‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 34 sur 86 · COMMERCE AVEC LES ILES MOLU · texte numérisé non relu

COMMERCE AVEC LES ILES MOLU

ques. — Comme nous l’avons déjà dit, ce fut peu de temps après que le grand Albuqtterque eut assujetti Malacca, que ce groupe d’îles bien connu déjà des Orientaux et dont la richesse ne pouvait échapper aux Européens, commença à acquérir quelque célébrité parmi ’ les nouveaux conquérants. La noix muscade, le bois de sandal blanc, que l'on ne récoltait que dans ces régions et dont le Kanara, Narsingue et Cambaya faisaient une estime si particulière, l’or que l’on y recueillait en certaine abondance, la/jo/ar ou la semence de perles, qu’on utilisait avec tant de goût dans les ornements de la renaissance, tout devait contribuer a faire cesser pour elles le repos où les laissaient les souverains orientanx de Java et de Malacca. Dès les premières années du seizième siècle on voit les Portugais

ayant seize cents colonnes de marbre, dont l'architecture ne ressemblait en rleu a celle des monuments de l'Orient. Il s’étend avec complaisance sur un temple ayant 3<ta pagodes consacrées aux jours de l'année. Comme la sincérité de cet historien ne saurait être révoquée! en doute, il serait bon d’examiner son récit : Il ne faut pas oublier que l'ile de Ceyian, dont le périmètre est de 3nO lieues, a une surface d'environ 7uo lieues carrées, et que son immense territoire peut fournir encore plus d’une merveille oubliée a l’explorateur.

igle

établis dans quelques-unes des fies fécondes de cet archipel.

Ce fut vers cette époque, mais sans que l'on connaisse l'année précise de son voyage, que l’illustre vice-roi des Indes expédia vers les Moluques Francisco Serrâo , l’ami , le parent même , à ce que l’on affirme, de Magellan, et celui qui, par des renseignements précis donnés au célèbre navigateur, mérita de voir plus tard son nom inscrit parmi des noms qu’on n'oubliera plus.

Francisco Serrâo avait reçu l’ordre d’établir un fort sur l’une de ces îles, mais il ne put réussir dans ce projet , grâce à une circonstance étrange : les petits souverains malais se disputèrent, dit-on, l’avantage de garder au milieu d’eux cet étranger, qui allait, selon leurs idées sans doute , donner une impulsion nouvelle au commerce. « Seranno, dit un écrivain moderne (qui altère le nom du marin portugais) , voulant les soumettre tous, agissait en ne prenant toutefois que le titre de pacificateur. » Serrâo devint plus tard, et comme cela devait être, victime d’un pareil système , et son ambition le perdit.

Un homme que l’on connaît beaucoup moins en France, Duarte Barbosa, se rendit également aux Moluques dès les premières années du seizième siècle; il y allait mil par un autre désir, et s’il voyagea dans ces régions durant l’espace de seize ans , ce fut pour transmettre à ses compatriotes d’admirables renseignements, qui, pour n’avoir paru que trois siècles plus tard, n’en sont pas moins précieux (*).

Mais bientôt convoité par deux puissances rivales, l’archipel des Moluques devint le but d'un voyage célèbre : placé d’une maniéré incorrecte, comme cela devait être , sur les cartes grossières du temps, uue erreur en géographie fut peut-être la cause première de la plus merveilleuse expédition qui eût été laite après celles de Colomb et de Ganta.

Plus tard, et lorsqu’à la suite des efforts de Magellan, il fut reconnu que ces lies rentraient dans le vaste domaine des Portugais, un homme, dont ou n’a

r») Cotte Intéressante relation a été publiée dans nne collection intitulée : Collecç/lo dr Snticiax parti a historin e grogmphia das .V'tçAtts ti/Iramurinas , t. II.

13* Livraison. (Portugal.)

pas assez vanté l’héroïsme hors de son pays , Antonio Galvâo , pacifia ces régions et les soumit en partie du moins au christianisme. Ce hardi capitaine n’eut point seulement la gloire de l’épée ou la renommée que donne le savoir, Joâo de Barros nous raconte qu’il avait su se faire si bien aimer des peuples conquis , que l’on répétait à Tiaor et à Ternate des chants populaires composés en son honneur. Ce fut lui qui établit dans ces contrées le premier collège religieux qui eût été fondé aux Indes ; cet homme admirable refusa la couronne de Ternate , et alla mourir comme Luiz de Camoens dans un hôpital (*).

DBBNIEBS EVENEMENTS UE L’aD-

ministration d’albuquebque. — SA mobt.— Telles étaient les principalesdécouvertes qui signalèrent la période d’Almeida et d’Albuquerque; on en aura une idée moins incomplète, si Ton joint à cet exposé rapide l’indication des efforts tentés vers l’Abyssinie, et sur lesquels nous reviendrons bientôt. Le grand homme auquel Manoel devait un si vaste empire , se disposait à retourner vers la capitale des Indes, lorsqu'une circonstance fatale, et sur laquelle l’histoire s’est méprise jusqu’à ce jour, vint abréger le cours de sa vie. Quelque temps avant sa mémorable expédition, il avait envoyé comme prisonniers en Portugal, "deux hommes dont les fautes méritaient cette rigueur, nousdit un contemporain; Tuu deux était Albergaria, dont il sera bientôt question dans cette histoire; Albuquerque apprit bientôt que ces deux personnages s’étaient parfaitement réhabilités â la cour, et que non-seulement le plus qualifié venait de recevoir le titre de capitaine général de Cocliin, ce qui l’excluait nécessairement lui , vice-roi , du gouvernement de l’Inde, mais quel’autre avait été nanti de l'emploi de son secrétaire. Cette nouvelle lui parvint comme il allait se mettre en mer ; il leva les mains au ciel, pria un moment et dit ce peu de mots : « Voici : je suis mal avec le roi pour l’amour des hommes, mal avec les nommes pour l’amour du roi. Vieillard , tourne-toi vers l’église, achève de mourir... car il importe à ton honneur

(l) F.n l’année 1537.

L’UNIVERS

ue tu meures, et jamais tu n’as négligé e faire ce qui importait à tou honneur (*). »

Le grand homme prit immédiatement les dispositions qui pouvaient assurer la tranquillité des nouvelles conquêtes; il fit surtout ses efforts pour que cette nouvelle ne jetât pas le trou- • ble dans la forteresse qu’on achevait d’édifier prèsd’Ormuz ; il pourvut à tout, eu un mot; puis resta seul avec son secrétaire , car il voulait ajouter un codicille à son testament : il laissait un fils, d'ailleurs, et le sort de ce fils le préoccupait. Voici ce qu’il écrivit au roi de Portugal : « Seigneur, au moment où « je vous écris, je sens un tremblement, « vrai signe de la mort! Au royaume, « j’ai un fils; ce que je demande à Vo- « tre Altesse, c’est qu’elle me le fasse « grand, comme mes services l’ont « mérité, et selon ce que j’ai pu faire « eu égard à nia condition de serviteur. « Je lui ordonne, au prix de ma béné- « diction, de vous le demander. Quant « aux choses de l’Inde, je n’en dis rien ; « elles vous parleront pour elle et pour « moi ! »

« Et en ce moment, ajoute le vieil historien, il était si faible, qu’il ne pouvait se tenir sur ses pieds. II demandait toujours au Seigneur qu’il le laissât arriver à Goa, et que là il fît de lui ce qui conviendrait le mieux pour son service; et quand il se trouva à trois ou quatre lieues de la barre, il ordonna que l’on fît demander le vicaire général Frev Domingos et en outre Affouso le médecin; puis comme, en raison de son extrême faiblesse, il ne mangeait rien, il désira aussi qu’on lui apportât un peu de vin rouge, de celui qui était venu cette année de Portugal. Le brigantin une fois parti pour Goa, le vaisseau alla surgir dans la barre un samedi , au milieu de la nuit : c’était le 15 de décembre. Lorsqu’on vint dire à Affonso d’Albuquerque en quel lieu on était parvenu , il éleva les mains vers le ciel, et rendit mille grâces au Seigneur de lui avoir fait la faveur à laquelle il avait aspiré si vivement. Il fut là ainsi toute

(*) Voy. la Ploresta de Bernardes. C’est ce qu’on a traduit par ces mots sacramentels : « Au tombeau , au tombeau, vieillard fatigué. *> Belles paroles, qui pâlissent cepeudant devant l’expression viaie d’une douleur chrétienne.

la nuit, avec le vicaire général, qui était venu de terre, et Pero d’Alpoem, secrétaire des Indes, et qui plus tard devint son exécuteur testamentaire. Il embrassait le crucifix, et, la voix ne lui manquant pas encore, il pria le vicaire énéral, qui était aussi son confesseur, e réciter la passion de Notre Seigneur selon saint Jean, saint auquel il avait toujours été fort dévot. C’était en cette oraison et en la croix, symbole de tout ce qu’avait souffert Jésus, qu’il avait mis son espérance. Il ordonna qu’on le revêtît des insignes de l’ordre de Santiago, dont il était commandeur, car il voulait mourir avec cet habit; et le dimanche, une heure avant l’aurore, il rendit son âme à Dieu. Là finirent tous ses travaux, sans qu’ils lui eussent apporté jamais aucune satisfaction. »

CROYANCE POETIQUE DES HINDOUS TOUCHANT LA MORT d’àLBUQUBRQÜE.

— Ce fut surtout lorsque le grand homme eut cessé de vivre, qu’on sentit quelle avait été son influence extraordinaire sur les peuples de l’Orient. On raconte que lorsqu il fallut le porter dans le dernier asile qu’il s’était choisi , Goa lui fit des obsèques magnifiques. Tous les vieux soldats qui l’avaient suivi tant de fois dans de périlleuses expéditions l’accompagnèrent à la chapelle désignée par son testament, et qu’il avait fait élever pour lui servir de sépulture temporaire, le codicille ordonnant que l’on portât ses os en Portugal. Revêtu de son costume de commandeur de l’ordre de Saint-Jacques, porté à visage découvert par des hommes qui se disputaient cet honneur, on dit que ses yeux ne s’étaient point fermés, et que dans le cercueil sa barbe blanche, agitée parle vent, flottait sur sa poitrine: les Hindous et les musulmans ne pouvaient croire à son trépas. — « 11 n’est point mort, s’écriaienl-ils; il estallé commander les armées du ciel. »

DERNIERS RAPPORTS DR D. MANOEL ET d’àLBUQUERQUB. — ERREUR HIS- TORIQUE DKMBNTIB. — DOCUMENT RÉCEMMENT DECOUVERT. — Si Albuquerque eût vécu quelques années encore, l’Europe eût vu commencer ces prodigieux travaux qui devaient faire changer de face toutes les régions arrosées par le Nil; mais après le grand

homme, nul ne songea à cette entreprise gigantesque. Tout s’arrêta lorsqu’un- inal entendu eut fait descendre dans la tombe le plus puissant génie peut-être que le Portugal ait jamais produit. Nous insistons surce mot, car il parait certain qu'il faut absoudre Manoel du crime d’ingratitude. Le retard d’une correspondance difficile paraît avoir été cette fois l’unique cause de la mort de l'illustre vieillard, et la lettre qui a été découverte, il y a peu d’années , dans les vastes archives du couvent d’Alcobaça est une preuve irréfragable que le grand homme s’était mépris sur l’intention de son souverain. Dans cette lettre écrite en effet, le H mars 1516, D. Manoel annonçait à celui qui le représentait dans les Indes , que des nouvelles reçues par Venise lui avaient fait connaître la prise d’Aden et ses dernières victoires; il ajoutait que s’il lui avait écrit de se retirer, et s’il lui avait désigné comme successeur Lopo Soares d’Albergaria, c’était pour qu’il vînt se reposer, et en même temps pour qu’il pût s’entendre avec lui sur ce qu’exigeaient les affaires des Indes, mais qu’après tout, comme il convenait au service de Dieu qu’il demeurât dans l’Asie, il lui dépêchait une nouvelle commission , afin qu’il se regardât comme le gouverneur suprême de ces contrées, depuis la côte ae Cambaya jusqu’à la côte de Mosambique, et qu’il administrât toute la terre ferme. Il était spécifié qu’il était indépendant de Lopo Soares, que tout le monde eût à lui obéir, et qu’il établît son siège à Aden, ou dans quelque autre endroit du détroit.. De plus, on ajoutait que toutes les troupes transportées cette année par la flotte des Indes devaient servir sous ses ordres. Le roi ordonnait même qu’il gardât toute prééminence, qu’il conservât les pages et les soldats qu’il avait avant l’arrivée de Lopo Soares aux Indes, et enfin, après plusieurs recommandations où se dénote l’esprit du temps , le monarue suppliait son illustre représentant e ne pas prendre en mauvaise part la division qu’il avait faite du gouvernement, puisqu’il devait voir combien il importait d’assurer la domination portugaise sûr la mer Rouge pour la conservation des Indes. A ce propos , D. Ma-

noel terminait même ainsi la lettre écrite au grand homme : « Si vous étiez dans le royaume, nous ne pourrions point choisir un autre que vous pour renvoyer dans ces parages, à plus forte raison le faisons-nous vous y trouvant déjà, et puisque cela est presque dans les obligations attachées à vos travaux et dans l’accomplissement de votre gloire, vous le devez faire. » Jamais Albuquerque ne reçut cette lettre de son souverain (*)•

lopo soares d’albergari a.— Nous ajouterons à tous ces renseignements si peu connus que l’ennemi d’Albuquerue n’eut pas comme lui la haute dignité e vice-roi; Albergaria , en effet, ne fut que le troisième gouverneur des Indes, et nous donnons ici sommairement le détail de ses nombreux travaux.

On verra que ce n’était pas à coup sûr un homme au-dessous du rang que D.

Manoel lui concédait, il part en 1515 de Lisbonne, et dès l’année 1517 il donne des preuves éclatantes de sa valeur. A la tête d’une flotte de trente-six navires , il porte la terreur sur les côtes de l’Arabie, et, cédant aux instances du roi de Cochin , qui n’avait point cessé d’être l’allié des Portugais , il va détruire Granganor et Panane. Il porte l’incendie dans ces villes indiennes; puis, tournant ses efforts contre l’île de Ceylan , il rend le roi de Colombo tributaire du Portugal, et, après avoir élevé une forteresse dans cette île, dont la possession devient si importante pour son pays , il remporte encore plusieurs victoires et rentre dans ses foyers. Son gouvernement dura trois ans ; mais il lui est arrivé ce qui advient souvent dans les luttes avec le génie, il n’est plus connu que par la mortelle douleur qu’il inspira jadis à un grand homme.

INFLUBNCB DES TROIS CONQUÉ- RANTS. — BTAT DES INDES VERS 1518.

— Coge-Safar ( Khodjâ-Safar ) écrivait, dit-on, au roi de Cambaya, qu’Albuquerque avait gagné plus de royaumes qu’il n’avait en réalité de soldats pour les asser-

O Ce précieux document, dont Jusqu’à ce Jour nul historien n'a tenu compte, a été inséré par M. Jozé Joaquira Soares de Barros dans les cinq tomes des Iwémoria» de liUeratura publiés par l'Académie des sciences de Lisbonne.

L’UNIVERS

vir. Cette hyperbole tout orientale fait assez bien comprendre de quelle terreur magique, de quelle admiration, ce hardi capitaine avait frappé l’esprit de ses ennemis. Avec Albuquerque la domination portugaise se constitue et s’affermit de telle sorte, qu’elle n'a vraiment plus rien à craindre des petits souverains orientaux et même du Soudan d’Égypte, qu’excite toujours Venise. Si Pacheco commence cette série de victoires prodigieuses que nous avons essayé ae faire comprendre, si Francisco d’Almeida en détruisant les Roumes anéantit le pouvoir le plus redoutable que le Portugal pût craindre dans ces contrées, Albuquerque, plus étonnant encore , achève ce qu'ils ont fait, en multipliant l’action portugaise sur tous les points. On peut donc le dire , sans craindre d'être taxé d’exagération , c’est à Duarte Pacheco , surnommé par le poète l’Achille lusitain , c’est à Almeiaa , au’on a appelé le Macchabée portugais, c'est à Albuquerque qu’est dû cet éclat prodigieux dont le Portugal se revêt aux yeux des autres nations dès les premières années du seizième siècle. Pour ses contemporains eux-mêmes, le second vice-roi des Indes est le plus hardi capitaine qui ait visité ces régions; l’épithète de grand ne lui est refusee par aucun de ses ennemis. Un des esprits les plus éminents de ce siècle, G il Vicente, dans son admiration presque railleuse, le place à côté de l’Empereur; et si le roi de France demande par grâce spéciale le ' portrait de Sylveira, le contemporain de ces conquérants, pour le placer au premier rang des hommes dont il honore l’effigie, les peuples de l’Inde déifient presque le vainqueur de Goa. Pacheco, Almeida, Albuquerque, sont les trois noms qu’il faut placer en tête de cette histoire. Et en effet , c’est après leurs victoires, .presque miraculeuses, que le poète le plus populaire de cette époque peut dire avec raison : « En avant, en avant, Lisbonne, car ta fortune prospère résonne dans le monde entier (*). »

A vante, avau te Lisboat

Que por todo o tnvndo soa

Tua prospéra / ortuna .

\’oy. ObrasdeGil Vicente, t. III. Duons en passant que les meilleurs drames de ce poêle

UN PROJET d’aLBUQUERQUE. — - LE

nil détourné de son cours. — Lorsque la mort vint surprendre Albuquerque , un projet, plus vaste peut-être que tous ceux qu’il avait enfantés jusqu’alors, agitait , dit-on, sa pensée. Il s’agissait de ruiner l’implacable ennemi des Portugais en détournant de son cours le fleuve qui de tout temps avait été la cause unique de la fertilité de l’Égypte. L’idée , toute gigantesque qu’elle était, n’appartenait point à cet homme extraordinaire, elle était née dans la tête rêveuse et ardente a la fois d’un Arabe: Elraacin l’avait conçue avant que le général portugais songeât à l’exécuter. Ce qu’il y a de bien certain, et ce qu’on ignore généralement, c’est que ce projet, bientôt oublié, avait reçu pour ainsi dire un commencement d exécution : le propre fils du vice-roi, le rédacteur des Commentaires, affirme que son père avait écrit plus d’une fois au roi D. Manoel, pour le sunplierde faire venir en Abyssinie quelques centaines de ces paysans de Madère, qui étaient réputés* les terrassiers les plus habiles et les plus persévérants de cette époque et que la nature de File avait accoutumés à raser des montagnes et à aplanir des vallées, afin d’arroser plus aisément leurs cannes à sucre. Il ajoutait que le souverain , auquel on donnait encore le titre de Prêtre Jean , que le Negous, en un mot, le désirait avec passion, mais qu’il était arrêté ar les difficultés presque insurmontalesde l’exécution. Il est certain, comme on l’a déjà fait observer, que ce projet devait avoir des résultats égaux au caractère imposant de l’entreprise. Un vieux voyageur portugais , qui connaissait parfaitement le dessein d’ Albuquerque , n’y voyait qu'une chimère brillante; mais un savant français , qu’on peut regarder comme ayant une autorité beaucoup plus importante que celle de Tellez en matière pareille , n’en juge pas de cette façon. Le général Andréossy avait, comme on sait, fort bien étudié les contrées dont il s’agit, et il

si original et si peu connu sont pleins d’ail u sions a la guerre des Indes. Une de scs pièces même roule exclusivement sur une de ces grandes expéditions qui menaient tout I àsbonue en rumeur.

est d’avis que ce plan , tout extraordinaire qu’il nous semble, aurait pu réussir si on lui avait fait subir quelques modifications indispensables, selon lui, etdont il offre l’indication. Albuquerque pensait d’abord qu’il suffisait de percer une des montagnes de l’Abyssinie, pour venir à bout de ce grand projet; mais il y a ici une erreur reconnue. Il est probable qu’à l'exécution cette haute intelligence eût modifié ses premiers plans.

SUITE DU RÈGNE DE D. MANOEL. — INSTITUTIONS DE CE ROI. — Tout le règne de D. Manoel, du roi heureux par excellence, comme disent les Portugais, est représenté en quelque sorte par ces grands capitaines, qui asservissaient en son nom l’Afrique, l’Asie et une partie du nouveau monde. Il ne faut pas croire cependant que ce souverain passât dans l’oisiveté les glorieux loisirs que lui faisaient ses vice-rois de l’Inde ainsi que ses gouverneurs des possessions africaines. D. Manoel n’était pas seulement un protecteur éclairé des arts , un homme instruit selon toute l’acception du mot au seizième siècle, c’était encore un habile administrateur, et de plus, un homme de mœurs rigides. Nous allons énumérer rapidement ce qu’il fit pour les arts, pour les sciences et même pour l’administration intérieure des cités. Non-seulement sur les dessins de Boitaca, il dota Lisbonne de l’édifice si imposant de Belem, mais il fit reconstruire ce beau couvent de Thomar, asile des religieux militaires qui succédèrent aux chevaliers du Temple, et que les dissensions politiques ont dans ces derniers temps fait déchoir de son antique, splendeur. L’hôpital de la Miséricorde de Lisbonne, les monastères da Serra, de Santo-Antonio do Pinheiro, da Annunciada, Sainte- Claire deTavira, Sam-BentodePorto,la cathédrale d’Elvas, Notre-Dame de la conception de Lisbonne, qui remplaça une synagogue ; l’église qui s’éleva sur l’emplacement où était né saint Antoine de Padoue (*), une multitude de constructions militaires, d’édifices religieux , de bâtiments civils se firent remarquer de toutes parts et désignent

(•) Il y était venu au monde en N 95. Cardoso l’appelle un .peu poétiquement Sol refulgentede Lisbria. Yoy. Agiologio Lusilano , t. III.

encore aujourd’hui une ère nouvelle pour l’art en Portugal. D. Manoel était, dit-on , assez habile humaniste pour reconnaître dans les ouvrages écrits en latin les délicatesses du style. Le goût qu’il avait pour la belle’ latinité ne l'empêcha cependant pas de donner une sérieuse impulsion à ce qu’on appelait la littérature vulgaire, ét ce fut par ses ordres exprès que Duarte Galvàm ainsi que Ruy de Pina entreprirent la rédaction nouvelle des chroniques nationales ; vers le milieu de son règne parut le touchant Bernardim Ribeiro, et les nombreuses poésies recueillies cinq ans avant sa mort par Garcia de Resende, suffiraient au besoin pour prouver combien sa cour fut littéraire.

Le temps que D. Manoel dérobait à l’administration ou à l’étude, il l’employait, comme plusieurs princes de son siècle, à de pieux pèlerinages; mais jamais ces voyages dispendieux ne furent entrepris sans un but artistique, ou même sans une haute prévision des besoins de ses peuples. Toutes les chroniques rappellent la célèbre visite qu’il fit, selon l’usage de ce temps, à Saint-Jacques de Compostelle, et une lampe d’argent d’une iprodigieuse magnificence, qui affectait la forme d’uii château, resta longtemps dans ce lieu, comme une preuve de la splendide générosité de ce prince et de son goût pour les œuvres d’art.

Ce furent sans doute ces courses pieuses à travers son royaume qui le mirent à même de voir les étranges désordres qui s’étaient glissés dans le clergé. Aussi envoya-t-il en ambassade vers Alexandre VI deux hommes d’une haute capacité , chargés de demander avec insistance des réformes devenues indispensables, puisqu’un poète dramatique de ce temps osait dire qu’il ne connaissait pas dans le royaume deux évêques honnêtes hommes. D. Rodrigue de Castro, alcaïde de Covilham, et D. tlenrique Coutinho, le fils du maréchal mort aux Indes, furent chargés de cette mission difficile, dont le caractère d’Alexandre devait faire prévoir malheureusement le résultat. Ce fut à cette époque que Garcia de Resende se rendit à Rome en qualité de secrétaire d’ambassade et qu’émerveillé des splen-

L’UNIVERS

deurs de la renaissance , il rapporta à Lisbonne une rive admiration pour tout ce que produisaient alors Rome et la France ; admiration oui ne fut pas sans doute stérile, et que le monarque comprit.

Un écrivain portugais fait observer avec raison que D. Manoel fut le premier souverain dont la prévoyance alla jusqu’à prélever un pour cent sur les revenus royaux, pour venir au secours des gens nécessiteux; et, si l'on s'en rapporte à quelques auteurs contemporains , il accomplit toujours ces actes de b enfaisance avec une perspicacité remarquable.

Ou aurait une idée inexacte de ce règne si l'on supposait que le monarque dont nous essayons de faire apprécier les actes s’en tint à ces améliorations intérieures et au développement de sa puissance dans l'Afrique et dans l'Asie; il exerçait une action réelle sur les affaires de l’Europe. La république de Venise ayant meme imploré son aide contre la puissance ottomane , il put distraire de ses armées uavales occupées dans l'Orient, une (lotte de trente navires, dont le commandement fut remis à D. Joam de Menezes , comte de Tarouca , et qui suflit pour jeter une épouvante salutaire parmi les musulmans.

Venise, qui devait sa ruiue au Portugal, lui dut alors son salut.

Toutes ces richesses ravies à l’Italie, toute cette puissance reconnue par l’Europe , avaient imprime une telle exaltation au peuple qu'un poète célèbre, frappé de ces conquêtes merveilleuses, ne pouvait s’em pécher de personnifier le petit royaume de Portugal et d'en faire un chasseur sans cesse en quête des villes populeuses, des riches galions et jetant ses rets sur tous les empires du monde. Les merveilles du monde, en effet semblaient alorsatfluer à Lisbonne (*).

Il fallut cependant quitter avant le temps ces prospérités qui étaient à la fois le résultat d'un concours heureux do circonstances et celui d'une habile administration. D. Manoel comprit sa destinée et il se résigna. Cil Viceute, le poète populaire, nous a tracé uu tableau

{*) Voy. dan* le Cancioneiro de Resende la grande chasse du Portugal.

plein de verve, du désespoir profond qui s'empara des populations, lorsqu'on sut que ce monarque, en la fortune duquel on avait foi , allait mourir. 1). Manoel s'était senti attaqué, dans les derniers jours de l’année 1521 , de la maladie dont il mourut; son bonheur constant le suivit jusqu’au moment fatal : une espèce de somnolence , dont il ne se reveilla que pour accomplir scs devoirs religieux , s'empara de lui , et il mourut a cinquante-deux ans et six mois, après vingt-six ans de règne (le 13 décembre 1521). Voici l'épitaphe qu'on a gravée sur sa tombe dans la grande chapelle du couvent de Belem : quoique brève, elle dit assez bien dans sa pompe ce qui eut lieu sous ce régné plein de prodiges :

Litton a b oreiduo , qui primi ad lumina tolis Ex tendit cultum notiltamque l)ei;

Tôt rtgrs domiti eut submtsere haras Conditur hoc tumuto maximum Emmanuel.

Il nous reste à qualifier la politique de ce roi, surtout à l’égard de la France.

POLITIQUB DK D. MANOEL; HABI- LETE DK CB FHtWCE A SG UAINTENIB EN PAIX AVEC LES AUTBK8 ETATS

de l’europb. — Au milieu de ses victoires dans les régions lointaines dont le retentissement glorieux se répandait jusuu’auxextrémitésde l'Europe, D.Manoel mit tous ses soins à se maintenir en paix avec les Etats voisins, essentiellement divisés alors, et qui essayaient continuellement de lui faire prendre un parti dans les querelles dont ils étaient agités. Manoel résista tour à tour à Cliarles-Quint et à François Ier, et il y eut certainement une habileté prodigieuse de sa part à se maintenir dans cette neutralité, qui assurait sans aucun doute le maintien de son pouvoir dans les autres parties du monde. Un écrivain portugais a fait comprendre, dans ces derniers temps, l’ensemble de cette direction gauveruemen taie si peu connue et si digne cependant d’être étudiée; nous reproduirons ici ce passage : « Si nous considérons bien la position du Portugal, contigu d’une part à l’Espagne et de l’autre exposé sang cesse en raison de ses conquêtes aux insultes des corsaires et des pirates français, qui infestaient ses côtes et interceptaient son vaste commerce ; si nous réfléchis-

sons bien à une telle situation , nous ne pouvons nous empêcher de confesser que c’est avec une réelle justice qu’on nous voit caractériser la politique de notre cabinet comme un chef-d’œuvre d habileté, et que ce n’est pas non plus saus raison que nous sommes surpris, en voyant qu’aucun de nos chroniqueurs ou même de nos historiens ne lui ait rendu cette justice qui lui est due; nul d’entre eux , en effet , n’a apprécié combien fut difficile et délicate la situation du Portugal en de telles occurrences.

Sans remarquer non plus que Damiâo de Goes, qui avait parcouru la plus grande partie des États de l’Europe , qui s’était acquis les bonnes grâces et ramitié de François l*r, qui avait occupé des emplois politiques, et finalement s’était vu chargé d’écrire la chronique du grand roi dont nous parlons ( après avoir eu à sa disposition les documents des archives ) ; sans remarquer, disons-nous, que cet historien a oublié de faire les réflexions que l’étude et la lecture de ces documents nous a suggérées.

« Les difficultés, les exigences politiques dont le cabinet portugais se vit environné, en présence des discussions et des guerres qui s’étaient élevées entre ces deux puissants rivaux, ne pouvaient pas être plus grandes qu’elles le furent, puisque nous voyons que l’empereur Charles Quint par sa lettre écrite au roi D. Manoei en date du 9 juillet 1521 , et où il lui fait part de la rupture de son alliance avec la France et de la déclaration de guerre adressée à cette puissance, exigeait par la voie de son ambassadeur établi à Lisbonne , que le Portugal edt à prêter à ses vice-rois , en de telles circonstances, toute l’assistance qu’on était en droit d'attendre des liens étroits existant entre l’empereur et le roi de Portugal; tandis que, d’autre part, le pape Léon X se plaignait au même D. Manoel de François I*r, et exigeait que la flotte envoyée* par le Portugal en Savoie, à l’occasion du mariage de l’infante avec le duc , s’unît à celle de l’empereur Charles-Quint contre les Français (*). »

D. Manoei résista au pape et à l’empereur, et ce fut peut-être à cette habi-

(•) Voy. Ouadro elementar daa relacôes poliitcas e diptomaticas de Portugal, t. IV, p. <55 et 60 de l'introduction.

leté pleine d’énergie qu’il dut l’avanta«e de porter jusqu’à la fin de son règne le surnom de roi fortuné.

règne de jo ao ni. — Barros dit quelque part dans son beau livre :

«« C’est une loi de la divine Providence, que les uns plantent et que les autres cueillent le fruit de l’arbre » D. Manoei avait commencé la moisson, ce fut Joâo III qui l’acheva. On peut dire que le règne de ce prince fut, comme celui de son père, consacré tout entier à réaliser la vaste pensée de Joâo II. Ce n’est pas dans le Portugal même qu’il faut chercher l’histoire de cette noble époque, c’est en Afrique, c’est dans le nouveau monde , c’est dans l’Inde ; aussi nous contenterons-nous d’exposer sommairement les faits principaux de la vie de ce monarque, afin de poursuivre, en donnant à notre notice quelque étendue, les grandes actions militaires qui illustrèrent ce règne , et le mouvement intellectuel qui l’accompagna.

Né à Lisbonne leOjuin 1502, Joâo III monta sur le trône dès l’année 1521.

Quoiqu’il fQt moins instruit que son frère l’infant D. Luiz, le disciple aimé du célèbre Pedro Nutiez, tout nous prouve qu’il avait reçu une haute culture intellectuelle et qu’il apporta aux affaires une de ces aptitudes rares, qui déterminent un grand règne plutôt encore qu’elles ne font parler du grand roi.

D. Joâo III se maria avec la fille de Philippe II, le 5 février 1525 : la reine à laquelle le vénérable évêque de Sylves écrivait ses lettres admirables de sagesse et de patriotisme , était devenue sincèrement Portugaise, et plus tard elle le prouva.

Dans la précieuse Miscellanée où il a constaté d’une façon quelquefois si originale le mouveinent ae son époque , et dans laquelle il signale les prodigieux changements qui s’étaient opérés vers la fin du règne de Manoei, Garcia de Resende insiste sur l’accroissement qu’avait subi la marine, et il fait monter à trois cents navires de toute dimension les forces dont on pouvait disposer sous Joâo III. Le même écrivain vit vendre à Lisbonne, en un seul jour, pour 700,000 cruzades de drogues et d’épices, et il ajoute que les inspecteurs du commerce ( ueadores dafazenda) cou-

L’UNIVERS

durent alors un marché tel, qu’on n’en avait point vu encore de semblables.

Ce fut sans aucun doute ce prodigieux développement du commerce et de la marine qui engagea Joâo III à porter tous ses soins vers les conquêtes de l'Inde ; mais il resta sans doute trop exclusif dans ses sympathies politiques, car il ne tarda pas à abandonner aux Maures quatre places importantes. Alcacar, Arzila , Saff et Azamor avaient coûté trop de sang aux Portugais pour qu’on en fit ainsi le sacrifice, et en dépit des merveilleuses victoires qui se succédaient aux Indes, Faria y Souza n’a pu s’empêcher de voir dans ce dédain pour les anciennes possessions de l'Afrique, la cause des maux qui fondirent plus tard sur le royaume.

Mettons-nous au point de vue de ce monarque; notre pensée doit essayer avant tout de deviner les avantages que les conquêtes de l’Asie vaudront encore au fils du roi fortuné.

NOMS DES VICE-BOIS QUI SUCCÈDENT A ALBUQUERQUE. — PBINCIPAUX EVE- NEMENTS ABRIVÉS bURANT LEUB AD- MINISTRATION.— VASCODAGAMAEST REVÊTU DE CETTEDIGN1TB — SAHORT.

— Après avoir essayé de faire saisir dans leur ensemble, ces faits d’armes vraiment prodigieux , qui assurèrent la domination des mers de l'Inde aux Portugais, on ne s'attend pas sans doute à ce que nous suivions les inflexibles conquérants dans l'accomplissement définitif de l’œuvre que leur avaient léguée Almeida et Albuquerque. Nous allons cependant nommer les capitaines célèbres, les administrateurs habiles, les marins intrépides, qui leur succédèrent, et nous signalerons en passant les luttes que de nouvelles ambitions enfantèrent.

Ûans cette nomenclature rapide de vice-rois nommés par D. Manuel et par Joâo III jusqu’à la venue deGama, ce seront en quelque sorte les documents officiels de Barreto de Resende , comparés à ceux de Barros , qui nous guideront. Les faits et les dates présenteront ainsi un degré de certitude que n'offrent pas toutes les histoires.

Le haut personnagequi vint remplacer Albergaria eut à la lois le titre de troisième vice-roi et de quatrième gouverneur des Indes ; il se nommait Diogo Lo-

pes de Siqueira et il partit de Lisbonne le 27 mars 1518. Son administration dura jusqu'en l’année 1522 : ce fut lui qui construisit la forteresse de Chaul, et durant l'espace de temps où il occupa le pouvoir, l'Abyssiniese trouva enfin en rapport avec les' Portugais.

Duartc de Menezes, comte dcTarouca, fut encore nommé par D. Manoel a la vice-royauté des Indes; il partit le 5 avril 1521 et conserva le pouvoir durant trois ans. L’événement le plus notable de son administration fut la révolte du roi d’Orinuz : il continua avec vigueur la guerre contre Malacca.

Il y avait trois ansqueD. Manoel était mort, lorsqu'on songea à réparer une grande injustice; en 1524, Vasco da Gaina, l'amirantedesmers de l'Inde, lut décoré du titre de vice-roi, et il partit le 9 avril de lamêmeannée, pourprendrcle pouvoir qu’il avait attendu durant plus de vingt ans. Tout le monde connait le mot qui termine pour ainsi dire cette vie mémorable. Il y a quelque chose dans sa poétique exagération, qui va bien à ces conquérants deroyaumes, dont l’œuvre ne fait que commencer, et qui désormais doivent braver tout, jusqu’au trouble des cléments : comme on s’approchait des côtes de l’Inde, disent la plupart des historiens, une agitation inaccoutumée se manifesta au sein des eaux, les flots se gonflèrent sans que rien indiquât la tempête, des chocs violents heurtèrent le navire , un cri de terreur leur succéda ; personne n'avait reconnu d’abord ce tremblement de terre sousmarin. Vasco da Gaina conserva sa tranquillité au milieu de ces sinistres présages; il se contenta de dire. Quelle crainte faut-il donc ressentir ici? « c'est ta mer qui tremble devant nous. Le héros auquel les chroniqueurs du seizième siècle se plaisent à donner le litre de Comte- Amiral , put voir les magnificences naissantes de Goa, mais il quitta bientôt cette ville pour se rendre aans la cité de Cochin , où il mourut le 25 décembre 1524. Il ne garda le pouvoir que trois mois et vingt jours, et l’on affirme que les mesures répressives qu'il prenait sur son lit de mort, prouvent assez ce que fut devenue sous lui une administration vigoureuse. Il y avaitenGamaun rare esprit de prévoyance, un vif senti-

ment de la gloire nationale (*), et tout fait présumer qu’il eût conduit plus rapidement encore les États de l’Inde vers ce degré de splendeur qui devait bientôt frapper les Européens.

Vasco da Gaina fut enterré d’abord à Cochin, et ce ne fut qu’en 1528 que son corps put être transporté dans la petite vil le de Vidigueira (**): c’est là qu’il repose aujourd’hui. Plus tard les habitants de Goa firent au comte-amiral un honneur que n’ont reçu ni Alineida ni Albuquerque. Sa statue s’éleva en 1598 sur une des places de la ville; elle était dorée et avait été exécutée, nous dit Diogo de Couto, d’après un portrait fort ressemblant qui existait dans les salles du palais des gouverneurs, et dont une copie se voyait jadis dans le lieu où le conseil municipal tenait ses assemblées. Lors de l’inauguration de la statue, il y eut de grandes fêtes dans la capitale des" Indes, et Diogo de Couto prononça à cette occasion un discours qui nous est parvenu (***). L’effigie du grand homme devait subir plus d’une vicissitude ; enlevée de la place qu’elle décorait jadis, elle y fut replacée dans la suite, et le dernier historien de Goa, le P. Cottineau de Cloguen, nous dit qu’elle existe encore non loin du palais qui s’écroule à demi (****). C’estlà où le vieux prêtre breton allait encore naguère s’incliner devant elle parmi ces ruines : peut-être a-t-elle disparu.

Uenrique de Menezes fut le septième gouverneur des Indes, et il prit possession immédiatement après la mort de Gaina, le 25 décembre 1524. Il ne put remplir les hautes fonctions qui lui

(*) On l’accusait toutefois de s'abandonner à de subits emportements qui faisaient redouter sa présence : dans l’état calme, on vantait l'affabilité de ses manières et la dignité qu’il conservait toujours.

Dans la province d’Àlem Tejo, près de la bourgade de vidigueira, s’élevait au seizième siècle un couvent appelé ISossa-Senhora dns RAiquias\ il appartenait à l'ordre des Carmes et avait été fondé un an avaot la découverte des Indes. Ce fut laque l’on transporta les os de Vasco da Garaa : ils furent déposés dans un superbe mausolée. Si l’on s’en rapporte à l’auteur de l’ Ayiologio Lusitano, qui nous fournit ces détails , Il y avait peu de monastères en Portugal dont le trésor fut aussi riche que celui de Notre-Dame des Reliques.

'.**•) Décoda doze , nnno 1598, livra 1°, p. 54.

(*"*) An historical sketch oj Goa, etc. Madras, 1831, i vol. in 8. p. 88.

avaient été déléguées , que jusqu’à la fin de février 1526; il mourut à cette époque dans la ville de Kananore; ce fut sous lui que les Portugais détruisirent Ciialle, Panaue et Gio; il brûla Coulette et remporta une victoire signalée sur le roi de Bentam.

L’époque où parut Lopo Vaz de Sampayo fut une époque de troubles ; cette courte périodeoccupe même bien des pages dans l’histoiredes dissensions quiont ensanglanté l’Inde portugaise. Nous essayerons de faire comprendre l’origine de ces luttes acharnées, et le livre de Barreto de Ilesende nous sera ici d’un grand secours , en y joignant un vieux voyageur français que l’on ne consulte pas assez fréquemment lorsqu’il s’agit de ces contrées lointaines où il a résidé longtemps (*). Lorsqu’un nouveau gouverneur des Indes ou même un viceroi était nommé pour aller siéger à Goa, il se voyait investi du pouvoir pour une période de trois ans seulement, et il emportait avec les pièces officielles qui constataient sa nomination , les provisions (c’était le terme consacré) qui pourvoyaient à son remplacement, soit qu’il mourût, soit qu’il dût revenir en Europe. La métropole se réservait le droit de nommer plusieurs successeurs au titulaire de la vice-royauté, dans le cas où l'uii de ceux qu’elle aurait choisis aurait été enlevé par quelque événement ou se serait vu dans l’impossibilité d’accepter la nomination. Les lettres closes qui investissaient ainsi du pouvoir un personnage quelconque, restaient toujours, nous dit-on, l’objetd’un secret impénétrable, et ne pouvaient être ouvertes qu’en grande solennité. C’est ce qui avait eu lieu après la mort de Vasco da Gama : son successeur immédiat était Henrique de Mcnezes, surnommé O Roxo ou le Roux , et nous l’avons mentionné plus haut. Or, lorsque la maladie l’eut enlevé au milieu de ses exploits en 1526, on eut recoursaux lettres d’investiture tenues eu réserve: lorsqu’on eut brisé solennellement lesceaude la première, D. Pedro Mascarenhas se trouva désigné d’abord; ce hardi capitaine était en ce moment à Malacca, ou il poussait vigou-

(*) Le P. Philippe, Relation de son voyage en Orient, trad. du latin en français par Pierre de Saint-André. Lyon, 1652, I vol. iu-12.

L’UNIVERS

reusement la guerre contre les Malais.

U lui fallait du temps pour se rendre à Goa, et il était indispensable de pourvoir par intérim au gouvernement ; alors Affonso Menia , veedor cia fazenda (intendant du commerce), ouvrit la deuxième lettre, dans laquelle se trouvait désigné Lopo Vaz ae Sampayo. Celui-ci réclama en conséquence l’exercice des droits qui s'attachaient à sa nomination; mais on ne lui remit l'administration qu’après avoir exigé de lui un serment solennel , par lequel il s’engageait à remettre le pouvoir entre les mains de Pedro Mascarenhas, aussitôt aue ce dernier le réclamerait. Procès-verbal fut dressé de cette résolution , tous les gentilshommes portugais présents à Goa y apposèrent leur signature, avec déclaration expresse de n’obéir au nouveau gouverneur que jusqu’à la venue de D.

Pedro Mascarenhas. Il semblerait au premier abord qu’un tel acte eût dû obvier à toute espèce de dissensions, il n’en fut pas ainsi : D. Pedro Mascarenhas revint sur la côte de Malabar et invoqua en vain la foi des serments. Lopo Vaz de Sampayo avait goûté du pouvoir, il le garda avec une audace peu commune et se maintint au prix du sang. C’est dans la IV'décadede Barros,qui estdemeurée imparfaite, qu'on peut lire le récit de ces luttes (*) cruelles où deux factions se disputèrent le pouvoir. On ne peut refuser cependant au huitième gouverneur des Indes le titre d’habile général, les Asiatiques en eurent des preuves terribles : non-seulement il soumit momentanément le roi de Cambaya, le sultan Bahdour qui remplissait l’Asie de sa renommée, et qu’on était accoutumé à regarder comme un des souverains les plus puissants de ces régions, mais il détruisit la flotte du râdjâ deCalicut, en dépit d’un secours de vingt mille hommes que lui envoyait le roi de Narsingue; puis il anéantit Porka, et enfin il assura la domination des Portugais dans le golfe Persique, en frappant lui-même du poignard Raez Ahmed qui y comman-

<*) On y peut voir aussi que Pedro Mascarenhas lit une des actions les plus extraordinaires de oc temps , en s’emparant de la personne du roi de Benlam , au milieu de son opulente capitale. Ceci eut lieu en 1527. Faria dit qu’un seul jour de victoire lui donua plusieurs siècles d’illustres souvenirs.

dait. Après ce terrible destructeur de cités, il fallait un homme plus sage et surtout plus humain; c’est ce que sentit la métropole lorsqu’elle dut choisir au bout de quatre ans un successeur à Vaz de Sampayo. Un homme éminent, d’ailleurs, commençait à prendre une inquiétante suprématie dans le Guzarate; Bahdour Schah, que les Portugais désignaient sous le nom de roi de Cambaya , promettait un ennemi formidable aux conquérants du Bdjapour et de tant d’autres contrées de là presque’ile : ce fut un des hommes les plus remarquables du Portugal qu’on envoya gouverner les Indes : quelques lignes historiques empruntées à l’un de ses meilleurs biographes mettront à même de l’apprécier.

d.ndnodacünhà.— NunodaCunha, seigneur de Gestaço Penagoas, commandeur de Ponte-Arcada, naquit d’une illustre famille , et il était fils de ce fameux Tristam da Cunha , dont il a été plus d’une fois question. Il passa dès son bas âge en Afrique, et il y fît ses premières armes sous le grand Nuno Fernandès de Ataïde : bientôt il navigua vers les Indes; il y était conduit par son père. Les cités d’Oja et de Brava, livrées à l’incendie, firent prévoir ce qu’il serait un jour. Il fut armé chevalier des propres mains d’Albuquerque. Après avoir accompli de grandes actions , que la brièveté de cette notice ne permet point de signaler, il revint en Portugal, et Joao III le choisit pour être le dixième gouverneur des Indes. Il partit de Lisbonne en cette qualité, au mois d’avril 1528. Avant de parvenir à Goa , il détruisit Moinbaça, dont le prince faisait une guerre offensive à plusieurs princes de la côte de Mozambique. Après avoir surmonté d’immenses obstacles, il arriva enfin dans la capitale des Indes, où son entrée fut presque un triomphe.

Ce fut lui qui eut la gloire d’anéantir le pouvoir du sultan Bahdour, l’ennemi le plus redoutable que les Portugais eussent rencontré. Malgré tout ce qu’il avait fait à Diu, Chaut et Baçaïn, ce

Îrand homme futvictime de la calomnie.

In historien portugais dit avec raison ue JÔao 111 accepta une accusation inigne du caractère d’un souverain, et qu’il ordonna qu’on lui amenât sans retard

Nuno da Cunha chargé de chaînes. Parti de Cochin en l’année 1539, continue Barbosa , il arriva à Kananor, aussi offensé des mauvais procédés de D.Garcia de Noronha, qu’il était accablé douloureusement par la maladie. Il continua le voyage, mais il avait intérieurement la certitude que son existence ne devait pas se prolonger. Ce sentiment de sa lin prochaine augmenta en doublant le cap de Bonne- Espérance; il comprit que sa dernière heure était arrivée. Ce fut alors qu’il écrivit , de sa propre main , une lettre dans laquelle il déclarait ne posséder des fonds du trésor royal que cinq moedas, prises sur les dépouilles du sultan Balulour et réservées par lui pour être offertes au roi. Son chapelain lui ayant demandé s’il ne souhaitait point avec ardeur qu’on ramenât son cadavre en Portugal pour lui donner une sépulture décente, il répondit : « Puisqu'il a plu à Dieu de me transporter au milieu de l'Océan, que la mersoit ma tombe : la terre ne veut pas de moi ; elle a si mal reçu mes services, qu'il ne faut pas lui laisser mes os. ■> Il expira doucement le 5 mars 1539; il était dans sa cinquante-deuxième année, et il y avait dix ans qu'il gouvernait les Indes. Le corps de. Nuno da Cunha fut, selon son désir, lancé à la mer. On parle de l'aspect singulièrement majestueux de ce gouverneur. Comme Cainoens il était borgne, mais l'œil qui lui manquait lui avait été enlevé dans un carrousel où figurait Joâolll. On peut lire ses lettres dans Joào de Barros , et le Cancioneiro de Kesende nous a transmis ses poésies que nous espérons faire connaître un jour dans un livre spécial.

Celui qui succéda à ce grand homme fut Garcia de Noronha, qui avait reçu le titre de gouverneur en 1538 ; c’est le dixième dans l’ordre de succession : il n’eut pas le temps de marquer son passage par des mesures bien importantes, car il mourut en 1540, un an et sept mois après son arrivée aux Indes. On l'enterra dans la cathédrale de Goa.

HEITOH DA SYLVEIRA. — Ce fllt SOUS

Garcia de Noronha que le célèbre Heitor de Sylveira se lit remarquer par son habileté et par son courage au milieu des hommes éminents qu’on voyait surgir de toutes parts. Il parcourut en vain-

queur les côtes du Guzarate et détruisit les corsaires qui ravageaient le littoral. Ce fut lui qui gagna au roi de Portugal la forteresse de Baçaim dont Barreto de Resende nous a conservé le plan dans son magnifique ouvrage. Grâce à lui encore, le cheikh qui gouvernait Aden devint tributaire des Portugais, et il se fit redouter de ceux qui commandaient à Xael et à Tana.

LE PRKMIEB SIÈGE DB DIU (DiOU). — Plus tard, en 1538, un brave du même nom , mais qu’il ne faut pas confondre avec celui-ci, Antonio de Sylveira, eut la gloire de soutenir dans la forteresse de Diu ce siège mémorable dont le souvenir ne peut être effacé que par les victoires de Joào de Castro. Douze millejanissaires, dirigés par Soliman-Pacha , qui commandait alors à l’Égypte , opérèrent leur jonction avec les forces du souverain puissant qui régnait sur le Guzarate, et malgré les efforts d’une artillerie considérable et d’une flotte de soixante-cinq navires, Autonio de Sylveira obligea cette armée innombrable à abandonner le siège de la ville où il s’était renfermé. Le hardi capitaine comptait encore d'autres exploits : Surate et Daman étaient tombés en son pouvoir avec plusieurs autres places.

Il eut le bonheur de retourner à Lisbonne couvert de gloire , et cette fois l'ingratitude du souverain ne paya point par le dédain et par la persécution tant d'années de triomphée*).

Magellan. — Fernando de Magalhaens,donl nous avons fait Magellan, appartenait à une famille noble; on a cependant bien peu de renseignements positifs sur sa naissance. Unjeune écrivain brésilien d’une haute espérance, M. A.Varnbagen.aflirmequ’il était né à Porto, il dut nécessairement suivre des études sérieuses en cosmographie, avant de figurer comme chef d'une audacieuse

(*) Le premier si»1** de Diu eut un tel retentissement que François l‘\ épris de la gloire dont Antonio de N\ Ivrlra venait de se couvrir, son- *ea a l'utlaclier pour jamais a son service; il l’eut fuit si la chose eut pu avoir lieu sans que Joào III en fllt offensé. Pedro de Marti et Waffei aflirmentque le rui de Franc* iil exécuter le portrait d’Anionio de Sylveira eo Portugal , et qu'il ordonna qu’on plaçât celte peinture parmi les effigie» des crands capitaines. Si le fait est vrai, ce portrait a du faire partie de U galerie de Fontainebleau.

204 L’UNIVERS

entreprise; ce qu’il y a de certain, c’est qu'on le voit s’instruire en Orient à une rude école et que, dès 1510, il assiste à la prise de Malaca, sous le grand Albuquerque. Il acquit à cette époque une connaissance minutieuse des cotes de l’Orient, et de retour en Portugal, il obtint un emploi honorable; mais ayant tenu à certains avantages pécuniaires, ou, si on l’aime mieux, à un privilège, que lui refusa D. Manoel, ce fut alors que son esprit s’aigrit, et qu’il alla offrir ses services à la Castille. Ses apologistes prétendent que, pour ne point emporter le nom de traître, il prit le parti de briser légalement les rapports qui l’attachaient à sa patrie ; il se lit naturaliser Espagnol, et mit dans cet acte autant de publicité qu’il lui fut possible d’en mettre. Ce fut seulement après avoir rempli ces formalités, ajoutet-on , qu’il alla trouver Charles-Quint et qu’il lui promit de découvrir un nouveau chemin pour se rendre dans les mers de l’Inde (*). L’antique bonne foj de ceux qui admirèrent les Albuquerue et les Castro ne peut admettre le ire des apologistes, et celui que les étrangers saluèrent dès l’origine au nom de Grand homme est resté pour les Portugais marqué d’une tache de déloyauté. Camoens lui-même , en l’admirant, n’a pas prétendu l’absoudre. Quoi

Le savant et consciencieux Navarrete donne les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur celle affaire: dès 1512 Magellan était de retour en Portugal, et le 12 Juin on le voit revêtu à la cour du titre de moco Jldalgo , avant droit à mille rcis ou environ 6 fr. par mois d'appointements ; il recevait aussi en cette qualité un alquiere d’orge par jour. L’année suivante , il passa du rang de Moço tidalgo à celui de Jldalyo-escudeiro , gentilhomme écuver, avec un traitement de i8i>o reis par mois. « Yout cela est prouvé par un reçu signé de lui , et daté du 14 juillet de la méme'annee ; nous ignorons s’il alla immédiatement continuer ses services en Afrique et en Asie, mais il est certain qu’aprés les événements d’Azamor . . . . il sollicita du roi, en considération de son rang , de sa noblesse et du mérite dont il avait fait preuve, quelques grâces, quelques récompenses, parmi lesquelles figurait un accroissement de moradia. Sous ce nom on désignait certains gages d’honneur, certains avantages provenant au palais, qui, bien que d’un faible intérêt matériel , étaient d’une haute importance pour la noblesse portugaise.... Le roi refusa une requête si Juste et si modérée, prévenu qu’il était sans doute coulre Magellan. »

Voy. Fernandez de Navarrete, Colleccion de viages, etc., t. IV.

qu’il en soit, l’empereur accepta promptement les offres qui lui étaient faites par Magellan , et il lit armer en conséquence cinq navires qui reçurent deux cent cinquante hommes d’équipage. Nous signalerons une circonstance remarquable au début de cette expédition , c’est qu’elle se rattache d’autant plus à l’histoire du Portugal, que parmi les hommes chargés de la diriger il y eut presque autant de Portugais que de Castillans; ainsi, tandis que Fernando de Magalhaens montait la capitone en qualité de capitan-mayor, Duarte Barbosa, son cousin, Alvaro de Mesquita , Estevâo Gomez et Joüo Rodriguez de Carvalho représentaient au milieu des Espagnols la nation active qui avait accompli déjà tant de grandes découvertes.

Luiz de Mendoza, Gaspar de Quexada, Juan de Carthagena et Juan Serran commandaient les quatre navires qui formaient la flottille. L'armada, comme on disait alors, mit à la voile de San- Lucar de Barrameda , le 21 de septembre 1519, et elle se dirigea directement vers les côtes du Brésil ; ce fut même à la hauteur de Rio de Janeiro que commencèrent pour les navigateurs une série de calamités , qui durent faire regretter que la haute prévoyance dont on avait fait preuve lors de la mémorable expédition de Vasco da Gama n’eût pas présidé a une entreprise qu’on pouvait regarder comme plus importante encore sous le rapport scientifique. Le manque de vivres, l’absence de certaines munitions, les maladies qu’engendra subitement le changement du climat, tout cela contribua à exaspérer les esprits, et l’on ne tarda pas à ourdir une conspiration contre Magellan. Le chef portugais se crut dans la nécessité de développer une sévérité extrême , et il fit exécuter les principaux fauteurs de la rébellion; Luiz de Mendoza et Gaspar de Quexada périrent. Cette rigueur eut un prompt effet : le tumulte s’apaisa , Magellan continua sa route, et tl alla hiverner à un cap où, pour la première fois, parurent ces Puelchès de haute stature dont une rédaction mensongère ou, pour mieux dire, la reproduction de récits exagérés, devaient faire de véritables géants. Durville, d’Orbigny (*) , Gau-

(*) Voyez le tableau chronologique des opi-

PORTUGAL. 20 .ï

thier , ont démontré, par un examen sérieux, ce qu’il fallait accorder de croyance au récit de Pigafetta, qui nous a transmis la narration de ce premier voyage autour du monde, et qui l’a fait dans des termes qui ont égaré ceux qui l'ont suivi.

Quoi qu’il en soit, Magellan parvint au cap des f'iert/es, et il lui donna ce nom parce qu’il le découvrit le 2 1 octobre, époue à laquelle l'Église célèbre le martyre e sainte Ursule et de ses compagnes. A douze lieues de là il découvrit le fameux détroit (*). Après avoir navigué l’espace de cinquante lieues dans ce passage dont il ignorait encore l’issue, il en rencontra un plus vaste qui se déchargeait dans la mer du couchant , et le détroit prit dès lors la dénomination qu’il devait porter plus tard. Nous ne suivrons pas Magellan durant les quinze cents lieues u’il devait faire encore avant d’atteinre a ces fameuses Iles aux épices dont Pigafetta nous a conservé la curieuse description ; il suffira de dire que l’illustre voyageur, arrivant enfin à Zebu, fut accueilli dans cette lie de l’archipel des Philippines (**) avec hospitalité par un prince que les premières relations désignent sous le nom d'Hamabar. Ilamabar fut converti au christianisme, en apparence du moins; mais il est assez difficile de croire qu’il ait été parfaitement instruit dans les vérités de la religion, comme le veulent quelques historiens portugais. En guerre avec le chef de nie de Matan, il est assez probable qu’il chercha surtout à se faire des auxiliaires puissants des nouveaux déliarqués : Magellan le servit en effet dans sa querelle", et il l'aida à remporter deux victoires sur ce chef auquel les Européens du seizième siècle ont conservé le nom , probablement fort altéré, de Calpulupo ou de Cilapoulapou. Lechefsou-

nions relatives aux l’alagons, qui a clé donné par ce sa>ant dans L'/lommr amtricaiu , l. I.

(*} On a affirmé que te détroit de Magellan avait été clairement indiqué dés le quinzième siècle sur l’une des deux cartes apportées jadis en Portugal pari). Pedro d’Alfarrotielra et que l’on conservait précieusement jadis dans le couvent d’Aicobara. La destruction de ces précieux monuments dé la géographie primitive ne permet d'établir aucune discussion valable sure* point : nous renvoyons a la dissertation qui a été donnée dans lés .Vintorias rfe Utlemiura .

I”) Lite fait partie du groupe de Bissas e.

veraiu de Zebu et la reine , en adoptant le christianisme, avaient juré foi et hommage à l’empereur. Il n’en fut pas de même du chef de Matan (quoique vaincu, il se refusa au serment qu’on exigeait de lui. Il fallut en venir aux mains, et sans doute que dans cette circonstance Hamabar, effrayé de la puissance des étrangers, ne leur prêta pas un secours efficace, si toutefois il ne les trahit point; c’est ce que va bientôt nous prouver l’antique relation qui montre la conduitedu grand navigateur sousson jour véritable. Pour bien comprendre le récit de la catastrophe, quelques détails sont nécessaires.

RELATION DE PIGAFETTA- — RÉCIT DELA MORT DE M AGBLLAN. — Il s’en faut bien que la relation du mémorable voyage qui nous occupe nous soit parvenue d’après des ouï-dire , ou même d’après des renseignements tronqués et imparfaits :

un noble chevalier de Rhodes, Antonio Pigafetta, accompagna Magellan dans sa navigation, et, au retour de cette expédition prodigieuse, présenta à Charlcs- Quintle récit du voyage, rédigé, comme il nous l’apprend lui-même, d’après un journal tenu sans interruption depuis le moment du départ jusqu'au retour. Une question, dont personne ne contestera l’intérêt, s’estprésentéedans ccs derniers temps : tl s’agissait de savoir en quelle langue fut écrit le premier voyage autour du monde. Bien que la nation à laquelle appartenait l’historiographe de l’expédition ait dil affirmer que ce fut en italien, les savantes investigations ue M. Raymond Thomassy a consignées ans le Bulletin de la Société de géographie, ne laissent plus guère de doutes à ce sujet. Comme la relation de Marco Polo, celle du gentilhomme de Vieence fut écrite primitivement en français.

Antoine Pigaphète était certainement du nombre de ces bons esprits italiques qui avaient deviné, dès le quinzième siècle, les véritables propriétés de notre langue sur lesquelles insiste Jean le Maire. On pouvait dire de lui « qui/ l’a prisait et honorait » et y devisait mieux qu’en la sienne propre « à cause de la résonnance, de la gentillesse et de la courtoisie humaine. »

C’est donc dans ce français , tel qu’on le parlait à la cour de François 1", que

itized

îoogle

L’UNIVERS

nous est parvenue dans toute son exactitude, et dans toute sa naïveté , le récit de la mort du grand navigateur; c'est là qu’il faut puiser pour connaître les circonstances qui accompagnèrent la catastrophe. Aussi emprunterons-nous cette page précieuse au remarquable travail de M. Thomassy, bien assuré que c’est rendre service aux Portugais eux-mêmes que de leur rappeler cette source ignorée. En 1521 , le chef de l’île de Matan s’étant refusé à toute proposition d’un vasselage dont il devinait fort bien les conséquences , Magellan marcha contre lui.: l’incendie de quelques maisons suivit bientôt le passage des Portugais, les esprits s’exaspérèrent, une lutte funeste s’engagea. « Lors vindrent, dit Pigaphète , tant furieusement contre nous, qu’ils passèrent une flèche envenimée à travers la jambe du capitaine, par quoi il commanda de nous retirer peu à peu;.... mais lui, comme bon capitaine et chevalier, tousjoursse tenoitfortavecques aulcuns aultres, plus d’une heure ainsi combatant ; et ne se voulant plus retirer, ung Indien lui gecta une lance de canne au visaige, et lui soudain de sa lance le tua et la luy laissa dedans le corps. Puis voulant ntestre la main à l’espée, ne la peut tirer que à moitié, à cause d’une plaie de lance de canne, qu’il avait au bras; ce que ces genz voyant se gectèrent tous vers luy dont l’ung avecq un grand javelot, qui est comme une peruisane, mais plus gros , luy donna ung coup en la jambe gauche, par laquelle il cheut le visaige devant; dont tous soudain se gectèrent sur luy, avecques lances de fer et de cannes; et avecq ces javelots. Tellement qu’ils occirent le miroer, la lumière, le confort de tous et nostrevraye guide. Quand ces gens le férissoient, plusieurs fois il se tourna en derrière, pour veoir si nous estions tous ès navires, puis le voyant, lemieulxquepeusmes, saulvâmes et mismes les blessés ès navires qui desja s’en partoyent. »

Cette citation d’un précieux manuscrit, appartenant à M. Beaupré, com-

fdète les faits exposés iusqu’à présent ou es rectifie. Le texte français qui existe à la Bibliothèque du roi n’est point si explicite , mais les deux narrations sont d’accord lorsqu’il s’agit de l'abandon du

corps de l’infortuné capitaine. Dans le cours de son récit, du reste , il semble que Pigafetta ait prévu l’influence des calomnies qui viendront plus tard ternir la mémoire du grand homme dont il a été le compagnon fidèle; il craint surtout pour lui un dédain funeste, il le dit en termes pleins de noblesse au grand maître Villiers de l’Ile-Adam , qui a accepté la dédicace de sa relation : « J’ay espérance en vostre très-illustre seigneurie, que la renommée d’ung vaillant et noble capitaine ne sera point extainte, ne mise en oubly en nostre temps ; car entre ses aultres vertus, il estoit le plus constant en une très grande fortune et grosse affaire que jamais fut ungaultre. Il supportait la faim plus que tous les aultres. Il naviguoit et faisoit cartes marines; et que cela soit vray est veu apertement; car jamais au Itre n’avoit eu tant d’engin , hardiesse, ny sçavoir de circuir une Toys le monde , comme il y avoit desja donné ordre ; mais cette bataille interompit sa très-magnanime entreprise, laquelle bataille fut faicte à ung sabmedi , le vingt et septième jour d’avril, mil cinq cents vingt et ung; et la voulut faire le capitaine au jour de sabmedi , pour que c’estoit son jour de dévotion. »

On a peu de détails sur la vie privée de cet homme extraordinaire : on sait seulement qu’il avait été marié avec une filhfde Diego Barbosa, alcaïde en chef du château de Séville. Osorio, qui se connaissait en hommes et qui l’avait probablement connu, le traite de vir nobilis et magno anima præditus (*). Barros vante sa haute pratique des sciences et son expérience dans tout ce qui a rapport à la navigation. Le Roteiro, où il a consigné ses observations et que conservait Antonio Moreno, cosmographe en chef de la casa de contractacion de Séville, est resté caché dans la poussière de quelque bibliothèque (**). Barros nous a

(*) Le curieux portrait que noos offrons ici est tiré de la magnifique collection conservée au Louvre; le dessin original offre, du reste, une grande ressemblance avec un portrait que l’on montre h Tolède, mais qui nous a semblé avoir moins de caractère.

(*•) Comme pendant de l’cravre de Pigafetta 11 faut citer avec la relation de Barbosa le livre d’un Portugais, Duarte de Resende, qui avait été feitor de Ternalc. Ce voyageur peu connu écrivit un ouvrage intitulé Tratadoda A ave-

conservé dans sa troisième décade l’ordre du jour que Magellan promulgua, le 21 novembre 1520, dans le détroit de Tous les Saints, et où il donne aux capitaines qui l’accompagnaient les instructions qu’il croyait nécessaires au bien de l’entreprise. C’est un précieux monument qu’on lit trop rarement et qui atteste les fortes prévisions de ce hardi marin.

11 n’y avait que vingt ans que le Brésil était découvert, et cependant, chose qui n’a point été encore remarquée, un de ses enfants se trouvait mêlé à l'une des plus mémorables entreprises du seizième siècle. Le fils de Joâo Carvalho, né en Amérique, s’embarqua sur cette flotte qui allait faire le premier tour du monde, et s’il lui fut donné de quitter Sripada , roi de Paloan, qui le retint à la suite d’une mésintelligence, s’il put regagner son pays natal en passant par l’Europe, il doit être considéré comme le premier Brésilien qui accomplit le tour du globe (*).

Tout le monde sait comment se termina l’expédition. De l’aveu de Pigafetta, ce fut à partir de l’époque où l’on quitta l’île inhospitalière de Zubu qu’on eut les premiers renseignements sur les îles Moluques, objet principal de cette aventureuse navigation. Après bien des événements qui ne sauraient trouver place dans ce récit, les compagnons de l’infortuné voyageur arrivèrent à Tidor, et là ils apprirent la mort assez récente de ce Francisco Serrào, l’ancien ami et même le parent de leur capitaine général, celui dont nous avons rappelé les découvertes, et qui avait fourni à Magellan plus d’un renseignement précieux. Après avoir visité cet archipel en avril 1522 , ils doublèrent le cap de Bonne-Espérance et, le 6 septembre de la même année, un samedi , ils entrèrent dans la baie de San-Luear. Sur les soixante hommes qui formaient encore l’équipage de la Victoria aux

gacùoque Pemdo de Maaalhfles e seus compan- Tmiros JizerOo as llhas ae Maluco. Malheureusement ce traité, écrit en 1622 et dédié au grand Barros, est resté en manuscrit tandis que l'on a imprimé de Duarle de Resende une traduction du livre de Amicitid.

(*) Voy. le premier voyage autour du monde par le chevalier Pigafetfa pendant les années 1619, 1620,21 à 22; Paris, an iX.

Moluques, il n’en restait plus que dixhuit. Bien des braves avaient succombé, le chef de l’expédition lui-même n’avait pu revoir son pays, où peutêtre la gloire l’eût justifié; mais un grand changement se trouvait accompli dans les connaissances géographiques , et , comme on l’a dit avec élouence , « Magellan avait fait entrer ans le monde extérieur et visible cette même vérité que Colomb avait été chercher dans un autre ordre de choses et d'idées » O-

Page 1