‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 26 sur 86 · LR DÉPART. — LA BAIE DR SAINTE- HÉLÈNE. — LEC AP, QUILO A, MONBACA · texte numérisé non relu

LR DÉPART. — LA BAIE DR SAINTE- HÉLÈNE. — LEC AP, QUILO A, MONBACA

— B.irreto de Resende, qui, du reste, se trouve parfaitement d’accord avec Pacheco et l’auteur des Décades, nous donne ainsi le dénombrement des navires qui allaient entreprendre cc* périlleux voyage, et il rappelle en même temps* le nom des

(*) Ce précieux fragment est extrait d’on ouvrage encore inédit du grand Pacheco, de celui que Camoèns appelle l'Achille de la Lusitanie. Son beau livre est intitulé: Ksmeraldo , de situ Orbis. L’intéressant recueil portugais qui nous fournit ces détails, dit avec juste raison , qu’en adoptant le second titre que présente son manuscrit , Pacheco a imité d’autres cosmographes, mais que celui d’Esmeraldn ne peut pas être explique d’une maniéré satisfaisante. Quoi qu’il soit, 1* Hsmeraldo est enrichi de cartes et de peintures précieuses ; ce serait donc un curieux monument géographique a faire connaître au monde savant. Le splendide original était, au dix-huitième siècle , dans la bibliothèque du duc d’Abrantes; la bibliothèque publique d’E vora en possède deux copies, mais sans les cartes. Voy. le Journal intitulé : O Panurantu,

chefs auxquels ils furent confiés : le navire principal , la capitane, sur lequel Gama avait planté sou pavillon , se nommait le, Saint-Gabriel; et Pedro de Alenquer en était le pilote (*). Le second navire portait aussi le nom d'un messager de la céleste hiérarchie , c’était le Sainl-AaphaH ; le frère bien-aimé de Vasco, Paulo da Gama en était le capitaine, et il avait pour pilote Joâo de Coimbra. Le troisième bâtiment, nommé te Berrio, avait pour commandant principal ce Nicolas Coellio, qu'on vit depuis s'illustrerdans les mers du Brésil, et le pilote se nommait Pedro de Escollar. Quant au quatrième navire, destiné au transport des approvisionnements, on n'avait pas cru devoir en donner la direction à un homme que ses antécédents eussent illustré , c'était simplement un serviteur de Vasco da Gama , P. N unez, qui en était le capitaine. Il n'est peut-être pas inutile de dire que ces divers navires portaient tant en matelots qu'en soldats cent soixante hommes, qu’on pouvait considérer à coup srtr comine gens d’élite et qui le prouvèrent jusqu’au dernier jour : le début du vovage ne devait pas non plus inspirer d'inquiétude; Bartholomeu Dias, le célèbre explorateur du cap de Bonne-Kspérance, était chargé d’accompagner ces quatre voiles jusqu’au pays de Mina.

L’historien des Indes nous fait observer avec sa sagacité habituelle, que cette première (lotte n’avait pu choisir, comme on le fit depuis, l'époque favorable des moussons. Vasco da Gama ignorait à la fois et la direction des vents généraux, qu’il fallait aller chercher, et les lieux de relâche que les cartes les plus grossières indiquaient avant la lin du siècle, mais dont on n’avait alors nulle idée : aussi l'historien plein de foi s’abstient-il de toute réflexion : il se contente de s’écrier en parlant du dieu qu'invoquait la flotte des chrétiens, « il donne les moyens pour accomplir, lorsqu’est arrivé le jour de scs desseins! •

Vasco da Gama appartient avant tout

(•) L’escriv&o du navire amiral, qui en ce temps occupait le troisième rang à bord , était I)iouo Dias , frère de Bartholomeu Dias , auquel ou devait la découverte du cap de Bonne-Espérance.

à la milice du Christ , il est chevalier de cet ordre fameux qui a son siège à Thomar, ce sera à un pauvre ermitage auquel l'infant don Henrique a confié les saintes bulles obtenues jadis du pape pour ses hardis marins, qu‘il ira demander des prières.

« En suivant le Tage, sur la rive « droite, à une lieue de l’antique Lis- « bonne, il existait un lieu nommé le « Bastello, voisin de l’ancrage le plus « sdr que pussent rencontrer les navi- « res qui avaient franchi la barre, et « éga|ement le plus voisin du lieu que « choisissaient ceux qui se préparaient * à entreprendre un long voyage, parce « qu’alors, comme aujourd’hui, dans « le voisinage de la pointe de sable qui « existe presqu’en face de la Tafraria , le « fleuve était profond et fournissait « un excellent abri. . C’était là sur l'emplacement même où s'est élevé le magnifique couvent de Relem, qu'on voyait une pauvre chapelle, desservie par quelques moines du couvent de Tliomar. Or ce fut dans cette espece d’ermitage que, le 7 juillet 1497, Vasco de Gama en compagnie des autres capitaines alla veiller dévotement , et invoquer Notre-Dame de Bethléem, caria chapelle portait déjà ce nom. Le jour suivant, qui était un samedi, une grande multitude, attirée par l'intérêt religieux qu’inspirait cette expédition, s'était rendue sur la plage. Quelques prêtres , venus de Lisbonne pour dire la messe, commencèrent alors avec les moines une décote procession, nous dit Barros;on les vit s’avancer religieusement vers les navires portant des torches de cire à la main, et la foule les suivait répondant par ses chants aux litanies; ils vinrent ainsi près des embarcations qui devaient recevoir tous ces marins, puis le vicaire prononça -à haute voix une confession générale, et à la fin il donna l'absolution , selon la teneur des bulles que l'infant D. Henrique avait obtenues jadis. « Etdurantcetacte, ajoute avec sou éloquence habituelle l'auteur des Décades , il se répandit tant de larmes parmi tous ceux qui étaient présents, qu'à partir de ce jour, le rivage prit possession de ces douleurs immenses!... Ah !

ce n’est pas sans raison que nous l'appelons la rive des pleurs pour ceux qui

L’UNIVERS

s’en vont... la terre du plaisir pour ceux qui reviennent. • . .

Comme nous l'apprend le noble historien , on ne prévoyait point alors les joies du retour; et, lorsque les matelots, en larguant les voiles, poussèrent le cri accoutumé de l’heureux départ, mie pieuse humanité fit redoubler cet larmes, et les prières recommencèrent.

Le léger vent du nord qui se fait sentir sur presque toute ia cote d'Espagne dans le mois de juillet, fraîchissait en ce moment; les quatre navires durent s’éloigner assez rapidement de la côte; ils eurent bon temps même pendant treize jours, et leur première relâche eut lieu à Sant-Iago, l'îleprincipalede l’archipel du cap Vert. Là ils prirent quelques rafraîchissements, et durent se préparer à entrer dans des mers moins connues.

Ce fut également dans ces parages qu’un de leurs compagnons se sépara d'eux.

Après les avoir suivis durant un certain espace, Bartholomeu Dias quitta In flotte , et il prit la direction qui devait le conduire à Mina. Pour Vasco de Gaina, il poursuivit sa route, et il alla atterrir à la baie de Sancta-Helena, la terre où il fltaiguade (*). Cette baie, située à p -u de distance du Cap, présentait, en effet, à Gama un lieu favorable pour constater la valeur de? observations qu'il avait faites jusque-là, avec des instruments nautiques d’une fâcheuse imperfection, sans doute, mais qui, pour nous servir des expressions toujours pittoresques de Barros, avaient rendu des services aussi éminents qu'ilsétaient grossiers (**). On était descendu à terre ; les

(•) Osorio et Barros diffèrent essentiellement dans leur récit ; tls sont même peu d'accord sur l'espace de temps que Vasco da Gaina luit a arriver dans celle haie : Osorio dit truis mots , llarros cinq.

(•’) tl est Ici question de l'astrolabe; inventé par Martin Beh iiin, tneslre Rodrigo ni meslre Josepe Judeu. Voy. ce que dit il ci1 sujet le liv. 1 \ lu première r treadr. Quelques mois sur te célébré mathématicien flamand ne seront pas Ici sans importauce-

Mortin Heh.nrn , Marlim du ftuemia , i Online l'écrivent les Portugais, Joue un grand rôle riiez quelques historiens durant celte période. Né a Nuremberg vers HW, lise a payai, on U avait épouse la tille de Job de Hurler, le chet ,1a la colonie flamande dans ces Iles , il fui dignement apprécié par U. Affonso cl par U. Joam, umts rien ne prouve posilivemenl les decouvertes qu'un a soulu lut attribuer, et Je partage l'opinion du savant de Murr, qui s'exprime avec

opérations nautiques avaient commencé paisiblement, lorsque deux jeunes noirs fort agiles, qui allaient à la recherche du miel sauvage, et qui ne voyaient pas les étrangers , furent poursuivie par quelques nommes îles équipages; l'un d’eux tomba entre les mains des Portugais; et bientôt le don de quelques bagatelles en eut fait un ami. Il essaya de faire entendre que ses compagnons demeuraient derrière certaines montagnes qu’il indiquait. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité des nouveaux débarqués, qui tenaient d’ailleurs, avant toute chose, à ramener dans leurs pays plusieurs uaturelsdes contrées nouvellëmentdécouvertes.On laissaaller le captif; et bientôt, attirés par ses récits et par ia vue des bagatelles qui lui avaient été données, On assez grand nombre de noirs parurent sur la rive.

Un de ces hommes qui ne doutent de rien, un certain Fernand Velloso, que Barros peint d’un seul trait , en disant qu’il ullait sans cesse en vaillantises, s'offrit à courir les chances d’une aventure, en se rendant à l’aidée lointaine où semblaient demeurer ces sauvages; il y resta la journée entière. Chercha-t-on à lui faire quelque violence ; fut-il étrangement dégoûte, comme le dit Osorio. par un repas de veau marin, dont on lui offrit sa part, il ne voulut pas le dire d’abord : la seule chose positive, c’est que sa terreur, fausse ou motivée, eut un fâcheux résultat. Le soir allait venir, l’aventureux Velloso n’était pas encore arrivé ; Gama portait ses regards avec quelque inquiétude vers les montagnes, lorsqu'il voit notre homme, franchissant avec rapidité les rochers, sautant de

une sage mesure h ce sujet. « Autant II parait vrai que Martin Beliaim a eu part S l'invention et h l'usage de l'astrolabe , appliqué a la navigation, autant est faux le route fondé sur un

Sassage mal interprété de la chronique de Scheel, que e'eal Beliaim qui a fait ia découverte des Iles Açores ou des Autours et qui y a conduit une colonie de Flamands, lors de son second voyage dans l'océan Atlantique, Jusqu'à ces lies, qui dans la suite furent visitées par Christophe Colomb... qu'il a même été Jusqu’au détroit connu aujourd'hui sous le nom de détroit de Magellan, et qu’il a dunné Uni à celte decouverte par une carte mari ne que Magellan dit avoir vue dans ie catitnel du roi de Portugal. » On voit dans tes Vemarimt de Uttenitura que Martin Beliaim avait acquis une réputation populaire au quinzième siecle et qu’il était considéré comme un liahUa necromanctcu.

piton en piton , poursuivi par ses hâtes. Appeler PeroCoellio, dont il voyait le bateau à quelque distance , ordonner d'aller au secours du fugitif, y aller lui-même, tout cela fut l'affaire d'un moment. Bientôt Velloso gagne la nter; mais les sauvages se méprennent sur le mouvement uu’ijs remarquent parmi les étrangers ; ils pensent qu’on veut les attaquer, et ils se mettent en défense. Leurs javelines, armées d’une corne de bœuf, sont lancées avec vigueur; et l'un de ces traits vient atteindre au pied le chef de l’expédition lui-même. L'arme n’était pas empoisonnée; et plus heureux que Cintra, dont nous avons dit la lin malheureuse, Vasco da Ganta en fut quitte pour une blessure légère. On mit alu voile immédiatement, et quelques coups d’escopette furent envoyés à ces sauvages, en souvenir d’un malentendu dans lequel certainement les pauvres chasseurs d’abeilles n’avaient pas les premiers torts. Ces hommes noirs, aux cheveux crépus, à la peau tatouée, nupartenaient probablement à la Mee entre. Quoi qu'il en soit, Vasco da Gaina dut se contenter de ce qui s’était passé sous ses yeux ; il ne put emmener aucun habitant de la baie de Sainte-Hélène. Velloso n'avait rien vu, ou ne voulut rien dire, et il ne resta de son excursion qu’un charmant épisode, dont Camoêns a su animer son pocine.

Au bout de trois joues de navigation, le 22 novembre (*), on passa devant ce grand cap de Ronne-Esperancc, dont un roi avait changé le nom; les Portugais le doublèrent, nousdit Barros,avec moins de tourmentes et de périls qu’ils n'en attendaient; et, le jour de Sainte-Catherine, ils entrèrent dansl’aiguade, qui se trouve située soixante lieues plus loin.

Faut-il croire, avecOsorio, queles choses ne se passèrent point si paisiblement (**) ; que les vagues estoienl estrangement périlleuses, les vents contraires, la pluyefortfroide, le brouillard espaiset la tempête continuelle?» Ce récit convient,sans doute, mieux à la magniGqUe

(•) Barros commet une légère erreur probablement en assignat}! le ‘ni cumme ilale positive.

i**> JerosmeOsoriua, Hisl. de Portugal. Celle traduction si rern.er. jusilr, dr Rrbui Emmanuê* lis, est due à l’un de nos ineltleur, écrivains du seizième siècle, h Simon Goinard, plus connu par son livre lie» mcmoruMa huera.

tradition nue nous a laissée Camoëns ; mais rien n'atteste son authenticité. Fautil croire également que lesmatelots portugais effrayés conspirèrent secrètement, que Vasco da Ganta courut risque de la vie, et qu'il échappa au complot uniquement grâce aux avertissements de son frère? Nous avouerons que, nonobstant tout le respect que nous inspire l'évêque de Sylves, nous le croyons ici moins bien informéque Rarros; il n'est pas probable que cet habile historien eût passé sous silence des faits de cette importance, et qu'au lieu de nous décrire un de ces grands événements dramatiques, devant lesquels sa plume ne recule jamais, il eût préféré nous faire une peinture pastorale de ces contrées si peu connues ; car il le dit avec une grâce dont nulle traduction ne peut rendre le charme, en parlant des peuples qui erraient le long de la côte et venaient visiter paiS'blement les Portugais, • Ce sont gens amusants et joyeux, adonnés à la danse et au jeu des instruments, et, parmi eux, il y en avait quelques-uns qui jouaient d'une façon de flûte pastorale et qui à leur mode donnait un son agréable (*). »

Quelques démêlés assez aigrrs s’étant élevés entre ces pasteurs et les Portugais, à propos de l’échangé des troupeaux, S ascoda Gama jeta l’ancre un peu plus loin; mais les tribus de ces contrées se montrèrent plus menaçantes que celles visitées jusqu’alors. "Ce fut vers cette partie de la côte, et non précisément devant le Cap ( ** ), que l’on debarrassa le navire commandé par Pedro Nunez, de ses munitions et de son équipage, et qu’on l'incendia.

F.n partant de ce lieu , la flotte fut assaillie par une tempête si violente, qu’on fut obligé de carguer toutes les voiles. Si Rarros ne parle point d’une révolte parmi les hommes du Saint-Gabriel, il insiste sur la terreur des équipages, qui s’occupèrent, dit-il, alors davantage de leurs péchés que de la manœuvre, « parce que, de toutes parts, ily

(•) Knirt os quart haria alqums que tanqiùo com huma nutnetra de /mutas pnsl< tris ; que em seu modo parer ido bem. Da prtmeira decada, lihro IV, fol. 65.

Le plus pâle des historien*, LncIMe, n'a pas manque de suivre l’opintou d’üsorio.

Voy. BarrelodoRcSL'Qde, ms. delaBiblio»

lheque royale.

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avaitappareuce de mort. » Le beau temps revint eulin et les porta vers les Ilots plats [tlheos chaos cinq lieurs au delà de l'endroit aù Bartholomeu Dias avait planté son dernier pilier. Les courants de ces parages les gênèrent singulièrement ; cependant, en dépit de ces contrariétés , ils arrivèrent devant la cdte de Natal, à laquelle ils donnèrent ce nom ; puis le jour des Rois les vit entrer dans la baie des /lois mages, qu’on désigne également sous le nom de la baie du cuivre, parce qu'on échangea en ce lieu quelques bracelets d'or faux contre de l’ivoire et divers objets. Un certain Martim Aftonso, que Fernand Lopes de (iastanheda nous représente comme étant l'interprète de la Capitane , alla visiter les aidées de l'intérieur, et il eut beaucoup plus à se louer de l'accueil qu'il reçut dans ces parages que Fernand vèlloso n’avait à s'applaudirde son séjouràSainte-llélène. La description des lieux qu'il visita nous prouve qu’il fut reçu par des bordes de Hottentots ou de ltôscbis. L’hospitalité toute bienveillante dont Vasco da Gaina fut l’objet, parmi ces peuples pasteurs , l'engagea à demeurer parmi eux cinq jours; il imposa à la contrée le nom da boa Paz ou da boa dente.

A partir de ce point, il commença à naviguer à une certaine distance de la terre, si bien oii’il passa, durant la nuit, devant le cap dos Correntes. Or, comme la côte commence à faire en cet endroit une courbe immense, et que Vasco cra gnait de pénétrer dans quelque golfe dont il ne pourrait sortir, il prit le large. Cette résolution l'entraîna loin d'un port où il eût trouvé quelque repos. Il passa, sans s’en douter, devant cette ville de Sofala, dont l'opulence était déjà célèbre en Europe et qui lui eilt offert certainement un point de relâche favorable : il alla, au contraire, surgir à une portion de la côte ou un fleuve le reçut. Là, au lieu de trouver des peuples complètement étrangers aux usages de lacivilisation, il vit, parmi des noirs, plusieurs individus appartenant a une autre race, dont la peut rouge indiquait une autre origine; si bien que les chefs de l'expédition crurent reconnaître, parmi eux, une communication plus directe avec les Maures ; à peu près, dit Barros avec sa

justesse d’expression habituelle , comme celle qui existe entre les Yolofs et les Azenègues.

Ces hommes, d’ailleurs, entendaient quelque peu l'arabe; ils faisaient également usage de certains vêtements. Gama se sentait plus rapproché des riches contrées' qui avaient motivé son voyage ; puis, on lui parla clairement de certaines nations de l’est, qui naviguaient comme lui dans de grands navires ; il imposa à ce fleuve le nom de Fleuve des bons Signaux, Rio dos bons Sinaes. Ce fut en ce lieu, où, pour la première fois, ils avaient reçu des informations vraiment favorables, que les hardis marins plantèrent un de ces piliers en pierre, aux armes de Portugal et surmontés d'une croix, tels que Joam en avait fait sculpter plusieurs pour attester ses découvertes : le nom de Saint-Raphaël fut imposé à ce monument.

Vasco de Gama resta en ce lieu l’espace d’un mois ; et une maladie, dont les hommes de iner n'avaient probablement pas expérimenté, jusqu'à ce jour, les ravages dans ce qu'ils ont de plus funeste, le scorbut, attaqua un grand nombre de matelots et en enleva quelques-uns. L'auteur des Lusiades , qui a saisi, avec un admirable esprit d'observation , les moindres détails de cette navigation mémorable, nous a laissé une peinture frappante des progrès de ce mal et de b terreur qu'il inspira aux Portugais (*). Nous ajouterons, en passant, qu’un accident trcs-vulgaire faillit dans ces parages enlever Vasco da Gama à l'expédition. Comme il était venu à bord d'une chaloupe, alin de s'entretenir avec son frère, et qu’il avait pris seulement deux rameurs pour se transporter vers le Raphaël, au moment où il causait par une batterie

!•) Rappelons ici i|ue les progrès du scorbut furent tels a bord des divers navires qui se rendaient aux Indes, durant tout le seizième siècle, que François Pyrard signale certains Uiliinenls n'ayant pas pu ramener plus de deux cents individus , sur douze cents; et que le» médecins regardaient cette affreuse maladie comme ragent le plus funeste d’une tiussi effrayante mortalité. Grèce aux soins hygiéniques apportés aujourd'hui a bord des bâtiments de l’fital , on fait quelquefois le tour du monde sans perdre un homme. Tel a été du moins le cas ou s’est trouvée 1'rxpediliun de ta foqurf/e, commandée par M. Duperie et ou te trouvait le Dr. P. Lesson.

basse, se tenant à la chaîne des manœuvres, la force des vagues emporta son embarcation, et il courut un vrai danger. Il faillit également se perdre en sortant du Rio dos bons Sinaes, et, cette fois, le péril fut général; car son navire alladonner contre un banc de sable. Cet événement avait eu lieu le 24 février. Dégagé de cette cruelle position, il pouvait naviguer toujoursen vuedescôtes: au boutdecinq jours, il jetait l’ancre à environ une lieue de la viilede Mozambique, et il mouillait devant un îlot, qu’il appela plus tard file Saint-George. La trois ou quatre embarcations, désignées sous le nom de sambucos, vinrent le visiter. Parmi certains noirs, demi-nus, aux cheveux crépus et laineux, se trouvaient quelques Arabes, et entre autres un Maure du pays de Fez, c’est-à-dire d’une contrée qu’on pouvait appeler, ajuste titre, l'école militaire des musulmans contre les chrétiens, ainsi que nous le dit encore Barros. Grâce à Fernand Martins l’interprète, on put s'eutendre, et le Maure ne fut pas médiocrement surpris en apprenant qu’il avait devant lui une flottille partie du port de Lisbonne. Malgré le chagrin visible que lui fit éprouver cette nouvelle, il sut dissimuler. Vasco da Gaina apprit par lui que le cheick de la contrée se nommait Çacocja, et que nul bâtiment ne passait dans ces parages, sans venir à terre pour y trafiquer, ou sans payer au chef une sorte de tribut. Gaina lui déclara eu peu de mots quelle était sa mission et lui demanda des pilotes. « Le Maure, homme expert, nous dit l’auteur des Décades , aplanit en appareuce toutes difficultés ; non-seulement il promit de rendre compte à son souverain des explications positives qui venaient de lui être données , mais il affirma que rien n’était plus facile que d’obtenir h Mozambique des pilotes capables de conduire la flotte aux Indes : » il ne tarda pas à s’éloigner, chargé pour le cheick de quelques conserves de Madère; on y avait joint un de ces manteaux d’écarlate, en usage alors parmi les Maures de Grenade, et que leschrétiens désignaient sous le nom ûeCapeUar ; plusieurs menus objets d’Europe accompagnaient ce présent.

Le lendemain, et sur l’invitation du cheick , Vasco da Gama entrait dans le

port de Mozambique, précédé par le petit navire de Coelho. Faisons le bien remar* quer; si ce fut en ce lieu que le capitaine portugais commença à expérimenter d’une manière inquiétante pour l’avenir la perfidie mauresque, contre laquelle il semblait éire d’abord sans inquiétude et sans défense, ce fut à Mozambique qu’il eut, pour la première fois, des données positives sur ces régions de l’Inde qu'il cherchait, muni d’indications si vagues ; il comprit parfaitement quel changement s’était opérédans sa situation, et il eu glorifia Dieu de grand cœur, nous diton. Mozambiqucétait,à cette époque, un bien faible établissement, une sorte d'échelle entre le commerce de Quiloa et de Sofala. Une petite mo^quee, une maison couverteen tuiles pour le cheick, quelques chaumières à toits de roseaux, telle était alors cette ville, qui s’accrut si rapidement depuis. Vasco da Gama y séjourna pendant dix jours , liant des relations avec le cheick etsans soupçons pour l’avenir. Il y a mieux, il y découvrit des chrétiens d*une communion différente de la sienne; et le nom merveilleux de ce prêtre Jean, si fréquemment cherché depuis quelques années, retentit encore à ses oreilles. Trois Abyssins, que les hasards du commerce avaient amenés dans ces contrées, tombèrent en prière devant l’image de fange Gabriel, peinte sur les bannières de Gama. Ce fut à ce signe d'adoration que les chrétiens se reconnurent; mais les questions pressantes qu’on leur faisait inquiétaient les Maures et l’on s’empressa de les soustraire aux veux des Portugais.

Les musulmans de Mozambique avaient deviné, en effet, du premiePcoup d’œil toute la portée de cette expédition ; l’arrêter à son origine, devenait à la fois un devoir de religion et une nécessité commandée par l’intérêt ; au défaut de la force, il fallait employer la ruse. Le capitam-mor voulait partir ; le cheick convint de lui expédier deux pilotes. Ces hommes voulurentêtre payes à l’avance, mais leurs réticences furent peut-être ce qui sauva Gama; il devint moins confiant et il exigea que l’un d’eux demeurât toujours à bord, quand l’autre serendraità terre. Dès le lendemain, une triste expérience lui prouvait que cette précaution n’etait pas inutile. Une en)*

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barcatidh, qu’il avait envoyée pour faire de l’eau, du bois, et s’approvisionner de menus objets, était attaquée par sept sanibucos (*), et quelques coups d’arbalète ou de mousquet faisaient justice deoctteagression. La plageétait devenue déserte.

Vasco da Gaina , craignant quelque nouvelle trahison, alla se réfugier dans I’île de Saint-George. Ce fut de là qu’il continua sa route vers les Indes, gardant à bord le pilote qu’il avait eu la prudence de retenir; mais il lui fallait de l’eau, et, soit qu’il se fût réellement égaré , soit qu’il poursuivît un dessein hostile, le Maure reritraîna, sur la côte, vers ces labyrinthes de verdure que forment si souvent les inangliers dans la région des tropiques. Là Vasco da Gama envoya deux chaloupes pour explorer le pays; un grand nombre de noirs en détendaient rapproche. Le pilote s’enfuit à la nage, avec un mousse nègre, qu’une communauté d'idées religieuses avait attaché sans doute à son sort. Le lendemain, Vasco da Gama alla réclamer, aveedes démonstrations pacifiques, les deux fugitifs dans le village qui leur avait donne asile. Le Maure qui y commandait ne refusa pas positivement de les livrer; mais il prétendit que, de toute nécessité, il fallait s’en référer à la décision du cheick; et, dès le lendemain, il prouvait aux chrétiens combien on les jugeait peu redoutables, en ripostant, par une défense sérieuse, à des feux guerriers dont on prétendait saluer leur départ. Vasco insista; mais on lui affirma que rien de positif ne pouvait lui être dit à l’égard des pilotes, et que l’on ignorait leur asile, parce que c étaient des étrangers... qu’au surplus, on savait ce qu’ils étaient eux-inêines et la foi qu’on pouvait avoir dans des hommes ni ne cherchaient asile parmi les àlées de la côte que polir les dépouiller. Ce discours, assez modère d’abord, sé termina par une grêle de flèches. L’artillerie des Portugais riposta, et Gama eût pu facilement, sans doute, incendier ce village; sou unique intention était d’effrayer les Arabes; et il y réussit. Trois ou quatre hommes, tués" par le canon et apportés aux pieds du cheick, suffirent

(?) On désignait ainsi certaines petites embarcations usitées dans ces parages.

pour jeter la terreur au milieu de cette population. Un Maure , dont on s’était emparé, fut appliqué à la question, et révéla ce qu’on brûlait de savoir touchant le commerce de Sofala; ses richesses en or, la proximitéoù l’on était des côtes de l’Inde. Pour la première fois, on l’entendait répéter, de Mozambique à Calicut il n’y avait qu’un mois de navigation.

Avant que le cheick eût eu le temps d’envoyer du inonde pour garder les puits, Vasco da Gama voulut se diriger vers l’aiguade,’et il ordonna qu’on retînt sous bonne garde, l’homme dont on s’était emparé. Ce fut grâce à lui qu’on put faire de l’eau , parce qu’il guida les Portugais au milieu des marécages sans fin dont la côte était bordée. Il faisait une nuit profonde; durant ces allées et venues le soleil eut le temps de paraître.

Le cheick craignit alors les résultats d’une attaque imprudente; et il fit porter des excuses à Gama. D’après ce dernier rapport, l'un des pilotes avait fui dans l’intérieur, l’autre avait été tué par une des décharges d’artillerie. Le chef arabe renvoyait, disait-il, aux Portugais ce qu’on avait pu retrouver chez les femmes du fugitif, ce que les chrétiens étaient en d/oit de réclamer; il terminait en offrant un pilote plus habile et en expédiant à bord le nègre déserteur. « Ce n’était pas le temps aux répliques, » dit Barros. Vasco da Gama fit remettre au cheick les objets qui lui étaient présentés et garda le pilote qu’on lui offrait; puis, il alla chercher de nouveau asiledans Pîlot de Saint-George, et, ayant séjourné là trois jours, il ne quitta la côte que le 1*r avril 1498.

Vasco da Gama avait acquis une haute expérienceen peu de jours, si bien qu’un rude châtiment faisait justice des erreurs volontaires du pilote. L’esprit astucieux de eet Arabe ne précipita rien toutefois ; il espérait que l’exigiiïtédu portdeQuiloa, son peu de sûreté pour les navires, livreraient aux musulmans, et sans coup férir, la floitille qu’il conduisait. Par un bonheur inespéré , les courants éloignèrent Gama de ces parages, et, après avoir failli se perdre sur les bas-fonds de Saint- Raphaël, les trois navires entrèrent, le 3 avril, dimanche des Rameaux, dans le port de MoinbaÇa.

Le pilote, fidèle à son système, afllrma au ehef de l'expédition que celte ville était peuplée en partie par des chrétiens, abyssins, en partie par des habitants de l’fnde. Tout, dans l'aspect de la cité, devait faire prendre le change aux navigateurs. La ville, située au centre d'un détroit et bâtie sur une île, ne pouvait être aperçue que lorsqu’on pénétrait dans le port: mais, dès qu’on était arrive à l'entrée de la rade , tel était le mode de construction des édifices, et même des simples habitations, qu’il semblait qu'on entrait dans quelque port de la péninsule (*). Instruit par les événements précédents, Vasnoda Gamafut prudent; il se contenta de voir cette ville africaine dont l’aspect seul ravissait tous les équipages, et qui lui rappelait les ports de l’Europe; il refusa d’y pénétrer. Bientôt deux embarcations se présentèrent, elles amenaient certains personnages, qu'on supposa élevés en dignité. Ils montèrent à bord de la capitane, et invitèrent Vasco da Gama, avec toute la courtoisie orientale, à se rendre dans le port. C’était l’usage, disaient-ils, et les étrangers ne pouvaient s’y soustraire. Ou l’on venait chercher tin asile à Mombaça, et toutes les ressources de l’hospitalité y étaient offertes; ou l'on passait sans s’arrêter devant la rade. Vasco da Gaina comprit qu’il n’y avait point d’alternative, et il promit d’entrer dans le port dès le lendemain. Mais le lendemain, les fêtes de Pâques, sacrées, disait-on, aux yeux de tout chrétien, servirent de motif pour différer cette entrée solennelle ; et Gaina se contenta d’envoyer deux officiers , qui devaient porter des présents au chef arabe et s assurer des dispositions de la ville. O ftirent probablement ces précautions minutieuses qui sauvèrent l’expédition. Dans tous les cas, certaines expressions de l'historien des Indes nous prouvent que Gama savait répondre à la ruse par la ruse , et que cette, fois surtout la circonspection ne lui Ht pas défaut.

Le troisième jour , au moment où des milliers d'embarcations lui amenaient une multitude d’Arabes en habits de fête et prêts à lui servir d'escorte , il

(*) Que ouverte) ns nnsson que emtravdo em algum porto dettes Régnas* Barroa, prime ira De cada.

parut sur le pont , et il eut soin de n’admettre, dans chaque navire, que dix ou douze individus ; puis, comme les instruments résonnaient, comme des acclamations bruyantes se faisaient entendre, il ordonna de deferler les voiles , « à la grande joie de tous, nous dit Barros, les Maures croyant qu'ils emmenaient une proie désirée , les nôtres convaincus que , dès qu’ils avaient rencontré une nation si fastueuse et obtenu des nouvelles si certaines de l'Iude, leu rs travaux étaient achevés. • Ils se trouvaient dans une heure de péril cependant; « mais Dieu, sous la conduite duquel ils n'avaient cessé d’être durant cette route, ne permit pas que la volonté des Maures fût mise en oeuvre; et il les délivra presque miraculeusement , en révélant de cette manière leurs intentions aux chrétiens. » La capitane, en effet, n’avant pas obéi à la manœuvre, et s’étant portée sur un bas-fond, Gama vit immédiatement le péril et ordonna sur-le-champ de jeter l’ancre; « mais , comme selon la coutume des gens de mer , en semblable circonstance, un tel commandement ne

fieut s'exécuter sans que l’équipage s’éanee avec précipitation de côté et d’autre aux manœuvres, aussitôt que les Maures qui étaient sur les divers navires eurent aperçu ce mouvement, ils crurent que la ‘trahison , qu’ils portaient au fond de l’âme, était découverte ; et ils s’élancèrent dans leurs barques au milieu du plus grand désordre. Ceux qui se trouvaienta bord du navire de Vasco da Gama en firent de même , et il n’y eut point jusqu’au pilote de Mozambique qui se jetât du château de poupe dans la mer, tant la terreur fut générale. Lorsque Vasco da Gama et les autres eapitaines eurent été témoins de cette nouveauté inattendue, Dieu leur ouvrit le jugement pour comprendre sa cause réelle. Or, sans plus de demeure, ils résolurent de s’éloigner à l’instant , et de longer une côte qu’ils savaient être fort peuplée. Ils pouvaient, en effet, y rencontrer des navires, montés pardes musulmans, qui leurfourmraient quelque pilote. Quant aux Maures, comme ils avaient compris ce qui allait avoir lieu , ils vinrent , dans la nuit même, en employant des rames sourdes, avec l’intention de couper les amarres des navires ; mais leur méchan-

L’UNIVERS

ceté n’eut pas de résultat , parce qu’on les avait entendus. Etant parti de ce lieu de péril, le jour suivant, Vasco da Gama rencontra deux sambucos , qui se dirigeaient vers la cité. Les Portugais prirent une de ces embarcations, avec treize Maures seulement, (les autres se lancèrent à la mer), et ce fut d’eux que l’on sut comment en avant se trouvait une ville, qui portait le nom de Mélinde, et où régnait un roi humain, par le moyen duquel on pourrait obtenir un pilote pour se diriger vers les Indes. »

Joâo de Barros a nommé Mélinde et son roi; il a dit, en quelque sorte , la fin de ce prodigieux voyage. Vasco da Gama, poursuivant sa traversée, sans toutefois abandonner la prise qu’il venait de faire, entrait, le 15 avril 1498 , dans le port hospitalier que les Maures lui indiquaient : il y jetait l'ancre, précisément en ce jour d<* Pâques dont la solennité était célébrée , avec tant de pompe, dans tous les États chrétiens.

Un grand acte venait d’être accompli , non-seulement pour le Portugal, mais pour les pays de la chrétienté, comme on disait alors. Une fois arrivé à Mélinde, toutes les difficultés de cette prodigieuse expédition s’aplanissent, comme par enchantement. Le roi de ces contrées est musulman , il est vrai, mais il a un cœur de chrétien, nous disent les poètes et les chroniqueurs. Tout dénote , d’ailleurs , dans sa conduite, une sagesse de vues, ui*e droiture d’intentions , qui en font un homme à part. Il invite Gama à venir le visiter dans son palais; et, sur l’observation qui lui est faite par le capitam-mor, qu’une injonction précise de son souverain l’empêche de se rendre à terre, avant qu’il soit arrivé dans les domaines du roi de Calicut, il n’hésite pas à se confier à des étrangers dont il admire le courage. Alors la pompe orientale étale, pour la première fois, sa magnificence aux yeux des Européens et laisse deviner aux Portugais des richesses dont les récits de Marco Polo et ceux de Pero de Covilhain ont pu seuls leur donner une légère idée.

Un mot de l’auteur des Décades nous fait comprendre aussi la supériorité que l’artillerie donnera aux Portugais >ur ces peuples, quand ils se présenteront en maîtres, et non plus comme des hôtes

pacifiques (*). Vasco da Gama avant ordonné des salves en l’honneur nu roi de Mélinde, reffroi que causa ce bruit inusité mit le désordre dans cette foule , et il y eut comme une grande rumeur parmi tout ce peuple, ajoute Barros, chacun voulant tout à coup se précipiter vers la terre.

Vasco da Gama fit cesser le bruit des canonnades, et s’avança vers le sambuco dans lequel se trouvait le roi de Mélinde. Dès les premiers mots de bienvenue, il y eutentreeux sécurité entière, et comme si de longs jours se fussent écoulés, nous dit Barros , depuis leur première entrevue. Le roi, gagné par cet accueil plein de franchise, voulut visiter les divers bâtiments et fut surtout sensible au don que lui fit Gama des treize prisonniers dont les chrétiens s’étaient empares en mer. Les jours suivants, rien n’interrompit cette bonne harmonie, et ce fut devant Mélinde que Vasco da Gama reçut , pour la première fois , ce pilote fidèle, auquel il est juste d’attribuer en partie le succès de l’expédition. Malemo Canaca, Maure du Guzarate, ne fut pas plutôt entré en rapport avec les chrétiens , qu’il se voua sincèrement à leur service, et qu’il ne cessa de leur être invariablement attaché. Vasco da Gama fut satisfait des connaissances géographiques qu’il remarqua en lui, surtout , nous dit Barros , lorsqu’il lui eut montré une carte , où était figurée toute la côte des Indes, orientée selon le système des Arabes (**). — L’historien, qui entre dans certains détails techniques à ce sujet, a soin de nous faire remarquer aussi que le nouveau pilote ne montra aucune surprise à la vue des instruments nautiques dont se servaient les chrétiens; il donna même, sur ce point, des renseignements précis, que devront toujours reproduire ceux qui auront à retracer l'histoire de la science.

Malgré l’hospitalité du roi de Mélinde, \ asco da Gama ne fit pas un long séjour dans la ville où il commandait: il avait bâte d’atteindre le but de son voyage, et de connaître par lui-même la vérité des récits qui lui étaient faits. Si l'on s’en

, /,*) Barros, minutieusement instruit des détails, dej-igne clairement ce genre d’artillerie.

) Voy. Dccada prima , livra quarto, fol.

Uô

rapporte à la relation si fidèle de Fernand Lopes de Castanheda , qu’il faut quelquefois préférer, selon moi, a Barros, les derniers jours de cette station n'auraient pas été sans nuages ; et ce u 'aurait pas été non plus sans une sorte de violence qu’on aurait obtenu le guide que l’on souhaitait avec tantd’ardeur. Enfin , Canaca, le pilote guzarate, arriva à bord, et le mardi, 28 avril, on put mettre à la voile. Malgré la saison contraire, circonstance qui , plus tard, fut regardée comme une espèce de miracle, le trajet de Mélindeàla cote de Malabar s’effectua rapidement, et la navigation fut sans tempête. Le dimanche 20 mai (*), le pilote aperçut les montagnes qui s’élèvent au-dessus de Calicut , et il alla immédiatement demandera Gaina quelque honnesteté pour cette bonne nouvelle , nous dit naïvement le traducteur de Castanheda : il commit néanmoins une légère erreur; et le jour même, vers le soir, croyant mouiller devant Calicut, il alla surgir à Capocate , à une lieue et demie de cette ville. Aussitôt, une foule de petites embarcations, connues sous le nom (£ Almadias, s'empressèrent autour des navires et firent connaître au pilote son erreur. Remorqués par ces barques , la capitane et les autres bâtiments allèrent immédiatement jeter l’ancre devant Calicut.

Trop sage pour se départir un moment des mesures de prudence que lui commandait sa situation, VascodaGama eut soin de se tenir en dehors du port; toutefois, il expédia immédiatement à terre un de ces bannis qui accompagnaient alors toutes les expéditions portugaises. Espèces d’enfants perdus , comme en disait jadis dans nos armées, de tels hommes n’avaient rien à perdre dans ces courses a vantureuses, et par un seul acte de courage pouvaient se réhabiliter. Celuici s’embarqua dans une des almadias qui entouraient la llottille, et, après être débarqué , commença à cheminer bravement vers la cité; « De, quoy ceux de Calicut estovent fort ébahis , nous dit Cas-

Ç } I.es ailleurs ne sont pas parfaitement d'accord sur cette date , mais cette différence vient

firubablement d’une légère confusion dans les ails. Pedro Barreto lait prendre terre a la flotte le 10. Selon Castanheda, le pilote guzaralc aperçut les premières terre3 de 1 Inde le 17, et ce fut seulement trois Jours après qu’on atterrit.

10e Livraison. (Portugal.)

tanheda (*), pour autant que son accoutrement estoit fort différent de celtique portent les Mores, qui viennent du estroit; tellement que grand multitude de peuple alloit après luy : et quelquesuns qui savoient parler l’arabe parloyent à lui , mais il ne respondoit rien , pour cause qu’il ne l’entendoit point, de quoy ils estoyent esmerveillez.... Et avec cette opinion qu’ils avoient qu’il fust More, le menèrent au logis de deux Mores, natifzs de Tunis, en Barbarie, ui estant venus en Calicut estoyent là emourans : l’un deux, nommé Bontaïbo(**), savoit parler espagnol et cognoissoit fort bien les Portugaloys, ainsi qu’il ditdepuis qu’il les avoit veuz en Tunis au temps du roy Jean, en un navire, nommé la Hoyne , que le roy envoyoit la bien souvent quérir choses de quov il avoit affaire. Quand ce forbany vint à entrer en la maison, Bontaibocognoissant qu’il estoit Portugaloys lui di t tellesparoles : « Je te donne au diable, qui t’a icy amené » , et après luy demanda de quelle sorte il estoit là venu arriver. Le forbany lui conta le tout, et combien de navires avoit le capitaine général. Bontaïbo estant fort ebahy comment ils pouvoyent estre venus par mer, luy demanda que c’est qu’ils alloyent chercher si loirig. A quoy il fit responce qu’ils venoyent chercher des chrestiens et de l’épicerie , il luy demanda aussi pourquoy u’envoyent là aussi bien les rois de France et de Castille et la signeurie de Venise ; à quoy

(•) Nous empruntons cette curieuse citation a la traduction publiée des 1554 par Nicolas de Grouchy. 11 y avait trois ans seulement que l'original avait paru, lorsque Groucby, qui avait longtemps vécu en Portugal , «tonna cette traduction du premier livre. Il nous a semblé que les paroles naïves de cet habile homme conservaient une couleur que notre langage moderne altérait. Nous avons sous les yeux l’excellente réimpression de Fernan Lopes de Castanheda réimprimée en 18X1 à Lisbonne, »ràce à l’Académie, et nous sommes garant de l'exactitude du > ieiiécrivain français. La belle hUdiothequede M. Ternanx Coinpans renferme un livre unique et même inconnu aujourd’hui en Portugal; c’est l'édition publiée aux frais de Castanheda en l &5 1 . Il ne faut pas oublier que la plus grande partie de l’existence de cet historien s’était passée aux Indes.

a ici une légère erreur du vieux traducteur au sujet du nom de Montaibo, il s’appelait réellement Monçnide; mais les Portugais altérèrent celte dénomination acceptée, nous dit Castanheda, par tous ceux qui tirent partie de l’expédition. Camoens l’a appelé Mo/.atde.

LUmVERS.

le forbany respondit que e’estoit pour ce que le Rov de Portugal ne leur vouloit consentir. A donc Bontaïbo respondit qu’il faisoyt tres-bien de ne le permettre point. A donc luv lit bonne chère et luy fit bailler à menger d’uns petis pains de farine de fourment, lesquels sont appelez par les Malabares s4pas,e t avec ce luy fit donner du miel. Apres qu’il eut mcngé, Bontaïbo lui dit cjii’il s’en retournast à la flotte et qu’il s’en iroit avec luy veoir le capitaine général; cequ'il fit : et , estant arrivé en la nef du capitaine, en entrant commença adiré en castillan telles paroles : « Bonne aventure, bonne aventure, force rubis, force émeraudes; vous devez bien remercier Dieu de vous avoir conduitz en une contrée où il y a toute l'épicerie , pierrerie et toute la ’ richesse du monde ! Et quand nos gens l'ouïrent ainsi parler , ils demourèrent tous estonnez , parce qu'ils n’eussent jamais pensé qu’il y eust homme si loing de Portugal qui entendist leur langage et rendirent grâces à Dieu , ploraus de grande aise qu’ils avoyent. »

Aucune description ne vaudrait sans doute cette peinture de l’abord des Portugais aux rives de. l’Inde; et c’est parce que chaque ligne offre, pour ainsi dire, un incident original que nous n'avons voulu rien abréger. Vasco île Gaina embrassa avec effusion Bontaïbo ou Moncaïde, lui demanda d'abord s'il était chrétien, s’informa de laroute qu’il avaitdd suivre pour parvenir dans ces contrées lointaines, et apprit de lui qu'il était venu à Calicut par le chemin du Caire. La carte de Pero de Covilham, qu'il avait sans doute présente a la pensée , l'empécha d'éprouver une surprise égale à celle du Musulman.

Ce fut par le Maure de Tunis qu’on apprit comment, en ce moment, le souverain de ces contrées, le Sainori, était éloigné de sa capitale. Le capitaine général résolut néanmoins de lui envoyer un message pour lui annoncer l’arrivée de la flottille et la mission spéciale dont il était chargé par le roi de Portugal. Deux Européens partirent en conséuence, et Fernand Martins, l’interprète e l'expédition, les accompagna ; le roi de Calicut accueillit les étrangers ; il leur Ht même présent de quelques objets de peu

de valeur, et , tout en prévenant Vasco da Gama qu'il allait se rendre au lieu habituel de sa résidence, il lui envoya un pilote, qui devait faire mouiller ses navires dans le port de Pandarane, à fort peu de distance de Calicut. Le capitaine général eut la prudence de ne point accepter cette offre et de se tenir toujours prêt à prendre le large. A peine avait-il jeté l'ancre, qu’un messager du oatnori se présenta a bord; il venait prévenir les etrangers que son souverain était prêt à recevoir l'ambassadeur du roi de Portugal. Gaina fixa son débarquement au jour suivant.

Le 28 mai 1598 arriva enfin, et Gama se prépara à faire son entrée solennelle et a sceller, par son entrevue avec le radjâ de Calicut, la plus mémorable expédition maritime qui eût eu lieu jusqu'à ce jour. Disons-le aussi, la persuasion où d était que la population de cette cité étaitchrétienne, lui donnait, pour accomplir cette visite solennelle, un empressement qu'il n’avait pas montré jusqu’alors. Si nous nous en rapportons à Fernan l Lopes de Castanhoda, Ganta eut a résister, dans celte orcasion , aux touchantes remontrances de son frère.

Celui-ci, en effet, dont on devine la tendresse infinie et le généreux caractère, à travers les digressions des historiens , renouvela ses efforts pour faire corn prendre au hardi capitaine ce qu’il risquait en pareille occasion. Il essaya de lui persuader que , bien qu’on débarquât au sein d'une population chrétienne, il y avait beaucoup de Maures dans la ville; que les musulmans étaient des ennemis implacables , et qu'il fallait craindre de voir se renouveler les scènes de trahison qui avaient eu lieu à Mozambique ainsi qu’a Mombaça. Dans sa pensee, toutautre pouvait accomplir cette dernière partie de la mission , et ce n’était pas le fait d’un capitaine général; les autres commandants se rangèrent à cette opinion.

Mais en ce moment solennel . Vasco da Gaina montra et le sang-froid le plus rassurant pour ceux qui l'entouraient et la confiance que lui inspirait l'habileté de son frère. Autant nous nous défions des discours arrangés par l'historien du seizième siècle , autant nous acceptons les raisons brèves et simples du chroniqueur; telle fut eu substance la ré-

ponse de Vasco da Gama : * Quand bien « même je saurais que je dois mourir,

• je ne laisserais point d'avoir une en-

• t revue avec le roi de Calicut, alin de

• m’assurer s’il y a moyen de lier avec « lui amitié et commerce.... Il fautqu’on » Toye en Portugal que cette découverte « est une vérité.... autrementon mettrait ■ en suspens le crédit qui est dû à notre « honneur. On ira jusqu’il envoyer ici « des gens pour s’assurer de la sincérité « de ce que nous aurons dit... Voussem- « blet-il donc que je ne doive pas pré- « férer la mort à la souffrance qu'il « y aura pour nous, s’il nous faut at- « tendre un temps aussi long que celui « que nous avons dépensé, pour qu'on « vienne s’assurer de nos mérites, et « pour nous voir juger selon toute espèce « de caprices par les envieux! Certes la « mort vaut mieux à mes yeux. D’ail- « leurs , Messieurs , je n’aventure pas « ma vie autant que vous lecroyez...; car « je vais en une terre où il y a des chré- « tiens, et vers un roi qui désire qu’on « jette de nombreuses marchandises dans « sa cité , en raison du grand prolit qui » doit lui en revenir... ; et si Notre-Sei- « gneur le permettant , j’obtiens l’hon- « ncur d’un tel traité, je ne le donne- « rais pour aucun prix.... Si pour mes « péchés on me prend et on me tue , il « sera meilleur que j’aye fait ce que je « devais, fût-ce au prix de la vie, que « de rester vivant, ne l’avant osé faire. « Vous, Messieurs, gardez la mer, et

• dans un cas sinistre, vous recueil- « lant en bons navires, comme cela vous « est possible, portez la nouvelle de notre « découverte. » Quand tous virent sa détermination , ajoute le vieil historien , ils dirent’: Que cela soit ainsi !

Le commandement de la flotte restait à Paul da Gama, et il fut convenu que douze personnes suivraient le capitaine général ; l’histoire ne nous a pas conservé les noms de tous les individus qui se trouvèrent présents an grand acte qu’on allait accomplir ; mais nous savons que , sans compter l’interprète Fernand Martins, il y avait six personnes notables de l’expédition : Diogo Dias, le greffier de Gama ; JoSo de Sa, qui depuis fut trésorier de la Casa da India ; un marin , appelé Gonçalo Pirez ; puis un certain Alvaro Velho, qui , selon un

écrit récent , aurait tenu un journal sincère et détaillé de tout ce qui avait eu lieu durant la navigation. Alvaro de Braga, qui, par la suite, devint secrétaire de la douane de Porto, clôt cette liste. Avec Vasco da Gama , le nombre des Portugais qui descendirent à terre s’rlevait à treize; et, si l’on fait attention aux idées religieuses du temps , ce n’etait peut-être point sans une préoccupation particulière que ce nombre avait été adopté.

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