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L'UNIVERS
parce que l'on enverrait chercher au premier établissement chrétien ce qu’il aurait demandé. Lorsque le chéryf eut cette réponse, comme son intention était seulement de s’assurer si ce corps se trouvait être réellement celui de Sébastien , il ne différa pas davantage, et ordonna qu’on le mît dans un cercueil. On se servit pour cela de la litière où allait Joam de Sylva; et c’est ainsi que le cadavre fut porté à Alcaçar.
« Après avoir reconnu le corps du roi don Sébastien , les gentilshommes présents entrèrent en conseil , selon la misérable manière dont le permettait le temps. Là, il fut résolu qu’ils devaient se racheter en masse, tant pour obtenir un prix favorable, que pour obvier a l’inconvénient, résultant des promesses que feraient quelques nobles, impatients de recouvrer la liberté et ne craignant pas d’entraver le rachat des autres. Se rangèrent de cet avis, don Duarte de Menezes, don Duarte de Castel-Franco, depuis comte de Sabugal, don Fernando de Castro , don Miguel de Noronha , Belchior do Amaral.
« Après cette résolution, il parut bien à ceux du conseil, auxquels les autres avaient remis leur autorité, qu’on priât le chéryf de placer à la garde du corps quelques gentilshommes, non-seulement comme marque de dignité, mais de peur qu’il n’arrivât qu’on mît un autre cadavre à la place de celui-ci, en donnant ainsi une occasion de ne plus croire jamais à la vérité. Pour lui faire part de cette nouvelle décision, don Duarte alla vers le chéryf, qui accorda facilement ce qu'on lui demandait. Il fut ordonné que Belchior do Amaral accompagnerait le corps et lui donnerait la sépulture. Amaral partit donc pour Alcaçar. Ce fui dans les salles basses de la maison d’Abraen Sufiane, alcaïde de la même ville, qu’il fit lès obsèques, aidé d’un Allemand. Le corps fut enterré dans le cercueil où il avait été apporté; on le couvrit de plâtre et de sable ; et, après avoir répandu bien des larmes, les (leux chrétiens posèrent sur le lieu de la sépulture quelques pierres et quelques tuiles pour qu’on la pût reconnaître en tout temps.
« A près avoir accompli ce tristedevoir, Belchior do Amaral fut envoyé à Tanger,
ville appartenant aux Portugais , pour traiter au rachat des captifs.
« Il v avait alors dans cette ville un moine* nommé FreyJoamda Sylva, religieux de l’ordre des prêcheurs,* homme très-docte, auquel, à cause de sa noblesse et de sa vertu , don Sébastien portait beaucoup d’affection; il n’avait point accompagné le roi, afin de prendre soin des blessés, et outre cela, il se trouvaitindisposélorsde l’expédition.
Il ne tarda pas à savoir la venue de Belchior do Amaral , et le pria , à cause de son indisposition, de venir le voir; puis, quand celui-ci fut arrivé, il lui dit : « Seigneur, j’ai une chose à demander à votre courtoisie, et je n’en veux
K oint savoir d’autres : le roi don Séastien par malheur est-il mort? » Belchior répondit : « Il est mort, et je l’ai enterré de mes propres mains. » Lorsque Joam da Sylva l’eut entendu, et qu’il eut compris l’horreur de cette cruelle catastrophe, dans laquelle il vit marqués tous les maux de la patrie, sans dire une parole de plus, il se tourna de l’autre côté du lit où il était couché, et rendit l’ânie à Dieu.
« Après que Belchior do Amaral eut remis ses lettres à don Francisco de Souza, capitaine d’un navire portugais faisant voile pour Lisbonne , il retourna en captivité, quoiqu’il pût user de la liberté, et que personne n’eût répondu au chéryf, sinon lui -même.
« Le roi , accompagné de ses prisonniers, se dirigea vers Fez. Les choses qui arrivèrent dans ce voyage furent si nombreuses et si malheureuses , qu’on ne sait, ni si on peut les raconter, ni si elles ne vont pas au delà des limites de la patience humaine; c’est ce qui fait que je les passerai sous silence. Si ceux qui ont été intéressés dans ce malheur entendaient rappeler leur infortune, il me semble que ce serait leur infliger de nouveau le même tourment; il n’est pas juste que tant de maux soient soufferts tant de fois.
» Arrivés à Fez, le sort des chrétiens ne s’améliora guère. Il y en avait un grand nombre que leurs maîtres tenaient dans les prisons publiques, afin qu’i!s se rachetassent à un haut prix; la ils couchaient à terre , et n’avaient pas d’autre nourriture que quelques mi*
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semblés aliments, arrachés à la pitié îles gens repris de justice enfermés avec eux , et qui partageaient ainsi les aumônes qu’on leur apportait. D'autres étaient occupés à moudre du blé et de l'orge avec une meule à main, ou bien ils cardaient de la laine à la tâche , de manière qu'après avoir travaillé sans aucun relâche durant le jour, il ne leur restait de loisir qu'une si faible partie de la nuit , qu'ils ne pouvaient pas même prendre du repos pendant une heure.
Quelques-uns allaient travailler aux vignes et aux jardins , et c'était le travail le moins pénible , parce qu’ils reposaient la nuit. Que dire de ceux qui avaient cinq ou six maîtres , qu'ils servaient alternativement durant toute la semaine, souffrant chaque jour les caprices d'une humeur nouvelle et le poids d’un nouveau travail! car, quelquefaible que fût le droit de chacun d’eux sur le pauvre captif, quand il s'agissait de tourments , il semblait que ce droit fût entier. Il yenavait encore de plus courte satisfaction et d’état plus misérable ; leurs maîtres les chargeaient de fers durant le jour et les tenaient dans de sombres prisons pendant la nuit , sans voir qui que ce fût au monde : plus ils souffraient courageusement, plus triste devenait leur situation , parce que les Maures concevaient par leur courage grande estime de leurs qualités et augmentaient ainsi le prix de la rançon. » C’estdans la chronique, si remplie d’intérêt, dont nous venons de donner un passage, qu'il faut lire la suite de la journée d’Alcaçar. Il y eut en effet à cette époque dés dévouements ignorés , des preuves héroïques d’abnégation , des transports de foi religieuse, qui rachètent par leur grandeur l’issue funeste de la bataille. Avant de courber la tête sous le sceptre de fer de Philippe, on le voit, la noblesse portugaise voulut clore dignement cette grande époque. I.es plus riches comme les plus pauvres firent un pacte, ils se rendirent solidaires les uns des autres. 1,'histoire contemporaine inscrit encore avec orgueil parmi tous ces noms, celui de Belcnior do Amaral; il y aurait vingt autres noms presque aussi dignesd'être rappelés. Ripn nemanquedoncau récit qui termine l’époquedes conquêtes. Constance dans les revers ,
loyauté dans i'accomplissement du devoir, deux nobles qualités relèvent ces soldats un moment abattus. Nous allons entendre le dernier cri du poète : Camoens succombe lorsque l’cpopéc chevaleresque a fait entendre son dernier chant.
camoens — (*).
Si nous étions au commencement du dix-septième siècle, à une époque où l’admiration pour Camoens était pour ainsi dire l’expression d’un culte, nous dirions comment, sans grands efforts, on pourrait trouvera la famille du poète une telle origine, qu’elle nous reporterait bien au delà du moyen âge, et peutêtre aux temps héroïques.
Sans aflirmer donc avec Manoel de Faria e Souza, que le notn de Camoens dérive de celui deCadmon, qui fut jadis porté par un prince grec, et qu’on imposa a un château de la Galice, nous constaterons que le poète appartenait en effet à une famille ancienne, originaire du pays qui avait déjà fourni un poète au Portugal, Marias l’Knamorado.
Ce qu’il y a de positif, c’est que des l'année 1370, à l’époque de la grande lutte qui eut lieu entre don Henrique 1 1 de Castille et don Fernando, le fils do Pierre le Justicier, un membre de la famille de Camoens passa en Portugal.
Non-seulement il y fut accueilli avec empressement, mats on lui accorda des terres considérables, la seigneurie de quelques villes, et même l’entrée au conseil. Plus tard, durant les longues dissensions qui eurent lieu au temps de Jean 1", cet aucêtre de Camoens prit parti pour l’Espagne, se battit contre le mestred’Avis à la journée d’Aljubarotta, et, par suite de cette circonstance, se vit dépouiller de tous les biens qui lui avaient été concédés sous le règne précédent; il ne lui resta que quelques terres situées dans la province d’Alcm-Tejo, dont ses successeurs héritèrent.
Nous ne suivrons pas les critiques nationaux dans les détails purement généalogiques qu'ils nous donnent a ce sujet.
(*) Le paragraphe reproduit ici est tiré d'une notice plus étendue, donnée par nous «ouste titre (le (amortit tl les Contemporains ; r.l ie a été insérée en tête de la traduction de» t.usiades. publiée par MM. Ortairc Fournier et Dessauies, dire Ch. Gosselin, Paris, 18*1.
L’UNIVERS
11 nous suffira de rappeler qu’un Joam Vas de Camoens se distingua sous le règne d’Alphonse V, et que son petit-fils Simon Vas de Camoens, qui s’était marié avec Anna de Sa’e Macedo, donna naissance au poète. Luiz de Camoens vint au monde en 1524 (*), précisément au temps où Vaseo da Gania , quittant pour la troisième fois le Portugal , se rendait comme vice-roi aux Indes , où il devait mourir
Les parents de Camoens demeuraient à Lisbonne dans le quartier de la Mouraria , paroisse de Saint-Sébastien. Le poète est né dans cette ville. Un examen attentif des faits oblige à rejeter les prétentions qu’ont élevées à ce sujet Santarem et Coimbre. Les biographes contemporains ne contiennent, pour ainsi dire, aucun renseignement sur l’enfance de Camoens; la seule chose qu’on sache, grâce aux inductions de la critique moderne, c’est qu’il perdit sa mère debonne heure, et que son père, servant nrobablement dans de lointaines expéditions comme capitaine de navire, il ne put en recevoir ni des conseils fréquents, ni des soins bien assidus. Fréquenta-t-il à Lisbonne, dans les premières années de son enfance, cette école de Santa- Cruz, pour laquelle le père Braz de Barros avait fait venir de Paris plusieurs habiles professeurs? Attendit-on pour lui faire suivre ses cours que l’université eût étc transportée à Coimbre; ce qui eut lieu en 1537? N’arriva-t-il en cette ville que vers l’année 1539, comme le suppose un savant critique portugais?
C’est ce qu’il est aujourd'hui fort difficile de décider. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’il dut trouver à Coimbre, dès son arrivée , les soins les plus zélés pour son instruction, et, en même temps, les professeurs les plus habiles. Sans compter les savants nationaux qui s’y étaient déjà rendus, et dont les noms nous ont
(*) On a fort longtemps discuté si Gimoen*4 était né en 1517, 1524 ou 1525. Dan* son excellent ouvrage sur le poète, M. John AUamson Cite les autorités qui doivent faire rejeter la première date : il ne resterait donc de doute que sur les années 1524 et 1525; la dernière est adoptée par le savant évêque de Viseu. M. Cl». Magniu constate l’impossibilité de suivre cette opinion d’une manière absolue. Il ne s’agit dans tous les cas que d’une différence de quelques mois. Selon M A. Lobo, le poète seraitné dans l’année même où mourut Vaseo da Gama.
été conservés, la France, l’Allemagne et l’Espagne avaient été mises à contribution par Joâo 111 pour que l’université dont il renouvelait, pour ainsi dire, les institutions, acquît bientôt le plus haut degré de prospérité. Diogo de Teiye , quiavait acquis une si haute réputation à Paris, et Buchanan, que l’Europe savanteenviaità l’Ecosse, ne s’y trouvaient pas encore , comme on l’a fait observer avec raison. Mais Diogo de Gouvea, l’ancien recteur de l’université de Paris, celui qui se vantait d’avoir servi sous cinq rois en Portugal et sous quatre rois en France, Gouvea, que l’on regardait comme un des plus habiles humanistes de son temps, occupait le premier rang dans l’enseignement dès l’année 1539.
Le professeurdegrecdontKlénardt parle avec tant d’enthousiasme, et dont, selon toute probabilité, Camoens reçut les leçons, c’était Vincent Fabricius qui, venu de l’Allemagne en Portugal dès 1534, professa d’abord à Lisbonne et ensuite à Coimbre, durant l’espace de onze ans. Tout éclairés qu’ils étaient, ce n’était pas seulement sur de tels hommes que roulait alors renseignement; lorsqu’on s’était initié avec eux aux beautés de la littérature antique, on pouvait encore étudier la cosmographie et les hautes mathématiques sous ce fameux Pedro Nunes, dont la réputation était alors européenne, et que ne préoccupaient pas encore, je crois , ses débats scientifiques avec notre célèbre Oronce Finée. Voulait-on ne pas rester étranger à la médecine, à l’histoire naturelle telle qu’on l’entendait en ce temps, les maîtres ne manquaient pas. Outre les disciples de l’habile Garcia da Orta qui poursuivaient, comme on nous l’apprend, leurs cours dans la Péninsule, et dont le plus grand nombre s’était fixé en Portugal , un professeur de la vieille université de Paris, Brissot, était venu combattre à Coimbre les partisans exclusifs de la doctrine arabe, essayant de remettre en honneur les sages principes d’Hippocrate. Bien d’autres études devraient être énumérées; sans doute, bien d’autres savants devraient être nommés; mais, pour le faire avec une certaine exactitude, il faudrait avoir conservé quelques-uns de ces discours solennels que prononçaient à l'ouverture des cours
l’habile Hieronymo Cardoso, et peutêtre le célèbre maître des enfants de Joâo III, cet André de Resende, dont l’érudition ne put guère être surpassée en ce temps.
On dit qu’il y avait à Coimbre, dans une des salles consacrées à l’étude , une statue de la Sagesse qui était aussi celle de la science telle que l’entendait le moyen âge. Sur la base était graxée en lettres gothiques cette inscription :
AMICE , 8FOI.KH F, MR, ET NON OUI ITT AM TF- MSCE V1VEHK IN SF.RVITUTE ET MORI IN 1>AÜ* FKKTATE...
Il semble que cette vieille statue de la Sapience était là pour dire toute la vie du poète. Avant de subir les chaînes de l’esclavage, avant de mourir dans la pauvreté, il écouta tous les enseignements. Il apprit sous les professeurs habiles que j’ai nommés ce qu'on pouvait apprendre en son temps. Non-seulement il se familiarisa avec les poètes de l'antiquité, mais il ne resta pas étranger aux sciences, et il étudia surtout avec amour l’histoire de son pays.
Ses études une fois terminées, Luiz de Camoens revint a Lisbonne, et l’on a la preuve que, durant les années qui s’écoulèrent jusqu’en 1550, il sut se lier avec des hommes d’une haute valeur, armi lesquels on pourrait citer ce don onstantin deBragance, qu'il retrouva plus tard dans les Indes, et ce don Emmanuel de Portugal, fils du comte de Vimioso, qu’il célébra dans ses vers. Ces seigneurs jouissaient à plus d’un titre d’unehauteconsidération;ilsexerçaient à Lisbonne une réelle influence; ils surent démêler le génie naissant du poète, et probablement lui facilitèrent d’honorables relations. Je suis de l'avis de ceux qui ont pensé que Luiz de Camoens, né d’une noble famille, mais né d’une branche cadette et sans fortune, ne fut pas reçu précisément à la cour [pneo) ; mais je suis convaincu en même temps qu’il fut admis dans cette société d’élite dont les mœurs élégantes se laissent deviner dans quelques ouvrages contemporains.
Ce fut là que se développèrent des sentiments qui paraissent avoir exercé une grande influence sur sa vie.
Parvenu déjà au milieu de sa carrière, Camoens s’écrie dans un decesmorceanx où se peignent avec le plus d'énergie sa sensibilité ardente et sa religion des sou-
venirs : « Oh! qui m’emportera au milieu des fleurs de ma jeunesse! » C’est qu’il sc rappelle toujours , malgré les troubles d'une vie agitée, ses premiers temps passés en de si doux loisirs sur les bonis du Tage , dans l’ivresse d’une première passion ; c’est que ni la pauvreté, ni la calomnie, ni la persécution ne peuvent effacer de son imagination de poète ces premières années d’enchantement qui cependant devaient commencer ses misères : Camoens aima et probablement fut aimé; sans arranger avec trop de complaisance le roman de sa vie, nous dirons qu’en ces premiers temps sa passion eut pour objet une dame d’un rang élevé, et à la main de laquelle il eût été difficile, sans doute, qu’il pû t aspirer ; mais nous le répéterons volontiers avec le plus spirituel de ses biographes : « Il nous serait plus facile de peindre la maîtresse de notre poète que de dire son nom. Camoens a tracé bien des portraits d’elle , et il ne l'a jamais nommée (*). »
« Pedro de Alariz nous apprend seulement qu’elle était dame du palais, et qu’elle mourut fort jeune. Faria e Souza s'est signalé dans la recherche de son nom. Les nombreuses variations de cet écrivain sur ce sujet attestent au moins sa bonne foi. il pensa d’abord, d'après l’autorité de J. Pinto Ribciro (**), que cette dame était dona Catarina de Alnieyda, parente de Camoens. Plus tard, il crut découvrir que ce fut dona Catarina de Atayde, tille de don Antonio de Atayde, favori de dom Joâo III; et cette opinion a prévalu. Ceux qui y ajoutent une foi entière ne savent probablement pas que , dans les notes 7 et 9 de Cintra, Faria e Souza est venu à penser que ce pourrait bien avoir été une certaine Isabelle , souvent chantée par Camoens sous l’anagramme de Belisa. »
« On voit que ce mystère est impénétrable. Pour moi, je trouve qu’il y a dans ce secret si bien gardé, et qui defie toutes les recherches , quelque chose de pudique et de réservé qu’il faut respecter. Je n’imiterai donc pas l’insdiscrète curiosité de mes devanciers , je ne chercherai pas à percer le mystère dont le
(*) Voyez l'intéressante notice publiée par Ch. Magnin sur Luiz de Camoens.
(**) L’un des précédents éditeurs des Rimas.
L’UNIVERS
poète nsi convenablement, à mon avis, voilé le nom de sa Réatrix, j’appellerai tout simplement cette belle inconnue :
celle qu'il aima (*). »
En lisant aujourd’hui les vers admirables que ce premier attachement inspira à Camoens, en se pénétrant bien du sens de ces vives expressions gui peignent souvent un amour inquiet, bien plutôt qu’elles n'indiquent un amour dédaigné, il est difficile de supposer que cette affection profonde n’ait pas été partagée ; le biographe anglais du poète, M. John Adamsou, n’hésite pas à admettre que dona Catarina de Atayde en fut l’objet ; selon lui, elle ne tarda pas à être touchée d’une passion si ardente et si noblement exprimée : ce qui demeure à peu près prouvé, c’est que cet amour fit exiler le poète.
Un écrivain portugais dont la science est incontestable, mais uue le caractère dont il est revêtu rend certainement beaucoup trop sceptique sur ce point, M. Alexandre Lobo, nie pour ainsi dire les amours de Camoens (**) , mais il ne saurait nier son exil. L’exil est constaté presque évidemment, comme il le dit par la troisième élégie. Le lieu où Camoens était retenu fut sans aucun doute quelque ville située sur les bords du Tage , au-dessus de Lisbonne : Faria e Souza incline pour Santarem : il est certain que ni rélégie III, ni l’histoire ne désignent ce lieu avec précision ; l’époque de l’exil n’est point non plus établie d’une manière positive ; on peut
(*) Nous sommes bien oblige d’avouer, nvoc l’ingénieux écrivain auquel nous empruntons cette page , qu’en dépit de cette première passion (font le souvenir fut si durable , plus u’un attachement passager occupa la vie du poète, comme le fait très-bien observer M. Cn. .Magnin : « (I confesse d’ailleurs lui-même de bonne grâce l’inconstance de ses premières liaisons.... Au reste , Camoens a tant aimé, il a si bien et si longtemps célébré celle qu'il préféra, que, s'il eut vécu au leinns des cours d’amour, il n’eût pas manqué d être absous par elles. >»
(**) tVemoria historia e critica accrca de Luiz de Camoens e das suas obras. En lisant attentivement Faria e Souza, nous y trouvons indiqué ce passage qui nous serabL plus concluant que les autres. Il a échappé, ce nous semble, aux habiles critiques qui nous ont précédé.
(luando eises ollws teus h' outra pu zeste •
Coino le n üi> tembrou que me jura s te
Par Indu a sua luz que eras so min lui ?
Voyez le sonnet III de là seconde centurie. Voy. également Conicntarios, p. oi.
supposer néanmoins, avec le savant
ftrélat qui a discuté si laborieusement es moindres détails de cette biographie,
Sue ce fut entre 1545 et 1550 qu’elle oit être fixée.
En essayant de deviner tout ce qui peut avoir eu quelque influence sur le génie du poète, en combinant certains faits et certaines dates, il nous est arri vé plus d’une fois de nous représenter Lui/, de Camoens, relégué dans cette petite ville de province , s’inspirant déjà de nobles souvenirs dans ses promenades solitaires, mais aussi cherchant à compléter son éducation. Grâce au voisinage de quelque monastère, il peut lire les historiens et les poètes de l’antiuité, mais, à coup sür, il trouve mille iflîcultés à se procurer les écrivains nationaux. Avant 1494, il est vrai, l’imprimerie avait été introduite en Portugal, et, dès l’origine, elle avait produit des chefs-d’œuvre typographiques; mais elle s’était surtout consacrée à la reproduction des classiques latins et des ouvrages religieux : la belle histoire de Fernand I.opez de Castanheda ne devait paraître qù’en 1531; les admirables décades de Barros (*) devaient la suivre, il est vrai, dès l’année suivante; il n’était nullement question en ce temps d’éditer les poètes portugais. Si Luiz de Camoens lisait quelques-unes de ces belles épitres philosophiques, échappées de temps à autre à la muse discrète de Sa’de Miranda, c’était grâce à ces copies prises fortuitement et qu’on se passait de main en main ; s’il connaissait les succès d’Antonio Ferreira, c’était sans doute d’une manière assez vague et par quelque bruit d’université. Dès cette époque, il avait peut-être vu à Lisbonne quelques-unes de ces pièces de Gil Vicente, dont le style vraiment original devait éveiller la curiosité d’Erasme, mais il ne pouvait pas lire encore le volume qui les contient, les saillies comiques du poète n’avaient pas été recueillies , et si leur verve satirique leur ouvrait l’entrée du palais, elles pouvaient, dès cette époque, inquiéter l’inquisition. Avec les grands poètes de l'antiquité qu’il parait avoir médités durant tout le cours de sou existence,
(* il ne s’agi tici que des deux premières; la troisième ne fut mise au jour qu’en 1083.
le livre favori de Camoens, le livre qu’il parcourait, au retour de ses longues promenades, c'était sans doute le Cancioneiro de Resende, recueil bien précieux, où il pouvait admirer dans leurs élans chevaleresques les poètes guerriers de son pays.
En effet, si quelque ouvrage pouvait donner une idée du génie poétique de la nation, c’était ce beau livre, imprimé dès 1516, au temps de la plus haute prospérité, à une époque ou se transmettaient encore, par la tradition, les poésies de ces lidalgosetde ces nobles dames qui vivaient à lacourdedon Duarte, de don Pedro d’Afarrobeira , d’Affonso V,de Joào II, et qui donnaient à la nation un caractère plein de grâces chevaleresques et de culture intellectuelle , dont on était bien loin d’approcher dans plusieurs autres contrées de l’Europe.
Le récit de ces amours célèbres qu'on se racontait à Lisbonne et à Coimbre; les mille détails de ces aventures romanesques, qui se transmettaient dans des vers empreints d’une mélancolie touchante; ces nobles sentences qui partaient quelquefois du trône et qui instruisaient si bien la noblesse ; ces saillies pleines de finesse et d’une grâce moqueuse, tue les chevaliers portugais échangeaient avec ceux de la Castille et de l’ Aragon : tout cela se trouve dans le Cnncioneiro de Resende (*). Nul doute que Luiz de Camoens n’y ait trouvé un facile délassement dans* les premières années de sa jeunesse; et qui sait si les âpres poésies que lit don Pedro au souvenir de son liiez, si les stances, pleines de vivacité, où un chevalier convie le Portugal a la chasse des royaumes de la terre, n’échauffèrent pas son imagination, et ne lui donnèrent pas l’idée première d’une grande composition ou tout
C) On ne connaît poire que trois exemplaires de ce prèoioux xolume, qui prouve a quel degré de perfection était parvenu l’art «le rimprimerie à ljshnnne au commencement du seizième siècle. Une planche en bois d’un poût excellent, représentant les armes de Portugal, avec la sphère et des ornements nombreux , atteste que la gravure n’était pas négligée dans le pays qui avait produit comme peintre le prand Vasco.et qui allait donner naissance «à Francisco de Holanda. C’est à l'obligeance bien connue de M. Henri Ternaux que l'auteur de cette notice doit la communication du Cnncioneiro de Resende.
au moins celle de quelque touchant épisode?
Ces t'aiitigas mélancoliques qu’ou trouve à chaque page, et qui rappellent l’école de Marias; les Pregunlas si spirituelles de Sylveira, les réponses que lui «adresse Nuno Pereira, les Stances où Montoro déplore la mort d’Isabelle, les églogues harmonieuses de Bernardini Ribeiro, qui était presque un contemporain, l’admirable élégie où un rossignol répond aux plaintes de deux amants, mille autres morceaux charmants qu’on ne lit plus même en Portugal; tout dans ce livre dut révéler au poète mille secrets de grâce naïve, d’harmonie, de vivacité qu’on retrouve dans ses œuvres mêlées.
Camoens revint enfin d’exil, et résida probablement à Lisbonne. Les dégoûts qu’il avait éprouvés déjà, la situation difficile dans laquelle il se trouvait, le déterminèrent à s’éloigner. Sa première intention était de partir pour I Inde dès 1550 avec le vice-roi don Alphonse de Noronha; des motifs qui nous sont restés inconnus l’engagèrent à passer de préférence en Afrique. 11 se rendit à Ceuta. Dans une pièce pleine d’intérêt, qui nous a été conservée par Garcia de Resende, un poète bien antérieur à Camoens ne nous fait pas un tableau flatteur de la manière dont les Portugais vivaient dans cette ville , et surtout de la moralité qui y régnait. Quoi qu’il en soit, cette résidence était regardée comme une sorte d’école, où les jeunes gens qui se destinaient à la carrière militaire trouvaient d’excellents enseignements et surtout mille occasions de se distinguer. « Camoens était brave, dit « un savant qu’on ne saurait accuser de « lui être trop favorable, la trempe de « son esprit, les événements que l’on « rencontre dans son histoire, en sont « la preuve; le courage était d’ailleurs « une qualité inhérente à la nation; il se «vante de l’avoir montré, avec une « franchise qui, elle seule, nous oblige- « rait à le croire. » En Afrique, il courut de nombreux dangers, et c’est à cette époque de sa vie qu’il faut rapporter les vers de la Cançam, où il dit que Mars lui fit goûter ses fruits amers. Il perdit l’œil droit dans une affaire contre les Maures. Elle eut lieu devant Ceuta, et
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quelques écrivains ont pensé qu’il était alors sur un navire commande par son père.
Selon les calculs les plus probables, Camoens ne resta que deux ans en Afrique, et dès IS52 il revit Lisbonne. La fortune ne lui fut pas plus favorable qu’elle ne l’avait été jusqu'alors ; ses services restèrent méconnus; ses talents furent probablement distingués, mais ils ne reçurent aucune récompense. Sa situation devint plus triste, bientôt son cœur fut plus douloureusement affecté :
il y a quelques biographes qui fixent à cette époque la perte de sa chère Natercia (*). D'autres rerulent beaucoup plus loin ce malheur. Quoi qu'il en soit, il réalisa le projet qu'il avait formé deux ans auparavant; et, dans le courant de 1553, il s'embarqua pour l'Inde, sur le vaisseau le San-Benito, que commandait Fernand Alvares Cabrai. Un cri douloureux échappé au poète nous fait assez comprendre quel était alors l’état de son âme; en quittant le Tage, il répéta les paroles de Scipion ; Ingrata patrin, non possidebis ossa mca. Mais un exilé l’a rappelé aussi avec éloquence, le vent qui chassait devant lui les voiles emporta sis imprécations, et quelques heures s’étaient à peine écoulées depuis la sortie de la flotte, que déjà ses yeux cherchaient à l’horizon les ombres fugitives des montagnes de la patrie et des fraîches collines de Cintra.
L’expédition se composait de quatre navires; elle fut assaillie par une tempête qm mit la faible escadre en un pressant péril; elle la dispersa. Le San-Bemlo fut même le seul de ces bâtiments qui parvint durant cette année aux Indes.
Dès son arrivée en ce pays, Camoens trouva une occasion de se signaler, et il la mit à profit. Sur la côte de Malabar, dans la direction du cap Comorin, un roi d’assez faible importance inquiétait dans la paisible possession de leur territoire les princes de Porea et de Cochin : c’était le souverain de file de Cliembé, plus connue parmi les Portugais sous le nom de Pimenta. Alphonse de Noronha, qui avait depuis longtemps résolu une expédition devenue indispensable, mit à
(•) C'est sou» ce nom. qui r ('vient en effet trés-frequemment dans ses poésies, que le poète a caché celui de Catarina.
profit l'arrivée du navire que commandait Fernand Alvares Cabrai. Vers le mois de novembre 1553, il quitta le port de Goa avec une puissante escadre nont le San-Bemlo faisait partie. Deux mois à peine après son arrivée dans la capitale des Indes, Camoens prenait donc parta une de ces expéditions aventureuses qu’on a quelque peine a se. figurer aujourd'hui, et dans lesquelles nécessairement le courage devait suppléer au nombre. Alphonse de Noronha fut vainqueur; mais rien n’égale la modestie avec laquelle le poète raconte comment se termina cette entreprise. En écoutant ces paroles si nobles et si simples à la fois, on sent qu'il est vraiment de la race de ces vieux Portugais, dont il consacrera le souvenir et qu’il fera si dignement parler. Sans terminer complètement la guerre, don Alphonse avait atteint le but qu’il s’était proposé en armant cette expédition; Chem hé et les îles d'alentour avaient été ravagés; l’allié des Portugais devait se trouver suffisamment vengé; et dans une autre circonstance le roi de Porca pouvait être considéré comme le vassal de Joào III ; c’était ce que commandait la politique en ce temps. A près avoir laissé des forces navales assez considérables dans ces parages, don Alphonse revint à Goa, et Camoens l'accompagna; selon toute probabilité, il arriva dans cette ville vers 1551. Le séjour que fit le poète dans la capitale des Indes portugaises ne fut pas encore de longue durée. Le vice-roi don Pedrode Alascarenhas, ayant succédé le 23 septembre dans le gouvernement à Alphonse de Noronha, une nouvelle expédition fut résolue. On arma trois navires de haut bord et cinq fliltes ; mais cette fois il n’etait pas question de nouvelles conquêtes; il s’agissait seulement d'aller à la poursuited'un corsaire, qui, grâce à son intrépidité, s’etait acquis une certaine prépondérance dans les mers de l’Inde, et qui avait fait éprouver de grandes pertes au commerce des Portugais. Le commandement de cette flottdle fut remis à Emmanuel de Vasconcellos, capitaine mûri par l'âge, homme d’une haute intelligence, et qui s’était déjà distingué dans la mer Rouge. Camoens s’embarqua de nouveau pour faire partie de cette expédition, et il
quitta Goa au mois de février 1555.
L’escadre suivit sa route jusqu’à ce qu’elle edt aperçu les entes de l’Arabie; et, selon l'ordrê qu’elle avait reçu, elle alla se placer devant le mont Félix, au nord du cap de Guardafui pour y attendre les vaisseaux qui devaient arriver d’Achem. Ce fut après avoir demeuré dans ces parages jusqu'à la Gn de la mousson qu’elle alla hiverner à Mascate à l’entrée du golfe Persique. Fille avait alors pour mission de protéger les navires qui se rendaient d’Onmiz à Goa ; mais le corsaire dont nous avons déjà parlé, le redoutable Safar ne parut point. Sous un climat pernicieux, en vue de ces rivages nus et déserts, les Portugais ne rencontrèrent aucune occasion de se signaler, et rien ne vint interrompre pour eux les ennuis de cette longue croisière. Le poète a animé de toute l’ardeur de sa passion, de toute la magnificence de son génie, ce temps en apparence si monotone d’une vie aventureuse.
Après avoir hiverné à Mascate, la flotte retourna à Goa. L’année ne. s’était pas écoulée complètement, et un grand changement politique avait eu lieu :
Francisco Barrelo avait succédé comme gouverneur au vieux Mascarcnhas.
Si l’on voulait se faire aujourd’hui une idée de ce qu’était devenue à cette époque la capitale des Indes portugaises, si l'on essayait de tracer un tableau exact de l’abaissement des populations indigènes, du luxe des gouverneurs, de la puissance du clergé, de cette dissolution à peu près générale que rien ne pouvait réprimer, et dont Camoens lui-même chercha à faire justice; cc serait surtout dans la relation d’un v ieux voyageur français que les hasards d’une vie errante avaient conduit à Goa, qu’il f ’udrait puiser. F.n décrivant la pompeuse richesse des églises, des palais, je dirai même des hôpitaux; en nous rappelant cette statue de pierre dorée, que l’on avait consacrée sur la place à Alphonse d’Albuquerque, mais que les Indiens n’allaient plus implorer aux jours d’iniquité comme jadis ils le faisaient; en nous parlant de l’archevêue inquisiteur, et de cette table splenide, ou il admettait publiquement ceux que les hasards de la guerre et du com-
merce avaient ruinés, François Pyrard nous fait assez, comprendre, quoiqu’il écrive au commencement du dix-septième siècle, ce qu’était, en ce temps de luxe mais de décadence, cette grande cité qu’on avait surnommée la fille d'or.
Goa n’en était pas encore à ce point de démoralisation où elle parvint sons la domination espagnole; mais ce fut ce mélangé d’opulence et de vénalité, d’orgueil et de bassesse, qu’on y remarquait alors, et qui excita la verve satirique du poète; eefut l’attitude de l’autorité qui, sans nul doute, lui inspira la pièce que l’on a insérée dans ses œuvres sous le titre de Disparates na hulia. S’il n’est pas diflicile de caractériser ce morceau, il n’est pas aussi aisé de l’entendre : au milieu de certaines allusions qui se laissent suflisanunent comprendre, il y en a quelques-unes qu’il est pour ainsi dire impossible d’interpréter convenablement, parce qu’on sent à merveille qu’il faudrait, pour cela, un commentaire donné par le poète lui-même, ou une connaissance minutieuse de la chronique scandaleuse de Goa. l a plupart des biographes ont vu dans les Disparates na India (*} la cause unique de l’exil que dut subir encore Luiz de Camoens, d’autres n’y trouvent pas matière à une telle rigueur. Quoi qu’il en soit, il paraît certain que Francisco Barreto, qui avait succédé aubrave Mascarheuas dès le 10 juin 1555, en fut vivement blessé, et que dans l’année même il contraignit le poète à quitter Goa et à se rendre aux Moluqurs. Sans admettre toutes les raisons dont se sert un écrivain portugais pour pallier la conduite du gouverneur, nous répéterions volontiers a'ec ce savant, qu’il y eut quelque compensation à tant de sévérité, s il ne paraissait prouvé aujourd’hui que le bienfait accordé à Camoens le fut par un autre gouverneur.
Pour se rendre au lieu de son exil, Camoens dut relâcher, selon l’opinion commune, à Malaca , puisse rendre aux Moluques; il dut toucher à Ternate, mais il parait que cette dernière cir-
(*) Le litre lul-mt'me ne Murait être rendu en français fort nettement. On peul le Iradujre, comme cela a été fait du reste, par une périphrase: Inconséquences , OU Follet des Européens dans les Indes.
L’UNIVERS
constance est un des points de la biographie qui nous occupe, sur lesquels on aurait besoin d'être éclairci ; M . Charles Magnin,quiamisderexa('titudedans ses recherches , est pour l'affirmative; selon M. Francisco- Alexandre Lobo, ni ce qui est dit dans la stance cxxxii du chant X, ni la description qu’on peut lire dans la Cançam VI, ne sont des indications suffisantes pour affirmer, d'une manière positive, que le poète ait demeuré dans cette Ile. Ce qu'il y a de bien certain , c’est qu’en 1559, à l'époque où don Constantin de Bragance a pris les rênes de l’administration , il réside à Macao , revêtu d’un emploi honorable. Il est déjà nommécurateur des successions.
On se ferait une idée fort peu exacte du lieu où Camoeus devait passer les derniers temps de son exil, si on se représentait cette ville telle qu’elle était naguère, c'est-à-dire, l’entrepôt vivant, actif, sans cesse animé, du commerce de l’Europe avec la Chine.
C’était peu avant l'époque dont nous
f tarions que les Portugais avaient jeté es yeux sur cet étroit espace de terre , ui "forme le point le plus septentrional e la grande baie, connu aujourd'hui sous le nom de bocca Tigris. Ils y avaient fondé une ville, qui s’accrut assez promptement, et qui dut offrir dès l’origine une certaine importance, mais qui était à coup sûr fort différente de ce qu’elle est devenue depuis. Canioens parait avoir mené dans cette ville une existence solitaire, et néanmoins plus calme que celle qu’il avait eue jusqu’alors. La tradition nous le montre gravissant chaque jour les rochers de granit qui sont a quelque distance de la ville, et se réfugiant dans la grotte de Patané : de là , il contemplait l’Océan , et il pouvait recueillir pieusement ses grands souvenirs. Ce fut là , sans doute, qu'il reçut ses plus nobles inspirations , et cependant le simple monument qui lui a été consacré n’est pas l’hommage d’un Portugais.
Camoens séjourna durant quelques années à Macao; mais, on l’a fait observer judicieusement, l’emploi qu'il occupait dans cette ville cadrait mal avec scs habitudes guerrières et son ardent amour de la gloire : toutefois c'était
pour lui un moyen de sortirde cette misère contre laquelle il luttait depuis si longtemps ; ses divers biographes annoncent comme chose certaine qu’il amassa dans l’exercice de cette charge des bénéfices assez considérables pour vivre désormais à l’abri du besoin. Il songea dès lors à quitter ce lieu d’exil.
Francisco Barreto n’avait plus le pouvoir entre ses mains, et comme nous l’avons déjà dit , c’était don Constantin de Bragance qui , sous le titre de viceroi , gouvernait les Indes portugaises; il occupait ce poste important depuis le 3 septembre 1558, lorsque Camoens songea à abandonner le triste séjour où il avait demeuré pendant trois ans. La faveur dont il avait joui jadis auprès de I). Constantin , lorsqu'il demeurait à Lisbonne, les dispositions bienveillantes que celui-ci avait toujours montrées aux hommes de coeur et d’intelligence, tout devait faire supposer à Camoeus que, bien loin d’être persécuté à Goa, il y serait désormais accueilli et protégé; il s’embarqua donc de Macao avec tout ce qu’il possédait, et, si l’on s'en rapporte à Pedro de Mariz , avec quelue argent appartenant à la compagnie es marchands. On peut croire que de tous ses voyages ce fut celui qu’il entre-
Prit avec le’ plus de joie ; il revenait de exil , il allait revoir ses frères d’armes ; il allait jouir au milieu de ses anciens amis d’une fortune laborieusement acuise. Tout cela ne fut qu'un rêve: il avait épassé les terres de la Cochinchine , il allait entrer dans le golfe de Siam , lorsqu’une effroyable tempête entraîna son navire à la côte et le brisa. Il se sauva cependantetsauva les Lusiades. Lepoëte a dit avec une simplicité admirable cet épisode de son voyage, et quand il eut acquis la triste certitude qu’il n’y aurait pour lui ni fortune ni repos, mais qu'il y aurait une lointaine renommée, il adressa à ce beau fleuve , dont les rives lui avaient servi d'asile, quelques vers charmants , où il dit sa gloire tardive et sa reconnaissance.
Camoens demeura quelque temps sur les bords du Mecom ; selon toute probabilité , il y composa les admirables redondilhas où il paraphase le psaume Super Jlumina Habylonis. Nulle preuve positive ne l'atteste sans doute mais
c’est un souvenir de douleur et d’exil, qui se lie trop bien à cette époque de la vie du poète, pour qu’on essaie de l’en détacher. Soit qu’il ait reçu dans cette contrée reculée une hospitalité qui l’y retint durant plusieurs mois, soit qu’il ne rencontrât pas d’occasion favorable pour retourner à Goa, on perd encore les traces de Camoens durant quelque temps; et on ne le retrouve dans la capitale des Indes qu’en 1561.
Était-il seul? avait-il déjà auprès de lui, lors de son naufrage, Antonio, l’esclave javanais? fut-il assisté par ce noble compagnon, qui partagea sa misère h Lisbonne et qui la soulagea? ce fait intéressant ne trouve sa solution que dans un seul auteur; mais je dirai volontiers, avec l’ingénieux écrivain qui soulève cette question et qui y trouve une réponse affirmative dans le père Nicéron, qu’un tel renseignement est d’un prix réel, et qu’on aime « à voir commencer, par cette communauté de périls, l'affection si touchante du Javanais et de son maître. »
Camoens se fixa de nouveau à Goa.
Comment se passèrent les premiers temps du retour ? c’est ce qu’aucun écrivain contemporain n’a pris soin de nous apprendre. La conduite du poète fut en ce temps ce qu’elle avait toujours été, ferme et digne; c’est un hommage que ne peut s’empêcher de lui rendre l’écrivain dont la critique s’arrête en général devant tout élan d’enthousiasme : « Il trouva dans le cœur magnanime du viceroi don Constantin la faveur et l’accueil qu’il s'en promettait; la reconnaissance même l’engagea à lui adresser le morceau bien connu qui commence par une imitation évidente de l’épître adressée par Horace à Auguste.... Don Constantin était tout-puissant dans l’Inde et bien puissant aussi dans le royaume entier, et cependant l’espoir d’obtenir sa faveur ne peut arracher à Camoens des louanges serviles, des éloges honteusement prodigués. Il se regardait comme tyranniquement persécuté par Francisco Barreto ; et bien que le blâme decelui auquel il succède résonne toujours doucement aux oreilles du successeur, s’il fit en passant allusion à la prodigalité avérée et blâmée du gouvernement de Barreto, le poète eut la délicate générosité de rte pas
prononcer le nom de son ennemi. »
Le gouvernement de don Constantin de Bragance était ce qu’il fallait qu’il fût dans un pays où la corruption débordait de toutes parts. Ce noble réformateur ne put longtemps protéger le poète; il fut rappelé, et dès le mois de septembre 1561 le comte de Redondo , don Francisco Coutinho, lui succéda dans la viceroyauté des Indes (*). La réputation du poète s’était accrue; le nouveau vice-roi estimait , dit-on , son talent ; il était sans haine contre sa personne, et cependant ses ennemis comprirent que, s’ils osaient l’attaquer , une main puissante ne le défendrait plus. Non-seulement le langage de Camoens continuait à être ce qu’il avait toujours été, hardi avec les seigneurs, railleuravec les lâches, implacable avec les fripons; mais plus d’un personnage désigné cinq ans auparavant dans les Disparates vivait encore, et sans doute n’avait point perdu tout espoir de vengeance. Le poète, sur une accusation banale, fut jeté dans les fers, et peutêtre ce fut-il dans une des prisons de Goa qu’il composa quelques-uns de ces vers immortels, où il peint si bien l’amour d’une généreuse liberté.
L’accusation portée contre Camoens n’a jamais été formulée d’une manière positive; si l’on est certain que ses ennemis étaient puissants, on n’a jamais su les noms de ses accusateurs, ni quelles étaient les inculpations qu’ils mettaient en avant. Manoel de Faria e Souza signale bien d’une manière assez vague certains bruits, que la malveillance fit courir; il dit bien que l’on imputa au poète certaines malversations durant le temps de son administration à Macao, mais il ne précise rien à ce sujet ; ce qu’il y a d’assuré, c’est que Camoens triompha noblement de cette odieuse calomnie. L’ordre qui l’avait plongé dans un cachot fut révoqué.
Selon quelques vieux auteurs qui ont parcouru l’Orient précisément à cette époque, c’était une épouvantable chose
(♦) Je ne sais trop sur quelle opinion se fondent deux écrivains modernesqui aflirmenlquo sous l'administration de D. Constantin le poêle se trouva dans une telle détresse qu’il se vit contraint de demander le don d’unp chemise. Scs couvres offrent au contraire la preuve qu’il était alors dons une sorte d'aisance, une lUmiprotpirilé, comme on l’a dit fort bien.
L’UNIVERS
que les prisons telles qu’elles étaient organisées dans les Indes portugaises.
D’horribles émanations y infectaient l’air; on n’y vivait que des dons de la charité privée, et les criminels de tout genre y étaient confondus : telle était celle de Goa , moins affreuse cependant que la Masmora souterraine de Cochin.
L’innocence de Camoens était recon nue, et cependant il ne sortit point de ce déplorable séjour. Ce qu'il y a de plus triste à dire, en rappelant cette longue série de maux , c’est que ce fut un homme dont l'histoire signale assez fréquemment la valeur et les services, qui le retint en prison. Miguel-Rodriguez Coulinho , surnommé Fias Secos ( fils secs), se constitua le créancier impitoyable du poêle. Riche et puissant , il oublia ce qu’il se devait à lui-même, ce qu’il devait à cette ficre noblesse de Portugal dont il faisait partie. Camoens ne sortit de prison que lorsqu’il se fut adressé au vice-roi. Une épigramme fort spirituelle, et qui nous a été conservée, Je vengea de ses persécuteurs.
Un de nos anciens voyageurs français qui visitait Goa, à peu près vers le temps où Camoens dut v faire sa dernière résidence, Vincent le Blanc, vante avec enthousiasme les merveilles de cette capitale, qu’il semble préférer à Lisbonne; il rappelle son opulence, sa police admirable, la facilité que les Portugais et même les étrangers trouvaient à y séjourner; il nous dit comment « en cette ville, grandement riche, les habitants vivoient délicieusement; » il s’étend avec complaisance sur les mille ressources qu’offrait un luxe commode; il vante surtout la tolérance qui y régnait et qui devait malheureusement faire place, quelques années plus tard, à un affreux sytème de persécution.
Tous ces avantages réunis séduisirentils Camoens? espéra-t-il faire encore partie de quelque grande entreprise militaire, où sa fortune pdt se rétablir? On ne sait rien de bien positif à ce sujet. L’opinion générale est que, durant les années où il vécut à Goa, délivré des accusations de ses ennemis et des poursuites de Miguel-Rodriguez Coutinho, il servit, dans plusieurs expéditions maritimes, sans abandonner pour cela la culture des lettres. Le seul écrivain
qui eût pu éclaircir cette période si intéressante de la vie de Camoens, Diogo de Couto, ne dit rien à ce sujet. En effet, l’exact continuateur des histoires de Barros se vante bien d’avoir été l’ami particulier du poète, son matelot comme disent encore familièrement de nos jours les gens de mer, mais ce n’est jamais pour nous signaler les actions auxquelles il prit part, c’est pour nous dire sa déplorable misère et les mésaventures chaque jour renaissantes qui désolaient cette vie agitée.
Si l’on s’en rapportait à l’opinion d’un homme qui a noblement consacré son temps et sa fortune à la gloire du poète, ce serait à cette époque , à peu près au temps où don Antao de Noronha serait devenu le vice-roi des Indes , que le plus
fçrand malheur qui pût frapper Camoens 'aurait atteint ; il aurait perdu Catherine de Atayde, et la nouvelle de cette mort prématurée lui serait parvenue à Goa.
Ilâtons-nous de le dire, malgré quelques vers charmants qu’il cite et qui peuvent en effet se rapporter à ce douloureux événement, M. deSouza ne donne cette opinion que comme une conjecture (*). Sans cloute, si quelque indiscrétion de Diogo de Couto nous avait initiés à la vie privée de Camoens, mille détails, nui ne peuvent être adoptés que comme des suppositions plus ou moins ingénieuses, acquerraient, au point où en est venue la critique, un degré de certitude qu’ils ne peuvent avoir. Nous verrions peut-être comment se réveilla en cette âme ardente le souvenir d’un amour qui semble ne l’avoir jamais complètement abandonnée; mais nous saurions aussi d'une manière plus certaine, à l’aide de ces confidences, les faiblesses que le poète n’a point su taire entièrement et qu'il a laissé deviner.
Nous le verrions alors sans doute passant d’une contemplation mélancolique a la vie la plus active et, durant son séjour dans l'Orient, mêlant à cette vie aventureuse toutes les voluptés dont l'Inde ne
(*)M. Ch. Magnin ne ln partage point, et, comme on peut le voir, il pense que le poète perdit relie qu'il aimait ( nous rappelons ici ses propres expressions) h I epoque ou il parcourait les Iles do l’océan Indien. ISous avouerons qu’un sérieux examen des faits n’a pu eneorc nous fixer sur ce point.
fut jamais avare. Comment ne pas sourire, en effet, au nom de cette belle esclave noire qu’il n'a pas craint de célébrer dans ses vers ?
Diogo de Couto malheureusement s'est tu ; il ne nous a pas même raconté , lui qui dit si minutieusement les choses, tout ce que fit Camoens dans les diverses occasions où il prit part aux expéditions qui se succédaient si fréquemment alors; car la seule chose que nous sachions d'une manière positive, c’est que Camoens s’absenta fréquemment de la capitale des Indes portugaises, pour faire partie d'une foule d'entreprises militaires. Après avoir accompagné les flottilles qui s'en allaient journellement à Mangalore , à Daman , à Malara , et même dans les iles lointaines de la mer des Indes, il revenait hiverner à Goa ; là, s'il sollicitait certaines faveurs du vice-roi , ce n’était point pour lui , c’était pourquelque brave soldat, comme Heitor (la Sylveira, qui avait plus songé à la renommée qu'à l'argent, pour quelque savant errant sans ressource , pour ce Garcia da Orta, par exemple, qui avait professé à Coiinbre, et qui. dédaignant une vie paisible, par amour pour la science, préparait dès lors les matériaux d'un précieux ouvrage dont l’Kspagne lui ravit la gloire.
Camoens vécut ainsi durant plusieurs années; mais, sur la lin de son séjour dans l’Orient, un douloureux changement se manifesta en lui. On n’a peutêtre pas assez insisté sur cette espèce de révolution qui se fit peu à peu dans son caractère. Manoel de Paria e Souza la signale avec une sincérité trop naïve pour que uousne fassions pas usagede ses propres expressions : « Il était naturellement enclin à la joie et fort allègre; il lui arrivait de dire et de faire mille plaisanteries galantes, dignes d'un cavalier et d'un courtisan; mais, durant les dernières années qu’il passa aux Indes , il commença à s’abandonner à la mélancolie et à la tristesse, et à paraître comme chrgrin.»
Ses tristes souvenirs étaient-ils la cause principale de ce changement? Le poète prevoyait-il déjà le sort qui l’attendait dans sa patrie ?On peut supposer qu’aux douloureuses préoccupations dont on trouverait la raison immédiate dans les
déceptions de sa jeunesse et de son âge mûr, il joignait la vive inquiétude de ce qui se passait alors aux Indes et en Europe. D’ailleurs on regarde ce période de sa vie comme un de ceux ou il se livra avec le plus de suite à l’étude : il éprouvait sans doute ce besoin de rêveries solitaires qui se fait toujours sentir chez le poète quand le tourment d’une correction minutieuse succède pour lui aux premiers élans de l’inspiration.
Camoens nesongeait plus à la fortune, il, n’éprouvait plus qu’un désir, c’était dé revoir son pays. Malgré l’extrême pauvreté dans laquelle il se trouvait, il obéit à cette secrète impulsion; mais il y obéit comme il le pouvait faire, en continuant sa vie aventureuse et en se rapprochant par degrés des lieux où , malgré son premier serment, il voulait aller mourir. Pedro Barreto Kolirn, parent du gouverneur Francisco Barreto, venait de succéder à Fernand Vlartins Freire, dans l’administration de la capitainerie de Mozambique, et se disposait à partir pour cette résidence; il aimait la société du poète et lui proposa de le suivre: ses instances ne rencontrèrent probablement pas de bien grands obstacles. Camoens, croyant à la sincérité de ses promesses , s'embarqua avec lui pour Sofala, vers la fin de l’année 1567. Une fois arrivé dans cette région de l’Afrique orientale, on ne sait pas bien nettement ce qui ce passa entre lui et le nouveau gouverneur de Mozambique. Soit pure inconstance de Pedro Barreto, soit noble fierté de la part de Camoens, qui ue put se décider a subir certaines exigences humiliantes, une rupture complète eut lieu entre lui et son prétendu protecteur. Il suffit de jeter un coup d’œil sur quelques relations du temps et de se figurer l'état réel de Sofala au seizième siècle pour se faire une idée de ce que dut être alors la position du poète : au liesoin , une seule phrase de Diogo de Couto suffirait pour la faire comprendre : • Il le vit, dit-il, se nourrir de la pitié de ses amis. »
Cette douloureuse position devait avoir un terme assez rapproché : don Luiz de Atayde, ayant succédé le 10 septembre à don Antâo de iNoronlia ,
L'UNIVERS.'
celui-ci s’embarqua au mois de février de l’année suivante pour le Portugal, et relâcha sur les côtes de Mozambique; il était accompagné de plusieurs gentilshommes parmi lesquels se trouvait ce diligent chroniqueur dont nousavons invoqué plus d’une fois le témoignage, et qui, grâce à sa franchise de soldat, n’a rien déguisé des nobles misères du poète. Heitor da Sylveira, Antonio Cabrai, Luiz de Veiga,*Duartede Abreu, Antonio Ferrâo , unis à quelques hommes généreux dont les noms ne nous sont point parvenus, tirèrent l’auteur des Lusiades de la situation déplorable où il était à Sofala; ils lui offrirent le passage sur le bâtiment qui les ramenait des Indes en Portugal. Il fallut même que l’ancien compagnon de Luiz de Cainoens,que son matelot , quêtât auprès de quelques amis le linge indispensable pour une si longue traversée ; il en fait naïvement l’aveu.
Ce que Diogo de Couto n’a pas dit, mais ce que Paria e Souza dans sa généreuse indignation n’a pas oublié, c’est qu’il fallut payer au gouverneur de Mozambique quelques dettes contractées envers lui par l’homme dont il appréciait le génie, et qu’il avait supplié de le suivre : il s’agissait de vingt mille reis que devait le poète (*) et que dut ac-
uitter Heitor da Sylveira. « Ainsi,
it l’historien, furent achetés la liberté de Camoens et l’honneur de Pedro Barreto. »
L’homme qui se montre le plus inflexible envers le poète lorsqu’il s’agit de ses faiblesses, l’écrivain austère qui a si souvent cherché à pallier les torts de ses ennemis, l’admire ici dans sa véritable grandeur , et il dit avec une rare justesse que Diogo de Couto, sans en avoir l’intention peut-être, nous a offert la preuve la plus torte qu’il püt nous donner, de cette énergie de caractère qui semble avoir été le trait distinctif du grand homme dont nous retraçons la vie. «Les mauvais traitements dont Pedro Barreto l’accabla, cette dureté qui était presque une trahison dans lecas dont il s’agit, les souffrances qu’il éprouva sur une côte presque barbare de l’Afrique orientale, le faible espoir qu’il avait de sortir de
(•) Un peu plus de cent francs
cette espèce de captivité, ne suffirent pas pour troubler la tranquillité et la confiance de Camoens. Couto rapporte qu’au milieu de tous ses malheurs il acheva de donner la dernière touche à ses Lusiades pour les livrer à l’impression; il travaillait également beaucoup à un ouvrage rempli d’enseignements, d’érudition, de sagesse et de philosophie. »
Ce fut dans le courant de novembre 1568 que le vaisseau le Santa- Fé reçut l’auteur des Lusiades et qu’il quitta les côtes d’Afrique. Le voyage fut heureux, mais un douloureux événement signala le retour si ardemment souhaité. On était parvenu au dernier jour de cette longue navigation; on allait apercevoir les hauteurs de Cintra , lorsque l’ami le plus fidèle de Camoens, l’homme en qui il avait mis peut-être toutes ses espérances, succomba. Celui dont le nom revient à la bouche du poète dans les temps de prospérité et dans les temps de détresse, mourut en vue de la côte. Avec lui s’éteignirent peutêtre les dernières espérances d’un meilleur avenir. Mais ceci était un malheur particulier; encore quelques heures, et Camoens allait être témoin d’une affreuse calamité : la grande peste sévissait dans Lisbonne.
Quelques historiens nous ont parlé de cet événement, et ils sont unanimes dans leur récit : jamais l’horrible fléau, qu’on avait vu paraître tant de fois durant le moyen âge, mais dont le souvenir s’était pour ainsi dire éteint, n’avait frappéles populations d’une terreur plus profonde. Cette désolation était justifiée par l’excès du mal; au dire des chroniqueurs, il y eut telle journée où périrent six cents personnes; et dans l’espace de temps qui s’écoula depuis lesderniers mois de 1 568 jusqu’à la fin de 1 569, on vit succombersoixnnte-dix mille habitants. A l’époque où le Santa-Fé mouilla dans le port de Lisbonne, le fléau commcncaitase calmer; cependant la crainte empêchait encore oue l’on diminuât rien des précautions qu’il avait imposées.
L’embouchure du Tage était fermée rigoureusement, et pour en obtenir l’entrée il fallut que Diogo de Coulo, qui venait sur un autre navire, se rendit a Cascaes et de là à AlmHrim , où s’était réfugiée
la cour. Ce fut là seulement qu’il put obtenir un ordre qui permettait aux navires en vue des côtes de jeter l’ancre dans le port. Toutes ces démarches avaient lieu au mois d’avril 1570. Camoens ne revit Lisbonne qu’au mois de juin suivant; plus de dix-sept ans s’étaient écoulés depuis son départ.
Il y avait déjà treize ans que Joâo 111 était mort, et l’état du pays avait bien changé. Une régence laborieuse, agitée de prétentions contraires, et qu'on eût été encore heureux de pouvoir conserver; un jeune prince sans puissance réelle pour ramener le bien, et cependant doué de qualités rares, puisque le vénérable évêque de Sylves ne pouvait s’empêcher de s’écrier : « Malheur au Portugal qui a un roi si digne d’être aimé et cependant si abhorré à cause des gens de son conseil ! » voilà ce qui dut frapper au cœur le poète, et ce qui lui inspira les paroles généreuses
Jju’il adressa au monarque encore enant. Si tout était changé en politique, tout était changé aussi dans les habitudes delà nation. Il ne restait plus rien pour ainsi dire de cette splendeur « et de ces grâces royales, dit un vieil écrivain, qui embellissaient la cour sous le règne précédent. » Plus de bals magnifiques , plus de ces fêtes comme savait les ordonner l’infant don Luiz, plus de ces représentations dramatiques, dans lesquelles Gil Vicente, auteur et acteur à la fois, donnait l’essor a son originalité. Le sentiment de l’art semblait s’étre éteint momentanément, comme s’était éteinte cette énergie persévérante qui, durant les conquêtes, avait tout organisé.
On ne sait guère aujourd’hui comment s’écoulèrent pour le poète les deux premières années qu’il passa à Lisbonne au milieu de ces luttes déplorables du pouvoir. Ce qu’on peut aisément constater. c’est que le découragement politique qui se faisait sentir aux meilleurs esprits, aux cœurs les plus fermes, ne tint pas devant l’œuvre de génie qui consacrait la vieille gloire nationale. En 1572, Camoens publia son poème; et, ce qui était inouï jusqu’alors en Portugal , les Lusiades eurent une seconde édition dans la même année. L’émotion profonde qu’excita cette noble poé-
19e Livraison. (Portugal.)
sie se fit sentir dans toutes les classes de la société. Le succès fut immenses; il y eut pour ainsi dire rénovation de l’esprit national ; l’œuvre devint populaire. Ici nous laisserons parler, avec son style si naïf et si pittoresque, le vieil écrivain qui se vante d’avoir étudié durant vingt ans ce beau livre et qui a d’autant plus de confiance dans certaines traditions, que son aïeul, Estacio de Faria, avait été l’ami du poète (*): « Il est certain, dit-il, que ces écrits furent fort estimés en sa vie , et qu’en raison de cela sa personne était vue avec admiration à Lisbonne; car, dès qu’il paraissait dans quelque rue, tous les passants s’arrêtaient jusqu’à ce qu’il eût disparu. Et cela était ainsi quand, après son retour de l’Inde, ayant dé-
{)Osé l’épée , il marchait appuyé* sur une )équille. Il allait de cette façon la plupart des jours, avec toutes ses infirmités, toutes ses années, entendre la leon de théologie qui alors se faisait ans le couvent ae Santo-Domingo ; s'asseyant parmi ces jeunes gens qui écoutaient, comme si lui-même eût été l’un des écoliers. »
Et quelques lignes plus haut, Faria e Souza continue ce récit touchant; il nous dit en quelques paroles comment se passait cette vie d’angoisse, dont une leçon de théologie était désormais l’unique distraction: «Il en vint à vivre d’aumônes; et celui qui la demandait pour lui le soir était un esclave qui avait nom Antonioetquiétait naturel deJava.Unjour Ruy Gonçales ( lisez Ruy Dias ) de Camara , notable chevalier, lui demandait qu’il traduisît en portugais les sept psaumes de la pénitence. Un certain temps s’étant écoulé et quelques stances seulement étant faites, celui-ci se plaignit de ce qu’il ne les achevait pas, Dien qu’il eût écrit tant et de si beaux poèmes ; il lui répondit : « Seigneur, quand
{‘e les faisais, je me trouvais en âge lorissant et favorisé des dames, j’avais
(•) Comme l’a très-bien fait observer M. Ch. Magnin , le privilège accordé au poète pour la première édition est du 24 septembre 1571 , et non du 4 , comme l’ont écrit plusieurs biographes , remarquables d’ailleurs par leur exactitude. Un habile professeur, dont il faut déplorer la perte prématurée, M. Mablln.qui a examiné avec tant de sagacité les deux éditions de 1672, a prouvé qu’il fallait détinilivement adopter les corrections de la seconde.
L’UNIVERS
le nécessaire ; maintenant il me manque, et si complètement, que là est mon Antonio me demandant quatre moedas pour acheter du charbon, sans que je puisse les lui donner. » Et de là j’infère que ce cavalier ( les autres étaient de même ) serrait la bourse pour quatre maravédis, et ouvrait la bouche pour demander les sept psaumes traduits en vers... » O chose déplorable, le roi don Sébastien, pour la dédicace de ce poème épique, avait donné à Camoens quinze mille reis de pension sa vie durant (*), et on les soldait si exactement, que le poète avait coutume de dire qu’il demanderait au roi qu’on commuât ses quinze mille reis en quinze mille coups a étrivières à donner aux ministres dont ce payement dépendait.
Un savant Portugais, qui a lu certainement comme nous les détails curieux que nous citons ici dans toute leur simplicité, se plaît à énumérer les hommes distingués avec lesquels Camoens avait conservé des relations; il cite surtout don Gonçalo Coutinho de la maison de Mnrialva; il parle de cette illustre famille de Vimioso dont les membres avaient une estime particulière pour le poète, qui les fréquentait librement. Les noms d’un ancien vice-roi des Indes et d’un gouverneur de Malaca se trouvent sous sa Diurne. Cependant on lit encore dans I Historien que j’ai cité plus haut ces tristes paroles: « Une mulâtresse , nommée Barbe, connaissant sa misère, lui donnait souvent un plat de ce qu’elle vendait, et quelquefois aussi un peu d’argent provenant de sa vente. » Ne faut-il pas répéter avec Manuel de Faria : O déplorable misère!
Pendant que le poète cherche à se consoler de ses maux en allant écouter les savants religieux du couvent de Santo- Domingo, il nous reste une tâche à accomplir. Fidèle au plan que nous nous sommes tracé en commençant cette notice, nous essayerons d’indiquer quel fut le caractère réel du mouvement qui se
(*) Comme Manoel de Faria e Souza écrit en espagnol , il adopte le chiffre de 37r> réales, qui équivalent à la somme désignée ici en reis. Quinze mille reis valent 03 fr. 7f> cent. , ce qui représenterait environ 600 fr.de nos jours. Pour jouir de cette modique pension, Camoens devait résider a Lisbonne et faire renouveler tous les trois aus l’ordonnance qut la lui accordait.
manifesta dans la poésie sous don Sébastien , et dans quels rapports Luiz de Caraoens, déjà lu, déjà admiré, se trouva visà-vis de ses contemporains. Un examen rapide des faits suffit encore pour le prouver: isolé à ses débuts, le poète le fut à ses derniers jours ; il n’exerça aucune influence sur les hommes qui devaient le comprendre et qui pouvaient le juger. Et cependant des écrivains célèbres avaient succédé à Sa’ de Miranda, à Antonio Ferreira, à Gil Vicente. Chez les uns, il y eut probablement jalousie, terreur puérile de voir s’évanouir une renommée naissante ; chez les autres, on trouverait, pour expliquer cet oubli coupable, l'isolement dans lequel ils vivaient; la forte volonté de se tenir éloignés de la cour et de ne se point mêler au mouvement d’une politique déplorable. Le plus habile de tous ces poêles, le seul qu’on puisse raisonnablement citer apres l’auteur des Lusiades , Hieronymo Corte-Real, de retour de ses voyages aux Indes, vivait paisiblement (Tans son majorât de Palma, et le souvenir de cette noble Lianor, aux malheurs de laquelle Luiz de Camoens avait consacré quelques vers admirables, lui fournissait le sujet d’un poème héroïque, étincelant de beautés, mais dans lequel la couleur du style et le pathétique des situations so*nt en opposition perpétuelle avec la longueur des descriptions mythologiques. Ce poème, Corte-Real (*) le méditait sans doutedès cette époque au Morgado de Palma; et il ne devait paraître que douze ans après les Lusiades. Mais dans l’ Austriada , poème espagnol composé en l'honneur de Jean d’Autriche et qui dut s’imprimer pour la seconde fois vers 1577, on trouve divers morceaux dus à la plume des écrivains en faveur, et le nom de Camoens ne paraît pas. Quoique cet ouvrage et le Second Siège de Diù aient été favorablement accueillis à Lisbonne, rien ne prouve dans I’Iiistoire littéraire que leur publication aitamenéun rapprochement entre les deux poètes.
Los biographes nousdisent bien qu’un certain Pedro da Costa Perestrello , qui avait composé un poème sur l’expéîli-
(*) M. Orlaire Fournier vient de donner uno traduction fidèle de l’œuvre si remarquable que nous signalons ici.
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lion de Vasco da Gama, renonça à le faire paraître après avoir lu les Lusiades : c’est peut-être la seule indication qui existe de l'influence de Camoenssur quelque poète contemporain : mais, outreque le nom de Perestrello est parfaitement inconnu dans l'histoire littéraire, rien n'indique quel est le degré de confiance ue peut inspirer un tel fait. Le seul poète e ce temps qui , nar la trempe de son esprit, fdt capable de s'incliner sans arricre-pensee devant la puissance d'un tel génie , Frey Agostinho da Cru/. , ne put guère connaître Camoens , puisque, dès l’année 15G0 on lui vit prendre lnahit de religieux, dans le petit couvent de Santa-Cruz da Serra ae Cintra , et qu'il ne cessa plus, à partir de cette époque, de vivre en cénobite au milieu des montagnes. Ce serviteur de Dieu , comme on l’appelle, est devenu pour ainsi dire étranger aux hommes et au monde. Au sommet du mont Arrabida, il ne célèbre que la Divinité et les grandes scènes de la nature ; s’il parle queluefois de l’amour, c’est de l’amour umpté par la religion ; s’ildit un mot des passions humaines, c'est pour s'humilier devant l’éternelle grandeur; si les combats reviennent à sa pensée , ce ne sont pas les combats des hommes qu’il chante, c'est la lutte des éléments, les grandes tempêtes , le brisement des Ilots contre 1rs Ilots, le choc des arbres dans les forêts : et cependant cet ermite , abrité des orages dans une pauvre cabane, est le frère d’un cavalier aux aventures-' amoureuses , d’un poète habile , harmonieux, qui sera un moment le rival de Camoens et son rival heureux : Frey Agostinho da Cruz est le frère de Diogo Bernard es.
L’auteur du Lima dut connaître sans doute Camoens; et on l’a accusé d’avoir trop bien apprécié ses œuvres, pu isqu’on l’a accusé ae s'en être approprié une partie : mais cette grave inculpation n'est pas assez fortifiée par les faits pour que nous l’admettions sans la discuter; il est le seul , d’ailleurs , des personnages éminents de cette époque qui ait adressé à l’auteur des Lusiades quelques louanges.
Il ue nous reste ici que bien peu d'hommes à nommer; chez tous c'est la même injustice, ou plutôt la même
indifférence. Ni Pedro de Andrade Caminha , le fils du hardi capitaine qui s’illustra aux Indes, le poète élégant des cours, ni Jorge Ferreira, le poète dramatique à la mode , ni une foule d'écrivains dont on pourrait grossir aisément la liste, grâce a la volumineuse biographie de Barbosa, ne jugèrent à propos de tendre une main secourable à ce prince des poètes de [Espagne , qu’un pauvre esclave nourrissait d’aumônes dans son triste réduit de la rue Santa-Anna.
Pedro de Mariz nous apprend que le fidèle Javanais succomba ; peut-être était-il depuis longtemps épuisé luimême par la misère. Alors Camoens dut songer à mourir, et ce fut sans doute quand il se vit privé des secours d’un ami , si humble , mais si noble dans son dévouement, qu'il écrivit les deux lettres dont on aconservé des fragments admirables :
« Qui jamais a ouï dire que sur un si petit théâtre que ce pauvrfe grabat , le sort eût pu donner le spectacle de si grandes infortunes? Et moi, comme si elles ne suffisaient pas, je me mets encore de leur côté; car cherchera résister à tantde maux, ce serait orgueil. » I
» Enfin, disait-il un autre jour, ma vie finira; et tous ils le verront, je fus si affectionné à ma patrie, que non-seulement je ne me contentai pas de mourir dans son sein, mais que je voulus mourir avec elle. » I
Cette déplorable journée d’Alcaçar Kébir, prévue par Osorio, flétrie par Mascarenhas, arriva enfin. Un chroniqueur rapporte qu’un vieux moine, qui avait suivi l'expédition en Afrique, mais qui avait été contraint de s’arrêter sur le rivage, ayant appris la nouvelle de ce désastre sur sou lit de douleur, tourna la tête vers le Christ et mourut. Quand on vint annoncer ce grand événement à Luiz de Camoens , en lui d isant que c’en était fait de l’honneur du Portugal et de la vieille gloire de la patrie, il leva les yeux vers le ciel , et dit : « Au moins, je "meurs avec elle! » |
Était-il alors sur son misérable grabat de la rue Santa-Anna? s’était-il réfugié dans l'hôpital? L’histoire, qui aconservé les nobles paroles du poète , laisse planer du doute sur les déplorables circonstances qui signalèrent sa fin. Il mourut
m L'UNIVERS.
à Lisbonne, en 1579, à l’âge de cinquante-cinq ans.
Disons-le cependant, un pieux missionnaire, qui l’a vu en ses derniers jours, l’a vu à l'hôpital; et, selon nous, le témoignage de Frey Jozé Indio, déposé sur un exemplaire (les Lusiades, ayant appartenu a lord Holland , ne saurait être écarté. Voici ces paroles si touchantes et si naïves, qui, il faut le dire encore, se rapportent au témoignage respectable de Barbosa Machado :
« Quelle chose plus déplorable que de voir un si grand génie si mal récompensé! Je l’ai vu mourir dans un hôpital, à Lisbonne, sans avoir un drap dont il pût se couvrir, lui qui avait triomphé dans les Indes orientales , et qui avait fait cinq mille cinq cents lieues sur mer... Quel puissant avis pour ceux ui, de jour et de nuit, se lassent à tudiersans profit, semblables à l'araignée qui ourdit sa toile pour y prendre des mouches (*) ! »
Le corps du poète fut enseveli dans l’église de Santa-Anna, qui alors était une paroisse. Sa tombe fut creusée dans la terre ; aucune épitaphe , aucun monument ne la distingua d’abord; et ce qui n’a peut-être point été remarqué , c’est que le poète qui lui avait été préféré pour célébrer les hauts faits de Sébastien en Afrique, ce Diogo Bernardes, qui trouva la captivité en Afrique, fut enterré plus tard à côté de lui.
Le successeur de don Sébastien, le cardinal-roi , qui paraît avoir apprécié surtout Sa’ de Miranda et Antonio Ferreira , laissa s’écouler son règne sans rien faire qui rappelât la gloire de Camoens, tandis que le peuple rendait tacitement hommage au poète, en respectant sa pauvre habitation , qui depuis sa mort demeura déserte. La tombe de l’église Sainte-Anne restait sans honneur et même sans épitaphe. Seize ans après la mort de Camoens, don Gonçalo Coutinho fit chercher avec soin la place où il avait été enseveli. Ce lieu ayant été reconnu après bien des difficultés, il fit transporter les cendres dans un endroit
(•) Cette tin lamentable a été mise en doute; nous savons de science certaine que d'importantes découvertes touchant la vie privée du poète Ont été faites récemment à Lisbonne; peut-être donneront-elles la solution de ce point si intéressant.
voisin du chœur des religieuses francîs* caines ; il les fit recouvrir d'une simple pierre en marbre, sur laquelle on grava cette noble inscription :