CONSIDKBATIONS SUB LA POSITION UES ISB A ELI TES EN PORTUGAL
Comme le disait Voltaire , en parlant de la Saint-Barthélemy , il y a dans l’histoire de tous les peuples un de ces terribles anniversaires , qui doivent donner la lièvre à tout ami de l 'humanité : le Portugal a le sien. Mais la déplorable catastrophe que nous allons raconter ne fut pas le résultat d'une trame secrètement ourdie, ce fut l’explosion sanglante d'une haine fanatique; et sous ce rapport peut-être, le peuple de Lisbonne se montra-t-il moins coupable que les autres populations de cette époque.
Les Juifs, tolérés depuis longtemps à Lisbonne, et ayant sans doute comme ceux de Tolède la prétention de descendre d'une tribu qui, établie depuis des siècles dans la Péninsule, n'avait point participé au crime que l'on reprochait à leur race, les Juifs, disons-nous, vivaient dans une sorte de sécurité en dépit des ordonnances qui auraient dû éveiller leurs soupçons et leur faire comprendre la haine’ dont ils étaient l’objet.
Depuis les dernières années du quinzième siècle leur nombre s'elait singulièrement accru, et l’édit du mois de mars 1492, qui chassait leurs coreligionnaires des contrées soumises au pouvoir d’Isabelle et de Ferdinand, avait fait relluer à Lisbonne une multitude de fa-
milles dont Joam 11 avaitpermismomefttanément l'entrée en Portugal , en leur assignant toutefois certains ports , où elles devaient être l’objet d'une surveillance particulière jusqu'à ce qu’elles pussent retourner dans les contrées de l’Orient (*). Tolérées d'abord , sous D. Manoel, puis contraintes par ce roi à s’éloigner définitivement ou à embrasser le christianisme, beaucoup d'entre elles avaient embrassé en apparence les marques d'un culte qu'elles détestaient et avaient cru pouvoir échapper ainsi à la dure nécessité qui leur était imposée En réalité, nul n’était la dupe de ces prétendues conversions et le nom dec/irisliam nova excitait en général une haine profonde, parce que, sousce titre, qui ne le pouvait tromper, le vieux chrétien de race devinait des croyances pour lesquelles il avait conçu une plus vive horreur peut-être , depuis que les persécutions d’un peuple voisin avaient commencé.
Une loi émanée du pouvoir royal, au mois de décembre 1496, avait bien satisfait en partie à cet esprit de haine , mais elle n'atteignait pas les nouveaux chrétiens, puisqu'elle chassait les Juifs irrévocablement et qu'elle punissait de mort ceux qui ne quitteraient pas immédiatement le royaume. On al la plus loin, et un zèle fatal ordonna qu’au jour de Pâques de la même année, un baptême général acquit à la religion chrétienne les enfants au-dessous «le quatorze ans appartenant à des familles juives ; il exigea
ue ces infortunés , séparés violemment
e la religion de leurs pères, le fussent aussi des embrassements de leur famille, puisqu’une sorte de captivité les soumettait à un enseignement lointain et qu’ils devaient être distribués dans diverses villes du royaume pour être instruits dans la doctrine nouvelle. La plume énergique d'un saint prélat nous a conserve le récit lamentable des événements qui suivirent cette fatale ordonnance; le noble évêque de Sylves nous a (teint avec une douloureuse Indignation le sacrifice <(uc quelques Israélites firent alors à leurs croyances. D'au-
(•) Cette admission n'était point gratuite, et l’on peut voir dan* ie savant mémoire de Joa* <|Qtm Jo/é (iordo comment lut répartie celle aorte de droit de transit. Voy. il r mariai da Acadtmia rral dut lantctut « arltt, t. VIII.
très nous disent aussi comment l’hypocrisie naquit «le ces scènes de violence et comment une sécurité déplorable succéda à la désolation. Il n'y avait donc plus de Juifs en apparence, il n’y avait plus que de nouveaux chrétiens (*) à Lisbonne. Un mot, un seul mol, prononcé par l’un de ces malheureux dans la simplicité d'un esprit convaincu, allait prouver que l'édit de 1-196, qui parlait de mort, n’était pas un édit chimérique.
C’était le dimanche de Pâques 1506 :
cette fête solennelle tombait le 19 avril. La coqr était à Abrantès, en raison delà peste qui sévissait alors , lorsqu'un de ces vieux chrétiens qu’on désignait sous le nom de Lindos s'avisa de remarquer que la verrine d’un reliquaire où était exposé le saint sacrement , à coté d’un crucifix, lançait une lumière qu'il jugeait produite par une cause surnaturelle; il faisait cette observation dans l'église des religieux de San-Domingos. Le dévot personnage dont nous venons de parler se prit à crier à plusieurs reprises. Mirade! mirade! Par malheur , un nouveau chrétien se trouvait dans l’église, et il s’avisa de dire que cette clarté n’était autfe chose que le redet de la flamme d’un cierge , qui brillait à quelques pas de la. Cette explication toute simple, et que d'ailleurs chacun pouvait vérifier, n’eut pas été plutôt donnée au vieux chrétien , qu'elle excita un tumulte extraordinaire contre les nouveaux convertis; on ne s’en tint pas aux menaces, le vol à main armée commença et fut suivi du massacre. Il faut dire aussi avec Ruy de Pina . le vieil historien contemporain, que la cupidité des équipages de certains navires étrangers alors mouillés dans le port de Lisbonne ne contribua pas peu a rendre ce tumulte plus terrible. Hollandais, Zélandais, Allemands, Français , tous ces hommes grossiers et avides, unis à la populace de Lisbonne, l’excitèrent au pillage et pillèrent eux-
(*) On pent voir dans le ras. «le la Bib. «I«l roi, sous le n" ISM, Saint-Germain, les details,les plus curieux lourhint celle cruelle période «fe Cliistoire «les Juifs. Il y esl surtout «piesitoti «fel'e {pulsion des Israélites hors «le l'Espagne en isva ; mais l'auleur a eu a sa disposllion pour le Portugal «les «loeuineuts fournis par le curé de Palaclos, cl, grâce aeel historien c«»nlemp<,rain . il continue certains faits rapportes par Oaorlo et Damiito de Goe».
îët
mêmes. Cinq cents personnes succombèrent, dit-on, dans cette première journée.
Ce n’était néanmoins que le commencement de cette horrible boucherie. Le lendemain, deux moines se inirentà la tête du peuple, et le massacre continua avec une efl rayante rapidité. Nous nous contenterons de rappeler que plus de deux mille individus succombèrent durant les journées épouvantables qui succédèrent a la première émeute. Beaucoup de ces malheureux périrent brûlés vifs, comme cela est attesté par des documents officiels : femmes, enfants, vieillards, disent les historiens , nul n’échappait à la fureur populaire. Des fournaises étaient allumées , et on y jetait ceux qu’épargnait le fer. Nombre de vieux chrétiens, victimes de la vengeance, trou« aient également la mort dans les rues ou dans leurs habitations. La peste tenait alors le roi éloigné de Lisbonne. Il donna de villa d' Avis des ordres répressifs, lorsqu’il fut instruit de l'horrible mouvement qu'avait excité le fanatisme. Le troisième jour daus la soirée , Ayres da Sylva, le regedor, et le gouverneur Alvaro de Castro, entrèrent dans la ville , accompagnés de la force armée.
Mais le fanatisme était las et les étraners, charges de butin, s'étaient retires ans leurs navires. Ce furent le prieur do Crato et le baron d'Alvito qui reçurent plein pouvoir pour châtier les coupables : ils en usèrent avec énergie, et les deux moines, auteurs principaux de la révolte, furent pendus impitoyablement avec la plupart de ceux qui avaient marqué durant ces journées sanglantes. Les magistrats qui s'étaient montrés indifférents au massacre virent leurs biens confisqués et le corps des oingt-qualre fut aboli. Une ordonnance, émanée de Setubal en date du 19 avril 1506, contient toutes ces dispositions. Lisbonne ne put recouvrer son titre de Cité toujours loyale qu’au bout de plusieurs mois.
D. Manoel avait su punir, malgré les pleurs de sa seconde femme peut-être; il fallut l’implorer pour qu’il pardonnât.
Ainsi finit cette épouvantable tragédie.
Elle eut cela de favorable à la cause des malheureux Juifs qu’en l’année 1507 D. Manoel fit cesser les ordonnances barbares qui les régissaient et qu'il les
plaça sous l’empire de la juridiction commune; ce fut alors seulement que furent supprimées ces Judearias qui les parquaient à part dans les cités, et au milieu desquelles une femme chrétienne ne pouvait pénétrer sans encourir la peine de mort si elle n’était accompagnée par deux hommes de sa religion, et par un chrétien seulement si elle était lille ou veuve. Alors aussi cessèrent les humiliantes ordonnances qui exigeaient que les Juifs et les Juives vinssent recevoir en dansant les rois lorsqu’ils visitaient les bourgs et les cités de leur royaume. C’était dans ces occasions qu’ils exécutaient les fameuses Tourinhas, les brillantes Quinolas dont il est si fréquemment question dans les chroniques, fêtes déplorables où la joie n’était pour rien et qui ne faisaient que constater l’humiliation d’une race malheureuse (*).
ALMEIDA PREMIER VICE-ROI DES IN- DES. — EXPÉDITION DIRIGÉE CONTRE SOCOTORA. — TRISTAM DA CUNHA, ET AFFONSO D’ALRUQUERQUE. — DESTRUC- TION DE LA FLOTTE MUSULMANE DE- VANT ORMUZ. — LE ROI RECONNAIT LA SUZERAINETÉ DU PORTUGAL. — Dès
l’année 1504, D. Manoel avait compris la nécessité de régulariser l’administration des Indes, et d’établir un gouverneur dans ces régions lointaines ; en homme habile il avait su nommer Tristain da Cunha pour occuper ce poste important ; mais à la suite d’une maladie funeste , Tristan) da Cunha était devenu momentanément aveugle, et il avait fallu faire un nouveau choix.
A défaut de Tristam da Cunha, le jeune souverain fixa le sien sur D. Francisco d’Almeida, qui, appartenant à l’une des plus nobles familles du royaume, fut revétu'du titre de vice-roi des Indes. 11 partit en 1505 avec son fils; et si l’on a ù lui reprocher quelques erreurs, il ouvre trop dignement cette série de grands hommes auxquels le sort des Indes portugaises fut confié durant un demisiècle, pour ne pas lui rendre plus tard la justice éclatante qui lui est due.
D. Manoel n'était pas précisément un homme d’exécution , mais il avait la sagacité qui démêle en politique le point
(•) Vov. Damifto de Goes et deux articles remarquables du Panorama, t. I et II.
important à atteindre, et la persévérance qui finit par faire triompher. Il avait deviné dès l’origine que, si des richesses immenses pouvaient lui arriver des Indes, il fallait en détourner les sources et arracher aux musulmans le commercequ ils faisaient avec Calicut dès les premières annéesde son règne. Il savait, assez vaguement sans doute, mais enfin il savait que ses véritables ennemis étaient cés Arabes du golfe Persique,
3ui dès l’origine avaient excité la haine u Samori. Ses antipathies religieuses étaient d’accord avec ses intérêts politiques : une expédition vers ces régions fut décidée; mais hâtons-nous de le dire, la lecture des commentaires du second vice-roi des Indes fait assez comprendre quelle latitude devait être laissée aux hommes qui se trouvaient chargés de cette vaste entreprise; il y a mieux, l’expédition contre les musulmans de ces contrées n’était que subsidiaire , c’était toujours vers les Indes qu'on envoyait l’expédition.
En 1506, quatorze vaisseaux mirent à la voile ; ils étaient commandés par ce digne Tristam da Cunha, auquel une main habile avait rendu la vue, et par Affonso d’Albuquerque, dont Emmanuel avait si bien compris la haute valeur, qu’il emportait, sans le savoir, le titre de vice-roi des Indes. Les provisions qui lui conféraient ce titre étaient secrètes , elles nedevaientêtre ouvertes qu’au bout de trois aus, à l’époque où D. Francisco d’Almeida ayant accompli sa mission , reviendrait en Europe pour jouir de la gloire qu’il se serait acquise (*). Plu-
(*> Au moment où Albuquerque prend une part plus active aux événements qu’il va bientôt dominer, quelques mots de. biographie sont. indispensables, nous tes emprunterons aux C.V>»nmcntairct. Né, en H 53, a Y ilia dn Alhavdra , lieu charmant situé à environ six lieues de Lisbonne, ce grand homme appartenait il l’une des meilleures ramilles du royaume. Son père , Gonçalo de Albuquerque, était seigneur de Villaverde; sa mère, dona Leonor de Menezez, était lille du comte d’Atouj;uia. L’éducation du jeune Affonso s’était faite dans lu propre palais d’Alphonse V. Dès 1484 on le voit partir a la suite d’une expédition qui va au secours d’Otraule , assiégé par les Turcs; en I4K9 il se rend en Afrique pour défendre ta forteresse da Graciosa, située prés de Larache; partout il obtient des succès éclatants. Jean II, qui se connaissait eu hommes , l'avait distinguée!, l’avait nommé son estribeiro-mor ou son grand écuyer. Francisco d’Albuquerque, qui occupe aussi une place dans
sieurs capitaines d’une valeur éprouvée et d’un mérite reconnu faisaient partie de l’expédition, et marchaient sous les deux hommes éminents que nous venons de nommer ; ils faisaient concevoir les plus hautes espérances sur son résultat.
Il y a un singulier intérêt à lire dans les commentaires que nous a laissés Albuquerque l’itinéraire de cette flotte guerrière , sa relâche à la côte. d’Afrique, son départ de Bezeguiche, son arrivée à Mozambique, les périls qu’elle surmonte. On ressent une curiosité encore plus vive en la suivant dans sa découverte de l’île de Madagascar, vue d’abord parSoares, à laquelle les Portugais donnent le nom de San-Lourenço (*).
Mais si nous avons signalé fréquemment avec de minutieux détails les lieux visités pour la première fois par les Portugais , il ne nous est plus permis désormais de nous livrer aussi souvent à ces investigations curieuses ; chaque mot doit dire une action , chaque ligne doit rappeler une conquête , et nous presserons notre récit pour arriver aux faits décisifs. On saura donc, en peu de mots, qu’après avoir fondé avec Albuquerque la forteresse de Çoco dans l’tle de Socotora, Tristam da Cunha partit pour les Indes orientales, laissant son compagnon avec six navires pour parcourir la cote, et livrant désormais la conquête à ses heureuses inspirations, tandis que Francisco de Almeida fondait la viceroyauté des Indes, en multipliant ses exploits.
C’est en effet à partir de cette époque que se montre dans Albuquerque rhomme essentiellement pratique , l’homme de génie , grandissant avec les difficultés. Immédiatement après le départ du capitam-mor, Albuquerque réu-
l’histoiro de la conquête, était cousin germain d’Affonso. Le livre si peu consulté cl si digne de l’étre, qui porte le titre de Comentarios do grande Affonso d'Alboqnerquc doit nécessairement servir de guide, lorsqu’il s’agit de la courte
Ëriode durant laquelle s'affermit la dominait) portugaise Ce précieux ouvrage n’est pas précisément l’œuvre du grand capitaine, mais îi a été rédigé par son tils sur les documents originaux qu’AIbuquerque expédiait au roi Emmanuel durant son administration. La meilleure édition est celle de Lisbonne, 1774, 4 vol. in-s; esp.
(*) Ce fut aussi durant cette campagne que 1 on découvrit l'He qui porte encore ie nom ae Tristam da Cunha.
nit ses compagnons en conseil ; il fut décidé qu’on se dirigerait versledétroit d’Ortnuz , et qu’après s’être emparé de la ville de Mascate, on croiserait quelques jours dans ces parages. C’était là, selon toute probabilité, le programme émané du conseil royal ; il s’agissait d’inquiéter les navires qui sortaient dans cette saison de Barbora et du port de Zeila pour Diu , Cambaya , et bien d’autres villes de la côte de Malabar , qu’il est inutile de nommer ici.
Albuquerque s’éloigna de Socotora plein de ce grand dessein, le 10 août 1507 , et il laissa dans la forteresse nouvellement édifiée D. AffonsodeNoronha, son neveu, qui avait déjà donné des preuves éclatantes de valeur. Mais soit rivalité mal entenduese manifestant chez Tristam da Cunha, soit par des circonstances inhérentes à sa position dans ces régions peu explorées , le grand homme qui s’en allait à la conquête d’une des plus riches cités du monde , manquait presque absolument des approvisionnements les plus simples. Malgré cet obstacle à un long voyage, malgré les incertitudes des pilotes, qui connaissaient mal leur route , au bout de quelques jours d’une navigation passablement aventureuse , il mouillait avec sa flotte devant Calavate, sans savoir même d’une manière précisé quel était le point de la côte où il venait de s’arrêter. Calayate, ville à demi ruinée, mais possédant un fort excellent, tomba immédiatement au pouvoir du Portugal : là Affonso d’Almiqnerque renouvela ses approvisionnementset, le 22 aoilt, il partait en quête d’une proie nouvelle.
Dès ce moment, et à l’insu de ses capitaines , Albuquerque avait arrêté ses projets. Après Curiate et Mascate , qu’il voulait soumettre, nulle cité de la côte n’était assez puissante pour l’arrêter.
C’était beaucoup sans doute que d’avoir ainsi établi les bases de ce vaste dessein qui se réalisa plus tard ; le capitaine général comprenait néanmoins parfaitement qu’il n’avait pas seulement à combattre des ennemis, mais qu'il lui fallait lutter avec une énergie persévérante contre ceux qui l’environnaient.
Aux hommes d’action qui l’accompagnaient, il déguisait ses plans et il promettait l’Inde pour des temps plus heu-
tro
L’UNIVERS
reux; aux pilotes arabes, dont il se voyait contraint d’utiliser les lumières, il 'faisait comprendre qu’une trahison était impossible, et qu’il fallait nécessairement le guider vers les points de la côte désignés par lui. Il avait en effet une sorte de talisman qui lui ouvrait les ports de ces parages, il possédait la fameuse carte marine d’Omnr; et ce portulan, sur lequel les noms étaient inscrits avec quelque exactitude , marquait le nombre de ses conquêtes à venir.
En vain les pilotes musulmans auraient voulu lui déguiser la position géographique des lieux; Omar signalait Curiate, et bientôt Curiate était enlevée les armes à la main , quoi que ce fût une cité renfermant près de six mille hommes; le géographe arabe indiquait Mascate, et quatre jours après, la flotte mouillait devant la seconde place du royaume d’Ormuz, qu’on sommait de reconnaître la souveraineté du roi D.
Manoel.
Dire comment après des conventions, en apparence assez pacifiques et consenties d’ailleurs par les musulmans , Mascatefut saccagée et détruite; peindre l’effroyable carnage qui fut fait de ses habitants, l’horrible incendie qui la détruisit presque entièrement; raconter, en un mot, tant de violences souvent excusées par la trahison, serait à la fois un drame terrible et compliqué dont nous ne pouvons indiquer ici tous les ressorts. Albuquerque, grandi à ses propres veux , cherchait d’ailleurs un autre dénomment et basait déjà ses espérances sur les plus vastes intérêts.
C’éiaità coup sûr un fait d’armes d’une incroyable auaace que la prise de cette ville : le chef de la flotte lui seul n’en était point surpris; les capitaines des autres navires se réjouissaient d’avoir pris part à une telle action militaire; mais, selon eux, c’était assez pour la gloire, et le plus hardi de tous, Joâo da Nova, l'habile marin qui commandait Flor de la tnar , se sentant effrayé des projets qu’on ne lui avait point révélés, mais qu'il devinait, refusait sa coopération au reste de la campagne. Par l’ascendant que lui donnait sa haute intelligence, Albuquerque le ramena, et lui fit sentir la nécessité de différer son voyage vers les mers de l’Inde. Les autres capitaines
adhérèrent à sa décision. De Mascatë Àlbuquerque se rendit à Soar; il établit dans ce lieu des relations pacifiques, et ce fut seulement lorsque la bannière portugaise put flotter sur la forteresse de la ville qu'il poursuivit son voyage.
Une chose que l’on semble généralement ignorer et qui ressort delà lecture attentive des Commentaires, ce sont les hautes connaissances pratiques en navigation que possédait Alphonse d’Albuquerque. Préoccupé du mauvais vouloir de ses pilotes musulmans ou même de leur ignorance, mais muni de son portulan arabe, il suivait avec une imperturbable attention les progrès du voyage sur ces côtes inconnues. En partant donc de Soar il se dirigea sur Orfaeate (*) ; mais dans ce lieu la résistance futsérieuse, et, grôceà l’intrépiditéd’ Antonio deNoronha, qui commandait quatre-vingts hommes, une position importante fut enlevée. Parvenu là, le capitaine général commença à recevoir des renseignements plus positifs sur cette cité d’Ormuz qu'il cherchait.
Ce fut d’Orfacate qu’ Albuquerque s’embarqua pour cette grande cité, dont il ne reste plus rien pour ainsi dire(**), et dont tout le monde lui parlait avec enthousiasme (***). Muni d’un nouveau pilote qu’il avait pris à cette dernière station, le capitaine général donna le signal du départ et au bout dé deux jours, après avoir doublé le cap de Mocendon, il arriva devant trois îles.
(*) Albuquerque rencontra dans cette dernière ville un vieillard qui, effrayé de la rapidité de sa conquête, le comparait Alexandre, et promit aux Portugais des conquêtes aussi brillantes que celle* du Macédonien. « Albuqtlerque, étonné de ce que ce Maure disait avoir lu la vie d’Alexandre, lui demanda où il en avait pris connaissance , parce que lui-même était instruit de ce qu'avait fait le conquérant et fort affectionné à ses actions. Le MaUre lira un livre de son sein ; il était écrit en pars) et relié en velours cramoisi , h leur mode; il le lui donna, et Albuquerque en fit plus d'estime que de tout ce qu'on aurait pu lui offrir. Il tint en même temps ce présent à heureux augure touchant la détermination qu’il avait prise de faire laconquéte d’Ormnz. «Nous livronsce fait peu connu aux érudits. Vov. Corinne n tu rios, parte l«, cap. xxvii, pa".l34 de ledit, de 1774. Albuquerque lit de beaux présents au vieux Pnrse qui lui avait offert ce précieux cadeau.
(**) Voy. le livre si substantiel et si exact de M. Fontanier.
le monde était un <*uf, disaient proverbialement les Arabes, Ormuz en serait le moyeu.
ifl
Elles étaient voilées en partie par les brumes du matin, et Ton ne put reconnaître d’abord Ormuz; mais le soleil se leva, et après avoir doublé une pointe, la cité orientale parut dans toute sa splendeur.
A la vue de ces minarets sans nombre qui s’élevaient au-dessus de maisons opulentes, de cette population animée qu’on voyait surgir de toutes parts , de cette cavalerie qui parcourait le rivage, des soixante navires enfin qui se balançaient devant le port, et mieux encore que tout cela, en présence d'une artillerie dont on ne sotip-
i:onnait pas l’existence, il y eut parmi es Portugais un murmure (Je surprise.
Albuquerque seul ne se montra pas étonné, il avait appris par le pilote d’Orfacate que depuis plusieurs jours les chefs qui commandaient à Ormuz étaient prévenus de son arrivée, et qu’ils avaient réuni des forces imposantes.
Néanmoins il avait gardé son secret , et par ses ordres le pilote n’avait rien révélé aux autres capitaines. La soumission d’Ormuz dépendait de ce silence; la crainte d’un châtiment terrible retint sans doute les musulmans. L’impression que produisit l’aspect imposant de cette cité orientale sur les commandants de la flotte le prouve suffisamment; jamais de leur plein gré ils ne se fussent enhardis à venir fondre sur cette cité, ils adressèrent même de prudentes remontrances au capitaine général. Albuquerque leur répondit qu’il confessait que « c'était une fort grande affaire , mais qu'il était trou tard pour reculer , et qu’il avait plus besoin de détermination que d’un bon conseil. »
Maintenant et avant que d'assister au dénoilment du drame, il nous faut faire quelques pas en arrière et jeter un coup a’ceil rapide sur la position d’Ormuz et sur les événements politiques qui s'y étaient passés. Une notice portugaise fort bien faite nous en fournira les éléments.
« La cité d'Ormuz , selon Barros , est située dans une petite île à laquelle ou donne le nom d eGerum (Djéroun)et qui gît presque à l’embouchure du détroit de la mer Persique ; elle est si près des côtes de la Perse, qu’on ne compte
as plus de trois lieues (portugaises) ’une terre à l’autre; il y a également dix legoas à traverser pour parvenir en Arabie. Les géographes modernes placent cette ville à quatre lieues de la côte de Kerman, et à vingt-cinq du cap Mocendon. Ormuz est bâtie sur un monceau de roches qu’on a crus volcaniques, et qui peuvent avoir la circonférence de huit à neuf lieues, bien que Barros ne leur en accorde que trois et Godinho quatre. C’est un heu absolument stérile, et le sol sur lequel la ville s’élève est un composé de soufre et de sel (*). Cettestériliteque rien n’a modifiée était si complète au seizième siècle qu’on n’y voyait pas même croître spontanément un seul brin d’herbe. Aujourd'hui Ormuz ou mieux Hormouz est presque inhabitée; maisalors la population était florissante et considérable. Lorsque les Portugais)’ parvinrent pour la première fois, cette ville était la capitale d’un royaume qui portait le même nom qu’elle; il s’étendait sur la côte d’Arabie du cap Roçalgate au cap Mocendon, et présentait une étendue de côtes de quatrevingts lieues. En dépit de l’aridité de son territoire, Ormuz offrait un grand nombre d’édifices imposants, parce que c’était l’échelle d’une grande partie du commerce de l’Orient. Tous ses approvisionnements, jusqu’aux fruits et aux légumes les plus ordinaires, lui venaient delà Perse; l’eau nécessaire à la boisson des habitants provenait de la petite île de Q teixam e[Kischmisch)t et ce fut par la suite une circonstance que le conquérant sut mettre à profit. Un excellent voyageur du seizième siècle , qu’on met trop rarement à profit , Godinho dit que la plus grande partie du combustible que l’on consommait de son temps à Ormuz, était fournie par un fossile désigné sous le nom de horra, qui se trouvait sous les eaux, et qu’en jetant à la mer cette espèce de charbon, il allait immédiatement au fond, comme une pierre. A la flamme il brûlait aussi bien que de l’olivier : c’est cette circonstance et la présence du sel minéral, si abondant vers ces parages, qui faisaient dire pro-
(*) M. Fontanier a prouvé récemment que le Rranrl historien portugais ou ceint qui l’ont suivi avaient une opinion erronée sur le caractère géologtque du terrain d’Ormuz.
L’UNIVERS
verbialement aux Persans, qu’Ormuz était un pays où l’on allait chercher le bois dans la mer, et le sel dans l’intérieur du sol.
« Le premier souverain d’Ormuz dont Thistoire fasse mention, est désigné sous le nom d e Malek- Caez, littéralement le seigneur deCaez. Il habitait en effet nie de ce nom , et dominait toutes les îles du détroit. Godrum Shah, prince du Magostan, lui avait acheté Ormuz vers l’année 1273, et en la peuplant l’avait singulièrement améliorée.
Il y établit sa résidence après avoir détruit le royaume de Caez; et il commença à y attirer tout le commerce du détroit. Les descendants de ce prince y régnèrent paisiblement jusqu’au commencement du seizième siècle, époque à laquelle Albuquerque commença les conquêtes que nous essayons de ‘retracer.
« L’avant-dernier roi de cette île, Sarol, étant mort, Ceifadim (Seif-ed-din,) Is de Shah Vaez, qu’il avait détrôné, lui succéda : c’était son propre neveu. Le roi d’Ormuz n’était pas encore sorti de l’adolescence ; aussi un personnage célèbre, dont il sera fréquemment question, Coge-Atar ( Khodja-Alar), gouvernait-il au nom du jeune prince. Cet homme à l’esprit souple, toujours prêt à éluder une lutte décisive, avait été jadis le favori de Shah Vaez et son partisan fidèle. Il continuait donc à jouir sous le fils du crédit qu’il avait obtenu sous le père. Seulement, son ascendant s’était augmenté de toute la puissance que lui donnaientunehabiletécroissante etl’âge du jeune souverain (*). »
Ainsi que nous l’avons déjà dit , cet homme habile avait été averti de l’arrivée prochaine des Portugais; nonseulement il avait demandé des secours aux scheiks de l’intérieur, mais il avait réuni des forces considérables dans
(*) Dans son amusante Misccl/ance poélique,- Garcia de Revende signale l’usage tout oriental ou étaient les gouverneurs d’Ormuz de faire crever les veux d leurs coinpéUleurs , aux souverains de nom. pour peu que mixci lissent mine de vouloir saisir le pouvoir.
Os rets d'Ormus nâo mandavào Mas os seus gooernadores.
Se alguma rousa ) alavam .
Logo lhe olhos quebravam.
l’or serein sempre senores.
Il prétend même qu’à la deuxième expédition , quinze de ces princes aveugles furent conduits par les Portugais à Goa.
Ormuz. Outre les soixante navires mouillés dans le port, il pouvait mettre en mouvcment.deux cents bâtiments à rame et une multitude d’embarcations désignées sous le nom de terradas , de la dimension de nos yachts modernes , ou, si on l’aime mietix, de la grandeur de ces embarcations qui font le service du Tage. Nous avons dit qu’une artillerie considérable rendait cet armement maritime plus imposant qu’ Albuquerque ne l’avait d’abord supposé.
Mais, outre les hommes de' mer embarqués à bord de la flotte arabe, on ne comptait pas moins de quinze à vingt mille hommes destinés à défendre fa ville. A peine Albuquerque avait-il mouillé dans le port avec ses six navires qu’il n’hésita cependant pas à entamer des négociations. La bonne intelligence ne régnait ni parmi les chefs, ni parmi les troupes; il parla hardiment, et ne cacha aucune de ses prétentions.
Ormuz devait accepter la protection suzeraine du roi de Portugal , ou bien Ormuz , malgré sa flotte et ses armements formidables, allait avoir le sort de Mascate. Coge-Atar ne repoussa as précisément les propositions d’Aluquerque, mais il tâcha de gagner du temps. Quelquesjoursdeplus,et la plage se couvrait d’une armée nombreuse; c’est ce que comprit à merveille le capitaine général et ce que son génie hardi sut empêcher. Voyant que la négociation entamée ne se concluait pas, le uatrième jour il osa attaquer cette otte formidable avec ses six navires, parmi lesquels, il est vrai, le vaisseau désigné sous le nom de Flor de la mar devait jouer un rôle d’autant plus redoutable, qu’il passait à juste raison pour un des plus magnifiques bâtiments qu’on eût construits jusqu’alors dans la Péninsule. C’est dans les Commentaires qu’il faut lire la peinture énergique dece combat prodigieux, si fertile en épisodes dramatiques, et qu’a fort bien raconté M. Dubeux; c’est là seulement
3u’on peut deviner tout ce qu’il 'fallût e sang-froid au général portugais pour persévérer dans son dessein.
Comme on le suppose aisément , le résultat fut longtemps balancé ; enfin, l’avantage resta aux Européens. Lorsque les Maures (c’est le nom qu’Albuquer-
PORTUGAL. m
que donne indistinctement à tous les musulmans) eurent deviné que la chance tournait contre eux, ils commencèrent à fuir, et on les vit se jeter dans la mer, espérant sans doute gagner le rivage avec plus de facilité. Ce fut alors que le carnage devint épouvantable; les Portugais s’étaient élancés dans leurs chaloupes, ils les poursuivirent et les tuèrent à coups d q>ée sans qu’ils pussent faire la moindre résistance.
Une fois la flotte mise en déroute, Albuquerque se jeta dans un canot, et à la tête des siens il ne craignit pas d’aller bombarder un vaste débarcadère, construit en bois dans la mer et muni d’une artillerie formidable. En même temps que le canon tonnait contre les frêles embarcations qui continuaient l’attaque, d’habiles archers défendaient cette position importante, et ce fut là qu’une flèche vint atteindre le capitaine général au visage. Nombre de Portugais furent blessés avec lui ; cela ne les empêcha pas de s’élancer sur le rivage et d’aller détruire les faubourgs d’Ormuz.
Dès ce moment, la résistance commença à être faible, elle fut nulle sur quelques points , et l’incendie vint mêler ses horreurs à celles du combat. Voyant que la ruine de la cité était imminente , les musulmans arborèrent une bannière blanche, et dépêchèrent quelques parlementairesà Albuquerque. Ces messagers venaient offrir au nom du roi Ceifadim la soumission d’Ormuz, c’est-à-dire qu’en conservant la couronne et en payant un tribut, le prince musulman reconnaissait la suzeraineté du Portugal.
Après de nombreux pourparlers la paix fut conclue , et Ceifadim s’engagea à payer annuellement à D. Manoel une somme de 15,000 xarafins, qu’on peut évaluer à 12,000 cruzades. Les clauses de ce traité, qui nous ont été conservées par le vainqueur, furent gravées en persan sur deux lames d'or gardant la forme d’un livre. On eût dit que, même en cette occasion, rien ne devait être assez splendide pour Ormuz, et que le traité qui l’asservissait allait encore attester sa magnificence (*).
(*) Les Commentaires nous apprennent que cette pièce diplomatique, si curieuse à plus dun titre, fut longtemps gardée à la taire do Tombo.
Après la ratification de ces conventions importantes, et toujours en dépit des officiers qui commandaient sous ses ordres , Albuquerque commença à mettre en pratique ce système de fortifications militaires qui partout devait assurer ses conquêtes. Ormuz était soumise, il fallait un fort pour protéger les Portugais : celui que bâtit le capitaine général en 1508, s’éleva non loin de la cité, à la pointe de Morona , en dépit des murmures de tous les chefs, sur lesquels le grand homme eût dû compter. Malgré les entraves qu’un ennemi rusé ap-
Iiortait à l’exécution des conventions, es travaux furent conduits avec une telle rapidité, que la forteresse put être mise immédiatement en état de défense. Dans la pensée prévoyante d’AIbuquerque, ce fort, auquel ses compatriotes travaillaient avec tant de répugnance, devenait la clef de tout le commerce de l’Orient (*).
Les dissensions qui avaient éclaté au milieu de l’escadre portugaise arrêtèrent dans ses résultats une puissante combinaison; cinq transfuges, passés au service des musulmans, avaient instruit Coge-Atar de la position du chef et de la disposition des esprits ; il n’en fallut pas davantage au rusé ministre pour rompre les conventions établies si récemment. En dépit des assurances de bonne amitié que le jeune roi donnait à Albuquerque ( il l’appelait quelquefois son père), de sourdes hostilités recommencèrent. Vainement le grand capitaine réclama-t-il énergiquement les transfuges, on les lui refusa avec d’autant plus d’opiniâtreté, qu’on n’ignorait pas hors d’Ormuz que le concours des autres officiers lui serait refusé s’il voulait en venir à une attaque générale. Albuquerque eut beau déployer, dans ces circonstances difficiles, une habileté et une force de caractère égales à tout ce qu’il fit de plus grand dans la suite, Joào d« Nova et les capitaines de deux autres navires l’ayant abandonné au mépris de toutes les lois de l’honneur et de la discipline militaire, pour se rendre aux Indes, il se vit forcé de quitter le port d’Onnuz, sans garder
(•) On peut encore en voir le plan exact dans le Tratado dos vizo-reys da India , que Barreto de Resende nous a laissé.
L'UNIVERS
même la forteresse qu’il avait construite avec tant d’efforts. Les braves laisses par lui à Socotora réclamaient d'ailleurs ses secours; il s’y rendit, et, après y avoir séjourné quelque temps, il en partit pour revenir devant Ormuz, où désormais ses forces navales ne lui laissaient qu'un rôle d'observation à remplir. D’autres intérêts l'appelant à Goa, il partit bientôt et il arriva daus cette ville à la fin de l'année 1508. Toutefois son regard exercé avait mesuré la plage d’Ormuz, et il avait désigné d’avance la place où viendraient s'accumuler pour Lisbonne toutes les richesses d«i contrées orientales (*).
Mais les efforts d’un autre capitaine réclament notre attention, et avant de suivre Albuquerque dans sa glorieuse carrière, uous allons jeter un coup d’œil sur les efforts que fit le premier vice-roi des Indes pour soumettre au Portugal une autre partie de l’Orient.
D. FRANCISCO UK A LM El U A . SES VICTOIRES, SON ADMINISTRATION.
— Comme on l'a déjà vu plus bas, Francisco d'Almeida était parti de Lisbonne en 1505 avec le titre de vice-roi des Indes. Dès son arrivée à Cocliin , où se trouvait établie la factorerie portugaise, il avait commencé à faire de nombreuses courses en mer, et son système semblait être oppose a celui d'Albuquerque, en ce sens qu’il supposait les croisières plus efficaces pour la prospérité du commerce que ne le pouvaient deveuir des colonies partielles, qu’on devait être, selon lui, dans la nécessité d’abandonuer. Il y aurait de l'injustice à dire neanmoins, comme on l’a fait, que Francisco d'Almeida n'operait aucune descente et qu'il n'attaquait point les places d’un difficile abord. Esprit chevaleresque, ainsi que l’avoue lui-même
f*) Jamais, il faut le répéter, Alhnquerque ne mérita mieux le nom de grand capitaine que durant celle première campagne. Il n'avait pas encore de nom, -es subordonnés se posaient devant lui en rivaux dédaigneux ; néanmoins par l'ascendant de son genie, par l’énergie de son action , il parvint a les ramener, tant que le désir d’aller vers le» riches contrées de l'Inde ne leur ôta pas tout sentiment du devoir. On le voit même pousser la force de caractère jusqu’à la témérité, témoin ce jour ou il va arrêter dans son propre navire JoAuda Nova, pour lui (aire grâce ensuite. Le» limite» de notre. cadre noua ont empêché d'emprunter cette belle page aux Commentaire*.
son rival , il fit la guerre pour la guerre,
et non dans des vues sérieuses d'avenir. Celait peut-être un tel homme qu’il fallait au début des conquêtes, pour frapper de terreur, non-seulement les musulmans qui habitaient les Iles de l’Afrique où l’on avait relâché tant de fols , mais encore les Indiens belliqueux de la côte du Malabar (*). En effet, on le voit sur sa route porter successivement le carnage et l’incendie dans Quiloa, Monbaça, Panane et Dabul; il éleva même des forteresses à Sofala et à Grauganor; mais, je le répète, son système était, en général, qu'il fallait éviter d'appauvrir le royaume par l'établissement de colonies coûteuses , fondées en pays d'infidèles.
Après avoir remporté plusieurs victoires éclatantes, Almeida se rendit’ à Cocliin, et ce fut la seulemeut qu’il prit le titrede vice-roi 11 avait apporte, dit-on, une couronne d'or, qu'il voulait poser lui-même sur la tête du plus fidele allié des Portugais, mais le vieux râdjà, las de combattre, se retira dans la solitude parmi les Brainatchari , qui lui offrirent saus doute un asile , et ce fut son Reveu qui reçut le don magnifique qu’Euunanuel lui destinait.
Dès l'origine, le Soudan d'Égypte s'était vivement ému a la nouvelle des succès inattendus d’une poignee d’ Européens dans l'asie méridionale ?(**). Son inquiétude s'accrut bien davantage lorsque les nombreuses victoires d’Almeida eurent retenti par tout l’Orient, et il ne larda pas à armer une puissante expédition , pour aller détruire , dans les mers
(') M.ucdo lui donne le Utre de Ma ckabèc
Portugais.
{**) Avant le départ d'Almeida, le Soudan avait fait déjà de sérieuses tentatives par In voie diplomatique pour détourner les Portugais de leur projet de oonq uète. Il avait même menacé la chrétienté de détruire le saint sépulcre, de ruiner les lieux saints , d’exterminer les adorateurs du Christ qui se trouvaient dans ses Etats. Dussieux rappelle que ce prince habile s’adressa au pape Alexandre Vf, en le traitant de Roi de tout te* Rois azarten*. Otte flatterie orientale ne lui réussit point . et, dédaignant même les supplications de» moines alarmes du mont Liban , Borgia écrivit a Emmanuel pour l'encourager dans son dessein. Voy. Histoire de ta decouverte et de la conquête des Indes par les Portugais, l vol. io*!2. Ce précis, d’ailleurs assez bien fait, n’a d'autre tort que de »Vn tenir presque exclusivement a Faria y Souxa, toutes les fois qu’il invoque une autorité.
de l'Inde, ceux qui lui ravissaient le commerce de ces contrées. Précisément donc au moment où les chrétiens étaient devant Ormuz, le Soudan confiait douze navires de haut bord a Mir- Hossein, un de ses généraux, pour se rendre sur la côte de Malabar; mais Almcida n’était plus dans la ville qu'il avait choisie pour le siège de son gouvernement aux Indes, c’était D. Lourenço d’Almeida qui commandait dans (loch in et qui veillait à la sûreté de Cananor. Malgré l’infériorité de ses forces, emporté d’ailleurs par le désir de reparer un échec que lui avait reproché son père , il ne craignit pas d’aller offrir le combat à Mir-Hossein. L’avantage resta aux hommes déterminés d u Soudan . Les Rôtîmes (Roumin), comme ou appelait sur la côte de .Malabar ces jauissairesqu'envo voient les dominateurs de Byzance sur tous les poiuts de l’Orient , les Roujnes furent vainqueurs, et dou Lourenço perdit la vie. Deux tidalgos, qui avaient échappé au carnage, se rendirent en toute hôte à Cochiu, où le vice-roi était de retour : Almeida reçut, dit-on, la nouvelle fatale d’uu visage impassible, et il ne pleura pas celui qu'il voulait venger. C’est à ton qu’un écrivain moderne a parlé des démonstrations de désespoir que laissa voir le vice-roi dans qptte circonstance ; il fut énergique jusque dans la douleur. La défaite de don Lourenço prouvait aux Hindous que les Portugais n’étaient pas invincibles. Les conséquences terribles de cçt engagement téméraire se mêlaient dans l’esprit du héros aux regrets cuisants qu’il devait ressentir : il fallait avant tout réparer l’échec subi par une valeur imprudente (*). Il montra dans
Un écrivain portugais, suivant en cela les recita traditionnels, dit que bans périphrase le* coups donnés par Lourenço d' Alun i. la durant une bataille pouvaient être comparés à l’action de la foudre. L’histoire rapporte que devant Paname, un musulman d’uoe vigueur prodigieuse l’avait attaqué. Le jeune héros lui déchargea un tel coup de cimeterre sur la tète qu’il la lui teudlt Jusqu’à la poitrine. Durant le déplorable combat ou il trouva la mort . quoique déjà mutilé par deux boulets, il kc tit attacher au grand mat de son navire , et là même, ne sachant pas se rendre ( pour nous servir des propres expressions du poète , il excita les siens à la vengeance et combattit encore Voy. J. U. de Castro, Mappa de Portugal; du valor mililar, t. 11 , p. 4SU.
toute sa grandeur ce qu’il était, un noble élève du roi Joam 11.
EXPÉDITION d’aLMBIDA CONTEE LES FLOTTES COMBINEES DU SOUDAN D EGYPTE ET DU ROI DE CAMBAVA.
— LesCommeutairesd'Albuquerque,(iui rendent justice au premier vice-roi des Indes , mais qui ne racontent pas ses exploits , se taisent sur cette expédition mémorable. C'est dans Barros et dans Castanheda, c’est dans Osorio surtout qu’il faut la lire; et, pour la mieux faire comprendre dans son ensemble , nous demanderons au dernier de ces historiens son style et sa couleur. Après avoir, dit avec sa "gravité ordinaire comment Almeida prit l'opulente Dahoul et comment il la saccagea , après avoir raconté avec une impartialité remarquable pour ces temps de fanatisme les étranges cruautés qui furent commises par les Portugais sur cette ville malheureuse, après s’être efforcé de faire saisir à sou lecteur la politique des chefs ennemis et la cauteleuse douceur de Melek-Jaz, prince du Guzarate, qui se prétendait contraint à servir le Soudan, l’évêque de Sylves fait traverser à son héros une ville inconnue du royaume de Cambava, où des tombes antiques lui rappellent un mythe imposant de la Grèce ; puis il dit enlin le fameux combat. Ici il faut emprunter au vieux Goulard sa tidèle traduction. « Almeide au partir de ces sépulebres commanda que l'on pr.st la route de Diu, où etoit Mir-hocem, délibéré de faire prendre le large à sa flotte, et combattre Alméide en pleine iner; suivant quoy et contre l'avis de Melichiaz, il lit quitter à tous ses capitaines les ports et détroits où ils s’estoient retirez. Eu son armée navale , il y avoit trois
grandes navires couvertes , trois autres écues et armées d’éperons , six galères , quatre navires de Cambayc et les ro»
berges ou longues navires de Melichiaz, dont a esté, parlé au-dessus, et grand nombre de brigantins de Calicut : brief il y avoit plus de cent vaisseaux en cette flotte. Les soldats de Mir-hocem , bien armez et résolus au combat, s'asseuroient déjà de la victoire : ceux des nations estranges joiuts avec eux estoient en ceste mesine pensée. L’espoir et le dépit les invitoient fort de conserver leur liberté et exterminer Iqs Portuga-
L’UNIVERS
lois leurs ennemis mortels. Or le pis fust, qu’en ceste mesme flotte, il y avoit des cnrestiens désireux de venir aux mains contre les Portugallois.... les uns estoient Vénitiens, les autres Slavons, qui conduisoient les galères. Au reste les deux généraux n’oublièrent pas à bien encourager leurs gens. Mir-hocem remontroit aux siens leurs braves ex-
{ doits , l’estendue de leur domination , a liberté de tous les mahumétistes,...
qu'en l’issue de ceste journée consistoit l’empire de l'Inde, la sauveté et liberté de tous les peuples associés aux Indiens, et la gloire perpétuelle de ceux qui firent devoir de bien combattre. Quant à Alméïde, il proposoitaux siens le nom de Jésus-Christ, la sainteté de la religion chrestienne, les vilenies de la secte de Mahumet.... qu’ils considérassent qu’en perdant la victoire, ils estoient enclos a’un million d’ennemis, qui nedemandoient pas autre chose qu’à exécuter toutes sortes de cruautés contre les chrestiens , le nom desquels ils effaceroient entièrement de tous ces pays-là
s’ils avoient ledessus en ceste bataille,
il leur ramentevoit aussi la mort de Laurent d’Almeïde, son fils bien aimé , ce qui eschaufoit merveilleusement tous ceux qui avoient cognu ce personnage à venger sa mort. . . . Ses harangues Unies il fait déployer les voiles. Mais d’autant que le ventbaissoit et que les ennemis s’estoient arrêtés, lui aussi demeura coy, jusqu’à ce qu’il sentit lèvent se renforcerai! retour de la marée. Or pour ce que le vent commença à souffler plus fort et plus tôtqu’on n’âvoit cuidé, Almeïde fit hausser les voiles du trinquet et, ayant donné le signal, là toute sa flotte approcha des ennemis tellement toutefois , qu’il y avoit si long espace entre les deux armées qu’elles ne pouvoient combattre qu’à coups de canon. »
Ces préliminaires d’une grande affaire navale ne furent arrêtés que la nuit.
Diu tout entier était accouru sur les remparts, et contemplait cette action, dont allait dépendre en effet la destinée d’une notable partie des peuples hindous ; mais le jour vint, et telles étaient les dis-
Sositions de l’amiral portugais, que lir-Hossein sentit pour la première fois qu’il fallait suivre le conseil de
Melek-Jaz, que jusqu’à ce moment il avait dédaignés. En conséquence, il se^ rapprocha de Diu, afin d’être à même ue recourir à des secours qu’il prévoyait déjà lui être indispensables. Après avoir fait des dispositions de bataille qui indiquaient bien une résolution inébranlable de combattre, mais peutêtre aussi une funeste prévision (*), il se mit au centre de la flotte et attendit le moment de l’action.
« Le lendemain, continue l’évêque de Sylves, après qu’Almeïde eut donné le signai à son armée, Nuno Vasque Pereire se mit le premier à la voile, suivant la charge qui luy en avoit esté remise : après lequel vogua d’assez loin , George de Mello , par la négligence de son pilote. Tous les autres capitaines le suivirent de près en leur rang assigné. Melichiaz, les ayant descouvers, fist jouer l’artillerie des remparts et de la tour contre ceste flotte; tellement que d’une voilée de canons , furent emportez dix hommes qui serroyent la grand’ voile du vaisseau de Pereire. . . nonobstant cela Pereire avance et accroche l’atniral de Mir-hocem, lequel fist lâcher la chaîne qu'il rete n oit attachée , afin qu’elle ceignist Pereire par derrière , et qu’ayant à combattre en front et à dos il fust desfait plus aisément. Pereire , connoissant ceste ruse , fit tourner un* grosse pièce de batterie qui tiroit à fleur d’eau droist à ceste navire destachée, et le boulet donna si à propos, que ceste navire fust percée par bas départ en part. Les ennemis craignants que leur navire ne print eaux, s’avancent incontinent vers l’ouverture faite là derrière , et taschent en la chargeant de quelque bagage faire qu’elle penchast, afin de destourner, ce leur sembloit, le danger de la première brisée et ouverture, mais. . . il advint que la navire coula soudainement au fond. Jacques Pétrejo ui commandoit en une galere voguant evant Pereire suivoit le commandement d’Almeïde pour prendre hauteur; mais ayant descouvert l’avantage que les ennemis avoient par le moyen du
(*) Le vieil historien fait remarquer que l’amiral musulman avait placé sur une même ligne ses six gros navires , attachés deux À deux et qu’il occupait le centre.
gué, il fist signe à Pereire de ne s’avancer pas plus avant, au moyen de auoy Pereire fist abattre les voiles, il s^arresta , ce qu’apercevant Mirhorem , il le vint assaillir de grande furie, et ainsi leurs vaisseaux estant accrochez, il y eust un cruel combat de part et d’autre. Toutefois les soldats de Pereire entrèrent dans l'amiral e de Mirhocem et contraignirent ses gens de combattre et alors fust tué Ùenri Machiade (Henrique Machado) vaillant entre les Portugallois : c’estoit sur le tillac qu’ils combattoyent ainsi ; mais ils estoient aussi aux' mains en partie forte sur les cables et cordages entrclassez et tendus de proue en pouppe : car les Portugallois y estoient grimpez avec beaucoup de peine et avoient les ennemis en teste et sur les bras. Cependant une des navires bécues de Mirhocem séparée des autres vint pour heurter d’un autre costé de celle des Portugallois, qui eurent lors plus à faire que jamais et se trouvèrent en extrême danger. Pereire, voyant cela, fesoit tout ce qu’il luv estoit possible, tant pour soustenir l’ennemy où l’effort estoit plus grand que pour aller et venir ès autres endroits : mais, en voulant hausser la visière de son armet pour prendre quelque relasche, on lui descocha soudainement un coup de llesehe dont il eust le gosier percé tout outre. Ce nonobstant la victoire ne penchoit d’un costé ni d’autre. Or FrancisqueTavire(FranciscodeTavora), appercevant le danger qui menacoit les soldats de Pereire , vint s'attacher promptement à l’amirale de Mirhocem et d’un des flancs envoya quelques gens pour grimper sur les cordages, mais ils y montèrent en tel nombre que cest entrelaz de chordes estant rompus, ceux qui combattaient d’en haut tombèfent sur le tillac. Alors la meslée recommença plus furieuse que devant, dont l'issue fut qu’une partie des ennemis ayant été taillée en pièces, le reste se jeta hors le bord. Ceux qui estoyent en la navire bécue jointe à l’amiral de Mirhocem voyant la plupart de leurs soldats et matelotztués, leur vaisseau brisé en divers endroits et l’équipage dissipé, se sauvèrent comme ils peurent, et quoiqu’ils n’eussent per-
12* Livraison. (Portugal.)
sonne propre à gouverner leur vaisseau , toutefois par l’impétuosité du reflus, ils furent poussez au rivage.
En ces entrefaites les autres capitaines Portugallois travailloient de leur
part Almeïde étoit spectateur du
combat ordonnant ce qu’ils avoient à faire : et cependant son artillerie tonnoitsi furieusement qu’elle mit en fond une des grandes navires de Mirhocem, et quelques longues (embarcations) avec bon nombre de brigantins. Quant à Mélichiaz il envoyoit de fois à autres gens frais pour soulager ceux qui estoyent recreus et faire que ses troupes continuassent toujours le combat. Davantage il alloit et venoit l’espee au poing au long du rivage tuant ou blessant les fuyards et contraignant les autres de retourner en la meslée, les menaçant de la mort s’ils différoient.
Mais finalement les Portugallois eurent le dessus et firent tel carnage que les ondes de la mer estoyent teintes en rouge; les Calécutiens furent les premiers qui se retirèrent de la presse et gagnèrent le haut. Mais les longues navires de Mélichiaz et les galères de Mirhocem baissèrent dans le port et se rendirent à l'embouchure du fleuve.
Roderic Soarez, qui commandoit en une caravelle, voyant deux galères ennemies jointes ensemble, printsa route droit en la distance d’entre deux et les ayant accostés fit jeter les crochets des deux cotés de sa caravelle, au moyen de quoy, ayant ainsi arrêté ces galeres, ueslit une partie de ceux qui estoient dedans, contraignîmes autres de se sauver a la nage et amena les galères à Almeïde.
Restoyt une navire entière, laquelle estoit la plus haute et la mieux équippée de toutes, revestue de cuir cru de toutes parts, afin d’ôter la commodité de pouvoir grimper dedans et pour empêcher aussi les effets de tout feu naturel ou artificiel , que l’on voudroit darder contre. Elle estoit pleine de soldats bien armez des plus expérimentez et résolus de l’armée : ayant au reste les costes si fermes et espaisses que le eanon n’y pouvoit aisémeut faire ouverture. Apres que les navires d’ Almeïde l’eurent marchandé et battu assez longtemps et de grande furie , elle commença à puiser, tellement que ceux de dedans se jeté-
L’UNIVERS
renten l'eau, mais ils furent poursuivis par des fustes et tuez pour la plupart dans les vagues, le nombre estant fort petit de ceux qui eschappèrent.
« La bataille dura depuis la nuictjusques au soir, en laquelle les ennemis perdirent quatre mille hommes entre lesquels ily avoit huict cents mameluchs du sultan d’Égypte , dont il n’eschappa que vingt et deux. »
Ainsi que Francisco d’Almeida l’avait annoncé dans sa courte harangue, le sort de la puissance portugaise dans les Indes dépendait de cette bataille. On ne saurait nous accuser, nous l’espérons du moins, de nous être laissé prendre aux nombreux récits de combats que présentent à chaque page les historiens portugais de cette période, mais nous avons voulu que celui-ci fût raconté dans tous ses détails avec cette originalité de style et cette vive couleur qui caractérisent à un si haut degré notre vieil historien Simon Goulard. C’était, comme il le dit, la lin de la puissance des mahumétistes d'Égypte; et Mélek- Jaz le comprit si bien, qu’il se hâta de faire la paix avec les Portugais. Quant à Mir-Hossein , qui avait développé un si grand courage et une si haute habileté dans cette lutte, il craignit l’inconstance de Melek-Jaz, qui aurait pu le livrer a Almeida, et il s’enfuit en toute hâte vers le royaume de Cambaya. Il passa par la suite dans le haut Uindostan ; mais les historiens perdent ici sa trace , et il n’est plus question par la suite du chef de la confédération des Rouines.
ALBUQUERQUE EST NOMMÉ GOUVER- NEUR DES indes. — Il y a une page vraiment dramatique dans les Commentaires, c’est celle où l’auteur, racontant les informations judiciaires qui avaient été faites par le vice-roi des Indes à la requête des capitaines dont il s’était vu naguère abandonné, Unit par nous apprendre le dénoûment de cette étrange affaire. Un jour, Almeida était assis au milieu des traîtres qui avaient abandonné Albuquerque devant Ormuz, et ceux-ci , confiants dans sa facilité à admettre certaines calomnies , se préparaient peut-être à lui faire de nouveaux rapports sur l’audacieuse ambition du capitaine général, lorsque Almeida leur
apprit qu’il avait reçu des nouvelles du royaume f comme on disait alors, par des navires récemment venus. Laissons parler le vieil historien qui cite les paroles d’Almeida : « Messieurs, des lettres me sont arrivées et elles m’annoncent la plus grande faveur que pût me faire le roi notre maître ; je veux dire qu’ayant terminé mes trois années de gouvernement, il me rappelle en Portugal . Affonso d’Albuquerque prend ma place , et doit gouverner les Indes.... Et certes, notre Seigneur me fait en cela une haute faveur, car étant mort aux contentements que peuvent donner les choses du monde, mes péchés méritaient néanmoins que je subisse, avant ma mort , les travaux guej’ai soufferts!.. Et l’on comprit qu’il faisait allusion à la perte de son uls ; mais cette nouvelle que le vice-roi donnait de son départ , les accabla de tristesse et principalement Joüo da Nova , ainsi que les autres capitaines qui avaient fui de la guerre d’Ormuz. »
Et comme Antonio do Campo conseillait dans un discours imprudent la résistance aux ordres du souverain et la poursuite des informations dirigées contre Albuquerque, le vice-roi répondit sagement. « Ce n’est plus l'heure, et il faut obéir. » Une ère nouvelle de splendeur et de prospérité commençait pour l’État des Indes.