LUTTES D’HID AL-KHAN POUR CON- SERVER LE TRONE ENLBVE A MEALE
— Al’époque où Joâo de Castro se vit investi du gouvernement des Indes, une grande question de politique locale, un lait prévu par l’ancien vice-roi , mais en quelque sorte éludé par lui, vint compliquer d’une façon étrange l’action du gouvernement portugais. Bazarb, sou-
(*) Nous renvoyons pour plus amples détails à ce curieux monument, publié à Paris en |»33, par M. A. N. deCarvalho, professeur de philosophie à l’uuiversité de Coimbre. Ainsi que l’a tres-hien fait remarquer M. H. de Rivera, on connaît aujourd’hui trois Hoteiros dus au célébré capitaine. L’un retrace Je voyage qu’il lit de Goa à Suer. : c’est celui qui est connu sous le nom do Mar roxo, et dont nous venons d’entretenir le lecteur: le second donne la narration du voyage de Goa a Diu (I53R à 1639) et l’Impression en ‘a été commencée par MM. Kopko et Pinto Roby; en dernier lieu, U faut signaler le Jioteiro de Lisbonne à Goa en 1338 : l’original de ce dernier travail n’a pas encore pu être découvert; il y en a uue copie dans la riche bibliothèque d'Évora.
verain de Balagate, étant mort à l'époque où l'administration se trouvait entre les mains delNuno da Cunha, unprinceencoreen bas âge, que les historiens portugais désignent sous le nom de Meale , fut choisi pour être son successeur. A cette époque, l'administration du royaume était entre les mains d’un homme plein de fermeté et d’intelligence, mais aussi plein d'ambition, dont le nom a retenti avec juste raison dans l'histoire des Indes. Bidal-khan( Adel- ÂAan) éloigna peu à peu Meale des soins difficiles que réclamait l'empire, et il parvint à se faire offrir la couronne de Balagate par les grands.
Comme le dit avec raison le grand écrivain portugais qui s’est fait l’historien fidèle de cette période, Hidal-khan était libéral et brave; et sans doute c’eût été un grand prince, s’il eût employé à garder la couronne les vertus qu'il déploya momentanément pour se la faire offrir: mais, aussitôt qu'il se vit obéi, ces feintes habiletés cessèrent, parce qu'elles ne venaient point d'une impulsion naturelle, l’ambition et l’orgueil l’emportèrent : c’étaient les vices de sa nature. Hidal-khan toutefois ne se souilla pas du meurtre de Meale, il se contenta de le tenir à l’écart et de paralyser son influence; plus tard, lorsque le jeune prince comprit sa véritable position , il se réfugia dans le royaume de Cambaya.
I.*s exactions d’Hidal-khan ne tardèrent pas à exciter la haine des grands, un parti formidable se forma en faveur de Meale : ce fut alors que des politiques habiles conseillèrent à MartimAffonso de Souza d’offrir au jeune prince injustement détrôné, et dont le parti grossissait tous les jours, un asile, dans Goa.
Hidal-khan s'alarma avec raison des marques fastueuses de cette hospitalité : il était trop habile pour n’en pas deviner les conséquences. Une ambassade partit de Balagate pour demander au vice-roi l’extradition du prince fugitif : l’usurpateur se comporta alors avec une rare habileté, car, dans ses relations diplomatiques, il eut l’adresse desecomparer aux Portugais, dont la valeur avait su conquérir tant d’empires, au mépris des droits les mieux établis. Il alla même jusqu'àleur demanderen vertu de quel les clauses légales ils avaient emporté Goa sur le Sabayo, Diu sur le sultan Bahdour
et Malaca sur le souveraind’Achem ; il se montra modéré, et il eût pu grossir aisément la liste. 11 termina d’une manière tout orientale eu ajoutant qu’il avait en son royaumedesmélaux fort differents :
de l'or pour ceux auxquels il reconnaissait les droits de l’amitié, du fer pour ses ennemis.
S'il faut en croire le témoignage de Iacintho Freyre d’Andrada, Martini AG fonso ne se serait pas montré insensible à ce dilemme pressant ; il ne craignait as les guerres aveutureuses , il en avait onné la preuve, mais il redoutait les embarras d’une lutte incertaine, et les offresd’llidal-khan d’ailleursétaieut positives. Cent cinquante mille pardaos, les terres de Bardes et de Salsette étaient présentées aux chrétiens comme un dédommagement qu’on ne pouvait pas mettre en balance, lorsqu'il s'agissait de la vie d’un misérable fugitif. Le vice-roi était sur le point de livrer Meale, lorsque le temps de son administration cessa.
La grande âraede J oâo de Castro comprit autrement les choses : un des premiers actes de son gouvernement fut de déclarerque les Portugais, toujours fidèles à leurs amis, l'étaient encore plus lorsqu’il était question d’un hôte. Le resti- de la réponse était aussi fière que le début était noble, et devait frapper Hidal-khan précisément par les images gigantesques que Joâo de Castro ne craignait pas d'emprunter au style de l’Orient. Il y était dit que les forteresses édifiées par les chrétiens aux Indes avaient leurs fondations profondes dans la cendre des royaumes, que les Portugais étaient comme la mer, qui s'accroît par la tempête, et que si le nouveau vice-roi ne cherchait pas la guerre, il était encore plus loin d'en redouter les conséquences.
La guerre s'alluma en effet, et ce fut une guerre digne des Albuquerque et des Pacheco.Le gouverneur, néanmoins, ne voulut pas faire au chef musulman l’honneur de l’aller combattre en personne; après divers engagements, ce fut son fils aîné qu'il chargea de cette expédition , dont un prince étranger devait recueillir presque tous les avantages.
En conséquence, D. Alvaro reçut le , commandement d’une flotte de six na-
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tires, portant neuf cents soldats portugais et quatre cents hindous; et , après s’être emparé de quelques navires appartenant à Hidal-khan, il dirigea son expédition contre le port de Cambre. Cette ville, bâtie dans une plaine immense, ne contenait pas moins de cinq mille familles d’origine indienne; elle appartenait alorsaux musulmans, et renfermait d’innombrables richesses. Malgré l’infériorité de ses forces, D. Alvaro osa l’attaquer, en dépit des observations prudentes de plusieurs capitaines de la flotte. — Général quand il fallait réclamer l’obéissance, soldat lorsqu’il s’agissait d’affronter le péril, il voulait, disait-il, faire comprendre à Hidal-khan ceque pouvait faire un seul effort des Portugais. La fortune servit ce coup hardi du jeune chef ; nonseulement il remporta une victoire complète sur la garnison qu’on avait doublée, mais Cambre, avec ses riches pagodes et ses belles mosquées , tomba en son pouvoir; et l’incendie , ravageant bientôt cette cité magnifique , ne laissa
Su’un monceau de cendres au chef amitieux qui bravait D. Joâo. — Après cette expédition, Alvaro revint à Goa, chargé d’un butin immense; et Hidalkhan se vit contraint d’envoyer des ambassadeurs avec mission d’implorer la aix. La réponse de Joâo de Castro fut ère, mais elle fut mesurée; et il finit par accorder pour un temps limité, aux messagers d’Hidalk-han, ce que le souverain de Balagate souhaitait avec tant d’ardeur. Il prévoyait sans doute qu’il ne fallait pas s’engager trop loin pour soutenir les intérêts d’un prince étranger, et qu’à la manière dont les choses se passaient dans l’Inde, il aurait bientôt a s’occuper d’affaires plus sérieuses encore, et touchant de plus près aux intérêts directs du Portugal.
Comme s’il eût eu la certitude , en effet, qu’une guerre longue, difficile, incertaine surtout, dût réclamer tous ses efforts, il mit ses soins persévérants à améliorer l’administration , à ravitailler les places, à donner une salutaire direction aux esprits , « faisant des hommes une appréciation si équitable, dit son historien, qu’il ne fut débiteur ni aux justes convenances ni à l’État. » Joâo III ne l’aimait pas, nous l’avons déjà dit, mais il l’appréciait; la lettre
qu’il lui écrivit vers cette époque le prouve suffisamment. Après avoir- pourvu, avec une minutie étroite peut-être, aux nécessités du culte dans ces missions des Indes (*), il espère, on le voit, ue, sous l’homme juste qu’il a choisi, isparaîtront ces intolérables violences qui accablaient, depuissi longtemps déjà, les nouveaux vassaux du Portugal dans ces contrées lointaines; il recommande surtout au gouverneur de s’en référer au P. Francisco Xavier, qui n’était encore qu’un religieux missionnaire, mais que l’Église devait révérer bientôt comme un saint; et, il le faut dire pour être juste envers ces deux esprits éminents, ce fut peut-être le plus beau temps de l’Inde portugaise que celui où un homme de la trempe de Joâo de Castro put réclamer les avis sévères de l’austère religieux qu’on nommait déjà l’apôtre des Indes.
François-Xavier, venu dans ces régions en 1540, avait déjà fait sentir le pouvoir de sa parole et de ses vertus à Ceylan , à Ternate surtout, où les habitants répétaient encore, dans des chants populaires, le récit des nobles actions d’Antonio Galvâo , héros d’une espèce rare à coup sûr, puisqu’il refusa un trône et alla mourir dans un hôpital.
Pendant qu’une lutte sérieuse et vive, à laquelle le gouverneur prêtait son appui, s’établissait dans l’Inde portugaise
(*) Nous ferons remarquer Ici, à regret , que ce souverain, moins tolérant que son prédécesseur, prit des mesures dignes des iconoclastes contre cet art antique des Hindous dont on avait respecté ou toléré du moins les œuvres Jusqu'alors. Que de magnifiques pagodes durent être renversées dans l'Inde ! que de statues durent être brisées vers le milieu du seizième siècle!
firécisément au temps où Rome cherchait de ouies parts les idoles de Part anUque, pour les rendre l'objet d’un second culte. Le 8 mars 154 G, JoAo III écrivait à son gouverneur des Indes, qu’ayant acquis la certitude qu’on vénérait les idoles dans Goa et dans ses alentours, il fallait s’aider de ministres diligents pour les détruire; il décerne même des peines sévères « contre quiconque se hasardera à travailler, fondre, sculpter, dessiner, peindre, mettra en lumière quelque idole que ce puisse être, en métal , bronze , bois , terre , ou toute autre matière ; et il défend de les tirer de quelque portion que ce soit du pays. » 1 1 voudrait anéantir, on le sent, l’influence des brahmes. Mais les Portugais ignoraient encore en ce temps ce qu’il y avait de vivace dans ce culte si impitoyablement outragé. Voy. Jacintho Freyre d’Andraüa, Vida de Joâo de Castro, Caria dcl Rey.
pour le triomphe des idées catholiques, un renégat songeait à renverser la puissance chrétienne sur les côtes du Malabar. Cet homme, né en Albanie, de parents chrétiens , avait plus d'un point de similitude avec un autre aventurier, d'origine grecque, dont la haute fortune avait naguère étonné l’Orient (*). Après avoir occupé un rang éminent auprès du Soudan d’fcgypte, sans changer toutefois de religion, Coge Çofar ( Khodjà Sofnr) avait fini par comprendre qu’il ne pourrait résister à la haine que sa haute fortune devait allumer dans le cœur des musulmans : non-seulement il avait renié, mais il s'était souillé du meurtre de Ras Soliman, son plus cruel ennemi; et, après avoir réuni des richesses dont le transport était facile , il s’était réfugié, avec son fils, sur les côtes de l’Inde , et avaitétéderaander unasileau royaume de Cambaya. Pendant longtemps, en effet, Cog&Çofar avait partagé les périls et la fortuné du rival d' Antonio de Sylveira.
Mahmoud devint bientôt l’héritier de sultan Bahdour. Coge Çofar put voirqu’il subissait avec douleur les conséquences de la lutte engagée entre son prédécesseur et le fameux Nuno da Cunlia. Il prit sur l’esprit du nouveau souverain une influence plus rapide encore que celle qu’il avait obtenue à la cour du Soudan et même auprès de sultan Bahdour. La question religieuse avait disparu ; et les rares talents de Coge Çofar, qui avait fait jadis la guerre en Italie, le rendaient précieux aux yeux d'un prince se voyant toujours sur le point de reprendre les hostilités contre des troupes européennes.
Coge Çofar n'attendit pas que Mahmoud réclamât les preuves de son zèle ; il excita la haine du prince musulman contre les Portugais , sut rappeler, diton, au successeur de Bahdour, dans une allocution énergique , tout ce que l'ambition des successeurs de Gaina et de Pacheco avait acquis dans i'iude, et tout ce qu’une activité persévérante pou-
(•) Khalr-ert-ôln, surnommé Barberousse, né S Mrtelin, ainsi que son frère A rougi ■ v«y. l'ouvrage intitulé : Fondation de la Régence d’. Alger, publié sur un manuscrit île la bibliothèque du roi, par Sandcr Rang et Ferdinand Denis. Paris, 1*39,3 vol. tus-
vait leur arracher. La guerre fut résolue dans les conseils du roi de Cambaya. La clause inexénitée jusqu’alors d'üu ancien traité suffit pour motiver une première agression à l’occasion du fort de Diu. Nous exposerons, en peu de mots, les faits. I-es musulmans avaient réclamé la construction d’un mur de défense entre la ville indienne et la forteresse occupée par les Portugais : ils renouvelèrent leur demande; plusieurs années s’étaient écoulées, il est vrai, sans que cette réclamation fût faite; mais le roi de Cambaya insista. Après tout, disaient les partisans de Coge Cofar, les Portugais n’étaient que des notes; et ils ne devaient pas regarder en maîtres la ville que leur forteresse inquiétait.
Celui qui commandait dans le fort de Diu était un capitaine d'une rare énergie. Quoique moins habile et moins grand sans doute que Joao de Castro , les Portugais aiment encore à le compter parmi ces hommes de forte race, qu’ils ne craignent point de comparer avec quelque raison aux héros de l'antiquité. D. Jo;i o Mascarenhas avait été investi du commandement de ce fort célèbre; mais il relevait nécessairement du gouverneur des Indes. Aussitôt qu'il eut acquis la certitude des prétentions élevées par le souverain musulman , il écrivit immédiatement à Joào de Castro; et en môme temps qu’il lui faisait connaître la résolution de Coge Çofar, il lui exprimait son désir d’opposer une résistance vigoureuse au sultan. Lors-
3ue le gouverneur reçut cet avis , il avait éjà expédié deux cénts hommes pour aller au secours de la forteresse , sous les ordres de D. Joâo et de D. Pedro d'Almeida ; puis il s'occupa d'une expédition vers les Moluques ; car c’était l’époque où les dissentiments de l’Espagne et du Portugal se renouvelaient pour la possession de ces Iles opulentes.
Cette lutte , d’un ordre secondaire, ne devait pas arrêter la guerre sérieuse qui se préparait. Les messages s’échangeaient entre Coge Çofar et le capitaine portugais. Le chef musulman insistait sur la nécessité de faire cesser un ordre de choses qui blessait la fierté nationale. La ville de Diu lui avait été donnée, d’ailleurs, par son souverain; il prétendait l’agrandir; il insistait sur ce
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principe que de simples hôtes ne peuvent avoir les droits de seigneurs, dans l'acception du mot : Mascarenhas lui répondit que, tout en lui adressant ses compliments officiels sur sa nouvelle acquisition , il se refusait à quelque changement que ce fdt dans la disposition des lieux ou dans les anciennes constructions militaires, ajoutantqu’il y avait d'ailleurs entre la forteresse et la cité un rempart plus sûr que la muraille qu'on prétendait édifier, et que la fidélité des Portugais à garder leurs serments devait "avant tout suffire; qu’au surplus, il ne pouvait rien décider dans une telle question , et qu’il allait en référer au gouverneur général.
Cette réponse fière excita au plus haut degré la colère du chef musulman. Sans attendre la réponse du gouverneur, dont il lui était facile de prévoir la teneur, il se jeta dans la ville de Diu avec huit mille hommes, parmi lesquels il y avait un grand nombre de Turcs, et il joignit à ces forces soixante pièces d’artillerie de fort calibre. 11 comptait, avant tout, sur les mille janissaires qui étaient venus combattre les chrétiens dans l’Inde : non-seulement la solde qu’on leur accordait était supérieure à celle des autres troupes, mais leur courage éprouvé les rendait redoutables même aux Portugais. Sdr de ces auxiliaires, le lieutenant du roi de Carabaya insista auprès de Mascarenhas, en renouvelant ses anciennes prétentions; il alla plus loin, il ne craignit pas d’en exposer uien d’autres encore. Le capitaine général répondit parun refus positif a de pareilles demandes; et il ajouta qu’à son tour Il imposerait bientôt des conditions, et ue ces prétentions sembleraient peuttre dures; car elles seraient écrites avec le sang des janissaires. Il était évident dès lors que les hostilités allaient commencer.
Joâo de Castro avait fait préparer neuf bâtiments pour aller au secours de la place; mais, les affaires du gouvernement ne lui permettant pas de commander en personne cette première expédition, il se contenta d’envoyer auprès de Mascarenhas D. Fernando, sou plus jeune fils; et au moment du départ il adressa à l’enfant hien-aimé ces paroles mémorables : « Mon fils , je vous
« envoie avec ce secours à Diu; car, selon « les avis qui me parviennent, cette « place sera assiégée aujourd'hui par « une multitude de Turcs. Quant à ce « qui regarde votre personne, je demeure ■ sans inquiétude, parce que je risquerais « un fils pour chacune des pierres de « cette forteresse. Je vous recommande « d’avoir en la mémoire ceux dont vous « sortez. Par le lignage, ce sont vos « aïeux; par leurs œuvres, ils vous ser- « vent d'exemples. Faites tout pour <> mériter le nom dont vous avez hérité, « en vous rappelant que , si nous nais- • sons tous de même sorte, ce qui rend « plus tard les hommes inégaux, ce sont « leurs œuvres. Rappelez-vous que celui « qui viendra le plus chargé d’honneur, « celui-là sera mon fils. Ceci est la béné- » diction que nous laissent nos ancêtres : « mourir glorieusement pour la loi, « pour le roi et pour la patrie. Je vous « mets sur le chemin de l’honneur-, ga- « gnez-le (*). »
Après avoir prononcé ces nobles paroles, Joâo de Castro écrivit à Mascarenhas qu’en cette occasion il importait tout autrement d’être capitaine de Diu que d’être gouverneur des Indes, et qu’il lui envoyait son fils D. Fernando , pour que celui-ci pût un jour, dans sa vieillesse, se vanterd’avoirété l’un deses soldats: il ajoutait que toutes les forces de l'État dev aient être employées à la défense de la forteresse. Puis,’ ces dispositions étant achevées , il fit partir l’expédition. Tel fut le début imposant d’une série d'actions glorieuses , dont la mémoire n’a pas encore péri dans l’Inde portugaise, où tout pour ainsi dire a péri ; et la confiance que les deux chefs avaient réciproquement en leur courage était si réelle, si profondément sentie, qu’au temps où le gouverneur parlait énergiquement à son fils, le gouverneur de Diu disait à ses soldats . dans une vive allocution, qu’il était sûr que, s’il le fallait , D. Joâo de Castro viendrait sous les eaux à leur secours, dût-il tenir son épée entre les dents.
Un vendredi de l'année 1546 les hostilités commencèrent; et, dès le début, rien qu’aux dispositions de l'ennemi , les chrétiens purent s’assurer qu'ils avaient
(*) Voy Freyre de Andrada , Uistoria de
D. J o 5.0 de Castro.
affaire à des hommes plus braves et plus intelligents que ceux qui conduisaient d’ordinaire les affaires militaires dans l’Inde ; il était aisé de voir que Coge Çofar avait étudié à la rude école des vieux capitaines qui faisaient alors la guerre en Europe. Non-seulement son feu était habilement dirigé, mais il avait lancé, par mer, contre la forteresse, une maehine nautique , une sorte d’esplanade ambulante , disposée de telle sorte que deux cents hommes pouvaient y combattre aisément. En cas d’abandon, la machine devenait un brûlot d’un effet terrible, et l’incendie menaçait les forts. Un hardi capitaine , charge du service du port, Jacome Leyte, parvint, avec trente hommes, à rendre inutile cette machine redoutée. Il en chassa les Maures; et, grâce à un cordage habilement lancé, il l’entraîna jusqu’à la plage, où Mascarenhas l’attendait.
Les janissaires furent vivement irrités en voyant réussir, presque sous leurs yeux, un coup si hardi; ils pressèrent le chef musulman de donner un assaut général ; mais Coge Çofar counaissait trop bien les faibles ressources de l’ennemi , et il comptait trop sur la saison de l’hivernage qui allait se déclarer en empêchant toute communication avec Goa , pour obtempérer à un tel désir.
D. Joâo Mascarenhas, après tout, n’avait que quarante barriques de poudre à sa disposition avec deux cents hommes de troupes effectives. U était résolu à périr sous les ruines de la place; mais il n’était pas sûr de la conserver : cc fut dans cette dure extrémité, et en butte à des attaques qui se renouvelaient sans cesse, que le noble défenseur de Diu résolut de faire connaître sa triste position à Jo5o III, comme il l’avait fait connaître précédemment au gouverneur; pour arriver à ce but, il choisit un Arménien , qui , sous les vêtements d'un Joguis, s’embarqua sur uncatimaram (*), gagna unedes villes de l’Arabie Heureuse, et, prenant la voie de l’Euphrate, fut un des premiers, dans les temps modernes, à gagner l’Europe par cette route, sui-
(*) Sorte d’embarcation que l’on désigne également sous le nom de janqada au Brésil, et qui, n’étant composée que de quelques poutres jointes ensemble, est à peu prés insubmersible.
vie de nos jours si fréquemment. Cependant , et dans l’incertitude où il se voya it d’être secouru à temps, l’inquiétude de Mascarenhas s’accroissait : sans faiblir, son âme courageuse commençait à désespérer, lorsque la vigie du fort signala une flotte de neuf voiles : c’était celle qui conduisait à Diu le fils du gouverneur des Indes. Les Portugais étaient toujours les maîtres de la mer : la flotte mouilla bientôt dans le port, et Mascarenhas put serrer dans ses bras le fils bien-aimé de Joàode Castro, enfant plein de bravoure et d’exaltation , quieutétécertainementun héros comme son père s’il eût vécu. Le capitaine général offrit à D. Fernando sa propre habitation pour y demeurer; mais le jeune soldat lui répondit qu’au temps où la paix serait revenue, il accepterait sou offre; qu’au jour où il débarquait parmi tant de braves , la terre du rempart devait être son lit: réponse fière, que ne démentit pas un seul instant une courte existence.
La place était ravitaillée. Les braves
S|ui commençaient à désespérer de la ortune trouvaient un nouveau courage dans la ferme assurance des hommes énergiques qui venaient combattre avec eux. Disons-lc en effet, à partir de ce moment, Diu présente une série dictions merveilleuses et de grands souvenirs, dont les femmes elles-mêmes ne doivent pas être exclues : ce fut durant cette partie du siège qu’une matrone portugaise, nommée Isabe) Fernandes, s’illustra par une foule de traits de bravoure que nous regrettons de ne pouvoir consigner ici. Non-seulerneut Isabel Fernandes animait les combattants, mais elle secourait les blessés avec un zèle dont il u’y avait pas encore eu d’exemple dans les Indes: tandis que ses forces s’épuisaient au service du pays, sa fortune était consacrée aux soldats qui le défendaient, si bien que le nom de la vieille de Diu était, longtemps encore après l’événement, répète dans tout le Guzarate avec un mélaugede tendresse respectueuse et d’admiration.
Il faut préférer, sans doute, cette persévérance où l’humanité s’unit au courage à mille traits de bravoure spontanés qui illustrèrent cette partie du siège. Il y en eut un cependant qui frappa les
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deux armées de surprise. Mascarenhas avait besoin d’être instruit d’une circons* tance importante; mais pour cela il fallait s’emparer vivant d’un homme appartenant au parti ennemi. Un soldat portugais , nommé Diogo de Anaya Coutinho, n’hésite pas à remplir le désir du général. Attaché à une corde solide, il se laisse couler le long des remparts, s’élance sur deux musulmans qu’il aperçoit à l’écart, en tue un, emporte l’autre et l’amène devant Mascarenhas. Mais ce n’est pas tout : rentré dans la forteresse, il s’aperçoit que son morion lui fait défaut, il suppose que cette partie de son armure a dû tomber dans la lutte qui s’est engagée entre lui et son adversaire : il se fait descendre de nouveau, retrouve l’objet qu’il cherche et le ramasse avec un imperturbable sang-froid aux yeux de l’armée ennemie, sans que nul s’oppose à l’accomplissement de cet acte d’intrépidité.
C’était par des traits pareils que les Portugais donnaient à Coge Çofar la preuve de leur inébranlable résolution ; il répondait à ces faits éclatants en appelant de nouvelles troupes à son aide et en multipliant l’artillerie qui devait battre la place en ruine (*). Il s’était même cru un moment si bien assuré de la réussite , qu’il n’avait pas hésité à inviter le sultan de Cambaya a se porter sur la forteresse pour être témoin de sa destruction ; mais un boulet ayant atteint non loin de lui un de ses serdârs , le prince musulman avait jugé que le triomphe n’était ni si assuré ni si prochain qu’on le supposait; et il s’était retiré prudemment.
Coge Çofar avait fait, dit-on, le serment sur l’étendard de Mahomet de succomber dans cette entreprise ou de triompher des chrétiens. Un boulet perdu l’atteignit au milieu de ses janissaires, et Roume-khan, son fils, lui succéda dans le commandement de l’armée , comme
(*) Une de ces pièces formidables fut trans-
Grtée à Lisbonne, et elle est remarquable par \ curieuses inscriptions dont elle se trouve chargée. Voy. à ce sujet les Mémoires de V Académie des sciences de Lisbonne. Rien n’est bizarre, <lu reste, comme les dénominations orientale» données à ces canons.' Non-seulement on remarquait des basilics , ce qui se comprend par la forme de la pièce , mais il y avait des aigles , des tigres, des chameaux, etc., qu’on manœuvrait comme les autres pièces.
il lui succéda dans la haine qu’il avait vouée aux Portugais.
SECONDE PÉRIODE DU SIEGE DE diu. — Roume-khan ( Roumi-khati ) poursuivit avec une nouvelle activité les immenses travaux souterrains que son père avait commencés. Pour hâter la ruine de la citadelle, il multiplia ses attaques; et, en peu de temps, D. Joâo Mascarenhas se vit réduit à la plus cruelle extrémité, puisqu’il ne lui resta plus
guère que deux cents hommes en état e combattre. Ce fut dans^ cette déplorable situation qu’un prêtre, nommé Joâo Coutinho, vicaire ae Diu , ne craignit pas de s’exposer à une mort presque assurée, en s abandonnant aux flots dans la saison contraire, sur une de ces frêles embarcations pareilles à celle employée déjà par l’Arménien. Le voyage était moins long sans doute, mais il était aussi périlleux; il s’agissait d’aviser le gouverneur de la situation critique où se trouvait la forteresse. Celui qui ne voulait pas combattre les hommes osa braver les flots, et se dirigea vers Goa; mais bientôt les attaques de l’ennemi se renouvelèrent avec tant d’audace, et quelquefois avec tant de bonheur, qu’il fallut trouver d’autres braves pour affronter l’Océan. D. Joâo de Castro fut averti enfin; dès lors il n’eut pas de désir plus ardent que de venir au secours de cette poignée de braves parmi lesquels combattait son fils : non-seulement il rassembla en hâte une flotte nouvelle, qu’il destina à transporter un nombre d’hommes suffisant pour résister à l’armée musulmane, mais il prit la résolution d’envoyer à Diu son second fils, D. Alvaro. Tant d’efforts et un si noble sacrifice furent compris par la population portugaise de l’Inde, et les dames de Chaul envoyèrent spontanément à D. Joâo de Castro les joyaux magnifiques dont elles se paraient, afin qu’il fut en mesure de subvenir aux frais de la guerre ; « et l’on ne sait vraiment , dit l’historien qui nous transmet ce fait , ce qui eut plus de part à ce dévouement extrême, ou de l’amour de la patrie ou de la reconnaissance vouée au gouverneur. On avait vu, ajoute Freyre d’Andrada, des nécessités égales dans l’Inde; mais on n’avait jamais vu des sacrifices pareils à ceux qu’inspi-
rait D. Joào de Castro ; nombre de gentilshommes qui avaient rempli tout récemment l'office de généraux, des vieillards qui ne pouvaient se soutenir qu’à l'aide d'un bâton , venaient s’offrir à lui pour servir comme soldats. •
Tandis que D. Alvaro de Castro, suivi de l’élite des Portugais de l'Inde, naviguait vers la forteresse de Diu, en dépit des obstacles de la saison; tandis ue son noble père recevait des marques e dévouement qui étaient pour lui un présage presque certain de triomphe , Koume-khan faisait des efforts incroyables afin d’accomplir enfin cequeson pere avait commencé. Il appelait à son aide des troupes laissées en réserve jusqu’alors; et il savait mettre en usage tout ce que le fanatisme religieux pouvait donner d’énergie à ses troupes. Tout cela eut peu desuccès; mais, sans triompher complètement, ce chef affaiblissait les chrétiens : il avait fait des offres honorables de capitulation à Mascarenhas ; ces offres avaient été rejetées. Un assaut général suivit ces propositions; il fallut repousser les forces immenses employées a l’attaque; ce fut alors qu’on distingua le fils du gouverneur, ce noble jeune homme qui se rappelait si bien les dernières paroles de son père (*). La mort de plusieurs braves, l’effroyable misère que l’on commençait a endurer, jetaient les assiégés dans un découragement complet, lorsque le vicaire de Diu, qui avait échappé àdeux reprises aux périls de sa navigation aventureuse, se montra devant Diu , et put annoncer t’arrivée prochaine d’un secours si longtemps attendu. La joie rentra dans ces cœurs affligés; la musique militaire se fit entendre de nouveau au milieu des cris d’allégresse, et chaque nuage qui paraissait à l’horizon, nous dit Andrada, était
firis pour undes navires de la flotte; mais, lélas! cette flotte si désirée, arrêtée par les vents contraires, devait tarder encore bien longtemps!
ltoume-khan s’était fait une telle idée de la bravoure des Portugais, qu’il avait pris l'habitude de dire familièrement à ses propres soldats, que les Fran-
(*) Jadntlio Frcyre d'Andrada dit en parlant de lui : Parère que o valor nûo esperau a idailc; (‘auteur portugais a-t-il voulu rappeler le vers si coonu de tous ?
finis seuls avaient le droit de porter de a barbe au menton, et que ses troupes, pour valoir quelque chose, devaient songer à les imiter. Les divers assauts u’il donna encore durent le confirmer ans cette opinion. Toutefois les mines u’il était parvenu à creuser sous un es forts principaux, nommé le Saint- Jean , eurent d’effroyables résultats.
D. Fernando avait quitté le lit de douleur où le retenait la fièvre, pour aller combattre dans ce lieu périlleux; il fut frappé à mort lors de l'explosion de la mine, et avec lui périrent D. Francisco de Almeida, Gil Coutinho, Ruy de Souza, Diogo de Reynoso , noble cortège de braves, qui succombèrent peutêtre, comme D. Fernando , pour s’être trop bien rappelé la valeur téméraire de leurs ancêtres. Ce fut encore dans celte occasion mémorable que cinq soldats portugais résistèrent pendant quelque temps à cinq cents Turcs bientôt suivis du reste de l’armée , et qu’ils surent leur défendre l’entrée du fort.
D. Joào Mascarenhas, dit Freyre de Andrada, se porta immédiatement sur ce point avec quinze hommes: et ses yeux
f lurent contempler un double spectacle, ’un bien digne de douleur, l’autre d'admiration. Il se joignit alors à ces cinq hommes, et tous réunis ils opposèrent une si dure résistance à l’ennemi , qu’ils suffirent pour arrêter la furie a’une armée entière déjà presque victorieuse.
Le fait rappelé ici, et qui ne dit que la vérité toute, nue, surpasse sans doute tout ce qu'on a écrit et ce qu’on a inventé peut-être sur les Grecs et sur les Romains. — Le bruit courut par toute la forteresse que les Turcs étaient déjà maîtres du boulevard embrasé, et ceci fut cause que quelques soldats , combattant sur un autre point, se portèrent vers cet endroit, comme étant le plus périlleux.
Or peut-être ce faux bruit sauva-t-il la forteresse, parce que ces soldats formèrent bientôt une masse qui suffit pour faire face à treize mille hommes d'infanterie, nombre auquel nos historiens font monter ceux qui avaient attaqué le boulevard de la mine. Les femmes ellesmêmes avaient appris à mépriser la vie; elles apportaient les lances, les boulets, les gargousses; et la valeureuse lsabel Fernandes, une demi-pique à la main ,
L’UNIVERS
encourageait nos soldats par ses œuvres, et encore plus par son exemple et ses paroles. On l’entendait répéter à haute voix : « Combattez pour votre Dieu!
« combattez pour votre roi , chevaliers “ du Christ! car le Christ estavec vous! »
Roume-khan avait obtenu de tels avantages par l'explosion de la mine, qu'il crut devoir persister dans ce système d'attaque; mais grâce à l'habileté de D. Joâo Mascarenhas , ses efforts furent presque toujours inutiles. Dans une circonstance que nul historien n’oublie de mentionner, au moment où le général musulman se préparait à pénétrer au centre du fort par la brèche que la mine venait d'ouvrir, il vit avec une surprise mêlée de colère, qu'une muraille nouvelle avait été élevée par le capitaine général, et que ce rempart, qui se dressait d'une manière formidable, arrêtait encore pour longtemps l’effort de son armée.
Durant ces attaques Mascarenhas perdait cependant toujours quelques nommes; les vivres n’etaient plus en quantité suffisante, ou bien même ils s’étaient corrompus. Les Portugais sentaient intérieurement que la défense ne pouvait plus se prolonger; et le capitaine général avait déjà proposé à cette poignée de braves d’abandonner le fort et de faire une sortie, dans laquelle la garnison trouverait du moins une mort glorieuse, lorsqu’un des bàtimeuts détachés de l’escadre d’Alvaro de Castro parvint à entrer dans le port : non-seulemcnt ce secours ranima des hommes intrépides qui étaient décidés à mourir, mais on persévéra dès lors dans la défense. La certitude que l’on eut d’un secours efficace et l’espoir de la prochaine arrivée de D. Alvaro rendirent ces soldats plus ardents que jamais, plus forts dans leur résolution énergique. Ce fut à cette époque que fut dit un mot longtemps célèbre dans l’Orient. Roumekhan avait dirigé son attaque contre le boulevard de Sant-Iago, et ce point important était défendu par un officier nommé Moniz Barreto. L’effort de l’ennemi fut si terrible, l’espèce de feu qu’il lançait sur le rempart eut une action si déplorable, que la plupart des hommes de Moniz Barreto moururent embrasés, heureux quand ils pouvaient
aller se jeter dans des cuves d’eau disposées pour arrêter l’effet de l’incendie , et quand ils allégeaient ainsi leurs derniers tourments. Il ne restait plus que deux soldats; et Moniz Barreto venait d’être atteint par les flammes; il se retirait, lorsque ce court et sublime dialogue s’engagea . — « Où allez-vous ainsi? — Essayer d’éteindre ce feu. — Moniz, laisserez-vous perdre la forteresse du roi ?
— Je vais me jeter dans une de ces cuves.
— Croyez-moi , si les bras peuvent agir encore, cela suffit pour combattre ; tout le reste n'est rien ! » Et Moniz Barreto demeura à son poste; le boulevard fut sauvé. L’officier ramena en Portugal le généreux soldat qui lui avait donné un noble conseil; cet homme, qui vivait près de lui , n'était pas connu sous un autre nom que celui qui lui avait été donné par le peuple : c'était le soldat du feu.
Les faibles secours que Mascarenhas avait reçus étaient loin de suffire. Les Portugais, exténués, ne défendaient plus que des ruines , lorsque D. Alvaro de Castro arriva enfin devant la forteresse de Diu, avec quarante navires, reste des cinquante voiles qu’il avait au moment du départ; il lui avait fallu une prodigieuse persévérance et une habileté non moins grande pour vaincre la fureur des vents. L’abondance rentra dans le fort avec l’arrivée de la flotte, et l’on crut un moment que le commandement allait passer en d’autres mains ; mais les lettres du gouverneur général étaient précises; elles confiaient l’ardeur du jeune capitaine à la prudence du vieux soldat ; et l’on peut dire que ce fut un des traits distinctifs de la grande âme de Joào de Castro, que l’espece de déférence qu’il montra en toute occasion
frnur Mascarenhas; ses fils savaient 'imiter.
Cette haute prudence du capitaine général allait cependant devenir insuffisante. Les hommes bouillants que D. Alvaro avait jetés dans le fort se trouvèrent trop à l’étroit sur ce théâtre, témoin cependant de tant d’actions admirables ; en dépit des remontrances de D. Joâo Mascarenhas, en dépit même des sages paroles de D. Alvaro , ils voulurent opérer une sortie. Les deux chefs furent bien obligés d’accom.
pagner ceux qu’ils ne pouvaient plus contenir. Ils étaient six cents, ce qui suffisait pour défendre la citadelle devenait presque inutile devant une armée: ils furent battus, après avoir fait des prodiges de valeur. Ivre de son succès, Roume-klian commença à bâtir la ville nouvelle qu’il avait résolu d’édifier après l’expulsion des Portugais; il reçut même les félicitations des ràdjâs voisins, qui l’envoyèrent complimenter sur une victoire qu’on croyait décisive. La grande nouvelle circula bientôt dans toutes les villes de cette portion de l’Orient ; et avant que. Mascarenhas e(lt pu instruire le gouverneur général du désastre causé par l’imprudence de ses troupes, D. Joâo de Castro connaissait déjà l’issue de la bataille et la situation des Portugais.
Le grand capitaine n’hésita pas un moment; il comprit qu’il fallait frapper par un coup décisif l’esprit de ces peuples qu’un jour de succès rendait si orgueilleux. Il voulait d’ailleurs venger ce jeune O. Fernando, dont il avait appris la mort en public avec un visage impassible, mais qu’il avait pleuré en secret. Ses préparatifs furent terminés en peu de temps : la municipalité de Goa le secondait d’une manière admirable; et pour relever l’État, comme on disait alors en parlant des Indes, nul sacrifice ne lui coûtait.
ARRIVÉE DE D. JOAO DK CASTRO DEVANT LA FORTERESSE DE DIII. — Le
18 octobre 1546 fut choisi pour le jour du départ. Après avoirremis le gouvernement de la cité à levéque D. Joâo d’Albuquerque et à D. Diogo de Almeida Freyre, le gouverneur général des Indes partit pour aller au secours de Diu. Ses forces navales consistaient en douze gros galions et en soixante bâtiments tà rames. D. Joâo de Castro avait arboré son pavillon à bord du Saint-Denis , et il emmenait avec lui ce que Goa comptait d’hommes expérimentés et de meilleurs soldats. En six jours la flotte parvint à Baçaïm {fiassaïnd ans l’Arangâbâd). Le gouverneur continua sa route, et, ayant opéré à Ilha dos Mortes sa jonction avec D. Manoel de Lima, qui, venant récemment de Portugal, dévastait la côte de Cambaya, il arriva à Diu après une rapide traversée.
L’arrivée de la flotte répandit une satisfaction universelle dans la forteresse ; et, pour nous servir d’une expression de Freyre d'Andrada , ce ne fut pas sans une joie bien vive que l’on vit arriver celui qui ramenait la paix, mais la paix à la suite de la victoire.
D. Joâo de Castro avait dit dans le conseil qu'un gouverneur générai des Indes n’allait pas s'enfermer dans une forteresse, mais que, s’il venait à tirer le glaive, c’était pour châtier. Il fallait réaliser de telles paroles, etRoume-khan étalait dans la plaine une armée innombrable. D. Joao de Castro avait prévu les objections qui lui seraient faites et les difficultés qui se présenteraient ; il répondit à tout en exécutant sans retard les plans qu’il avait tenus cachés.
Comme prenuèrecondition du succès, il fallait laisser le général musulman dans l’ignorance des opérations qui se préparaient. En conséquence, D. Joâo de Castro ordonna que les troupes opérassent leur débarquement durant la nuit , et qu’on les fît passer dans la forteresse le plus secrètement possible.
Diviser l’attention de Roume-khan entre la forteresse et la flotte, c’était plus tard diviser l’armée, et se créer des chances pour la victoire.
Trois nuits suffirent pour effectuer cette opération; et, grâce à des échelles de corde , la nouvelle armée était introduite dans la citadelle que le général ennemi la croyait encore sur les galions : mille cris partis des forts, le bruit des instruments, les décharges d’artillerie saluaient la flotte pavoisee, et entretenaient les musulmans dans une erreur qui leur devint fatale (*).
Joâo de Castro avait pris une grande résolution ; et le jour même désigné pour l’attaque il voulut faire comprendre à ses troupes que cette résolution était inébranlable; il ne brûla pas ses vaisseaux comme Cortès, mais il fit arracher une des portes de la citadelle, et l’énorme bûcher sur lequel elle s’embrasa, servit, dit-on, a faire cuire le déjeuner des soldats portugais.
Bien que l’historien qui nous a pres-
(•) Le traité de Barreto de Resendc renferme un plan de la forteresse, qui peut aider à corarendre cette partie si intéressante du récit des istoriens portugais.
L’UNIVERS
que toujours servi de guide paraisse incertain sur le chiffre exact de l’armée ennemie, il paraît positif que les forces de Roume-khan s’élevaient à plus de guarante mille hommes , et que les chefs, choisis parmi les vieux soldats de l’armée turque , étaient d’une valeur renommée. Ce fut en présence de cette multitude que l’on put comprendre toute l’habileté du général. Au moment désigné pour l’attaque, Joâo de Castro ordonna aux embarcations de la flotte de se porter rapidement vers une partie de la plage où elles pouvaient être en vue de l’ennemi , et de simuler un débarquement; des acclamations devaient se faire entendre, des lances devaient être disposées de manière à faire croire ù la présence de nombreux soldats. De l’aveu de plusieurs écrivains, ce fut à ce stratagème qu’on dut en partie la victoire. Roume-khan se vit nécessairement dans l’obligation de diviser ses forces pour garder la côte.
Le 11 novembre, jour de la Saint- Martin , Joâo de Castro fit ses dernières dispositions. L’avant-garde de sa petite armée fut confiée à D. Joâo Mascarenhas; car, ainsi que le dit Freyre d’Audrada, on lui devait bien l’honneur des premiers coups : il avait sous ses ordres cinq cents Portugais et six cents Canarins. D. Alvaro marcha à la tête des fidalgos avec cinq cents Européens. D. Manoei de Lima commandait un pareil nombre d’hommes; et le gouverneur se réserva huit cents Portugais, avec quelques Canarins et quelques Malabars.
Au signal donné, l’armée exécuta avec habileté son évolution. Roume-khan se porta en personne, avec le gros de ses troupes, vers le point qu’il croyait menacé , et ce fut en ce moment que l’avant-garde descendit dans la plaine.
D. JoàoMascarenhas etD. Alvaro supportèrent le premier chocde? forces musulmanes avec perte; et il leur fallut une singulière résolution pour tenir bon devant cette attaque.
Joâo de Castro se porta immédiatement vers le pont qui conduisait à la ville; là il fit des prodiges de valeur, et, au cri de notoire! les Turcs sont en déroute, il vit fuir devant lui l’armée entière. L’ennemi s’éloignait en désordre;
mais, comme le ditAndrada, c’était en quelque sorte une victoire sans bataille , lorsque Roume-khan , averti de la confusion où se trouvaient les siens, revint avec sesjanissaireset engagea réellement l’action; il déploya un tel courage que l’avantage fut un moment de son côté , et que deux fois la bannière portugaise fut renversée ; mais, la targe au poing et l’épée à la main , Joâo de Castro combattit personnellement avec une telle intrépidité, qu’il supporta avec quelques hommes l’effort de l’armée. Il réunit les Européens , qui commençaient à s’ébranler; et, formant un corps d’élite, dont le commandement fut donné à Alvaro, il attendit de pied ferme la charge nouvelle que préparait l’ennemi.
Roume-khan, en effet, avait fait former un croissant immense à son armée, et il espérait envelopper les Portugais. A la tête de ses braves, Alvaro n’hésita
fias à entamer cette multitude. Malgré eur courage, les chrétiens étaient près de succomber, lorsqu’un événement inattendu vint doubler leur énergie. Frey Antonio do Casai , malgré son habit religieux, avait suivi l’audacieuse avantgarde , et il élevait dans les airs un crucifix , en encourageant les chrétiens , lorsqu'une pierre, lancée au hasard, vint frapper l’effigie sainte : un des bras du Christ était détaché, et l’image du Sauveur semblait prête à tomber au milieu des infidèles. A cette vue, les Portugais recouvrent des forces nouvelles;» ils prétendent venger l’injure faite au ciel , mieux encore que celle faite à l’État , et ils semblent plutôt les instruments de la victoire qu’ils n’en paraissent les auteurs (*). » Roume-khan ne peut résister à l’effort de ces hommes qui défendent plus que leur honneur, et qui combattent pour leur Dieu : il fuit, et D. Alvaro, le poursuivant, pénètre jusque dans la cité. Il est joint, en ce moment, par D. Manoei de Lima, à la tête de son corps d’armée ; le carnage devient épouvantable; une fois dans la ville, on ne trouve plus que des habitants inoffensifs, on ne rencontre plusd’ennemis.
Diu est décidément au pouvoir des Portugais; car, tandis que les deux généraux y pénètrent par un point, l’autre
(») Kreyre d’Arwlrada, Tic de Jean de Castro.
extrémité tombe au pouvoir de Joâo Mascarenhas.
Le reste de Faction mérite à peine d'être mentionné. D. Joâo de Castro combattait encore dans la plaine, lorsqu’il apprit que la ville s’était rendue. Roume-khan avait bien eu le temps de rallier les restes de son armée, et il se présentait à la tête de huit mille hommes; mais il fut reçu avec un tel sang-froid par les quatre généraux , dont la jonction s’était opérée, qu'il ne lui resta bientôt d’autre ressource, pour sauver sa vie, que de se cacher au milieu des cadavres sanglants dont la plaine était jonchée, après s’être revêtu à la hâte d'une misérable tunique de soie. Fut-il reconnu, fut-ce l’effet du hasard? une pierre l'atteignit , et le fit rester parmi les morts. Plus tard, bien des gens réclamèrent l’honneur de lui avoir porté le dernier coup.
Après la victoire obtenue d'une manière si miraculeuse, la ville de Diufut livrée au pillage: le butin fut immense; tout fut réservé pour l’État, ou partagé entre les soldats, sans que D. Joâo de Castro, fidèle à ses principes, conservât pour lui un seul fer de lance. Les musulmans avaient perdu environ cinq mille hommes et quarante pièces d’artillerie. La valeur du numéraire qui tomba au pouvoir du gouvernement portugais pourvut et bien au-delà aux dépenses qu'avait exigées l’expédition.
UN EMPRUNT DE D. JOAO DE CAS- TRO : SA LETTRE AUX HABITANTS DE goa. — Après avoir remporté une victoire qui était certainement décisive aux veux des Orientaux , et qui ruinait le roi de Cambaya, D. Joâo de Castro songea à rebâtir la forteresse de Diu; mais il voulut qu’elle offrît à la fois plus de sécurité pour les Portugais et un aspect plus formidable aux yeux des musulmans. Malgré le butin considérable qu’il venait de faire sur la cité, il put craindre un moment que les fonds ne lui manquassent pour accomplir ce dessein; et, pour qu une telle opération ne subit pas de retards, il se décida à faire un emprunt aux riches habitantsde Goa, qui, du reste, avaient fait assaut de générosité avec ceux de Chaul durant c^tte campagne. La somme demandée par le gouverneur était considérable :
10” f.ivraison. (Portugal )
si loin de la métropole une garantie semblait nécessaire; voici ce que D. Joâo de Castro écrivit aux membres de la Camara de Goa , qui représentaient la capitale des Indes :
« J’ai fait déterrer D. Fernando, mon fils , que les Maures ont tué dans cette forteresse, alors qu’il combattait pour le service de Dieu et du roi , notre maître. Je voulais vous envoyer ses ossements comme gage; mais ils se sont trouvés dans un tel état, qu’on ne pouvait encore les tirer de la terre. Il ne me restait donc d’autre chose que mes propres moustaches (*) , et je vous les envoie par Diogo Rodriguez de Azevedo. Vous devez déjà le savoir, je ne possède ni or, ni argent, ni meubles; je ne possède aucuns biens-fonds, sur lesquels je puisse assurer mon emprunt : je n’ai qu’une sincérité sèche et brève , et Dieu me l’a donnée. »
Ces admirables paroles n’ont pas besoin de commentaires. La cité de Goa n’exigea pas d'autres gages ; et les sommes demandées furent envoyées immédiatement. Néanmoins, et bien que F revre d’Audrada passe ce fait sous silence, elles ne furent pas nécessaires. Pedro Barreto de Resende, qui est si bien informé de tout ce qui a rapport aux finances de l’Inde, nous affirme que le numéraire obtenu par le sac de Diu suffit, plus tard , à la reconstruction de la forteresse. Après avoir fait toutes les dispositions nécessaires pour mettre cette clef du Guzarate à l’abri d’un coup de main inattendu, tandis que l’on poursuivait ses constructions militaires, Joâo de Castro retourna dans la métropole des Indes; et il v devint l’objet d’une ovation qui n’avait pas encore eu d’exemple dans ces contrées.
LE TRIOMPHE DE D. JOAO DE CAS- TRO. — Barros donne ainsi le détail de cette pompe triomphale, qui, je le répète, n’avait pas d antécédents aux Indes , et que le prestige d’un nom héroïque peut seul excuser aujourd’hui. » La
(•) Il y a dans le texte que reproduit Andrade algurnas min haï bnrbas. Celte relique fut longtemps gardée dans lu famille de JoAo de Castro, et son petit-fils . l’archevêque, la conservait dans une urne de cristal , posée sur un socle d’arpent. On avait buriné à l’entour du vase des vers moins beaux à coup sùr que ceux de Carnoens eu l'honneur du héros. On ignore ce qu’est deveuu ce gage précieux.
L’UNIVERS
cité avait fait construire, dans le bazar, un beau débarcadère , pour que le gouverneur se rendît à terre. On avait renversé la porte; du haut en bas, les murs étaient couverts de pièces de brocart et de velours de couleur. Tout l’espace le long du mur jusqu’au palais des vice-rois, était non-seulement tendu de toile et couvert de tapis, mais encore orné de ramée. Le gouverneur arriva le dernier à la suite de toute la flotte, et remonta le fleuve sur une galiote tendue de brocart, pavoisée de bannières de soie aux mille couleurs.
Quatre-vingts embarcations, chargées de musiciens, le précédaient; et, dès qu’il mit pied à terre, il fut salué par tous les forts de la ville. Le gouverneur venait vêtu d’une robe à la française, de satin cramoisi, entièrementbroiléed’orf*).
Tous les gentilshommes qui avaient pris part à la victoire l'environnaient; et il était suivi par les divers équipages de la flotte, dans l’ordre qu’avaient gardé leurs navires durant la bataille. Le gouverneur descendit du débarcadère, et, à la porte des murs , les vereadors de la cite le reçurent sous un dais fort riche; puis le procureur de la ville, s’approchant,lui enleva sa toque, et un magistrat lui posa une couronne de laurier sur la tête : il lui remit également une palme magnifique dans la main. A quelque distance devant lui, on portait la bannière royale aux armes de Portugal , et Jusar-khan, capitaine du roi de Cambaya, le précédait. Prisonnier, il s’avançait les yeux fixés en terre et les mains croisées. On remarquait, en outre, sept bannières ennemies et un fort grand étendard qu’on traînait sur le sol. En avant de ces bannières marchaient plus de six centscaptifs, des trains d’artillerie, et nombre de chariots, remplis de dépouilles guerrières , d’armes diverses , de fusils, de cottes de mailles , de lances , de
(*) Le portrait nue nous offrons a été copié sur une peinture au temps, naïve mais quelque peu barbare; nous en dirons autant des figures qui ont précédé. Ces vénérables effigies qui ornent le précieux, manuscrit de Barretode Resendc, reproduisent elles-mêmes les portraits originaux de Goa. Nous osons espérer que la partie iconographique dont cette notice est accompagnée, rectifiera plus d’une erreur perpétuée dans divers ouvrages : ici comme dans le texte on a tenté de revenir aux sources.
harpons, de masques de fer et d’une multitude d’engins propres aux combats.
On arriva dans cet ordre, jusqu’à la cour du palais, où l’on avait élevé une forteresse armée, qui commença à faire feu de son artillerie et à lancer des bombes, des fusées, des pots à feu : le tout en gardant beaucoup d’ordre et une heureuse disposition. De là on chemina tout le long de la rue Droite, qui était merveilleuse à voir ; car une multitude de dames étaient aux fenêtres , avec des fleurs, des roses, des eaux parfumées qu’elles épanchaient sur le gouverneur. Les Hindous et les gens de tou# les métiers venaient lui çffrir divers objets produits de leur industrie. Les orfèvres, par exemple, présentaient de petits ouvrages d’or et d’argent , les marchands de soieries étendaient sous ses pieds des pièces d’étoffes, et ainsi de suite. Durant tout le chemin , le gouverneur garda une expression de visage fort allègre et souriante. Ce fut de cette manière qu’il arriva à la Miséricorde. Il y fit sa prière, et il offrit sur l’autel une riche pièce de brocart. De là il se dirigea par la rue du Crucifix et tourna vers Sam-Francisco, où les frères vinrent en procession le recevoir, répétant le Beneaictus qui venit in nomine Domini. Il arriva au seuil de la cathédrale, à la porte de laquelle était l’évêque D. Joàod’Albuquerque, revêtu de ses habits pontificaux et accompagné des chanoines et du clergé, qui s avancèrent en procession. Le gouverneur, dès qu’il fut arrivé près du prélat, s’inclina , se jeta à ses pieds avec effusion et respect , ayant le visage et sa barbe vénérables mouillés de larmes. Il baisa alors la très-sainte relique du vrai bois de la croix; puis il suivit l’évêque jusqu’à l’autel, où il fit sa prière, avant que d’offrirdeux belles pièces de brocart. De là les magistrats voulurent l’accompagner jusqu’à son habitation, qui était située au Sabaio. Et alors au milieu de l’allégresse, des joyeuses inventions de fête et du bruit des instruments qu’on entendait sortant de la multitude, le peuple allait criant par les rues à haute voix : « Vive notre libérateur et celui de la patrie. » Tel est le récit de Barros. Plus tard Joào de Castro eut dans Goa même un autre triomphe, qui valait bien celui-là. Les lu-
diens opprimés vinreut pleurer aux pieds de sa statue.
DERNIÈRE PÉRIODE DD GOUVER- NEMENT DE D. JOÙO DE CASTHO. — IL EST NOMME VICK-ROI DES INDES; SA mort. — Une princesse d'un esprit élevé avait dit, en apprenant l’honneur insigne rendu a Joâo de Castro par la chambre municipale de Goa : « Il a vaincu comme un chrétien; il a triomphé comme un idolâtre. » 11 v a bien au fond quelque chose de vrai dans ces paroles sévères ; mais il faut se rappeler que le héros chrétien vivait au milieu des idées de la renaissance, et qu'il voulait, d'ailleurs, par cette pompe inaccoutumée, frapper l’esprit desrâdjâs vaincus. Ilnesere|>osa point, en effet, apres son triomphe; et c’est avec peine que nous nous voyons contraint à dire, eu quelques mots, les randes actions qu’il accomplit. Ce fut 'ahord sous son gouvernement que D. Jorge de Menezes s'empara delà ville imposante de Baroche (UaroiUch) , dont le nom glorieux resta à sa famille; plus tard, et par ses ordres, Antonio Moniz passa àCeylan, et il y fit redouter les armes portugaises, bien qu'il ne pilt pas y faire triompher complètement le parti des chrétiens. Vers cette époque, tiidalkhan II , toujours préoccupé de la présence de Mealeà Goa, voulut encore se débarrasser de ce prétendant par la force des armes ; il leva une puissantearmée, et commença à ravager les terres de Bardes et dè Salsette; mais il fut encore défait par les troupes de Joâo de Castro. Enün, dans une autre partie de l'Orient, Achem tomba au pouvoir des Portugais ; Malaca fut complètement paciliéietcefut à cette époque qu’on ressentit les puissants effets d'une parole énergique et sainte. François- Xavier, dont l'Église devait faire un saint, accomplissait déjà, par sa présence, ce que ne pouvaient toujours faire les armées.
Mais, tandis que ces choses se passaientdans les contrées que les Orientaux ont nommées poétiquement les Paupières du monde, Joâo de Castro était contraint de pourvoir et de prévoir à la fois. D. Joâo de Mascarenhas, qui avait consenti à rester, quoiqu’à grand’peine, dans la nouvelle forteresse de Diu , lui annonçait que le roi de Cainbaya rassemblait de nouveau ses forces pour
anéantir enfin la puissance des Portugais. Qidal-khan II, de son côté, réunissait des troupes nombreuses et menaçait d’une invasion. Ces dispositions hostiles furent déjouées par les prévisions de Joâo III. Tandis que les troupes ennemies se préparaient , une flotte mouillait devant la barre de Goa, et, mettant à la disposition du gouverneur trois mille Portugais , lui permettait d'aller chercher le générai musulman dans l’intérieur et de triompher sans combattre.
Sur la renommée guerrière du général portugais , le roi de Canara lui envoyait a Goa des ambassadeurs avec mission de se liguer avec lui contre llidal-khan ; et cette simple démonstration suffisait pour contenir le chef mahométan, et pour l'éloigner du territoire que ses armées couvraient déjà. La présence de Joâo de Castro devant Ponda suffisait ensuite pour anéantir la puissance du général qui avait craint de l’attaquer.
Le second vovage militaire de Joâo de Castro à Diu, l'expédition de D. Alvaro à Surate, les hostilités reprisesà Baçaïm contre le roi de Cainbaya , l’incendie de Daboul, et enfin la fameuse bataille de Saint-Thomé, livrée près de Goa au général qu’Hidal-khan avait choisi pour le représenter et que les jeunes filles célébrèrent si longtemps après dans des romances historiques , tout cela prouverait que le héros était bien loin de se reposer après les joies du triomphe.
D. Joâo Mascarenhas était retourné à Lisbonne, où sa réputation lui avaitvalu de nobles récompenses. Le bruit des grandes actions qui avaient eu lieu sous les murs de Diu se répandit parmi le peuple, et il y eut alors pour Joâo de Castro un triomphe vraiment national.
La nouvelle d'une victoire si extraordinaire parut assez importante pour qu’on la transmît solennellement au souverain pontife. Joâo III. obéissant à la voix commune, changea le titre de gouverneur des Indes contre celui de vice-roi. Ce n'était pas là ce que demandait Joâo de Castro ; fatigué de gloire et de triomphes, il aspirait après sa fraîche solitude de Cintra; il demandait à être rappelé en Europe; on lui répondit par l’envoi d’un titre pompeux. Il voulait quelques années de repos à l’ombre de ces arbres qu’il avait plantés lui-même pour ombra-
L'UNIVERS
ger son pauvre ermitage; on lui imposa de nouveau la fastueuse représentation de Goa la Dorée; il fut vice-roi quatorze jours!
Il n’y a rien de plus touchant dans l’histoire que la On de cet homme, qui recevait, sur un trône, des princes étalant tout le luxe de l’Orient, et qui, parvenu à une pauvreté extrême , se voyait malade et contraint d’avouer enfin sa misère. « Voyez, je suis en vérité dans un grand dénûment pour un vice-roi, disait-il dans les derniers temps au sénat de la ville de Goa. Mais les soldats sont mes fils; ils vous diront qu’avant l’argent du roi , ils ont toujours eu à leur disposition le salaire du gouverneur ; et l’on ne doit pas s’étonner que le père de tant d’enfants soit devenu pauvre (*) ! »
Il était réellement l’appui de ces hommes indomptables, qu’il conduisait, quand il le voulait, à la destruction des armées ; mais la religion, dans les derniers jours, lui donna à son tour un père. François-Xavier vint l’assister au moment suprême. Qui dira les entretiens qu’il y eut entre ces deux hommes, les regrets que le héros confia au prêtre? Peut-être s’accusa-t-il alors de son triomphe. Oh! comme il aurait donné tous ces souvenirs pour une parole de l’épouse qu’il avait saintement aimée (**)! Il fallut mourir sans l’avoir embrassée, sans avoir mêlé ses larmes aux siennes, en parlant de ce fils de dix-neuf ans qu’elle-même elle n’avait pas revu! Et voilà tout ce que saint François-Xavier eut à consoler de douleurs.
Que dire sur le caractère de Joao de Castro , qui ne soit dit en termes nobles et simples par ses lettres, par ses propres écrits. S’il s’agit de sa conduite politique, il faut nécessairement répéter, à propos de son irréprochable carrière, ce qu’un autre grand homme disait à D. Ma-
DLaCïède, si pftle d’ordinaire, s’anlmequelque peu en parlant de cette noble lin, et il ajoute : <t Castro Joignait aux vertus civiles les vertus guerrières, et l’on peut le compter au rang de ces hommes rares que la nature ne produit que de loin en loin. »
(•*) La secondeépouse de Jofto de Castro, dona Maria de Noronlia, était d'une beauté remarquable, et fut recherchée en mariage par plusieurs seigneurs après la mort de son mari. Elle conscrxa l'éternelle mémoire du héros, et lit vœu de chasteté. Sa mort arriva en 1584; on l’a enterrée dans le pauvre couvent de Ciutra.
noel : « Les Indes, en effet, parlent pour lui. » Cependant nous ne pouvons résister au désir de rapporter ici un fait intéressant , que nous trouvons consigné dans un excellent recueil portugais.
Joao de Castro est du très-petit nombre d’hommes dont le souvenir a été consacré aux Indes par un buste on par une statue : son effigie a été placée audessus de la porte qui sert d’entrée à Goa : naguère encore on venait requérir le souvenir du héros , comme on eût invoqué le secours d’un saint. « J’ai vu, disait un magistrat honorable , les esclaves , les malheureux Canarins accourir les mains jointes, pour demander justice et protection au grand homme; comme si cette froide efligie pouvait briser leurs fers ou les délivrer de l’oppression et de la cruauté de leurs maîtres iniques; tant était vif encore le souvenirde son humanité compatissante pour les opprimés, et cela après trois cents ans (*) ! »
coup d’oeil sun la. situation de l’inde après la mort de d. joao de
CASTRO.— VICE-ROIS QUI LUI SUCCÉDÈ- RENT. — Les historiens portugais conviennent unanimement qu’à l’époque de l’administration du quatrième viceroi, on crut avoir retrouvé ces temps de prospérité presque fabuleuse qui suivirent la domination trop courte des Almeida et des Albuquerque : cette prospérité, qui se liait intimement aux vues d’un grand esprit età l’exemple donnépar une probité sévère, ne fut que de courte durée. Insensiblement les agioteurs, les hommes d’affaires prirent le dessus, si bien que, soixante ans plus tard, un auteur portugais, écrivant sur la statistique, pouvait dire : « Tel est le nombre des écrivains qui assiègent les bureaux de l’administration de Goa , qu’on dirait une ville de plaideurset non une ville de guerriers (**). Cette décadence politique n’arriva pas tout à coup, néanmoins; et les temps qui suivirent l’époque de Joao
(*l Ces derniers détails sur l’espèce de culte rendu a la statue de Joào de Castro sont tirés du Panorama, t. VI, p. un ; le magistrat désigné ici est M. le conseiller Jofto Osorio de Castro Cabrai e Aibuquerquc.
(**}« E pa rèee a ddade de Goa , mais academia de misantes que cscofa de armas. » Brève tra~ ta do ou cpilogo dot vizo-reyt da India. Manuscrit de la Bibliothèque royale.
de Castro furent encore des temps glorieux; quelques pages extraites de Barros ou de Diogo de Couto le prouveraient aisément; mais, il faut bien l’avouer, ce qu’il importe vraiment à l’Europe de savoirsur la conquête de l’Inde est ditaprès le récit de la période que nous venons de signaler. »
ÎVous ne donnerons plus que quelques dates et que quelques faits , en suivant l’ordre chronologique , jusqu’à l’époque malheureuse où D. Sébastien perdit son royaume, malgré les représentations austères de ce Mascarenhas qui avait joué un si grand rôle durant le siège de Diu.
Le gouverneur qui succéda immédiatement à Joào de Castro fut Garcia de Sa , alcaïde de la cité de Porto. Il administra un peu plus d’un an, jusqu’en 1549, et fit la paix avec le roi de Cambaya , après avoir fortifié de nouveau les places militaires de sa vice-royauté. Les dominicains s’établirent aux Indes; et le râdjâ de Tanor , qui vint à Goa , se fit chrétien. Jorge Cat)ral,qui succéda au gouverneur que nous venons de nommer, n’administra guère plus longtemps que lui; car il déposa le pouvoir le 6 novembre 1550. Durant ce court espace de temps, les Portugais remportèrent de grandes victoires navales sur le Samori, et ils détruisirent Capocate, Turacolle (probablement Torâh), Coulète et Panane : Ceylan fut également le théâtre de plus d’un fait d’armes remarquable. D. Jorge de Castro y prit la ville de Ceitava.
D. Affonso de Noronha, qui vint après lui, fut revêtu du titre de vice-roi. C’était le cinquième seigneur auquel le gouvernement avait concédé cette dignité, il la conserva durant quatre ans. En ce temps (*), les guerres lointaines se succédèrent avec activité. Soliman perdit, à l’exception dedeux navires, la flotte de vingt-cinq galères qu’il envoyait au secours d’Ormuz : le pouvoir du principal souverain de Ceylan fut ruiné. Aux Moluques, Tidore subit le même sort, et le capitaine deTernate, Bernaldim de Sa, détruisit cette ville. Pedro Mascarenhas
(*) Ce fut l’époque à laquelle le grand Akbar monta sur le trône. L’empire moghol, fondé en I&25 par Bàbr, arrière- petit-fils de Timour- Lenck, allait être dans tout son éclat.
fut à la fois gouverneur et vice-roi.
Parti de Lisbonne en 1554, il ne ré^it que neuf mois: pendant cette courte administration, il secourut Surate contre les Turcs; et les revenus de la douane de Diu appartinrent en entier à la couronne de Portugal ; ce qui fut * remarqué comme une amélioration dans l’administration financière, amélioration à laquelle on était loin de s’attendre et qui fit le plus grand honneur à Diogo de Noronha , capitaine de cette forteresse. Le passage si court de Pedro Mascarenhas fut marqué par les dissensions sanglantes qui éclatèrent entre les gentilshommes portugais résidant aux Iudes; et l’on affirme que ces luttes intestines abrégèrent la carrière du successeur de Noronha : il mourut eu 1555, et ordonna que ses ossements fussent transportés en Portugal.
Francisco Barreto fut nommé dix-septième gouverneur des États de l’Inde :
il prit le pouvoir en juin 1555, et commença bientôt une guerre active contre Hidal-khan , lutte dont le souverain musulman se trouva assez mal pour accepter la paix avec empressement. A en juger par une satire qui nous a été transmise dans les œuvres deCatnoëns, sous le titre de Disparates da India, si le courage ne manquait pas aux habitants de Goa, l’état moral au pays était devenu déplorable. Ce fut cette pièce, empreinted’uneassez vive ironie, qui indisposa le gouverneur contre le poète et qui le lui fit exiler. Malgré la tache bien réelle qui en est résultée pour la mémoire du gouverneur, on ne peut se dissimuler que Francisco Barreto n’ait montré du courage et de la fermeté durant son administration, qui dura trois ans et deux mois. Outre ses guerres victorieuses contre Hidal-khan , il ruina Suaquem , ou du moins il envoya Peixoto contre cette ville, et il prit les forteresses d’Asserim et de Manora. Par ses ordres, Pedro Barreto Rolim entra dans le Sindh, et détruisit plusieurs villes. La guerre ne cessa pas non plus dans Malaca. Francisco Barreto quitta l’Inde pour aller conquérir, en Afrique, le royaume du Monomotapa. Bien des années après avoir abandonné un pays où il laissait des souvenirs glorieux, mêlés
L’UNIVERS
à des traces de violence, il mourut là misérablement, en 1573; et ce fut à peine s’il eut pour s’abriter, durant sa dernière maladie, une misérable cabane, construite à la hâte dans le désert.
Bientôt la vice-royauté des Indes fut briguée par les seigneurs que leur naissance rapprochait le plus du trône. En 1558 , 1). Constantino de Bragance , fils du duc Jaime , partit comme septième vice-roi , avec quatre navires.
Des souvenirs aimables se rattachent à D. Constantin, en mémoire de l’allégeance toute secourable qu'il accorda au grand poète persécuté naguère par Barreto. L'administration de ce prince ne fut pas non plus sans gloire pour les armes portugaises ; après une lutte sanglante, la forteresse de Damarn {Ikimaoun) tomba en sou pouvoir. Il châtia le roi de Jafanapatnam. D. Constantin de Bragance avait été nommé au poste important qu'il occupait, durant la minorité de L). Sébastien, par le grand inquisiteur D. llenrique, oncle du jeune roi; il ne faut donc pas s'étonner si le terrible tribunal, qui avait épargné les Indes jusqu'à cette époque, se dressa plus sanglant, plus implacable à Goa u'il n'était en Europe. La métropole es Indes fut érigée en même temps en archevêché; Cochin, Malara, reçurent des évêques. Ces soins purement religieux n’empêchèrent pas 1). Constantin ae détruire Mangalor et d’inquiéter la côte du Malabar. Il fonda en Afrique la forteresse de Mozambique , telle qu’elle exista longtemps; mais sous son administration les Portugais perdirent Punicale, à la côte de |a Pêcherie, puis Balsar dans la circonscription de Damam. Ils furent également battus à Baharem, qui fournissait des perles si abondantes; il ne fallut pas moins qu'une grande victoire, remportée sur leSamori, pour effjcer ees défaites. D. Constantin de Bragance quitta les Indes en 156t.
Celui qui lui succéda eut aussi le titre de vice-roi, et il était le huitième dans l’ordre chronologique; c'était 1). Francisco Coutinho, comte de Redondo. Durant son court séjour aux Indes (car il n'administra que deux ans et demi ) Francisco ne provoqua pas de bien grands événements. Cependant, Garcia Roiz de Tavora, gouverneur de Damam,
remporta une victoire signalée sur les chefs musulmans, qui s'étaient mis en campagne contre les Portugais, déjà moins redoutés. Quant au vice-roi, après avoir rassemblé une grosse flotte à Cochim, il eut une entrevue avec le Samori, et là on jura de nouveau la paix, qui avait été conclue précédemment.
Francisco Coutinho étant mort à Goa en 1564, D. JoSo de Mendoça prit le soin de l’administration; mais il ne gouverna nue six mois, et partit pour le Portugal : ce fut un homme habile qui le remplaça. D. Antâo de Nuronha, neuvième vice-roi, partit en 1564, et il gouverna jusqu’en 1568. Les guerres se renouvelèrent avec un degré de violence inusité, dans l’île de Cevlan; elles ne prirent un caractère si terrible qu’en raisondes idées religieuses, qui s'étaient exaspérées de part et d'autre au plus haut point. Le capitaine général de Colombo, Pedro de Taïde, protégeait le roi de Cota, qui s'était fait chrétien. Bientôt les Chingulais vinrent assiéger ce prince, et leurs troupes réunies formèrent une armée innombrable. Les Portugais accoururent au secours de leur allié ; et l’on aura une idée du massacre qui eut lieu, quand on saura que dans un seu I clos, où l’on put les com pter. on releva deux mille cadavres. Les Portugais ne perdirent qu'un seul homme; il se nommait Pedro Fernandez Janeiro. Cette mort empêcha que le miracle ne fût complet aux yeux des chrétiens; car ils ne purent s’empêcher d’attribuer une telle victoire à un pouvoir surnaturel.
La villedeColomboelle-même.qui subissait un siège des plus rudes, fut sauvée grâce à soixante Portugais, qui rétablirent les communications avec la métropole et qui, dans une seule affaire . tuèrent jusqu’à cinq cents Chingulais. Tout cela n'empêcha pas que sous D. Antâo de Noronna les Malabarrs ne commençassent à remporter des avantages , qui exaltèrent leur orgueil, et qui furent le début d'une décadence déplorable. Don Leonis Pereira soutint l’honneur portugais dans File de Malaca.
Luiz deTaide, seigneur d’Atouguia , vint aux Indes, dont il fut le dixième vice-roi, en 1568; il déploya desqualités éminentes, et il faut convenir qu'un homme de guerre était devenu néces-
saire pour soutenir l’administration; car, sur tous les points, l'empire colossal des Portugais se trouvait attaqué.
Presque au même moment, Luiz de Taïde eut sur les bras Hidal-khan II, qui venait assiéger Goa à la tête d’une armée de quatre-vingt-dix mille hommes; et le souverain que les chroniques désignent, improprement sans doute, sous le nom de Malique , celui-là prétendant s’emparer de Chaul, marchait contre cette lorteresse à la tête de cent cinquante mille assiégeants. Le Samori, en dépit de la paix jurée naguère, avait pris parti contre les chrétiens, et le roi d’Achem mettait sur pied contre eux des forces immenses. Peudant les trois années que dura son gouvernement, Luiz de Taïde remporta sur ces armées puissantes plusieurs victoires signalées; et de retour à Lisbonne, le jeune monarque qui avait succédé à Joào III lui fit l'honneur insigne de le conduire lui-même à la cathédrale de Lisbonne, pour y rendre grâce à Dieu d’avantages inespérés. Il n’en est pas moins vrai que le prestige des temps glorieux allait s'effacer.
I). Antonio de Noronha fut nommé vice-roi dans ces circonstances difficiles; il partit en 157 1 , et donna à l’Asie méridionale un triste spectacle. Desservi, diton, par des lettres parties de l’Inde, il fut révoqué de sa dignité , et le poste éminent qu’il occupait fut remis à Antonio Moniz Barreto, qui était venu à Goa sur la même flotte que lui. Antonio de Noronha mourut en 1573, presque aussitôt après son retour en Portugal.
Nous ne saurions nous étendre beaucoup sur la carrière politique et administrative d’Antonio Moniz Barreto, quinzième gouverneur des Indes, non plus que sur celle de D. Diogo de Menezes ; le premier vint en 1 57 1 , et, durant ses trois années d’administration, vit Ternate tomber au pouvoir de l’ennemi ; le second ne régit les Indes que neuf mois et repartit en 1578, sans avoir accompli aucun fait bien important pour la mère patrie.
La nomination de don Luiz de Taïde comme dixième vice-roi fut pour ainsi dire le dernier acte important de l’administration de D. Sébastien; par une suite de la fatalité qui semblait peser sur le Portugal , cet acte fut inutile.
D. Luiz, qui avait déjà conduit les affaires avec une rare énergie, ne vint aux Indes, en 1578, que pour faire la paix avec Hidal-khan; et rien de grand ne se passaalors sousson gouvernement. Mais nous avons prononcé une date fatale :
désormais tout va changer dans les Indes comme en Europe; et si nous jetons encore un coup d’œil sur cette contrée, théâtre de si merveilleux exploits, ce sera pour signaler plus de défaites que de victoires, plus de misère que de grandeur.