ORGANISATION DES COMMUNES EN
Portugal. — Ce point historique, dont se préoccupe aujourd’hui si vivement l’Europe, est d’ordinaire si absolument étranger aux vieux écrivains de la Péninsule, il répugne, pour ainsi dire, si complètement à leurs sympathies qu’il nous serait peut-être aujourd'hui impossible de l’aborder, si nous n’avious sous les yeux le travail plein de lucidité et de vues neuves, publié tout récemment par un jeune écrivain dont le Portugal s’honore. Nous lui emprunterons quelques passages , avec le regret de .ne pouvoir le suivre longtemps dans ses considérations éminemment originales (**).
« Lorsqu’on s’occupe de la classe populaire dans notre pays, dit-il, aucuns documents à coup sur n’offrent un intérêt égal à celui de ces chartes de communes, qui en l’organisant lui donnaient une existehee politique, et qui, en réalité, la convertissaient en élément social. Là se trouve l’origine de l’énergie toujours croissante du tiers état ; de la s’échappa la semence impalpable qui,naissantet végétant au milieu desorages de l'humanité, des transformations subies parla nation, produisit au bout de six cents ans l'arbre robuste de la liberté. Les parchemins noircis par le temps sur lesquels furent écrits dans un langage toujours barbare,
fours conservé qu'à l’époque où Alonso El Sabio put écrire en galicien, ou, si on l'aime mieux, eu portugais, ses Louanges en l’honneur de la sainte Vierge. Voyez Argote de Molina, Nobleza de Andnluzia. Voy. également sur la formation de la langue portugaise un excellent morceau de Jodo Pedro Ribeiro, Dissertacôes chronologicas cri tir as.
(r) Cette tombe fut ouverte au seizième Siècle, et l’on fut frappé d'étonnement, à la vue des restes d'Affonso HI. Il avait 13 palmes de long.
<**) M. Herrolano.
L’UNIVERS
et parfois inintelligible , les privilèges de l'homme de travail, forment un iles
filus saints monuments du pays. C’est à que se trouve notre blason à nous (ils du peuple , ce sont nos livres de lignage, influents et nobles aujourd'hui, parce que dans le travail doit se trouver aujourd'hui la première noblesse, ou que du moins cela devrait être ainsi. Il nous faut donc les étudier avec une volonté
sincère L’étude du caractère de
ces communes ( concelhos 1 dans leur enfance et dans leur jeunesse , utile et morale pour la connaissance que nous cherchons, est en outre innocente: leur existence , leurs luttes , l'action publique exercée par elles, tout cela est chose morte ; c’est de l’histoire ; et il en est de même de ces monastères qui furent longtemps, on nous permettra l’expression, les municipes de la société intellectuelle, le grand instrument du projet de l’ordre dans le monde des idées. Aussi l’antique concilium de nos aïeux a-t-il fini , parce que, semblable au pouvoir monastique, il acessé d'avoir une valeur sociale. Entre la nature de la municipalité moderne limitée dans sa courte action administrative et celle des munieipes fondés vers les premiers temps de la monarchie, les relations qui existent ne vont guère au delà de l'identité que
présente le nom La commune,
comme le moyen ilge l’avait conçue et l’avait créée, serait une monstruosité impossible, et ceux qui imagineraient de la rétablir danssesattributions, ou même de lui rendre une partie de l’importance qu’elle eut jadis, devraient, pour être logiques et lui dunnerune signification, rétablir aussi les formules féodales ou barbares qui par leur juxtaposition lui imprimaient la couleur, la vie, le relief, la valeur sociale.
« Nous avons vu la société portugaise s’étendant, dès sa première origine, hors des conditions communes des autres sociétés au douzième et au treizième siècle. En ce qui touche les relations mutuelles que les diverses classes avaient ensemble, et principalement en ce ui concerne ces relations à l’égard u pouvoir royal, nous lui avons vu fuir les règles féodales. Quelle fut la cause de ce phénomène? La même qui produisit une situation analogue dans le pays
de Léon et en Castille. Développer ce point , l’expliquer , ne saurait être ici notre but, c’est l’objet d’un travail plus vaste. Il suffira de dire que cette cause eut sa source dans la tradition visigothique, qui ne s’éteignit jamais en Espagne, et que cette tradition n’était pas féodale , parce que l’invasion des Arabes au commencement du huitième siècle ne donna pas le temps voulu pour que le système bénéficiaire se transformât en féodalité dans la Péninsule, comme il se transforma dans le reste de l’Europe roinano-germanique; et c’est laque gît exclusivement le motif de l’exception offerte parla société portugaise dans son caractère primitif.
« Mais cela veut-il dire que l’Espagne centrale et occidentale, et surtout cette portion de territoire qui nous regarde particulièrement, demeura exempte des influences de la féodalité? Non certainement; cela n’était point possible : les relations avec les populations vivant au delà des Pyrénées s'étaient accrues peu à peu dans la monarchie léonaise. Au temps d’Alphonse VI, les liens mutuels des deux sociétés espagnoleet française se resserrèrent beaucoup plus. Ce prince célèbre vivait entouré de chevaliers ultramontains. Les évêchés et les chapitres d’Espagne se remplirent d’hommes appartenant à la race gallo-franque. Il y a même des raisons pour croire que quelqu’un des dialectes de la France méridionale finit par devenir la langue parlée à la cour de Tolède. Clunv nous envoya ses moines, et introduisit parmi nous ies idées d’indépendance absolue.
En ce qui touche le clergé, il fit plus; il eut la force d’altérer les formulesduculte en changeante rite des Gotlis. Le territoire qu’eut à gouverner D. lienrique nefu t pas le plus mal partagé dans cette espèce d’invasion.... Sous le règne de son fils, l’influence gallo-franque reste presue la même , et s’accroît de l’action 'autres peuples du nord. Les croisés , qui touchaient dans nos ports en poursuivant leur voyage vers la Palestine , aidèrent à D. Sanclie 1e' à conquérir de grands foyers de population sur les Arabes; ils nous laissèrent, selon la coutume, des chevaliers notables, des clercs, et jusqu'à des colonies provenant des
populations (Tau delà des Pyrénées.
Tous ces éléments nous apportaient des semences de féodalité, et le terrain, jusqu’à un certain point, était préparé pour la recevoir, parce que beaucoup des causes qui l’avaient fait naître et se consolider existaient parmi nous. Aussi la féodalité, sans pouvoir péuétrer au cœur de l’arbre social , s'étendit-elle toutefois autour de l’aubier. L’idée du lief se généralisa dans la Galice et en Portugal , comme nous voyous aujourd’hui se généraliser parmi nous les idées étrangères en politique , en administration , en littérature, d’une façon nébuleuse et confuse. »
A près avoir prouvé avec ce rare talent d’exposition comment la noblesse sut faire tourner à son prolit cette disposition nationale, et comment elle s’appropria, dans le principe de la féodalité, ce qui devait étre.àsa convenance , sans pouvoir néanmoins anéantir complètement l’inlluencevisigolhiqueO, M. Ilercolano passe à l’examen du conceliw ou de la commune :
« Dans l’institutiondesconcelhos portugais, durant la première époque de notre histoire, il y a deux faits capitaux qui caractérisent l’individualité municipale et ladistinguentdela commune des pays centraux de l’Europe : le premier de ces faits, c’est que le concelho, dans son organisation intérieure, était en quelque sorte l’image réelle de la société, dans laquelle elle représentait une unité morale ; le second fait, c’est que cette organisation était essentiellement féodale.
i)aus ces deux faits combinés se résume l’aspect de l’antique municipe portugais; par eux s’explique son économie intérieure, aussi bien que ses relations avec le roi et les autres corps de l’État.
« Dans le commun de ces chartes municipales ( foraes ) nous trouvons consignée l’existence de trois classes distinctes, les cavaliers ( milites cabalari), les clercs (clerici), les peons ( peclones )....
(*) M. de Saint-Hilaire, après avoir examiné l’état de la féodalité en Espagne, ajoute, en parlant des lois qui la régissaient :« (je qui leur manque, en Espagne plus qu'ailleurs, c’est la garantie de la durée dans la dépendance , sans laquelle aucune obligation n’enchaiue le vassal, qui peut à tout moment rompre ses liens eu changeant de seigueur. « Voy. Hisl. d'Espagne, , t. V, p. 49fl. Cette phrase peut s’appliquer au Portugal.
Dans leur relation des unes avec les autres ces trois classes représentent les trois degrés selon lesquels se divise la société générale. Une dénomination commune les unit toutefois et les nivelle; une seule parole rappelle a ces trois parts de la hiérarchie qu’en présence de la noblesse et du haut clergé elle se confond en une seule classe. Villôes ( f'illani ) est le nom écrit indistinctement au front de toute cette plèbe. »
\j ORGANISATION HIÉRARCHIQUE DU ’ ROYAUME* A L’ORIGINE DE LA MONAR- CHIE. dignités. — Pour bien comprendre l’histoire primitive du Portugal, pour en saisir l’ensemble, après avoir jeté un coup d’œil sur la formation des communes, il faut nécessairement s’initier au système hiérarchique que le fondateur de la monarchie trouva établi et que ses successeurs modifièrent ; de même qu’il a fallu embrasser par un rapide coup d’œil riuflueneeque le pouvoir ecclésiastique avait conquise dès le douzième siècle.
Si l’on consulte attentivement les chroniqueurs de lu première période, on s’aperçoit bientôt que le système hiérarchique en vigueur sous Alphonse VI était à peu près le même pour le Portugal que pour le reste de la Péninsule; les modifications importantes ne se font sentir que vers le treizième siècle; et à cetteépoque même , où le roi D. Diniz encore enfant obtient de sou aïeul l’entière allégeance du royaume, l’empreinte primitive reste profondément gravée dans les institutions. Les modifications que l’on peut même signaler, ne sont pas d’une telle importance qu’elles établissent entre les deux monarchies un système profondément tranché qui les séparé par les institutions comme elles sont séparées désormais par la politique. L’ordre hiérarchique auquel se trouve soumis le Portugal conserve jusque dans les dénominations attribuées à ses dignités, à ses offices, je dirai même à ses emplois secondaires, une preuve positive de l’affinité qui exista d abord entre les institutions des deux pays.
Nous ne dirons donc rien ici des Ri cos-homes , des Infançùes , qui exerçaient leur pouvoir au premier temps de la fondation du royaume; nous nous tairons également sur les deux ordres de
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chevalerie, dont Santa Rosa de Viterbe a si bien défini les privilèges ; nous ne nous étendrons pos davantage sur les titres purement nobiliaires; mais nous ferons connaître avec quelque détail certaines dignités particulières à la couronne de Portugal , ou empruntées par elle aux contrées limitrophes, parce qu’ordinairement ces faits curieux sont omis par les historiens ; et que de cette ignorance absolue découlent plusieurs erreurs.
Parmi les offices de la maison du roi, on regarda dès l’origine comme le premier de tous celui des mordomo mor, que sa dénomination propre fait assez connaître, et qui procédait originairement des rois de Léon, puisqu’on le voit employé dans les monuments historiques qui viennent de ce pays deux siècles avant la naissance de la monarchie portugaise. Durant la première époque, il était désigné tantôt par l’expression de maiordomus , tantôt par celle de dapifer ; et il arrivait souvent aussi qu’on employât une périphasepour exprimer plus complètement la dignité de celui qui en était revêtu. C’est ainsi que dans les premiers actes on voit le mordomo mor appelé dispensator domus regiæ , princeps curiæ -, cornes palatii.
Outre ce premier office , essentiellement attribué au service du palais, on en voit dès cette époque beaucoup d’autres qui se conservent encore de nos jours; telle est la dignité d 'esmoler mor , ou de grand aumônier , celle de reposteiro mor , ou de surintendant des ameublements, qui ne se montre néanmoins que sous le règne d’Affonso II vers 1217; viennent ensuite le mcirinho mor, qui avait dans ses attributions tout ce qui regarde la justice; le monteiro mor , qui s’occupait exclusivement des chasses royales; le falcoeiro mor , ou grand fauconnier; le copeiro mor , ou grand échanson , puis le cevadeiro mor , dont l’office ne trouvait guère d’analogue parmi ceux des autres cours, puisque ses fonctions consistaient surtout à surveiller l’approvisionnement de toute l’orge que l'on consommait dans les écuries royales (*). L’office de ckancel-
(*) Ou trouve ce titre employé dès 1222; et comme preuve de l’importance qii'oo y attachait,
lario venait en dernier lieu, et c’était cependant un des emplois les plus importants affectés au service de la couronne, puisque celui qui eu était revêtu se voyait considéré comme le premier magistrat de la cour, et que c’était de lui qu'emanaient les chartes données aux villes. Le titre de conselheiro n’était pas , dès cette époque , l’apanage d’un seul individu ; mais il était accordé à un grand nombre , comme il est facile de s’en convaincre en lisant divers documents du treizième siècle.
Si quelques-uns des titres que nous venons de désigner ont survécu, on peut dire qu’il y en avait à cette époque plusieurs dont la dénominationa disparu de-
f>uis longtemps; tel était, entre autres, 'office important d'escrivâo da puridade (*), dont \es attributions de secrétaire intime peuvent donner, jusqu’à un certain point, une idée exacte; tel était encore celui de conil/ieiro (**) da rainha e da infante , dont le titre de grand maître de la garde-robe ne donnerait qu’une idée imparfaite; tels étaient pareillement l’office de parceiro mor , appliqué à la surintendance des constructions royales, et celui de guarda mor, qui répondait jusqu’à un certain point à l’ern-
Ïiloi de capitaine des gardes. Nous signaerons encore le pousadeiro , le maréchal des logis; Yeychào (***), qui présidait au service de la table; Pécha nson ou escansâo ; le saguiteiro , qui avait sous sa garde la saguitaria, ou, si on l’aime mieux , la salle dans laquelle se déposait le pain ; Yiguador, le fruteiro , l’ar/nteiro (****). Mais, comme le fait très-bien
il est bon de se rappeler qu’on le voit uni, eu 1303, a l’office de trésorier du roi, entre les mains de Pedro Salgado.
( * \ Le mot puriaude veut dire littéralement secret, caché ; le» fonctions d'escrivâo da puridadf ne se limaient cependant point à dépêcher les ordres secrets du roi.
(**) 0e mot vient de cubiculum. Les covilheiras de la reine et de l’infante s’occupaient nouseuleinent du coucher, mais encore du linge , des vêtements , et des divers objets indispensables à la toilette de la reine et'àceHe de ses filles.
(«**) On trouve écrit dans les vieux titres eicharn, ich üo et uchâo.
(****) M. (iaetano do Amaral dit que l’indication de ces trois offices est bien tirée de chai tes du temps de L>. Diniz, mais qu'il serait oiseux de se perdre en conjectures sur les emplois qu*ils désignaient. Je rappellerai en passant qu'on désigne eu Portugal sous le nom aarinto uu raisin blanc fort estimé , avec lequel on faisait un viu
observer le savant auquel nous empruntons plusieurs renseignements, ces titres ■l'admettaient point l'épithète de mor, qui constituait une valeur honorifique réservée à certains emplois. Il est bon aussi de faire remarquer que les offices regardés comme étant d'une moindre importance, donnaient droit au titre de homem delrey. Les ecclésiastiques attachés à la maison royale et remplissant les fonctions de notaires prenaient eux-mémes le titre de clerigns del rey. On désignait sous le nom aovençaes (*) les serviteurs d’un ordre subalterne chargés de l’inspection ou de la garde des approvisionnements, et encore présentaient-ils entre eux des traces de hiérarchie. Telle était en somme, avec ses diverses attributions, la classe peu nombreuse qui environnait la couronne et qui formait , par ses prétentions incessantes , une sorte de contre-poids ou, si l'on aime mieux, un principe de résistance aux prétentions d affranchissement populaire qui commençaient à se développer.