‹ Portugal par m. Ferdinand DenisChapitre 52 sur 86 · SECONDE EXPÉDITION EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

SECONDE EXPÉDITION EN AFRIQUE

— ÉVÉNEMENTS QUI LA DETERMI- NENT. — BATAILLE d’aLCAÇAR — KB-

bir ou mieux de kasr el-kebir. (*) — Le fait capital du règne deD. Sébastien, c’est donc la journée d’Alcaçar-Kebir, comme soixante-quatre ans auparavant le bombardementdelacitéd’Orinuz avait été l’événement le plus significatif du règne de D. Manoel. Ce drame sanglant a toujours pour acteurs les musulmans et les chrétiens, mais, dans l’espace qui s’écoule entre ces deux actions si différentes, bien des empires ont eu le temps de s’écrouler. Nulle catastrophe ne fut plus prompte dans ses effets que celle qui enleva la couronne à Sébastien. Nulle chute ne fut plus rapide que celle du Portugal. Expliquons sommairement par quelques dates et par quelques faits, le motif plausible qui fut donné à une pareille expédition.

C’était sous le règne des Béni Otaze, c’est-à-dire soixante ans environ avant l’époque où nous sommes parvenus, que le Portugal avait fait ses plus notables conquêtes en Mauritanie. Il est bon de se rappeler que durant cette période il avait possédé vers le sud plus de cent lieues de côtes depuis Azainor (Azemmour) jusqu'à Santa-Cruz (**). A cette époque , comme nous l’avons fait remarquer, lessoldats de Manoel avaient

[*) Littéralement le grand château.

(**) Voy. la carte si exacte du Maroc publiée récemment par M. Renou ; ces positions y sont nettement indiquées.

une fois poussé dans l'intérieur jusqu’aux portes de Maroc. C’était le temps ou le fameux Ali-Ben-Tafuf prêtait aux chrétiens l'appui de son influence, et où des hommes tels que Diogo de Azambuja frappaient de terreur les musulmans. Vers les premières années du règne de Joâo III, une grande révolution s’était opérée dans le Maroc :

deux princes du royaume de Dara, revêtus du titre de chéryfs , mais nés dans un état voisin de la pauvreté, Muiey Hamed ( Moula Ahmed) et Muley Mahomed {Moula Mohammed) , étaient parvenus par leur courage et par leur adresse à s’emparer du royaume de Maroc et des contrées voisines. Il avait été convenu d'abord que Muley Hamed, le plus vieux des deux, dirigerait l’empire et que son frère se contenterait de la vice-royauté de Sus (Vous), en conservant des titres à la couronne et en se réservant le droitde succéder à son frère. Mais ces conventions durèrent bien peu de temps sans orages. Les deux frères , qui s’étaient réunis pour la conquête du Maroc, combattirent avec acharnement pour sa souveraineté, et la puissance resta en dernier lieu à Muley Mohammed, gui fonda définitivement la puissance dcschéryfs dans l'empire qu'il avait su gagner. Ce* fut à lui que Joâo III fit ces importantes concessions que nous avons signalées plus haut, et a la suite desquelles il ne resta plus aux Portugais dans cette partie de l’Afrique que Ceuta et Tanger (*). En 1524, ce prince eut assez d'habileté pour obtenir de JoSo III ou de Charles-Quint que les rois chrétiens de la Péninsule n’accordassent jamais leur appui au frère fugitif dont il avait ruine les espérances.

Il n’eut pas toutefois un règne d'une bien longue durée, et les janissaires de Tlemcen, auxquels il avait accordé imprudemment une haute influence, finirent par l’assassiner pendant son sommeil durant une expédition.

Muley Maliomed laissait un grand nombre d'enfants. Abdallah, le plus vieux d’eux tous , fut reconnu comme empereur du Maroc; les autres princes, qui excitaient naturellement ses soup-

r (*) Cebla , Tandja Arzilla (Arcila) fut égarement cédé.

f nns, furent pourvus de gouvernements ointains ou bien s’éloignèrent de la capitale. Nous nous contenterons de mettre en évidence les deux personnages qui vont jouer un rôle dans la lutte sanglante où périt D. Sébastien. Le premier, Muley Hamed {Moula Ahmed), était né d’une femme noire, et ne se faisait remarquer par aucune qualité bien éminente, il moins que l’on excepte de ce jugement une sorte, de persévérance à triompher de la mauvaise fortune ; l’autre, Muley Maluco ( Moiila-abd-el-Mélek ), était allé de bonne heure à Constantinople, avait fréquenté les chrétiens, et était parvenu à acquérir un genre d’instruction bien remarquable pour un prince de l’Orient, s’il est vrai, comme l’affirme Bcrnardo da Cru* , qu’il sût le latin et qu’il parlût avec élégance l’italien, l’espagnol et le français. Sans affirmer avec d’autres auteurs que ce prince était bon poète et musicien habile, nous rappellerons qu’il s’était formé à l'art difficile de la guerre maritime en suivant une rude ecnle. Il avait combattu à la journée de Lcpante. et il s’y était fait remarquer comme l’un des meilleurs artilleurs de la nombreuse armée des Turcs.

Abdallah mourut, Muley Hamed le muldtre s’empara du trône de Maroc; il n’avait pas songé sans doute aux

firétentions de ce frère, qui vivait à a cour splendide de Constantinople, et oui faisait, disait-on, sa société habituelle des étrangers que la diplomatie ou la guerre amenait auprès de Soliman. Muley Maluco ne demeura pas dans l’inaction : il se rendit d’abord à Alger, auprès des successeurs deKhaïred-din, les intéressa à son sort, leva une troupe considérable de janissaires, entra dans l’intérieur, et, après une lutte durant laquelle le chérvf commit des fautes impardonnables," s’empara du Maroc. Nous ne saurions retracer ici les nombreuses péripéties de ce drame : l’empereur fugitif cherchant un asile dans les montagnes, et trouvant des forces nouvelles parmi les tribus de Sous; les batailles qui se succèdent, le trône revenant à son premier possesseur, qui se voit bientôt chassé de nouveau : tout ce récit est plein d’intérêt et a été malheureusement falsifié ; nous ne

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le rectifierons point, parce qu’il regarde bien plutôt l’nistoire de l'Afrique que celle au Portugal ; nous nous contenterons de dire que, vers 1575, Muley Maluco était en paisible possession du Maroc, lorsque Mulev Hamed, n’espérant plus rien des peuplés lointains de Sous et de Dara, tourna ses yeux vers les princes chrétiens. Philippe avait refusé au fugitif, pour ainsi dire, un asile dans la forteresse du Penon de Velez (il ne lui en avait permis l’entrée qu’avec dix hommes seulement); il fallut que ce malheureux prit le parti de venir en Portugal. Muley Hamed , sans être un homme éminent , avait su deviner tout ce qu’il y avait d'esprit chevaleresque et de valeur imprudente dans le cœur de Sébastien.

Lejeune prince promit tout ce qu’on lui demanda; il s'agissait bien moins pour lui de se créer un allié solide sur les côtes de Barbarie , que de faire une guerre sainte. Peut-être comptait-il d’ailleurs sur les nombreux partisans que le chéryf fugitif prétendait avoir laissés en Afrique, et sur la sourde haine que devait faire naître dans Maroc l’esprit innovateur du nouveau chef. Muley Maluco ne fut pas plutôt instruit de la résolution du jeune monarque , qu’il lui écrivit une lettre pleine de sagesse (*), où il l’engageait à se désister de son projet. I). Sébastien était trop peu maître de ses désirs pour comprendre cette noble modération ; la guerre d’Afrique fut résolue.

(*) Une autre lettre fort carieuse écrite en italien, existe roanusertten la Bibliothèqucdu roi. Disons en passant qu'elle fut peut-Ctre même rédigée primitivement dans cette langue. Muley Màiuco était en réalité fort attaché aux usage» de I Kurope, et on a la preuve de ce fait par la quantité a’rlcha ou, si on t’aime mieux , de renégats dont il s'entourait habituellement. S’il n'eül été dans l'habitude de se livrer a d'infâmes débauches, et surtout a l’usage immodéré du vin, il eût mérité sans aucun doute ie titre de prince éminent. Sa bravoure était vraiment chev .livresque, et il avait assez d'empire sur luiméinr pour recommander qu'on n'exécutât aucun de ses ordres lorsqu'on le voyait animé par l'excès des liqueurs. Voy. Bernardo da Crus, Crvnica, elc. Memloça prétend, et Jofto de Souza adopte celte opinion, que le nom de Maluco est une conlraciion du mot Mamluco. Le Jeune prince avait reçu, dlt-tl, ce surnom de son pere, au retour d'un premier voyage it Constantinople, a la sulle duquel on lui avait atlaché un leger fer d'argent pour lui rappeler qu’il avait vécu parmi les esclaves du Grand Seigneur.

Il suffirait au besoin de cet étrange souvenir, qui nous a été conservé par les historiens les plus graves, pour faire sentir tout ce qu’il y avait de romanesque et de bizarre à la fois dans la pensée d’un roi chrétien allant remettre sur le trône un prince infidèle qu’il n'estimait pas. Les préparatifs se sentirent nécessairement ae pareilles dispositions d’esprit , on négligea tout ce que commandait la raison : le bon sens populaire résistait dans plusieurs provinces; l’ardeur de cette âme emportée persévérait, et prétendait suppléer à la volonté générale par une volonté qui jamais n'avait fléchi. Les hommes que i’on enlevait à la charrue pour les enrégimenter étaient dans des dispositions bien différentes de celles qu’avaient montrées deux siècles auparavant les hardis compagnons de Joam I", lorsque Tanger et Ceuta tombèrent aux mains du Portugal. La contrainte agit au lieu de l’amour, et ces pauvres laboureurs , ravis à leurs travaux , faisaient, on le comprend , d’assez mauvais soldats. Sébastien parvint à réunir ainsi une petite armée de huit à neuf mille hommes (*), composée en partie de recrues nouvelles. Mais Tardent jeune homme s’adressa à Philippe II , et il parvint à obtenir de lui des renforts considérables, qu’il put joindre à ses nouveaux soldats; les vieilles bandes de l’Espagne fournirent deux ou trois mille fantassins; trois mille Allemands se réunirent au lieu du rendez-vous , et le capitaine Ilercoles commandait a neuf cents Italiens , selon les uns, à six cents, selon d’autres. Nous ne savons s'il faut

(*) Le» documents diffèrent d’une manière bien étrange sur la force numérique de l’armée portugaise ; Pedro de Marlr , par exemple, fait monter le total des combattants a douze mille hommes seulement; mais Beroardo da Gruz élève le chiffre total de l’armée a vingt-cinq mille et au delà. Ce dernier chroniqueur fait entrer probablement dans son calcul tes gens inutiles venant à la suite de l’armée. Scion une bonne autorité , on peut admettre les chiffres

suivants :

Portugais oooo

Allemands ;<noo

. Castillans gras)

Corps des aventuriers 1000 Cavalerie et train 3000

Italiens faisant partie d’une escadre en relâche, «xi

Total ls,«oo

compter cette foule indisciplinée qui s’embarqua pour suivre l’armée, et dans laquelle un de nos vieux voyageurs français vit une multitude de femmes et jusqu’à des enfants qu’on allaitait.

Tel était l’esprit de cette foule imprévoyante, qu’après avoir résisté dans le premier moment à la pensée du roi , elle s’animait de tous ses rêves et comptait sur le butin de la bataille , comme sur un gain qui ne pouvait lui échapper. Un témoin oculaire rapporte qu’il y avait tel de ces paysans , qui , ne faisant nul doute sur le résultat de la journée, s’était muni de fortes cordes pour attacher les Sarrasins.

Les riches vêtements , les armes splendides , les armures magnifiques éclataient de toutes parts dans les rues de Lisbonne (*) ; il ne se trouvait plus là personne pour mettre un frein à ce luxe inutile, et s’il y avait des chevaliers assez braves et assez généreux pour environner leur sacrifice volontaire de toutes les pompes du siècle, les sages se taisaient, car ils s’étaient vu imposer silence (**). Il n’y avait personne qui eût pourvu aux plus simples nécessités. On partit si bien dénué de tout, qu’il y avait à peine des vivres pour huit ou neuf jours sur les galions suivant la

(*) On peut voir dans les curieuses recherches que M. Herculano a publiées sous le tilro A'Arc.heologia l'ortugueza , à quel degré fut poussé le luxe de» cens de cour, lors des préparatifs de l’expédition ; il y eut tel caparaçon qui monta A mille cruzades, et l’on elève" à quatre mille le nombre des tentes nécessaires au roi et aux grands seigneurs. Malgré une ordonnance royale, certains objets d’équipement étaient montés à un si haut prix , qu'un pauvre gentilhomme disait : * il y a une guerre que je redoute plus que celle de l’Afrique, c’est celle de la rue Neuve. » Les armures dorées et damasquinées étaient d’uu luxe inouï ; celle du roi, tout émaillée d’azur, se distinguait par son merveilleux travail. Il y fallait une devise, on se garda bien de l’aller demandera l’auteur des Lusiades. Ce futHieronymo CorteReal et un certain D. Joào de Mafra qui la composèrent . en s'adjoignant un troisième gentilhomme : il fut résolu qu’on graverait deux pyramides avec ces mots portugais : amor, fé, amor. Diogo Bernardes avait élé choisi 'pour célébrer la bataille. Bernardes et Corte Real sont deux génies élevés; mais ce choix est, selon moi, une preuve de plus de l’affreux abandon où se trouvait le poète.

(**) Qui ne sait l’injure faite à I). Joâo Mascarenbas? Le capitaine octogénaire vit discuter devant lui ce qu’on devait accorder de pitié au courage affaibli par l’Age; le défenseur de Diu usait désapprouver l'expédition d’Afrique.

flotte. Sébastien avait eu une entrevue avec son oncle , et l’habile politique lui avait bien donné le casque de Cnarles- Quint, mais il s’était gardé de lui inspirer des idées de prévoyance. Quelques historiens prétendent qu’il lui écrivit, et qu’il arrêta la pensée de son neveu sur les chances d’un résultat funeste. Philippe 11 n’avait point de ces tendres sollicitudes, et pour le croire capable d’un tel intérêt, il faudrait oublier l’ordre que reçut leducd’Albe de persister dans son reïus d’accepter un commandement.

Nous ferons grâce au lecteur de l’énumération des galions , des caravelles, des galères sans nombre qui se réunirent pour transporter l’armée ; aucun de ces détails , si douloureux encore aujourd’hui au cœur des Portugais, n’a été omis dans la volumineuse histoire du jeune roi, où un écrivain emploie presque autant d’espace pour raconter une catastrophe sanglante que Barros en avait employé jadis pour dire les gloires de la monarchie. Ce fut le 24 juin 1578 que cette flotte nombreuse mit a la voile. D. Sébastien était richement vêtu, et il s’était environné des meilleures lances, des hommes les plus braves que renfermât le royaume; comme Rodrigue, le roi infortuné des Goths, il s’en allait au sacrifice paré de toutes les pompes guerrières. Au milieu de ce bruit, des cris du commandement, des détonations de l’artillerie saluant le port, un page, Domingos Madeira, chantait, on le remarqua bientôt; la chanson qui lui était venue ù la mémoire était la vieille complainte du Romancero ;

Ayer fuisteis rei de Espaça

Oy non teneis uni castUlo (*).

Personne en ce moment ne voulut croire à la prophétie.

Tout ce qui avait un nom en Portugal s’en allait à cette boucherie ; il v avait jusqu’à des évêques et à de simples abbés (**), comme aux journées du moyen

(*) « Hier vous étiez roi d’Espagne —aujourd’hui vous n’avez pas un château ! » La mort du roi D. Sébastien a fourni a son tour le sujet d’une romance avec la musique notée, qui nous a été transmise par Leitôo d’Andrada.

(**) D. Manoel de Mcnezès, évéque de Coimbre, et D. Ayres de Sylva, évêque de Porto, lu-

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âge. Les plus rapprochés du trône , tels que le jeune duc de Barcellos , héritier du duc de Bragance, et un autre cousin du roi, le fils bâtard de don Luiz, avaient voulu suivre le roi : le dernier que nous venons de désigner c’était ce don Antonio, prieur do Crato, que don Sébastien avait envoyé précédemment en Afrique et qui débutait dans sa carrière guerrière par la plus déplorable et la plus mai conçue de toutes les expéditions.

Don Sébastien débarqua sur la plage d’Arzilla ( Arcilà ), et il assit son camp en dehors de la ville. Quelques escarmouches d’Arabes, une de ces razzias insignifiantes dans les guerres d’ A frique, mais qui suffisent pour exalter une tète chevaleresque, fit prévoir aux hommes sages que cette cervelle bouillante ne saurait jamais commander une armée et qu'elle ne comprenait point la contradiction. Le jeune roi avait résolu de marcher vers Larache ( el-Araïch ) et de s’emparer de cette place : ce fut en partie ce qui le perdit. Pour atteindre la ville , qu’il prétendait assiéger, il ordonna aux troupes de se munir de vivres pour cinq jours seulement, et la flotte reçut en même temps l’injonction de se diriger le long de la côte, de façon a pouvoir croiser devant la petite cité arabe.

Ainsi que l’a fait très-bien observer Bernardo da Cruz, ce religieux d’un bon sens si pénétrant, dont MM. Herculano et Païva nous ont révélé tout récemment les renseignements précieux , cette mesure fut le commencement du désastre.

Larache se trouve situé entre le cours d’eau que les Arabes désignent sous le nom de Oued el Mhâkzcn ( le fleuve des Mak zen) et les marais formés par l’Oued Loukkos (*) : il fallait bien se garder de passer le fleuve et d’entrer dans une vaste plaine brûlée du soleil que les musulmans désignaient sous le nom de Ta misla, et que Mendoça affirme avoir porté plus tard le nom de champ d'Uderaca ou du Bouclier. Sébastien fit tout le contraire de ce qu'exigeait la raison; il n’eut aucun égard à l’heure de la marée , qui , en gonflant le Macassim ,

rent comptés parmi les morts , avec te P. Mauricio, Jésuite , confesseur du roi.

(*) Toute» les relations du seizième siècle fout de ce nom le mot Macassim, Meyazen, etc. Le Lucu9 ( l’ancien Lycus ) désigne le second fleuve.

lui ôtait tout espoir de retraite ; il ne songea pas d’avantage à l’horrible chaleur qu’il faisait dans la plaine : on était cependant au 3 août.

Tous les historiens sont d’accord sur ce point, que le soleil lançait des feux terribles même pour les Arabes garantis par leurs bournous. Le matin, au commencement de la journée du 4 août , son orbe était rougeâtre, environné de vapeurs sinistres , et la chaleur n’en était pas moins dévorante.

Les chefs musulmans qui accompagnaient don Sébastien étaient parfaitement au fait de ce qui se passait dans le camp ennemi; ils savaient de science certaine que le souverain de Maroc, Muley Maluco, luttait en vain de toute son énergie morale contre le mal qui le dévorait , et que sa fin était prochaine ; on tint conseil encore le matin comme on l'avait tenu la veille. Le chéryf ( on donnait toujours ce nom au prétendant ) était parvenu à persuader don Sébastien et à obtenir qu’on différât la bataille, afin de profiter au moins des avantages que faisait présumer une mort impatiemment attendue. D'imprudents conseillers firent valoir le manque d’approvisionnements, l’absence de vivres qui se faisait sentir depuis près de deux jours; les plus sages parlaient de tuer les mules de transport et d’attendre; pour agir ainsi, pour consentir à temporiser, il eût fallu être un autre homme que le bouillant don Sébastien. Résigné d’abord, maistoujours prêt à combattre, i était dans sa tente, lorsque l’homme de Philippe II, le commandant des aventuriers , Aldana enfin , pénétra jusqu’à lui en se mordant les bras de rage, nous dit la chronique nouvellement retrouvée, et en donnant les marques du plus violent désespoir, de ce que l'on n’engageait pas l’action. Sébastien le suivit pour jeter un coup d’œil sur ses troupes, et la bataille fut décidée : il était dix heures et le plus grand effort du combat devait avoir lieu sous tout le poids de la chaleur du jour.

Un vieil historien, qui a combattu vaillamment à cette journée des trois rois, comme on l’appela longtemps, Leitâo d’Andrada, a transmis dans une gravure bien imparfaite sous le rapport de l’art, mais fidèle quant aux dispositions pria-

cipales, l’ordre que suivit Sébastien.

Le jeune roi forma un bataillon carré défendu par trente-six pièces d'artillerie, et il prit le commandement de l’aile gauche, laissant le due d’Aveiro conduire l'aile opposée. L’arrière-garde se composait des recrues et des hommes inutiles de l’armée. Muley Maluco, suivi de ses conseillers et des renégats chrétiens qu'il avait en si grand nombre dans son camp, fit former à ses cent cinquante mille hommes un vaste demi-cercle, qui devait envelopper les chrétiens (*). Ce plan de bataille était essentiellement approprié à la disposition du terrain, ainsi qu’à la circonstance dans laquelle on se trouvait, et tout dénote dans le chef arabe une rare présence d'esprit, puisqu'il était mourant lorsqu'il donna ses ordres, et qu'il lui fallut faire un effort presque surhumain pour monter à cheval et faire ses dispositions. Malheureusement don Sébastien ne comprit pas qu’il avait d'abord choisi une position excellente, puisqu’il avait d'un côté lefleuvedes Maknzen, de l’autrede vastes marais et le Rio Loukkos sur ses ailes. Il sortit de cette espece de retranchement où il était défendu de toutes parts, et il entra résohlment dans la vaste laine qu'il jugeait digne d'une si grande ataille. Aussitôt l'ennemi fit un mouvement, il étendit les extrémités de sa vaste demi-lune (**), de maniéré à environ sent que ce chiffre est fort arbitraire, et Je le croit exagéré. Dn seul historien, (Âmes! agio Franchi, donne approximativement le lieuombremenl des force» musulmanes. « Cnte armée, dit-il, «toit ooinposéede plusieurs tories de gens : il y avoit trois mille Maure» d’Andeloubie (sic), tant a pied uu’û cheval, sous la conduite de Doali al Goari et Onatn (Hussein), leur» chefs, hommes valeureux, qui sont ceux qui passèrent en Afrique lor» delà guerre de» AJpuJarres ou montagnes de Grenade : il y avoit aussi trois autres mille piétons et vingt-cinq mille chevaux, mille arquebusiers h cheval, la plupart reniez et Turc» , tous gens de guerre soldoyés et ordinairement entretenu», et ceux-ci estoient la principale force de »oq camp. Il y avoit environ dix mille chevaux ramassez, et cinq mille hommes de pied; de sorte, qu’ils nassoyent quarante mille chevaux et huit mille fantassins , outre grand nombre d’Arabe» et aventurier» qui eatoyent accouru». « Voy. L'union de la couronne de Portugal à la couronne de Castille % p 69*

(*•} Les détails stratégiques qui nous ont été donnes par un officier distingué <M. lecommandant Callüétqui a assisté a la bataille d’Isiv nous ont prouvé qu’il y avait eu une remarquable analogie entre cette Journée et celle d’Alcaçar-Kébir.

ronner de toutes parts les chrétiens ; mais ils restèrent cependant immobiles.

Comme nous l’avons dit, don Sébastien commandait l’aile gauche et marchait en tête de la cavalerie; la droite avait pour général le duc d’Aveiro. Le service de l’artillerie était fait d’une manière si imparfaite que nulle disposition préservatrice n'avait eu heu. On l’avait amenée en avant à quelque distance du corps principal et le capitaine Pero de Mesquita guidait seul les artilleurs. Les Maures, au contraire, avaient admirablement posté leurs pièces dans un champ de mil. L’artillerie de Muley Maluco demeura quelque temps masuée ; mais lorsqu’elle commença à groner, elle fit d'etfrovables ravagés. Il parait que le canon des chrétiens riposta , mais sans succès, et que les trains furent immédiatement abandonnés. Alors seulement don Sébastien poussa le cri de Santiago, si impatiemment attendu , et sans lequel les differents corps ne pouvaient commencer l’attaque. Les Portugais s’élancèrent avec une telle impétuosité que l’infanterie ennemie se vit rompue en un moment ; leurs escadrons entrèrent même si avant, qu’ Antonio Mende/. , un jeune serviteur du niestre de camp, sortit du milieu de ces bataillons musulmans avec une bannière qu'il avait gagnée. Le corps des aventuriers donna alors avec une incroyable intrépidité, puis vinrent les Espagnols, les Allemands et les Italiens , et la victoire fut un moment aux chrétiens. Le roi et le duc d’Aveiro faisaient fuir devant eux la cavalerie arabe, et tout promettait une journée complète , lorsqu’on entendit au fortde la mêlée. Arriéré! arrière!

Votia... voila... Ce cri funeste fut-il

Î musse par le roi et par le duc , comme e prétend Bernardo da Cruz, vint-il d’une bouche inconnue, comme le

Toujours l’immense croissant se reploysnt sur lui-mème pour envelopper la petite armée des infidèles. - Rester avec nous, disaient quelques chefs à des Arabe» qui étaient venus le» visiter nous allons t/facer ce» chrétiens cl nous reviendrons pour déjeuner. — Ucoutcouuou et les moutons rôti» étaient prêts, en effet, lorsqu'on entra dans I» tente du tils d’AMer-Rhaman. La liataille eût eu l’issue de la journée d’Alcaçar, si le qéoéral Irnnçaia n eut pris avec sanè-frold les admirables dispositions qui lui donnèrent la victoire. Ce ne fut pas te courage qui manqua aux soldats de Sébastien.

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pense avec plus de raison Faria e Souza? Il est certain que tout fut perdu dès u’on l’entendit. Un mot sublime réponit cependant à cette clameur de détresse, le frère du comte de Matosinhos, Sébastien de Sa, s'écria : «Fuir!... fuir!... mon cheval ne sait pas reculer ! « Et il alla se faire tuer au milieu des Maures. Le mouvement de découragement qui s’était emparé des deux braves ne dura point longtemps ; le roi et le duc d’A- Yciro retournèrent avec une nouvelle énergie au combat. Sébastien avait dit avant de livrer bataille : « Si vous me voyez, c’est que je serai à la tête des escadrons; si vous ne me voyez plus, c’est que je serai parmi les ennemis. » Il réalisa alors sa promesse; mais, tandis qu’il combattait comme un chevalier au lieu d’agir comme un général , les Maures dirigeaient habilement leur feu contre le corps intrépide des aventuriers.

Ce fut alors qu’une balle vint atteindre à la cuisse le capitaine Alvaro Pires de Tavora , qui tomba sans être tué. Cet événement eut les plus funestes conséquences. Ce mot terrible qui avait déjà jeté le désordre parmi les chrétiens se fit entendre de nouveau : au moment où le corps des aventuriers entamait les escadrons ennemis avec une valeur surhumaine , le sergent-major du capitaine , Pero Lopes , cria à haute voix : Arrière ! arrière! et cette fois il n’y eut pas de chevalier pour démentir le mot d’un lâche; à partir de ce moment l’aspect du champ de bataille changea. Ce fut en vain que le duc d’Aveiro, déjà privé d’une main, alla se faire tuer dans une troisième charge, ce fut en vain que Joâo de Mendoça, le brave gouverneur des Indes , le terrible iouteur, lui fut fidèle à la vie comme à la mort, nous dit le vieux témoin de cette journée mémorable, les braves, plus expérimentés que le jeune monarque, purent voir que tout était perdu. D. Sébastien allait en avant, frappant, comme il l’avait dit, jusqu’au point de disparaître au milieu des troupes musulmanes. Jamais il ne put faire ployer l’infanterie de ces fiers JzuayoSy qu’une tradition mensongère faisait descendre des Goths, et qui re-

Eoussaient en ce moment les bandes si raves et si dévouées des Allemands. A la fin , il se rua sur eux avec une telle

impétuosité , que sur deux ou trois mille il n’en resta que dix-sept; mais, hélas! dit le vieil historien qui raconte des tra its d’indicible bravoure, ces souvenirs, qui brisèrent l’âme de ceux qui virent le roi, « donnent peu de relief aux louanges qu’on lui peut accorder. » Sébastien ne prit pas un instant les dispositions qui eussent révélé le général : arccompagnc de son alferez le digne porte-étendard, précédé de son guidon , le jeune et brave Jorge Tello, qui le devançait dans ses bonds impétueux, il fit des prodiges de courage et de force ; il n’eut pas une mesure de prudence pour arrêter tout ce désordre. La confusion fut bien plus grande lorsque l’artillerie des musulmans tonna contre l’infanterie qui servait d’arrièfe-garde aux corps des étrangers. Ces pauvresgens, armés simplement de piques et sans nulle expérience des combats, s’enfuirent ou se laissèrent tuer; en peu d’instants le désordre fut à son comble. Si l’armée eût pu être sauvée par la bravoure de son roi, elle l’eût été alors. D. Sébastien ne voulut pas de la vie au prix de la liberté. D. Jorge de Albuquerque Coelho, l’ayant rencontré et s’étant fait descendre de son cheval parce qu’il ne pouvait plus se mouvoir, D. Jorge lui dit bien : « Allez et sauvezvous , car ma vie n’est rien et la vôtre est tout aujourd’hui. » 11 s’élança sur le destrier de ce serviteur fidèle , ‘mais ce fut encore pour aller, précédé de son jeune guidon, au milieu des ennemis, ayant l’air de poursuivre une victoire , mais en réalité cherchant la mort. La mort ne pouvait faillir, car de toutes part des nuées de musulmans accouraient , et ceux qui regardaient simplement du haut des collines descendaient comme des troupes de chacals sur le champ du Boucliei'.

T out devait être étrange et mystérieux dans cette journée. Tandis que le jeune roi des chrétiens cherchait une fin glorieuse, c’était en réalité un simple renégat qui commandait à l’armee des musulmans, et l’on obéissait sans le savoir aux derniers avis d’un prince que la mort avait frappé dès le début de l’action. Muley Maluco s’était montré un instant paré comme pour la victoire , sur son cheval de combat. L’armée l’avait vu , puis la mort l’avait sai-

si, et il était descendu pour expirer derrière les splendides courtines de sa litière. Un renégat, Génois selon les uns. Portugais selon d’autres, Aluned Talaba, comprit en ce moment ce que valaient la ruse et le sang-froid (*) : marcher près de la litière, écarter les rideaux, improviser des ordres qu’il ne recevait plus , tout cela fut exécuté avec une. habileté digne d'une meilleure cause. Si bien qu’un roi trépassé commandait encore à cette foule ardente, qui se ruait sur les chrétiens.

Bientôt à ces troupes demi-disciplinées se joignirent les bandes de pillards , uu’envoyaient Tetouan et les montagnes du voisinage : res hommes de rapine se jetèrent avec fureur sur le camp en désordre des Portugais, et ce fut alors sans doute qu’on vit se réaliser ces scènes de douleur si naïvement peintes par un de nos vieux voyageurs français , V incent le Blanc , qui assista à l'action et qui nous raconte que plus de deux cents enfants, dont plusieurs étaient encore a la mamelle, devinrent les prisonniers des musulmane , tandis qu’on massacrait leurs pères (■*).

(f,es Portugais combattaient encore, mais ils n’étaient plus commandés; le corps des aventuriers surtout lit une défense héroïque; à la On on vit se former dans la plaine des groupes de soldats déterminés à vendre chèrement leur vie et à ne point se rendre prisonniers. Ce fut l’heure des nobles actions, des grands dévouements. Ce fut l’instant où Francisco de Tavora lit des prodiges avec ses hommes de l’AIrm-tejo et de l'Algarve ; ces braves périrent pour la plupart, écrasés par la multitude; etBernardoda Cru/. dit positivement que si le courage qu’on montra alors eût été déployé au commencement de la bataille dans ces instants d’hé-

(•' Bernardoda Cru? le nomme ainsi, d’autres chroniqueurs rapneHruI Hamel Tuba. Ou dit également qu’un tout Jeune homme, lils d’un renégat portugais, monta le cheval du chcryf, et lit cru ire longtemps que le prince musulman commandait lui -même.

i ' ’ Bien qu'on ne puisse pas en général accorder un crédit absolu à Vincent Ip Blanc, on ne saurait rejeter complètement les renseignements qu’il donne il » isita le camp en amateur, car lt ne prit pas part a faction, et 11 aliirmc que la plus étrange sécurité régnait parmi li s paysans chrétiens.

18f Livraison. (Portugal.)

sitation qui furent si déplorables, rien n'cdt pu résister à la valeur des chrétiens . A u dernier moment ils comprirent que l’heure du martyre était arrivée, et ils combattirent du moins poulie triomphe de leur foi.

Pour Sébastien , ce roi sans bonheur, comme dit le poète , il n’avait cessé de frapper de la lance, mais il n’avait su commander; il comprit aussi qu'il fallait mourir. En ce moment il fut rencontré pai ce D. Antonio, qui dut un moment lui succéder ; le prieur do Crato ne pouvait plus diriger son cheval, que ses blessures faisaient trébucher, il indiqua du doigt au jeune monarque une éclaircie parmi les Maures, mais Sébastien ne lui répondit pas, et s’élança au fort du péril.

L’étendard royal, porté par son digne altérez, l’avait toujours suivi. L). Duarte de Menezes fut à la lin renverse de cheval , et plus d'un brave périt pour défendre l’enseigne du roi. Le jeune guidon était prisonnier sans doute, un homme intrépide sauva le drapeau : le.

bras gauche entouré de la bannière, Luiz de Bnto s'élança vers le roi, qui lui demamhi si l’etendard était sauvé.

« 11 l’est, sire, car il entoure un bras qui sait frapper. — Embrassons-le et mourons avec lui !.. <> Ce furent les dernières

Paroles que Sébastien prononça pour iiistoire. On sait que Cliristovam de Tavora fit des efforts incroyables pour décider le roi à se laisser prendre; il ne réussit qu'à se faire enlever lui-même par lesMaures.qui le prirent pour le sultan des chrétiens, et s’emparèrent de sa personne. D. Sebastien restait toujours sur le lieu ducoinbat, accompagné de Luiz de Brito ; un instant les Maures se saisirent de ce hardi cavalier, qui frappait si rudement, mais qu’ils ne connaissaient uas. Bnto le délivra , mais il resta lui-même prisonnier ; et lorsque ses regards cherchèrent encore le jeune monarque, il le vit sortant du champ de bataille, marchant librement, sans qu’un seul Arabe frtt à sa poursuite :

« Le chemin qu’il suivait, nous dit Bernanlodn Cruz, était fort éloigné du lieu où l’on dit qu’on le trouva ensuite, frappé de mort. » 1). Sébastien revint-il résolument parmi les braves qui combattaient encore? alla-t-il sc faire tuer

L’UNIVERS

au lieu où Resende, son page affidé, le baigna de ses larmes? fut-il vu réellement par Hyeronimo de Mendoça et par Leitâo d’Andrada? c’est ce qu’on ne peut affirmer d’une manière absolue, quelque raison qu’on ait d’ailleurs pour accueillir les derniers récils et pour croire, comme nous le faisons nousméme, à la version de Mendoça (*).

Deux rois succombaient, il fallait une troisième proie à la mort , elle ne l’attendit pas longtemps : Muley Mahomed avait combattu, et surtout donné des avis qu’on eut le tort de ne point suivre. Lorsqu'il vit la déroute des chrétiens, il chercha son salut dans la fuite et se dirigea avec trois cents hommes de cavalerie et quatre cents piétons vers le Rio Macassim, l’Oued Mkhôzen des Arabes ; il voulait gagner Arzila et se diriger probablement de là vers Sous et Dara; mais il fallait traverser le fleuve. Malheureusement il ne sut pas reconnaître le gué, et la marée montante le noya, à la vue de ses alcaïdes fidèles, Cid Abdel-Kerim et Cid-Hamou, qui étaient restés sur la rive pour protéger sa fuite, et qui eurent la douleur de le voir périr.

Ce fut ainsi que moururent misérablement et en moins de deux heures « trois « rois puissants, de telle sorte et en » si petit espace de temps, nous dit « Bernardo da Cruz , qu’ils eussent pu « voir pour ainsi dire leur fin récipro- " que. »

Des avis fort divers ont été émis sur les pertes que les deux camps éprouvèrent dans cette journée mémorable; mais il est évident que ces appréciations n’ont jamais été basées sur des calculs bien positifs. L’ennemi persévérant des Portugais, le pseudonyme Conestagio Franchi, prétend d’abord qu’une centaine d’hommes seulement survécurent au désastre de la journée. Mais il se

(*) Bernardo da Cruz, nous l’avouerons, est fort pea concluant sur la nature de la catastrophe et , deux payes plus loin. Il produit avec certaines restrictions toutes le» circonstances

3ui peuvent faire croire à la mort. Leil&o ’Andrada avoue qu’il était, pour ainsi dire,' aveuglé par le sang coulant de ses blessurps lorsque passa le corps du Jeune roi, et qu’il ne Vit rien d’une maniéré bien nette. Le pseudonyme Conestagio Franchi, ou, si on i’aime mieux , le comte de Portalegre, affirme la mort sans discussion.

dément quelques pages plus loin en affir mant qtfil mourut environ trois mille Maures et trois mille chrétiens. Hieronymo de Mendoça , Bernardo da Cruz et bien d’autres nous ont conservé les noms des grands seigneurs qui périrent durant l’action ou bien des suites de leurs blessures. Ils donnent même minutieusement la liste des gentilshommes demeurés en esclavage, et ce chiffre monte à quatre-vingts personnes environ. Selon l’usage du temps, ces écrivains se sont peu embarrassés du gros de l’armée ; ce qu’il y a de bien certain, c’est que le nombre des prisonniers fut immense, et que l’amiral de la flotte qui croisait sans ordres bien précis devant Arzila, ne put recueillir qu’un petit nombre de fuyards.

Ce que nous savons des événements

2 ni eurent lieu dans le camp ennemi est gaiement fort hypothétique, surtout uant au nombre des morts. Le grand vénement qui eut lieu à la suite de la journée nous a été transirtis d’une maniéré fort detaillee par les écrivains arabes eux-mêmes. Nous nous contenterons de rappeler que le frère de Muley Maluco. Ahmed, étant accouru à la fin de la bataille, vers la litière impériale, apprit seulement alors la mort subite de l'empereur. Par unerésolution toute spontanée de l’armée, il fut proclamé souverain du Maroc au détriment de son propre neveu, dont on écarta les droits. Bernardo da Cruz nous apprend qu’un page, favori de l’infortuné Muley Mohamed, vint faire connaître au nouveau souverain le désastre de son maître, et lui ôter toute inquiétude sur les luttes qu’il pouvait redouter. Le lendemain, le corps du malheureux chéryf était impitoyablement écorché, on bourrait grossièrement sa peau de foin ou de paille; et lorsque le successeur de Muley-Maluco se mettait en marche pour sa capitale au son des anafiles et des timbales , il était précédé de ce hideux trophée. Ce fut ainsi du moins u’il entra dans sa capitale , où l’attenaient de nombreux partisans. Nous allons rester un instant sur le champ de bataille, parmi ces Portugais désolés, qui voyaient dans la mort de leur jeune monarque la ruine inévitable du pays : laissons parler Mendoça.

SUITE DE LA BATAILLE.— LE CORPS DU RO! EST RECONNU PAR SON PAGE, BELCHIOR DO AM ARAL. — SORT DES PRI- SONNIERS. — «Le jour même delà bataille, Sébastien de Resende, page de la chambre du roi, passant comme esclave à travers cette multitude de cadavres d’amis et d’ennemis qui étaient nus, et qu’on avait dépouillés indistinctement de leurs vêtements, Sébastien de Resende, dis-je, vit parmi beaucoup d’autres corps celui du roi, dont il avait été le serviteur. Il se prit alors à verser une grande abondance de larmes; car il nepouvaitfaireautrecho.se, et il garda bien en sa mémoire le lieu de cette triste scène. Le lendemain matin, ayant rendu compte de ce qu’il avait vu aux

Sentilshommes, il leur sembla qu’on evait dire au chéryf de ne pas laisser le corps royal sans sépulture. Au même instant ils envoyèrent à ce prince un message, et il ordonna que deux Maures, accompagnés de Resende, cherchassent le cadavre. Il fut trouvé dans l'endroit indiqué.

« Resende, contemplant alors ce corps royal si rempli de beauté, le baigna de larmes amères, puis, se dépouillant de sa chemise, il l’en couvrit, et ayant trouvé sur le champ de bataille des caleçons qu’on avait dédaignéd’emporter, il l’en revétitégalement; alors le plaçant sur un cheval, il le laissa conduire a la tente du chéryf.

« O vie misérable! caduques espérances! image delà présomption humaine!

Ceux qui avaient vu la veille un roi jeune, à la fois si aimé et si' redouté , seigneur d’un opulent royaume, monté sur un cheval superbe, foulant en liberté la terre ennemie, plein de sécurité au milieu de ses vassaux, tout environné d’armes luisantesetAlepuramour, ceuxlà le voyaient attaché sur un mauvais cheval avec une corde, couvert de sang et de terre , le visage devenu difforme par l’angoisse de la mort , et à cause surtout d’une blessure qu’il avait reçue à la tête; on en voyait une autre, au-dessous du bras droit, qui semblait faite par une zagaie.

« Certes, il n’y a pasbesoin d’un grand secours du ciel , pour qu’un pauvre entendement humain s’humilie devant les décrets incompréhensibles de la Provi-

dence divine, en voyant ensevelis en un seul moment l’honneur des armes portugaises , les espérances d’un roi valeureux, protecteur de tant d’autres hommes.

« Quand le corps arriva devant les gentilshommes qui étaient présents à la bataille, et devantqnelques autres captifs, tous se livrèrent à de grandes lamentations; et, se jetant à genoux avec uu indicible amour, ils baisèrent les pieds de celui qu’ils reconnaissaient, si toutefois des yeux tellement remplis de larmes pouvaient reconnaître entièrement ce qu’ils regardaient (*).

« Aussitôt le chéryf leur lit dire qu’ils examinassent bien ce cadavre ; que si c’était le corps de don Sébastien, il lui donnerait la sépulture qui lui était due, et qu’après l’examen on lui présentât un rapport. On lit ce que ce roi commanda : quoiqu’il n’veût pas d’autres témoignages que des larmes et de nombreux soupirs, ils suflisaient pour donner un entier crédit au douloureux événement.

Toutes diligences achevées, et les gentilshommes présents ayant certilié le fait, le chéryf leur fit dire qu’ils eussent à racheter le corps de leur roi ; ils répondirent qu’ils le feraient, et que Sa Majesté déclarât ce qu’on lui devaitdonner,

(•) La personne de D. Sebastien a singulièrement préoccupé dans ces derniers temps ; voici quelques détails fort peu connus, qui nous sont fournis par un auteur contemporain resté inédit : « I.e roi élaitde moyenne stature. Il avait le visage blanc, bien proportionné; la couleur de ses cheveux était entre le blond et le roux (. entre louro e ruivo); il avait les yeux bleus, peu

Sands, mais remplis d’expression gracieuse.

i remarquait quelques lentilles sur son visage et sur ses mains; et il y en avait quelques-unes d'une telle régularité, qu’elles paraissaient être faites au tour. Il était doué d’uue si grande force que , dans l’nrrét de la lance, il maintenait cette arme à bras tendu même en courant , et il semblait alors ne porter qu’un fardeau léger; d’autres ne le pouvaient faire : il avait également une force prodigieuse dans les Jaml>es, et rien qtfen le pressant il faisait gémir et suer son cheval. » ( Voy. ms. de la Bibliothèque roy. aupp. Franc. 840. ) On avait proposé pour la tombe de D. Sébastieu cet éloge un peu hyperbolique.

Si quant forih iras , tant filtx lpt1 futurs,

Major Altxandro font, Sibattr, font.

L’épitaphe qu’on lit dans le monastère de Belem est ainsi conçue :

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