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Portugal par m. Ferdinand Denis

Dans un vieux poëmedela fin du douzième siècle (*), qui a surtout une valeur historique, le Cid s’incline avec respect devant deux comtes étrangers qui sont à la cour d’Alphonse VI. L’un se nomme Raymond , l’autre Anrrique; tous deux ils sont venus aider le roi de Castille de leur forte lance contre les Maures, et leur renommée est déjà assez grande pour que le héros qui représente à lui seul la valeur castillane, les honore d’un regard fraternel. Mais le vieux poème s’arrête là , il ne nous dit pas ce que devient ce D. Anrrique, qui se trouve ainsi à la cour d’un souverain espagnol. Une vieille chronique longtemps ignorée, la charte du monastère de Floirac, nous l’apprend. Le comte Henri est le descendant de Hugues-Capet, l’arrière-petitfils de Robert, roi de France , le quatrième fils du duc Henri de Bourgogne, et Alphonse VI l’a choisi pour son gendre, en lui accordant la main do sa fille Tareja. Le pays qu’on désigne dès lors sous le nom de Portugal devient la dot de l’infante, et bien que ce territoire n’ait en-

(*) Sanchez, Poetias Castcllanas anteriorts al seglo XV ; Poema del Cid.

lr* Livraison. (Portugal.)

core que le titre de comté, le monar-

3 ue l’élève à la dignité d'État indépenaut. Tel est le début héroïque de ce petit royaume : uu compagnon du Cid commence ses glorieuses destinées , elles ne s’achèveront que lorsque de victoire en victoire l’empire des Portugais aura presque égalé en étendue celui des Romains.

ANCIENNE DIVISION. ÉTAT DU PAYS LORSQU’IL FUT CONCÉDÉ AU FONDA- TEUR DELA MONARCHIE. ORIGINE DU

comte d. henrique. — Lorsqu’il plut à Alphonse VI d’accorder à un prince magnanime de la maison de France le territoire fertile qu’il lui donna pour apanage, une partie de ce beau pays était encore soumise à la domination des Maures, et le vieux roi qui avait choisi pour son gendre un petit-fils de Hugues-Capet, compta sans doute sur le courage des hommes de cette race pour accroître la dot de sa fille. Il s’en fallait bien * que le territoire qu’on désigne aujourd'hui sous le nom de Portugal (*) oc-

(*) Un savant portugais , dont l’opinion fait aujourd’hui autorité, présente sous un jour trop clair l’origine de cette ville, qui donna

L’UNIVERS

cupât les limites assignée# par les Romains à la Lusitanie. Alphonse sépara de son empire le territoire de Porto, Ventre üouro e Minho , la province de Beira et le pays de Tras-os- Montes. En Galice, il lui donna tout le territoire qui s'étendait jusqu'au château de Lobeira, et il lui accorda la faculté d’étendre ses conquêtes vers le paysd’Algarve. Mais l’embouchure du Tage , la voie par laquelle ^on pouvait pénétrer dans ce petit empire, n’appartenait pas encore aux chrétiens. Lisbonne était une ville musulmane dans toute l’étendue de l’acception. Parmi les villes concédées alors , Porto , Coimbre, Viseu, figuraient au premier rang. Guimaraens fut choisie pour devenir la capitale de ce nouvel État indéson nom à tout le pays, pour que nous ne reproduisions pas ici son opinion. Le nom de Portas cale , qui par la suite se changea en celui de Porlucale , lut donné primitivement il un lieu situé au sud du Douro, sur ta rive gauche de ce fleuve , à l’endroit a peu prés ou se trouve aujourd'hui le village de Gaya. O lieu, servant d'ancrage à des barques, et méine à de petits batiments , aurait été dominé par l'antique château de Cale, édition dont la dénomination est rappelée par des écrivains romains , et le nom de Parlas cale tirerait de la r»on origine. U était naturel que sur la rive opposée du fleuve, au nord, on vttt'éUMIr peu a peu, comme cela arrive d’ordinaire en semblable circonstance, un autre village de la même étendue, autant pour la commodité de la population qui existait sur l’une et l'autre rive, que pour l i facilité des transactions commerciales et maritimes avec l'intérieur des provinces que le fleuve séparait ou bornait. Uans ce même Ucu en outre , et vers la partie la

f>lus élevée, fut fondé aussi un chéteau pour a défense des riverains, selon l'usage de ce* temps. Qr, comme il arriva, avec le cours des ans, que ce village s’accrut et prospéra davantage que l’autre, il prit *t conserva presque exclusivement la dénomination de Portas cale , sq faisant désigner dans les antiques documents tantôt simplement sous ce nom , tantôt sous celui de Castrum Porlucale , d’autres fois sous celui de Locus Porlucale. On l'appela aussi Castrum fliooum, pour le distinguer de l'autre Porlucale , qui gardait le nom de Castrum An tiquum. Ce même lieu crût successivement en population, et finit par posséder une église cathédrale avec un évéque; en sorte que dès le troisième concile de Tolède , qui fut célébré en l'année 689. quatrième du règne de ËMtftaJt, on nommait Portucalensis non seulement l'évêque catholique Constantin*, qui y assista, mais aussi levôque arien crée abusivement par Leovigilda.Vov. D F. de S. Lui 2, Memorias, etc.

I. 'opinion qui retrouve dans la dénomination du Portugal un souvenir du débarquement des Français tombe nécessairement devant celle-ci. M. JJalbi afürme que la dénomination de Portugal o’esl pas employée pour désigner tout le pays avant l’année 1009.

Sendant. Située à trois lieues au levant e Braga , le siège épiscopal le plus important de l'antique Lusitanie, cette citéactébdtiedans une vallée fertile, entre deux petites rivières connues sous les noms d’Ave et de Vizela. Quelques érudits prétendent qu’elle s’eleve sur remplacement occupe par l'antique Araduca, dont parle Ptolemée. Mais ce qui estime vérité historique plus avérée, c’est qu’elle avait été conquise autrefois sur les Maures par les rois de Léon.

Le premier historien portugais qui nousait donnédes notions exactes surces temps reculés, Frey Antonio Brandüo, indique nettement quelles étaient les divisions politiques de ce pays, avant qu’il devint un État indépendant.

» Lorsque le comte D. Henrique entra en Kspagne, dit-il , le gouvernement du Portugal se trouvait confié à plusieurs seigneurs; les terres situées entre le Douro et le Mondego, par cela intime qu’elles étaient plus exposées aux incursions des Maures et le plus souvent en péril, avaient été commises aux soins d’un chef illustre, que l’on appelait Sisnand. Lesanciens documents lui donnent tour à tour le titre de comte et celui de consul, et il avait établi le siège de sa résidence à Coimbre. « Mariana fait naître ce lieutenant d’Alphonse VI à Tolède; mais le savant historien que nous venons de citer allègue des raisons solides pour qu’on lui conserve son titre de Portugais : tels étaient les hauts faits militaires sur lesquels se fondait sa réputation, qu’on peut à bon droitle considérer comme le premier de ces hardis capitaines qui , à partir du onzième siècle, illustrèrent le Portugal.

Le pays d 'entre Douro e Minho, celui de Tras-os-.\fontes avaient également des chefs particuliers, relevant directement du pouvoir royal; mais l’histoire est moins explicite a" leur égard qu’elle ue l'est lorsqu’il s'agit du gouverneur de Coimbre. On sait néanmoins que, quelques années auparavant , était mort le comte N uno Mendez, que les Portugais de ces régions reconnaissaient pour chef principal. Dès cette époque aussi le pouvoir ecclésiastique avait acquis une réelle prépondérance qui lui permettait de joindre ses efforts à ceux du pouvoir séculier : les églises de Braga et de

Coimbre avaient été remises dans leur ancien ctat. On voit figurer un évêque de l’église primatiale de Braga, sous D. Garcia fils de Ferdinand; nous insistons sur ce fait, sans lui donner de développements. Dans ces temps rudes et difficiles, soumis à mille vicissitudes, la parole de l’évéque achève toujours ce que la lance a commencé (*).

L’origine du premier chef militaire qui gouverna ce pays comme État indépendant, fut longtemps un problème pour le Portugal lui-ineme. Pedro Ribeirode Macedo , dans sa généalogie du comte Henrique , ne compte pas moins de six opinions différentes émises à ce sujet, et le poète national par excellence , Camoens , qui interrogeavec tant d'amour les annales reculées pour y découvrir les moindres vestiges d’un fait glorieux, Camoens le fait naître en HongriegCe fut vers la fin du seizième siècle seulement qu’un document ignoré, découvert par Pierre Piteu , vint mettre fin à tant de conjectures; et l'on peut même ajouter que ce fait n’acquit toute sa valeur historique qu’à l’époque où un autre écrivain français, Denis Godefroy, dressa l’arbre généalogique de la maison de Portugal (**). Ajoutons à tous ces détails un fait moins connu, c'est qu’un roide Francedu douzième siècle conli rme par son langage une découverte de l’érudition moderne : Philippe le Bel en s’adressant au roi de Portugal lui dit : Cous qui êtes de noire lignage.

( * ) Rappelons en passant qne, si la maison de France avait fourni un chef militaire aux populations chrétiennes du Portugal, le pouvoir ecclésiastique fut exercé duranl cette période par un Français. Maurice Burdln , appelé de Limoges au commencement du douzième siècle, fut tour à tour évéque de Coimbre, archevêque de Braga. puis antipape. Ce fut un de ceux qui sous Bernard tirent la conquête spirituelle de la Péninsule. On lit dans les OisscrUicôes chronolofficas du savant Pedro Ribeiru les noms des prélats et des dignitaires influents de celte période, et celui de Maurice yti^ure: Hcgnante rex Alfonstts, et sub es, principe nostro comité Oomnu.% -tarie us , sertis Bracarcitsis Domnus Giraldus , sede Colimbriensis Domnus M ii ii ricins episcopus, in ipso cenovio S. Johannis Domna Tedoni priori, in sede Portugalensis Oomno Pelagio an hidiuconi.

(**) Or V Origine des roy s de Portugal yssus en ligne masculine de la maison de France. Paris, Pierre Chevalier MDCX. Cet opuscule , composé de huit pages, parut d’abord sans nom d’auteur; maison voit par des notes nombreuses ajoutées aux autres éditions combien Godefroy accrut cc premier travail.

On sait que ce fut en 1098 qu’AIphonseVI disposa de la main de ga fil le en faveurducomte I). Henrique; mais au début decette première période, unedifflculté nouvelle est venue diviser les écrivains nationaux et enfanter des volumes de discussions. Certains auteurs castillans et même des Portugais ont affirmé que Dona Thérèsa ou Tareja était fille illégitime d’Alphonse VI, et il faut convenir u'ils établissaient leur opinion sur des oeuments d’une valeur'réelle, puisque la chronique de Floirac elle-même allègue ce fait en termes positifs (*). Cependant des hommes d’une prodigieuse érudition, notamment Joseph Barhosa, ont présenté la question sous un autre aspect : ils ont puisé dans la contexture de la lettre pontificale établissant la légitimité de l’union d’Alphonse avec Chimène, leur principal argument, et il faut convenir qu’ils l’ont fait avec une supériorité assez grande pour qu’on incline vers leur opinion.

Une autre question d’une valeur historique incontestable se présente encore dès les premières pages de cet aperçu : il s’agit de savoir si la concession faite au comte D. Henrique le fut en retour de quelque obligation féodale, ou si elle fut libre dans toute l'acception de ce mot. Comme cela devaitêtre nécessairement , les écrivains espagnols ont invoqué le principe de la suzeraineté, dont Alphonse VI n’avait pas dû se départir; tes écrivains portugais, à la tête desquels il faut mettre Barbosa , réclament pour la donation pure et simple. Malheureusement , il faut s’en tenir ici à la tradition, et jusqu'à ce jour, l'érudition moderne n’a pas encore découvert le contrat dotal spécifiant la nature des obligations qui dut -exister primitivement entre les deux pays. Selon nous, pour être le plus près

fiossihle de la vérité, il faut répéter ici es paroles si judicieuses et si concises du savant Schoeffer : » Le beau père et le gendre prenaient plutôt pour règle dans leurs relations leur parenté et leur affection qu'une ligne de subordination exactement tracée. » Il faut ajouter d’ailleurs qu’uprès avoir établi d’une manière formelle quel était le genre de pouvoir at-

(*) Altérant Jiliam. sed rum ex xonjugati thtiru ihilam, Ainrico... dédit.

L’UMVERS.

tribué à D. Henrique , le savant historien ajoute bientôt : « Malgré ces témoi- • guages, qui semblent attester une puissance indépendante et illimitée, il est incontestable que tant qu’Alphonse VI vécut , Henrique resta vis-à-vis de lui dans une situation dépendante (*). »

Après la mort d’Alphonse VI, qui arriva le 1 1 juin 1 1 09, la position politique du comte prit un tout autre aspect ; et ce fut à cette époque surtout, dès qu’il eut conquis Cintra sur les Maures, que Don Henrique put garder une attitude réellement indépendante vis-à-vis de la Castille. On le vit alors s’intituler dans les actes émanés de son gouvernement, par la grâce de Dieu comte et seigneur de tout le Portugal.

Sans rappeler ici le voyage fort problématique que certains écrivains font entreprendre au comte Don Henrique, pour assister aux croisades ( ** ) , nous dirons que nulle existence ne fut plus remplie que la sienne : les chroniqueurs ne lui attribuent pas moins de dix-sept victoires obtenues sur les Maures dans la Péninsule; ils insistent également sur les foraes ( privilèges ) qu’il accorda à de nombreuses bourgades, parmi lesquelles figurent Coimbre, Tintugal , Soure , Certâo, Zurara , San Joào de Fesqueira, et cette ville de Guimaraens qui semble avoir été l’objet de toutes ses prédilections.

Après avoir glorieusement conquis sur les Maures une partie de l’État indépendant qu'il léguait à l’héritier que lui avait donné Tareja dans un âge déjà avancé, le petit-fils de Robert descendit dans la tombe chargé de gloire et d’années. Il mourut à soixante-dix-sept ans , le 1er novembre 1 1 12, et ses ossements reposent dans la cathédrale de Braga.

D. AFFONSO HF.NRIQUEZ 1er, ROI DE

Portugal. — Lorsque le comte mourut, le fils qui lui était né en 1 109 n’avait

fias plus de trois ans ; il fut reconnu par es peuples comme héritier du territoire

( * ) Voy. Époque première, liv. l*r, chap. I. (*• ) Le savant BrandAo veut que cette expédition ait eu lieu en 1 103 ; Faria y Souza la recule beaucoup , mais la place h. I époque où le comte était marie. L’Academie des sciences de Lisbonne a publié un mémoire étendu sur cette grande question , dont les limites de notre travail nous interdisent la discussion.

dont son père avait assuré l’indépendance. Sa mère gouverna sans contestation durant sa minorité; et sans doute que le titre auguste d'imperator , que prenait son père , lui fit regarder avec quelque dédain celui que lui laissait son mari , car on la vit en plus d’une occasion adopter le nom de Reine , durant l'époque de sa régence et même à l’époque ou vivait encore D. Henrique.

Celui-ci, dans un des actes politiques de son gouvernement , vante la beauté singulière de la filled* A lphonse VI (*). Cette beauté paraît avoir été la source de plus d’un trouble et de plus d’un désordre.

Selon l’opinion commune, Dona Thareja accorda les droits d’époux à D. Fernando Paes , comte de Transtamare ; et, bien que la seconde assertion n’ait

Eas une valeur historique incontestale, on prétend qu’elle ratifia par un mariage cette union d’abord illégitime.

Ce qu’il y a de certain, c’est que si la conduite privée de la régente ne fut pas à l’abri de nombreux reproches , il y eut également de grandes irrégularités dans son administration.

En 1125, le jeune prince venait d’atteindre seize ans lorsqu’il voulut être compté au nombredes chevaliers. Duarte Nunez de Leâo, d’accord avec plusieurs autres historiens, raconte qu’il s’arma lui-même, et qu’il prit les insignes de son nouveau rang sur rautel de S. Salvador, dans la cathédrale de Zamora, siège dépendant alors du Portugal. D. Affonso Henriquez était fait pour gouverner, comme ilétaitfaitpourcombattre. Lorsqu’il eut atteint Page de dix-huit ans, il réclama l'exercice de ses droits. Thareja refusa d’abandonner In régence ; le jeune

Iirinceles demanda impérieusement; et ’on vit commencer alors line des guerres les plus funestes qui aient ensanlanté le pays. Le fils se vit contraint 'employer la force des armes pour obliger sa nière à lui céder le pouvoir, et la intaille de S. Mamede, qui eut lieu non oin de Guimaraens, le 24 juin 1128, est marquée dans les annales du Portugal comme une des journées les plus déplorables que l’histoire ait à signaler. Af-

(*) Ego cornes Hrnrirus, unacum uxorc mea Jonaosissi ma Tharasia comil issa etc. Voy. Pedro Ribeiro, Visscrtacûes chronologicas . t III, p. *ô.

fonso Henriquez y demeura vainqueur des partisans de Dona Thareja , et il put dès lors se regarder comme maître absolu du territoire anciennement concédé à son père. Ce ne fut pas toutefois sans contestation qu’il saisit le pouvoir : la reine, renfermée dans le château de Lanhoso, envoya implorer le secours du roi de Léon, et ce prince accourut à son aide. La bataille de Valdovez gagnée par D. Affonso lit de nouveau justice des prétentions d'une mère ambitieuse.

Le roi qu’avait imploré Thareja ne se laissa pas décourager par cet echec ; il revint l’année suivante avec des forces imposantes, et mit le siège devant la ville de Guimaraens , où le fils de Henrique s’étaitrenfermé. Le siège fut poursuivi avec vigueur; et s’il fallait en croire la tradition adoptée par tous les écrivains du seizième siècle , ce serait uniquement au dévouement de son ayo ou, si on l’aime mieux, de son gouverneur, que D. Affonso Henriquez aurait dû son salut : effrayé du danger que courait le jeune prince, Egaz Moniz se serait éloigné secrètement de Guimaraens ; puis il aurait obtenu , au prix de certaines conditions, qu'Alphonse VII levât le siège et se retirât dans ses États. Les anciens écrivains ajoutent que ses conditions, quin’avaient pas été consenties par ]). Affonso Henriquez, furent rejetées par lui. Egaz Moniz, voyant qu’il pourrait être taxé de fol menti e ( ce sont les expressions de Camoens), passa à Tolède avecsafamille. Lui, sa femmeetses enfants se présentèrent alors devant Alphonse VII. Ainsi que nous l’avons dit autre part, ils s’étaient vêtus comme des gens condamnés à mort; non-seulement ils marchaient pieds nus , mais ils portaient la corde au cou , prêts à subir le dernier supplice. Touché de ce dévouement sans bornes à la parole donnée, le souverain de Léon leur fit grâce. L’esprit sceptique de notre siècle a nié ce fait héroïque; et bien que le nom d’Egaz Moniz soit resté comme un symbole de la loyauté portugaise , plusieurs écrivains dont l’autorité fait foi relèguent le récit qui constate son dévouement parmi les légendes chevaleresques du moyen âge. Nous savons bien qu’il n’y a rien à alléguer contre les dates inflexibles de la chronologie

et nous sommes forcé de convenir qu’il y a certainement confusion dans le récit de6 chroniqueurs. Nous avouerons néanmoins que nous ne voyons pas sans cha-

?;rin dépouiller l’histoire de ces grands aits, qui ennoblissent une époque. Ce qu’il y a de bien certain, c'est qu’un monument découvert assez récemment, et figuré dans les Mémoires de l’Académie des sciences de Lisbonne (*), prouve que cette noble tradition, racontée avec enthousiasme par les écrivains espagnols eux-mêmes {**) , remonte à line très-haute antiquité. Si elle n’a pas été élevée précisément en l’année 1146, la tombe d’Egaz Moniz n’en porte pas moins tous les caractères arcnitectoniques du douzième siècle. Or, le grand homme y est représenté avec sa famille, au moment où , selon l’expression du chroniqueur espagnol , il s’écrie : * Ma langue a erré, mon corps doit payer (***). » Selon le récit admis par toutes les chroniques , Alphonse VII fit grâce à celui qui savait réclamer ainsi le châtiment d’une noble faute. Egaz Moniz vécut longtemps encore dans ses vastes possessions, situées aux environs de Porto. Quelle que soit l’opinion qu’on adopte à l’égard de ce fait contesté, mais qui n’a rien de contraire aux habitudes du temps, Egaz Moniz fut certainement un homme éminent , et il eut la gloire d’avoir développé !e.<? plus nobles vertus chez un prince dont chaque action guerrière ou politique excite encore un sentiment profond de gratitude chez les Portugais.

(”) Voy. Memorias da Academia dus gf'iencias , t. XI.

( **) Argotc de Molina , entre autres. Voy. Nobl'Za de Andaluzia.

(***) Ce curieux monument, dont le caractère est fort grossier du reste, peut être visité dans l’ancien monastère des bénédictins , désigné sous le nom de Paço de Souza , à cinq lieues de Porto. Le monastère aurait été édifie vers 956. Connu d’abord sous la dénomination de S. Salvador, on aurait ajouté à son nom celui d’un château bâti par Egaz Moniz au douzième siècle, entre le couvent et le rio Souza. Nous ferons remarquer en passant et comme un fait bien peu connu . tout ce qu’il y avait de culture intellectuelle au fis cette famille. Le titre de Trobador appartenait depuis longtemps à l’un de ses membres ; un manuscrit portugais de la Bibliothèque royale, dont l’anciennete n’est is douteuse, dit, en parlant du frère d’Egaz oniz, qu’il savait merveilleusement la langue des Arabes ; savoir la langue des Maures , en ce temps , c était avoir la clef de bien des sciences .

LUmVERS.

AFFONSO HENRIQUEZ ÉLEVÉ A LA DI- GNITÉ ROYALE. — COALITION DES MAU- RES CONTRE LUI J RATAILLE D’OURI-

que. — Selon un écrivain qui a traité minutieusement des antiquités nationales O, ce fut immédiatement après la bataille de Saint-Mamède, ou tout au moins après la mort de la reine Dona Thareja , en 1130 , que les Portugais commencèrent à donner le titre de roi à D. Affonso. Jusqu’alors il s’était appelé Infante , et jamais n’avait pris le titre tie comte ou de duc ; le temps approchait où il devait être revêtu solennellement de la dignité suprême que lui décerna l’armée.

Après avoir établi son autorité dans les villes qui avaient été jadis concédées à son père, Affonso Henriquez poursuivit ses conquêtes dans l’Estramadure; puis il passa dans l’Alem-Tejo , qui appartenait alors à un chef arabe puissant, que les historiens contemporains revêtent du titre de roi, mais qui en réalité n’était qu’un émir dépendant du souverain musulman qui commandait dans l’Andalousie, lsmael s’était uni à cinq autres chefs pour attaquer la petite armée des chrétiens; la rencontre eut lieu près d’Ourique , le bourg le plus considérable de la contrée , ou elle fut gagnée; et Duarte Nunez de Liâo, le réformateur en titre des chroniques, se montre fort modéré en réduisant à trois cent mille hommes l’armée musulmane que d’autres historiens élèvent à quatre cent mille. Selon Schœffer, l’action eut lieu au-dessus du village de Castro-Verde , dans une vallée comprise entre deux fleuves , qui se jettent dans la Guadiana. Quelques historiens, amis du merveilleux, donnent seulement treize mille hommes de troupes à Affonso Henriquez (**); mais ces calculs là ne sont plus admis ; et il faut les placer à côté de la légende qui nous représente Affonso Henriquez eu communication directe avec le ciel et puisant dans l’aspect rayonnant du Christ le courage qui le fit vaincre. Duarte Nunez de Liâo raconte d’une manière vraiment entraînante cet événement pro-

( * ) Riheiro, Disserlncfas chronologicax.

(*') André ih* lU^.rndi*, d'ordinaire si scrupuleux, fait mouler celle armée à plus de lu ,<»00 hommes: « Ta ntatcongrcgavtl copias utmiUia m quudrayinla exercitus superaret. »

digieux , qui fonda la monarchie portugaise, et sa simplicité fait ressortir admirablement l’néroïsme du fils de D. Henrique.

« Quoique les Portugais fussent en petit nombre, le soleil naissant venant frapper sur leurs armures, elles resplendissaient d’une telle manière, que toute l’armée en recevait une apparence redoutable. Le prince commença à encourager les siens, en les appelant par leurs noms et en remettant devant leur mémoire des choses qui pouvaient leur donner du courage. Quand les grands qui étaient avec Henriquez virent les différents corps d’armée des Maures et tous les rois qui s’y trouvaient, ils demandèrent au prince qu’il voulût bien permettre qu’on l’appelât roi également ; que tout le monde le désirait, et que l’armée aurait plus de courage pour combattre.

Le prince, comme un homme vraiment magnanime, et sentant que ce qui valait mieux qu’un royaume, c’était de mériter de régner, de même que la valeur de la personne était plus grande que celle du sceptre et de la couronne, le prince . dis-je, répondit que c’était bieu assez a’honneur pour lui de leur commander; qu’il se contentait de cela , et

?[u’il ne voulait être appelé que leur rère et leur compagnon; que ce serait comme tel qu’il les défendrait toujours contre les ennemis de la foi , ou contre ceux dont ils recevraient quelque injure; et que pour ce dont ils parlaient, il y avait un moment plus opportun. Ils lui répondirent en lui objectant nombre de raisons , et lui demandèrent de ne point résister à tant de volontés. Le prince, se voyant si vivement pressé, leur dit de faire ce qu’ils voudraient. Alors ,

fioussant de grands cris de joie, ils e nommèrent roi et lui baisèrent la main : telle fut son acclamation. Cela achevé, il monta sur un grand et puissant cheval , couvert de ses armes ; et uand il vit que c’était le moment, il it à D. Pero Paez qu’il s’élançât en avant avec la bannière royale. Ceux de son corps d’armée le suivirent , et ils allèrent ainsi tomber sur l’ennemi.

Ce fut alors que le roi , qui se trouvait déjà en avant, frappa un Maure avec une telle vigueur, qu’il tomba en même temps que lui.

Un tel échec ne lui causa pas sans doute une grande impression; le chroniqueur nous dit qu’on le voyait partout où le danger était pressant. La bataille dura depuis le matin jusqu’à midi , et cinq despotes musulmans furent vaincus par ce roi que venait de créer librement l’enthousiasme militaire.

La bataille do campo d'Ourique fut livrée le 25 juin 11 39 , et c’est de cette grande époque qu’il faut faire dater la monarchie portugaise. Affonso Henriquez donna alors au nouveau royaume les armes qui devaient le désigner désormais comme État indépendant; ces armes étaient à la fois un symbole religieux et guerrier, destiné à rappeler sa victoire sur les cinq rois musulmans aussi bien que l’apparition miraculeuse dont le Christ l’avait honoré (*).

Il fallait faire confirmer par la nation le choix de l’armée ; ce grand acte politique eut lieu en 1143, aux cortès de Lamcgo : l’assemblée nationale qu’on désigne sous ce nom joue uu rôle immense dans l’histoire du Portugal. Affonso Henriquez y parut en présence des trois états, prenant le titre de roi sans doute, mais sans être revêtu d’aucun des insignes de la royauté, et dans l’église même de Sainte-Marie d’Almacave Lourenço Viegas, son procureur général, demanda au peuple s’il consentait librement à ce que le pouvoir royal lui appartînt. Le peuple eulin ratifia ce qu’avait fait l’armée, et l’archevêque de Tlraga ayant reçu de l’abbé de Lorvâo la couronne d’or renrichie de perles donnée jadis à ce monastère par les rois goths, Affonso Henriquez, qui tenait à la main son épée de combat , fut couronné par le primat. Ce fut , dit-on , après avoir accompli cette cérémonie solennelle que les lois fondamentales du royaume furent discutées et consenties.

Cette assemblée emprunta au temps, au lieu , à l’esprit d’indépendance qui

( * ) Na quai vos dcu por armas , e delxoa.

As que elle para si na cruz tomnu.

Camobns.

On peut voir dans plusieurs auteurs, et Dotaininenl dans Faria y Souza, ces armes prlmlUves. F.lles sont également Ugurée*, aveo leurs diverses modification* , dans l’/listoria gcitculogica du Casa nul por Antonio Gaelano dcSouza. Lisboa, 1735-48. 14 vol. grand ln-4.

animait la foule, quelque chose de fort simple , dont le vieux texte lui seul

Peut nous transmettre l’idée : ce fut élu du peuple qui parla d'abord ; voilà comment il s'exprima ;

« Lt le seigneur roi, tenant à la main la même épée nue qu'il avait portée à la guerre, dit : Loue soit Dieu qui m’a aidé! c’est avec celte épée que je vous ai délivrés et que j’ai vaincu nos ennemis (*) ; et puisque vous m’avez fait votre roi et votre compagnon, il convient que nous fassionsdes lois qui assurent la tranquillité à notre pays ; à cela ils répondirent tous disant : Nous voulons, sire, et nous sommes prêts à faire telles lois qu’il vous plaira de dicter, car nous tous, ainsi que nos fils etnos Hiles, nos petitsfils et petites-filles, nous ferons ce que vous commanderez. Le roi appela alors les évêques, les nobles, et les fondés de pouvoir des villes, et il fut convenu d’un commun accord qu’on commencerait par faire les lois touchant la succession à la couronne, et ils ürent les lois suivantes :

« Que le seigneur Alphonse, roi, vive et qu'il règne sur nous. S'il a des enfants mâles, qu’ils vivent et qu'ils soient nos rois, sans qu’il y ait besoin de les constituer de nouveau rois ; voici l’ordre de la succession : le fils succédera au père, puis le petit-lils, et ensuite l’arrière-petit-fils, et ainsi à perpétuité, dans leurs descendants de père en (ils.

« Si le fils aîné du roi meurt pendant la vie de son père, le second fils ( après la mort du roi son père ) sera roi ; le troisième succédera au second , le quatrième au troisième , et ainsi des autres fils du roi.

«Si le roi meurt sans enfants mâles, le frère du roi, s’il en a un, régnera, mais pendant sa vie seulement, car après sa mort , le fils de ce dernier roi ne sera

Iias notre roi , à moins que les évêques, es députés des villes et les nobles de la maison du roi ne l’élisent, et alors il sera notre roi, sans quoi il ne régnera pas.

« Alors Lourenço Viegas, procureur du seigneur roi, dit aux députés : Le roi

( * ) Disons en passant que le bouclier d’ Affonso, conservé jadis à Alcobaça et arraché du sanctuaire, a été pieusement rcinis par M. Taylor a la Bibliothèque de Lisbonne.

L’UNIVERS

demande si vous voulez que les filles soientadmises à succéder à la couronne, et, dans ce cas, s'il vous plaît de faire des lois y relatives. Après une discussion qui dura plusieurs heures, ils s'accordèrent, et prirent la resolution suivante :

• Les filles du seigneur roi étant également issues de lui, nous voulons qu’elles puissentsuccéder à la couronne, et qu'il soit fait des lois a cet effet, et les évéques et les nobles firent les lois suivantes :

« Si le roi de Portugal n’a pointd’enfant mile, et qu’il ait une fille, elle sera reine après la mort du roi, pourvu qu'elle se marie avec un seigneur portugais ; mais il ne portera le nom de roi que quand il aura un eufant mâle de la reine qui l'aura épousé. Quand il paraîtra en public en compagnie de la reine, il se tiendra toujours à sa gauche et ne mettra point la couronne royale sur la tête. Que cette loi soit toujours observee , et que la fille aînée du roi n’ait pas d'autre mari qu'un seigneur portugais , afin qu'un étranger lie devienne point le maître du royaume. Si la fille du roi épousait un prince étranger, elle ne sera pas reconnue pour reine , parce que nous ne voulons pas que nos peuples soient obligés d'obéir à un roi qui ne serait pas né Portugais, puisque ce sont nos sujets et nos compatriotes qui , sans le secours d’autrui, mais pas leur vaillance et aux dépens de leur sang, nous ont fait roi (*). »

Après avoir pourvu aux lois de la succession du royaume, il en fut fait immédiatement plusieurs touchant la noblesse, et l’on s’occupa ensuite delà pénalité. Il y a certaines dispositions, dans cette ébauche de code, qui sont essentiellement originales et qui constatent la situation inoraledu pays à cette époque. Tout individu, par exemple, qui, étant pris par les infidèles , demeurait parmi eux sanscesser de confesser la loi du Christ, donnait la noblesse à ses enfants ; tous ceux qui avaient combattu à la journée d'Uurique furent considérés

( * ) On a reproduit ici , comme étant ta ptus fidèle. une traduction récente de ce» fragments : fil#* est extraite d’un livre intitulé : Errn)$e de» droit» de S. V. Tri+FidèU 1). M tria Jl. Paris, i»3u, i vol. in 4.

comme nobles, et reçurent la dénomination cle sujets par excellence. La loi qui récompensait ainsi le courage et la persévérance religieuse se montra sans indulgence pour certains délits; elle atteste en même temps , au milieu de dispositions démesurément sévères, une tendance chevaleresque, bien digne de ces esprits indépendants. Un noble perdait sa noblesse pour avoir frappé une femme, pour avoir déguisé la vérité au roi, pour avoir mal parlé de la reine ou des infantes ; la fuite au milieu des Maures frappait le délinquant de la même peine, et le blasphème contre Dieu trouva ta loi aussi sévère.

La récidive dans ie vol pouvait entralnerla mort; le meurtrier, dequelque condition qu’il filt, était atteint du dernier supplice-, le feu punit l'adultère; et trois siècles plus tard , lorsque Joam 1" fit briller impitoyablement un jeuneécuyer qui avait des relations coupables avec une dame du palais , il se montra plus terrible encore que le premier législateur, car la loi de Lainego adoucit cette peine cruelle par des dispositions qui permettaient à la pitié d'intervenir.

Ce fut encore dans cette assemblée solennelle qu’Affonso Henriquez, voulant donner une preuve de sa vénération pour saint Bernard , plaça le royaume u’il venait d'acquérir sous la protection e Notre-Dame de Clairvaux. Non-seulement il appela la protection de la Vierge sur ses sujets, ce qui n'avait rien que de fort naturel durant cette période du moyen âge , mais il rendit son royaume fe’udataire de l'abbaye de Clairvaux, disent plusieurs historiens, en s'engageant pour lui et ses successeurs à payer annuellement cinquante ntaravedis d’or pur. Laclède, qui raconte ce fait d'une manière detaiilee, affirme que l'on conservait à Clairvaux l’acte authentique constatant ce fait étrange de féodalité, unique peut-ètreen son genre.

t/Après les cortès de Lamego, Affonso Henriquez continua vigoureusement ia guerre qu'il faisait aux Maures , et , le 1 1 mars 1147, il s’empara de Santarem : Mem Ramirez dirigea ce siège important. La même année, le jeune monarque résolut d'assiéger Lisbonne, et le hasard servit merveilleusement ce courageux dessein. Une flotte de croisés, composée

de deux cents voiles, venant du Nord et ayant pour chef Arnold d’Aerschot, joignit ses rudes combattants aux braves soldats qui avaient remporté tant de victoires. Le siège dura cinq mois ; il fut fertile en incidents d'un vif intérêt, et toutes les circonstances en ont été naïvement exposées par un moine du Nord, nommé Otto ou Otta, qui ne laissa passer aucun événement important sans le raconter (*). Rien de plus frappant, du reste, quecette lutte ae peuples si divers, que cette persévérance animée par une foi qui fait surmonter tant

fiara avec un courage si intrépide de a cité d’Evora ; il faudrait nommer surtout D. Puas Roupinho, qui alla mourir devant Ceuta, et qui marche en tête de toutes les gloires maritimes dont se vante le Portugal. L’espace nous manque pour raconter tant de faits éclatants. Disons-le d’ailleurs , le caractère particulier de cet ouvrage ne nous oblige pas uniquement à citer les gloires militaires, il exige que nous fassions connaître le mouvement intellectuel, les mœurs nationales et même les monuments.

d’obstacles. L’ardeur religieuse vienty^ L’espace consacré au récit desbatai Iles

douer tout à coup ces hommes, encoresi rudes , du génie inventif qui crée les engins les plus redoutables ou qui sait les renverser. Les peuples du Nord sont frappés eux-mêmes de ces curieuses circonstances, et en font l’objet de leurs récits. Mathieu Paris renferme plus d’une page intéressante où ces guerres contre les Maures sont racontées naïvement. Ce fut le 23 octobre 1147 que le roi Affonso entra dans Lisbonne.

Plusieurs de ces hardis soldats venus du Nord reçurent, en récompense de leur courag'e, certaines concessions qui les fixèrent en Portugal ; et Pou peut même faire dater de cette époque mémorable quelques dénominations, quelques usages qui subsistent encore, et attestent l’influence française à cette époque si reculée. Il serait curieux sans doute de rappeler ici des noms que le temps afaitoublier; mais si nous avions à mettre en évidence les gloires militaires contemporaines d’ Affonso Henriquez, ce serait de préférence des noms portugais que nous voudrions citer : il faudrait parler de Sueiro Mendez le Bon, deGonzalo Mendez, surnommé le Lutteur, de ce Martini Moniz qui se fit écraser entre la porte du château de Lisbonne et la muraille, pour faciliter l’entrée de la cité aux assaillants. Il faudrait désigner à l’admiration des siècles Mem Moniz, qui, après avoir commandé l’aile gauche à la bataille d’Ourique, s’illustra encore à Vil la- Rasa ; Garcia Mendez le grand porte-étendard; G iraldo Giraldez, surnommé Sans-Peur, qui s’em-

(*) Jofto III, prince essentiellement littéraire, voulut que cette chronique inédite fût publiée.

est nécessairement limité pour nous (*). Affonso Henriquez n’était pas seulement un prince guerrier, c’était un prince législateur, un fondateur de cités et de monastères; en 1148, le 2 février, il posa la première pierre du couvent d’Alcobaça , et voici à quelle occasion : si l’on en croit les vieux historiens, au milieu de la vie agitée qu’il menait dans les camps, et même après la fameuse assemblée de Lamego, le premier roi des Portugais aurait conservé des relations avec saint Bernard ; et en 1147, comme il se mettait en route de Coimbre pour aller prendre Santnrem, arrivé à une montagne nommée Serra de Albardos , il aurait fait vœu, s’il accomplissait heureusement cette rude entreprise, de donner à saint Bernard et aux religieux de son ordre toutes les terres qu'il voyait de ces montagnes du côté où les eaux se dirigeaient vers la mer. Nous ferons grâce au lecteur des miracles qui accompagnent ce récit; l’habile et savant Pedro Ribeiro a dégagé victorieusement l’histoire de cette légende. Ce qu’il y a de certain, c’est que le monastère de Clairval fournit à Alcobaça ses premiers religieux, et que l’abbé Ranulpho, qui les dirigea sous Affonso Henriquez, fut envoyé par saint Bernard. Ce fut dans ce noble monastère que le propre frère du roi, que D. F. Pedro Affonso

firit l’habit religieux, après avoir vailamment combattu et avoir rempli une ambassade en France. D. Affonso Henriquez ne s’en tint pas à cette fondation

(*) Voy. ce récit détaillé , extrait des vieux historiens, dans nos Chroniques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal,

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L’UNIVERS

magnifique. L'archidiacre de la cathédrale de Coimbre, D.Tello, avait formé, sous le titre de Santa- Cruz, un institut religieux destiné à fournir des prédicateursaux terres nouvellementcouquises.

Dès 1132 il s'y était réfugié avecquelques compagnons', en adoptant la règle de Saint- Augustin, et il avait eu la gloire dedevenir le maître spirituel de S. Theotonio. Affonso Henriquez agrandit encore cet édifice religieux , et il fit élever l'église où devait être placé son tombeau.

Lisbonne, Coimbre, Santarem, toutes ces villes dans lesquelles le clergé établissait chaque jour davantage sa puissance, toutes ces cités, dis-je, offraient une population mixte, catholique et musulmane, dont il est curieux de connaître au moins d’une manière générale la position respective : à défaut d'une description plus longue, nous allons esquisser ce tableau dans le paragraphe suivant.

RELATIONS DES MAURES AVEC LES POPULATIONS CHRÉTIENNES DURANT LE ONZIÈME ET LE DOUZIÈME SIÈCLE.

— Les antiques monuments de cette époque nous portent a croire queces relations étaient plus pacifiques, plus faciles dans les villes, et même dans certains établissements éloignés des centres de population, qu'on n'est tenté au premier abord de le supposer. Si, d’un côté, l'ordonnance!*) quAlbocassem, roi des Maures des environs de Coimbre, reudit en faveur des moines de Lorvâo, nous est une preuve de ces dispositions pacifiques, je dirai même bienveillantes, de la part des musulmans, certains documents récemment exhumés nous prouvent qu’il y eut réciprocité de la part des conquérants chrétiens. Tout nous porte à croire qu’aprèsces terribles batailles d'extermination, où le principe religieux, exalté jusqu’à la frénésie, se montrait comme premier mobile, les populations se mêlaient de nouveau et établissaient entre elles des transactions politiques et commerciales , comme par le passé. Après la prise de Lisbonne les

(*) Voy. le «avant ouvraaede Ravnouard, Recherches sur ta tangue romane , i. 1. Le ti*xte

de celle ordonnance, al prveteux pour IVlude de* origines, est reproduit avec ta pius saine critique.

Maures eurent dans Affonso Henriquez un protecteur déclaré. Ce prince leur donna même des garanties publiques, qui leur conservaient certains droits vis-à-vis des populations chrétiennes, et un ouvrage récemment publié prouve qu'en 1218 ce roi rendit une ordonnance qui mettait à l’abri de tout dommage les Maures de Lisbonne, d’Almada, de Palmellaet d Alcacer(l). Il serait facile de multiplier les détails secondaires qui se rattachent à cefait historique; et plus tard dans Edrisi lui-même on entend un écrivain arabe vanter la singulière hospitalité dont les moines de Saint-Vicente usaient à l’égard de tous les étrangers. Une des meilleures preuves, du reste, que ces rapports tournaient quelquefois à l’avantage des populations chrétiennes, c’est qu'il existe des documents dans lesquels on voit des prêtres catholiques porter des noms musulmans (**). Ces conversions s'opéraient par une foule de moyens, tantôt par des prédications soutenues, en d’autres occasions par des circonstances étranges qui ont donné lieu à certaines légendes. Qu’il me soit permis d’en choisir une preuve dans un livre trop peu consulté; nous ne donnons d’ailleurs ce fait qu’à titre de tradition, et comme faisant connaître lés mœurs de cette période.

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