‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 35 sur 86 · SECTION DE L’ISTHME DE PANAMA PROPOSÉE DÈS LE SEIZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SECTION DE L’ISTHME DE PANAMA PROPOSÉE DÈS LE SEIZIÈME SIÈCLE

Au moment où cette grande question agite les esprits, au moment peut-être où le problème est sur le point de se résoudre, il est curieux sans doute de constater l’ancienneté d’un projet qui intéresse maintenant l’Europe entière, mais qui intéressait surtout jadis l’Espagne et le Portugal. C’est un vieil historien portugais qui donne le premier ces détails, et bien que primitivement la proposition vînt d’un pilote espagnol expédié par Charles-Quint, il nous semble important de constater le fait. Après avoir raconté comment Alvaro Sayavedra partit en l’année 1527 pour se diriger sur les Moluques, Antonio Galvâo expose sommairement sa navigation , la découverte qu’il fit de ces noirs Océaniens, auxquels les Portugais ont conservé le nom de Papouas, puis les détails bien peu connus qui signalent le reste de la campagne, il ajoute enfin ces paroles remarquables : « Sayavedra, voyant que. le temps était plus à son gré, se dirigea vers la terre, sur l’isthme ae la cité de Penama (sic), parce que cet isthme n’a pas plus de seize à dix-nuit lieues de large, et qu’il pouvait y décharger le clou de girofle, ainsi que les marchandises qu’il portait, et de plus, qu’il était possible d’aller en charrette a travers les campagnes durant quatre lieues jusqu’au Rio-Sagre, qu’on dit être navigable et qui débouche dans la mer du Nord, près de Nombre de Dios, où se trouvent les navires de Castille, navires pouvant transporter le tout , en moins de temps et avec moins de péril que par

(*) Barchoa de Penhoen : Revue des deux mondes. Numéro du iw Juillet 1834.

L’UNIVERS

]a voie du cap de Bonne-Esperance. On sait d’ailleurs, que des Moluques à Penama, ou navigue toujours entre les tropiques, en suivant la direction de la ligne. Mais jamais ils ne purent rencontrer les vents, ni obtenir le temps favoble pour accomplir ce désir. C’est pourquoi ils retournèrent aux Moluques, assez tristes , d’autant plus que Sayavedra était mort. — Or on disait qu’il avait le dessein d’agir de telle sorte, que l’empereur donnât des ordres pour u’on ouvrît cette terre de la Castille ’or et de la Nouvelle-Espagne d'une mer à l’autre, parce qu’on le pouvait faire en quatre endroits différents, à savoir : du golfe de San-Miguel à ITraba, en comptant vingt-cinq lieues de traverse; de Penama à Nombre de Dios, où il y en a dix-sept; ou bien par le ruisseau de Nicaragua, qui prend sa source en un lac à trois ou quatre lieues, dans la partie du sud, et porte ses eaux au Nord, donnant navigation à des barques et à de petits navires. Il y a encore un autre passage de Tagante (sic) au Rio de Vera-Cruz, par lequel on pourrait également ouvrir un canal.

Si cela se faisait, on aurait la facilité de naviguer des Canaries aux Moluques, sous le zodiaque, par conséquent avec un climat tempéré , et cela en moins de temps et avec moins de péril que par la voie du cap de Bonne-Espérance , ou par le détroit de Magellan , ou même par le pays de Corte-Real, quand bien même on aurait trouvé le détroit qui devrait conduire aux mers de la Chine comme on Pa cherchée*). » Nous n’avons pas voulu séparer ce curieux paragraphe du récit de la mémorable expédition de Magellan. Il importe toujours de faire voir que rien n’étonnait ces hommes hardis ; ils ne reculent devant aucune entreprise, quelque gigantesque quelle nous paraisse. Le tour du monde, la séparation des deux Amériques, les travaux qui doivent détourner le cours du Nil, rien ne les surprend : nous allons jeter un coup d’œil sur les régions où ce projet extraordinaire fut peut-être un instant sur le point de se réaliser. L’Abvssinie, qui attire aujourd’hui tous les regards, devint de bonne heure le point de mire des Portugais.

(*)Tratado dos descobrimenlos.p. 75 et 76.

L ABYSSINIE MIEUX CONNUE DEL F.U- BOPE. — AMBASSADE AU PAYS DU PRESTE JEAN (*). — FRANCISCO ALVA- RES ET DU ARTE GALVüO. — NOUS aVOUS

vu le rôle que le mythe du Preste Jean ou du Prêtre Jean avait jouéau commencement de Père des grandes découvertes; un évêque abyssin devait bientôt dissiper une partie des erreurs qui circulaient à son sujet. En 1515, D. Manoel songea à expédier une ambassade à ce souverain, que l’envoyé de Joain II., par ses rapports , avait définitivement fixé en Abyssinie. Le roi choisit pour accomplir cette importante mission , deux hommes remarquables par leur caractère et par leur savoir; l’un , Duarte Galvào , mourut au mois de juillet 1517, dans Pile de Camoran, et fut remplacé par D. Rodrigo de Lima; l'autre, Francisco Alvares, était le propre chapelain du souverain portugais. Les deux ambassadeurs poursuivirent leur voyage, et dans le mois d'avril 1520, ils entrèrent à la cour d’Éthiopie, où ils furent reçus d’abord avec des démonstrations singulières d’affection et de joie. En échange de la politesse du roi de Portugal le souverain abyssin expédia bientôt vers le successeur de D. Manoel, Zagazabo, moine vénéré dansses États.

Le religieux éthiopien, après avoir remis à ce monarque une précieuse relique, devait se rendre auprès du souverain pontife qu’il avait reconnu, dit-on, comme cher de l’Église catholique.

Francisco Alvares accompagna ce personnage sur lequel on avait fondé tant d’espoir, et ils arrivèrent tous deux à Lisbonne le 24 juillet 1527. Francisco Alvares , muni d’un excellent bénéfice en récompense de ses services , suivit encore le moine Zagazabo à Rome, auprès deClément VII. Les deux voyageurs furent reçus avec une bienveillance toute paternelle, en janvier 1533.

Nous sommes entré avec quelque complaisance danstous ces détai ls, parce que c’est en réalité à Francisco Alvares que l’Europe doit les premières notions précises qu’elle ait eues sur un pays dont la richesse a été si peu épuisée par les conquêtes du seizième siècle ,

(* ) On dispute depuis longtemps s'il^faut dire i le Preste Jehan ou \e PrestrcJean, Pretiosus Johannes ou Presbytcr Joannes. Voy. Lurtolphc.

que tout y reste à faire encore pour le commerce européen (*).

Après avoir parcouru courageusement des pays inconnus , mais au milieu desquels du moins il ne cessait pas de se trouver au sein de populations chrétiennes, Francisco Al vares voulut par une relation sincère effacer les rêves oui voilaient encore aux yeux de bien des gens l’empire du Prestre Jean. Pour que rien ne manquât matériellement à son œuvre , il vint à Paris , chercher des lettres gravées , des caractères et même des ouvriers, qu’il jugeait peut-être avec prévention supérieurs àceuxde Gaillarde, le diligent imprimeur de LisbonneytLa première édition de son livre parut en 1540, et parmi d’autres renseignements précieux on eut enlin un portrait tracé de visu du fameux Prestre Jean, cherché vainement jusqu’alors. Au temps d’Alvares , c’était un beau jeune homme a ni trop noir ni trop basané, tirant sur la couleur dorée d’une pomme bayonnaise et se montrant en sa couleur tout à fait gentilhomme » (**). L’ouvrage du zélé chapelain fut traduit immédiatement en espagnol, et, l’année suivante, Y Historiette description de C Ethiopie , contenant ta vraye relation des terres et pays du grand Roy et Empereur Preste- J an, paraissait à Anvers cnez Plantin (***); la traduction italienne ne vit le jour qu’en

Après avoir indiqué sommairement comment s’établirent les premières relations des Portugais avec l’Abyssinie, nous voudrions exposer aussi le récit

(+} ITn voyageur récemment arrivé rie ce curieux pays.'M. Lefebvre, a dit : « L’Abyssinie n’a fait nul progrès intellectuel : cela résulte avant tout de sa position isolée et de l’absence complète de communications avec des nations qui lui fussent égales en civilisation. Car il n’y avait aucun peuple de son entourage qui, par le fait , ne la séquestrât du reste du monde; c’est au point qu’avant Alvarez et les Portugal on chercherait vainement la moindre trace de relation directe de l’Abyssinie avec aucune des contrées européennes. »

(++) Ou de maccàa bayonen nam muyio parda e em sua color ben gentilhomem.

{***) Voici te titre du vieux livre portugais, devenu prodigieusement rare :

Preste Joamdas Indias. Fenladera informaram d-a* terras do Preste Joamsegundo vio et escreueo ho padre Francisco Alvarez capetlam (ici fU’ j itosso senhor , Agora novamentc inipresso par mundndo do dito senhor em casa de 7 ..in jiodriguez liureiro de sua altcza.

J {Lixboa) MDXL.

14e Livraison. (Portugal.)

des premières luttes commencées sous Estevam da Gama , gouverneur des Indes , mais ceci nous entraînerait hors de notre plan, et nous laisserons raconter ce curieux épisode à l’écrivain habile qui s’est chargé de retracer l’histoire entière de l’Éthiopie. Nous nous contenterons de rappeler que dès 1528, un chef musulman, vizir du roi d’Adcl, que les chroniques désignent sous le nom de Gragné, ou le gaucher , vint à la tête d’une armée turque se ruer sur ces populations , soumises au christianisme par Frumentius depuis le quatrième siècle. Le fils de l’illustre amiral D. Christovam da Gama porta un secours efficace à ces peuples gouvernés par unNégous qui portait le nom d’Ouadinguel, et avec les cinq cents hommes qu’il conduisait, il eut la gloire d’anéantir le chef du pays de Zeila. Gragné succomba dans l’action. Puis les jésuites voulurent établir leurs conquêtes spirituelles où les guerriers envoyés de l’Inde avaient commencé les conquêtes du sabre; des succès bien divers accompagnèrent ces tentatives , et elles sont longuement racontées par Tellez , ainsi que par Lacroze, qui se basent souvent sur le récit sincère d’un témoin oculaire de ces grandes actions. « La relation que nous a donnée le patriarche Jean Bermude (Joào Bermudez) , dit un vieil écrivain , n’est qu’un récit de ce qui est arrivé en Abyssinie à D. Christophe da Gama, de ses combats, de ses victoires, de sa défaite, de sa mort et de ses suites Le roi et la reine d’Abyssinie

traitèrent très-bien les Portugais tant qu’ils eurent besoin de leur secours ; le patriarche Bermude crut toucher au moment heureux où la miséricorde de Dieu allait éclater sur ces peuples et les réunir à la foi catholique; mais, le péril passé, toutes ces heureuses espérances s’évanouirent : on dispersa les Portugais, le patriarche fut obligé de prendre la fuite et de se cacher. Il sortit de ce pays en 1556; il fut reçu à Goa avec tous les honneurs dus à son caractère, et, après y avoir demeuré quelque temps, il repassa à Lisbonne, où il mourut. » Notre intention ne saurait être de nous arrêter plus longtemps sur l’origine de ces relations importantes ; nous savons d’ailleurs qu’un savant lazariste, qui a

L’UNIVERS

mis à profit une longue résidence en Abyssinie, va publier une histoire complète de ces régions si peu connues. Il est probable que le livre du P. Sapeto ne laissera rien à désirer sur ces premiers voyages des Européens et sur les vicissitudes qui ont agité l'empire du Negous. Quant à nous, les guerres qui se préparent dans l'Inde nous réclament presque exclusivement , et nous essayerons de tracer les derniers traits de ces luttes héroïques lorsque nous aurons jeté un coup d’oeil sur certaines institutions du règne de Jo3o III. Nous allons dire un mot de l’assemblée représentative qui préservait les droits rie la nation .et de la richesse commerciale qui rendait ce petit peuple respectable aux yeux des autres États. Une institution funeste, l'introduction d’une société dont les principes furent rejetés plus tard par le gouvernement, mêleront de grandes ombres à ce tableau.

CORTÈS DR PORTUGAL. — SOUS Jo5o III, cette antique institution subit une modification remarquable, et c’est ce qui nous a engagé à introduire ici les détails sommaires que nous prétendons donner touchant ses attributions. On a vu par ce que nousavons dità propos d’Affonso Ilenriquez, qu’elle naquit avec la monarchie et que dès l’origine elle donna au Portugal un profond sentiment de nationalité. Jusque vers le milieu du seizième siècle, l’époque des convocations demeura incertaine, mais , sous le règne de Joüo III, il fut décidé que les Cortès seraient convoquées tous les dix ans. Cette détermination était un progrès sans doute, mais la fatale catastrophe qui renversa bientôt les institutions du Portugal , l’empêcha de porter ses fruits. Un écrivain portugais a défini en ces termes l’action de ces assemblées : « Les Cortès avaient chez nous pour objet, dit-il, de déterminer la forme et la qualité des impôts, ainsi que l’administration de la justice; elles devaient consulter l'opinion nationale sur le mariage des princes , sur l’opportunité de la guerre et enfin sur toutes les questions ayant rapporta la bonne administration et la prospérité de la chose publique.

« Les Cortès étaient toujours convouées par le roi ou par le régent; on evait déclarer dans les lettres qu’on

expédiait à cette fin aux municipalités, le lieu de la réunion, qui demeurait indéterminé. Quand bien même les populations l’eussent jugé nécessaire, les Cortès ne pouvaient être assemblées sans une convocation émanée du roi , qui était requis alors d’y pourvoir. »

Il est presque inutile d’ajouter que Les Cortès ae Portugal étaient composées comme les autres assemblées de la péninsule ; du clergé, de la noblesse et du peuple. I .es evêques, les abbés de certains monastères, les chevaliers, lesgensde noblesse reconnue, représentaient les deux premières classes :le peu pie avait ses procureurs, Domrnés par les municipalités des cités et des bourgades; chaque cnnceUioen nommait deux, et ces députés, qui prenaient le titre de procuradores , se voyaient alors soutenus aux dépens de la localité. Il parait certain que, vers le milieu du seizième siècle, les Cortès virent leurs droits restreints. Avant cette époque, il était permis aux procureurs du peuple de requérir ce qu’ils jugeaient convenable pour le bien de la municipalité qu’ils représentaient. L’écrivain national dont nous tirons ces documents, fait remarquer avec raison que le plus grand inconvénient de ce mode de représentation était de porter en soi le germe d'un absolutisme pur.

Le roi avait en effet le droit de faire des lois à l’occasion des Cortès, mais sans qu’elles fussent proposées par elles.

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