‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 31 sur 86 · PBOJEXS DE CONQUETE , PREMIÈRES · texte numérisé non relu

PBOJEXS DE CONQUETE , PREMIÈRES

expéditions vers M^LACC*. —Tandis que ces événements prodigieux avaient lieu aux Indes, des projets plus vastes encore se discutaient dans le conseil de D. Manoel. Dès les premières années du seizième siècle, le peuple avait déjà le droit d’appeler ce souverain d’un coin de terre le roi Jortuné. Ce n’était déjà plus comme au temps de Joam II, où quelques centaines de lieues le long aes côtes arides de l’Afrique pouvaient satisfaire l’ambition du petit-neveu de D. Hénrique. A la suite des guerres incessantes la géographie avait fait des progrès , les désirs de conquête marchaient avec elle ; un seul coup d’œil sur les cartes imparfaites de cette époque, sur celle de .foâo da Nova par exemple, avait suffi pour faire deviner de quelle importance allaient être les deux passages que l’on considérait déjà comme les deux portes du commerce asiatique; le détroit de la Sonde et le détroit de Malacca excitaient presque au même degré les désirs du cabinet de Lisbonne.

Mais Malacca l'emportait, car si la voie qu’elle offrait était moins sûre, elle offrait aux Portugais un passage plus rapide pour se porter du golfe du Bengale vers ces régions que l'antiquité avait parées du beau nom de Chersonèse d’or.

Déjà à l’époque où D. Francisco d’Almeida était vice-roi des Indes , il avait été question dans le conseil du roi D. Manoel de Malacca et de son importance commerciale. Éclairé par ces discussions, le roi décida qu’un des officiers habiles de l’armée, que Diogo Lopes Sequeira partirait de Lisbonne avec le commandement d’une flotte.

Les instructions portaient qu’il irait reconnaître non-seulement la situation de cette ville, mais qu’il tenterait d’établir des relations entre les habitants et les Portugais. Après avoir rencontré plus d’un obstacle, Diogo Lopes arriva à Malacca , où il fut reçu avec les marques apparentes de la bonne amitié.

Ces démonstrations bienveillantes , qui n’avaient rien d’étrange de la part d’un peuple appartenant à la race malaie, cachaient une trahison. L’amiral portugais , en accordant trop de confiauce

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aux hommes de cette race , courut le risque de périr avec les siens, et peu s’en fallut qu'il ne fût la victime des embûches ourdies par les Maures. Là, comme à la côte de Malabar, les Arabes commerçants qui avaient depuis longtemps leurs comptoirs dans ces régions, s'entendirent avec le gouverneur de la ville pour faire périr les étrangers.

Diogo l.opes échappa à la trahisou, mais il laissa prisonniers entre les mains des Malais plus de trente Portugais faisant partie de sa petite armée. Des lors la guerre fut déclarée par le roi de Portugal au roideMalacca. Diogo Lopes Sequeira revint en Europe, précisément à l'epoque où un grand événement avait lieu. Atïonso d’Albuquerque était occupé sans relâche par les guerres de l'Inde et par celles qu’il faisait sur les côtes d'Ormuz ; il négligea longtemps d'aller châtier la trahison des Malais; mais lorsque la ville de Goa fut conduise, lorsqu’il y eut assis le siège de l’empire portugais en Asie, il résolut de dompter ces peuples astucieux , et il est bon d'ajouter que cette résolution lui appartient tout entière, puisque les ordres de Lisbonne le dirigeaient sur un autre point.

Le grand homme nous a laissé luimèmeuntémoignagede l’impression que produisit sur l'empire malai la nouvelle de ses succès immenses. Ici nous laisserons parler les Commentaires, nous n'ôterons rien à la pompe de ce style quelque peu oriental et qui va bien à de telles victoires. L'Ile de Tiçuari venait de succomber. » Comme Goa était renommée dans toutes les régions et tous les royaumes de l'Inde, la nouvelle se répandit aussitôt au moyen des marchands de Calicut, et l’on lit savoir à tous les rois comment le grand Affonso d’Albuquerouc avait pris cette cite et en avait jeté les Turcs dehors. lorsque cette nouvelle fut arrivée à Malacca, le Bendarra ( lilléralemetit le ministre de la justice), qui gouvernait cette contrée pour le roi son neveu , craignit qu’Aftonso d’ Albuquerque ne vint tirer vengeance de sa trahison. Il était à la fois dissimulé et intelligent; il commença à pourvoir la ville d'approvisionnements considérables, puis il s’en alla vers Ruy de Araujo et les autres prison-

niers, gui se trouvaient réunis dans une maison où ils subissaient de fort mauvais traitements , et sans leur faire part de ce qui s’était liasse dans les Indes, il leur dit que le soulèvement qui s’était manifeste contre les Portugais n’avait eu lieu ni par ses conseils, ni par son ordre; que les Guzarates et les Javanais avaient tout fait sans qu’il en fût instruit, uniquement parce qu'ils craignaient que les Portugais en sortant de ce port ne les maltraitassent; mais que, pour lui, il était résolu à les châtier sévèrement, parce qu’il désirait par-dessus tout obtenir l’amitié des Européens et les voir commercer dans Malacca (*) ». Dés ce moment le sort des prisonniers , qui n'étaient plus qu'au nombre de dix-neuf, commença à s’adoucir. Une sorte de liberté leur fut accordée. Araujo apprit les succès de ses compatriotes; en nomme habile, il sut profiter de sa position , et , au moyen d’un Maure nommé Abdallah, qu’il avait su gagner, il ne tarda pas à donner à Albuquerque des instructions précises dont le vainqueur de Goa devait nécessairement profiter.

Cependant, une chose s'opposait à ce qu'il dirigeât ses armes de ce côté. Dans toutes ses lettres, le roi lui recommandait de faire ses efforts afin d'acquérir au Portugal la cité d’Aden , que l'on pouvait regarder comme la clef du détroit de la mer Rouge, et où une forteresse construite par les Portugais devait s’opposer désorinaisau commerce que les Maures faisaient dans ces régions. Le qui accroissait encore la nécessité d’entreprendre cette expédition, c’était surtout la nouvelle, qui s'était répandue , d’un armement immense projeté en Égypte. Le sultan du Caire préparait à Suez une flotte considérable pour venir attaquer les Portugais et pour les chasser de l’Inde. Albuquerque sentait la nécessité d'obéir aux ordres du roi, et, faisant préparer une flotte considérable, il se dirigea vers le détroit; des vents contraires le contraignirent bientôt à rentrer dans Goa; pendant ce temps, la mousson qui conduit de l'Inde vers

(*) Commlarios de A. it Albuquerque , parte III, cap. X, p. 53.

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la mer Rouge s’était passée. Ce fut précisément cet événement qui détermina l’expédition de Malacca. Le vice-roi, considérant qu’il ne pouvait plus se rendre à Aden, résolut, d’accord avec les autres chefs, de mettre à prolit la flotte et d'aller châtier le Bendarra.

En conséquence , après avoir pourvu à la sûreté des forteresses de Cananor et de Cochin, il poursuivit son voyage vers Malacca : il avait pu réunir une flotte de dix-neuf voiles, montée par uatorze cents hommes; mais il est bon 'observer que dans cette petite armée il n’y avait que huit cents Portugais; le reste était musulman ou hindou.

Néanmoins, comme lefait très-bien observer un historien portugais, Malacca n’était pas alors, comme il est aujourd’hui, une sorte de village ruiné; bien que pour la plupart les maisons fussent construites en bois et couvertes d’o/a.t ou de feuilles de palmier, il y avait plusieurs edificesimposants, un assez grand nombre de tours construites en pierre, et la cité s'étendait l’espace d’une lieue le long de la mer. Selon le calcul des habitants eux-mêmes, elle ne renfermait pas moins de cent mille âmes. Le mouillageou, si on l’aiine mieux, l’anse, qui se trouvait à quelque distance, était couverte de navires appartenant à plusieurs nations. L’Inde, la Chine, le pays de Siam, les Iles les plus civilisées de l’Océanie, considéraient cette cité comme l’entrepôt naturel où tant de peuples venaient faire leurs échanges (*).

Dénuée de toute importance à son origine, quatre-vingt-dix ans avaient suffi pour donner à cette cité la splendeur dont elle jouissait.

Nous l’avonsdit, le Bendarra, avec lequel les Portugais s’étaient trouvés d'abord en contact, n'était point ie maître

(♦) Voy. O Panorama. Nous indiquerons également aux personnes qui voudraient avoir des notions exactes sur ce» contrées avant l’arrivée des Européens, un excellent travail de M. du Laurier. Les mœurs profondément originales de cette race . ses croyances , ses arts et jusqu'à se» superstitions, lotit a été présenté avec un rare bonheur d’expression dans l’opuscule de l’habile professeur. Celte fois ce sont le» livre» malais eux-mêmes qui ont été interrogés. Voy. Mémoire s, lettre» et rapports relatif» au cours de tangue» malnye et javanaise fait à la Pib. roy. pendant les années 1M0 , 4 I et 42, etc. Paris, IHL1, ln-8.

de ces contrées. Proche parent du roi , il administrait la ville pour le compte de ce prince : le souverain qui régnait alors portait le nom de Mohamed ( Mohdmmed). Il vit promptement ce qu'il avait à faire, et dans la terreur que lui inspiraient ces étrangers, il comprit qu'il fallait sacrifier en apparence le chef dont la conduite les avait irrités; c’est du moins ce que nous apprennent les Commentaires d’Albuquerque lorsqu'ils nous peignent l’arrivée des Portugais devant Malacca.

Le génie cruel et astucieux à la fois qu'on attribue à la race malaye semblait se manifester ici avec toute sa ruse énergique. Albuquerque devina dès les premiers moments que la défiance lui serait aussi nécessaire que la bavoure.

Telle était l’ardenteactivitéde cet homme extraordinaire , qu'avant de surgir dans le port de Malacca, il s’était déjà emparé de huit navires appartenant aux Maures ; le hasard les lui avait fait rencontrer sur sa route.

Il fallait une raison plausible pour expliquer sa présence , il l'avait dans la captivité des chrétiens. Ce fut ie motif qu’il résolut de mettre en avant. A peine la Hotte portugaise avait-elle jeté l’ancre, que le sultan fit demander si ces nombreux navires venaient dans des intentions pacifiques ou hostiles; que pour lui, il souhaitait avant tout la paix avec les Portugais, qu'un acte récent de son gouvernement servait à le prouver, puisqu'il avait déjà fait mettre à mort le Bendarra , cause première du mouvement populaire durant lequel plusieurs chrétiens avaient perdu la vie. Albuquerque lui répondit qu’il était bien convaincu de son innocence, mais qu’après avoir châtié le principal coupable, il lui restait à mettre en liberté les prisonniers portugais, ajoutant que , faute d’exécuter cette clause indispensable, le roi chrétien qu’il représentait, lui avait donné l’ordre de tirer vengeance d’une injure si manifeste.

lin phénomène naturel , cl qui lui était bien connu , donnait quelque espoir à Mahamrd ; il pensait avec juste raison qu'il ne s'agissait que de temporiser : on allait atteindre l'époque à laquelle la mousson cesse dans ces parages, et une fois cette saison atteinte il n'y

avait pas d’alternative , il fallait ou que la flotte retournât aux Indes, ou qu’ Albuquerque demeurât parmi les Malais; et dans ce dernier cas sa ruine était à peu près certaine. Le souverain de Malacca fit de brillantes promesses , mais il ne rendit pas les prisonniers. Tandis u’il éludait la demande qu’on venait elui adresser, il faisait sortir du fleuve une foule de petites embarcations d’un port peu considérable, qui seules doivent y trouver un abri. Ces Lancharas, comme on les désignait , étaient armées en guerre, elles passaient devant la flotte et semblaient la menacer , bien qu’elles évitassent de commencer les hostilités.

Avec cette promptitude de résolution que donne quelquefois une position fâcheuse, et qui déjoue tous les plans, Albuquerque résolut de prendre l’initiative ; il détacha de la flotte quatre chaloupes armées et les faisant filer le long de la côte, il commença à bombarder la ville. Vingt barques ennemies tentèrent de faire taire ce feu inquiétant, elles furent bientôt contraintes de rentrer dans le port, parce que de nouvelles embarcations furent envoyées par Albuquerque au secours des chaloupés qui avaient commencé l'attaque. Mafiamed se décida alors à faire des propositions de paix, en affirmant qu’aussitôt qu’un traité d’alliance aurait été conclu, il remettrait sans délai les prisonniers chrétiens.

.Nonobstantces ouvertures pacifiques, la ville se fortifiait avec activité, et l’on mettait en état de repousser l’ennemi huit mille pièces de canon de tout calibre que possédait Malacca. Il y a peutêtre quelque exagération dans ce calcul; mais , outre l’artillerie formidable dont nous avons fait mention , le sultan pouvait disposer de forces bien autrement considérables que celles des chrétiens , il avait à son service vingt mille étrangers et une foule innombrable de Malais. La sécurité que lui inspiraient ces forces, l’empêcha seule de prêter l’oreille aux avis que lui donnaient plusieurs personnages influents; ils lui conseillaient non-seulement de rendre les prisonniers, mais d’indemniser les Portugais des dommages subis par la flotte de Diogo Lopes.

Irrité de ces subterfuges et fatigué de ces délais, 'Albuquerque résolut de ne plus écouter aucune proposition , tant que les prisonniers ne lui seraient pas renvoyés. Il les attendit durant quelques jours, et voyant que chaque fois son espérance était déçue , il prit une résolution extrême. Par ses ordres deux embarcations allèrent mettre le feu à quelques maisons situées sur le bord de la mer, et elles incendièrent également les navires guzarates, qui prêtaient leur secours ou sultan du Malacca : cet expédient eut le résultat qu’on en attendait. A peine l’incendie commença-t-il à se propager, que les captifs portugais furent renvoyés au vice-roi. Les principaux de la ville , en les ramenant , n’imposèrent point d’autres conditions que la cessation des hostilités.

Albuquerque arrêta alors l’incendie qui menaçait de dévorer la plus grande partie de la ville; mais, outre 300,000 cruzades d’indemnité, dont le pavement fut stipulé , il exigea , eu chef prévoyant, qu’on lui laissât bâtir une forteresse dans la cité même : elle devait servir de comptoir aux Portugais.

Mahamed ne se sentait pas en mesure de résister d’une manière ostensible, mais s’il eut l’air par son langage d’adhérer aux volontés du vainqueur, il n’en continua pas moins secrètement l’armement des forts. Là encore Albuquerque prit le parti de frapper les populations ennemies par une victoire éclatante; le siège de Malacca fut résolu.

Un vieux voyageur français , qui parcourait ces régions dans le seizième siècle (*) , vante jusqu'à un certain point le courage des Malais; mais, s’il nous les représente comme doués d’une énergie qui les rendait sous bien des rapports supérieurs aux Hindous, il ajoute, pour terminer le tableau, qu’ils sont « obstinez , fort superbes, mesmement en leur marcher, et surtout grands menteurs et larrons. »

Le caractère des peuples qu’il avait à combattre était bien connu d’Albuquerque : il résolut de frapper les Malais de terreur par une résolution vigoureuse ; il n’appréciait pas avec moins de justesse l’esprit qui animait ses soldats, et

(*) Voy. François Pyrard, se* Voyages, t. II, p. iül de l’édlt . in-4.

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le jour de Santiago, la fête de saint Jacques, fut choisi pour l’atfaque. Le conseil de Ruy de Araujo lui fut utile dans cette circonstance, et, d'après son avis, Albuquerque résolut avant tout de s'emparer d'un pont qui unissait la ville à une forte bourgade, désignée sous le nom d’Upi. En dépitd’une artillerie nombreuse et de ces redoutables éléphants de guerre que les troupes malayes poussaient avec leurs châteaux armés contre les Européens, la chose- réussit comme le grand capitaine l’avait espéré. L’attaque avait commencé au point du jour, et à midi le pont se trouvait au pouvoir des Portugais ; les palais •lu roi étaient déjà embrasés. Bientôt aussi une partie de cette vaste cité fut détruite. La nuit était arrivée; cependant les soldats, las de frapper , demandaient quelques heures de repos ; Albuquerque sc vit contraint par la clameur publique de gagner la flotte : il ne le fit point sans s'emparer de cinquante grosses pièces d'artillerie qui défendaient le pont d'Upi. Dans cette attaque, plusieurs Portugais avaient été frappés de flèches empoisonnées; on ne s'en tint pas à l’usage de ces armes terribles, la plage fut hérissée par les Malais de pieux aigus trempés également dans le poison. La prise définitive de la cité devenait peut-être plus difficile qu'elle ne l’avait été au début. Affonso d’Albuquerque résolut de faire un dernier effort et de s'emparer de nouveau du pont. Par ses ordres une jonque, armée d'une façon formidable , se présenta à l’embouchure du fleuve, mais elle ne put franchir un banc de sable qui s’opposait à son passage , et la même chose advint à une plus petite embarcation. Nombre de journées s’écoulèrent dans cette situation difficile; à la tin, la marée grossit, les navires purent avancer et le débarquement fut résolu. Telles furent les dispositions d’Albuquerque , que l’ennemi se vit bientôt entre deux feux. Pendant que l’artillerie des Portugais agissait, le canon de la jonque foudroyait ces misérables ; en peu d heures, le pont fut de nouveau au pouvoir d’Albuquerque, et le sultan Mahamed, comprenant que la ville ne pouvait plus résister, se réfugia dans une mosquée fortifiée du côté d’Upi. Ce fut alors que, malgré les efforts

désespérés des Malais, on pénétra dans Malacca. Le vice-roi s’était porté en personne sur le point où le danger était le plus menaçant; il allait entrer dans une rue déserte, et il devait certainement y trouver la mort, lorsqu’un soldat l’avertit de ne pas pénétrer dans ce lieu redoutable : l'ennemi y avait creuse des trappes habilement cachées, et des pieux empoisonnés devaient faire périr dans des tourments affreux ceux que leur ardeur eût entraînés. Albuquerque retourna alors vers la mosquée, mais il la trouva prise.

Grâce à la sage précaution du général, le pont avait été mis en tel état de défense , que les troupes du sultan ne purent le reprendre; la plus grande partie de la ville se trouva donc bientôt au pouvoir des Européens. Toutefois le reste de cette immense capitale dut être conquis pied à pied, maison par maison, et l'on n’employa pas moins de neuf jours pour s'en rendre maître complètement. Après des efforts inouïs de persévérance et de courage , les Malais se retirèrent et laissèrent les Portugais maîtres de la cité. ,

Le butin fut immense et l'on sait, d’après les documents tournis par Albuquerque lui-même, que trois mille pièces d'artillerie tombèrent entre les mains du vainqueur. Toutes les richesses trouvées dans la ville furent distribuées aux soldats ; Albuquerque ne réserva pour lui que quelques objets curieux, qu’il voulait offrir à D. Manoel.

Il garda également six lions de bronze , qui devaient orner son propre tombeau (*). Ce désintéressement n’étonna alors personne. Toute cette génération de vieux Portugais alliait l’abnégation de soi-même à la grandeur.

Ce qu’il faut louer surtout chez Alhuquerque et chez Almeida, c’est d’avoir deviné le génie des peuples qu'ils conquéraient et d'avoir respecté, jusqu’à un certain point leurs préjugés religieux. C’est que ces hommes si éminents a la guerre étaient des hommes éminents aussi par leur instruction. Paclieco, Antonio de N’oronha, Joâo de Castrooffrent des preuves éclatantes de ce que j’avance ; il suffit de lire les Commentaires

(*) Voy. le Journal Intitulé ■ O Panorama , t. Il . p. SU).

flpïir ponyaincre de la rare instruction 4’Alnuquerque ; il devine même jusqu’aux trésors cachés que tenait en réserve pour notre siècle l'antique littérature sanskrite. A Malacca, il sut conquérir l’affection des indigènes en res-

{>ectant leurs idées ; des autorités maayes et Dortugaises furent simultanément établies dans la cité; en peu de temps le commerce fleurit de nouveau à Malacca , et le grand homme eut lagloire de joindre aux vastes conquêtes dont .se glorifiait déjà son pays, une colonie puissante dont le Portugal obtint d'immenses résultats.

seconde expédition d’àlbuquebque contbe OBMüz. — Albuquerque était à la fois un homme d’exécution soudaine et de prévision persévérante ; jamais au milieu de ces expéditions victorieuses qu’il renouvelait si fréquemment dans les mers de l’Inde, il n’avait oublié ses premiers desseins sur Ormuz : c’est qu’il comprenait admirablement l’avantage des positions géographiqueset le caractère des peuples que le Portugal pouvait utiliser. Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre son premier voyage et celui qu’il méditait, le bruit des victoires immenses qu’il avait remportée.s était nécessairement venu aux oreilles de Coge-Atar {Khodja- Alar). Habile à multiplier ses protestations amicales selon les circonstances , ce chef -arabe avait fait dire au vice-roi des Indes que Ceifadim était prêt à payer le tribut convenu jadis , et même à reconnaître la suzeraineté du Portugal , sous la condition bien simple que l’ancien esprit de haine serait mis en oubli. Albuquerque avait accepté ces communications avec bienveillance; il avait meme reçu les arrérages dus par Coge-Atar, et l’on pouvait dire de lui, selon les expressions d’un écrivain portugais, que sa renommée avait conclu en grande partie ce que ses armes n’avaient pu faire.*

Le vice-roi des Indes recevait toutefois des ordres delà mère patrie; il ne put bientôt se contenter des concessions qu’on était prêt à lui faire; la domination portugaise devait être établie définitivement dans Ormuz. Guidé par ce motif, le général partit pour cette île en 1514 selon Barros, en 1513 selon Galvüo. Il était cette fois à la tête d’une

flotte considérable, sur la force de la-

Îuelle on n'est cependant pas d’accord, ,es Portugais avaient surtout à cœur d’achever le fort dont la construction avait été interrompue, et dont les musulmans s’étaient emparés.

Il est indispensable de rappeler ici que dès l’année précédente le propre neveu du gouverneur, Pedro d’Albuquerque, avait reçu l’ordre d’aller reconnaître les côtes du golfe Persique et de croiser devant le cap Guardafui. Déjà, à plusieurs reprises, cet officier avait demandé u’on le réintégrât dans la possession u fort commencé quelques années auparavant par ses compatriotes; toutes ses démarches avaient été inutiles, bien ue le gouvernement d’Ormuz eût cessé e se montrer hostile aux Portugais.

Pendant qu’ Albuquerque affermissait son pouvoir dans l’Inde, de grands changements politique» s’étaient opérés dans ces contrées. Ceifadiin était mort par le poison, Torun-Schah avait régné a sa place, et l’homme sur lequel toute la confiance de ce despote s’était portée se trouvait être, en 1513, un vieux Persan nommé Rais-Nordim ( Bas-Nour ed-din)\ mais précisément au moment où le général portugais se présentait devant Ormuz, une nouvelle révolution éclatait. Rais-Hamed {Bas-Ahmed) , neveu de Rais-Nordim, s’était emparé de la personne du souverain , son vieux ministre avait été mis dans les fers, et la ville subissait un joug plus despotique que celui dont on s’etait plaint. A la nouvelle de l’arrivée de l’armée d’Albuquerue, Rais-Hamed changea de politique : il élivra Torun-Schah et rendit même à la liberté Rais-Nordim. L’audacieux usurpateur craignait les Portugais et redoutait sans doute l’intervention de leur chef. La première démarche d’Albuquerque fut ue demander la restitution de la forteresse ; les forces navales qu’il avait à sa disposition imposèrent aux musulmans, la forteresse lui fut remise, et les Portugais en prirent immédiatement possession au nom du roi de Portugal. Il fallait néanmoins l’achever; Albuquerque débarqua pour surveiller par lui-même des travaux auxquels il ajoutait avec juste raison une haute importance.

La captivité de Torun-Schah s’était

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adoucie; elle n’avait point cessé, c’est ce que le vieux ministre parvint à faire savoir au grand capitaiue, dont il réclamait l’intervention. La résolution du général fut prompte; Ormuz sous le gouvernement de Kais-Hamed allait tomber au pouvoir de la Perse ; il résolut par une action décisive de lui arracher le pouvoir et la vie. Cette morale impitoyable à l'usage des conquérants semble trouver quelque excuse dans les projets du chef musulman. Il parait que le cauteleux gouverneur d’Ormuz était animé des mêmes dispositions à l’égard du vice-roi; ce fut précisément le projet dont il était animé qui le fit courir à sa perte.

Un jour, il avait été convenu entre Torun-Schah, Kais-Hamed etRais-Nordim, qu’on irait visiter Affonso d'AIbuquerque , sous la condition expresse que ceux qui assisteraient à celte entrevue seraient absolument sans armes.

Cette convention, comme on le pense bien, fut immédiatement transgressée, les Portugais se munirent secrètement de poignards aussi bien que les musulmans, et Rais-Hamed vint armé comme les autres. « Ce fut lui qui le premier entra dans la salle, et I). Garcia de Noronha remarquant qu’il avait des armes , il lui en lit l'observation.

Rais-Hamed lui répondit, avec un emportement plein de fierté ; Ceci ne regarde pas ma personne... Et au même instant il cria à Torun-Schah de ne pas entrer, parce que les Portugais venaient armés. Alors l’interprète Alexandre de Ataïde, le tirant par le bras, lui dit qu'il allait lui montrer les salles , pour qu'il pdt se détromper et s’assurer par lui-même qu'on n’y avait caché aucun soldat. Il le conduisit à Affonso d’Albuquerque, qui lui ordonna de se désarmer, parce qu'il ne respectait pas les conventions qu’on avait fai tes. A ces mots, Rais- Hamed mit la main sur la garde de son yataghan. Pedro d’Albuquerque, neveu du général, sc plaça entre lui et son oncle; mais Rais-Hamed, déjà hors de sens, arrêta par ses vêlements Albuquerque.

Celui-ci l'écarta avec violence, et cria à son neveu : » Tuez le. » Les poignards cachés jusqu’à ce moment étincelèrent dans la main des Portugais, et il suffit d'un seul mot dugénéral pour que Rais-

Ahined se débattit dans son sang. Torun- Schah entra alors, et, voyant ce chef assassiné , il donna des marques d'effroi ; mais Albuquerque le reçut avec tant de protestations d'amitié et tant de inar-

Î|ues de déférence qu’il se tranquillisa, ‘endant ce temps et bien qu’ils ne sussent rien de ce qui s’était passé, les partisans du mort, voyant qu'on avait fermé les portes, étaientarrivésavec des haches pour les renverser; mais le vice-roi ayant donné le signal en faisant entendre la détonation d’une arme à feu, les soldats du dehors commencèrent à traiter si durement les Maures, que ceux-ci se virent contraints de se retirer. Torun- Schah parut alors pour apaiser la révolte et il se montra au sommet de l’édifice en compagnie de Nordim et du général portugais. Et ce fut même à eux que les frères d'Hamed s’adressèrent pour qu'on remît entre leurs mains celui qu'ils demandaient avec instance.

Affonso d’Albuquerque leur répondit que si cela leur plaisait, il leur enverrait sa tête. Grâce à une telle réponse, et eu acquérant ainsi la certitude que leur frère était mort, ils se dirigèrent en hâte vers le palais, et s’y fortifièrent. Une rupture paraissait inévitable; mais par la prudence de Nordim, tout se passa sans effusion de sang, et ceux qui composaient la faction de Rais-Hamed convinrent d'évacuer file (‘). »

Dès lors , la puissance portugaise était consolidée dans Ormuz, et la forteresse formidable que les chrétiens avaient achevée, leur assurait la duree d’un pouvoir que les Orientaux ne pouvaient plus leur disputer (•*) A partir îie ce moment (***), Ormuz devint pour les Portugais le siège d’un commerce im-

(*) Voy. l'excellent travail intitulé : Quadms hùtoricôi , dans le t. lrI du Panorama.

(”) On peut voir le plan de celte forteresse dans l'ouvrage ms. de Rarrrtodc Re/ende intulé : Tratado dot viso~re ys da india , I vol. in- C de la Bibliothèque du roi.

On sait l'admirable réponse du vice-roi aux petits princes deliolfequi exigeaient comme parle passe le tribut. I.e tils du grand rapiiaine, si re n'est Albuquerque lul-mème, raconte avec une extrême simplicité ce fait remarquable :•* <*l il lit apporter des navires force boulets de bombardes, arbalètes et fusils, ainsi que bomties a feu, el il lit dire au roi qu'il envoyai tout cela au capitaine du Scheik Isinaêl, parce que c'élait la monnaie avec laquelle le roi de Porlugal voulait que ses capitaines payassent le tribut. >

mense, envié des Asiatiques, et cette cité remplaça pour la Péninsule, sur des proportions gigantesques, la foire de la petite ville de Lamego , où Grenade apportait, au moyen âge, les épices et les denrées de l’Orient, et qui servait pour ainsi dire d’entrepôt à la capitale, déjà si commerçante, du Portugal. Comme dans tous lès lieux où il passait, Albuquerque fit sentir ici l’influence de ses hautes prévisions; l’administration fut réglée d’après les dispositions les plus sages, le commerce reçut un accroissement prodigieux , et l;on put dire de la riche cité orientale ce que l’on répétait au seizième siècle : Si Ormuz n’est pas le paradis, il en est bien près.

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