DBBABQUEMENT DBS PORTUGAIS A CALICUT. — DEVOTION DES EUROPEENS
dans un temple hindou. — Maintenant que nous avons essayé de faire saisir ee qu’il y eut de sérieux , d'imposant même, dans la résolution de Vasco da Gama, commence le récit purement pittoresque de son debarquement , et la sérié d'incidents inattendus qui donnent un caractère essentiellement original à ce premier contact des Européens avec les peuples de l’Hindoustan. Dès le point du jour, les embarcations de la flottille, pavoisees et garnies d’artillerie, se tinrent prêtes a recevoirle capitaine général et sa suite. Les chnlemies et les trompettes sonnaient un appel triomphal.
Les Portugais, vêtus de soie, mais soigneusement armés, malgré ces habits de luxe , descendirent avec empressement dans les chaloupes ; et des rameurs vigoureux les eurent bientôt conduits à terre. A peine avaient-ils mis le pied sur les rivages de Panderane. qu’un personnage, auquel on verra bientôt jouer un rôle important dans cette histoire, vint les recevoir. Le Catoual(’), ministre du Samori, se présenta à la tête de deux cents naïres, gentilshommes de cette contrée, nous dit naïvement Castanheda , et formant sa milice. Un palanquin, porté par six hommes, fut amené alors, et Vasco da Gama y monta comme chef de la mission. Les Portugais se mirent en marche vers la cité de Calicut , un peuple immense les accompagnait.
Mais la ville était encore éloignée; c’était l’époque de l'hivernage, les pluies diluviennes des tropiques pou-
(*) I/t Catoual oa CatWùl, comme l’écrivent plusieurs voyageurs , remplissait et remplit encore un emploi purement civil. Voy. ce que dit à ce sujet AI. Warren V Inde en i 84.1.
L’UNIVERS
▼aient tomber tout à coup ; on se hâta. Un festin d’ailleursavuitété préparé pour Gama, à Capocate; il refusa d’y prendre part; et, après que les siens eurent accepté quelques rafraîchissements et se furent délassés de la marche, il se mit de nouveau en route. Près de Capocate, il se vit contraint de passer un fleuve rapide, sur une de ces entbarcations qu’on appelle Jangculas , et qui ne sont autre chose qu’un radeau. De toutes parts les Indiens accouraient pour le contempler. Après avoir navigué sur le fleuve, l’espace d’une lieue, on débarqua de nouveau. Là tout dénotait le voisinage d’une grande ville; des navires étaient en réparation sur l’une et l’autre rive ; de vastes constructions s’élevaient au milieu des palmiers. Vasco da Gama changea de palanquin ; les siens continuaient à lui former une escorte, et la foule persévérait à le suivre en s’accroissant d’une façon prodigieuse. Le cortège marchait toujours néanmoins; enfin on arriva devant une pagode; les Portugais y pénétrèrent et y turent accueillis. Ici il devient trop curieux de constater l’impression u’ils ressentirent en présence de ces ieux des Indiens , pour que nous ne laissions pas parler de nouveau le vieil historien. « De ce village que j’ay dit le Catoual mena le capitaine à une pagode de ses idoles, luy disant que c’estoit une église de grand dévocion, et ainsi le pensoit le capitaine, et plus encore à cause qu’il voyoit au-dessus de la porte principnlle sept petites cloches : au-devant d'elle il y avoit un perron d’arain , de la hauteur d’un mast de navire et au bout un grand oyseau du même arain, qui sembloit estre un cocq. L’église estoit bien de la grandeur d’un grand monastère, toute ouvragée de pierre de taille et couverte de tuyle , qui avoit semblant d’estre par dedans un fort bel édifice. Le capitaine généra! fut fort ayse de la veoir et luy fut avis qu'il estoit entre les chrétiens (*}. Estant entré dedans avec leCa-
(*) Celle idée fui bien légèrement modiliéc par la suite ( si toutefois elle le fut ) pour la
plupart des hommes de l'équipage. C’est ce
dont on peut sc convaincre clans le Roteiru du voyage ne Vasco da Gaina, qui a été publié à Porto; en 1838, avec des notes dues à M.M. Herculanoct Palva. Je. n’ai pu malheureusement me procurer que des extraits de ce précieux ouvrage.
tonal , ils furent reçeus d’uns certains hommes, nudz de la ceinture en haut et au-dessoubz couverts d’un drapeau jusques au genoil. et d’un autre rebrassé, et sans rien en la teste, avec un certain nombre de filets (*) par-dessus l’épaule gauche et inis par-dessous l’épaule droite, tout ainsi comme les diacres portent l’estolie, quand ils font l’office, et s’appellent Cafres (**) et sont gentils servantz aux pagodes du Malabar; ils jettèrent de l’eau d’un vaisseau , comme d’un benoistier avec de l’ysope desus le capitaine, desus le Catouai et les autres ; et, après ce, leur baillèrent du sandal moulu pour mettre sur leur tête (***), comme l’on fait de la cendre par deçà et pour mettre aussi au mollet des bras , où le capitaine ni les nostres n’en mirent point, a cause qu’ils estoient vestus; mais ils en mirent sur leurs testes : et allant par cette église, ils virent force, images paintes par les murailles, desquelles les unes avoient des dents si longues qu’elles leur sortaient de la bouche plus d’un pouce, elles autres avoyent quatre bras et estoient si lavdes de visage , qu’il sembleyt que ce hissent diables : ce qui mit quelques doutes à noz gens, de croyre que ce fust église de chresliens; et estanz venus au milieu de la chaspelle qui estoit au milieu du corps de l’église, ils virent qu’il y avovt un clochier, en manièred’eglise cathédrale, fait aussi de pierre de taille. En une partie de ce clochier, y avoit une porte d’a-
(*) On voit que l’ornement distinctif particulier aux hrahmes n’échappa point aux regards observateurs des Portugais. Vov. ce que dit à cc suiet, l'abbé Dubois, Religion des peuples de l’Inde. « 11 faut que le cordon, sacré, porte sur la partie supérieure du corps , soit de colon et eu trois lils pour un brahmane, que celui d’un khatriva soit de chanvre, celui d’un vaisyade laine filée.» Lois de Manou , trad. par Loiseleur Deslongchamps-
(** ) Le mot Cafre ( hajlr) signifie infidèle , cl rien de plus simple que cette dénomination donnée probablement par l’interprete Monçalde aux chrétiens qui le questionnaient.
(***) Celte conformité d’un usage des bralunes avec une cérémonie révérée des chrétiens, parait avoir éléee qui frappa le plus ces derniers. Il y a cependant quelque différence entre l’apposition des cendres et l’espèce de lustration en usage chez les Hindous. « Les hrahmes, dit un vieux voyageur français, les congédient, en leur distribuant une pAte grise, composée de bois de sandal râpé, dont ciiacun se frotte les épaules, le front et la poitrine- » Cette cérémonie, du reste, n’est pas purement religieuse , et elle a lieu dans la vie civile.
rain, par laquelle pouvoit entrer un homme, et montait on à ceste porte, par un degré de pierre. Au dedans de la chapelle , qui estoitun peu obscure, il y avoit une image cachée dedans le mur , que noz gens découvrirent de dehors ; car on ne les voulut pas laisser entrer dedans, leur faisant signe que personne ne pouvoit là entrer, sinon les Cafres, lesquels monstrants l’imaige, nommoyent sainte Marie (*), donnant à entendre, que c’estoit son image. Alors pensant le capitaine qu’ainsi fut, il se mit à genous et les nostres avec lui pour faire leur oraison. Jean de Saa, qui doutoit que ce fust une église de chrestiens, pour avoir veu la laydeure des images, qui estoyent paintes aux murailles, en se mettant à genous dit : « Si cela est un diable, je n’entends toutefois adorer, si non un vray Dieu. » Le capitaine général , qui bien l’entendit , se retourna vers luy en se riant. Le Catoualetles siens, quand ils furent devant la chapelle, se jetèrent devant la chapelle inclinons la teste tout bas avec les mains jointes par devant, et ce par trois fois , et après se levèrent, et feirent leur oraison tout de bout. »
Voilà un récit animé, vivant, tout empreint de la physionomie originale que les vieux historiens savaient conserver à leurs narrations. Lu se dégageant des préoccupations de la science, il fallait faire comprendre l’impression que Gama dut ressentir à la vue de l’une des villes de l’Inde; pour cela nous nous sommes servi de la vieille chronique et même du vieux langage. Nous savions pas besoin d’en savoir, en quelque sorte, plus que le hardi navigateur et que ses naïfs compagnons; notre rôle va bientôt changer ; car il s’agira de peindre, en quelques mots, l’origined’une lutte acharnée, qui dura plus de deux cents ans.
(•) L’image désignée ici sous le nom de Sauta Maria représentait probablement Iadéesse Mahd Mudjd ou la dame. Hile mourut sept jours après la naissance de son Üls Shakya; mais, en considération «lu mérile d’avoir porté dans son sein le maître (magister) des dieux, elle naquit de nouveau dans le Trnyaxtrituka. Barros ignore le nom de la déesse, mais il a soin, en rapportant ce fait très-sommaireinent , d’insister sur la jiersuaslon ou étaient les Portugais qu’on se trouvait au milieu des peuples convertis jadis par l’apôtre S. Thomas. Voy. la Decada, livro quarto, fol. 96.
Les Portugais sortirent enfin du temple ; et, traversant toujours une foule immense, que les naïres écartaient sans pitié, ils arrivèrent aux portes deCalicut; là ils entrèrent dans un autre temple ; mais, soit que le temps les pressât, soit que les doutes prudents de JoSo de Sà commençassent à s’emparer d’eux, ils en sortirent promptement pour se diriger vers le palais du roi. La foule s’accroissait de telle sorte, qu'ils se virent contraints de chercher un refuge dans quelque habitation. Là un autre Catoual, plus noble que le précédent, pour nous servir des expressions de Barros, vint les trouver. Il était accompagné de près de deux mille hommes d’armès , et il les conduisit à l’habitation du Samori. Les trompettes, les tam-tam ne cessaient de retentir; et telle était la curiosité que leur présence inspirait à toute cette populace, qu’on fut littéralement obligé de leur ouvrir un passage à coups de cimeterre.
Il y eut dans les cours intérieures, disent les historiens contemporains, une foule d’individus cruellement blessés.
Enfin , on pénétra dans la vaste salle où le monarque hindou attendait les étrangers. Il était assis sur une estrade, que recouvraient de riches étoffes; un grand vase d’or était à côté de lui et un officier du palais en tirait des feuilles parfumées de bétel , qu’il lui présentait de temps à autre; un second vase, de même métal, recevait les feuilles dont il avait exprimé l’arome. Vasco daGama s’avança, avec une contenance pleine de noblesse, vers ce prince ; il le salua, et le Samori lui fit signe de la main , en l’engageant à s’avancer. Les autres Portuais s'étaient assis, sur une invitation u monarque, et on leur avait offert certains fruits du pays, qu’ils acceptèrent avec avidité , tant la fatigue de la marche avait été grande (*). Le Samori riait étrangement, nous dit Castanheda, de l’attitude de tous ces étrangers. Barros a ennobli cette scène; Cainoëns l’a revêtue d’une ineffable majesté : c’était le droit de la poésie ; il nous faut à nous la vérité de l’histoire. Cette
(*) Faisons remarquer en passant qu’on offrit dans cette circonstance des fruits fort communs, s’il est vrai qu’on ait donné aux Portugais des ligues et, desVrtccs, qu’il plait à un vieux chroniqueur d’appeler une espèce de melon.
L'UNIVERS
entrevue fut grande d’ailleurs par la dignité que sut garder Gaina. Le Sainori l'ayant engagé à expliquer le but de son voyage devant cette multitude, non-seuleinent il refusa de le faire,, mais il insista pour qu’on lui donnât immédiatement une audience particulière, ajoutant que tel était l’usage des rois de son pays. Le monarque hindou passa avec lui dans un appartement séparé; et, grâce aux interprètes, Vascoda Gama put apprendre au radjâ tout ce qu’avait coûte d'efforts àsa nation la découverte des Indes; il insista sur la puissance de O. Manoel, sur le désir qu’il avait de conclure un traité avec lui , et il liait en lui remettant les lettres dont son souverain l'avait chargé. Rappelons, en passant, que ces lettres n’étaient autres, selon toute apparence , que les missives adressées jadis au prêtre Jean. Le souverain de Calicut accepta, disent les chroniques, l'alliance qu'on lui proposait; mais il est bon de lefaireobserver, et la suite de l'histoire le prouve suffisamment, ce fut une faute irréparable de s’élre présenté ainsi devant un monarque de l’Orient, sans apporter des présents dont la magnificence pût servir à attester un pouvoir qu’on ignorait encore et que les musulmans devaient contester.
Après cette audience, Yasco da Gama rejoignit les siens et se retira. La nuit était close; et, dès le début, on put remarquer le peu de bienveillance, je dirais presque l’espèce de dédain , que ces étrangers inspiraient. La résidence qui leur avait été assignée se trouvait située â l’extrémité de la ville. La pluie tombait par torrents ; une foule immense continuait aies suivre , comme si l'on eût été en plein jour; et, lorsque Vasco da Gama, que l'on portait à dos d’hommes, se fut plaint des ennuis qu'entrainait un tel éloignement, par une nuit si orageuse, l'intendant qui le guidait (et remarquons bien que c était un Maure auquel on l’avait confié), l'intendant , disje, fit venir un cheval pour servir de monture à ce chef hautain, dont la colère commençait, après tout , à l’effrayer ; mais ce cheval u'était pas même muni des accessoires indispensables pour le monter. Gaina considéra avec raison cette circonstance comme un affront; il prit alors le parti de continuer sa
route à pied, et il parvint enfin à l’habitation qu'on lui destinait; il y trouva plusieurs des siens , arrivés quelque temps auparavant; ils avaient déjà transporté à terre les faibles présents qu'on destinait au radjâ.
Ces présents devaient être soumis à l'exameu de l’intendant et du Catoual , avant d'élre offerts. Castauheda avoue, avec sa sincérité habituelle, qu’ils étaient réellement fort pauvres et qu’ils excitèrent la risée de ces deux personnages, accoutumés depuis longtemps aux dons magnifiques que les Maures ne manquaient pas de faire. Vasco da Gama , mécontent à juste titre , laissa échapper quelques paroles âpres , et déclara que si de tels dons ne pouvaient satisfaire le Samori , il allait retourner à ses navires. Le Catoual s’éloigna alors , et il ne revint pas. Un jour et une nuit s'écoulèrent sans qu’on le vit paraître de nouveau. Dès ce moment les paroles perfides des musulmans portaient leurs fruits. Les Arabes, en effet, avaient un intérêt trop réel à ne pas laisser ces étrangers s'impatroniser sur la cote du Malabar, pour ne pas mettre enjeu auprès du radjâ de ces contrées tout ce que leur savait inspirer une politique astucieuse ; et, dès le jour où les Portugais eurent mis le pied sur les rivages de Calicut , un système de sourde opposition et de menées perfides , qui allaient bientôt se changer en attaques ouvertes, fut opposé à leurs efforts.
Là. VILLE DE CALICUT. — LE SAMORI.
Si nous étions au seizième siècle, il conviendrait de franchir avec Joâo de Barros ce bras de l'Océan qui sépare l’Afrique occidentale de l’Inde , et de répéter les termes magnifiques dont se sert l’historien pour faire comprendre à ses lecteufs quel était le spectacle offert aux regards de Gama et ce qu'allait en réalité lui offrir cette contrée, qu’on avait mis soixante-quinze ans à chercher. Mais, ni la gravité du style , ni la forme presque monumentale que l’auteur des Décades a sut donner à ses descriptions, ne nous feraient saisir ce que nous cherchons à retrouver aujourd’hui , les émotions enthousiastes du passé, la curiosité ignorante, rêvant, dans son ardeur, desscènes plus grandes que celles qui lui sont présentes, et enfin
Ht
le contraste étrange de deux peuples qui, si divers, se rencontrent pour la première fois. Si l'historien portugais a su poser les bornes géographiques de ce vaste empire; s'il a tracé, de main de maître , le contour de cette vaste contrée, qui, pour nous servir de ses propres expressions, mérite à juste titre le nom de Mésopotamie ; si, enfin , il a su mettre à profit le récit de ses contemporains, pour tracer le résumé des conquêtes , et pour établir sagement ce que, pendant longtemps , on a su de l’Inde , hâtonsnous de dire que l’Inde, immuable dans ses formes, nous apparaît aujourd'hui sous un jour beaucoup plus reel que celui sous lequel elle sepréscntadà Barros, et que cc que nous avons oublié eu réalité, c’est le véritable esprit qui animait les hommes de la découverte, c'est, en un mot , ce que Barros et Diogo de Couto nous ont transmis avec un génie qu'on ne saurait contester (*).
Calicut est aujourd’hui une petite ville de la côte de Malabar , renfermant environ vingt mille habitants (**) ; mais, avant les guerres d’Hyder-Aly et de Typou-Sàhcb, elle présentait plus d'importance; et, vers la fin du quinzième siccle, l'entrepôt de tout le commerce qui se faisait entre l'Inde et les régions orientales, voisines de l’F.urope.
On aurait néanmoins une idée peu exacte de cette ville, si on se la représentait comme quelques-unes de ces cités orientales, dont Marco Polo et Mandev i lit* nous ont laissé la description et qui enflammaient l’esprit des voyageurs durant le moyen âge. Bâtie par les Hindous à une epoque assers peu reculée, elle offrait bien quelques pagodes assez vastes, et le palais du Samori était un édifice de quelque importance; mais les rues ne se composaient guère que de maisons construites en bois et recouvertes de feuilles de palmiers; et, à certaines époques de l’année, son port, qui présentait une vaste torêt de mâts, n abritait plus que quelques embarcations trop faibles pour être redoutables.
La population active et nombreuse
(•' Jolio de Barros, on en a la certitude, avait puise sérieusement aux sources orientales, et, comme ou en a la preuve, dans la hlofiranhie de Paria Severim. S’il n’élait pas nrientaiisle, il avait à son service un lettre asiatique.
(•*) Elle glt sous la II” *. de lat. K.
de cette cité du Malabar était soumise au régime des castes; et les seuls étraners , qui y eussent alors quelque inuence, étaient des Aralies , dont nous avons déjà vu l'envieuse jalousie et auxquels appartenait tout le commerce de la mer Rouge; il faut y joindre, sans doute, quelques musulmans des contrées occidentales de l’Afrique. Mais tous ces trafiquants, à quelque contrée qu’ils appartinssent, devaient se confondre aux veux des Portugais , sous la dénomination générale de Mauret , imposée , à cette époque dans la Péninsule, a tous les Mahométans, sans qu’on fît nulle attension aux régions d’ou ils sortaient. Quelques-uns de ces innocents sectaires , connussous le nom dechrétieus de Saint- Thomas , et qui nous occuperont plus tard , apparaissaient de temps à autre parmi les Hindous et les marchands étrangers dont nous avons signalé la puissance : il ne parait pas qu'ils eussent assez d’infiuence , ou que leurs coutumes fussent assez généralement adoptées, pour justifier, en quoi que ce soit, l'idée que nous avons déjà signalée, et qui fit croire à certains Portugais, pendant toute la durée du voyage, qu'on avait débarqué au milieu de populations chrétiennes, différant seulement par quelques démonstrations extérieures, ou tout au plus par de légères modifications dans les croyances fondamentales. Ces hommes, si opposés aux chrétiens par les lois inflexibles de la caste, se réunirent bientôt aux musulmans dans leur haine instinctive contre les Portugais. L'association militaire des N ai res , qui paraît avoir joui d’une haute puissance durant le seizième siècle, partagea plus que les autres classes de la société cette répugnance pour les nouveaux venus; et le râdjâ de Cdlicut se vit bientôt dans la nécessité ou de les exclure par un accueil peu favorable, ou de leur ôter l’espoir d’un commerce de quelque importance en frappant leurs bàl i ments ou leurs marchandises de droits vraiment onéreux.
SEJOUR A CALICUT. — MESINTELLI- GENCE ENTRE LES PORTUGAIS ET L’AU- ToniTÉ. —Si l’on s’en rapporte à un récit fort curieux et rarement cité, qui a été transmis par Thomé de Souza , V asco da Gama aurait dit en d’autres circonstances au samori de Calicut , qu’il suf-
L’UNIVERS
Usait de la volonté de D. Manoel pour faire d'un palmier un souverain aussi puissant que lui. Cette sourde irritation (jui se manifesta au premier voyage , ce lier dédain par lequel le navigateur portugais se vit contraint de répondre aux insultes mal déguisées du souverain hindou , prit sa source, selon toute probabilité, dans l’omission d’une pure formalité diplomatique à laquelle les Orientaux ont attaché de tout temps la plus haute signilication. Évidemment, les objets apportés par Gaina n’étaient pas dignes d'être offerts à un puissant monarque; et Joam II , qui connaissait l’esprit des peuples asiatiques, n'eiit peut-être pas commis cette faute. Les riches commerçants venus d’Ormuz et d’Aden, et que d’antiques relations arabes nous représentent comme faisant un commerce si actif et si rapide avec la côte de Malabar ( * ) , surent mettre à profit cette circonstance pour détruire dans l’esprit du Samori l’impression qu’aurait pu produire sur lui l’attitude guerrière des Portugais.
I,es anciens écrivains ne nous ont laissé malheureusement sur le souverain de Calicut ni détails bien circonstanciés, ni renseignements bien positifs. L’un d’eux prétend qu’il s’appelait Glater; mais il est difficile de reconnaître dans cette dénomination un nom hindou. Il n’y a pas jusqu’au titre que les historiens ont conservé, et qui a prévalu . sur lequel certains doutes peuvent être émis. Selon l’opinion la plus plausible, il faudrait voir dans le titre du Zamorin, ou mieux encore du Samori, comme l’écrit Barros , une contraction des deux mots Samoudrl Hàdjâ. Ce prince appartenait-il à la caste des bralimes, cela est infiniment probable, puisque plus lard on le voit, selon une des versions admises, se retirer parmi les
(•) Ibn Batula nous prouve avec quelle facilité les musulmans île ces régions pouvaient se rendre aux Indes orientales, malgré l’imperfection de leurs embarcations- O v oyageur du quatorzième siècle dit positivement : «J’ai déjà passé une fois de (Calicut, pays situé dans les Indes, à Dafar, et ayant un vent favorable qui ne cessa ni durant la Journée ni pendant la nuit. Je mis vingt-huit jours a faire celle traversée. • Entre Dafar et Adcn |>ar terre ,.il y a un mois de marche dans le désert.
Voy. la traduction portugaise de Jozé de Sanlo Antonio Moura.
Brahmatchari ou les brahmes pénitents de son empire, après qu’il a désespéré de l’emporter sur les Européens. Dans tous les cas , le royaume de KanarA , où il commandait, était un des territoires les plus riches de cette vaste côte, qui s'étend depuis Goa jusqu’au cap Comorin ( üjebel Kamaroun), et dont le littoral prend chez les Hindous le nom de Maliivdr , que nous avons conservé en lui faisant subir une légère altération.
LeKanarâ n’a que soixante-dix lieues de long ; mais il était prodigieusement peuplé , et on y trouvait des villes telles que Mangaloré , Cananore , Calicut ( * ) , où le meilleur poivre de la côte formait une branche immense d’exportation.
Ces villes, disons-nous, devaient faire nécessairement affluer des richesses considérables dans l’intérieur du pays. T,e BidjâpoUr , dont Goa était la capitale, le royaume de Travancore , où l’on remarquait cette ville de Cochin (**) qui va bientôt jouer un rôle si important dans l’histoire des Indes portugaises, étaient nécessairement en rapport avec l’empire qu'abordaient les Portugais; mais ils formaient des Étals parfaitement indépendants, aussi bien que le Mysore ( Maisoür), le royaume AeTravancore, le Karnâlik , la Côte de la pfeherie , le pays de Madura, le Marawah, si célèlire dans la mythologie des Hindous, et enfin le Tanjaour, qui a toujours échappé nu joug des musulmans.
Nous ne saurions rappeler ici minutieusement tous les dégoûts dont Vasco da Gaina se vit assailli à partir du jour où il quitta l’audience du Samori. Contraint de demeurer dans la bourgade de Pandarane , qui est à quelque distance de la cité , il y manqua des objets qn’on accorde à l’hospitalité la plus vulgaire, et il y souffrit même de la faim. Lorsqu’on fit le récit, plein de sincérité, que nous a laissé Fernand Lopez de Castanheda, il demeure évident que, sans la terreur inspirée par l'artillerie des navires portugais, jamais les chrétiens n’eussent reui l'Europe : grûce à un esprit de loyauté dont il ne se départit ja-
(• Nous reproduisons Ici l'orthographe admise depuis des siècle». Pour Cire d'accord avec la prononciation des Hindous II faul écrire Mangnloitn , Canannùrr, KiUi-Koùt.
p*) Prononcer Koulchyn.
mais , le digne Bontaïbe parvint à instruire Vasco da Gama de ces dispositions malveillantes. Le catoual exigeait que les navires vinssent mouiller devant la terre et que leurs gouvernails fussent remis à l’autorité; Vasco da Gama refusa avec énergie de se soumettre à ces prétentions insolentes. Soit qu’une décision nouvelle eût été transmise par le râdjâ, soit que l’indépendante fierté du chef de l’expédition imposât au rusé ministre, les Portugais purent regagner leurs navires. Il fut convenu seulement que les chrétiens débarqueraient leurs marchandises à Pandaraue, et que I)iogo Dias ainsi qu’Alvaro de Braga demeureraient à terre pour soigner les intérêts de la factorerie naissante. En effet, certaines transactions commerciales eurent lieu dès ce moment, et le Samori fit même venir à ses frais jusqu’à Calicut quelques-unes des marchandises en échange desquelles les Portugais voulaient obtenir les précieuses épices que les Vénitiens seuls transmettaient alors aux places commerciales de l’Europe.
Cependant on venait d’entrer dans le mois d’août; c’était l’époque de la mous-* son, et le pilote Canaca insistait pour que l’on ne laissât pas écouler la saison où la navigation présentait le plus de chances favorables. Vasco da Gama signifia ses intentions définitives au souverain de Calicut, qui réclama alors une somme exorbitante de six cents xaralins pour le droit d’ancrage dans le port de Pandarane. Vasco da Gama refusa de se soumettre à cette nouvelle exigence ; ce fut à la suite de cette discussion, envenimée certainement par l’astuce des Arabes , que Diogo Dias et Avaro de Braga se virent réellement prisonniers. En effet, une foule de naïres commencèrent à environner la factorerie ; ils prétendaient s’opposer à ce ue les deux chrétiens pussent rejoinre les navires portugais. Heureusement un noir qui les servait put s’échapper ; et, grâce à une rare persévérance dans ses efforts pour sauver les chrétiens, il
f parvint à s?emparer d’une barque qui e conduisit vers Gama. Ce fut peut-être à ce pauvre esclave que les deux Portugais durent la vie et que le capitaine général put se soustraire aux embûches
qui le menaçaient. Averti à temps par ce fidèle serviteur , Gama feignit d’ignorer ce qui se passait à terre, permit de lier quelques relations avec divers Hindous que l’appât du gain avait conduits vers les navires et sut enfin tout disposer de telle sorte que bientôt douze personnages appartenant à une caste plus liante que ceux avec lesquels on s’était vu en rapport, tombèrent au pouvoir des chrétiens et furent retenus à bord du Gabriel. Alors seulement le capitaine général écrivit une lettre menaçante au râdjâ; et ordonnant de courir des bordées le long de la côte, il lui prouva que les douze otages lui répondaient de la vie des prisonniers. Cette action énergique eut les résultats qu’on en attendait. Le souverain dè Calicut, rejetant sur le catoual ce qui avait eu lieu , rendit la liberté aux deux Portuais : et ceux-ci furent même chargés 'une lettre officielle, adressée par le Samori au roi de Portugal. Diogo Dias et Alvaro de Braga revinrent a bord ; mais , il faut bien le dire , une conduite déloyale répondit à ces dispositions pacifiques : six des otages seulement furent renvoyés à terre par Vasco da Gama ; et, au mépris des lois les plus saintes, l’ordre du départ fut donné, lorsque les infortunés qu’on emmenait tournaient encore vers la terre des bras suppliants. Étrange leçon donnée à ces peuples ! triste souvenir légué par cette mémorable expédition! Les bâtiments voguaientdéjà vers l’Europe que le matin encore on voyait sept légères almadias s’efforçant de rejoindre les Portugais; ils montraient de loin les marchandises qui appartenaient à la factorerie et qu’ils rapportaient. Quelques coups de cauoii dissipèrent ces frêles embarcations; Vasco da Gaina annonçait aux Indes que la conquête allait commencer.
C’était le 20 août 1498 que le capitnmmor avait définitivement quitté la côte; il alla d’abord faire de l’eau aux îles Angédives : là il faillit être victime d’une trahison; sa prudence habituelle le servit , et il se dirigea ensuite vers la côte de Mélinde. Cette dernière partie de la navigation fut marquée par un sinistre; le navire le Raphaël , que montait Paul da Gama , se perdit sur les bas-fonds qui avaient failli être funestes précédem-
L’UNIVERS
ment à la flottille. Barreto de Resende nous dit que cette perte ne causa pas un grand chagrin à Vasco da Gaina, en raison de la faiblesse des équipages. U répartit , en effet , les hommes du Raphaël sur les deux autres navires. Après avoir gagné Mozambique , il alla doubler le cap de Bonue- Espérance.
A partir de ce point il continua son voyage qu'a blés les par
1499, en effet, une effroyable tempête vint l’assaillir, et il perdit de vue les deux bâtiments qui marchaient de conserve avec lui. La grande nouvelle qu’apportait Vasco da Gaina ne devait
Îas être annoncée à l). Manoel par ceui qui avait été l’âme de l’expédition et dont la prudence avait tout sauvé. Nicolas Coelho , qu’on voit plus tard figurer dans l’histoire du Brésil, croyant que le capitaine général marchait en tête, continua sa route vers Lisbonne et franchit la barre le 29 juillet.
Pendant quon se réjouissait dans la capitale du Portugal du succès inespéré de cet audacieux vovage , de tristes soins retenaient Ganta. Le loyal compagnon de ses travaux , le frère si tendrement aimé , qui l’assistait de ses conseils , allait mourir de la lente maladie dont il était dévoré , dans une des Açores. Prévoyant cette lin prochaine ,' Vasco da Gaina remit le commandement de lu capitane à Joâo de Sa, et il pa-sa de Saint- Miguel à Tercère, où il rendit les derniers devoirs au frère infortuné dont les historiens ont trop souvent oublié l’abnégation touchante. « Celte mort fut très-douloureuse au cœur de Vasco, » nous dit un vieil écrivain; il quitta bientôt Tercère et s’en vint, pour ainsi dire, furtivement à Lisbonne , dans une simple caravelle , tandis que Joâo de Sa ramenait son navire. Ce fut le 29 août 1499 qu’il entra dans le port : il y avait trois ans qu’il en était parti , sans savoir s’il reverrait jamais le petit ermitage de l’Ordre du Christ , où il avait si religieusement prié.
Quelque temps après , D. Manuel le salua du titre d’amiral des mers de l’Inde et le créa comte da Vidigueira. Il lui accorda, ce qui était alors un honneur insigne , la faculté de se faire appo-
sons éprouver d'incidents remarjusqu’au moment où il atteignit âges du Cap Vert. Le 20 mars
1er dom Vasco : une longue disgrâce devait suivre ces premières faveurs.
SECONDE EXPÉDITION AUX INDES OBIentalbs. — « En l’année tâOO, nous dit Resende. le très-sérénissime roi de Portugal, l). Manoel,' expédia pour les régions de l’Inde une flotte de douze navires. Pedro Alvarez Cabrai, genlilhommede sa maison, en fut nommé capitaine général... Dix de ces bâtiments avaient ordre de se rendre ’à Calicut, les deux autres devaient se diriger vers Sofala pour y établir des relations commerciales... Or, un dimanche, 8 mars de cette année, étant tous préparés au voyage, nous nous rendîmes à deux milles de distance eo un lieu nommé le Rastello, où s'élève le couvent de Belem, et là le roi alla remettre en personne l'étendard royal au capitam-inor. «
Ainsi commence, dans un chroniqueur bien connu , le récit de la mémorable expédition qui suivit celle de Gaina. Notre intention ne saurait être de suivre cette fois pas à pas les hardis marins, la route étaittracéc, et l'espace nous manque pour rappeler, même sommairement, les incidents inattendus qui donnaient un caractère si pittoresque à ces premières navigations. Toutefois un événement trop mémorable vint marquer celle-ci, pour que nous le passions complètement sous silence : le 25 mars, on avait doublé le Cap-Vert, lorsqu’au bout de quelques jours de navigation une tempête s’éleva et jeta la flotte hors de sa route; le 24 avril, elle voyait de nouveau la terre. Au bout de deux jours, Pedralvarez Cabrai entendait 1 1 messe sur les rives fleuries d'une terre inconnue, au milieu des chœurs formés par des tribus sauvages, qui s'inclinaient devant la croix : la terre de Sancta Cruz était découverte, l’immense empire du Brésil appartenait au Portugal , et pour livrer à l'Europe cette paisible conquête il avait suffi d'un jour; la Providence, comme dit l’Écriture , s'était contentée d’appeler les vents (*).
(*) La découverte du Brésil se rattache esseutielleinenl a l’histoire du Portugal, mais nous avons traité ce sujet fort au long , dans un des volumes de t’Univen. Nous renvoyons le lec* leur au récit de Pedro Va/ de Caminha, le seul document vraiment digne de foi qui raconte d’une manière détaillée ce grand événement, f.a lettre de l'écrivain de l'armada commandée
Constraste étrange sans doute, si l’on compare cette relâche paisible arec ce que devait coûter de sang et d’efforts la conquête des Indes ( * ). Le 2 mai , Pedralvarez Cabrai mit de nouveau à la voile pour se diriger vers le cap de Bonne-Espérance, et après avoir fait tète à une horrible tourmente qui dispersa la flotte, il arriva à Calicot le 13 septembre 1300, après avoir relâché à Mozambique, à Melinde et à la petite tic d’Anchediva. Tels avaient été les incidents de la route et les efforts de la tempête , que Pedralvarez Cabrai n'avait plus avec lui que six bâtiments lorsqu'il alla mouiller à une lieue de la cité indienne.
Soit qu’il fût mieux informé cette fois de la foree réelle des Portugais, soit qu’il crût devoir dissimuler pour préparer sa défense, le Samori sembla accueillir avec une sorte d’empressement les étrangers. Après quelques difficultés écartées facilement, des otages furent échangés, et le rddjâ reçut le nouvel ambassadeur. Le souverain hindou s’était cette fois environné d’une pompe qu'il n'avait pas déployée lorsque Gama s’était présenté devant lui. Beaucoup plus au fait du cérémonial qui devait exister désormais entre la nation portugaise et les peuples de l'Orient, Cabrai apportait des présents dont la magnificence égalait sans doute, si elle ne le surpassait, le faste déployé par les Maures, lorsqu'ils renouvelaient leurs ambassades (**). Ce-
par Cabrai , a été dontié« par nous in extenso dans les Chronique s chevaUrtsques de l’Esptf gne et du Portugal , t. II. Nous aimons a rappeler a c« sujet un fait que les derniers travaux «le M. Ternaux-<A»rapans rendent d’une évidence incontestable : des navigateurs normands parurent dans ces parages immédiatement après la découverte de Cabrai.
(*) Nous ne voulons pas dire que rétablissement des Portugais se soit opéré sur une étendue de douze cent» licucj de eûtes sans effusion de sang, mais il est certain que les premiers rapports des Américains de la race tupique furent marqués par des danses solennelles et par co respect religieux qui accueillit les Européens sur presque tous les points inexplorés du nouveau monde. La guerre avec les tribus in«liennesne commença qu’a l'époque ou les donslairos des capitaineries prétendirent porter atteinte a la lil>erté de celle race Indépendante.
<*r] Il y a dans Ramusio un long récit de toute cette splendeur orientale qui fut égalée du reste eu cette occasion par les Portugais. Pour donner une légère Idée de luxe dont le Samori s’environna, nous dirons qu'il était
pendant , eu dépit de ces démonstrations amicales, on vit, dès l’origine , combien il fallait peu compter sur des conventions nécessitant toujours l’intervention des musulmans; un traité fut fait à la fin par l'entremise d’Ayres Correa , et il fut gravé, nous dit une relation contemporaine, sur une lame d’airain. Mais on eut la preuve qu’il y a quelque chose de plus durable que les conventions burinées sur le bronze , et que les haines de race et de religion, qui sont écrites au fond des cœurs , vivent plus encore que de pareils traités. Après que le Samori se fut servi d’une caravelle portugaise pour s’emparer d’un grand navire ennemi, qui transportait, entre autres choses , des éléphants de guerre, après qu’il eut vu par iui-méme la puissance prodigieuse que pouvait donner l'artillerie européenne, il temporisa pendant plusieurs jours, puis il balança les avantages des deux positions; il obéit, en un mot, à la politique habituelle des Hindous. Un événement inattendu vint lui prouver qu’il ne pourrait pas conserver longtemps sa neutralité apparente entre les chrétiens et les mahométans.
Pedralvarez Cabrai s'étant emparé d’un bâtiment chargé d’épices qui appartenait aux Maures, cette action violente et que n’ont pas nettement expliquée les historiens contemporains, souleva l'indignation des commerçants arabes, tolérés depuis longtemps à Calicut. On les vit bientôt se réunir, et ils allaient par la cité poussant de vives clameurs contre les chrétiens. Le Samori ne fit nulle démonstration en faveur des nouveaux venus; aussitôt les Maures se ruèrent contre les Portugais , qu’ils attaquèrent à l'improviste; car ceux-ci étaient dans une complète ignorance sur l'événement qui venait d’avoir lieu. Un premier combat commença sur la plage, les Arabes tuèrent trois hommes et en perdirent
tellement couvert (le pierreries que . selon le,
f ropres expressions au compagnon de Cabrai , I n'y avait pas île somme au monde qui pût payer celte profusion de joyaux. Son siège était d'argent massif ; les quinze a vingt trnmpeltei qui renllsaalent autour de son palanquin étaient du même mêlai; il y en avait, .Çoutet-on, trois en or. et l’une d’elles se trouvait être d'une telle grandeur et it’uu lel poids, qu’il fat* lait deux hommes pour la porter. L'embouchure de ces instruments magnifiques laissait briller un cercle de rubis.
L’UNIVERS
huit. Dès une première échauffourée on put remarquer cette inégalité de force entre les combattants , qui semble être un des caractères distinctifs des guerres de l’Inde. Après avoir résisté longtemps à la multitude armée qui se précipitait sur eux, soixante Portugais, ui s’étaient réunis, se virent contraints e chercher un refuge dans les bâtiments de la factorerie où commandait Ayres Correa. Les Maures commencèrent alors l’attaque de cette simple habitation, où les Portugais n'avaient pu réunir des forces bien imposantes. Les assaillants étaient environ trois mille, et ils n’eurent pas de peine à renverser les murs d’une maison qui n’avait pas été destinée à soutenir un siège. Ayrès Correa demanda du secours à la (lotte, et continua une résistance généreuse; mais, voyant qu’il ne pouvait plus longtemps tenir contre cette multitude, il prit la résolution de gagner à main armée le rivage , où il était certain d’être recueilli par les embarcations portugaises , qui jusqu'alors n’avaient fait qu’un feu inutile. Durant cette sortie, entreprise avec une résolution digne d’un meilleur sort , Correa perdit la vie avec plus de cinquante Portugais; vingt hommes environ échappèrent (*) au massacre et purent rejoindre la flotte. Pedralvarez Cabrai regarda alors le traité récent qu’il venait de conclure avec le Samori comme étant rompu. Il s’empara immédiatement de dix navires appartenant aux commerçants arabes et qui étaient mouillés en ce moment dans le port; les hommes pris sur ces bâtiments furent impitoyablement massacrés. Tant de violence effrayait la po-
fiulation hindoue , et après cet exploit es Européens se virent menacés par la famine ; mais heureusement trois éléphants qu’on allait transporter sans doute dans quelque ville de la côte se trouvèrent à bord des navires arabes et servirent à la nourriture des Portugais.
Après cette rupture éclatante, Pedralvarez Cabrai abandonna Calicut,et s'en fut demander asile au râdjâ de Cochin.
Chemin faisant il prit deux petites embarcations qui se rendaient dans le
(•) Le nu d’Ayrès Correa fut île ce nombre , et on le verra fl mirer plu» tard avec gloire dans
1rs guerres de l'Inds.
port qu’on venait d’abandonner. La ville de Cochin, comme on sait , est à trente lieues portugaises de Calicut; le râdjâ qui y commandait avait déclaré la guerre au Samori. Il accueillit avec empressement les étrangers; la difficulté était de s'entendre pour poser les bases d’un traité : dans cette circonstance, un Guzarate, qui se rendait de son plein gré’en Portugal, servit d'intermédiaire entre Cabrai et le monarque hindou. On échangea des otages. On stipula certaines conventions commerciales. Mais le roi de Calicut ayant envoyé dans les eaux de Cochin une flotte d'environ quatre-vingt-cinq voiles, Cabrai jugea a propos d'éviter le combat pour se diriger vers le royaume de Cananor.
Quoique ce capitaine général fût h coup sôr un homme éminent, il est impossible de pallier ici sa conduite, car il s’éloigna en enlevant les otages et en abandonnant les Portugais qui se trouvaient alors à terre. Il est bon de rappeler en passant qu'a Carangolor , à quelques lieues de Cochin, il trouva une femme maure de Séville, et que deux chrétiens de Saint-Thomas lui demandèrent passage pourse rendreà Rome. Les connaissances positives que l’on acquérait sur le pays allaient donc toujours croissant. A Cananor, Pedralvarez établit des relations d’amitié et compléta son chargement au moyen de cent bahares (*) de cannelle qui* lui furent livrés sur sa première réquisition : il obtint également, dit-on, du souverain hindou , qu’un de ses sujets s'embarquât à son bord pour le Portugal : c'était un gentilhomme, dit naïvement le vieux chroniqueur qui nous sert de guide; cela signifie sans doute que ce inpssager appartenait à une haute caste (**) ; un facteur
(*) Équivalant a 41X1 quintaux (••) Ce qui pourrait faire douter de ce fait , c’estqu'il n’est pas probable qu’un brabmr.ou qu'un scbalrva, perdit volontairement sa caste par le contact avec les étrangers. On s'a perçoit a chaque instant , en lisant attentivement les relations primitives . du sombre désespoir qui s'empare des otages, lorsqu’ils se voient forces a enfreindre la loi du brahmanisme. Les uns se jettent a la nage, et risquent de se noyer plutôt que se de souiller par des aliments défendus, les autres restent l rois Jours sans manger et semblent préférer la mort la plus cruelle a une existence
firofanée. Le temps, du reste, n’a modifié que deu faiblement ce respect pour la loi religieuse.
portugais, qui avait joué un rôle dans cette expédition et qui s’appelait Pedro Alvarez, resta à Cananor. On mit à la voile et, le dernier jour de janvier, on se trouvait déjà au milieu du golfe de Mélinde , où l’on capturait un riche navire. Pedralvarez Cabrai, sachant que ce bâtiment venait de Cambaya, le laissa aller librement après lui avoir pris seulement un pilote. Ce redoublement de précaution n’empêcha pas que le vaisseau commandé par Sancho de Tovar n’allât donner sur un bas-fond et ne sombrât, avec sa riche cargaison d’épices; l’équipage fut sauvé. Après avoir heureusement doublé le cap de Bonne- Espérance, où il parvint à la Pâque fleurie, Cabrai arriva à Bezenègue non loin du Cap Vert, là il rencontra une flottille, qui se dirigeait (* ) probablement vers cette terre de Sancta Cruz, dont la fameuse lettre de Pedro Vaz de Caminha avait signalé les merveilles à I). Manoel. Cabrai recueillit plusieurs renseignements sur le bâtiment qui s’était séparé de la flotte au commencement au voyage, et il continua sa route vers le Portugal; il arriva à Lisbonne à la fin de juillet. Sur douze navires dont se composait l’expédition, il n’en ramenait que six : la sublime imprécation que Luiz de Camoens met dans la bouche de son vieillard s’était déjà réalisée.
EXPÉDITION DE JOAM DA NOVA. — DÉCOUVERTE DE l’ÎLE DF. LA CONCEP- TION ET DE SAINTE-HÉLÈNE. — Avant
(*', Nous sommes obligé d'employer ici la forme dubitative Ni Joâo de Barros ni Castanheda ne font mention de cette expédition; on ne peut rejeter cependant le témoi^naue de récrivait» qui accompagnait Cabrai, il dit positivement : flous rencontrâmes trois navires nue te roi de 'Portugal envoyait pour découvrir lu terre nouvelle que nous avions trouvée quand nous nous rendions à Calicut. Amerigo Vespuri était-il à bord de cette tlotte? y était-il surtout en qualité de capitüo-nwr ? Convenons ue quelques mots de plus ajoutés par l’auteur e la relation , insérés dans Ramusio , eussent mis lit» à bien des discussions. Un mémoire, publié en 1812 par M. de Santaren» , établit les preuves nui peuvent faire nier cette expédition. Il faut bien le dire, l’examen attentif de plusieurs sources précieusps ne nous a rien fait découvrir qu’on pût sérieusement alléguer en faveur de Vespuee dans ce grand procès. Nous basant jadis sur i’opinion de savants tels que Cazal et Pizarro, nous avions considéré emmne réelle l’expédition d’Amerigo Vespuci en 1501; nous sommes contraint aujourd’hui de rejeter les sources dont iis ont fait usage.
ue la flotte commandée par Cabrai fût e retour, D. Manoel avait déjà expédié pour les Indes orientales une armada nouvellecomposéede quatre voiles. Cette escadre partit au mois de mars lôOi, et se signala par plusieurs découvertes. Ce fut Joam da Nova qui vit le premier l’île de la Conception , et qui lui imposa le nom sous lequel elle a été connue depuis; ce fut encore lui qui vit le premier le rocher de Saiute-Hélène. Comme si l’infortune donnait quelquefois le don de prophétie, lorsque le nom de cette île vient à la mémoire d’Antonio Galvâo, il s’écrie : « C'est une terre de peu d'étendue , mais bien célèbre (*) ».