ARRIVEE D’ALBUQUERQUE AUX IN- DES*, SON ENTREVUE AVEC ALMEIDA
il réclame l’autorité. — S'il est un nom que les âges nous aient transmis ennobli par une gravité inflexible, s’il en est un qui reveille des idées imposantes, éloignées de toute familiarité , c’est sans contredit le grand nom d’Albuquerque. Eh bien cependant, pour être vrai , il faut, presque au début de l’histoire du héros, laire descendre cette figure austère du trône où les siècles l’ont placée, il faut voir le vainqueur d’Ormuz à son arrivée aux Indes, revendiquant un titre qui lui est dû et ne pouvant l’obtenir immédiatement, bien que son prédécesseur ait proclamé luimême la justice de ses droits. Il faut, en un mot, voir le plus grand homme du Portugal en butte aux injures, aux propos railleurs, et même aux dédains de ceux qui seront forcés de l’admirer un jour. C’est ce que ne dit pas sans doute
l'histoire décolorée de la Clède, mais c’est ce que racontent les Commentaires; laissons parler un instant Albuquerque luimême , c’est dans son récit qu'on trouve la vérité. Pour faire saisir dans son ensemble cette narration originale, il suftit de se rappeler que Francisco d’Almeida n'avait pas persisté longtemps dans son abnégation généreuse et que les ennemis d’ Albuquerque l’emportaient enlin sur un esprit affaibli par l'âge ou qu’un profond chagrin altérait. « Le vice-roi, préoccupé de tout ce qu’on lui disait et sans faire plus de demeure, partit et arriva à Cocnin , le 8 du mois de mars de l’année 1509, avec la détermination de ne point remettre le gouvernement des Indes à Affonso d’Albuquerque, suivant en cela le conseil des capitaines qui avaient fui lors de la campagne d’Ormuz , et d’autres individus de la même espèce. Lorsque Affonso d’Albuquerque apprit sa venue, il fltveni ries officiers de la factorerie ainsi queGaspar Pereira, et il leur annonça que puisque le vice-roi était arrivé, il comptait lui adresser une requête touchant le gouvernement des Indes, afin qu’en leur qualité d’officiers du roi, ils pussent la lui présenter, et eux étant tous ainsi réunis et Affonso d’Albuquerque écrivant la requête avec Joam Estâo, on leur vint dire que le vice-roi arrivait par le lleuve, sur la galère qu’il avait prise aux Roumes.
Comme les officiers se trouvaient dans l’obligation de l’aller recevoir, ils se dirigèrent tous vers le bord de la rivière, et se jetèrent dans un bateau avec Jorge de Melo, pour se rendre là en sa compagnie. Lorsque le vice-roi les vit, il sortit de la galère et entra dans le bateau avec eux, et vint débarquer près de la forteresse ; or là tout le clergé l’attendait formant une procession, puis venait aussi Jorge Barreto, capitaine de Cochin, avec nombre de gens. Affonso d’Albuquerque laissa là cette requête qu’il écrivait, et il alla avec quelques-uns de ses commensaux recevoir le vice-roi , et il resta un bon bout de temps sur la plage, attendant qu'il débarquât ; mais quand celuici mit pied à terre, faisant comme s’il ne le voyait pas, il alla droit à Jorge Barreto, l'embrassa, et lui fit grand’fête ainsi qu’à tous ceux qui étaient présents. Donc voyant le peu ae compte que le vice-roi
faisait de lui, Affonso d’Albuquerque le tira par le bas d’une longue robe de brocart qu’il portait, et il lui parla : « Holà , seigneurie suis ici, voyez -moi ; » le viceroi se tourna vers lui , et lui dit de lui pardonner s’il ne l’avait point aperçu , et sans rien ajouter davantage il commença à cheminer, et ils allèrent tous en procession jusqu’à l’église , et ce fut maître Diogo qui prêcha débitant grandes louanges à propos de la victoire que le vice-roi avait remportée sur les Roumes. Et le sermon une fois achevé, le vice-roi s’cn alla vers la forteresse , accompagné des capitaines et du peuple assemblé, et comme il arrivait à la porte, Affonso d’Albuquerque lui dit : « Seigneur, puisque Dieu vous a accordé une si grande victoire, que vous avez vengé la mort de votre fils avec tant d’éclat , et qu’il ne reste plus rien à faire de ce côté , je vous demande par faveur qu’il n’y ait point de discussion entre nous, et ue vous me remettiez le gouvernement es Indes , en raison de ces provisions que j’apporte ici au nom du roi notre maître. Ayez confiance en moi , je n’entraînerai pas le pays à sa perte, comme vous le font croire mes ennemis. Déjà à Cananor je vous ai fait voir mes pouvoirs, Antonio de Cintra vous les a présentés, et vous n’avez nas voulu les examiner, me faisant meme conseiller de les clore de nouveau. » Comme il en était là de son allocution, survint Gaspar Pereira, que le vice-roi avait fait appeler, et Affonso d’Albuquerque lui dit : « Gaspar Pereira, puisque vous êtes l'écrivain attaché à mon office, je vous requiers, de la part du roi notre seigneur, cfe notifier à monsieur le vice-roi , et à tous les capitaines fidalgos et soldats qui sont ici présents , ces pouvoirs remis par moi entre vos mains, en vertu desquels notre souverain ordonne au vice-roi de me remettre le gouvernement des Indes.
Donnez-moi acte immédiat des réponses qu’il aura faites ou de leur absence. » Affonso d’Albuquerque ayant achevé de prononcer ces paroles, le vice-roi lui tourna le dos en lui répliquant : « Vous n’avez point d’écrivain attaché d’office où je suis, « et, sans lui donner d’autre réponse, il entra. Gaspar Pereira, avec les pouvoirs que lui avait remis Affonso d’Albuquerque, entra aussi à la suite du vice-
L’UNIVERS
roi et bien d’autres avec lui, et iis se prirent à rire et à se gausser de sa requête, et Joào da Nova, qui était là, commença à dire à Almeida qu’il ferait bien de l’envoyer les fers aux pieds en Portugal , parce que c’était un fou , qui ne savait plus ce qu’il disait. »
Or le fatal conseil n était que trop tôt suivi: un digne moine, Joào de Matheus, ayant été jeté dans une prison , parce
au' il désapprouvait, avec mesure cepenant, la conduite d’AImeida , Albuquerque se présenta devant le vice-roi pour obtenirl’élargissementdu bon religieux.
En dépit de son titre il fut lui-même charge de fers , puis embarqué à bord d’un navire portugais , et transporté à Cananor. Mais c’était précisément dans cette ville que devaient changer les destinées de l’Inde, et dans sa colère aveugle Almeida envoyait un rival au-devant du triomphe. Au bout de quelques jours, en effet, un des dignitaires du royaume, le maréchal de Portugal, qui avait reçu le commandement de quinze voiles, débarquait à Cananor, et mettait ses forces à la disposition d’Albuquerque , dont il était l’allié par la naissance, et qu’il reconnaissait d’ailleurs comme vice-roi. Quelques jours suffisaient dès lors pour faire changer complètement de face les affaires dans Cochin. Almeida se démettait d’un pouvoir trop longtemps gardé, Joào da Nova expirait dans l’isolement, loin de son pays ; et si un hommage était payé à la mémoire du hardi navigateur, c'était Affonso d’Albuquerque, qui venait le rendre. Joào da Nova , à peu près abandonnéde tous, étaitconduit à sa dernière demeure par le nouveau vice-roi, vêtu complètement de deuil, et les regrets du grand capitaine venaient absoudre par delà la tombe le vieux soldat qui avait failli.
Affonso d’Albuquerque se montra dans cette position délicate ce qu’il avait toujours été, magnanime et désintéresse. Il pardonna aux ennemis vivants comme il pardonnait à la mémoire d’un ennemi mort, et il ne fit pas sentir à son prédécesseur le poids humiliant d’une pitié orgueilleuse. Almeida s'embarqua pour le Portugal en l’année 1.508 ; toutes les dispositions furentprisespour que le riche bâtiment qui le portait allât
surgir heureusement dans le port de Belem, et pourquele vainqueurdes Roumes pût jouir de ses triomphes à la cour fastueuse de D. Manoel : ce ne fut pas la faute d’Albuquerque si une déplorable témérité (*) priva le Portugal d’un homme vraiment noble et brave, mais que l’orgueil rendit injuste (#*).
Après le départ d’AImeida, il fallut s’occuper de mettre à exécution le grand projet, qui avait guidé Manoel dans l’envoi d’une expédition plus considérable qu’aucune de celles destinées jusqu’à ce jour pour les Indes. Le maréchal déclara qu’il n'était pas venu dans ces régions lointaines pour faire le métier de marchand , qu’il s’occupait fort peu du commerce des épices, et que son unique mission était de détruire Calicut. La mousson exigeait que l’on conduisît cette expédition rapidement, la prudence voulait qu'on la mûrit. Affonso d’Albuquerque tenta vainement de modérer l'ardeur du maréchal, il était impatient de retourner à Lisbonne; le vice-roi se vit donc contraint de céder; l’époque du départ fut arrêtée d’une manière positive. Une circonstance, importante d’ailleurs, excusait cette précipitation. Grâce au rapport de certains Brahmes envoyés en observation par le roi de Cochin, on avait appris que le Samori était alors occupé dans l’intérieur à poursuivre des chefs rebelles.
La flotte partit, Calicut fut incendié; mais, ainsi qu’Albuquerque semblait
(*) Francisco de Almeida, ayant relâché au cap de Bonne- Espérance, fut tué dans une rencontre avec lesCafres; il fut frappé mortellement d’un pieu pointu durci au feu (**) Almeida avait quelque droit d’être or-
Sueilleux; non-seulement II descendait d’une es premières familles du royaume, mais il s’était acquis une juste réputation sous les murs de Grenade, et tout le monde se rappelait que Jean II lui avait fait l’insigne honneur de le faire asseoir à sa table. C’est ce qu’afiirme du moins Barhosa Machado. Lors de son embarquement, D. Manoel l’avait accompagné jusqu’au rivage; il lui avait concédé le droit de prélever un objet valant f>00 cruzades sur toutes les prises qui seraient faites; niais le grand capitaine ne s’etait jamais prévalu d’un tel avantage. Ce fut, avec JoAo de Castro, l'homme le plus intègre de cette grande période de puissance et d’abnégation. Francisco de Almeida avait accompagné Alphonse V en France, comme on l’a vu, et ce fut lui que ce princecxpédia vers Louis XI , lors de son débarquement en Provence. Le premier vice-roi portugais des Indes était donc venu à Paris.
l’avoir deviné, l’issue de l’expédition fut déplorable. Après avoir laissé piller le palais du râdjâ, les naïres se rallié* rent et se portèrent avec impétuosité contre l'infortuné maréchal ; D. Fernando Coutinho fit un dernier effort de courage, mais il ne put leur résister et périt, frappé mortellement d’une flèche (*).
Albuquerque, secondé par son neveu Antonio de Noronba, litdes prodiges de valeur dans cette occasion ; il sut rallier par son sang froid l’armée que l’ardeur sans mesure d’un grand seigneur avait engagée si imprudemment. Grâce à lui , la flotte put se retirer en bon ordre, et les forces immenses que le roi D. Manoel avait envoyées dans les Indes, restèrent intactes* et prêtes à servir au succès d’une autre expédition.
PHiSK de goa (Gouâ). — On avait acquis la certitude que leSamori, averti en temps convenable, était parvenu à réunir ses forces et revenait à la tête d’une armée immense contre les Portugais : il eût donc été par trop imprudent aux chrétiens de se commettre contre des forces si disproportionnées. Déjà Albuquerque tournait ses regards vers le golfe Persique, tout en n’abandonnant pas ses prétention) sur le royaume de Calicut (puis-
3u’il avait écrit eu conséquence au roi e Narsingue, lorsque étant à Cintacora, ses projets durent se modifier.
Comme il venait de gagner le port que nous venons de nommer, un cher hindou, bien connu dans ces régions sous le nom de Tirnoia , y débarquait également à la tête de forces maritimes considérables.
Timoia npnrit au vice-roi qu'un heureux coup de main pouvait être exécuté sans peine le long de la côte et que la ville de Goa devait tomber aisément entre les mains des soldats hardis qui voudraient s’en emparer.
Privée depuis fort peu de temps de son
(*) Ce granrt seigneur, homme d’une valeur brillante mais peu réfléchie, comprit trop tard l’imporfnnce des avis que lui donnait Albuquerque. >i Voilà donc celte ville de Calicut , dont vous faites tant de bruit la-bas? disait-il eu marchant vers le palais. On l’averlit de se délier de l’adresse de ces petits soldats noirs qu’il traitait avec un si profond dédain; et au bout de quelques instants la prophétie s'était réalisée. Voy. Comcntario » do grandi Affonso d’Albit querque, t. II.
souverain , que les historiens portugais désignent sous le nom de Aaùaio, cette capitale d’un royaume musulman, qui se trouvait pour ainsi dire enclavée entre les possessions des râdjâs hindous, était en ce moment livrée a toutes les horreurs de l’anarchie, et l’on pourrait presque dire des dissensions religieuses. Un chef, nommé Melek-Çuférgugi , devait nécessairement opposer quelque résistance, mais il n’avait guère plus de mille hommes aguerris à faire marcher contre les chrétiens. Timoia offrit son aide et ses conseils aux chrétiens, espérant faire tourner l’expédition a son profit. L’esprit pénétrant d’Albuquerque sut deviner promptement les avantages qui pouvaient résulter pour le Portugal de cette coopération, il accepta et mit à la voile; quelques jours après , il était maître du château de Pangi , qui défend l’entrée de la barre de Goa, et il devait ce succès à la valeur des hommes que commandait Antonio de Noronha. Bientôt la ville entière se soumettait, pour ainsi dire sans coup férir, et Goa, surnommée plus tard la Dorée y Goa, qui devait avoir une influence si décisive sur les destinées de l’Inde, voyait la croix des chrétiens briller sur sa* mosquée principale.
Nulle cité parmi les villes que les Portugais avaient visitées ne présentait tant d’éléments opposés de croyances et d’usages divers; conquise jadis sur les Hindous, on voyait se confondre dans son enceinte toutes les sectes de l’islamisme, des Turcs , des Roumes , des Maures proprement dits, des Persans; puis venaient quelques Parsis et les adorateurs nombreux de Brahma. Selon nous, c’était précisément cette réunion d'hommes, habitués déjà à tolérer leurs croyances réciproques, qui rendait Goa essentiellement propre à recevoir la domination des chrétiens. La capitale de l’antique Tiçuari était d'ailleurs le passage qui conduisait aux royaumes de Narsingueet dans le Dékhau. Albuquerque ne mouvait pas hésiter, Goa devait être le joint central où se concentreraient par a suite les efforts des conquérants.
En vain Timoia reveîïdiqua-t-il la souveraineté de l’île et de sa capitale, on écarta ses prétentions. Albuquerque après tout n’avait rien promis , il éluda les de*
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mandes du prince hindou, et, grâce à l’adroite fermeté qu’il sut conserver dans cette circonstance, l’allié des Portugaisdut se contenter de riches présents et de vastes possessions territoriales.
Il feignit de les dédaigner, mais elles eussent été capables de dédommager tout autre qu’un homme dont les prétentions ne se fussent pas élevées jusqu’au titre de souverain.
Goa s’était rendue le 17 février 1510.
Ladomination des chrétiens n’était pas le résultat d’une conquête sanglante : musulmans, Hindous, Parsis purent rentrer dans leurs habitations. Cette conuête, pour nous servir des expressions es vieux chroniqueurs, remplit de joie l’âme d'Albuquerque; c’est qu’en soumettant Plie de Goa, il avait en effet accompli un grand dessein et que dans sa prévision, la capitale des Indes portugaises devait s'élever sur l’emplacement que les Maures avaient choisi de préférence à tous les autres, pour y établir leur comptoir principal. Il y avait dans ce choix une raison de convenance incontestable. Il y avait surtout une grande raison politique.
Les projets du grand homme ne purent neanmoins se réaliser immédiatement. Comme il avait abandonné momentanément sa nouvelle conquête, un prince mahométan de ces contrées, Adel- Schah, fut assez heureux pour l’enlever aux chrétiens. Celui-ci ne profita pas longtemps d’un coup de main heureux , Affonso d'Albuquerque se présenta de nouveau devant Goa, et le 25 décembre de la même année il en fit encore la conquête, et Ja réunit définitivement au royaume de Portugal. Goa ne coûta, diton, que seize hommes aux Portugais, tandis que plusieurs milliers de musulmans y perdirent la vie.Toutrentra bientôt dans l’ordre. Albuquerque prit des mesures sévères de répression et les propriétés des habitants furent respectées.
J .es Commentaires nous attestent que des ordonnances pleines d’humanité furent rendues dès l’origine et au début de la nouvelle administration. Bien des siècles avant que les Anglais pussent se glorifier d’avog aboli l’usage insensé des Sidties (Satî), Albuquerque s’opposait à ce que l’épouvantable sacrifice des veuves indiennes pût s’accomplir dans Goa.