surnommé Tapôtfe de Ck>morin , parait avoir possédé à un degré peu commun Thindoustani , et principalement le dialecte parlé le long de la oMe de Malabar. Il mourut à quatre-vingts ans, en leoo, après un long apostolat. Il avait fait une grammaire et un dicUonnaire que les Hindous «valent, disait-on, eux-mêmes en grande estime, et qui fit longtemps l'admiration des mislionnaicet.
PORTWÛAL.
ûnt
eeJleiit répertoire de Barboâa M&ehâdo, que i'OD eoQSulte f agiographe par ex^h lence, George Gardoso, on sera effrayé de rimmense quantité d'ouvrages restés manascrîts que les conquêtes de ee peuple ou iDurs missions otit enfanta. Semedo est le premier à feire con* nattre la ChiBe^ei les affreux tourments qu'il endura ne Tempéchèrent point de dévoiler à l'Europe savante des points de linguistique eomplétement ignorés; les missions d'Ava et de Pégu tournis^ sent des dietionnàires et des grammai^ res , et le meilleur livre qui nous ait été donné sur la kmgutt si peu connue du Japon, nous vient encore d'un Pottu** gais. Sans aucun doute un de nos ha* biles jOriebtaHstes, M. Làndresse, à rendu Un vérkable seirvfce à la science en publiant la grammaire de Rodfi»
fuez ; il faut ajouter que depuis n<(Hn* re d'années cette révélation sur 1« langue d'un vaste empire eût pu être faite au monde savant.
Établissons ici un Fait que l'on ignore généralement : les Portugais sont le^ seuls, avec les Anglais, qui aient exercé une assez grande inQdencie intellectuelle sur les hautes classes dé l'Inde pouf faire oublier à guelques-uns de leurs membi^ les préjugés infletibles de la caste. Barboèa Madiado parle d^m brahme du Malabare qui devint urt éeh plus fervents missionnaires chrétiens de son siède, et dont malheureusement Ici travaux sont ^restés complètement inédits, tandis que ceux de deux ou ttx)is philosophes hindous du dix-neuvième siècle ont brillé d'un certain éclat (*).
MISSIOITS DES INbES POHTtrtïÀISES.
— LES CHEETISITS DE SAmT-tltOMÉ.
{*) L0 P. iMôme Gonçrites, bnèmato, né dans rtle de Divar , près Goa , se oonvecUt à la religion chrétienne , et entra dans là Congrégation de Saint-Philippe de NérI, de Poratolre de SaDta-Cmz de Goa. Il devint misaioBOftiie, «t lempUt cet apostolats Ceuta pendant Tespaoe de trente-trois ans. Il tnoutut efi 1742. et U eomposa, entre antres oavrage, le livre suivant :
Re/utacO» d(u ^fuairo SeUa$, Paçaniamo, Mowiscoy Judaiamo e Calvinùmo , ijk-i« ms.
On peut comparer cet auteur hindou avec le brahmane Ram-Mohun-Roy , qui a écrit également sur les matièees piiilosophiques et tbéologiques. Jjeonardo Paez, né près de Goa en 1662, et se pcétendant descendant des rois de Sargarpèr, est dans le même cas. Il a laissé on livre prodigteusement curieux intitulé t PrompttMriodcu definicOêindica», etc, Lishoa, 1718, Ili4*.
—- SAtHt FRANÇOIS XÂVtER, SfiS VOVA- «EU, SON INrltUENGB DtlRAlIT LÀ fttJRRRR CONTRE IB BOt D'AGHEK. — ENTREE AUUPON. — PROJETS SUR LA CHINE. — MORT DE t' APÔTRE DES
INDES. -^ Jusqu'ici nous n'avons parlé que des conquêtes du sabf e , ce sont en général les seules qui aient frappé les esprits et qu'on trouve citées dans les liistorietts. Il y en a d'autres cependant qui coMmencèrent avec le seizième sièclt; et qui exercèrent bientôt une immense influencô (*). Dès 15S0 on Voit te P. Miguel Vaî, nommé vicaire général de Goa , étonner les conquérants par l'ardeur de son zèle; il vient à la tête de ettsieurs missionnaires , dont Cardoso i-même ne nous a pas conservé les Aoms. S'il renverse les temples bràhmanillues, il fonde le collège de Goa , et va mourir à Chaul eh 1548. Parmi les ecclésiastiques qui le secondent on nomme Diogo da Baroa, qui arrive aux Indes en 1638 , Simâo Vaz, qui subit le martyre dès 1635, et enfin ce Francisco Alvares, qui , après avoir échappé à de nombreuses blessures , parvient à Ternate et s'en va jusqu'en Anyssinic porter au prèstre Jean les paroles de paix du roi Emmanuel. Gaspar Goelho, qu'il faut mettre au nombre de ces premiers apôtres , alla se fixer à Méliapôur ; et ce &t là que le trouva, en 1548, saint François Xavier. Ge fut sans do«t« à là* source des traditions que Frey Gaspar s'initia complètement au scnisme de ces sectateurs ignorés qui appartenaient au ne»torianisme (**). S'il nous était donné de
(*) Les premiers qui commencèrent cette mission appartenaiebt à Tordre deâ capucins. En Tannée i soo, sept moines suivant la règle de Saintf rançois s'embarquèrent pour les régions nouvellement découvertes , mais i'Iiistoire n'a conservé que le nom du premier d'entre eux, le vénérat)le Fr. Henrique de Goimbre. Trois de ces religieux moururent à Galicul le 16 octobre, trente-trois Jours après leur arrivée: les quatre alitres eurent le même sort le 3 avril lb02. Foy. Cardoso, Agiologio lusitano.
C*) Les chrétiens de Saint-Thomas , que les Portugais trouvèrent établis à la eôte de Malabàr, étaient désignés sous le nom de Thomis^ te'9. Ils appartenaient à la secte des chaldéensnestoriens. On suppose qu'ils pouvaient former en tout une population de vingt mille âmes, ns condamnaient les images et avaient en horreur ia confession auriculaire. Hs prétendaient tenir leurs principes religieux de rapôtre dont ils portaient le nom. La légende rapportée par Gamoens avait été transmise par la traditton.'
L'UNIVERS-
nous étendre sur ces points euriem, nous aimerions à rappeler les croyances poétiques de ces peuples, les légendes Qu'ils conservaient précieusement, les arames dévots même qu'ils représentèrent devant les Portugais et qui constataient leurs souvenirs naïfs; tous ces détails nous entraîneraient hors du cadre que nous nous sommes imposé. Le véritable apôtre des Indes, celui que Rome revêtit de ce titre, ce fut François Xavier, l'austère religieux de la Navarre (*). Celui-là s'était fait une part immense dans le choix des empires, et néanmoins sa vie fut toute d'abnégation. On montre encore à Paris une tourelle qui va tomber, dit-on , et c'est là , au collège Sainte-Barbe, dans le quartier de la vieille université, que lui et Ignace de Loyola tinrent ces conciliabules mémorames à la suite desquels ils partirent. Ceci n'est qu'une tradition ; mais n'est-ii pas curieux de voir ce jésuite, élève de la
F. Aldxo de Meoezes, fils da célèbre vioe-roi, a dooné rhlstoire de ces sectaires ; elle a été traduite en français par Jean Baptiste de Glen , en 1609, sous* le titre de : Messe des anciens chrestiens dicts de SainUThomas en l'évéché d*Angamal, es Indes orientales. La léf;ende relative à saint Thomas est du reste fort répandue, et se lie essentieUement an mythe du Prêtre Jean , comme on peat le voir dans notre onvraoe intitolé : Le Monde enchanté. Nous nous contenterons de dire ici quelques mots sur le s^our de Tapôtre aux Indes. A Tépoque où François Xavier parcourait ces contrées , il y avait quinze cents ans et plus que Tapôtre saint Thomas était venu prêcher la loi nouvelle dans Tantlque cité de Calamina : c*était le nom que portait alors Miliapour, dont Tappellation moderne signifie, dit Jo&o de Lucena, la ville semblable au paon. • Parce que, dit le vieil écrivain, comme ce volatile est le plus beau entre les oiseaux, cette ville surpassait toutes les cités de rOnent en prospérité et en beauté. « L*apôtre convertit Sagamo, souverain de ces contrées, ajoute-t-il, et son premier miracle consista à traîner de la mer sur le rivage une poutre de grosseur si démesurée, qu aucun élé- Shant ou aucune machine n^aurait pu en venir bout; le second fut la résurrection d'un Jeune enfant qu'un brahme parricide avait tué.
(*) François-Xavier s'appelait dans le siècle, comme on disait alors , Francisco de Lasso y Xavier : &at par erreur que la Biographie universelle donne à son père le nom de Jean Jysse ; celui-ci s'appelait Juan de Lasso , et il s'était marié à dooa Maria de Àzpilcueta y Xavier; il était oydor du conseil royal de Navarre. Selon le vénérable Léeuy , rapôtre des Iodes vint au monde le 7 avril 1506; mais Joâo de Lucena, si bien au fait de tout ce qui regarde ce personnage célèbre, place sa naissance vers l'année 1497, c'est-à-dire à l'épo- Îue où Yasco da Gama découvrait le chemin des odes.
vielUe université de Paris, qui s'adjuge dans soD activité dévoraute et qui prend, à la charge de les convertir au christianisme, de vastes emfâres dont les noms lui sont à peu près inconnus? Cest en 1541 , après avoir visité Venise et Rome, que l'infatigable missionnaire commence son laborieux pèlerinage. Revêtu du titre de nonce apostolique , il est prêt à renoncer à cette charge chrétienne , si l'évéque de Goa ne consent pas à lui en laisser le titre , mais la mission est acceptée et l'œuvre commence. Ce n'est pas seulement dans la capitale des Indes portugaises que la parole réformatrice de Xavier se fait entendre : les riches habitants de Ceyian, les pauvres tribus de la côte de la Pêcherie, où se sont multipliés les misérablesparua^chez lesquels il faut reconnaître une race dégradée , les chrétiens égarés de Méliapour, le voient successivement apparaître , et dans toutes ces contrées sa prédication est féconde , au delà de ce que peuvent admettre les plus vives espérances. Partout aussi , on le voit dans les lettres de Xavier, le lieu où il a écouté religieusement les enseignements de l'université de Paris , est présent à sa pensée. Il y a des temps où le missionnaire, entouré du respect des populations, se prend à regretter sa pauvre chambre d'écolier, il voudrait revoir pour quelques instants ces docteurs renommés dont la parole retentit encore à ses oreilles, ann de livrer à leurs prédications les empires de TOrient. Il s'arrête cependant, car ses jours sont comptés, et il sait qu'on a déjà fondé à quelques lieues de Goa ce collège religieux de Saint-Paul où l'on voit réunis des Canarins, deshabitants du Dekk'han , des Malabares, des Ghingulais, des Bengalis, des Pégouans, dés Malais, des Javanais, des Chinois et enfin des Abyssins, réunion polyglotte, si l'on peut se servir de cette expression, d'où partiront des milliers de missionnaires en quête des âmes. Il y avait dans ce collège des contrées qui n'étaient pas représentées ou bien qui l'étaient à peine, et le père, maître François (c'est le nom qu'on lui donnait) s^en allait les chercher à travers tous les dangers des navigations les plus difficiles. A Malaca, la mission du prêtre navarrais n'est plus seule-
ment religi«use, elle est politique el mi* iitaîre kyrsipi'il s*agit cre renverser le pouvoir du roi d'Adiem. Elle tient de tous ces caractères à Temate, à Tidore, dans ces ties fécondes qui forment l'archipel des Moluques , et dont Gaivâo a si bien fait connaître les traits divers, en esquissant son précieux tableau. Rien ne peint mieux, du reste, ri nfluence prodigieuse de saint François Xavier sur ces terribles soldats de rlnde portugaise, qu'il catéchisait et qu*il moralisait, que la fameuse bataille livrée en 1546 aux forces réunies du roi d'Acbem, dans les mers de Malaca.
Au commencement de l'action l'amiral portugais, D. Francisco d'Eça, rappela ce qu'on pouvait espérer de la présence du missionnaire; cette courte allocution, qui nous a été conservée, peint admirablement l'esprit de l'armée et surtout l'influence au religieux : « Il est en prières , s'écria Tamiral. Vous savez ce que valent ses oraisons, ses larmes , son âme enfin : c'est le fer, c'est le feu , c'est la mort frappant l'ennemi. » L'action s'engage, et au bout de quelques heures les nombreux navires du souverain d'Acbem sont mis en déroute, quatre mille hommes de ses troupes d'élite périssent, et les Portugais n'ont à regretter que quatre combattants : ce fut après cette prodigieuse victoire que l'on vit commencer ces mémorables missions du Japon qui mirent tant de régions, inconnues jusqu'alors, en communication avec l'Europe. Gomme la flotte de Malaca allait faire voile vers la côte de Malabar, un Japonais, auquel Joâo de Lucena donne le nom , sans doute fort altéré, d'Angero , parut pour la première fois devant Xavier. Ce premier catéchumène , amené presque miraculeusement à Malaca , appartenait à la noblesse et était doue d'une intelligence peu commune; il suivit l'apôtre des Indes à Cochin, à Goa , s'initia rapidement aux langues et même aux connaissances de l'Europe. Sous le nom de Paulo de SarUa-fé il répandit parmi les Portugais les premières notions précises que I on eût recueillies peut-être sur ces riches contrées (*) depuis les temps obscurs où
(*) Dès 1543 , piasieura commerçants portugais avaient été poussés , par une de ces horribles tempêtes qu'on désigne sous le nom
17« Livraison, (Portugal.)
Marco Polo peignait leur magnifieence, en décrivant C^n^o.
L'histoire si curieuse des missions du Japon ne se lie que fort seeondai* rement à notre sujet. Disons seulement qu'après avoir visité de nouveau Goa , François Xavier se rendit en compagnie de Paul de Santa-fé dans cette ville de Gogttxima, qui était le lieu de naissance de son premier catéchumène et qui devint le théâtre de ses premières prédications. Malgré ces précieuses traductions de la doctrine chrétienne, qui avaient été curieusement élaborées par le Japonais converti , la mission fut a'abord bien peu féconde; elle le devint davantage lorsque l'apôtre des Indes, comprenant mieux le génie de ces peuples , les eut frappés à un second voyage par la magnificence du culte chrétien et par le luxe de ses ornements sacerdotaux. Ces âpres sectateurs du bouddhisme ne suffisaient plus aux désirs du missionnaire; il lui lallait conquérir spirituellement le vaste empire d'où ils tiraient leur doctrine et une partie de leur civilisation. Xavier, en un mot, prétendit convertir l'empire de la Chine.
Mais là durent s'arrêter les immenses travaux de l'apôtre. C'est dans Fernand Mandez Pînto, dans ce curieux voyageur, si exact quelquefois, et si mal à propos calomnié par le dix-huitième siècle, qu'il faut lire le récit des dégoûts dont fut abreuvé François Xavier durant les derniers jours qu^il passa au milieu des populations orientales. Repoussé définitivement de la Chi ne , il mourut à Sancian en 1552, et il y fut enterré. Mais on le tira bientôt de la modeste tombe qu'on lui avait creusée sur cette plage innospitalière, et la translationdeses cendresdans la cathédrale de Goa fut, au bout de quelques mois, l'objet d'une pompe solen* nelle dont la magnificence inouïe contrastait étrangement sans doute avec les habitudes de rigide pauvreté que l'apô* tre s'était imposées.
On peut dire que François Xavier est le fondateur des missions lointaines
de Typhon , vers les iles du Japon. Galvfto et Joao de Lucena nous ont conservé quelques détails à ce sc^et : ces trois premiers explorateurs se nommaient Antonio da Mota , Francisco Zaimoto. et Antonio Petxolo. Ils se rendaient de Siam à la Chine, lorsque Tévé- Qement en question eut lieu.
SM
L'oinvËas.
qui ont eieité ti tifcment i'admicatiott du dix-septième siècle. LoEfqa^on lit attentivement le beau livre de Joio de Lncena, dont le titre n'est pas même rappelédanslaBiographieuniverselleC*)) on voit que la pensée active dé Tapôtre avait pourvu avec une inerojrable pré* voyance à tous les besoins spirituels de rOrient. Plus d'un doute peut bien reS'^ ter sur le chiffre prodigieux des conversions ûiites par François Xavier à Geylan, à Saint-Thomé et sulr la côte de la Pêcherie, nul doute ne peut être conçu relativement au zèle sincère qui l'anima. Les successeurs du missionnaire navar^ rais furent innombrables; le livre si détaillé de Gardoso confirme par mille détails ignorés ce qu'on lit dans Barros et dans Lucena îles religieux voyageurs qu'envoyait presque annuellement le Portugal allèrent peut-être encore plus loin que les intrépides soldats des Albu*
tuerque et des Joâô de Gastro : les côtes e la Guinée et du Congo , les déserts du Monomotapa, les solitudes ignorées du Mato-Grosso et du Para, les virent, aussi bien que les empires florissants de la mer Rouge, de l'Hmdoustan et des mers de la Chine. Dès l'année 1506^ comme on l'a vu, Madagascar avait été visité parFernandSoarès,qui lui avait imposé le nom de San-Lourenço. Cette île, qui excite aujourd'hui à si juste titre rintérêt de la France, cette contrée dont M. de Froberville doit nous faire connaître incessamment les immenses ressources, fut explorée jadis scientifiquement par les missionnaires portugais. Une carte précieuse , donnée par M. de Laverdant à ta fin de son intéressant ouvrage, rétablit aujourd'hui la réalité de nos connaissances géographiques sur l'intérieur de cette île , et Von voit clairement combien elles sont incomplètes. Avant l'habile et intrépide Flacourt, les Portugais avaient peut-être essayé d'explorer quelques-unes de ces
(*) Nous rétablissons PiDdication de cette source préciease : Historia da vida do Padre Francisco de Xavier^ composta pelo padre JoOo de Lucena. Lisboa, 1600, 1 vol. lo-folio. La lecture dé cet ouvrage , vraiment classique par le style , eût évité plus d*nne erreur ou d*une omission au vénéranle auteur de Tarticle de la Biographie, qui fait transporter, par exemple, les ossements du saint à Meaco au Japon, tandis qunis furent apportés d'abord à Malaoca.
terres inoonnues, qui promettealtoiità Id science, et que peut vivifier l'industrie. Tout ce qui a rapport à l'île de San- Lourenço ou, È\ on l'aime mieux, à Madagascar, a aujourd'hui un si grand intérêt pour la France ^ que nous ne saurions paàser sous silence l'œuvre eneore manuscrite de Paulo fLodrigues da Costa. Cet homme instruit avait été choisi par le vice-roi des Indes, D. Jeronymo de Atevedo, pour s'informer avec détail de là statistique complète de 111e célèbre que nous venons de nommer. Il devait voir en même temps s'il y restait quelques vebtiçes de l'ancienne occupation ()ortugaisc. Rodriguez da Costa partit en qualité de capitaine d'une caravelle, et arriva à Ma* dagascar vers le milieu du mois d'avril 161S. Il explora soigneusement le pays ; tout dans cette entreprise ne fut pas perdu pour la science, et, comme le tait très-bien observer la Bibliothèque lusitanienne , Faria e Souza rend longuement compte de ce toyage (*).
HOMMES DB MER, HBROS POPU- LAIRES TlTANt AU TEMPS DE JTOAO III.
— ATENTURIERS CiLBBRES. — Ce
chapitre serait bien long s'il fallait nommer seulement tous les naviffateurs audacieux, tous les braves ignores, tous les aventuriers célèbres qui ne peuvent
{ prétendre à figurer dans les récits de 'histoire et dont cependant Barros, Castanheda, Goes, Couto, nous ont conservé les noms. Il n'y a pas un de mes lecteurs, j'en suis sûr, qui n'ait nommé Fernand Mendez Pinto et ses voyages adventureux, si fort calomniés
f»ar Shakspeare, Manoel deSepulveda et a touchante Lianor, Manoel Serrâo et sondévouementhéroîqtte,SuarezRibeire et sa chute éclatante dans le royaume de Pégu. Les faits qui ont rendu ces noms presque populaires sont trop connus, ils sont dans un trop grand nombre de souvenirs pour que nous les fassions figurer loneuement dans un paragraphe destiné à mettre en évioence quelques personnages appréciés seulement des curieux. Nous commencerons
(») (T. in, p. 3, cap. 13.) Rodrigo» da Costa a donné lui-même une longue relatioD de son voyaee, in-folio: elle existait enooreau dix-huitième siècle dans la l>U>ttoUiè(pN da maïqols d'Abrantèt.
par on de ce* héros oubliés^ comme on ea vit tant à Tépoque qai précéda Joio de Castro.
Diogo Botelho Pereira, né dans les Indes orientaies et fils d'un capitaine de Cochin, eut une de ces destinées aventureuses telles qu'en faisait seulement le seizième siècle. Habile maria, bon géographe, comptant parmi les meilleurs soldats de Tlnde^ il passa en Portugal, au temps où régnait Joâo in. Introduit à la cour, il devint gentilhomme de la chambre, mais on lui refusa le titre de capitaine de la ville de Chaul, qu'il postulait. Quelques propos inconsidérés sans doute , des tiainei particulières, persuadèrent au roi qu'il trahissait le Portugal en faveur de la France , et il fut exilé aux Indes sur la flotte de Martim Affonso de Souza. Il partit en conséquence pour ce pays vers 1534, et fit un voyage assez rapide pour cette époque. Arrivé aux Indes, il se sentit vivement tourmenté du désir de se justifier aux yeux de Joâo III, et pour l'accomplir il choisit un moyen, dit Barbosa, qui semblait devoir dépasser les forces du cœur le plus courageux.
Sachant à l'avanoe toute la satisfaction qu'éprouverait Joâo III en apprenant que Nuno da Gunha était parvenu à fonder la forteresse de Diu, parce que c'était la clef du commerce de l'Arabie et de la Perse , comme c'était le rempart qu'on pouvait opposer au roi de Gambaya, il fit fabriquer à Cochin une barque de vingt-deux palmes de long sur douze de large, sans donner à cette embarcation plus de six palmes de profondeur. Accompagné de cinq Portugais seulement, suivi de deux ou trois esclaves, il osa se mettre en mer et partit du port de Da« bul. Après être parvenu à doubler le cap de Bonne-Espérance le 1®' novembre 1536 , il se vit exposé aux plus affreux périls. Tourmentés par une faim effroyable, ses compagnons en vinrent à cette extrémité qu'ils voulurent le mettre à mort pour le dévorer. Il reçut dans ce conflit une effroyable blessure à la tête, et resta muet pendant plusieurs jours, tant avaient été violents les efforts qu'il avait faits pour vaincre la voix des assassins au milieu du bruit de la tempête. Sorti d'un premier dan-
ger, il dot ipuverner l'embareatiop par sisnes. Il triompha enfin de tant de périls, et il arriva devant Lisbonne au mois de mai 1586. Sachant que le roi était en ce moment à Almeirim, il poursuivit son voyage en remontant le Tage jusqu'à Salvaterra. Parvenu en présence du souverain^ il lui déclara avecune vive émotion l'objet de son voyage, et il loi prouva en peu de mots que, s'il eût voulu trahir le pays, il lui eût été possible d'aller auprès du roi de France pour porter les plans de la nouvelle citadelle. Joâo III lui donna comme récompense la capitainerie de Saint Thomé»
d'où il passa t)lu8 tarda Gananor. Tel est le récit abrégé que nous a transmis Barbosa Macnado; rappelons seulement cju'il y eut dans cette navigation des scènes d'horreur voilées ici à dessein, et dont le talent d'un poète portugais s'est récemment inspiré.
PSBO GÀLLSGo. — PeroGallego, qui vivait également au seizième siècle, est le type de ces héros populaires qu'une nation n'oublie jamais et qui servent de type à mille légendes fabuleuses. Pero Gallego n'en est pas moins un personnagetbrt réel du temps de Joâo III. Vers 1546 , on ne parlait a Vianna de Minho que d'un jeune homme appartenant à une famille noble du pays et qui n'avait pas son pareil pour rescrime ainsi que pour tous les autres exercices du corps. Fero Gallego était devenu le maître d'armes en titre de la bourgade ; mais lorsqu'il crut avoir réuni un nombre assez considérable d'amis dévoués, il les réunit un beau jour, et leur dit « que la fortune devenait amoureuse de ceux qui F allaient chercher, et qt^ après tout une embarcation n^ était pas assez coûteuse pour qu'on ne se passât pas la fantaisie de courir les côtes d Espaane, » Le discours laconique de Pero Gallego fut compris,et quelques jours après une caravelle était achetée à frais com« muns;on la garnit de quatre canonsen fer ou, si on l'aime mieux, en fonte noire, comme on disait alors; et, sans avertir ni parents ni amis, un beau matin la troupe prit le large. A cette éjpoque, si féconde en incidents inattendus, les aventures guerrières ne manquaient point à ceux qui les allaient bravement chercher : le premier navire quenos gens
L'UNIVERI?;
irenoontrèrent était un navire de Barba* resques; Pero Gallego s*en empara, le conduisit dans le port de Sasres , le vendît, et commença a se faire des partisans dans TAigarve ,' comme il en avait dans son pays. Bref il courut les mers du Levant durant trois ans , et partout il fut vainqueur. Il ramenait dMmmenses richesses, lorsqu'une tempête le contraignit à relâcher dans la rade de Cadix; ce fut là précisément que lui arriva une dernière aventure, et elle devait couronner tous ses hauts faits. Pedro Navarro, le fameux amiral castillan , était en ce moment dans le port, et il commandait une flotte. En vrai héros de ballade populaire, Pero Gallego, qui se sent riche et partant puissant, ne fait pas grand cas de Tautorité officielle; il entre dans Cadix le pavillon au haut du mât : l'amiral espagnol voit une insulte dans ce 3ui n'était peut-être qu'une ignorance es usages de la mer ; un ordre impératif d'amener pavillon est porté au Portugais , il y résiste ; Pedro Navarro monte sur une galère, et vient appuyer par la force l'ordre qu'il voit méprisé. Pero Gallego n'était pas homme , on le
rnse bien, à s'arrêter devant le canon ; son tour il envoie une bordée, tue une innombrable quantité d'Espagnols, blesse l'amiral lui-même, et, simple corsaire , se met une flotte royale sur les bras. Mais Pero Gallego est , fort heureusement pour lui , regardé comme un fou ; on le laisse prudemment sortir du port, et il retourne à Vianna, où il devient un type glorieux cité par tous ses compatriotes. Le cabinet espagnol ne pouvait se taire devant une telle insolence; des réclamations sont adressées, on feint d'y avoir égard, mais en réalité le gouvernement de Joâo III laisse Pero Gallego jouir paisiblement de la renommée populaire qu'il s'était acquise. Il est à peu près ignoré aujourdiiui ; un souvenir de Camoenslui eût donné l'immortalité.
SALVADOR BIBBIRO ROI DE PEGU. —
A trente ans de là , un fait non moins extraordinaire eut lieu dans les régions situées au delà du Gange. Salvador Ribeiro se fit un renom prodigieux parmi les peuples du Pégu, et refusa de les gouverner. Ce n'était pas la première fois qu'un hardi capitame s'était vu sur le
point de devenir souverain d'une de ces Iles fécondes que les flottes des Indes avaient subjuguées. Antonio Galvâo avait refusé la couronne de Ternate, dès les premières années du seizième siècle, mais c«tte fois il s'agissait d'un vaste empire dont les Portugais eux-mêmes ignoraient toute la puissance et qu'on a vu résister aux Anglais. Vers l'an 1560, Salvador Ribeiro ayant fondé , grâce à son courage, une forteresse dans le royaume de Pégu , fit face avec trente Portugais et trois navires à toute une flotte qui portait six mille musulmans ; il demeura vainqueur et renouvela bientôt ce prodigieux fait d'armes : ce fut après ces deux victoires éclatantes
3ue les Péguans choisirent ce hardi sciât pour leur roi , et le couronnèrent avec le cérémonial antique usUé dans ces contrées. Les rois des pays voisins lui envoyèrent des ambassadeurs; mais cette puissance nouvelle, qui s'élevait à j côté de la puissance des vice-rois, ayant alarmé le représentant de la métropole, I il suffit d'un ordre d'Ayres de Saldanha , | qui gouvernait en 1600 les Indes , pour que le nouveau monarque quittât son royaume et vînt reprendre son rang parmi les sujets du roi de Portugal.
ÂNGO LE NAVIGATEUR NORMAND. — TRADITION QUI LUI EST RfELATITE. —
Il est impossible d'aborder cette période glorieuse, sans nommer au moins le célèbre navigateur normand, qui a laissé des souvenirs si présents encore à sa patrie. Nous l'avouerons cependant, nous obéissons plutôt ici au souvenir qu'a laissé une tradition populaire, que nous n'agissons d'après des monuments incontestables , et si nous reproduisons volontiers un récit qui fait honneur au vieux marin français, nous sommes forcé de dire que les historiens les plus dignes de foi , tels que Joâo de Barros et Damiâo de Goes , se taisent au sujet des exploits, quelque peu étranges , qu'on attribue au riche corsaire de la Normandie. Les auteurs plus humbles , amis des , anecdotes particulières, les poètes populaires, toujours prêts à faire allusion a des événements extraordinaires , Garcia de Resende et Gil Vicente eux-mêmes gardent également le silence touchant ce hardi brûleur de vaisseaux, qui n'aurait- pas craint de venir affronter^
sous les murs de Lisbonne, la marine vigilante de Manoel et avec lequel ce iTionar(|ue se serait vu dans la nécessité de traiter directement. Quoi qu'il en puisse être, nous reproduisons ici les faits principaux attribués au navigateur normand , et nous avons recours pour cela à l'habile historiographe de la ville de Dieppe.
« Ango (c'était le plus riche marchand « de Dieppe) ne faisait pas le commerce « avec de petites escadres de deux ou « trois Yoiles , mais avec des flottes ; il « avait toujours sur mer quinze ou vingt « navires armés en guerre. C'était vers « les lies Moluques et aux grandes In- « des qu'il dirigeait le plus ordinaire- « ment ses expéditions; et comme les « Espagnols, les Flamands, et surtout «i les Portugais , disputaient sans cesse « le passage à ses vaisseaux, chaque ex- « pédition donnait lieu à deux ou trois ft combats, dont son étoile le faisait « presque toujours sortir vainqueur.
« Une fois il arriva qu'un de ses na- « vires, entraîné par un coup de vent « loin de ses compagnons de route, fut <c rencontré par une escadre portugaise, « qui le fouaro)ra ; l'équipage fut mas- « sacré , et le vaisseau avec les marchan- « dises conduit en triomphe à Lisbonne. « Ango, furieux, sans s'in(|uiéter que « le Portugal fût en paix avec la « France, jure de venger son outrage, tt II fait équiper dix grands navires qui « se trouvaient alors dans le port , les « fait escorter par six ou sept autres de « moindre grandeur, et ajoute à leur «( équipage ordinaire environ huit cents a volontaires et gens de résolution, qu'il « enrôle tout exprès, pour aller faire des a descentes sur les rives du Tage, et « ravager la côte de Portugal.
« Ses ordres furent si bien exécutés « que l'effroi fut bientôt à Lisbonne.
« L'incendie de plusieurs villages sur le « bord de la mer, et la capture d'un « grand nombre de vaisseaux sortant a du Tage, ou revenant des Indes, firent a croire que c'était le roi de France , et <i non un de ses marchands, qui causait « tout ce ravage. En conséquence, le « roi de Portugal dépécha en toute hâte « d Chambord deux de ses conseillers , « pour demander raison de cette viola* c iion de la paix. François P' leur ré-
« pondit : Messieurs, ce n'est pas moi qui « vous fais la guerre ; allez trouver A^go, « et arrangez-vous avec lui. Les deux « députés se rendirent à Dieppe. Ango, « qui était alors à Varengeville ( où il « s'était fait bâtir une magnifique mai- « son de plaisance , dont les débris sub- « sistent encore), les fit venir dans son « manoir, et les reçut avec sa magnifi- « cence ordinaire. Ici les traditions vac rient; car, selon les uns, il leur dit « d'assez rudes paroles , et les traita « peu courtoisement; d'autres préten- « dent que , par égard pour le roi , qui « lui avait fait l'honneur de les lui renie voyer, il leur demanda seulement à « l'avenir de respecter le pavillon de « France, et leur promit d'expédier un « bon voilier pour rappeler sa flotte. » Quelques mots sont ici nécessaires afin d'établir une certaine concordance entre la tradition et les récits des Portugais. Sans aucune espèce de doute, Jean Ango fut un homme remarquable , il le fut comme ce brave Parmentier dont M. Estancelin nous a tracé naguère l'histoire, et comme ces hardis navigateurs les Pregent de Bidoulx , les Primoguet, les Paulin, dont M. Léon Guérin a récemment retracé les exploits et dont nous devons à bon droit nous enorgueillir. Plus ^ue tous ces navigateurs du seizième siècle, Jean Ango eut de l'audace etdu bonheur; disons mieux, comme des renseignements certains l'attestent, dans les luttes lointaines qui s'établirent entre lui et les Portugais, il se rendit un ennemi incommode, un corsaire redoutable. Mais il y a loin de là sans doute au pouvoir qu'on lui prête, et la vérité ressort des documents diplomatiques que nous avons sous les yeux, sans que l'on puisse néanmoins enlever toute valeur à la tradition. En tout cas les exploits de Jean Ango n'appartiendraient pas au r^ne de Manoel , mais ils auraient eu lieu sous Joâo m. Gomme cela a été remarqué du reste par M. Léon Guérin dans son Histoire maritime de France, le seul document qui puisse prêter une certaine autorité à la tradition est la lettre de marque que François V expédia le 27 juillet 1 530 (*) , et par laquelle il concède
{*) Et non le 22 man , comme le dit M. Gaérin dans ton iDtéressant oavng«^.
LUNIVERS.
à Jean Ango le droit d'appréhender sur les biens oes Portugais, partout où il le pourra faire , ce qui le devra dédommager des prises faites sur lui , aocordant toutefois à ceux-ci trois mois, pour opérer la restitution demandée (*). Il faut néanmoins ajouter que la tradition relative à l'ambassade s'évanouit dès qu'on examine un peu sérieusement les
Î)ièces diplomsitiques. Eu elEfet, par une ettre en date du S août 1544^ Joâo III ordonne à son ambassadeur près la cour de France de déclarer à François V, que s'il ne donne pas des ordres pour révoquer tes lettres de marque accordées à Jean Ango , il se verra contraint de se retirer. Fernâo AlvarezCabral avait reçu des injonctions pareilles, et Joâo III sem« ble avoir attaché une telle importance au débat survenu entre lui et la France , qu'il mande à Domingos LeitSo de de* meurer à Paris , afin de le tenir au courant de l'affaire dans le cas où l'ambassadeur s'absenterait de la cour.
Les dates sont du reste tellement incertaines dans Phistoire du hardi navigateur, créé par François I" vicomte et capitaine commandant de la ville de Dieppe , qu'il est intéressant et curieux à la fois pour nos propres annales, de rétablir au moins certains faits vaguement énoncés par la tradition. Si la descente en Portugal dont on a reproduit le récit est plus que douteuse , il n'en est pas ainsi des autres exploits de Jean Ango , et le recueil auquel nous avons eu plusieurs fois recours ne laisse point de doute à ce sujet. D'abord, par une lettre de D. Antonio d'Ataïde, en datedu 18 août 1581, on a la certitude que Jean Ango armait quatre navires pour se rendre en Guinée, et se diriger vers la côte de Malaguete. On voit ensuite que l'amiral de France s'opposait à ses explorations à main armée , et qu'il lui défendait la navigation des mers du Brésil , en étendant cette ordonnance à toutes les contrées soumises alors au Portugal. Il fallait bien aussi gue l'intrépide bourgeois de Dieppe eut conquis une position à part dans l'armée navale, puisque François F' écrivait à Joâo III , que, selon les'rapports de Jo8o Vaz, oii préparait dans les divers ports de Nor-
(*) Tojres le Quaêro eUmenioTt t. lU, p. 237.
mandie vin^-cina oa trente navires prêts à se jomdre à ceux de Jean Ango et indépendants de ceux qu'il avait armés. Nous ajouterons un seul mot , en supposant que la tradition du blocus de Lisbonne repose sur quelque fait réel , c'est entre 1531 et 1532 qu'il &ut fixer la date de cette audacieuse expédition.
Il est vrai de dire cependant qu'en octobre 1531 , les quatre navires appartenant à Jean Ango étaient partis et qu'an pilote portugais , nommé Joâo Affonso , avait pris ie commandement de l'un d'eux pour se rendre à la côte de Guinée. On le voit , il résuite de tous ces faits que rien n'est absolument positif dans le récit mentionné plus haut.
MOBT DE JOAO III. — Ce roi avait aimé assez sincèrement la paix pour qu'on lui eût entendu répéter plus d'une fois, que le gain d'une victoire n'effaçait jamais la perte causée par une guerre; et cependant , son règne offrit une suite non interrompue de sièges mémorables et de combats célèbres , qui ensanglantèrent non-seulement Tlnde et l'Afrique , mais encore une vaste partie de nouveau monde. Il sut du moms maintenir en Portugal cette paix qu'il préconisait avec tant d'ardeur, et sous son gouvernement le pays parvint à atteindre un degré de prospérité que les historiens portugais ne cessent de vanter. On lui doit d'admirables institutions , il imprima au mouvement intellectuel de son pays un degré d'activité que les autres peuples n'ont peut-être paâ apprécié suffisamment, mais qui n'en est pas moins réel. Sincèrement dévot, il réforma le clergé régulier; mais auàsi il se soumit presque aveuglément aux volontés des j^uites, et si ce fiit lui qui réédifia le magnifique aqueduc de Lisbonne , qui connnua les admirables travaux du couvent de Belem, il donna à plusieurs reprises des ordres impitoyables pour qu'on anéantît les monuments religieux de l'Inde. On lui attribue sans doute une fbule d'édifices d'utilité publique , tels que la douane, les bâtiments désignés sous le nom de Tercenas , les magasins Ae la Marine; mais tout cela ne peut faire oublier que ce fut sous son r^e qu'on bâtit aussi le palais sinistre de rinquisition, et que 1 on commença les sanglantes procédures du saint office;
il Q*en ùxt pas moins ardemment aimé.
Jolo III mourut à Lisbonne , le 1 1 juillet 1557 ; il avait alors einquante-cinq ans, et il y en avait trente-cinq qu'il régnait. On dit qu'un prédicateur, voulant annoncer sa mort en chaire, commença à parier au peuple, mais il fut interrompu bientôt par les cris déchirants de la multitude et ne put continuer. Luiz de Gamoens était encore aux Indes, lorsque cette nouvelle y parvint. Don Joâo ne lui avait jamais accordé aucune sorte d^encouragement, c'était sous son règne qu'il avait été exilé , et , comme l'histoire le prouve suffisamment, jamais ce génie indépendant ne fut prodigue de ses élo-
§es; cependant il consacra à la mémoire u roi qui venait de mourir une épitaphe qui , pour être restée longtemps oniscure , et n'avoir Jamais été gravée sur la tombe qu'on voit à Belem , n'en est pas moins l'éloge le plus magnifique qu'on ait pu faire de ce roi.
« Qui gît dans ce grand sépulcre?
« quel est celui que nous rappellent les « signes illustres de ce robuste bou-> « dier. Rien; car c'est à cela qu'arrive « toute chose : mais ce fut autrefois un « être qui eut tout et qui put tout.
« U fut roi et fit ce qu'un roi doit « faire; il mit un soin égal dans la paix « et dans la guerre. Autant il a étépe- « sant au Maure grossier, autant main- « tenant la terre est légère pour lui.
« Est-ce Alexandre? Piul ne s',y « trompe: on estime davantage ceux qui ,« savent conserver que ceux dont le « butest de conquérir. Serait-ce Adrien , € ce puissant mattre du monde?
« Ce fut l'observateur le plus exact a des lois d'en-haut. C'est doqc Numa?
« Non , mais c'est Jean III de Portusal, « et jamais il n'y en aura un second. »
Le règne de ce monarque, en effet, ne devait trouver rien qu'on pût lui corn* parer désormais dans les annales du pays.
BÀONB DB D. SBBASTIBN. — Il y a
deux noms que la France a retenus dans Fhistoirede Portugal, celui de D. Manoel et celui de D. Sébastien : l'un parce qu'il dit la plus haute période de gloire pour la nation portugaise , l'autre parce qu'il annonce une chute éclatante, et peut-être aussi parce qu'il se trouve environné de circonstances tellement
romanesques, que la pensée se platt à scruter ces merveilleuses aventures, dont pour beaucoup de gens le dernier mot n'a jamais été dit. Mais c'est précisément parce nue la période historique où vécut D. Sébastien a excité vivement les imaginations, c'est parce que la réalité s'est trouvée obscurcie insensiblement par des fables sans nombre, que nous tenterons de dégager en peu de mots cette curieuse biographie des faits inexacts ou , si on l'aime mieux , des récits invraisemblables, qui l'ont plus d'une fois altérée {*)•
D. Sébastien, petit-fils de Joâo III, était né à Lisbonne le 20 janvier 1654, c'est à-dire à l'époque où la fortune des Portugais commençait à fléchir aux Indes et a Malaca. Lorsque cet héritier, si ar* demment désiré, vint au monde, le prince û. Joâo, son père, était mort depuis quelques Jours C*); sa mère, dona Juanna, la propre fille de Charles-Quint, accoucha au milieu d'un deuil universel (***).
Le merveilleux qui caractérise les dernières années du jeune prince s'attache à sa personne, avant même qu'il voie la lumière. Une légende adoptée par Quelques chroniqueurs veut qu'une femme mystérieuse et vêtue de nolr,^ comme on l'était au temps de Joam II , ait apparu à l'infante dona Juanna et lui ait fait comprendre par un geste muet que les brillantes destmées du royaume allaient avoir une fin sinistre. Une autre léffende , répétée par des historiens de la même époque, signale, aussitôt après les
{*) Noos dirons ici qae nal règne dans les aqfiales portugaises n'a été si curieusement et si nettement examiné que celui du successeur de Joâo III: le nombre des relations qui racontent la déplorable catastrophe d'Alcaçar Kebir est vraiment prodigieux . et le biographe par excellence des Portugais , Barbosa Mâchado , a consacré quatre gros volumes ln-4<> à l*administration si éphémère du jeune monarque sans pousser la t&che Jusqu'au bout; ce livre est intitulé :Afemon(Ujpara a hUtoria de Portugal que eomprehenaem o govemo del Rey D. SebaaHêo do anno 1564 aU o anno IIMI , amfrovQdoB pela académie real da Historia Portugwza, escrtlas por Diogo Barbosa Maôhado , abbade da tgrtja de Santo-Adriâo de Sever. Usboa^ 1736-1761. U y a en tète an beau portrait gravé par Debrie.
{**) Le 3 de Janvier 1465.
(*^) Cette princesse avait épousé le fils de Jofto III par procuration , le II de Janvier I36s, et ee n'avait été qu'à la fin de novembre de la même année qu'elle avait fait ioq entrée en Portugal.
L'UNIVERS
couches de rinfante, dm espèce de ronde infernale exécutée par une troupe de Maures. Plusieurs des serviteurs attachés au service de la princesse virent , disent-ils , ces esprits infernaux danser au milieu des flammes dans une des cours du palais.
Rien au contraire, dans la réalité, ne pouvait faire soupçonner les terribles événements de ce règne. Il y eut une régence , il est vrai, car la mort de Joâo III arriva trois ans après la naissance de son petit-fils ; mais la reine Catherine avait pris la direction des affaires et Tintègre Aleixo de Menezes s*était vu chargé deréducation du jeune monarque. Certes ces deux esprits excellents donnaient toute es[)èce de garantie pour l'avenir. Il estdifOcilede rencontrer dans Thistoire une femme d*un esprit plus noble et plus ferme à la fois que Tétait la veuve de Joâo III. Tous les historiens se réunissent pour vanter la noblesse de cœur et les lumières de Vayo {*) de D. Sébastien. Aussi, malgré des difficultés dont on ne tait ni le nombre ni la nature , les deux mandataires auxquels se trouva confié lebonheurd*unenation généreuse, remplirent'ils leur devoir selon ce qu'on pouvait attendre d'eux. Dona Catharina accomplit tout ce qu'un esprit ferme et droit pouvait faire dans l'intérêt des peuples , elle assuma courageusement sur elle les déboires dont une faction turbulente voulait l'abreuver» et elle ne se démit définitivement de la direction des affaires qu'au jour où elle acquit la preuve qu'une lutte plus longue devenait impossible : voilà pour l'office de la reine. Les devoirs du gouverneur ne furent pas moins bien remplis. Sébastien fut nourri dans l'amour du pays et il poussa même jusqu'à une sorte de fanatisme son admiration pour les gloires portugaises. Bien peu de princes au temps où il vivait pouvaient lui être comparés quanta la variété et à l'étendue de l'instruction. Les écrits qu'il a laissés sont une preuve évidente de ce que l'on avance ici ; certains projets pour lesquels des connaissances positives étaient indispensables le prouvent également (**) ;
(*) Cest le titre ofiiciel da goavemear.
(**) Tel était, entre autres, son projet de réforme des poids et mesures. Si un fatal événement n^avalt pas fait i^ourner ce dessein,
le célèbre Pedro Nunezavait été son maître de mathématiques, comme Ta trèsbien prouvé M. Candido Xavier; il savait les langues classiques, et l'on a la certitude que l'histoire des grands peuples lui était familière. Le témoignage des écrivains contemporains est unanime lorsqu'il s'agitde ses qualités privées, et l'on peut dire qu'il poussait même certainesivertus jusqu*à.rexagération (*).
Par quelle fatalité tant de louables antécédents eurent-ils un résultat complètement opposé à celui qu'on devait attendre? par quelles circonstances déplorables les plus nobles penchants, faussés par un odieux système, devinrent-ils précisément la cause d'une ruine funeste? Avant de raconter les égarements du jeune roi, les historiens répondent par deux noms : ils désignent Martim Gonçalves da Camara et le père Luiz Gonçalves da Camara son frère; et ils disent en même temps que ces deux hauts conseillers appartenaient à l'ordre des jésuites. Le père Luiz Gonçalves était confesseur du roi.
A l'instigation de ces deux habiles courtisans, dès l'âge de quatorze ans Sébastien réclama les droits que lui donnait sa naissance, et le 20 janvier 1568 il entra en possession du trône. Deux ans plus tard, toujours influencé par les mêmes conseils, il éloigna de sa personne l'homme probe et sévère qui avait guidé son éducation. D. Aleixo de Menezes , en quittant la cour, supplia, diton , son royal élève de reculer l'exécution de certaines mesures pour lesquelles il avait pris l'initiative et qu'il avait
qui reçut un commencement d*exécuUon /le Portugal Jouirait aujourd'hui d'un système uniforme , dont l'exposé excite une admiration involontaire, surtout lorsqu'on se reporte au temps où il fut conçu. Voy. à ce sujet un excellent arUcle des Ânnaes dos aciencia» e artes, {*) Telle était l'exquise pureté de ses habitudes intérieures, que les chroniqueurs ne tarissent pas sur ce point. On ne connut d'autre passion à Sébastien que celle de la gloire, car il est impossible d'admettre de prime abord, et comme vérité incontestable , ce qu'on dit touchant cette religieuse qu'il allait visiter mystérieusement, et pour laquelle il entreprenait de secrètes et dangereuses expéditions durant la nuit. Pas un seul historien diene de ce nom ne désigne clairement cette beauté inconnue, dont quelques antres font une espèce d'£gérie; nous le répétons, ces récits lovraisemblables ne se basent sur aucun témoignage poslUf. ^ ^
à cceur (Texécuter ; il se défiait sansdoute de cette âme fougueuse dont la direction lui échappait complètement. Les deux fonsaillers du roi prouvèrent au noble Menezès qu'il fallait redouter pour le pays un autre danger plus grand encore. Avec les années, et çrâce sans doute à de perfides insinuations, cet esprit élevé, dont on avait perverti le sens, avait conçu des projets dont se montraient effrayés les hommes les plus braves et les plus expérimentés de Tancienne cour. A peine échappé à l'adolescence, il rêvait une croisade nouvelle, une expédition plus décisive que celle de Joâo V% plus brillante que celle d'Alphonse Y.
Il préludait à cette guerre d'Afrique par des courses aventureuses sur le fleuve, et plus d'une fois, dit-on, la frêle embarcation sur laquelle il s'abandonnait aux flots du Ta^e devint le jouet de la tempête et se bnsa sur les rochers : enfin, comme ledit Manoel de Faria, « toutes ses actions étaient devenues autant de pronostics de sa ruine {*), »
PBEMIÈBE EXPÉDITION EN AFBIQUK.
J574. — Sébastien atteignit trop tôt ' l'âge auquel il pouvait mettre à exécution les projets qui fermentaient dans sa tête ardente , et à peine avait-il vingt ans qu'il résolut d'effectuer une descente en Afrique. Mais cette première expédition, entreprise , pour ainsi dire , à i'insu de ceux qui pouvaient en signaler les inconvénients, se réduisit à une simple prome* nade le long de la côte > une espèce d'ex» cursion dans les environs de Tanger (**).
{*) Si Ton en croit certaiDS autears , Sébastien serait complètement responsable do ses résoluUons , et elles lai appartiendraient tout entières.
(**) Antonio Yasconcellos , de la compagnie de Jésns, écrivain par conséquent favorable aux Camara , insiste sur les efforts que le précepteur du jeune roi tit auprès de lui pour le dissuader d^entreprendre cette première expédition, qui n'était que le prélude d'une plus déplorable faute ; doit-on croire ce récit? « Krgo Sebastianus. prudentissimismonitoribus refractarius,ia Amcam primum solvit, sextili mense anno 1574, staUs suas 20. Prxceptor intérim euris , Dec non et Jefuniis aliisque maceraUonibus proalamni salute afflietatus, morbo gravissimo corripitur. E lectulo tamen episfoUumf manu, ut erat , tremula exaratum , charitate quidem et prudentia plénum , in Africam ad regem dedit ; summis in eo precibus contendebat, ut faotus Jam voti compos, visa Africa, et sibi, et suis prospiceret, ac in Lusitaniam primo quoquè vento reoavigaret. » Anacephalœoies, p. SIS.
Les musulmans se bornèrent à surveiller les mouvements d'un ennemi dont ils n'ignoraient pas le débarquement, mais à la démence duquel ils ne croyaient pas. Une lettre de D. Sébastien luimême, qui nous a été conservée par Barbosa Machado, raconte les incidents qui signalèrent cette échauffourée (*); nous ne l'analyserons point; mais si elle ne constate pas une grande prudence chez le jeune monarque , elle atteste sa hardiesse chevaleresque , et elle prouve jusqu'à l'évidence que la science pratique de la navigation s'était développée chez lui (**).
DEBNIÈBE ÉPOQUE DEGEBÈONE.—
D. Sébastien revint en Portugal la même année, et tout nous prouve que cette course armée, loin de calmer son ardeur belliqueuse, n'avait fait que le conQrmer dans ses projets. On ne les ignorait pas , la nation entière en était troublée, et une vive inquiétude se faisait sentir non-seulement dans le conseil, mais jusqu'au sein des cours dont les intérêts étaient unis momentanément à ceux du Portugal. On sentait qu'un pquvoir occulte, mais persévérant, continuait à exercer son pouvoir sur le jeune monar-
3ue. On essaya de détourner cette arente imagination d'un dessein insensé en portant ses préoccupations sur une grande question politique , dont on espérait faire une question d'intérêt privé, celle du mariage. Divers partis furent proposés à D. Sébastien , des négociations même furent ouvertes ; mais si une union avec la fille de Henri II fut sur le point de s'effectuer, et si les conseillers de la couronne crurent devoir insister sur cette alliance, qui resserrait les liens du Portugal et ceux de la France, rien ne put être conclu, et les espérances du jeune monarque, secondées par une répugnance pour le mariage qu'il ne prenait pas même le soin de dissimuler, firent échouer tous les projets.
C'est grâce aux mémoires contemporains, cest surtout grâce aux lettres austères du noble évêque de Sylves,
(*) Memorias del Rey D. SebastiOo, (**) Les leçons de Pedro Nunez avaient été si peu perdues pour D. Sébastien , que ce fut lui qui dirigea toujours Tescadre, principalement dans les moments difticiles. Voy. Jn* naes dos sciencias e arUt^ t. V, p. 149.
L'UNIVERS
qu'on peut juger aujourd'hui de quelle «oxiété se sentaient saisis les esprits prévoyants et dans quelle situation morale se trouvait un srand peuple voisin de sa ruine. Tantôt le vénérable Hieronymo Osorio s'écrie : « Depuis quand une religion d'amour est-elle devenue une religion de glaives? » Tantôt, en comparant les gentilshommes que le luxe a énervés aux hommes de fer qui ont ga-
5 né l'Inde sous Emmanuel, il dit avec ouleur : « Voyez, ils portent des parfums et ne savent plus porter la lance. » En d'autres moments, il s'adresse au rpi luimême, et il lui écrit ainsi : « Les hommes prudents disent que l'office d'un bon roi consiste davantage dans l'art de défendre les siens que dans la hardiesse d'attaquer l'ennemi , et c'est une vérité si reconnue, que les princes dont le nom s'est illustré dans les batailles n'ont rien gagné durant ces luttes s'il n'en est résulte aucune sécurité pour l^urs vassaux. Or, beaucoup de gens se lamentent sur ce point , parce qu'ils voient que la guerre présente ne se fait pas aux Maures, mais qu'elle se fait aux Por* tugais, sans que Votre Altesse le sache. » Voici quel est le langage du digne prélati et néanmoins c'est (>our le confesseur du roi que l'austère vieillard réserve ses paroles les plus sévères. Plusieurs années avant l'expédition fatale, il écrivait aux deux frères, et les engageait à descendre dans leur propre conscience. « Vous vous êtes rendus, disait-il, ainsi que la personne d'un roi de dix-sept ans naturellement aimable, les êtres les plus abhorrés qu'il y ait eu jamais en Portugal, avant et depuis D. Pedro le Cruel ! et les Portugais jurent qu'ils préféreraient être gouvernés par deux Turcs', qui les dirigeraient avec amour et prudence, à la fiiçon dont ils le sont aujourd'hui. Mul malheur plus grand ne devait atteindre ce royaume, ni la propre personne du roi C) !... » h^s avertissements sévères, les reproches hardis ne manquèrent, on le voit donc bien, ni au jeune monarque, ni aux hommes ambitieux qui le conseillaient ; rien ne put modiner les projets insensés que Philippe II
(*) Voy. Car^ Portugueta» de D. HyerO' nimù Oaorio. Parti, 181». Toy. 4g^ment m exeeltent artièle de Candido Xuvter dans le tome IV des Jrmoêë dot tcieneiat ê arUt.
f le
seul approuvait. Une entrevue que le jeune monarque eut avec l'astucieux successeur de Charles-Quint ne modifia pas une résolution prise depuis tant d'années. Bien loin de là , et quoi qu'en puissent dire certains historiens , qui parlent d'avis prudents donnés avec insistance, il e^t certain que cette entrevue des deux rois ne se ternima point sans que des expressions d'admiration feinte vinssent encore exalter un esprit rempli d'effervescence. D. Fernand de Tolède, le vieux duo d'Albe, refusa d'accompagner le roi , à moins qu'on ne lui donnât le commandement ae l'expédition. Mais le cauteleux soldat, qui parlait de sa haine
gour les Maures, ne parlait pas de sa aine pour les Portugais; D. Fernand de Tolède et Philippe s'étaient compris.
gBGONDB BXPKDITIOn BIf AFAIQUE.
— BTBNBMBNTS QUI LA. DBTBRUI- NBNT. — BÀTAILLB d'ALGAÇAB -* K«-
BiR ou mieux de kasb bl-sbbih. O — Lefait capital du règne deD. Sébastien, c'est donc la journée d'Alcaçar-Kebir, comme soixante-quatre ans auparavant le bombardement de la cité d'Ormuz avait été l'événement le plu3 significatif du règne de D. MaQoel. Ce drame sanglant a toujours pour acteurs les musulmans et les chrétiens, mais, dans l'espace qui s'écoule entre ces deux actions si différentes, bien des empires ont eu le temps de s'écrouler. Nulle catastrophe ne fut plus prompte dans ses effets que celle qui enleva la couronne à Sébastien. Nulle chute ne fut plus rapide que celle du Portugal. Expliquons sommairement par quelques dates et par Îiuelques faits , le motif plausible qui ût donné à une pareille expédition.
C'était sous le règne des Béni Otaze, c'est-à-dire soixante ans environ avant l'époque où nous sommes parvenus, que le Portugal avait fait ses plus notables conquêtes en Mauritanie. Il est bon de se rappeler que durant cette période il avait possédé vers le sud plus de cent lieues oe côtes depuis Azamor (^a^mwoMr) jusqu'à Saata-Cruz(**). A cette époque , comme nous l'avons fait remarquer, lessoldats de Manoelavaient
(*) Littéralement le grand chàteaa. ^^^ M) Toy. la carte si exacte da Ittaroe pobdée
récemment par M. Renoa ; ces posittoni y sont
nettement iâdiqaées.
une ibis poussé dans Tintérieur jusqu'aux portes de Maroc. C'était le temps ou le fameux Ali-Ben-Tafùf prétait aux chrétiens Tappui de son influence, et où des hommes tels que Diogo de Azambuja frappaient de terreur les musulmans. Vers les premières années du règne de Joio III , une grande révolution s'était opérée dans le Maroe : deux princes du royaume de Dara , revêtus du titre de chéryfs, mais nés dans un état voisin de la pauvreté, Muiey Hamed {Moula Ahmed) et Muley Mahomed {MmUa Mohammed), étaient parvenus par leur courage et par leur adresse à s'emparer du royaume de Maroc et des contrées voisines. Il avait été convenu d'abord que Muley Hamed, le plus vieux des deux , dirigerait Fempire et que son frère se eontenterait de la vice-royauté de Sus {Sous)^ en conservant des titres à la couronne et en se réservant le droitde succéder à son ûrère. Mais ces conventions durèrent bien peu de temps sans orages. Les deux frères , qui s'étaient réunis pour la conquête du Maroe, combattirent avec acharnement pour sa souveraineté, et la puissance resta en dernier lieu à Muley Mohammed , gui fonda définitivement la puissance deschéryfs dans Tempire quil avait su gagner. Ce fut à lui que Joâo III fit ces importantes concessions que nous avons signalées plus haut, et à la suite desquelles il ne resta plus aux Portugais dans cette partie ae l'Afrique que Ceuta et Tanger (*). En 1624, ce prince eut assez d'habileté pour obtenir de Joâo III ou de Charles-Quint que les rois chrétiens de la Péninsule n'accordassent jamais leur appui au frère fugitif dont il avait ruiné les espérances.
Il n'eut pas toutefois un règne d'une bien longue durée, et les janissaires de Tlemcen, auxquels il avait accordé imprudemment une haute influence , finirent par l'assassiner pendant son sommeil durant une expédition.
Muley Mahomed laissait un grand nombre d'enfants. Abdallah, le plus vieux d'eux tous , fut reconnu comme empereur du Maroc ; les autres princes , qui excitaient naturellement ses soup-
r(i') Cebla^Tandja Arzllla (^rci M) fat égareiâent cédé.
çons, fusent pourvus de {(ouvemenients
lointains ou bien s'éloignèrent de la capitale. Mous nous contenterons de mettre en évidence les deux personnages qui vont jouer un rôle dans la lutte sanglante où périt D. Sébastien. Le premier, Muley Hamed {Moula Ahmed)^ était né d'une femme noire, et ne se faisait remarquer par aucune qualité bien éminente, à moins que l'on exoepte de ce iugement une sorte de persévérance à triompher de la mauvaise fortune ; l'autre , Muley Maluco (Moula-abd-el-^Mékk), était allé de bonne heure à Constantinople, avait fréquenté les chrétiens, et était parvenu à acquérir un genre d'instruction bien remarquable pour un prince de l'Orient, s'il est vrai, comme l'affirme Bernardo da Cruz , qu'il sût le latin et qu'il parlât avec élégance l'italien, l'espagnol et le français. Sans affirmer avec d'autres auteurs que ce prince était bon poète et musicien habile, nous rappellerons qu'il s'était formé à l'art difficile de la guerre maritime en suivant une rude école. Il avait oombauu à la journée de Lépante, et il s'y était fait remarquer comme l'un des meilleurs artilleurs de la nombreuse armée des Turcs.
Abdallah mourut , Muley Hamed le mulâtre s'empara du trône de Maroc; il n'avait pas songé sans doute aux
{)rétentions de ce frère, qui vivait à a cour splendide de Constantinople, et qui faisait, disait-on, sa société habituelle des étrangers que la diplomatie ou la guerre amenait auprès de Soliman. Muley Maluco ne demeura pas dans l'inaction : il se rendit d'abord à Alger, auprès des successeurs de Khaîred^lin, les intéressa à son sort, leva une troupe considérable de janissaires, entra dans l'intérieur, et , après une lutte durant laquelle le ohéryi commit des fautes impardonnables, s'empara du Maroc. Nous ne saurions retracer ici les nombreuses péripéties de ce drame : l'empereur fugitif cherchant un asile dans les montagnes, et trouvant des forces nouvelles parmi les tribus de Sous; les batailles qui se succèdent, le trône revenant à son premier possesseur, qui se voit bientôt chassé ae nouveau : tout ce récit est plein d'intérêt et a été malheureusement falsifié; nous ne
L'UNIVERS
le rectifierons point, parce qu'il regarde bien plutôt rbistoire de l'Afrique que celle du Portugal ; nous nous contenterons de dire que, vers 1575, Muley Maluco était en paisible possession du Maroe, lorsque Muley Hamed, n'espérant plus rien des peuples lointains de Sous et de Dâra, tourna ses yeux vers les princes chrétiens. Pbilippe avait refuse au fugitif, pour ainsi dire, un asile dans la forteresse du Penon de Vêlez ( il ne lui en avait permis l'entrée qu'avec dix hommes seulement); il fallut que ce malheureux prit le parti de venir en Portugal. Muley Hamed , sans être un homme éminent , avait su deviner tout ce qu'il y avait d'esprit chevaleresque et de valeur imprudente dans le cœur de Sébastien. *
Le jeune prince promit tout ce qa'on lui demanda ; il s agissait bien moins pour lui de se créer un allié solide sur les côtes de Barbarie , que de faire une guerre sainte. Peut-être comptait-il d'ailleurs sur les nombreux partisans que le chérvf fugitif prétendait avoir laissés en Au'ique, et sur la sourde haine que devait faire naître dans Maroc l'esprit innovateur du nouveau chef. Muley Maluco ne fut pas plutôt instruit de la résolution du jeune monarque , qu'il lui écrivit une lettre pleine de sagesse (*), où il l'ensageait à se désister de son projet. D. Sébastien était trop peu maître de ses désirs pour comprendre cette noble modération ; la guerre d'Afrique fut résolue.
{*) Une aatre lettre fort coriease écrite en italien, existe manuscrite à la Bibliotlièquedn roi. Disons CD passant qa*eile fat peat-étre même rédigée primitivement dans cette langue. Muley Maluco était en réalité fort attactié aux.usages de ITurope, et on a la preuve de ce fait par la quantité d'elches ou , si on Paime mieux , de renégaU dont il s'entourait habituellement. S'il n'eût été dans rtiabitude de se livrer à d'infâmes débauches, et surtout à l'usage immodéré du vin, U eût mérité sans aucun doute le titre de prince éminent. Sa bravoure était vraiment chevaleresque, et il avait assez d'empire sur luimême pour recommander qu'on n'exécutât aucun de ses ordres lorsqu'qn le voyait animé par l'excès des liqueurs. Voy. Bernardo da Cruz, Cronica, etc. Mendoça prétend, et Joâo de Souza adopte cette opinion, que le nom de Maluco est une contraction du mot Mamlnco. Le Jeune prince avait reçu , dit-il , ce surnom de son père, au retour d'un premier voyage à Conslantinople, à la suite duquel on lui avait attaché un léger fer d'argent pour lui rappeler qu'U avait vécu parmi les esclaves du Grand
Il suffirait au besoin de cet étrange souvenir, qui nous a été conservé par les historiens les plus graves, pour £aire sentir tout ce qu il y avait de romanesque et de bizarre à la fois dans la pensée d'un roi chrétien allant remettre sur le trône un prince infidèle qu'il n'estimait pas. Les préparatifs se sentirent nécessairement de pareilles dispositions d'esprit , on négligea tout ce que commandait la raison : le bon sens populaire résistait dans plusieurs provinces ; l'ardeur de cette âme emportée persévérait, et prétendait suppléer à la volonté générale par une jolonté qui jamais n'avait fléchi. Les hommes que l'on enlevait à la charrue pour les enrégimenter étaient dans des dispositions bien différentes de celles qu'avaient montrées deux siècles auparavant les hardis compagnons de Joam 1% lorsque Tanger et Ceuta tombèrent aux mains du Portugal. La contrainte agit au lieu de l'amour, et ces pauvres laboureurs , ravis à leurs travaux , faisaient, on le comprend , d'assez mauvais soldats. Sébastien parvint à réunir ainsi une petite armée de huit à neuf raille hommes (*) , composée en partie de recrues nouvelles. Mais l'ardent jeune homme s'adressa à Philippe II, et il parvint à obtenir de lui des renforts considérables , qu'il put joindre à ses nouveaux soldats; les vieilles bandes de l'Espagne fournirent deux ou trois mille fantassins; trois mille Allemands se réunirent au lieu du rendez- vous, et le capitaine Hercoles commandait à neuf cents Italiens, selon les uns, à six cents, selon d'autres. Nous ne savons s'il faut
{*) Les documents différent d'une manière bien étrange sur la force numérique de l'armée portugaise ; Pedro de Mariz, par exemple, fait monter le total des combattants à douze mille hommes seulement; mais Bernardo da Cruz élève le chiffre total de l'armée à vingt-doq mille et au delà. Ce dernier chroniqueur fait entrer probablement dans son calcul les gens inuUles venant à la suite de l'armée. Selon une bonne autorité , on peut admettre les chiffres suivants :
Portugais 9000
Allemands 30oo
' Castillans 2000
Corps des aventuriers lOOO
Cavalerie et train 3000
Italiens faisant partie d'une escadre en relâche. 600
Total 18,600
aeo
compter cette foale indisciplioée qui s'embarqua pour suivre Farmée, et dans laquelle un de nos vieux voyageurs français vit une multitude de femmes et jusqu'à des enfants qu'on allaitait.
Tel était l'esprit de cette foule imprévoyante , qu'après avoir résisté dans le premier moment à la pensée du roi, elle s'animait de tous ses rêves et comptait sur le butin de la bataille , comme sur un gain qui ne pouvait lui échapper. Un témoin oculaire rapporte qu'il y avait tel de ces paysans , qui , ne faisant nul doute sur le résultat de la journée, s'était muni de fortes cordes pour attacher les Sarrasins.
Les riches vêtements, les armes splendides, les armures magnifiques éclataient de toutes parts dans les rues de Lisbonne {*); il ne se trouvait plus là personne pour mettre un frein a ce luxe inutile, et s'il y avait des chevaliers assez braves et assez généreux pour environner leur sacrifice volontaire de toutes les pompes du siècle, les sages se taisaient , car ils s'étaient vu imposer silence {**), Il n'y avait personne qui eût pourvu aux plus simples nécessités. On partit si bien dénué de tout, qu'il y avait à peine des vivres pour huit ou neuf jours sur les galions suivant la
(*) On ppat voir dans les carieases recherches qae M. Hercalaoo a publiées soas le titre ^Arckeologia Portugueza, à quel degré fut poussé le luxe des gens de cour, lors des préparatifs de Texpédition ; il y eut tel caparaçon qui monta à mille cruzades , et Ton élève* à quatre mille le nombre des tentes nécessaires an roi et aux grands seigneurs. Malgré une ordonnance royale, certains objets d'équipement étaient mont» à un si haut prix , qu'un pauvre gentilhomme disait : < il y a une guerre que Je redoute plus que celle de TAfrique, c'est celle de la rue Neuve. » Les armures dorées et damasquinées étaient d'un luxe inouï ; celle du roi , tout émaiUée d'azur, se distinguait par son merveilleux travail. Il y fallait une devise «on se garda bien de l'aller demandera l'auteur des Lusiades. Ce futHieronymo CorteReal et un certain D. Jofto de Mafra qui la composèrent, en s'adjoignant un troisième gentilhomme : il fut résolu qu'on graverait deux pyramides avec ces mots portugais : amoTj fé, amor, Diogo Bernardes avait été choisi pour célébrer la bataille. Bernardes et Corte Real sont deux génies élevés ; mais ce choix est, selon mol, une preuve de plus de l'affreux abandon où se trouvait le poète.
(**) Qui ne sait l'injure faite à D. Jofto Mas- CBrenbas? Le capitaine octogénaire vit discuter devant lui ce qu'on devait accorder de pillé au courage affaibli par l'âge; le défenseur de Dîu osait désapprouver l'expédiUon d'Afrique.
flotte. Sébastien avait eu une entrevue avec son oncle , et l'habile politique lui avait bien donné le casque de Gnarles- Quint , mais il s'était gardé de lui inspirer des idées de prévoyance. Quelques historiens prétendTent qu'il lui écrivit, et qu'il arrêta la pensée de son neveu sur les chances d'un résultat funeste. Philippe II n'avait point de ces tendres sollicitudes, et pour le croire capable d'un tel intérêt, il faudrait oublier l'ordre que reçut le ducd'Albe de persister dans son re'fus d'accepter un commandement.
Nous ferons grâce au lecteur de rénumération des galions , des caravelles, des galères sans nombre qui se réunirent pour transporter l'armée ; aucun de ces détails , si douloureux encore aujourd'hui au cœur des Portugais , n'a été omis dans la volumineuse nistoire du jeune roi, où un écrivain emploie presque autant d'espace pour raconter une catastrophe sanglante que Barros en avait employé jadis pour dire les gloires de la monarchie. Ce fut le 24 juin 1578 que cette flotte nombreuse mit a la voile. D. Sébastien était richement vêtu , et il s'était environné des meilleures lances , des hommes les plus braves que renfermât le royaume; comme Rodrigue, le roi infortuné des Goths, il s'en allait au sacrifice paré de toutes les pompes guerrières. Au milieu de ce bruit, des cris du commandement, des détonations de l'artillerie saluant le port, un page, Domingos Madeira, chantait, on le remarqua bientôt : la chanson qui lui était \'enue à la mémoire était la vieille complainte du Romancero :
Ayerfuisteïs rei de Espafia Oy non teneis um castillo {*).
Personne en ce moment ne voulut croire à la prophétie.
Tout ce qui avait un nom en Portugal s'en allait à cette boucherie ; il y avait jusqu'à des évêques et à de simples abbés (**),comme aux journées du moyen
{*) « Hier vous étiez roi d'Espagne — aqjourd'hui vous n'avez pas un château ! » La mort du roi D. Sébastien a fourni à son tour le sujet d'une romance avec la musique notée, qui nous a été transmise par Leit&o d'Andrada.
i*^) D. Manoel de Menezès, évèque de Colmbre, et D. Ayres de Sylva, évéque de Porto, (u^
L'UNIVERS
âge. L«ft plus hip|>hièhés du trAne, tels
3 ne le jeune due de Barcéllos, héritier a duc de Bragance, et un autre cousin du roi, le fils bâtard de don Luiz, avaient voulu suivre le roi : le dernier que nous venons de désigner c'était ce don Antonio, prieur do Gratô, que don Sébastien avait envoyé précédemment en Afrimié et qui débutait dans sa carrière guerrière par la plus déplorable et la plus mal conçue de toutes les expéditions.
Don Sébastien débaraua sur la plage d'Arzilla (Jrcilà) , et il assit son camp en dehors de la ville. Quelques escarmouches d'Arabes , une de ces razzias insignifiantes dans les guerres d'Afrique, mais qui suffisent pour exalter une tété chevaleresque, fit prévoir aux hommes sages que cette cervelle bouillante ne saurait jamais commander une armée et qu'elle ne comprenait point la contradiction. Le jeune roi avait résolu de marcher vers Larache {el-Araïch) et de s'emparer de cette place : ce fut en partie ce oui le perdit. Pour atteindre la ville , qu'il prétendait assiéger, il ordonna aux troupes de se munir de vivres pour cinq jours seulement, et la flotte reçut en même temps rinjonction de se diriger le long de la côte, de façon à pouvoir croiser devant la petite cité arabe.
Ainsi que l'a fait très-bien observer Bernardo da Cruz, ce religieux d'un bon sens si pénétrant , dont MM. Herculano et Paîva nous ont révélé tout récemment les renseignements précieux , cette mesure fut le commencement du désastre.
Larache se trouve situé entre le cours d'eau que les Arabes désignent sous le nom de Ouedel Mhâkzen {leûeuye des Makzen) et les marais formés par l'Oued Loukkos (*) : il fallait bien se garder de passer le fleuve et d'entrer dans une vaste plaine brûlée du soleil que les musulmans désignaient sous le nom de Tamista^ et que Mendoça affirme avoir porté plus tard le nom de chamjf d'Uderaca ou du Bouclier. Sébastien fit tout le contraire de ce qu'exigeait la raison: H n'eut aucun égard à Fheure de la marée , qui , en gonflant le Macassîm ,
rpnt comptés parmi les morts , avec te P. Haaricio, jésalte , confesseur da roi.
(*) Toates les relations da seizième siècle font de ce nom le mot Macassim, Megazen, etc. Le Lucas (Tancien Lycus) désigne le second lleave.
lui ôtait tout espoir de retraite ; il ne songea pas d'avantage à l'horrible chaleur qu'il faisait dans la plaine : on était cependant au 3 août.
Tous les historiens sont d'accord sur ce point, aue le soleil lançait des feux terribles même pour les Arabes garantis par leurs boumous. Le matin, au commencement de la Journée du 4 août , son orbe était rougeatre, environné de va-
feurs sinistres , et la chaleur n'en était as moins dévorante.
Les chefs musulmans qui accompagnaient don Sébastien étaient parfaitement au fait de ce qui se passait dans le camp ennemi: ils savaient de science certaine que le souverain de Maroc , Muley Maluco, luttait en vain de toute son énergie morale contre le mal qui le dévorait , et que sa fin était prochaine; on tint conseil encore le matin comme on l'avait tenu la veille. Le chéryf ( on donnait toujours ce nom au prétendant) était parvenu à persuader don Sébastien et à obtenir qu'on différât la bataille, afin de profiter au moins des avantages que faisait présumer une mort impatiemment attendue. D'imprudents conseillers firent valoir le manque d'approvisionnements, l'absence de vivres qui se faisait sentir depuis près de deux jours; les plus sages parlaient de tuer les mules de transport et d'attendre; pour agir ainsi, pour consentir à temporiser, il eût fallu être un autre homme que le bouillant don Sébastien. Résigné d'abord, mais toujours prêt àcombattre, il était dans sa tente, lorsque l'homme de Philippe II, le commandant des aventuriers , Aldafia enfin , pénétra jusqu'à lui en se mordant les bras de rage, nous dit la chronique nouvellement retrouvée, et en donnant les marques du plus violent désespoir, de ce que Fon n'engageait pas l'action. Sébastien le suivit pour jeter un coup d'oeil sur ses troupes, et la bataille fut décidée : il était dix heures et le plus ^and effort du combat devait avoir lieu sous tout le poids de la dialeur du jour.
Un vieil historien, qui a combattu vaillamment à cette journée des trois rois, comme on l'appela longtemps , Leitâo d*Andrada, a transmis dans une gravure bien imparfaite sous le rapport de l'art, mais fidèle quant aux dispositions pria-
eipAM, fùtète que suivit Sébastien.
lie jeune rot fbrifia un bataillon carré défendu pair trente-six bièces d'artillerie, et il prit le commandement de l'aile Fauche^ laissant le duc d'Aveiro conduire aile opposée. L'arrière-garde se composait des recrues et des hommes inutiles de i*armée. Muley Maluco, suivi de ses ccmseillers et dés renégate chrétiens qu'il avait en si grand nombre dans son camp, fit former à ses cent cinquante mille hommes un faste demi-cercle, qui devait envelopper les chrétiens (*). Ce plan dé bataille était essentiellement approprié à la disposition du terrain, ainsi qu'à là circonstance dans laquelle on se trouvait , et toiit dénote dans le chef arabe une rare présence d'esprit , puisqu'il était mourant lorsqu'il donna ses ordtes,et qu*il lui fallut faire un effort presque surhumain pour monter à cheval et faire ses dispositions. Malheureusement don Sébastien ne comprit pas qu'il avait d'abord choisi une position excellente, fouisqu'il avait d'un côté le fleuve des Makhzen, deTautrede vastes marais et le Rio Loukkos sur ses ailes. Il sortit de cette espèce de retranchement où il était défendu de toutes parts, et il entra résolument dans la vaste plaine qu'il jugeait digne d'une si grande bataille. Aussitôt l'ennemi fit un mouvement, il étendit les extrémités de sa vaste demi-lune (**), de manière à enviée) On sent que cecbiffreest fort arbitraire, et Je le croift exagéré. Un seul historien, Conestagto Franchi , donne approximativement le dénombrement des forces moâulmanes. « Geste armée, dit-U, estoit composée de plusieurs sortes de gens : U y avolt trois mille Maures d*Àndelousie (sic), tant à pied qa*à cheval, sous la conduite de Doali al Goarl et Osain (Hossein), leurs chefs, hommes valeureux, qui sont ceux qui passèrent en Âfnque lors de la guerre des Alpujarres ou montagnes de Grenade : il y avoit aussi trois autres mUle ptélons et vingt-cinq mille chevaux, mille arquebosiers à cheval, la plupart reniez et Turcs, tous gens de guerre soldoyés et ordinairement entretenus, et ceux-ci estoient la prin- . cipale force de son camp. Il y avoit environ dix mille chevaux ramassez, et cinq mille hommes de jpied; de sorte qu*ils passoyent quarante mille chevaux et huit mille fantassins outre grand nombre d'Arabes et aventuriers qui esloyent accourus. » Voy. L*union de la couronne de Portugal à la couronne de Coêtilte , p. 69. , , , ^ .
{**) Les détails stratégiques qui nous ont été donnés par un officier distingué (M. le commandant CallUé) qui a assisté à labataille dMsly nous ont prouvé qu'il y avait eu une remarquable analogieenUre cette Journée et celle d'Alcaçar-Kébir.
ronnéir de toutes parts léè ehirétfens ; mais ils testèrent cependant immobiles.
Comme nous l'avons dit, don Sébastien commandait l'aile sauche et marchait en tête de la cavalerie; la droite avait pour général le duc d'Aveiro. Le service de l'artillerie était fait d'une manière Si imparfaite que nulle disposition préservatrice n'avait eu lieu. On l'avait amenée en avant à quelque distance du corps principal et le capitaine Pero dé Mesquita guidait seul les artilleurs. Les Maures, au contraire, avaient admirablement posté leurs pièces dans un champ de mil. L'artillerie de Muley Maluco demeura ouelque temps masquée ; mais lorsqu'elle commença à gronder, elle fit d'effroyables ravages. Il paraît que le canon des chrétiens riposta , mais sans succès, et que les trains turent immédiatement abandonnés. Alors seulement don Sébastien poussa le cri de Santiago, si impatiemment attendu , et sans lequel les différents corps ne pouvaient commencer l'attaque. Les Portugais s'élancèrent avec une telle impétuosité que l'infanterie ennemie se vit rompue en un moment ; leurs escadrons entrèrent même si avant, qu'Antonio Mendez , un jeune serviteur du mestre de camp, sortit du milieu de ces bataillons musulmans avec une bannière qu'il avait gagnée. Le corps des aventuriers donna alors avec une incroyable intrépidité, puis vinrent les Espagnols, les Allemands et les Italiens , et la victoire fut un moment aux chrétiens. Le roi et le duc d'Aveiro faisaient fuir devant eux la cavalerie arabe, et tout promettait une journée complète , lorsqu'on entendit au fort de la mêlée. Arrière ! arrière ! ^oUa... volta.,. Ce cri funeste fut-il poussé par le roi et par le duc , comme le prétend Bernardo da Cruz, vint-il d'une bouche inconnue, comme le
Toujours l'immense croissant se reployant sur lui-même pour envelopper la peUte armée des infidèles. - Restez avec nous, disaient quelques ehefe à des Arabes qui étaient venus les visiter, nous allons effacer ces chrétiens et nous reviendronsïpourdéjeuner. — LeootttfcowMouetles moulons rôUs étaient préts, en effet, lorsqu'on entra dans la tente du fils d'Abder-Rhaman. L bataille eût eu l'issue de la Journée d'Alca- «ir, si le général français tfeût pris avec sans-froid 1» admirables dispositions qui lui domièrent la victoire. Ce ne fut pas le courage qui manqua aux soldats de Sébastien.
LTNIVEiyS*
pense avec çlus de raison Faria e Souza? il est certain qae tout fut perdu dès
Su'on Fentendit. Un mot sublime réponit cependant à cette clameur de détresse, le frère du comte de Matosinhos , Sébastien de Sa, s'écria : «Fuir!... fuir!... mon cheval ne sait pas reculer !» Et il alla se faire tuer au milieu des'Maures. Le mouvement de découragement qui s*était emparé des deux braves ne dura point longtemps ; le roi et le duc d'Aveiro retournèrent avec une nouvelle énergie au combat. Sébastien avait dit avant de livrer bataille : « Si vous me voyez, c'est que je serai à la tête des escadrons; si vous ne me voyez plus, c*est que je serai parmi les ennemis. » Il réalisa alors sa promesse; mais, tandis qu'il combattait comme un chevalier au heu d'agir coiiime un général , les Maures dirigeaient habilement leur feu contre le corps intrépide des aventuriers.
Ce fut alors qu'une balle vint atteindre à la cuisse le capitaine Alvaro Pires de Tavora , qui tomoa sans être tué. Cet événement eut les plus funestes consé- ({uences. Ce mot terrible qui avait déjà jeté le désordre parmi les chrétiens se fit entendre de nouveau : au moment où le corps des aventuriers entamait les escadrons ennemis avec une valeur surhumaine , le sergent-major du capitaine , Pero Lopes , cria à haute voix : Arrière ! arrière! et cette fois il n'y eut pas de chevalier pour démentir le mot d'un lâche; à partir de ce moment l'aspect du champ de bataille changea. Ce fut en vain que le duc d'Aveiro, déjà privé d'une main, alla se faire tuer dans une troisième charge, ce fut en vain que Joâo de Mendoca, le brave gouverneur des Indes , te terrible jouteur, lui fut fidèle à la vie comme à la mort, nous dit le vieux témoin de cette journée mémorable, les braves, plus expérimentés que le jeune monarque, purent voir que tout était perdu. D. Sébastien allait en avant, frappant, comme ill'avait dit, jusqu'au point de disparaître au milieu des troupes musulmanes. Jamais il ne put faire ployer l'infanterie de ces fiers Âzuagos, qu'une tradition mensongère faisait descendre des Goths , et qui repoussaient en ce moment les bandes si braves et si dévouées des Allemands. A la fin , il se rua sur eux avec une telle
impétuosité , que sur deux ou trois mille il n'en resta que dix-sept; mais, hélas! dit le vieil historien qui raconte des traits d'indicible bravoure, ces souvenirs, qui brisèrent l'âme de ceux qui virent le roi, « donnent peu de relief aux louanges qu'on lui peut accorder. » Sébastien ne prit pas un instant les dispositions qui eussent révélé le général : accompagné de son alferez le digne porte-étendard, précédé de son guidon , le jeune et brave Jorge Tello , qui le devançait dans ses bonds impétueux, il fit des prodiges de courage et de force; il n'eut pas une mesure oe prudence pour arrêter tout ce désordre. La confusion fut bien plus grande lorsque l'artillerie des musulmans tonna contre l'infanterie qui servait d'arrière-garde aux corps des étrangers. Ces pauvresgens, armés simplement de piques et sans nulle expérience des combats, s'enfuirent ou se laissèrent tuer; en peu dinstants le désordre fut à son comble. Si l'armée eût pu être sauvée par la bravoure de son roi, elle l'eût été alors. D. Sébastien ne voulut pas de la vie au prix de la liberté. D. Jorge de Albuquerque Coelho , Payant rencontré et s'étant fait descendre de son cheval parce qu'il ne pouvait plus se mouvoir, D. Jorge lui dit bien : « Allez et sauvezvous , car ma vie n'est rien et la vôtre est tout aujourd'hui. » 11 s'élança sur le destrier de ce serviteur fidèle , mais ce fut encore pour aller, précédé de son jeune guidon, au milieu des ennemis, ayant Pair de poursuivre une victoire , mais en réalité cherchant la mort. La mort ne pouvait faillir, car de toutes part des nuées de musulmans accouraient, et ceux qui regardaient simplement.du haut des collines descendaient comme des troupes de chacals sur le champ du Bouclier,
Tout devait être étrange et mystérieux dans cette journée. Tandis que le jeune roi des chrétiens cherchait une fin glorieuse, c'était en réalité un simple renégat qui commandait à l'armée des musulmans, et l'on obéissait sans le savoir aux derniers avis d'un prince que la mort avait frappé dès le début de l'action. Muley Maluco s'était montré un instant paré comme pour la victoire , sur son cheval de combat. L'armée l'avait vu , puis la mort l'avait sai-
si , et il était descendu pour expirer derrière les splendides courtines de sa litière. Ua renégat, Génois selon les uns, Portugais selon d'autres, Ahmed Talaba, comprit en ce moment ce que valaient la ruse et le sang-froid (*): marcher près de la litière , écarter les rideaux, improviser des ordres qu'il ne recevait plus, tout cela fut exécuté avec une habileté digne d'une meilleure cause. Si bien qu'un roi trépassé commandait encore à cette foule ardente, qui semait sur les chrétiens.
Bientôt à ces troupes demi-disciplinées se joignirent les bandes de pillards , u'envoyaient Tetouan et les montagnes u voisinage : ces hommes de rapine se jetèrent avec fureur sur le camp en désordre des Portugais, et ce fut alors sans doute qu'on vit se réaliser ces scènes de douleur si naïvement peintes par un denos vieux voyageurs français, Vincent le Blanc , qui assista à Taction et qui nous raconte que plus de deux cepts enfants, doDt plusieurs étaient encore à la mamelle, devinrent les prisonniers des musulmans, tandis qu'on massacrait leurs pères {**).
Les Portugais combattaient encore, mais ils n'étaient plus commandés ; le corps des aventuriers surtout fit une défense héroïque; à la fin on vit se former dans la plaine des groupes de soldats déterminés à vendre chèrement leur vie et à ne point se rendre prisonniers. Ce fut 1 heure des nobles actions, des grands dévouements. Ce fut rinstant où Francisco de ïavora fit des prodiges avec ses hommes de l'Alem-te- |o et de l'Algarve ; ces braves périrent pour la plupart, écrasés par la multitude; etBemardoda Cruz dit positivement que si le courage qu'on montra alors eût été déployé au commencementde la bataille dans ces instants d'hé-
{*) Bernardoda Cruz le nomme ainsi, d'aatres chroniqaeurs l'appellent Hamet Taba. On dit également qu'un tout jeune homme, fils d'un renégat portugais, monta le cheval du chéryf, et lit croire longtemps que le prince musulman commandait iui-môme.
i*^) Bien qu'on ne puisse pas en général accorder un crédit absolu à Vincent le Blanc, on ne saurait rejeter complètement les renseignements qu'il donne. Il visita le camp en amateur, car il ne prit pas part à l'action, et il aftirme que la plus étrange sécurité régnait parmi les paysans chrétiens.
18* Livraison. (Portugal.)
sitation qui furent ai déplorables, rien n'eût pu résister à la valeur des chrétiens . Au dernier moment ils comprirent que rheure du martyre était arrivée, et ils combattirent du moins pour le triomphe de leur foi.
Pour Sébastien, ce roi sans bonheur, comme dit le poète , il n'avait cessé de frapper de la lance, mais il n'avait su commander; il compritaussi qu'il fallait mourir. En ce moment il fut rencontré pai ce D. Antonio, qui dut un moment lui succéder ; le prieur do Crato ne pouvait plus diriger son cheval , que ses blessures faisaient trébucher, il indiqua du doigt au jeune monarque une éclaircie parmi les Maures, mais Sébastien ne lui répondit pas, et s'élança au fort du péril.
L'étendard royal, porté par son digne alferez, l'avait toujours suivi. D. Duarte de Menezes fut à la fin renversé de cheval , et plus d'un brave périt pour défendre l'enseigne du roi. Le jeune guidon était prisonnier sans doute , un nomme intrépide sauva le drapeau : le bras gauche entouré de la bannière, Luiz de Brito s'élança vers le roi , qui lui demanda si Tétendard était sauvé.
« Il l'est, sire, car il entoure un bras qui sait frapper. — Embrassons-le et mourons avec lui !.. » Ce furent les dernières {)aro]es que Sébastien prononça pour 'histoire. On sait que Christovam de ïavora fit des efforts incroyables pour décider le roi à se laisser prendre ; il ne réussit qu'à se faire enlever lui-même par les Maures, qui le prirent pour le sultan des chrétiens, et s'emparèrent de sa personne. D. Sébastien restait toujours sur lelieuducombat,accompagnéde Luiz de Brito; un instant les Maures se saisirent de ce hardi cavalier, qui frappait si rudement , mais qu'ils ne connaissaient pas. Brito le délivra , mais il resta lui-même prisonnier ; et lorsque ses regards cherchèrent encore le jeune monarque, il le vit sortant du champ de bataille, marchant librement, sans qu'un seul Arabe fût à sa poursuite :
« Le chemin qu'il suivait, nous dit Bernard© da Cruz, était fort éloigné du lieu où l'on dit qu'on le trouva ensuite, fraçpé de mort. » D. Sébastien revint-il résolument parmi les braves nui combnttaient encore? alla-t-il se faire tuer
rUNIVERS.
au lieu où Resende, son pa^e afBdé^ le baigna de ses larmes? fut-il vu réellement par Hyeronimo de Mendoça et par Leitâo d'Andrada? c'est ce qu*on ne peut affirmer d'une manière absolue, quelque raison qu'on ait d'ailleurs pour, accueillir les derniers récits et pour croire, comme nous le faisons nousmême , à la version de Mendoça (*).
Deux rois succombaient, il fallait une troisième proie à la mort , elle ne l'attendit pas longtemps : Muley Mahomed avait combattu , et surtout donné des avis qu'on eut le tort de ne point suivre. Lorsqu'il vit la déroute des chrétiens, il chercha son salut dans la fuite et se dirigea avec trois cents hommes de cavalerie et quatre cents piétons vers le Rio Macassim, l'Oued Mkhâzen des Arabes ; il voulait gagner Arzila et se diriger probablement de là vers Sous et Dara; mais il fallait traverser le fleuve. Malheureusement il ne sut pas reconnaître le gué, et la marée montante le noya , à la vue de ses alcaïdes fidèles , Gid Abdel-Kerim et Cid-Hamou, qui étaient restés sur la rive pour protéger sa fuite , et qui eurent la douleur de le voir périr.
Ce fut ainsi que moururent misérablement et en moins de deux heures « trois « rois puissants, de telle sorte et en « si petit espace de temps, nous dit n Bernardo da Gruz , au'ils eussent pu a voir pour ainsi dire leur fin récipro- « que. »
Des avis fort divers ont été émis sur les pertes que les deux camps éprouvèrent dans cette journée mémorable; mais il est évident que ces appréciations n'ont jamais été basées sur des calculs bien positifs. L'ennemi persévérant des Portugais, le pseudonyme Gonestagio Franchi, prétend d'abord qu'une centaine d'hommes seulement survécurent au désastre de la journée. Mais il se
(*) Bernardo da Cnix, nous l'avouerons, est fort peu concluant sur la nature de la catastrophe et , deux pages plus loin , il produit avec certaines restrictions toutes les circonstances
3ui peuvent faire croire à la mort. Leilfto 'Andrada avoue qu'il était, pour ainsi dire, aveuglé par le sang coulant de ses blessures lorsque passa le corps du Jeune roi , et qu'il ne vit rien d'une manière l)ien nette. Le pseudonyme Conestagio Franclii, ou, si on Taime mieux , le comte de Portalègre, affirme la mort sans discussion.
dément quelques pages plus Icfîn en allir mant quil mourut environ trois mille Maures et trois mille chrétiens. Hieronymo de Mendoça , Bernardo da Gruz et bien d'autres nous ont conservé les noms des grands seigneurs qui périrent durant Faction ou bien oes suites de leurs blessures. Ils donnent même minutieusement la liste des gentilshommes demeurés en esclavage, et ce chiffre monte à quatre-vingts personnes environ. Selon l'usage du temps, oes écrivains se sont peu embarrassés du gros de l'armée ; ce qu'il y a de bien certain, c'est que le nombre des prisonniers fut immense , et que l'amiral de la flotte qui croisait sans ordres bien précis devant Arzila, ne put recueillir qu'un petit nombre de fuyards.
Ce que nous savons des événements qui eurent lieu dans le camp ennemi est paiement fort hypothétique, surtout quant au nombre des morts. Le grand événement qui eut lieu à la suite de la journée nous a été transmis d'une manière fort détaillée par les écrivains arabes eux- mêmes. Nous nous contenterons de rappeler que le frère de Muley Maluco, Ahmed, étant accouru à la fin de la bataille, vers la litière impériale, apprit seulement alors la mort subite de l'empereur. Par unerésolution toute spontanée de l'armée, il fut proclamé souverain du Maroc au détriment de son propre neveu, dont on écarta les droits. Bernardo da Cruz nous apprend qu'un paee, favori de l'infortuné Muley Mohamed, vint faire connaître au nouveau souverain le désastre de son mattre, et lui ôter toute inquiétude sur les luttes qu'il pouvait redouter. Le lendemain, le corps du malheureux chéryf était impitoyablement écorché, on bourrait grossièrement sa peau de foin ou de paille; et lorsque le successeur de Muiey-Maluco se mettait en marche pour sa capitale au son des anafiles et des timbales , il était précédé de ce hideux trophée. Ce fut ainsi du moins 3u'il entra dans sa capitale , où l'attenaient de nombreux partisans. Nous allons rester un instant sur le champ i de bataille, parmi ces Portugais désolés, qui voyaient dans la mort de leur jeune monarque la ruine inévitable du pays : laissons parler Mendoça.
SniTBI>EI.A BATAILLE.— LIS COBFS DU BOl EST RECONNU PAB SON PAGE, BSLCHIOR DO AMABAL. —SOBTDESPBI-
soNNiBBs. — « Le jour même delà bataille , Sébastien de Resende , page de la chambre du roi , passant comme es* clave à travers cette multitude de cada* vres d^amis et d'ennemis qui étaient nus, et qu*on avait dépouillés indistinctement de leurs vêtements, Sébastien de Resende f dis-je, vit parmi beaucoup d'autres corps celui du roi, dont il avait été le serviteur. 11 se prit alors à verser une grande abondance de larmes; car il nepouvait faire autre chose, et il garda bien en sa mémoire le lieu de cette triste scène. Le lendemain matin, ayant rendu compte de ce qu1l avait vu aux gentilshommes, il leur sembla qu*on devait dire au chéryf de ne pas laisser le corps royal sans sépulture. Au même instant ils envoyèrent à ce prince un message, et il ordonna que aeux Maures, accompagnés de Resende, cherchassent le cadavre. Il fut trouvé dans l'endroit indiqué.
« Resende, contemplant alors ce corps royal si rempli de beauté, le baigna de larmes amères, puis, se dépouillant de sa chemise, il ren couvrit, et ayant trouvé sur le champ de bataille des caleçons qu'on avait dédaigné d'emporter, il ren revêtit également; alors le plaçant sur un cheval, il le laissa conduire a la tente du chéryf.
« O vie misérable! caduques espérances! ima^edela présomption humaine !
Ceux qui avaient vu la veille un roi jeune, à la fois si aimé et si redouté , seigneur d'un opulent royaume, monté sur un cheval superbe, foulant en liberté la terre ennemie, plein de sécurité au milieu de ses vassaux , tout environné d'armes luisanteset de pur amour, ceuxlà le voyaient attaché sur un mauvais cheval avec une corde^ couvert de sang et de terre , le visage devenu difforme par l'angoisse de la mort , et à cause surtout d'une blessure qu'il avait reçue à la tête; on en voyait une autre, au-dessous du bras droit , qui semblait faite par une zagaie.
et Certes, il n'y a pasbesoin d'un grand secours du ciel , pour qu'un pauvre entendement humain s'humilie devant les décrets incompréhensibles de la Provi-
dence divine, en voyant ensevelis en un seul moment l'honneur des armes portugaises , les espérances d'un roi valeureux, protecteur de tant d'autres hommes.
« Quand le corps arriva devant les gentilshommes qui étaient présents à la bataille, et devant quelques autres captifs, tous se livrèrent à de grandes lamentations; et, se Jetant à genoux avec un indicible amour, ils baisèrent les pieds de celui qu'ils reconnaissaient, si toutefois des yeux tellement remplis de larmes pouvaient reconnaître entièrement ce qu'ils regardaient (*).
« Aussitôt le chéryf leur fit dire qu'ils examinassent bien ce cadavre ; que si c'était le corps de don Sébastien, il lui donnerait la sépulture qui lui était due, et qu'après l'examen on lui présentât un rapport. On fit ce que ce roi commanda : quoiqu'il n'y eût pas d'autres témoignages que des larmes et de nombreux soupirs, ils suffisaient pour donner un entier crédit au douloureux événement.
Toutes diligences achevées , et les gentilshommes présents ayant certifié le fait, le chéryf leur fit dire qu ils eussent à racheter le corps de leur roi; ils répondirent qu'ils le feraient, et que Sa Majesté déclarât ce qu'on lui devait donneri
(*} La penoDoe de D. Sébastien a singaUérement préoccupé dans ces derniers temps ; voici
Îiuelqaes détails fort peu connus, qui nous sont ournis par un auteur oonlemporain resté inédit : « Le roi était de moyenne stature. 11 avait le visage blanc, bien proportionné; la couleur de ses cheveux était entre le blond et le roux {entre louro e Tuivo) ; il avait les yeux bleus , peu
d'une telle régularité , qu'elles paraissaient être faites au tour. Il était doué d*une si grande force que , dans Tarrét de la lance , il maintenait cette arme à bras tendu même en courant, et il semblait alors ne porter qu'un fardeau léger; d'autres ne le pouvaient faire : il avait éga* fement une force prodigieuse dans les Jambes, et rien qu'en le pressant il faisait gémir et suer son cheval, i» (Voy. ms. de la Bibliothèque rov. svpp. Franc. »40. ) On avait proposé pour la tombe de D. Sébastieiioet éloge un peu hyper* bolique.
Si auamfortU eras , Uim f«Hs Ipst fuisses, MajùT Jlteundrù forte, Stbaste, fores.
L*épitaphe qu'on lit dans le monastère de Belem est ainsi conçue :
HIC JàCET IN TUMOLO , SI VERA EST Ama ,
SEBASTUS
QDEM DICUNT UBYGIS 0CCUBUI8SE PLAGI8,
L*UNIVERS
parce que l*on enverrait chercher au premier établissement chrétien ce qu'il aurait demandé. Lorsque le chéryr eut cette réponse, comme son intention était seulement de s'assurer si ce corps se trouvait être réellen^ent celui de Sébastien , il ne différa pas davantage , et ordonna qu'on le mît dans un cercueil. On se servît pour cela de la litière où allait Joam de Sylva; et c'est ainsi que le cadavre fut porté à Alcaçar.
« Après avoir reconnu le corps du roi don Sébastien, les gentilshommes présents entrèrent en conseil , selon la misérable manière dont le permettait le temps. Là, il fut résolu qu'ils devaient se racheter en masse, tant pour obtenir un prix favorable , que pour obvier à l'inconvénient, résultant des promesses que feraient quelques nobles, impatients de recouvrer la liberté et ne craignant pas d'entraver le rachat des autres. Se rangèrent de cet avis, don Duarte de Menezes, don Duarte de Castel-Franco , depuis comte de Sabugal , don Fernando de Castro , don Miguel de Noronha , Belchior do Amaral.
« Après cette résolution, il parut bien à ceux du conseil , auxquels tes autres avaient remis leur autorité, qu'on priât le chéryf de placer à la garde du corps quelques gentilshommes, non-seulement comme marque de dignité, mais de peur qu'il n'arrivât qu'on mît un autre cadavre à la place de celui-ci , en donnant ainsi une occasion de ne plus croire jamais à la vérité. Pour lui faire part de cette nouvelle décision, don Duarte alla vers le chéryf, qui accorda facilement ce qu'on lui demandait. Il fut ordonné que Belchior do Amaral accompagnerait le corps et lui donnerait la sépulture. Amaral partit donc pour Alcaçar. Ce fut dans les salles basses de la maison d'Abraen Sufiane, alcaïde de la même ville , qu'il fit les obsèques , aidé d'un Allemand. Le corps fut enterré dans le cercueil où il avait été apporté; on le couvrit de plâtre et de sable ; et, après avoir répandu bien des larmes, les deux chrétiens posèrent sur le lieu de la sépulture quelques pierres et quelques tuiles pour qu'on la pût reconnaître en tout temps. .
« A près avoir accompli ce tristedevoir, Belchior do Amaral fut envoyé à Tanger,
ville appartenant aux t>ortugais , pour traiter du rachat des captifs.
« Il y avait alors dans cette ville un moine, nommé FreyJoamda Sylva, religieux de Tordre des prêcheurs, homme très-docte, auquel, à cause de sa noblesse et de sa vertu , don Sébastien portait beaucoup d'affection ; il n'avait point accompagné le roi, afin àe prendre soin des blessés, et outre cela, il se trouvaitindisposélorsde l'expédition.
Il ne tarda pas à savoir la venue de Belchior do Amaral , et le pria , à cause de son indisposition, de venir le voir; puis , quand celui-ci fut arrivé , il lui dit : A Seigneur, j'ai une chose à demander à votre courtoisie, et je n'en veux Eoint savoir d'autres : le roi don Séastien par malheur est-il mort? » Belchior répondit : « Il est mort, et je Tai enterré de mes propres mains. » Lorsque Joam da Sylva l'eut entendu, et qu'il eut compris Thorreur de cette cruelle catastrophe, dans laquelle il vit marqués tous les maux de la pal:rie, sans dire une parole de i)lus, il se tourna de l'autre côté du lit où il était couché , et rendit l'âme à Dieu.
« Après que Belchior do Amaral eut remis ses lettres à don Francisco de Souza , capitaine d'un navire portugais faisant voile pour Lisbonne , il retourna en captivité, quoiqu'il pût user de la liberté , et que personne n'eût répondu au chéryf, sinon lui-même.
« Le roi , accompagné de ses prisonniers, se dirigea vers Fez. Les choses qui arrivèrent dans ce voyage furent si nombreuses et si malheureuses , qu'on ne sait, ni si on peut les raconter, ni si elles ne vont pas au delà des limites de la patience humaine ; c'est ce qui fait que je les passerai sous silence. Si ceux qui ont été intéressés dans ce malheur entendaient rappeler leur infortune, il me semble que ce serait leur infliger de nouveau le même tourment; il n'est pas juste que tant de .maux soient soufferts tant de fois.
« Arrivés à Fez , le sort des chrétiens ne s'améliora guère. Il y en avait un grand nombre que leurs maîtres tenaient dans les prisons publiques , afin qu'ils se rachetassent à un haut prix; la ils couchaient à terre , et n'avaient pas d'autre nourriture que quelques rai-
sérables aliments, arrachés à la pitié des gens repris de justice enfermés avec eux , et qui partageaient ainsi les aumônes quon leur apportait. D'autres étaient occupés à moudre du blé et de Forge avec une meule à main, ou bien ils cardaient de la laine à la tâche, de manière qu'après avoir travaillé sans aucun relâche durant le jour, il ne leur restait de loisir qu'une si faible partie de la nuit , qu'ils ne pouvaient pas même prendre du repos pendant une heure.
Quelques-uns allaient travailler aux vignes et aux jardins , et c'était le travail le moins pénible , parce qu'ils reposaient la nuit. Que dire de ceux qui avaient cinq ou six maîtres , qu'ils servaient alternativement durant toute la semaine, souffrant chaque jour les caprices d'une humeur nouvelle et le poids d'un nouveau travail! car, quelquefaible que fût le droit de chacun d'eux sur le pauvre captif, quand il s'agissait de tourments , il semblait que ce droit fût entier. Il y en avait encore de plus courte satisfaction et d'état plus misérable; leurs maîtres les chargeaient de fers durant le jour et les tenaient dans de sombres prisons pendant la nuit , sans voir qui que ce fût au monde : plus ils souffraient courageusement, plus triste devenait leur situation , parce que les Maures concevaient par leur courage grande estime de leurs qualités et augmentaient ainsi le prix de la rani^on. » C'est dans la chronique, si remplie d'intérêt, dont nous venons de donner un passage, qu'il faut lire la suite de la journée d'Alcaçar. Il y eut en effet à cette époque des dévouements ignorés , des preuves héroïques d'abnégation, des transports de foi religieuse , qui rachètent par leur grandeur Tissue funeste de la bataille. Avant de courber la tête sous le sceptre de fer de Philippe , on le voit, la noblesse portugaise voulut clore dignement cette grande époque. Les plus riches comme les plus pauvres firent un pacte, ils se rendirent solidaires les uns des autres. L'histoire contemporaine inscrit encore avec orgueil parmi tous ces noms, celui de Belcnior do Amaral ; il y aurait vingt autres noms presque aussi dignes d'être rappelés. Rien ne manque donc au récit qui termine l'époque des conquêtes. Constance dans les revers.
loyauté dans l'accomplissement du devoir, deux nobles qualités relèvent ces soldats un moment abattus. !Nous allons entendre le dernier cri du poète : Camoens succombe lorsque l'épopée chevaleresque a fait entendre son dernier chant.
CAMOBNS— (*).
Si nous étions au commencement da dix-septième siècle, à une époj^ue où l'admiration pour Camoens était pour ainsi dire l'expression d'un culte, nous dirions comment, sans grands efforts, on pourrait trouver à la famille du poète une telle origine , qu'elle nous reporterait bien au delà du moyen âge, et peutêtre aux temps héroïques.
Sans affirmer donc avec Manoel de Faria e Souza, que le nom de Camoens dérive de celui de Cadmon, qui fut jadis porté par un prince grec , et ju'on imposa a un château de la Galice, nous constaterons que le poète appartenait en effet à une famille ancienne, originaire du pays qui avait déjà fourni un poète au Portugal, MaciasTEnamorado.
Ce qu'il y a de positif, c'est que dès l'année 1370, à l'époque de la grande lutte qui eut lieu entre don Henrique H de Castille et don Fernando , le fils de Pierre le Justicier , un membre de la famille de Camoens passa en Portugal.
Non-seulement il y fut accueilli avec empressement, mais on lui accorda des terres considérables, la seigneurie de quelques villes, et même l'entrée au conseil. Plus tard , durant les longues dissensions qui eurent lieu au temps de Jean P', cet ancêtre de Camoens prit parti pour l'Espagne, se battit contre le mestre d'Avis à la journée d' A Ijubarotta, et, par suite de cette circonstance, se vit dépouiller de tous les biens qui lui avaient été concédés sous le règne précédent; il ne lui resta que quelques terres situées dans la province d'Alem-Tejo, dont ses successeurs héritèrent.
Nous ne suivrons pas les critiques nationaux dans les détails purement généalogiques qu'ils nous donnent à ce sujet.
{*^) Le paragraphe reproduit ici est tiré d'uoe noUce plus étenaue , donnée par nous sous le titre de Camoens et ses Contemporains ; elle a été insérée en tète de la traduction des Lusiftdes, publiée par MM. Ortaire Fournier et Dessaules, chez Oh. GosseUn, paris, 184 1.
L^UNlVERS,
Il nous sufBra de rappeler qu'un Joam Tas de Camoens se distingua sous le règne d'Alphonse V, et que son petit-fils Simon Vas de Camoens, qui s*était marié avec Anna de Sa*e Macedo, donna naissance au poète. Luiz de Camoens vint au monde en 1524 {*), précisément au temps où Vasco da Gama , quittant pour la troisième fois le Portugal , se rendait comme vice-roi aux Indes , où il devait mourir. '
Les parents de Camoens demeuraient à Lisbonne dans le quartier de la Mouraria , paroisse de Saint-Sébastien. Le poète est né dans cette ville. Un examen attentif des faits oblige à rejeter les prétentions qu'ont élevées à ce sujet Santarem et Coimbre. Les biographes contemporains ne contiennent, pour ainsi dire , aUtun renseignement sur l'enfance de Camoens; la seule chose qu'on sache, grâce aux inductions de la critique moderne, c'est qu'il perdit sa mère de bonne heure , et que son père , servant probablement dans de lointaines expéaitions comme capitaine de navire, il ne put en recevoir ni des conseils fréquents, ni des soins bien assidus. Fréquenta-t-il à Lisbonne, dans les premières années de son enfance, cette école de Santa- Cruz, pour laquelle le père Braz de Barros avait fait venir de Paris plusieurs habiles professeurs? Attendit-on pour lui faire suivre ses cours que l'université eût été transportée à Coimbre; ce qui eut lieu en 1537? N'arriva-t-il en cette ville que vers l'année 1539, comme le suppose un savant critique portugais?
C'est ce qu'il est aujourd'hui fort difficile de décider. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il dut trouver à Coimbre, dès son arrivée , les soins les plus zélés pour son instruction, et, en même temps, les professeurs les plus habiles. Sans compter les savants nationaux qui s'y étaient déjà rendus, et dont les noms nous ont
(*) On a fort longtemps discoté sf Camoens était né en 16 17, 1624 oa 1625. Dans son excellent ouvrage sur le poète, M. John Âdamson cite les autorités qui doivent faire rejeter la première date : il ne resterait donc de doute que sur les années 1624 et 1626; la dernière est adoptée par le savant évéqae de Viseo. M. Cb.* Magnin constate l'impossibilité de suivre cette opinion d'une manière absolue. Il ne s*agitdans tous les cas que d'une différence de queiqiies mois. Selon M- k. Lobo, le poëte serait né aans l'année même où mourut Yasco da Gama.
été conservés, la France, rAllemagne et l'Espagne avaient été mises à contribution par Jo3o ni pour que l'université dont il renouvelait, pour ainsi dire, les institutions, acquit bientôt le plus haut de^ré de prospérité. Diogo de Teîve , quiavait acquis une si haute réputation à Paris, et Buchanan, que l'Europe savante enviait à l'Ecosse, ne s'y trouvaient pas encore , comme on l'a fait observer avec raison. Mais Diogo de Gouvea, l'ancien recteur de l'université de Paris, celui qui se vantait d'avoir servi sous cinq rois en Portugal et sous quatre rois en France, Gouvea, que l'on regardait comme un des plus habiles humanistes de son temps, occupait le premier rang dans renseignement dès rannée 1539.
Le professeur de grecdontKlénardt parle avec tant d'enthousiasme, et dont, selon toute probabilité, Camoens reçut les leçons, c'était Vincent Fabricius qui, venu de l'Allemagne en Porto £;al 'dès 1534 , professa d'abord à Lisbonne et ensuite à Coimbre , durant l'espace de onze ans. Tout éclairés qu'ils étaient, ce n'était pas seulement sur de tels liommes que roulait alors l'enseignement; lorsqu'on s'était initié avec eux aux beautés de la littérature antique, on pouvait encore étudier la cosmographie et les hautes mathématiques sous ce fameux Pedro Nunes, dont la réputation était alors européenne, et que ne préoccupaient pas encore, je crois , ses aébats scientifiques avec notre célèbre Oronce Finée. Voulait-on ne pas rester étranger à la médecine, à l'histoire naturelle telle qu'on l'entendait en ce temps , les maîtres ne manquaient pas. Ontre les disciples de l'habile Garcia da Orta qui poursuivaient, comme on nous l'apprend, leurs cours dans la. Péninsule, et dont le plus grand nombre s'était fixé en Portugal , un professeur de la vieille université de Paris,Brissot, était venu combattre à Coimbre les partisans exclusifs de la doctrine arabe, essayant de remettre en honneur les sages principes d'Hippocrate. Bien d'autres études devraient être énumérées ; sans doute, bien d'autres savants devraient être nommés; mais, pour le faire avec une certaine exactitude, il faudrait avoir conservé quelques-uns de ces discours solennels que prononçaient à l'ouverture des cours
rhabile Hieronymo Cardoso , et peutêtre le célèbre maître des enfants de Joâo m, cet André de Resende, dont réradition ne put guère être surpassée en ce temps.
On dit quMI y avait à Goînibre, dans une des salles consacrées à l'étude , une statue de la Sagesse qui était aussi celle de la science telle que Pentendait le moyen âge. Sur la base était gravée en lettre» gothiques cette inscription :
AMICB, SEQOERB ME, ET NON DIMITTAM TE.
DUCE TIVEBB IN RERVITDTE ET MORl IN PAO»
PERTATE...
11 semble que cette vieille statue de la Sapîence était là pour dire toute la vie du poëte. Avant de subir les chaînes de Tesclavage, avant de mourir dans la pauvreté, il écouta tous les enseignements. Il apprit sous les professeurs habiles que j'ai nommés ce qu'on pouvait apprendre en son temps. Non-seulement il se familiarisa avec les poètes de Tantiquité, mais il ne resta pas étranger aux sciences, et il étudia surtout avec amour Thistoire de son pa}[s.
S£S études une fois terminées, Luiz de Camoens revint à Lisbonne, et Ton a la preuve que, durant les années qui s'écoulèrent jusqu'en 1550, il sut se lier avec des hommes d'une haute valeur^ parmi lesquels on pourrait citer ce don Constantin de Bragance , qu'il retrouva plus tard dans les Indes, et ce don Emmanuel de Portugal, fils du comte de Yimioso, qu'il célébra dans ses vers. Ces seigneurs jouissaient à plus d'un titre d'une haute considération ; ils exerçaient à Lisbonne une réelle influence; ils surent démêler le génie naissant du poète, et probablement lui facilitèrent d'honorables relations. Je suis de l'avis de ceux qui ont pensé que Luiz de Camoens, né d'une noble famille, mais né d'une branche cadette et sans fortune, ne fut pas reçu précisément à la cour {paço) ; mais je suis convaincu en même temps au'il fut admis dans cette société d'élite dont les mœurs élégantes se laissent deviner dans quelques ouvrages contemporains.
Ce ftit là que se développèrent des sentiments qui paraissent avoir exercé une grande influence sur sa vie.
Parvenu déjà au milieu de sa carrière, Camoens s'écrie dans un de ces morceaux où se peignent avec le plus d'énergie sa seosibiiité ardente et sa religion des sou-
venirs : « Oh! qui m'emportera au milieu des fleurs de ma jeunesse! » C'est qu'il se rappelle toujours , malgré les troubles d'une vie agitée, ses premiers temps passés en de si doux loisirs sûr les bords du Tage , dans l'ivresse d'une première passion ; c'est oue ni la pauvreté, ni la calomnie, ni la persécution ne peuvent effacer de son imagination de poète ces premières années d'enchantement qui cependant devaient commencer ses misères : Camoens aima et probablement fut aimé; sans arranger avec trop de complaisance le roman de sa vie , nous dirons qu'en ces premiers temps sa passion eut pour objet une dame d'un rang élevé, et à la main de laquelle il eût été difficile, sans doute, qu'il pûtaspirer ; mais nous le répéterons volontiers avec le plus spirituel de ses biographes : a II nous serait plus facile de peindre la maîtresse de notre poëte que de dire son nom. Camoens a tracé bien des portraits d'elle , et il ne l'a jamais nommée (*). »
<c Pedro de Mariz nous apprend seulement qu'elle était dame du palais, et qu'elfe mourut fort jeune. Faria e Souza s'est signalé dans la recherche de son nom. Les nombreuses variations de cet écrivain sur ce sujet attestent au moins sa bonne foi. Il pensa d'abord, d'après l'autorité de J. Pinto Ribeiro (**) , que cette dame était dona C&tarina de Almeyda, parente de Camoens. Plus tard, il crut découvrir que ce fut dona Catarina de Atayde, fille de don Antonio de Atayde, favori de dom Joao 111; et cette opinion a prévalu. Ceux qui y ajoutent une foi entière ne savent probablement pas que , dans les notes 7 et 9 de Cintra, Faria e Souza est venu à penser que ce pourrait bien avoir été une certaine Isabelle , souvent chantée par Camoens sous l'anagramme de Belisa. »
« On voit que ce mystère est impé* nétrable. Pour moi , je trouve qu'il y a dans ce secret si bien gardé, et qui défie toutes les recherches , queloue chose de pudique et de réservé qu'il tant respecter. Je n'imiterai donc pas l'insdiscrète curiosité de mes devanciers , je ne chercherai pas à percer le mystère dont le
(*) Voyez rintéressante notloe publiée par Ch. Masnin sar Luiz de Camoens.
{**) Vun dm («éoédents éditeurs des Rimât.
LIJTnVERS-
poëte a si convenablement, à mon avis, voilé le nom de sa Béatrix, j'ap|)elierai tout simplement cette belle inconnue :
celle qu'il aima (*). »
En lisant aujourd'hui les vers admirables que ce premier attachement ins* pira à Camoens, en se pénétrant bien du sens de ces vives expressions ^ui peignent souvent un amour inquiet, bien plutôt qu'elles n'indiquent un amour dédaigné, il est difûcile de supposer que cette affection profonde n'ait pas été partagée ; le biographe anglais du poète, M. John Adamson, n'hésite pas à admettre que dona Catarina de Atayde en fut l'objet ; selon lui, elle ne tarda pas à être touchée d'une passion si ardente et si noblement exprimée : ce qui demeure à peu près prouvé , c'est que cet amour fît exiler le poëte.
Un écrivain portugais dont la science est incontestable, mais aue le caractère dont il est revêtu rend certainement beaucoup trop sceptique sur ce point, M. Alexandre Lobo, nie pour ainsi dire les amours de Camoens (**) , mais il ne saurait nier son exil. L'exil est constaté presque évidemment , comme il le dit par la troisième élégie. Le lieu où Camoens était retenu tut sans aucun doute quelque ville située sur les bords du Tage , au-dessus de Lisbonne : Faria e Souza incline pour Santarem : il est certain que ni rélégie III, ni l'histoire ne désignent ce lieu avec précision; l'époque de Texil n'est point Qon plus établie d'une manière positive ; on peut
(♦) Nous sommes bien obligé d'avouer, avec ringénieax écrivain auquel nous empruntons cette page , qu'en dépit de cette première passion dont le souvenir fut si durable , plus a' un attachement passager occupa la vie du poêle , comme le fait très-bien observer M. Cn. Magnin : « ilconfesse d'ailleurs lui-même de bonne grâce l'inconstance de ses premières liaisons.... Au reste , Camoens a tant aimé, il a si bien et si longtemps célébré celle qu'il préféra , que, s'il eût vécu au temps des cours d'amour, ii n'eût pas manqué d être absous par elles. »
(•*) Memoria historia e critica acerca de Luiz de Camoens e dos suas obras. En lisant attentivement Faria e Souza, nous y trour vons indiqué ce passage qui nous semble plus concluant que les autres. Il a échappé, ce nous semble, aux habiles critiques qui nous ont précédé.
Qttatido esses^lhos teus n*outro puzeste » Como lenOo lemhrou que mejuraste Por ioda a sua luz que eras so minha ? Voyez le sonnet III de la seconde centurie. Voy. également C'om(?»tor/o5, p. 64.
supnoser néanmoins, avec le garant
{>rélat qui a discuté si laborieusement es moindres détails de cette biographie, que ce fut entre 1545 et 1550 qu'elle doit être fixée.
En essayant de deviner tout ce qui peut avoir eu quelque influence sur le génie du poète, en combinant certains faits et certaines dates, il nous est arrivé plus d'une fois de nous représenter Luiz de Camoens, relégué dans cette
Setite ville de province, s'inspirant éjà de nobles souvenirs dans ses promenades solitaires, mais aussi cherchant à compléter son éducation. Grâce au voisinage de quelque monastère, il peut lire les historiens et les poètes de Tantiquité, mais, à coup sûr, il trouve raille aifficultés à se procurer les écrivains nationaux. Avant 1494, il est vrai, l'imprimerie avait été introduite enPortugal, et, dès l'origine, elle avait produit des chefs-d'œuvre typographiques; mais elle s'était surtout consacrée a la reproduction des clas^ques latins et des ouvrages religieux : la belle histoire de Fernand Lopez de Castanheda ne d&vait paraître qu'eu 1531; les admirables décades de Barros (*) devaient la suivre, il est vrai, dès l'année suivante ; il n'était nullement question en ce temps d'éditer les poètes portugais. Si Luiz de Camoens lisait quelques-unes de ces belles épîtres philosophiques^ échappées de temps à autre à la muse discrète de Sa'de Miranda, c'était grâce à ces copies prises fortuitement et qu'on se passait de main en main; s'il connaissait les succès d'Antonio Ferreira , c'était sans doute d'une manière assez vague et par quelque bruit d'université. Dès cette époque, il avait peut-être vu à Lisbonne quelques-unes de ces pièces de Gil Vicente, dont le style vraiment original devait éveiller la curiosité d'Érasme, mais il ne pouvait pas lire encore le volume qui les contient, les saillies comiques du poëte n'avaient pas été recueillies, et si leur verve satirique leur ouvrait l'entrée du palais, elles pouvaient, dès cette époque, inquiéter l'inquisition. Avec les grands poètes de l'antiquité qu'il parait avoir médités durant tout le cours de son existence,
(*) Il ne s*agitici que des deux premières; la troisième ne fut mise au Jour qu'en 1563.
le îîvre favori de Camoens, le livre qu'il parcourait, au retour de ses longues promenades, c'était sans doute le Cancioneiro de Resende, recueil bien précieux, où il pouvait admirer dans leurs élans chevaleresques les poètes guerriers de son pays.
En effet, si quelque ouvrage pouvait donner une idée du génie poétique de la nation, c^était ce beau livre, imprimé dès 1516, au temps de la plus haute prospérité, à une époque ou se transmettaient encore, par la tradition, les poésiesdeces fidalgosetde ces noblesdaiiies qui vivaient à lacourdedonDuarte, de don Pedro d'Afarrobeira , d'Affonso y, de Joâo II, et qui donnaient à la nation un caractère plein de grâces chevaleresques et de culture intellectuelle, dont on était bien loin d'approcher dans plusieurs autres contrées de l'Europe.
L.e récit de ces amours célèbres qu'on se racontait à Lisbonne et à Coirabre; les mille détails de ces aventures romanesques, qui se transmettaient dai>s des vers, empreints d'une mélancolie touchante; ces nobles sentences qui partaient quelquefois du trône et qui mstruisaient SI bien la noblesse ; ces saillies pleines de Gnesse et d'une grâce moqueuse, que les chevaliers portugais échangeaient avec ceux de la Castille et de TAragon : tout cela se trouve dans le Cancioneiro de Resende (*). Nul doute
?|ue Luiz de Camoens n'y ait trouvé un acile délassement dans les premières années de sa jeunesse; et qui sait si les âpres poésies que lit don Pedro au souvenir desonlnez, si les stances, pleines de vivacité, où un chevalier convie le Portugal à la chasse des royaumes de la terre, n'échauffèrent pas son imagination, et ne lui donnèrent pas l'idée première d'une grande composition ou tout
(*) On ne connaît guère que trois exemplaires de ce précieux volume, qui prouve à quel degré de perfection était parvenu l'art de 1 imprimerie a Lisbonne au commencement du seizième siècle. Une planche en bois d'un goût excellent, représentant les armes de Portugal, avec la sphère et des ornements nombreux , atteste que la gravure n'était pas négligée dans le pays qui avait produit comme peintre le grand Vasco, et qui allait donner naissance à Francisco de'Holanda. C'est à robligeaace bien connue de M. Henri Ternaux que Tauteur de cette notice doit la communication du Cancioneiro de Resende.
au moins celle de quelque touchant épisode?
Ces Cantigcis mélancoliques qu'on trouve à chaque page, et qui rappellent récole de Macias; les Pregunlas si spirituelles de Sylveira , les réponses que lui adresse Nuno Pereira, les Stances où Montoro déplore la mort d'Isabelle, les églogues harmonieuses de Bernardim Ribeiro, qui était presque un contemporain, l'admirable élégie où un rossignol répond aux plaintes de deux amants, mille autres morceaux charmants qu'on ne lit plus même en Portugal ; tout dans ce livre dut révéler au poëte mille secrets de grâce naïve^ d'harmonie, de vivacité qu'on retrouve dans ses œuvres mêlées.
Camoens revint enfin d'exil, et résida probablement à Lisbonne. Les dégoûts qu'il avait éprouvés déjà, la situation difficile dans laquelle il se trouvait, le déterminèrent à s'éloigner. Sa première intention était de partir pour 1 Inde dès 1550 avec le vice-roi don Alphonse de Noronha; des motifs qui nous sont restés inconnus l'engagèrent à passer de préférence en Afrique. Il se rendit à Ceuta. Dans une pièce pleine d'intérêt, qui nous a été conservée par Garcia de Resende, un poëte bien antérieur à Camoens ne nous fait pas un tableau flatteur de la manière dont les Portugais vivaient dans cette ville , et surtout de la moralité qui y régnait. Quoi qu'il en soit, cette résidence était regardée comme une sorte d'école, où les jeunes gens qui se destinaient à la carrière militaire trouvaient d'excellents enseignements et surtout mille occasions de se distinguer. « Camoens était brave , dit « un savant qu'on ne saurait accuser de « lui être trop favorable , la trempe de « son esprit, les événements que l'on « rencontre dans son histoire, en sont « la preuve; le courage était d'ailleurs « une qualité inhérente à la nation; il se « vante de l'avoir montré , avec une « franchise qui, elle seule, nous oblige- « rait à le croire. » En Afrique, il courut de nombreux dangers, et c'est à cette époque de sa vie qu'il faut rapporter les vers de la Cançam, où il dit que Mars lui fit goûter ses fruits amers. Il perdit l'œil droit dans une affaire contre les Maures. Elle eut lieu devant Ceuta, et
quelques écrivains ont pensé ^u'il était alors sur un navire commande par son père.
Selon les calculs les plus probables, Camoens ne resta que deux ans en Afrique, et dès 1552 il revit Lisbonne. La fortune ne lui fut pas plus favorable qu'elle ne l'avait été jusqu'alors; ses services restèrent méconnus; ses talents furent probablement distingués, mais ils ne reçurent aucune récompense. Sa situation devint plus triste, bientôt son coeur fut plus douloureusement affecté : il y a quelques biogra()hes qui fixent à cette époque la perte de sa chère Natercia (*). D'autres reculent beaucoup plus loin ce malheur. Quoi qu'il en soit, il réalisa le projet qu'il avait formé deux ans auparavant; et, dans le courant de 1553, il s'embarqua pour l'Inde, sur le vaisseau le San-Bemio, que commandait Fernand Alvares Cabrai. Un cri douloureux échappé au poète nous fait assez comprendre quel ' était alors l'état de son âme ; en quittant le Tage, il répéta les paroles de Scipion : Ingratu patria, non possidebis ossa mea. Mais un exilé l'a rappelé aussi avec éloquence, le vent qui chassait devant lui les voiles emporta ses imprécations, et quelques heures s'étaient à peine écoulées depuis la sortie de la flotte , que déjà ses yeux cherchaient à l'horizon les ombres fugitives des montagnes de la patrie et des fraîches collines de Cintra.
L'expédition se composait de quatre navires; elle fut «issaillie par une tempête qui mit la faible escadreen un pressant péril; elle la dispersa. Le San-Bemio fut même le seul de ces bâtiments qui parvint durant cette année aux Indes.
Dès son arrivée en ce pays, Camoens trouva une occasion de se signaler, et il la mit à profit. Sur la côte de Malabar, dans la direction du cap Comorin , un roi d'assez faible importance inquiétait dans la paisible possession de leur territoire les princes de Porca et de Cochin : c'était le souverain de Tlie de Chembé, plus connue parmi les Portugais sous le nom de Pimenta. Alphonse de JSoronha, qui avait depuis longtemps résolu une expédition devenue indispensable, mit à
(*) C*e8t soQs ce nom, qai revient en effet très-fréqaemmeDt dans ses poésies, que le poète a caché celui de Catarioa.
profit l'arrivée du navire que commandait Fernand Alvares Cabrai. Vers U mois de novembre 1553, il quitta le port de Goa avec une puissante escadre dont le San-Bemio faisait partie. Deux mois à peine après son arrivée dans la capitale des Indes, Camoens prenait donc part à une de ces expéditions aventureuses qu'on a quelque peine à se figurer aujourd'hui, et dans lesquelles nécessairement le courage devait suppléer au nombre. Alphonse de Noronha fut vainqueur; mais i^ien n'égale la modestie avec laquelle le poète raconte comment se termina cette entreprise. En écoutant ces paroles si nobles et si simples à la fois, on sent qu'il est vraiment de la race de ces vieux Portugais, dont il consacrera le souvenir et qu'il fera si dignement parler. Sans terminer complètement la guerre, don Alphonse avait atteint le but qu'il s'était proposé en armant cette expédition; Chembé et les fies d'alentour avaient été ravagés ; l'allié des Portugais devait se trouver' suffisamment vengé; et dans une autre circonstance le roi de Porca pouvait être considéré comme le vassal de Joâo III : c'était ce que commandait la politique en ce. temps. Après avoir laissé des forces navales assez considérables dans ces parages, don Alphonse revint à Goa, et Camoens l'accompagna; selon toute probabilité, il arriva dans cette ville vers 1554. Le séjour que fit le poète dans la capitale des Indes portugaises ne fut pas encore de longue durée. Le vice-roi don Pedrode Mascarenhas,ayant succédé le 23 septembre dans le gouvernement à Alphonse de I^oronha, une nouvelle expédition fut résolue. On arma trois navires de haut bord et cinq fliltes; mais cette fois il n'était pas question de nouvelles conquêtes; il s'agissait seulement d'aller à la poursuite d'un corsaire, qui, grâce à son intrépidité, s'était acquis une certaine prépondérance dans les mers de l'Inde, et qui avait fait éprouver de grandes pertes au commerce des Portugais. Le commandement de cette flottille fut remis à Emmanuel de Vasconcellos, capitaine mûri par l'âge, homme d'une haute intelligence, et qui s'était déjà distingué dans la mer Rouge. Camoens s'embarqua de nouveau pour faire partie de cette expédition , et il
quitta Goa au mois de février 1656, Li^escadre suivit sa route jusqu*à ce qu'elle eût aperçu les côtes de l'Arabie; ^ et, selon Tordre qu'elle avait reçu, elle' alla se placer devant le mont Félix, au nord du cap de Guardafui pour y attendre les vaisseaux qui devaient arriver d'Achem. Ce fut après avoir demeuré dans ces parages jusqu'à la fin de la mousson qu'elle alla hiverner àMascate à rentrée du golfe Persique. Elle avait alors pour mission de protéger les navires qui se rendaient d'Ormuz à Goa ; mais le corsaire dont nous avons déjà parlé, le redoutable Safar ne parut point. Sous un climat pernicieux, en vue de ces rivages nus et déserts, les Portugais ne rencontrèrent aucune occasion de se signaler, et rien ne vint interrompre pour eux les ennuis de cette longue croisière. Le poëte a animé de toute Tardetlr de sa passion, de toute la magnificence de son génie, ce temps en apparence si monotone d'une vie aventureuse.
Après avoir hiverné à Mascate, la flotte retourna à Goa. L'année ne s'était pas écoulée complètement, et un grand changement politique avait eu lieu :
Francisco Barreto avait succédé comme gouverneur au vieux Mascarenhas.
Si l'on voulait se faire aujourd'hui une idée de ce qu'était devenue à cette époque la capitale des Indes portugaises, si 1 on essayait de tracer un tableau exact de l'abaissement des populations indigènes, du luxe des gouverneurs, de la puissance du clergé, de cette dissolution à peu près générale que rien ne pouvait reprimer, et dont Camoens lui-même chercha à faire justice; ce serait surtout dans la relation d'un vieux voyageur français que les hasards d'une vie errante avaient conduit à Goa, qu'il faudrait puiser. £n décrivant la pompeuse richesse des églises, des palais, je dirai même des hôpitaux; en nous rappelant cette statue de pierre dorée, que Ton avait consacrée sur la place à Alphonse d'Albuquerque, mais que les Indiens n'allaient plus implorer aux jours d'iniquité comme jadis ils le faisaient; en nous parlant de l'archevé*
3ue inquisiteur, et de cette table splenide, ou il admettait publiquement ceux que les hasards de la guêtre et du coin«>
merce avaient ruinés, François Pj^rard nous fait assez comprendre, quoiqu'il écrive au commencement du dix-septième siècle, ce qu'était, en oe temps de luxe mais de décadence, cette srande cité qu'on avait surnommée la Fiuedor,
Goa n'en était pas eneore à ce point de démoralisation où elle parvint sous la domination espagnole; mais ce fut ee mélange d'opulence et de vénalité, d'orgueil et de bassesse, qu'on y remarquait alors, et qui excita la verve satirique du poète; ce fut l'attitude de l'autorité qui, sans nul doute, lui ihspira ia pièce que l'on a insérée dans ses œuvres sous le titre de Disparates na India. S'il n'est pas difficile de caractériser ce morceau* il n'est pas aussi aisé de l'entendre : au milieu de certaines allusions qui se laissent suffisamment comprendre, il y en a quelques-unes qu'il est pour ainsi dire impossible d'interpréter convenablement, parce qu'on sent à merveille qu'il faudrait, pour cela, un commentaire donné par le poëte lui-même, ou une connaissance minutieuse de la chronique scandaleuse de Goa. La plupart des biographes ont vu dans les Disparates na India (*) la cause unique de l'exil que dut subir encore Luiz de Gamœns, d'autres n'y trouvent pas matière à une telle rigueur. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que Francisco Barreto, qui avait succédé au brave Mascarhetias dès le 16 juin 1565, en fut vivement blessé, et que dans l'année même il contraignit le poëte à quitter Goa et à se rendre aux Moluques. Sans admettre toutes les raisons dont se sert un écrivain portugais pour pallier la conduite du gouverneur, nous répéterions volontiers avec ce savant, qu'il y eut quelque compensation à tant de sévérité, s il ne paraissait prouvé aujourd'hui que le bienfait accordé à Camoens le fut par un autre gouverneur.
Pour se rendre au lieu de son exil , Camoens dut relâcher , selon l'opinion commune, à Malaca , puisse rendre aux Moluques; il dut toucher à Ternate, mais il paraît que cette dernière cir-
(*) Le titre lui-même ne «aurait être reodn en français fort nettement. On peut le traduire, comme cela a été fait du reste, par une v^tï- Tphrase : Inconséquences , OM faites des JSurth péens dans les Indes,
L'UNIVERS
co»8tanee est un des points de la biographie qui nous occupe, sur lesquels on aurait besoind'être éclairci ; M. Charles Magnin, quia mis dePexactitude dans ses reâierctiès, est pour Taffirmative; selon M. Francisco- Alexandre Lobo, ni ce qui est dit dans la stance cxxxii du chant X , ni la description qu'on peut lire dans laCançam VI, ne sont des indications suffisantes pour affirmer, d'une manière positive, que le poëte ait demeuré dans cette fie. Ce qu'il y a de bien certaiu , c'est qu'en 1559, à l'époque où don Constantin de Bragance a pris les rênes de l'administration , il réside à Macao , revêtu d'un emploi honorable. Il est déjà nommé curateur des successions.
On se ferait une idée fort peu exacte du lieu où Camoeus devait passer les derniers temps de son exil , si on se représentait cette ville telle qu'elle était naguère, c'est-à-dire, l'entrepôt vivant, actif, sans cesse animé, du commerce de l'Europe avec la Chine.
C'était peu avant l'époque dont nous parlons que les Portugais avaient jeté les yeux sur cet étroit espace de terre , qui forme le point le plus septentrional de la grande baie , cx)nnu aujourd'hui sous le nom de bocca Tigris. Ils y avaient fondé une ville, qui s'accrût assez promptement, et qui dut offrir dès l'origine une certaine importance, mais qui était à coup sûr fort différente de ce qu'elle est devenue depuis. Camoens parait avoir mené dans cette ville une existence solitaire, et néanmoins plus calme que celle qu'il avait eue jusqu'alors. La tradition nous le montre gravissant chaque jour les rochers de granit qui sont a quelque distance de la ville , et se réfugiant dans la grotte de Patané : de là , il contemplait l'Océan , et il pouvait recueillir pieusement ses grands souvenirs. Ce fut là , sans doute, qu'il reçut ses plus nobles inspirations , et cependant le simple monument qui lui a été consacré n'est pas l'hommage d'un Portugais.
Camoens séjourna durant quelques années à Macao; mais, on l'a fait observer judicieusement, l'emploi qu'il occupait dans cette ville cadrait mal avec ses habitudes guerrières et son ardent amour de la gloire : toutefois c'était
pour lui un nooyen de sortir de cette misère contre laquelle il luttait depuis si longtemps ',ses divers biographes annoncent comme chose certaine qu'il amassa dans l'exercice de cette charge des bénéfices assez considérables pour vivre désormais à l'abri du besoin. Il songea dès lors à quitter ce lieu d'exil.
Francisco Barreto n'avait plus le pouvoir entre ses mains, et comme nous l'avons déjà dit , c'était don Constantin de Bragance qui , sous le titre de viceroi , gouvernait les Indes portugaises ; il occupait ce poste important depuis le 3 septembre t5ô8 , lorsque Camoens songea à abandonner le triste séjour où il avait demeuré pendant trois ans. La faveur dont il avait joui jadis auprès de D. Constantin , lorsqu'il demeurait à Lisbonne , les dispositions bienveillantes que celui-ci avait toujours montrées aux nommes de cœur et d'intelligence, tout devait faire supposer à Camoens que, bien loin d'être persécuté à Goa, il y serait désormais accueilli et protégé; il s'embarqua donc de Macao avec tout ce qu'il possédait, et, si l'on s'en rapporte à Pedro de Mariz , avec quelque argent appartenant à la compagnie des marchands. On peut croire que de tous ses voyages ce tut celui qu'il entre-
Ï>rit avec le plus de joie ; il revenait de 'exil , il allait revoir ses frères d'armes ; il allait jouir au milieu de ses anciens amis d'une fortune laborieusement acquise. Tout cela ne futqu'un rêve : il avait dépassé les terres de la Cochinchine , il allait entrer dans le golfe de Siam , lorsqu'une effroyable tempête entraîna son navire à la côte et le brisa. 11 se sauva cependant et sauva \esLusiades, Le poète a dit avec une simplicité admirable cet épisode de son voyage , et quand il eut acquis la triste certitude qu'il n'y aurait pour lui ni fortune ni repos, mais qu'il y aurait une lointaine renommée, il adressa à ce beau- fleuve , dont les rives lui avaient servi d'asile, quelques vers charmants , où il dit sa gloire tardive et sa reconnaissance.
Camoens demeura quelque temps sur les bords du Mecom; selon toute probabilité, il y composa les admirables redondilhas où il paraphase le psaume 4^^perjlumina Babylonis. Nulle preuve positive ne l'atteste sans doute, mais
POftTtJGAL.
c'est tin souvenir de douleur et d*exil, qui se lie trop bien à cette époque de la yfe da poète, pour qu'on essaie de Ten détacher. Soit qu'il ait reçu dans cette contrée reculée une hospitalité qui IV retint durant plusieurs mois, soit qu'il ne rencontrât pas d'occasion favorable pour retourner à Goa, on perd encore les traces de Çamoens durant quelque temps; et on ne le retrouve dans la capitale des Indes qu'en 1561.
Était- il seul? avait-il déjà auprès de lui, lors de son naufrage, Antonio, l'esclave javanais? fut-il assisté par ce noble compagnon, qui partagea sa misère à Lisbonne et qui la soulagea? ce fait intéressant ne trouve sa solution que dans un seul auteur; mais je dirai volontiers, avec l'ingénieux écrivain qui soulève cette question et qui y trouve une réponse arfîrmative dans le père Nicéron , qu'un tel renseignement est d'un prix réel, et qu'on aime « à voir commencer, car cette communauté de périls, l'affection si touchante du Javanais et de son maître. »
Camoens se fixa de nouveau à Goa.
Comment se passèrent les premiers temps du retour ? c'est ce (]u'aucun écrivain contemporain n'a pris soin de nous apprendre. La conduite du poète fut en ce temps ce qu'elle avait toujours été , ferme et digne; c'est un hommage que ne peut s'empêcher de lui rendre l'écrivain dont la critique s'arrête en général devant tout élan d'enthousiasme : « Il trouva dans le cœur magnanime du viceroi don Constantin la faveur et l'accueil qu'il s'en promettait; la reconnaissance même l'engagea à lui adresser le morceau bien connu qui commence par une imitation évidente de l'épttre adressée par Horace à Auguste.... Don Constantin était tout-puissant dans Tlnde et bien puissant aussi dans le royaume entier, et cependant l'espoir d'obtenir sa faveur ne peut arracher à Camoens des louanges servîtes, des éloges honteusement prodigués. Il se regardait comme tyranniquement persécuté par Francisco Barreto ; et bien que le blâme de celui auquel il succède résonne toujours doucement aux oreilles du successeur, s'il fit en passant allusion à la prodigalité avérée et blâmée du gouvernement de Barreto, le poète eut la délicate générosité de ne pas
prononcer le nom de son ennemi. »
Le gouvernement de don Constantin de Bragânce était ce qu'il fallait qu'il fût dans un pays où la corruption débordait de toutes parts. Ce noble réformateur ne put longtemps protéger le poète; il fut rappelé, et des le mois de septembre 1561 le comte de Redondo , don Francisco Coutinho, lui succéda dans la viceroyauté des Indes (*). La réputation du poète s'était accrue; le nouveau vice-roi estimait , dit-on , son talent ; il était sans haine contre sa personne , et cependant ses ennemis comprirent que, s'ils osaient l'attaquer , une main puissante ne le défendrait plus. Non-seulement le langage de Camoens continuait à être ce qu^il avait toujours été, hardi avec les seigneurs, railleur avec les lâches, implacable avec les fripons; mais plus d'un personnage désigné cinq ans auparavant dans les Disparates vivait encore , et sans doute n avait point perdu tout espoir de vengeance. Le poète, sur une accusation banale, fut jeté dans les fers> et peutêtre ce fut-il dans une des prisons de Goa qu'il composa quelques-uns de ces vers immortels , où il peint si bien l'amour d'une généreuse liberté.
L'accusation portée contre Camoens • n'a jamais été formulée d'une manière positive ; si l'on est certain que ses ennemis étaient puissants , on n'a jamais su les noms de ses accusateurs , ni quelles étaient les incuipationsi qu'ils mettaient en avant. Manoel de Faria e Souza signale bien d'une manière assez vague certains bruits , que la malveillance fit courir; il dit bien que l'on imputa au poète certaines malversations durant le temps de son administration à Macao, mais il ne précise rien à ce sujet ; ce qu'il y a d'assuré , c'est que Camoens triompha noblement de cette odieuse calomnie. L'ordre qui l'avait plongé dans un cachot fut révoqué.
Selon quelques vieux auteurs qui ont parcouru l'Orient précisément a cette époque , c'était une épouvantable chose
C*) Je ne sais trop sar quelle opinion se fondent deux écrivains modernes qui affirment que sous radminisiration de D. ConslanUn le poète se troQYft dans une telle détresse qu'il se vit contraint de demander le don d'une chemise. Ses oeuvres offrent au contraire la preuve qu'il était alors dans une sorte d'aisance, une demiprospérité, comme on l*a dit fort bien.
L'UNIVERS-
que les prisons telles qu'elles étaient organisées dans les Indes portugaises.
D'horribles émanations y infectaient Tair; on n'y vivait que des dons de la charité privée, et les criminels de tout genre y étaient confondus : telle était celle de Goa , moins affreuse cependant que la Masmora souterraine de Gochin.
L'innocence de Camoens était reconnue, et cependant il ne sortit point de ce déplorable séjour. Ce qu'il y a de plus triste à dire , en rappelant cette longue série de maux, cest (]ue ce fut un homme dont Phistoire signale assez fréquemment la valeur et les services, qui le retint en prison. Miguel-Rodriguez Coutinho, surnommé Fios Secos ( flis secs), se constitua le créancier impitoynble du poète. Riche et puissant , il oublia ce qu'il se devait à lui-même, ce qu'il devait à cette fîcre noblesse de Portugal dont il faisait partie. Camoens ne sortit de prison que lorsqu'il se fut adressé au vice-roi. Une épigramme fort spirituelle, et qui nous a été conservée , le vengea de ses persécuteurs.
Un de nos anciens voyageurs français qui visitait Goa, à peu près vers le temps où Camoens dut y faire sa dernière résidence, Vincent le Blanc, vante avec enthousiasme les merveilles de cette capitale, qu'il semble préférer à Lisbonne; il rappelle son opulence, sa police admirable, la facilité que les Portugais et même les étrangers trouvaient à y séjourner ; il nous dit comment « en cette ville , grandement riche , les habitants vivoient délicieusement ; » il s'étend avec complaisance sur les mille ressources qu'oifrait un luxe commode ; il vante surtout la tolérance qui y régnait et qui devait malheureusement faire place, quelques années plus tard, à un affreux sytème de persécution.
Tous ces avantages réunis séduisirentils Camoens? espéra-t-il faire encore partie de quelque grande entreprise militaire, ou sa fortune pût se rétablir? On ne sait rien de bien positif à ce sujet. L'opinion générale est que, durant les années où il vécut à Goa , délivré des accusations de ses ennemis et des poursuites de Miguel-Rodriguez Coutinho, il servit, dans plusieurs expéditions maritimes , sans abandonner pour cela la culture des lettres. Le seul écrivain
qqi eût pu éclaircir cette période si intéressante de la vie de Camoens, Diogo de Couto, ne dit rien à ce sujet. En effet, l'exact continuateur des histoires de Barros se vante bien d'avoir été l'ami particulier du poète, son mcUelot^ comme disent encore familièrement de nos jours les gens de mer, mais ce n'est jamais pour nous signaler les actions auxquelles il prit part , c'est pour nous dire sa déplorable misère et les mésaventures chaque jour renaissantes qui désolaient cette vie agitée.
Si l'on s'en rapportait à l'opinion d'un homme qui a noblement consacré son temps et sa fortune à la gloire du poète , ce serait à cette époque , à peu près au temps où don Antâo de Noronha serait devenu le vice-roi des Indes , que le plus grand malheur qui pût frapper Camoens l'aurait atteint; il aurait perdu Catherine de Atayde , et la nouvelle de cette mort prématurée lui serait parvenue à Goa.
Hâtons-nous de le dire, malgré quelques vers charmants qu'il cite et qui peuvent en effet se rapporter à ce douloureux événement, M. de Souza ne donne cette opinion que comme une conjecture (*). Sans doute, si quelque indiscrétion de Diogo de Couto nous avait initiés à la vie privée de Camoens, mille détails, nui ne peu vent être adoptés que comme des suppositions plus ou moins ingénieuses, acquerraient, au point où en est venue la critique, un degré de certitude qu'ils ne peuvent avoir. Nous verrions peut-être comment se réveilla en cette âme ardente le souvenir d'un amour qui semble ne l'avoir jamais complètement abandonnée; mais nous saurions aussi d'une manière plus certaine, à l'aide de ces confidences, les faiblesses que le poète n'a point su taire entièrement et au'il a laissé deviner.
Nous le verrions alors sans doute passant d'une contemplation mélancolique à la vie la plus active et, durant son séjour dans l'Orient, mêlant à cette vie aventureuse toutes les voluptés dont Tlnde ne
(*)M. Gh. Mafinln ne la partage poiot, et, comme on peut le voir, ii pense que te poète perdit celle qu*il aimait ■{ nous rappelons ici ses propres expressions) à l'époque où il parcourait les lies de Tocéan Indien. Nocu avouerons qu*un sérieux examen des ftits n'a pa eoeore nous fixer sur oe point
lut jamais avare. CommeDt jie oas sourire, en effet, au nom de cette oelle esclave noire qu'il n'a pas craint de célébrer dans ses vers ?
Diogo de Couto malheureusement s'est tu ; il ne nous a pas même raconté , lui qui dit si minutieusement les choses , tout ce que Gt Camoens dans les diverses occasions où il prit part aux expéditions qui se succédaient si fréquemment alors ; car la seule chose que nous sachions d'une manière positive, c'est que Camoens s'absenta fréquemment de la capitale des Indes portugaises, pour faire partie d'une foule d'entreprises militaires. Après avoir accompagné les flottilles QUI s'en allaient journellement à Mangaiore, à Daman, à Malaca, et même dans les îles lointaines de la mer des Indes , il revenait hiverner à Goa ; là, s'il sollicitait certaines faveurs du vice-roi, ce n'était point pour lui, c'était pour quelque brave soldat, comme Heitor da Sylveira, oui avajt plus songé à la renommée qu'à 1 argent, pour quelque savant errant sans ressource, pour ce Garcia da Orta, par exemple, qui avaitprofessé à Coimore, et qui, dédai-
Î;nantunevie paisible, par amour pour a science , préparait dès lors les matériaux d'uD précieux ouvrage dont l'Espagne lui ravit la gloire.
Camoens vécut ainsi durant plusieurs années; mais, sur la fin de son séjour dans l'Orient, un douloureux changement se manifesta en lui. On n'a peutêtre pas assez insisté sur cette espèce de révolution qui se fit peu à peu dans son caractère. Manoel de Faria e Souza la signale avec une sincérité trop naïve pour que nous ne fassions pas usage de ses propres expressions : « Il était naturellement enclin à la joie et fort allègre; il lui arrivait de dire et de faire mille plaisanteries galantes, dignes d'un cavalier et d'un courtisan; mais, durant les dernières années qu'il passa aux Indes , il commença à s'abandonner à la mélancolie et à la tristesse, et à paraître comme chagrin.»
Ses tristes souvenirs étaient-ils la cause principale de ce changement? Le poète prévoyait-il déjà le sort qui l'attendait dans sa patrie ? On peut supposer qu'aux douloureuses préoccupations dont on trouverait la raison immédiate dans les
déceptions de sa Jeunesse et de 80Q âge mûr, il joignait la vive inquiétude de ce qui se passait alors aux Indes et en Eu^» rope. D'ailleurs on regarde ce période de sa vie comme un de ceux ou il se livra avec le plus de suite à l'étude : il éprouvait sans doute ce besoin de rêveries solitaires qui se fait toujours sentir chez le poète quand le tourment d'une correction minutieuse succède pour lui aux premiers élans de l'inspiration.
Camoens ne songeait plus à la fortune, il, n'éprouvait plus qu'un désir, c'était de revoir son pays. Malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il se trouvait, il obéit à cette secrète impulsion ; mais il y obéit comme il le pouvait faire, en continuant sa vie aventureuse et en se rapprochant par degrés des lieux où , malgré son premier serment , il voulait aller mourir. Pedro Barreto Rolim, parent du gouverneur Francisco Barreto, venait de succéder à Fernand Martins Freire, dans l'administration de la capitainerie de Mozambique, et se disposait à partir pour cette résidence; il aimait la société du poète et lui proposa de le suivre; ses instances ne rencontrèrent probablement pas de bien grands obstacles. Camoens, croyant à la sincérité de ses promesses , s embarqua avec lui pour Sofala, vers la fin de l'année 1567. Une fois arrivé dans cette région de l'Afrique orientale, on ne sait pas bien nettement ce qui ce passa entre lui et le nouveau gouverneur de Mozambique. Soit pure inconstance de Pedro Barreto , soit noble fierté de la part de Camoens , qui ne put se décider a subir certaines exigences humiliantes, une rupture complète eut lieu entre lui et son prétendu protecteur. Il suffit de jeter un coup d'œil sur quelques relations du temps et de se figurer Tétat réel de Sofala au seizième siècle pour se faire une idée de ce que dut être alors la position du poète : au besoin , une seule phrase de Diogo de Couto suiffiraît pour la faire comprendre : « II le vit , dit-il, se -nourrir de la pitié de ses amis. »
Cette douloureuse position devait avoir un terme assez rapproché : don .
Luiz de Atayde, ayant succédé le 10 septembre à don Antâo de Noronhai
2tô
L'UNIVEAS.'
celai-ci s*erabarqua m mois de février de Tannée suivante 'pour le Portugal, et relâcha sur les côtes de Mozambique; il était accompagné de plusieurs gentilshommes parmi lesquels se trouvait ce diligent chroniqueur dont nous avons invoqué plus d^une fois le témoignage , et qui , grâce à sa franchise de soldat , n'a rien déguisé des nobles misères du poète. Heitor da Sylveira, Antonio Cabrai, Luiz de Yeiga , Duarte de Abreu, Antonio Ferrâo, unis à quelques hommes généreux dont les noms ne nous sont point parvenus, tirèrent l'auteur des Lusiades de la situation déplorable où il était à Sofala; ils lui offrirent le passage sur le bâtiment qui les ramenait des Indes en Portugal. Il fallut même que l'ancien compagnon de Luiz de Gamoens,que son matelot, quêtât auprès de quelques amis le linge indispensable pour une si longue traversée ; il en fait naïvement Taveu.
Ce que Diogo de Couto n'a pas dit, mais ce que Faria e Souza dans sa généreuse indignation n'a pas oublié, c'est qu'il fallut payer au gouverneur de Mozambique quelques dettes contractées envers lui par l'homme dont il aj)préciait le génie, et qu'il avait supplié de le suivre : il s'agissait de vingt mille reis que devait le poète (*) et que dut ac- Quitter Heitor da Sylveira. « Ainsi, dit l'historien, furent achetés la liberté de Camoens et l'honneur de Pedro Barrcto. »
L'homme qui se montre le plus inflexible envers le poète lorsqu'il s'agit de ses faiblesses, l'écrivain austère qui a si souvent cherché à pallier les torts de ses ennemis, l'admire ici dans sa véritable grandeur , et il dit avec une rare justesse que Diogo de Couto, sans en avoir l'intention peut-être, nous a offert la preuve la plus forte qu'il pût nous donner, de cette énergie de caractère qui semble avoir été le trait distinctif du grand homme dont nous retraçons la vie. « Les mauvais traitements dont Pedro Barreto l'accabla , cette dureté qui était presque une trahison dans le cas dont il s'agit, les souffrances qu'il éprouva sur une côte
Îiresque barbare de l'Afrique orientale, e faible espoir qu'il avait de sortir de
(*) Un peu plus de cent francs
cette espèce de captivité, ne suffirent
λas pour troubler la tranquillité et a confiance de Camoens. Couto rapporte qu'au milieu de tous ses malheurs il acheva de donner la dernière touche à ses Lusiades pour les livrer à l'impression ; il travaillait également beaucoup à un ouvrage rempli d'enseignements, d'érudition, de sagesse et de philosophie. -»
Ce fut dans le courant de novembre 1568 que le vaisseau le Santa-Fé reçut l'auteur des Lusiades et qu'il auitta les côtes d'Afrique. Le voyage fot heureux, mais un douloureux événement signala le retour si ardemment souhaité. On était parvenu au dernier jour de cette longue navigation; on allait apercevoir les hauteurs de Cintra, lorsque l'ami le plus fidèle de Camoens, l'homme en qui il avait mis peut-être toutes ses espérances, succomba. Celui dont le nom revient à la bouche du poète dans les temps de prospérité et dans les temps de détresse, mourut en vue de la côte. Avec lui s'éteignirent peutêtre les dernières espérances d'un meilleur avenir. Mais ceci était un malheur particulier; encore quelques heures, et Camoens allait être témoin d'une affreuse calamité : la grande peste sévissait dans Lisbonne.
Quelques historiens nous ont parlé de cet événement, et ils sont unanimes dans leur récit : jamais l'horrible fléau, qu'on avait vu paraître tant de fois durant le moyen âge, mais dont le souvenir s'était pour ainsi dire éteint, n'avait frappéles populations d'une terreurplus profonde. Cette désolation était justifiée par l'excès du mal ; au dire des chroniqueurs, il y eut telle journée où périrent six cents personnes; et dans l'espace de tem ps qui s'écoula depuis les der- : niers mois de 1568 jusqu'à la fin de 1569, on vit succombersoixante-dix mille habitants. A l'époque où le Santa-Fé mouilla dans le port de Lisbonne, le fléau commençait a se calmer; cependant la crainte empêchait encore que l'on diminuât rien des précautions qu'il avait imposées.
L'embouchure du Tage était fermée rigoureusement, et pour en obtenir l'entrée il fallut que Diogo de Coulo, qui venait sur un autre navire, se rendît a Casc.'»es et de là à Aime irim , où s'était réfugiée
]â cour. Ce fut là seulement qu'il put obtenir un ordre qui permettait aux na?ires en vue des cotes de jeter Tancre dans le port. Toutes ces démarches avaient lieu au mois d'avril 1570. Cainoens ne revit Lisbonne qu'au mois de juin suivant; plus de dix-sept ans s'étaient écoulés depuis son départ.
li y avait déjà treize ans que Joâo III était mort, et l'état du pays avait bien changé. Une régence laoorieuse, agitée de prétentions contraires , et qu'on eût été encore heureux de pouvoir conserver; un jeune prince sans puissance réelle pour ramener le bien, et cependant doué de qualités rares, puisque le vénérable évêque de Sylves ne pouvait s'empêcher de s'écrier : « Malheur au Portugal qui a un roi si digne d'être aimé et cependant si abhorré à cause des gens de son conseil ! » voilà ce qui dut frapper au cœur le poëte, et ce qui lui inspira les paroles généreuses
?[u'il adressa au monarcjue encore enant. Si tout était change en politique , tout était changé aussi dans les habitudes de la nation: Il ne restait plus rien pour ainsi dire de cette splendeur « et de ces grâces royales, dit un vieil écrivain, qui embellissaient la cour sous le règne précédent. » Plus de bals magnifiques , plus de ces fêtes comme savait les ordonner l'infant don Luiz, plus de ces représentations dramatiques, dans lesquelles GilVicente, auteur et acteur à la fois , donnait l'essor à son originalité. Le sentiment de l'art semblait s'être éteint momentanément, comme s'était éteinte cette énergie persévérante qui , durant les conquêtes , avait tout organisé.
On ne sait guère aujourd'hui comment s'écoulèrent pour le poëte les deux premières années qu'il passa à Lisbonne au milieu de ces luttes déplorables du pouvoir. Ce qu'on peut aisément constater, c'est que le oécourâ^ement politique qui se faisait sentir aux meilleurs esprits, aux cœurs les plus fermes, ne tint pas devant l'œuvre de génie qui.
consacrait la vieille gloire nationale. £n 1572 , Camoens publia son poème; et, ce qui était inouï jusqu'alors en Portugal , les Lusiades eurent une seconde édition dans la même année. L'émotion profonde qu'excita cette noble poé-
19* Livraison, (Pobtugàl.)
PÔ&TXJGAt/ M9
sie se fit sentir dans toutes les classes de la société. liC succès fut immenses; il y eut pour ainsi dire rénovation de l'esprit national; l'œuvre devint populaire. Ici nous laisserons parler, avec son style si naïf et si pittoresque, le vieil écrivain qui se vante d'avoir étudié durant vingt ans ce beau livre et qui a d'autant plus de confiance dans certaines traditions , que son aïeul , Estacio de Faria, avait été l'ami du poëte (*) : « Il est certain, dit-il, que ces écrits furent fort estimés en sa vie , et qu'en raison de cela sa personne était vue ' avec admiration à Lisbonne; car, dès qu'il paraissait dans quelque rue, tous les passants s'arrêtaient jusqu'à ce qu'il eât disparu. Et cela était amsi quand, après son retour de l'Inde , ayant dé-
Eosé l'épée, il marchait appuyé sur une équille. Il allait de cette façon la plupart des jours, avec toutes ses infirmités, toutes ses années, entendre la leçon de théologie qui alors se faisait dans le couvent de Santo-Domingo ; s'asseyant parmi ces jeunes gens qui écoutaient, comme si lui-même eût été l'un des écoliers. »
Et quelques lignes plus haut, Faria e Souza continue ce récit touchant ; il nous dit en quelques paroles comment se passait cette vie d'angoisse, dont une leçon de théologie était désormais l'unique distraction : « Il en vint à vivre d'aumônes; et celui qui la demandait pour lui le soir était un esclave qui avait nom Antonio et qui était naturel de Java. Un jour Ruy Gonçales ( lisez Ruy Dias ) de Camara , notable chevalier, lui demandait qu'il traduisît en portugais les sept psaumes de la pénitence. Un certain temps s'étant écoulé et quelq^ues stances seulement étant faites, celui-ci se plaignit de ce qu'il ne les achevait pas, bien qu'il eût écrit tant et de si beaux poèmes ; il lui répondit : « Seigneur, quand je les faisais, je me trouvais en âge florissant et favorisé des dames, j'avais
(*) Comme Pa très-bien fait observer M. Ch. MagDiQ, le privilège accordé aa poêle pour la première édlUon est da 24 septembre 1671 , et non da 4 , comme l*ont écrit plusieurs biographes, rei " "' ■" *"*"' *"""• tude. Un ler la perte prématurée
phes , remarquables d'ailleurs ^ar leur ^^actf. tude. Un hamle pr ' -•- * « «—•
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miné avec tant de sagacitt ^ -
1572, a prouvé quni fallait définiUvement adopter les corrections de la seconde.
lie professeur, dont U faut déplorématurée, M. Mablin,qid aexait de sagacité les deux édiUons de
L'UNIVERS
le Bécesgaîre; maintenant il me manque, et si complètement, que là est mon Antonio me demandant quatre mœdas pour acheter du eharbon, sans ç[ue je puisse les lu! donner. » Et de là jMnfère que ce cavalier ( les autres étaient de même ) serrait la bourse pour quatre maravédis, et ouvrait la nouche pour demander les sept psaumes traduits en vers... » 0 chose déplorable, le roi don Sébastien, pour la dédicace de ce poëme épique , avait donné à Camoens quinze mille reis de pension sa vie durant (*), et on les soldait si exactement, que le poète avait coutume de dire qu'il demanderait, au roi qu'on commuât ses Suinze mille reis en quinze mille coups 'étrivières à donner aux ministres dont ce payement dépendait.
Un savant Portugais , qui a lu certainement comme nous les détails curieux que nous citons ici dans toute leur simplicité, se plaît à énumérer les hommes distingués avec lesquels Camoens avait conservé des relations ; il cite surtout don Gonçalo Coutinho de la maison de Mariaiva; il parle de cette illustre famille de Vimioso dont les membres avaient une estime particulière pour le poëte, qui les fréquentait librement. Les noms d'un ancien vice-roi des Indes et d'un gouverneur de Malaca se trouvent sous sa plume. Cependant on lit encore dans l'historien que j'ai cité plus haut ces tristes paroles : a Une mulâtresse, nommée Barbe, connaissant sa misère, lui donnait souvent un plat de ce qu'elle vendait, et quelquefois aussi un peu d'argent provenant de sa vente. >» Ne faut-ii pas répéter avec Manuel de Faria : O déplorable misère !
Pendant que le poète cherche à se consoler de ses maux en allant écouter les savants relisieux du couvent de Santo- Domingo, il nous reste une tâche à accomplir. Fidèle au plan que nous nous sommes tracé en commençant cette notice, nous essayerons d'indiquer quel fut le caractère réel du mouvement qui se
" {*) Comme Manoel de Faria e Souza écrit en espagnol , il adopte le chiffre de 375 réaies, qui équivalent à la somme désignée ici en reis. Quinze mille reis valent 93 fr. 7b cent. , ce qui représenterait environ 500 fr. de nos jours. Pour Jouir de cette modique pension , Camoens de^ vait résider à Lisbonne et faire renouveler tout les trois ans Tordoonance qui la lot accordait.
manifesta dans la poésie sous don Sébastien , et dans quels rapports Luiz de Camoens, déjà lu, déjà admiré, se trouva visà-vis de ses contemporains. Un examen rapide des faits suffît encore pour le prouver : isolé à ses débuts, le poëte le fut à ses derniers jours ; il n exerça aucune influence sur les ho^romes qui devaient le comprendre et qui fjouvaient le juger. Et cependant des écrivains célèbres avaient succédé à Sa' de Miranda, à Antonio Ferreira, à Gil Vicente. Chez les uns, il y eut probablement jalousie, terreur puérile de voir s'évanouir une renommée naissante ; chez les autres, on trouverait, pour expliquer cet oubli coupable, l'isolement dans lequel ils vivaient; la forte volonté de se tenir éloignés de la cour et de ne se point mêler au mouvement d'une politique déplorable. Le plus habile de tous ces poètes, le seul qu^on puisse raisonnablement citer après l'auteur des Lusiades^ Hieronymo Corte-Real, de retour de ses voyages aux Indes, vivait paisiblement dans son majorât de Palma^ et le souvenir de cette noble Lianor, aux malheurs de laquelle Luiz de Camoens avait consacré quelques vers admirables, lui fournissait le sujet d'un poëme héroïque, étincelant debeaiités, mais dans lequel la couleur du style et le pathétique des situations sont en opposition perpétuelle avec la longueur des descriptions mythologiques. Ce poëme, Corte-Real C) le médita jt sans doute dès cette époque au Morgado de Palma; et il ne devait paraître que dou?e ans après les Lusiades, Mais dans VAustriada^ poëme espagnol composé en l'honneur de Jean d'Autriche et qui dut s'imprimer pour la seconde fois vers 1577, on trouve divers morceaux dus à la plume des écrivains en faveur, et le nom de Camoens ne paraît pas. Quoique cet ouvrage et le Second Siège de Diii aient été favorablement accueillis àLisbonne, rien ne prouve dans l'histoire^littéraire aue leur publication ait amené un rapprocnement Qntre les deux poètes.
Lesbiographes nous disent bien qu'un certain Pedro da Costa Perestrello , qui avait composé un poème sur l'expédi-
(*)M. Ortaîre Fournier vient de donner une traduction fidèle de l'œuvre si remarquable que nous signalons ici.
PORTUGAt.
tîon de Vasco da Gama , renonça à le faire paraître après avoir lu les Lusiades : c'est peut-être la seule indication qui existe de l'influence de Camoens sur quelque poëte contemporain : mais, outreque le nom de Perestrello est parfaitement inconnu dans l'histoire littéraire, rien n'indique quel est le degré de confiance qiie peut inspirer un tel fait. Le seul poëte de ce temps qui , par la trempe de son esprit, fût capable de s'incliner sans arrière-pensée devant la puissance d'un tel génie , Frey Agostinho da Cruz , ne put guère connaître Camoens , puisaue, dès rannée 1560 on lui vit prendre 1 habit de religieux, dans le petit couvent de Santa-Cruz da Serra ne Cintra , et gu'il ne cessa plus , à partir de cette époque, de vivre en cénobite au milieu des montagnes. Ce serviteur de Dieu , comme on l'appelle, est devenu pour ainsi dire étranger aux hommes et au monde. Au sommetdu mont Arrabida, il ne célèbre que la Divinité et les grandes scènes de la nature ; s'il parie quelquefois de Famour, c'est de Faraour dom pté par la religion ; s'il dit un mot des passions humaines, c'est pour s'humilier devant Téternelle grandeur; si les combats reviennent à sa pensée , ce ne sont pas les combats des hommes qu'il chante^ c'est la lutte des éléments, les grandes tempêtes , le brisement des flots contre les flots , le cho^des arbres dans les forêts : et cependant cet ermite , abrité des orages dans une pauvre cabane, est le frère d'un cavalier aux aventuresr amoureuses , d'un poëte habile, harmonieux , qui sera un moment le rival de Camoens et son rival heureux : Frey Agostinho da Cruz est le frère de Diogo Bernardes.
L'auteur du Lima dut connaître sans doute Camoens; et on l'a accusé d'avoir trop bien apprécié ses œuvres, puisqu'on l'a accusé ae s'en être approprié une partie : mais cette grave inculpation n'est pas assez fortifiée par les faits pour que nous l'admettions sans la discuter; il est le seul , d'ailleurs , des personnages éminents de cette époque qui ait adressé à l'auteur des Lusiades quelques louanges.
Il ne nous reste ici que bien peu d'hommes à nommer; chez tous cest la même injustice, ou plutôt la même
indifférence. Ni Pedro de Andrade Caminha , le fils du hardi capitaine qui s'illustra aux Indes, le poète élégant des cours, ni Jorge Ferreira, le poète dra* matique à la mode, ni une foule d'écrivains dont on |)ourrait grossir aisément la liste, grâce a la volumineuse biographie de Barbosa , pe jugèrent à propos de tendre une main secourable à ce prince des poètes de F Espagne ^ qu'un pauvre esclave nourrissait d'aumônes dans son triste réduit de la rue Santa- Anna.
Pedro de Mariz nous apprend que le fidèle Javanais succomba; peut-être était-il depuis longtemps épuisé luimême par la misère. Alors Camoens dut songer à mourir, et ce fut sans doute quand il se vit privé des secours d'un ami , si humble , mais si noble dans son dévouement, qu'il écrivit les deux lettres dont on a conservé des fragments admirables :
« Qui jamais a oui dire que sur un si petit théâtre que ce pauvre grabat, le sort eût pu donner le spectacle de si grandes infortunes ? Et moi , comme si elles ne suffisaient pas Je me mets encore de leur côté; car chercher à résister à tant de maux , ce serait orgueil, i \
» Enfin, disait-il un autre jour, ma vie finira; et tous ils le verront, je fus si affectionné à ma patrie, que non-seulement je ne me contentai pas de mourir dans son sein, mais que je voulus mourir avec elle. » k ' Cette déplorable journée d'Alcaçar Kébir, prévue par Osorio, flétrie par Mascarenhas, arriva enfin. Un chro-!
niqueur rapporte qu'un vieux moine,' qui avait suivi l'expédition en Afrique, mais qui avait été contraint de s'arrêter sur le rivage, ayant appris la nouvelle de ce désastre sur son lit de douleur, tourna la tête vers le Christ et mourut. Quand on vint annoncer ce grand événement à Luiz de Camoens , en lui disant que c'en était fait de l'honneur du Portugal et de la vieille gloire de la patrie, il leva les yeux vers le ciel , et dit : « Au moins , je meurs avec elle ! »
Était-il alors sur son misérable grabat de la rue Santa- Anna? s'était-il réfugié dans l'hôpital ? L'histoire, qui a conservé les nobles paroles du poète , laisse pla- : ner du doute sur les déplorables circonstances qui signalèrent sa fin. Il mourut
L'UNIVERS
à Lisbonne, en 1579, à Tâgede cinquante-cinq ans.
Disons-le cependant , un pieux missionnaire, qui Ta vu en ses derniers jours , i*a vu à Thôpital; et , selon nous , le témoignage de Frey Jozé Indio , déposé sur un exemplaire des Lusiades, ayant appartenu a lord Holland, ne saurait être écarté. Voici ces paroles si touchantes et si naïves^ qui, il faut le dire encore, se rapportent au témoignage respectable de Barbosa Machado :
« Quelle chose plus déplorable que de voir un si grand génie si mal récompensé ! Je Tai vu mourir dans un hôpital, à Lisbonne, sans avoir un drap dont il pût se couvrir, lui api avait triomphé dans les Indes orientales , et qui avait fait cinq mille cinq cents lieues sur mer... Quel puissant avis pour ceux qui , de jour et de nuit , se lassent à étudier sans profit , semblables à Taraignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches (*) ! »
Le corps du poète fut enseveli dans réglise de Santa-Anna , qui alors était une paroisse. Sa tombe fut creusée dans la terre ; aucune épitaphe , aucun monument ne la distingua d'abord ; et ce qui n'a peut-être point été remarqué , c'est que le poète qui lui avait été préféré pour célébrer les hauts faits de Sébastien en Afrique, ce Diogo Bernardes, qui trouva la captivité en Afrique, fut enterré plus tard à côté de lui.
Le successeur de don Sébastien, le cardinal-roi , qui paraît avoir apprécié surtout Sa' de Miranda et Antonio Ferreira , laissa s'écouler son règne sans rien faire qui rappelât la gloire de Gamoens, tandis que le peuple rendait tacitement hommage au poète, en respectant sa pauvre habitation , qui depuis sa mort demeura déserte. La tombe de l'église Sainte- Anne restait sans honneur et même sans épitaphe. Seize ans après la mort de Gamoens, don Gonçalo Goutinho fi t chercher avec soi n la place où il avait été enseveli. Ce lieu ayant été reconnu après bien des difficultés, il fit transporter les cendres dans un endroit
(*) Cette fin lamentable a été mise en doale; nous savons de science certaine que dMmportantes découvertes touchant la vie privée du poète ont été faites récemment à Lisbonne; peut-être donneront-eltes la solution de ce point si intéressant.
voisin du choeur des religieuses franciscaines ; il les fit recouvrir d'une simple pierre en marbre, sur laquelle on grava cette noble inscription :
Cl-OIT LOUIS DE GAMOENS ,
PBinCE